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Montclar, Leltre à Moultou, son parent

Rousseau établit la religion naturelle, la croyance en Dieu, l'immortalité de l'âme, l'existence et l'autorité suprême de la morale de Jésus-Christ ; mais il ne peut aller plus loin, et s'il pense que l'Évangile est un livre divin à cause de sa sublimité, il ne peut admettre le fait surnaturel de la révélation, l'existence du miracle. En conséquence, Y Emile fut condamné pour des motifs fort divers. L'avocat du roi le condamna, « parce que des hommes élevés par Rousseau seraient enclins au doute et préoccupés de la tolérance. » L'archevêque de Paris le condamna dans un mandement où il dit : « Vous préconisez l'excellence de l'Évangile dont vous détruisez les dogmes ; vous peignez la beauté des vertus que vous éteignez dans l'âme de vos lecteurs. »

A la suite de ces réquisitoires, le Parlement décréta l'emprisonnement de Jean- Jacques, et le 11 juin 4 762 son livre fut brûlé par la main du bourreau.

Que devait-on faire à Genève ? La république était dans les tenailles de La France. En 1762 Voltaire était tout-puissant à Versailles. On condamna donc Y Emile pour plaire à M. de Choiseul et l'on sévit contre les amis de Rousseau.

Si cette mesure se conçoit au point de vue politique, il faut avouer qu'au point de vue religieux la flétrissure de Y Emile était absurde de la part des ma-

gistrats genevois. Sans doute, d'après le texte des édits, la sentence revêtait une stricte légalité : « Tout homme qui dogmatise contrairement à la foi reçue, doit être admonesté avec douceur et puni s'il ne se range. . . » Et, contrairement à la foi reçue, Rousseau niait les miracles de l'Évangile. Mais depuis cinquante années cette loi était tombée en désuétude à Genève ; la liberté de conscience, d'écrits et de paroles, avait succédé au régime de la foi légalement imposée. Les livres discutant les vérités religieuses avec le respect et la convenance nécessaires en pareil cas, étaient imprimés sous les yeux du gouvernement, ou se vendaient publiquement chez les libraires. En particulier Lesage et Mlle Huber avaient traité le même sujet que Rousseau sans encourir les rigueurs de la loi... On comprenait bien la fausse position des magistrats, on savait que l'affaire était plus politique que religieuse, car les amis de Rousseau lui écrivaient : « Au fait, on a battu le Contrat social sur le dos de Y Emile. »

La position du clergé genevois était très-délicate. Déjà, lors de la publication de la Nouvelle Hélmse, les pasteurs avaient témoigné un étonnement douloureux en voyant Rousseau oublier qu'il avait répondu affirmativement au Consistoire, touchant le fait du caractère miraculeux de l'Évangile ; leurs craintes s'étaient réalisées, ils savaient que Rousseau, toujours

à la merci des impressions du moment, ne pourrait échapper à l'influence de la coterie incrédule de Paris. L' Emile vint encore compliquer la situation, et, avant d'exposer la conduite du clergé genevois, nous devons dire que ces pasteurs ont été singulièrement jugés par deux partis extrêmes dans leurs appréciations. Les amis de Rousseau reprochent amèrement aux pasteurs de Genève d'avoir attaqué V Emile dans leurs écrits et leurs sermons, d'avoir applaudi à la condamnation d'un livre qui écrasait le matérialisme et proclamait la tolérance, tandis qu'ils auraient dû plutôt remercier publiquement Rousseau du service qu'il rendait à la religion, au milieu du siècle le plus incrédule des temps modernes.

Nous entendons encore de nos jours cette récrimination formulée dans des termes identiques.

D'autre part, les écrivains protestants français et anglais, qui depuis 1816 attaquent l'Église de Genève, déclarent que les pasteurs de 4 762 pactisèrent avec Rousseau, abandonnèrent la défense de la révélation et se bornèrent à une commode religion naturelle, qui n'engage ni la raison ni la conscience.

La vérité se trouve nécessairement entre ces deux extrêmes, et voici la ligne de conduite observée par les pasteurs de Genève à l'égard de Rousseau ; leurs correspondances nous la dévoilent sans réserve.

Rousseau, disent-ils, a une influence universelle

sur le monde pensant; il rend un grand service dans ces temps, où Ton déverse la raillerie sur les idées religieuses, en proclamant sa vénération pour la morale évangélique et pour le caractère divin de notre Sauveur; si nous pouvions l'attirer plus loin, lui faire accepter une adhésion complète à la révélation chrétienne, nous rendrions un immense service à notre cause. Rousseau chrétien ramènerait peut-être autant d'âmes incrédules à l'Évangile que jadis Calvin en fit sortir de l'Église romaine

Pénétrés de cette vérité, les pasteurs gardèrent un silence officiel touchant la condamnation de Y Emile ; ils ne firent aucune démarche pour ou contre ce jugement. En chaire, ils réfutèrent les tendances blâmables du livre. Les ecclésiastiques particulièrement liés avec Rousseau, écrivirent des brochures où l'amour de la vérité chrétienne se mêlait au regret de combattre un ami; ils espéraient toujours le ramener au christianisme évangélique, et voici, parmi la volumineuse correspondance du temps, trois lettres qui résument complètement la position.

« Cher Monsieur, nos sentiments sur tout ce qui vous regarde sont assez connus. J'ai toujours rendu justice à vos talents, et j'ai admiré bien des choses dans vos ouvrages, surtout celles qui tendent fortement aux bonnes mœurs. On a eu raison de dire qu'en lisant votre beau tableau de la religion naturelle, je

m'écriai avec Tertullien : 0 teUimonium mimée naturaliter chrisiianœ ! Mais on ne vous a pas non plus caché que je sentais, comme tous mes collègues, sur les endroits qui ont été justement repris dans Y Emile et le Contrat social, quoique j'aie tempéré ce blâme par la plus grande modération relativement à votre personne. Mon frère en a jugé de même, et autant nous avons été d'accord pour désapprouver les côtés répréhensibles de vos derniers livres, autant le sommes-nous pour compatir aux chagrins qu'ils vous ont attirés et très-disposés à vous rendre tous les services personnels.

» Voilà, Monsieur, comment nous sommes vos ennemis.

» La Gazette de Bruxelles, voulant nous faire passer pour déistes, dit que le magistrat vous condamne et le clergé vous approuve. Il n'est pas difficile de connaître l'auteur de cette fausseté. L'exposé de mes sentiments peut vous faire juger de l'esprit que je porte dans l'engagement que j'ai pris de vous réfuter. L'honneur de notre Église au dehors, son édification au dedans^ exigent quelque chose. Nos prédicateurs ont fait leur devoir, mais on demande quelque écrit. Ma place et la nature de mes travaux m'ont imposé cette tâche. Je suis bien aise d'apprendre que vous la verrez sans peine. Croyez qu'en contredisant Técrit, je ménagerai autant qu'il est pos-

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sible l'aiileur, et que je n'aurai garde de le confondre avec le contempteur de toutes les religions.

» Votre tout dévoué, Jacob Vernet,

» Professeur en théologie. 1762. »

Moultou avait pour Rousseau une affection inaltérable : mais le devoir passe avant l'amitié chez les ministres fidèles à leur mandat. Moultou lui écrit

« Je ne vous l'ai point dissimulé, mon cher ami, ce que vous avez dit de la religion afflige ceux mêmes de vos compatriotes qui vous aiment le plus, parce qu'ils aiment encore plus la religion. Cependant

ils cherchent à vous excuser et à vous défendre

tandis que les ennemis de la religion et de la patrie triomphent de ce que vous leur avez fourni des armes pour leurs attaques. »

Vernes prend la plume à son tour, en septembre 4 762:

« A présent, mon cher Rousseau, que je vous crois moins accablé de lettres, je viens épancher mon coeur près de vous. Moultou vous aura dit combien j'ai souffert des persécutions que vous avez endurées. Mais pourquoi n'avoir pas eu assez de confiance en moi pour me prévenir de ce que vous vouliez donner au public? Je crois que les représentations de l'amitié vous auraient détourné de ce projet.

» Quand tout ce que vous avez dit sur le christia-

nisme serait fondé, quel bien feriez-vous à la société en lui enlevant ses plus fermes appuis Quelles angoisses vous avez mises dans de bonnes âmes en voyant des doutes proposés avec tant de force par un homme dont on adore les talents et le génie ! . . . Oui, mon cher Rousseau, j'en ai vu de ces âmes alarmées par la lecture de votre Emile, et auxquelles j'ai eu bien de la peine à rendre cette tranquillité d'âme que donne une foi vive et dont nous avons tant besoin dans celte vallée de larmes et de misères. Je sais que votre système de religion naturelle est admirable; je l'ai lu et relu avec transport; je ne connais rien qui approche de cet excellent morceau... Mais pourquoi ne pas vous en tenir là ?. . . Et quel service vous auriez rendu, en retranchant de cette religion ce que les hommes y ont ajouté, et en montrant que la doctrine de Jésus et des apôtres s'accorde avec la religion naturelle, la perfectionne, la complète en lui donnant une suprême et infaillible autorité?...

» Mais par vos difficultés sur le christianisme, vous avez troublé des âmes mal affermies dans la foi et fait triompher des libertins qui s'appuient de l'autorité d'un homme tel que vous, d'un amateur de la vérité. Si du moins les hommes étaient tels que vous les demandez dans la religion naturelle; mais, mon cher Rousseau, qu'ils sont loin d'adorer Dieu avec cette simplicité, cette pureté de cœur que vous exigez de

vos disciples î J'abrège, moucher Rousseau, if

m'a été impossible de ne pas vous montrer le fond de mon cœur. Vous aimez trop la franchise pour blâmer celle avec laquelle je vous parle ; il manque à mon bonheur de ne pas vous voir dans une patrie dont vous auriez fait les délices par votre commerce, comme vous en faites la gloire par votre génie. »

Cette ligne de conduite si franche et si charitable déplut souverainement à Voltaire : il vit que le rapprochement des pasteurs genevois et de Rousseau tournerait à l'avantage de la religion et déterminerait peut-être chez l'impressionnable écrivain quelque évolution vers le christianisme révélé, !l fallait à tout prix éviter de la part de Rousseau une nouvelle trahison pire que la première. Dans le but de brouiller Jean-Jacques avec ses amis et de compromettre le clergé de Genève , il fit insérer dans la Gazette d'Utrecht :

« Grand et édifiant spectacle offert par la Vénérable Compagnie des Pasteurs de Genève! Tandis que le gouvernement brûle les livres de Rousseau, le clergé les approuve et se trouve très-heureux d'en être réduit à une religion naturelle qui ne prouve rien et ne demande pas grand' chose. »

Rousseau, prévenu par M. Vernet, méprisa cette jonglerie, et les pasteurs genevois gardèrent ce silence plein de dignité, qu'ils ont toujours su observer

contre les attaques adressées à leurs personnes, mais indifférentes à la religion.

Si la discussion demeurant sur le terrain des idées eût continué avec ce mélange de franchise et de charité chrétienne, Rousseau était peut-être conduit jus qu'au christianisme révélé. II se trouvait alors (1762 à 4 764) à Motiers-Travers; la douceur et le tact du pasteur de Monimollin agissaient puissamment sur son esprit ; son admission à la Sainte-Cène lui avait causé un bonheur intime qui le rendit insensible aux traits railleurs que ses anciens amis de France lui décochèrent sans piîié. Malheureusement la politique et les querelles amères, soulevées à Genève autour de V Emile, entre le gouvernement et la bourgeoisie, détruisirent l'œuvre des pasteurs; Rousseau ne put obtenir la réparation qu'il sollicitait touchant la flétrissure de son livre. Les lettres insultantes que des anonymes lui écrivaient exaspérèrent son esprit; la haine l'aveugla.

En 1764, nous l'avons dit, il commit la faute la plus grave qu'un homme public puisse commettre; il mit ses passions^ la place de ses principes, et pour venger des injures personnelles, il attaqua la Pairie et l'Église qu'il avait auparavant exaltées dans les plus brillantes productions de son génie.

Par rancune politique, Se citoyen dévoué se fit pamphlétaire pour un jour, et le philosophe qui vë-

nérait la religion, traîna sa plume à la remorque de Voltaire.

Dans ses Lettres de la montagne, il écrivit contre les miracles trois ou quatre pages indignes de son caractère, et voici sa pius saillante tirade :

« Les miracles où sont-ils? Jadis les prophètes faisaient descendre à leur voix le feu du ciel; aujourd'hui les enfants en font tout autant avec un petit morceau de verre. Josué fit arrêter le soleil; un faiseur d'almanachs va le faire éclipser. Les foires fourmillent de miracles: j'ai vu un paysan hollandais rallumer sa pipe avec son couteau; en Syrie il eût été prophète. J'ai vu quelque chose de plus fort: des académiciens et des savants qui couraient aux convulsions de l'abbé Paris et revenaient convaincus. On n'est point parvenu aux limites de Fart de guérir ; qui sait? on arrivera peut-être à remettre un mort sur ses jambes. On a trouvé le secret de ressusciter des noyés ; on parviendra à rendre la vie à des corps qu'on en avait privés. »

Rousseau, par ces misérables attaques, fit beaucoup d'impression sur des hommesxharmés de trouver un esprit supérieur fournissant un aliment à leurs idées favorites, à leurs principes faciles; mais s'il compta sur la sympathie des gens sérieux , il fut rudement détrompé. Ses meilleurs amis politiques gardèrent le silence le plus glacial au sujet de ces pages écrites

dans un moment d'égarement, et il dut comprendre la portée de ce silence en relisant les lettres chaleureuses écrites dix-huit mois auparavant, lors de la condamnation de Y Emile et du Contrat social.

Les pasteurs remplirent leur devoir : la Compagnie, qui s'était tenue dans une réserve officielle au sujet de V Emile, publia contre les Lettres de la montagne un mandement dont nous transcrivons le principal paragraphe :

« Nous avons vu avec la plus vive douleur notre sainte Réformation représentée sous les couleurs les plus fausses et la religion attaquée dans ses fondements avec une audace dont on a peu d'exemples. Nous ne répondrons que par un redoublement de zèle et de charité aux paroles d'un auteur pour qui rien n'est sacré, dès qu'on le blesse dans ses convictions ou qu'on discute ses principes. »

Les ministres spécialement attachés à Rousseau s'unirent à leurs collègues. Vernes écrit le premier : « Vous nous avez déchiré le cœur : vous si bon , si respectueux envers le christianisme, avoir publié des

pages qui réjouiront Voltaire Je crains fort que

vous n'ayez détruit vous-même tout le bien que vous aviez commencé. »

Moultou, en envoyant à Rousseau le mandement des pasteurs, ajoute : « Oui, mon ami, je leur aurais prêté ma plume quand j'aurais dû la tremper dans

mon sang. Il s'agissait de remplir un trop grand devoir pour qu'aucune considération humaine pût m'arrêter un seul instant !

Chapuis, Pun des hommes les plus attachés à Rousseau, lui écrit: « Je lis, page 77. Lettres de la montagne, que les réformés de nos jours, du moins les ministres, n'aiment plus leur religion. J'aurais bien souhaité. Monsieur, pour votre gloire, que vous eussiez supprimé ces deux ou trois pages, ou que du moins vous en eussiez sérieusement adouci les termes. »

Les brochures se multiplièrent ; mais toutes celles que j'ai pu recueillir sont dictées par un esprit élevé et charitable qui ne se dément pas un seul instant. On veut essayer de convaincre Rousseau , mais on ne songe jamais à l'humilier. Il offrait pourtant de sérieux avantages à ses adversaires chrétiens.

Dix ans auparavant, il avait affirmé au Consistoire qu'il admettait la révélation contenue dans les Saintes Écritures, et dans les Lettres de la montagne il se borne, dit-il. à un doute respectueux sur ce sujet. Voici la seule allusion qui soit faite à ce grave incident :

« Si vous vous étiez borné . écrit le professeur Claparède, au doute respectueux touchant l'existence de la révélation, pensez-vous qu'en 1754 vous eussiez satisfait la commission du Consistoire chargée de vous réintégrer dans le sein de notre Église? »

La Compagnie des Pasleurs de Neuchâtel s'unit à celle de Genève, et M. de Montmollin, qui avait admis Rousseau à la Sainte-Cène, dut cesser toutes relations avec lui. Cette conduite, dictée par les principes et les circonstances, exaspéra Rousseau; il accabla d'injures les pasteurs protestants, leur reprocha de tendre la main aux catholiques de France, d'être les ennemis de la liberté de pensée.

Rousseau, dans cette déplorable période, avait décidément perdu toute espèce de sens moral. Il ne paraissait pas se douter du mal qu'il causait par son dernier écrit, et, plus tard, ses apologistes fervents jusqu'à l'aveuglement ont épousé sa cause sans consulter les pièces du procès; ils ont accusé de haine et de vengeance cléricale les pasteurs suisses, sans avoir lu leurs correspondances et leurs brochures, et nul d'entre eux ne semble comprendre qu'un abîme sépare V Emile des Lettres de la montagne {.

Néanmoins* cet état violent ne pouvait durer : les rancunes soulevées dans les moments de crise perdent à la longue leur intensité; la raison et le cœur reprennent leur empire. Rousseau subit cette heureuse modification, et sa correspondance, momentanément suspendue, reprit une nouvelle activité avec ses amis de Genève. Il avait renoncé à la pensée de revenir dans son pays; mais son âme vivait avec les

1. Voir une brochure intitulée : Rousseau justifié envers sa pairie.

souvenirs de la terre natale, et il s'intéressait vivement à tous les détails des affaires genevoises. On était en 1770, et la lutte contre le matérialisme de Voltaire avait pris les allures d'un combat acharné. Les pasteurs, une partie des magistrats, la bourgeoisie, s'opposaient de tout leur pouvoir à la diffusion du venin de Ferney . Quelques correspondances du temps feront connaître les deux faces de la société genevoise. Voici un souvenir de M. de Bonstetten :

« J'ava'.s dix-huit ans lorsque je vins pour la première fois à Genève; tout récemment j'avais terminé mon instruction religieuse à Yverdon, et je n'avais entendu parler que très-confusément des procédés de Voltaire à l'égard des Genevois. Un soir je fus invité

à souper chez une famille amie de mes parents

Quelle conversation, bon Dieu! l'athéisme le plus effronté s' étalant sans pudeur! et les plus sanglantes plaisanteries adressées aux personnes qui croient que le devoir moral existe !

«Pourtant, je dois le dire, l'existence de Dieu trouva un défenseur. Un de nos convives, qui repoussait avec beaucoup d'adresse et de vivacité les mauvais mots prononcés contre le christianisme, s'écria: Eh bien ! Messieurs, si jusqu'à ce jour je n'avais pas encore été témoin d'une démonstration visible et populaire de l'existence de Dieu et de la stupidité intéressée des gens qui prétendent que le monde est formé

par hasard, cette après-midi, en traversant Saint- Gervais, j'ai vu, de mes yeux vu, cette vérité prouvée. » Ah î comment cela ?

» Voici le fait. Des enfants jouaient aux dés : F un d'eux amenait toujours le chiffre 9; le dé est préparé, medis-je; et, l'examinant, je découvris un grain de plomb au centre d'un des trous... Il était pipé... Or, Messieurs, ce monde qui accomplit ses tours et ses révolutions avec une régularité parfaite, roe semble avoir été également préparé ou pipé par mu grand ouvrier qui avait son but en cela.

» On rit, on se moqua, la discussion devint plus ardente, et lorsque je rentrai chez moi, continue M. de Bonstetten, je tombai à genoux, je demandai à Dieu d'anéantir la funeste impression que je venais de recevoir, et je me promis bien de conserver intacte la foi telle que je l'avais apprise. »

Voici maintenant une lettre de M. Mouchon, qui présente une autre face du tableau :

« 1771. La grande majorité des Genevois flottent encore indécis entre la foi de leurs pères et l'incrédulité des philosophes; ils ont peur de Voltaire et de ses satellites. Ils conservent une secrète sympathie pour Rousseau. L'un d'eux exprimait l'autre jour avec franchise celte impression : « Je ne sais pourquoi » mon cœur s'épanouit lorsqu'on dit du bien de Jean- * Jacques, et s'indigne lorsque je vois des gens le

« railler pour complaire à Voltaire; mais comme » Tidée de l'un de ces personnages est toujours liée » dans mon esprit à celle de la vertu, et l'idée de » l'autre à celle de la méchanceté et du vice, je crois » que de tels sentiments sont justes et convenables. »

» J'ajoute, continue M. Mouchon, qu'en voyant notre société si ravagée par l'incertitude et l'incrédulité en matière de religion, je fais une part bien différente aux deux génies de notre siècle. Si Voltaire ôte la foi à ceux qui doutent encore... Rousseau ramène jusqu'au doute ceux qui, depuis longtemps, ne croient plus à rien. L'enthousiasme et l'amour avec lesquels il parle de la Providence et du devoir donnent à ses souvenirs un charme inexprimable, un caractère de vertu qui ne s'efface jamais... On a beau sacrifier Jean-Jacques dans les salons de Voltaire, Rousseau plane toujours chez nous sur les plus hautes régions de la pensée; on s'honore d'être son compatriote. »

Les pasteurs genevois pensaient en général comme M. Mouchon. « Il existe un abîme, disait Roustan, entre l'ami de Voltaire qui sourit et raille en répétant que la conduite de Jésus-Christ est digne d'un échappé de Bedlam, et le disciple de Rousseau, qui, sans admettre les miracles, incline son front et vénère celui qui vécut et mourut comme un Dieu. »

Ces principes dirigeaient les prédicateurs : ils établissaient la religion naturelle avec les principes et

souvent avec les paroles de Rousseau; puis, ils reconstruisaient sur cette base les dogmes et les (ails du christianisme, qui complètent la religion naturelle, et lui donnent la certitude, l'autorité infaillible nécessaire aux vérités qui régissent le sort de l'homme sur la terre et dans le ciel.

Ces procédés, aussi religieux que prudents, ramenèrent un assez grand nombre de personnes dans le sein de l'Église réformée, et la Compagnie des Pasteurs put constater que le nombre des hommes qui célébraient la Sainte-Cène s'augmentait sensiblement; et comme dans les églises où règne une entière liberté de conscience, la présence des hommes à la communion est le symptôme extérieur le plus certain de l'état des croyances intimes, le clergé genevois put se féliciter du résultat de ses pénibles et charitables travaux.

Cette modification dans les idées des Genevois, au sujet de Rousseau, marchait parallèlement à une transformation significative dans les croyances religieuses du philosophe. Ses amis, désireux de changer ses idées touchant le christianisme, continuèrent leur amicale correspondance.

Ces lettres sont malheureusement très-incomplètes. La collection suivie, remise à M. Du Peyrou et conservée à Neuchâtel, s'arrête au départ de Motiers- Traversen 1767. « Gardez-moi ces papiers, dit Rous-

seau à son ami , je les reprendrai à mon retour. » Il ne revint pas, et sa correspondance intime fut disséminée et perdue au travers de ses incessants pèlerinages en Angleterre et en France.

Toutefois il en reste assez pour établir un fait volontairement dissimulé, ou réellement ignoré par les commentateurs de Rousseau... Nous voulons parler du retour aux idées chrétiennes qui s'opéra chez le grand philosophe durant les neuf dernières années de sa vie. Voici les traits qui sont parvenus à notre connaissance :

Peu de temps avant sa mort (1767), Abauzit s'occupait de Rousseau; il avait suivi les débats précédents avec un douloureux intérêt ; il chargea Moultou de lui envoyer ses derniers adieux : « Cher philoso- » phe, je vous ai beaucoup aimé, j'ai souffert sérieu- « sèment de tous vos malheurs. Si vous voulez re- » trouver le calme à l'avenir, croyez-en ma vieille » expérience, employez à reconstruire votre foi les » facultés que vous avez mises au service du doute ; » après avoir longtemps cherché , nous bénissons nos » travaux lorsqu'ils nous amènent à croire! »

Si Ton se rappelle le brevet d'immortalité que Rousseau décerne à Abauzit en lui adressant cet hommage: « Non, le siècle de la philosophie ne passera pas sans avoir produit un vrai philosophe î » il est impossible de croire que ces simples paroles du chré-

tien mourant n'aient pas sérieusement frappé le philosophe tourmenté de ses doutes.

Deux ans plus tard, en 1769, nous voyons Rousseau se dessiner plus franchement. Un jour, devant Moultou, on discutait les convictions religieuses de son malheureux ami.

« Rousseau, disait-on, n'a que des doutes dans le cœur; il est heureux de ces doutes, il jouit lorsqu'il peut , par ses sophismes , arracher la foi des âmes dans lesquelles elle règne encore.

» Et moi j'affirme, répondit Moultou, que vous êtes dans l'erreur. Mon malheureux ami, s'il a des doutes respectueux sur la base miraculeuse des Évangiles, croit à la nécessité, à la vérité des dogmes chrétiens, aux effets de la mission de Jésus-Christ touchant la vie à venir, la compensation des douleurs de ce monde dans l'existence céleste et la rétribution des justes et des injustes; je me fais fort de le lui faire écrire.

» Nous serions fort curieux de lire cette profession de foi, s'écrièrent les assistants. *

Moultou ajoute : « Vous savez que Jean-Jacques est l'homme des contrastes, des impressions soudaines; il faut un choc violent , inattendu , pour faire jaillir la pensée qui dort au fond de son âme. Gardez-moi le secret sur mon procédé; je vais feindre d'être ébranlé dans mes convictions chrétiennes... »

Il écrit dans ce sens à Rousseau, et bientôt il peut

montrer cette admirable lettre 4 où Rousseau développe la plus belle démonstration de l'existence de Dieu et de la vie à venir que fournissent les monuments de la langue française. La nécessité d'un fait surnaturel, pour changer en certitude les probabilités de l'immortalité de l'âme se trouve impliquée dans ces paroles :

« Eh quoi, mon Dieu! le juste infortuné en proie à tous les maux de cette vie, sans même en excepter l'opprobre et le déshonneur, n'aurait nul dédommagement à attendre après elle, et mourrait en bête, après avoir vécu en Dieu. Non, non, Moultou, ce Jésus, que ce siècle a méconnu, parce qu'il est indigne de le connaître, Jésus, qui mourut pour avoir voulu faire un peuple illustre et vertueux de ses compatriotes, Jésus ne mourut point tout entier sur la croix, et moi, qui ne suis qu'un chétif homme plein de faiblesse, c'en est assez pour qu'en sentant approcher la dissolution de mon corps, je sente en même temps la certitude de vivre. »

Une fois dans cette voie, Rousseau lit des progrès marquants vers le christianisme révélé, et les huit dernières années de sa vie offrent d'étonnantes transformations. La réalité de la révélation chrétienne a frappé son intelligence. Dans les manuscrits légués par Rousseau à Moultou, et soigneusement conservés

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