‹ Histoire de l'eglise de GeneveChapitre 51 sur 88 · Correspondance. 14 février · texte numérisé non relu

Correspondance. 14 février

par les descendants de ce dernier, se trouve un travail allégorique sur l'origine de la vérité religieuse, travail que, selon l'opinion arrêtée de Moultou et de son fils , Rousseau destinait à remplacer la discussion sur les miracles dans une future édition de Y Emile. La date précise de ce traité n'est pas connue : il a été composé de 1770 à 1777.

Rousseau, dans ce travail (que viennent de publier les héritiers de Moultou), examine avec une vive angoisse morale les efforts des philosophes pour découvrir les secrets de la nature et de l'ànie. Frappé de l'impuissance de tous les sages anciens dans leurs recherches sur Dieu, la morale et l'immortalité,- il se demande où donc est la vérité? Une vision céleste lui apparaît : « Une voix se fait entendre dans les airs, prononçant distinctement ces mots : « G est ici le fils de l'homme! que les cieux se taisent, et que la terre écoute sa voix. » Alors, levant les yeux, il aperçut sur l'autel, dans le temple de l'humanité, un être dont l'aspect imposant et doux le frappa d'étonnement et de respect. Sou vêtement était semblable à celui d'un artisan, mais son regard était céleste; il y avait chez lui je ne sais quoi de sublime où la simplicité s'alliait avec la grandeur, et l'on ne pouvait ^envisager sans se sentir pénétré d'une émotion vive et délicieuse qui n'avait sa source dans aucun sentiment connu des hommes... « 0 mes enfants, dit-il,

je viens expier et guérir vos erreurs; aimez Celui qui vous aime et connaissez Celui qui est. » A l'instant, saisissant les statues des fausses divinités, il les renversa sans efforts. Puis il prêcha sa morale divine; les vendeurs du temple furent irrités jusqu'à la fureur. Mais l'homme populaire et ferme entraînait tout; tout annonçait une révolution. 11 n'avait qu'un mot à dire, et ses ennemis n'étaient plus. Mais celui qui venait détruire la sanguinaire intolérance n'avait garde de l'imiter, et le peuple, dont toutes les passions sont des fureurs, négligea de le défendre en voyant qu'il ne voulait point attaquer.

» Après le témoignage de force et d'intrépidité qu'il venait de donner, il reprit ses discours avec la même douceur qu'auparavant; ii peignit l'amour des hommes et toutes les vertus avec des traits si touchants et des couleurs si aimables, que hors les officiers du temple, ennemis par état de toute humanité, nul ne l'écoutait sans être attendri et sans en mieux aimer ses devoirs et le bonheur d'autrui. Son parler était simple etdoux, et pourtant profond et sublime; sans étonner l'oreille, il nourrissait l'âme; c'était, du lait pour les enfants et du pain pour les hommes. Lui ployait le fort et consolait le faible, et les génies les moins proportionnés entre eux le trouvaient tous également à leurportée; il ne haranguait point d'un ton pompeux, mais ses discours familiers brillaient de la plus ra-

vissante éloquence et ses instructions étaient des apologues, des entretiens pleins de justesse et de profondeur. Rien ne l'embarrassait : les questions les plus captieuses avaient à l'instant des solutions dictées par la sagesse; il ne fallait que l'entendre une fois pour être persuadé. On sentait que le langage de la vérité ne lui coûtait rien, parce qu'il en avait la source en luimême. »

Les pages précédentes renferment les idées concernant le christianisme, qui prenaient place dans l'esprit du philosophe genevois. Voici maintenant les sentiments qui préoccupaient son cœur et sa conscience: les fragments que nous citons font partie de manuscrits inachevés, trouvés par M. Moultou dans la table de travail après la mort de Rousseau. Ce sont des lettres sur la vertu et le bonheur.

« Un avantage infiniment supérieur à tous les biens physiques et que nous tenons incontestablement de l'harmonie du genre humain, est celui de parvenir par la communication des idées et !e progrès de la raison jusqu'aux régions intellectuelles, d'acquérir les notions sublimes de l'ordre, de la sagesse et de la bonté morale... de nous élever par la grandeur de l'âme au dessus des faiblesses de la nature, et de pouvoir, à force de combattre et de vaincre nos passions, dominer l'homme naturel, et imiter la Divinité même. Ce commerce continuel d'échanges, de soins, de se-

cours et d'instructions, nous soutient quand nous ne pouvons plus nous soutenir nous-mêmes, nous éclaire, et met en notre possession des biens d'un prix inestimable, qui nous font mépriser ceux que nous n'avons plus.

» A mesure que j'avance vers le terme de ma carrière, je sens affaiblir tous les mouvements qui m'ont si longtemps soumis à l'empire des passions. Après avoir épuisé tout ce que peut éprouver de bien et de mal un être sensible. . . mon existence n'est plus que dans ma mémoire, je ne vis plus que de ma vie passée., mes erreurs se corrigent, le bien et le mal se font sentir à moi sans mélange et sans préjugé. Tous les faux jugements que les passions m'ont fait faire, s'évanouissent avec elles. Je vois les objets qui m'ont affecté, non tels qu'ils m'ont paru dans mon délire, mais tels qu'ils sont réellement; le souvenir de mes actions bonnes ou mauvaises me fait un bien-être ou un malêtre durable et plus réel que celui qui en fut l'objet. Ainsi les plaisirs d'un moment m'ont souvent préparé de longs repentirs; ainsi les sacrifices faits à l'honnêteté et à la justice me dédommagent tous les jours de ce qu'ils m'ont une fois coûté, et pour de courtes privations me donnent d'éternelles jouissances. »

Telle est la dernière phase des croyances religieuses et morales de Rousseau; tels sont les principes quidirigeaient son âme lorsque ses hallucinations et ses

idées fixes lui laissaient quelques journées paisibles. Ces pages sont un phénomène remarquable dans l'histoire de l'esprit humain. En général, le chant du cygne est une fiction, et les productions de la vieillesse d'un écrivain de génie devraient être reléguées dans les papiers secrets de sa famille. Toutefois, de nobles exceptions se rencontrent, et l'on voit des vieillards soutenus par d'énergiques convictions formuler des pensées pleines de fraîcheur avec une main qui peut à peine tracer des caractères lisibles. Rousseau nous offre un étonnant exemple de ce rajeunissement intellectuel , car les dernières pages tombées de sa plume sont égales ou supérieures aux écrits de son âge mûr.

A quoi devons-nous attribuer cette régénération de la pensée chez l'écrivain usé, miné par des souffrances morales imaginaires et des douleurs physiques incessantes?... Et si nous ne comparons plus Rousseau à lui-même; si, franchissant un espace de vingt siècles, nous analysons les dernières paroles de Socrate ou de Platon, et les dernières expressions de Rousseau, l'avanlage ne demeure-t-il pas au philosophe de Genève?...

Est-ce à dire que nous regardions le génie de Rousseau comme plus éminent que celui de Socrate? Loin de nous l'idée d'une comparaison semblable! Mais une similitude empruntée aux choses qui se voient fera comprendre la cause de la supériorité de l'homme

du dix-huitième siècle. Lorsque, par un beau clair de lune nous examinons les Alpes, nous en apercevons les contours confusément et comme au travers d'un verre obscur; puis le lendemain, dans l'après-midi, les masses imposantes, les lignes gracieuses, les cimes

élancées apparaissent dans leur poétique réalité

Entre le soir et le lendemain qu'est-il advenu? Le soleil s'est levé... De même entre le philosophe d'Athènes et le philosophe de Genève, il s'est levé le soleil de justice portant la vérité dans ses rayons... Telle est la source lumineuse qui produisit au soir de la carrière de Rousseau cet admirable développement que nous sommes heureux de faire connaître aux amis de la vérité.

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