ROUSSEAU HT L ÉGLISE DE GENÈVE
Vue générale. — Apprentissage, démoralisation et fuite de Rousseau.
— La lettre de M. de Pontverre et la réception de Mrae de Warens.
— Certificat d'abjuration à Turin. — Instruction religieuse par un abbé déiste. — Rousseau veut redevenir Genevois protestant. — Démarches auprès du Consistoire de Genève. — Sa profession de foi et sa réintégration dans l'Église de Genève. — Affection de Rousseau pour les mœurs protestantes. — Son opposition aux tendances immorales de Voltaire. — Publication de VEmile. — Tendances religieuses et morales de ce livre. — Courage de Rousseau en le publiant. — Colère et critique de Voltaire. — Approbation des philosophes éclairés. — Conduite des pasteurs genevois vis-à-vis de VEmile; leur espérance de ramener Rousseau au christianisme révélé. Lettres de J. Vernet et de Vernes, pasteurs. — Rousseau et YÉmile.
— Recrudescence des luttes religieuses occasionnées parles Lettres de la Montagne. — Fâcheuse influence de la politique en cette occasion. — Sévérité des amis de Rousseau au sujet de cet écrit. — Joie et approbation de Voltaire. — Apaisement de la lutte. — Influence morale de Rousseau à Genève en 1770. — Le souper de M. de Ronstetten. — Progrès de Rousseau vers le christianisme révélé. — Les derniers écrits religieux de Rousseau et leur tendance f piritualiste.
Quelques auteurs protestants ayant maintes fois affecté de confondre l'œuvre de Voltaire à Genève avec les sentiments religieux de Rousseau, nous reproduisons ici, dans tous ses détails, l'évolution re-
ligieuse de notre illustre compatriote et l'analyse de ses croyances philosophiques louchant le christianisme, dans les diverses phases de sa vie.
Agé de quatorze ans, Rousseau, délaissé par son père, traité avec indifférence par le reste de sa famille, fut placé chez un maître graveur. Cet homme qui, dans l'acte d'apprentissage, « s'engageait à élever cet enfant dans la crainte de Dieu, et devait le soigner en bon père de famille, » ne tint aucunement sa parole. Rousseau, mal nourri, mal surveillé, contracta les habitudes les plus fâcheuses; on toléra les fautes graves, tout en lui infligeant les plus rudes châtiments pour de légers délits. Ces odieux procédés lui inspirèrent une résolution désespérée. Un dimanche du printemps, Jean-Jacques avait poussé trop loin sa promenade; le soir, au retour, les portes de la ville se trouvèrent fermées; il dut passer la nuit en plein air. Le maître le roua de coups; mais la passion d'errer à l'aventure fit bientôt retomber l'apprenti dans la même faute. Les meurtrissures de la correction précédente étant encore douloureuses, le pauvre martyr s'enfuit, erra deux jours dans les environs, puis se réfugia chez M. de Pontverre, curé de Confignon, village situé à une lieue de Genève. M, de Pontverre était un zélé controversiste : il reçut avec une extrême bienveillance cet enfant exaspéré, il le combla de bontés, lui fournit les moyens de pour-
suivre son voyage jusqu'à Annecy, et lui donna une recommandation pour Mme de Warens. Cette jeune dame, poussée par des fautes et des chagrins, avait changé de religion, et recevait une de ces pensions que les rois de Sardaigne accordaient alors aux transfuges du protestantisme.
Voici la lettre de M. de Pontverre, telle que les auteurs ecclésiastiques de la Savoie l'ont conservée 4 :
« Madame,
« Je vous envoie Jean- Jacques Rousseau, jeune homme qui a déserté son pays; il me paraît d'un heureux caractère; il a passé un jour chez moi, et c'est encore Dieu qui l'appelle à Annecy.
» Tâchez de l'encourager à embrasser le catholicisme. C'est un triomphe quand on peut faire des conversions. Vous concevez aussi bien que moi que, pour ce grand œuvre auquel je le crois assez disposé, il faut tâcher de le fixer à Annecy, dans la crainte qu'il ne reçoive ailleurs quelques mauvaises instructions. Ayez soin d'intercepter toutes les lettres qu'on pourrait lui écrire de son pays, parce que, se croyant abandonné, il abjurera plus tôt. Je remets tout entre les mains du Tout-Puissant et les vôtres que je baise.
» Votre T. -H. S. de Pontverre. »
1„ Mémoires de Mme de Warens, page 254, publiés par ie clergé d'Annecy.
D'Annecy. Rousseau fut conduit à Turin pour faire son abjuration. Voici l'acte qui constate ce fait et qui, je crois, est imprimé pour la première fois1 :
« Jean-Jacques Rousseau, de Genève (calviniste), entré à l'hospice à l'âge de seize ans, le 12 avril i 728. Abjura les erreurs de la secte le 21 ; et le 25 du même mois lui fut administré le saint baptême, ayant pour parrain le sieur André Ferrero, et pour marraine Françoise-Christine Rora (ou Rovea). »
Cet événement lit une pénible impression dans Genève. On lit au registre de la Compagnie, n° 19 : « Le sieur Pontverre, curé deConfignon, attire plusieurs jeunes gens de cette ville, dont un a changé de religion. On doit avertir le public Les pasteurs des quartiers en parleront aux parents.»
Rousseau, dans ses Confessions, raconte qu'il passa deux mois au Spirito Santo. Cette erreur de mémoire est fort excusable chez un homme qui écrit sans notes après un intervalle de quarante années; mais il est également impossible que les faits accumulés dans son récit s'encadrent dans l'espace de onze jours : il y a une confusion manifeste dans les souvenirs du philosophe.
Après son abjuration, Rousseau demeura quelque
i. Cet extrait textuel des registres du couvent du Spirito Santo, à Turin, a été rerais avec une grande bienveillance par le directeur de cet établissement à mon ami M. Araédée Bert, pasteur à Turin.
temps à Turin , gagnant péniblement sa vie, et essayant divers métiers. Il fit connaissance d'un abbé nommé M. Gaime. Cet ecclésiastique se prit d'une vive affection pour Jean-Jacques, lui donna d'excellents conseils, et releva sa moralité, considérablement altérée par son séjour chez Abel Ducommun. Rousseau fit de rapides progrès dans la voie du bien. Mais malheureusement M. Gaime était déiste et n'admettait pas le caractère surnaturel de la révélation ; il ne croyait point aux miracles de Jésus-Christ; le Sauveur n'était pour lui que le plus sublime des sages. Il enseigna cette théologie à son disciple. Les résultats sont faciles à concevoir. Un catéchumène, à qui son instructeur religieux essaie de démontrer que l'élément miraculeux n'existe pas dans l'Evangile, ne pourra peut-être jamais arriver à la foi chrétienne. Aussi ne devons-nous point nous étonner de la tendance religieuse de Rousseau. Il revint chez Mme de Warens déiste au fond du cœur, et catholique pratiquant et sincère au dehors: mélange de termes opposés qui se voit très-fréquemment en Italie et ailleurs. . .
Nous ne suivrons pas Rousseau dans ses voyages et ses malheurs. Nous le retrouvons âgé de quarantedeux ans (1751) : ses travaux politiques et littéraires, ses triomphes au théâtre et ses œuvres philosophiques attirent sur lui les regards et les applaudissements des cours et des académies. Au milieu de ses succès, m. 15
Rousseau pense avec amour à son pays ; il désire le revoir et faire hommage de sa gloire à sa ville natale. Nous avons raconté ailleurs1 les impressions et les regrets qui l'engagèrent à reconquérir les droits de citoyen de Genève ; or, les lois de la République n'admettant à la bourgeoisie que les protestants seuls, Rousseau dut abjurer le catholicisme et redevenir membre de l'Église genevoise.
Cette démarche, toujours si sérieuse, si délicate, était encore aggravée par la haute position du philosophe. Voici comment Rousseau explique l'état de sa conscience: « La morale de l'Évangile est la même » pour tous les chrétiens. Les dogmes ne peuvent être » expliqués. La fréquentation des incrédules a ranimé » ma foi au lieu de l'éteindre. La lecture de TÉvan- » gile m'a montré Dieu et le sort véritable de l'homme, »je possède l'essentiel de la religion, la forme est » une affaire qui concerne les lois et les usages hu- » mains. »
Fonde ces pensées, Rousseau s'adresse au pasteur de sa paroisse, et comme il demeurait à Grange- Canal, il se met en rapport avec M. Maystre, ministre deCoiogny, homme âgé, doué d'une grande douceur de caractère. Après quelques conférences, M. Maystre fait au Consistoire le rapport suivant :
Du 25 juillet 17 54. « Le sieur Jean-Jacques Rous-