Rousseau et les Genevois, par J. Gaberel
» seau, citoyen, ayant été conduit en Piémont en bas » âge, y avait été élevé dans la religion catholique » romaine et l'avait professée pendant plusieurs an- » nées. Dès qu'il a été éclairé, et qu'il en a reconnu » les erreurs, il n'en a plus continué les actes; au » contraire, il a dès lors fréquenté assidûment les » assemblées de dévotion à l'hôtel de l'ambassade de » Hollande à Paris, et s'est déclaré hautement de la » religion protestante. Pour confirmer ces sentiments, » il a pris la résolution de venir dans sa patrie pour » y faire son abjuration et rentrer dans le sein de » notre Église. Il supplie en conséquence ce vénéra- » ble Consistoire de l'exempter de comparaître, et » qu'il lui plaise de le renvoyer devant une commis- » sion particulière. »
Le Consistoire délibère; on représente que le sieur Rousseau est atteint d'une maladie très-dangereuse, que l'on peut user avec lui d'indulgence; qu'il est d'ailleurs d'un caractère timide, et reconnu, même par les personnes les plus jalouses de son mérite, pour avoir des mœurs pures et sans reproches. On le renvoie en conséquence devant une commission composée de MM. de Waldkirk, Sarasin et Maystre, pasteurs; Grenus, Pictet et Jallabert, professeurs; et il sera réintégré dans la communion de l'Église de Genève, s'il satisfait aux diverses questions que les commissaires sont chargés de lui adresser.
Voici comment Rousseau raconte celte scène : « M. Perdriau, homme aimable et doux, avec qui «j'étais fort lié, s'avisa de me dire qu'on se îvjouis- » sait fort de m 'en tendre dans cette petite assemblée. » Cette attente m'effraya si fort, qu'ayant étudié jour * et nuit un petit discours que j'avais préparé, je me » troublai lorsqu'il fallut le réciter, au point de ne » pouvoir pas dire un seul mot, et je fis, dans cette » conférence, le rôle du plus sot écolier. Je répondis » bêtement oui et non aux commissaires, et je fus » admis à la communion. »
Le registre du Consistoire s'exprime en ces termes :
Du 1er août 17 54-. « Le sieur Jean-Jacques Rous- » seau ayant satisfait sur tous les points par rapport » à la doctrine, on l'admet à la Sainte-Cène. »
Le formulaire de réintégration dans l'Église de Genève est aussi simple que complet. On demande à l'aspirant s'il admet l'Ancien et le Nouveau Testament comme vérité révélée et divine: et l'on ajoute quelques propositions contenant les grands devoirs de la morale évangélique.
Rousseau répond affirmativement aux articles de cette profession de foi. 11 rentre dans ses droits de citoyen, et se trouve entouré des marques les plus douces d'affection et de confiance de la part des pasteurs et des principaux bourgeois admirateurs de son talent,
Les Genevois désiraient vivement que le philosophe pût se fixer dans sa patrie, et Rousseau adopta cette idée. Malheureusement les encyclopédistes contrecarrèrent ce projet: l'influence de la cité protestante devenait trop sensible chez Jean-Jacques ; il fallait l'éloigner, le conserver à Paris. Un agréable asile lui fut offert à l'Ermitage, et l'établissement à Genève se trouva indéfiniment ajourné. Toutefois, son esprit et son cœur étaient sans cesse préoccupés des intérêts intellectuels et religieux de sa ville natale, et durant quatre années il entretint une correspondance suivie avec les pasteurs genevois. Voltaire en fit les frais. Le vieux philosophe, comme nous l'avons vu, voulait démoraliser Genève et détruire le christianisme professé par la majorité des habitants de cette ville. Dans ce but, il favorisait le goût du plaisir, le luxe, l'habitude du théâtre, et voulant à tout prix exercer sa passion pour l'autorité, et jouer le rôle de seigneur suzerain, il intriguait de mille manières afin de « régenter les vingt-cinq perruques dont le gouvernement genevois était composé. »
Rousseau écrivit pour lors à Jacob Vernet : « Ainsi donc la satire, le noir mensonge et les libelles sont devenus les armes de M. de Voltaire. C'est ainsi qu'il paie l'hospitalité dont par une funeste indulgence Genève use envers lui ; ce fanfaron d'impiété, ce beau génie et cette âme basse, cet homme si grand
par ses talents, si vil par leur usage, laissera de longs et cruels souvenirs parmi nous. Le ridicule, ce poison du bon sens et de l'honnêteté, la satire ennemie de la paix publique, la mollesse, le faste arrogant, nous forment dans l'avenir un peuple de petits plaisants, de baladins, de beaux esprits de comptoirs, qui de la considération qu'avaient ci-devant nos gens de lettres, élèveront Genève au niveau de la gloire des académies de Marseille et d'Angers. ?
Cette lettre fut immédiatement transcrite et distribuée dans la ville à un très-grand nombre d'exemplaires. « Elle frappe fort sur les consciences, dit Roustan, et bien des gens, après l'avoir lue, gardent ce silence significatif dont le remords est le père. »
Voltaire ne put digérer cet affront, et dès lors il saisit toutes les occasions d insulter Rousseau. Toutefois les dures paroles de cette lettre étaient son moindre grief ; comme il voulait diriger l'esprit des hommes sérieux, il souffrait cruellement en voyant la meilleure place prise par sou antagoniste. Celte place était bonne; on peut en juger par la lettre suivante :
M. Sarasin aîné, pasteur, à Rousseau, septembre 1758. « Je n'ai pas de termes assez expressifs pour vous marquer la satisfaction que j'ai ressentie en relisant le cligne ouvrage qui vient de sortir de votre plume ( Lettre sur les spectacles), et que M. Vernes m'a remis de votre part. Vous venez de rendre un
service signalé à notre commune patrie, en vous élevant aussi librement et aussi fortement que vous l'avez fait contre la fureur des spectacles, et en montrant tout le ridicule et le danger du projet qu'ont formé certaines personnes d'établir un théâtre dans notre ville. Je partage avec tous nos bons compatriotes la reconnaissance que tout notre public vous doit pour le bien que votre livre ne manquera pas de faire auprès de tous ceux qui savent penser sainement et qui ne sont pas livrés à l'amour de la frivolité et du plaisir.
« Que j'ai de regrets, Monsieur, de n'être pas à portée de jouir de vos entretiens et de contempler de près cette vertu qui vous rend si respectable et qui vous attire l'estime et les vœux de tous ceux qui en connaissent le prix! »
De leur côté, les pasteurs n'épargnaient pas les démarches pour rappeler Jean-Jacquesdanssa patrie. Ils étaient sûrs que sa présence rendrait de signalés services à la religion nationale, et voici la tournure qu'avait prise leur correspondance :
Vernes, 4 758. «Notre maître en plaisanteries fait sans doute quelques prosélytes ; ce sont des jeunes gens qui sont de Genève, mais ils n'ont pas l'âme genevoise. Ainsi nous n'avons rien perdu. Si le ton, les manières, les maximes de Voltaire en ont perdu quelques autres dans la bourgeoisie, ils sont en très-
petit nombre, et osent à peine se montrer. Je lisais votre lettre (ia précédente) à mon bon ami M. de Rocbemont — Eh, mon cher! s'écria-t-il, dites à cet illustre honnête homme que nous sommes presque tous bons et bêtes... H y a dans le gros de la bourgeoisie un instinct moral, un fond de vertus qui iu point encore reçu d'atteinte. — Il a raison, ces genslà vous aiment, vous estiment, vous révèrent ; ce serait le moment de venir travailler avec nous, d'augmenter le bataillon sacré qui résiste à Voltaire, afin que Genève reste toujours Genève. »
Rousseau, misérablement enlacé dans sa fausse position d'intérieur, ne pouvait s'éloigner pour longtemps de Paris ; il y revint, et trouva bientôt l'occasion de faire connaître les croyances religieuses qu'il avait retrempées et fortifiées dans l'atmosphère genevoise.
Lorsqu'on étudie les manifestations religieuses de Rousseau, dans un moment où le matérialisme triomphait de toute part, on regrette amèrement les querelles politiques et les rancunes du clergé français qui aigrirent le philosophe et le poussèrent dans une voie qu'il n'eût jamais choisie. La condamnation et ia destruction légale de Y Emile furent une des fautes les plus graves au point de vue philosophique et religieux.
VÈmile, dont nous devons maintenant examiner
les tendances religieuses, fui accueilli avec un engouement passionné, et, sous le rapport philosophique, ce livre méritait l'enthousiasme qu'il excita. En effet, pour apprécier l'importance de l'œuvre de Rousseau, pour comprendre la grandeur du service qu'il rend à la cause de la vérité, il faut rappeler l'état des croyances en 1762.
L'école de philosophie, qui régissait la pensée française, admet fa matérialité de l'àme.
En morale, cette secte affirme que le devoir n'existe pas, et que la distinction du juste et de l'injuste n'est qu'une illusion.
En religion, la plupart des philosophes nient l'existence de Dieu et couvrent des plus indignes railleries la personne du Christ.
D'Holhach, Helvétius, Diderot, d'Àlembert, Condillac, sont les directeurs absolus des intelligences et de la littérature. Près d'eux s'élève Rousseau, dont l'éloquence irrésistible entraîne l'opinion, et que les journaux, les académies, les souverains reconnaissent pour un écrivain du premier ordre. Rousseau, n'a point encore fait d'opposition décisive aux tendances matérialistes du jour, la lutte est circonscrite sur le territoire genevois... Tout à coup Rousseau lance dans le monde un manifeste.... et ce manifeste renferme la plus décisive protestation contre la philosophie incrédule des encyclopédistes... Rous-
seau remplit ce devoir, sachant qu'il déchaînera contre lui les plus terribles colères de Paris et de Berlin. Peu importe.
A Helvétius, qui rabaisse l'humanité au niveau de la brute, et qui affirme que la seule chose qui sépare l'homme du singe, c'est qu'il a le pouce opposable aux doigts... Rousseau dit : « Quoi î je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu ! je puis contempler l'univers, m'élever à la main qui le gouverne, et je me comparerais aux bêtes ! Ame abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles.... Ou plutôt tu veux en vain l'avilir : ton génie dépose contre tes principes, ton cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi. »
A ceux qui déclarent qu'il n'y a point de distinction entre le juste et l'injuste, et qui nient la réalité du devoir moral, Rousseau répond : « Conscience! conscience! instinct divin! immortelle et céleste voix! guide assuré d'un être intelligent et libre ! juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu... Sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêles que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs, à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe. »
A ceux qui nient Dieu, Rousseau parle en ces termes : « Plus je m'efforce de contempler son essence
infinie, moins je la conçois; niais elle esl, cela me suffit; moins je la conçois, plus je l'adore. Je m'humilie, je lui dis : Être des êtres! je suis parce que tu es. Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi : c'est mon ravissement d'esprit, c'est le charme de ma faiblesse de me sentir accablé de ta grandeur. »
A Voltaire, qui vient d'écrire que les actions de Jésus et de ses apôtres sont dignes d'un échappé de Bedlam, Rousseau répond :
« La sainteté des Évangiles parle à mon cœur... Se peut-il qu'un livre aussi simple et aussi sublime soit l'ouvrage d'un homme?... Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. »
L' Emile étant lu avec enthousiasme dans le public, les encyclopédistes éprouvèrent une colère violente contre le philosophe genevois. Voltaire résuma cette impression dans une lettre à jamais mémorable.
« Avez-vous lu la prose du sieur Jean-Jacques? son Vicaire savoyard est digne de tous les châtiments possibles Le Judas nous abandonne, et quel moment choisit-il pour nous abandonner? l'heure où notre philosophie-alîait triompher sur toute la ligne. »
Les esprits élevés, les amis du vrai et du bien, se séparèrent de l'Encyclopédie et félicitèrent Rousseau de sa loyale franchise, et un des hommes qui
avait eiitre tous le droit de parler de courage moral, le président de Montclar, rendit solennellement justice au philosophe genevois. M. de Montclar avait, comme on le sait, travaillé durant nombre d'années à expulser les jésuites de France ; il avait méprisé les périls que courent les adversaires de cette puissante société, et il disait de Jean-Jacques :
« Je suis enthousiasmé de tout ce qu'il écrit pour prouver qu'il y a un Dieu, et je connais assez mon siècle pour savoir le meilleur gré à M. Rousseau de la profession ouverte de cette croyance et de sa persévérance à enseigner qu'il y a un bien et un mal moral. Hélas! s'il avait voulu être athée, il aurait beaucoup plus de partisans *. »
Si l'Emile n'eût renfermé qu'un système de philosophie morale et spiritualiste, sans aucun doute le clergé et le Parlement auraient joint leurs suffrages aux applaudissements du public lettré. Mais, en politique, Rousseau proclamait l'égalité et la responsabilité de tous les hommes devant la loi, l'égalité de toutes les charges sociales pour toutes les classes de la société. Ces idées, aujourd'hui reconnues comme des vérités incontestables, furent irrévocablement condamnées il y a cent ans.
Pour le clergé et les hommes croyant à la révélalion chrétienne, YÉmile offrait une grave lacune.