L'ÉGLISE ET L'ÉTAT
Opposition des pasteurs aux brigues politiques et électorales. — Sévérité des magistrats à l'égard du clergé. — Paroles violentes en chaire. — Bénédict Calandrin et la comédie. — François Turretin et le Conseil. — Fin du siècle. — Remontrances de 1705. — Troubles de 1707. — De la Chana et Fatio. — Troubles de 1738. — Médiation des pasteurs. — Troubles à l'occasion de VÈmile. — Conduite du clergé.
Dans les précédents volumes, nous avons présenté le tableau des rapports établis entre le clergé et les magistrats genevois; nous avons retracé lïnfluence des pasteurs dans les affaires politiques et la vigilance souvent exagérée qu'ils déployaient au sujet des abus dont ils avaient connaissance. Les mêmes soins les occupèrent pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle, et voici les principaux incidents qui amenèrent les ecclésiastiques à jouer un rôle dans l'histoire civile et politique de Genève.
Brigues. Les élections gouvernementales furent,
comme par le passé, l'objet d'une étroite surveillance de la part des pasteurs; constamment en rapport avec les citoyens de toutes les classes, ils recevaient des plaintes et des confidences concernant la conduite des magistrats, et faisaient connaître ces griefs. Nous avons vu que ces récriminations n'étaient pas toujours faites avec le tact et la mesure nécessaires. Ces censures, souvent exagérées, se renouvelèrent plusieurs fois dans le dix-septième et le dix-huitième siècle, et Ton doit rendre également justice à la persistance des pasteurs pour le redressement des abus, et à la bonne volonté des magistrats, pour convenir de leurs torts lorsque ceux-ci étaient suffisamment prouvés.
Les brigues politiques paraissaient constituer un danger véritable pour la prospérité de la République; aussi les pasteurs, et surtout ceux qui appartenaient aux familles aristocratiques, ne laissaient inaperçues aucune de ces intrigues. Nous allons réunir en un seul groupe les incidents électoraux les plus remarquables pendant le cours du dix-septième siècle.
C'est en 4 64-5 (29 déc. Reg. Comp.) que nous rencontrons les premières réclamations contre les brigues. « M. Jean Diodati fait une puissante exhortation au Deux-Cents; il demande qu'on parvienne à assurer la sincérité des suffrages pour l'élection du procureur-général et des syndics, à cause des fâcheuses circonstances qui arrivent. Il faut nommer aux
charges seulement des personnes bien vivantes, d'une piété éprouvée, sans avoir égard aux brigues, mauvaises pratiques et recommandations indignes que font plusieurs. »
Les élections au Conseil des Deux-Cents furent également surveillées par les pasteurs (1 61 déc. i 648). «M. Sarasin rapporte qu'il y a de singuliers abus dans la ville; on envoie des dames de maison en maison pour recommander tels ou tels; le scandale est trop grand pour être toléré; aussi on en parlera en chaire. » Les discours ne firent pas beaucoup d'impression; car le 29 janvier 1649 la Compagnie déclare « qu'il est entré tellement dé jeunes hommes dans le Deux-Cents, que plusieurs anciens donnent leur démission en ^disant que le Conseil n'existe plus. »
Les magistrats conviennent de la vérité de ces remontrances.
Quelques années plus lard, les reproches deviennent plus graves (51 déc. 1658). Dans un sermon, M. Chabrey accuse les magistrats « d'influer sur les élections par des distributions d'or, d'argent et des prodigalités de festins. » Les conseillers veulent qu'on spécifie les faits et qu'on indique les personnes incriminées. « En tout cas, disent-ils, il faut nous avertir avant de crier en chaire. »
La Compagnie s'engage à suivre celte injonction
« en réservant certains cas où les choses sont si graves, qu'on ne peut les taire. »
En d'autres circonstances, la louange remplace les censures (4 665, 29 décembre). La Compagnie remercie les magistrats du zèle qu'ils déploient contre les brigues, et les supplie d'y tenir la main à l'avenir, choisissant des citoyens qui inspirent la confiance.
Les remontrances étaient réciproques, et plus d'une fois les magistrats infligèrent aux pasteurs un blâme mérité touchant des défauts de caractère et des fautes d'administration. Voici la plus énergique de ces censures (Reg. Cons. 7 février 1644). « À l'occasion du Jeûne, le Conseil fera appeler les pasteurs en corps pour leur dire qu'il est grandement déplaisant d'entendre qu'il y a parmi eux beaucoup de défauts, des partialités et de fortes mésintelligences; ils vont se décriant les uns les autres, et produisent leurs mésintelligences en chaire, au lieu de reprendre leurs frères en secret avec toute charité. »
Les pasteurs, après avoir entendu ces reproches, répondent qu'il y a sujet de louer Dieu des bonnes et saintes intentions des magistrats; qu'ils doivent faire état de leurs recommandations, et les prendre à gré, puisque chacun est défaillant; on fera en sorte de calmer ces haines et dissensions qui portent préjudice à l'Église. Après quoi tout le monde s'étant levé, l'assemblée a prié Dieu avec ferveur, et l'on s'est
séparé en se donnant la main et se réjouissant de ce rapprochement fraternel. »
Les infractions aux lois morales et disciplinaires donnaient également lieu à de fréquentes altercations entre les corps politiques et les chefs de l'Église (7 mars 164 S). « La Compagnie reconnaissant que, malgré les sérieuses remontrances faites naguère en les jours de Jeûne, il n'y a point d'amélioration parmi les citoyens, supplie Messieurs d'avoir égard à tous ces maux. Il y a en ville de grands excès, et notamment brelans et jeux de cartes, où des personnes qualifiées, voire même des magistrats, se rendent publiquement au grand scandale du peuple. Les tavernes sont indignement fréquentées, et il s'y commet diverses insolences. On met une grande lâcheté à punir les actes de mauvaises mœurs, et depuis qu'on a remplacé les peines corporelles par des amendes, les riches ne redoutent plus les châtiments. Tout cela déshonore Genève aux yeux des étrangers qui nous regardent encore comme une ville chrétienne. »
Les magistrats, tout en repoussant certains allégués de cette remontrance, promettent d'y avoir égard .
Un pasteur, M. Bénédict Calandrin, était spécialement noté pour l'énergie ou la violence de ses apostrophes. Il avait entendu soutenir par des dames de sa famille que la danse n'est point un péché, mais
seulement une école de beau maintien fort utile à la jeunesse. Sachant qu'un bal devait avoir lieu, il fit tous ses efforts pour l'interdire; mais ayant échoué, il attaqua ces mondanités du haut de la chaire, le dimanche suivant (14 fév. 4 679). « Vous avez dépité Dieu en face et commis la rébellion des démons. Les anges adorent le Seigneur; mais vous, au mépris de la Parole sainte, et pour vous moquer de l'obéissance qu'on lui doit, vous avez affiché le culte des démons et continué en des assemblées qui sont contre la bienséance chrétienne. »
Le Conseil blâma fort ces expressions; mais les pasteurs soutinrent « qu'il n'y avait rien à reprendre en ce discours. »
M. Michel Turretin partageait les sentiments de son collègue, et deux ans plus tard (19 mars 1681) une violente altercation fut provoquée par une représentation théâtrale.
« M. Turretin rapporte qu'il y a eu hier au soir une assemblée de plus de 500 personnes chez M. Perdriau, et qu'on y a joué la comédie du Cirf, avec une belle décoration de théâtre et changements d'habits faits exprès. Cette pièce a fini comme les autres, par une farce. De tels excès sont déplorables et trop scandaleux, vu l'état où nous sommes, les misères des autres Églises et la solennité de Pâques à laquelle nous devons assister dans quinze jours. »
L'affaire portée devant le Conseil, celui-ci déclare « qu'il condamne la comédie, qu'il saura bien l'empêcher, mais qu'il demande qu'on n'en parie pas en chaire. » Le Consistoire prend une résolution lout opposée, et le 27 mars, MM. Dufour, Sarasin et Turretin sont vertement tancés pour avoir désobéi au Conseil. La Compagnie les soutient devant les magistrats. « Ces Messieurs ont agi d'après ses ordres; ils » ont parlé en général des comédies et des bals; ils » ont fait le dénombrement des vices qui se répandent » au milieu de nous, et cela en vue de la Sainte-Cène, » qui est proche, et de l'instruction du peuple au » sujet du théâtre, qu'il est trop porté à regarder » comme innocent. Le Conseil est supplié de prendre » le tout en bonne part, comme venant de ministres » qui veulent user de la chrétienne liberté que le Sei- » gneur leur confie. » Les magistrats acceptèrent ces explications, et demandèrent le silence sur toute l'affaire. On croyait la discussion apaisée, lorsque le dimanche suivant, 17 avril, M. Michel Turretin ne pouvant admettre que M. Perdriau ne fût pas puni, s'emporta à ce sujet dans son sermon. Le passage suivant fut spécialement incriminé. « Les pasteurs sont des Moïses; ils ont la bouche de Dieu pour parler au peuple, et la bouche du peuple pour parler à Dieu, îl ne faut point avoir de complaisance pour les puissances supérieures. Quoi! dans les scandales que
nous voyons, David pëchera-t-il, et Nathan aura-t-il la bouche fermée ? »
« Ces paroles étant bravade et rébellion , le Conseil interdit pour trois mois M. Turretin, ministre. »
La Compagnie pria alors M. Tronchin de pacifier, si possible, ce triste différend. M. Tronchin s'exprima avec tact et douceur. « Les ministres doivent reconnaître l'autorité de Vos Seigneuries; il n'y a dans la nation aucune puissance collatérale ou supérieure à la vôtre; mais tous les corps et les particuliers sont obligés d'obéir à vos ordres; les pasteurs doivent celte soumission non par crainte du châtiment, mais par la conscience. Cette maxime est surtout inviolable pour nous réformés, qui condamnons la pratique de l'Eglise romaine. Quant au fait de M. Turretin, il confesse avoir blâmé les magistrats de leur complaisance, au sujet de M. Perdriau. Toutefois, il a parlé de Moïse, non comme gouverneur des Juifs, mais comme prophète, ce qui est bien différent. Enfin, nous prions le Conseil de lui pardonner et de le rétablir en ses charges. »
Les magistrats, « en considération de la démarche de la Compagnie et du discours qu'on vient d'entendre, consentent à pardonner à M. Turretin; » mais il peut bien remercier M. Tronchin du service qu'il lui a rendu.
Vers la fin du siècle et au milieu des angoisses re-
ligieuses et des épreuves politiques suscitées par la Révocation de l'Édit de Nantes, les rapports des Conseils et des pasteurs changèrent de nature, et ces petites discussions firent place à une cordiale entente pour conjurer les périls extérieurs.
Les Genevois de ce temps se montrèrent les dignes héritiers des hommes de 4 602, et surent maintenir intacte leur nationalité au milieu des embûches de la Savoie et des rancunes de Louis XIV. La gravité des circonstances se reflète dans le discours prononcé par M. Tronchin, au renouvellement du siècle.
« Messieurs les Conseillers , le personnel de votre corps est la preuve de l'incertitude de cette vie : vous avez été renouvelés plusieurs fois dans le cours de ce siècle. Mais la Providence conserve cet État et veille particulièrement sur lui. Nous avons passé au travers de terribles dangers dont Dieu nous a miraculeusement tirés. Entre les moyens que la Providence emploie pour nous faire subsister, l'un des principaux est la prudence, la vigilance et la bonne conduite de Vos Seigneuries dans les temps difficiles et les occurrences dangereuses où cette République s'est trouvée. Il importe donc de la conserver telle quelle, et vous sentez combien l'Eglise et l'Académie sont nécessaires à la conservation de la prospérité du pays. Continuez donc votre bienveillance à ces institutions, et veuillez accepter nos vœux et nos prières pour Vos Seigneu-
ries el l'État. » — Après ce discours, on lut une lettre collective que Genève envoyait aux quatre villes évangéliques, Berne, Bâle, Zurich et Schaffhouse :
« Chers amis, l'affection que nous avons pour vos personnes et pour vos Églises a porté nos pensées vers vous au commencement de ce siècle. Quelles actions de grâces nous avons à rendre à Dieu de ce qu'au milieu du massacre des Églises et des malheurs inouïs des fidèles, vous et vos Églises avez été conservés intacts durant le siècle passé! Mais les temps sont graves, les périls imminents pour les Églises évangéliques. Tant de passions mauvaises agitent les princes, les complots des ennemis de la vérité sont si dangereux pour opprimer les réformés et affermir la superstition des pontifes, que nous devons adresser les plus ardentes prières à Dieu pour le salut de vos Églises et leur avancement dans la paix et la prospérité. Continuons à nous tenir dans cette union et cette affection chrétiennes qui nous ont déjà aidés à surmonter tant de misères dans les temps passés.
» Louis Tronchin, mod. ; Jacob Sarasin, secr. »
Révolutions politiques du dix- huitième siècle. Les années de concorde et de paix intérieure devaient bientôt faire place aux dissentiments politiques les pius sérieux. Dès le commencement du siècle, un esprit de domination s'empara généralement des ma-
gistrats, et des symptômes de résistance se manifestèrent dans le peuple. Les familles anciennes s'étaient accoutumées à regarder le pouvoir comme un héritage naturel, et la bourgeoisie réclamait l'égalité des droits pour tous les citoyens. Dans de semblables crises politiques, le rôle des pasteurs était clair et naturel; c'était la médiation. SI fallait que leur crédit, l'influence attachée à leur caractère, servissent à l'apaisement des rancunes, et prévinssent, autant que possible, les actes de violence. Mais, de quelles difficultés n'était pas hérissé l'accomplissement de ce devoir! Si dans les grands États, où les fonctionnaires publics ont à agir sur des localités qui leur sont étrangères, cette mission est déjà fort délicate; elle est souvent presque impraticable au milieu des entraves qu'elle rencontre dans nos petites républiques. En effet, chez nous, les pasteurs étant citoyens, avaient le droit de formuler leurs opinions; mais s'ils usaient en public de ce droit, et parlaient de politique avec modération et réserve, les partis extrêmes les couvraient d'injures et profitaient de ces temps de troubles pour leur enlever leurs charges ou les envoyer en exil.
Pendant les troubles du dix-huitième siècle, les pasteurs genevois furent plusieurs fois victimes de pareils procédés.
En 1704 et 1705, la bourgeoisie élevait de
plaintes, dont la plupart étaient fondées. On trouvait que le pouvoir se concentrait dans les mêmes familles; on demandait que les Conseils généraux fussent appelés à sanctionner les lois, que les élections eussent lieu au scrutin secret, et qu'on abolît le vieil usage par lequel les électeurs devaient dire les noms des hommes de leur choix à l'oreille du secrétaire d'État. Enfin, on désirait que le Conseil des Deux- Cents se recrutât lui-même, au lieu d'être élu par le Petit Conseil , qui le tenait ainsi sous son influence immédiate. Ces réformes étant franchement discutées dans les cercles, les pasteurs essayèrent d'intervenir auprès des Conseils ; mais ils eurent peu de succès dans leurs représentations; car, le 50 janvier 1705, les syndics répondent que « les temps ont changé, et que ces remontrances officielles ne sont plus nécessaires. » Les ministres déclarent « qu'ils s'appuient sur le droit des édsts, et qu'ils n'y renonceront pas. » Un magistrat, M. Mestrezat, voulant anéantir les privilèges politiques du clergé, et détruire l'usage des critiques annuelles, la Compagnie présenta, le 50 avril 4 705, le rapport suivant. :« Il est nécessaire, Messieurs, d'entendre des conseils sévères sur vos devoirs. Il est vrai que si Vos Seigneuries étaient immortelles, peutêtre que noire CoMpagMë n'insisterait pas si fortement là-dessus; car nous pouvons dire, sans flatterie, que cette ville n'a jamais eu un Conseil composé de
plus de personnes pieuses el affectionnées à l'Etat et à la religion ; mais les temps sont sujets aux changements, et quand on pourrait aujourd'hui se passer de remontrances, la postérité pourrait en avoir grand besoin, et si Vos Seigneuries s'en passent, elles seront abolies pour toujours, ce qui sera un grand malheur. »
La Compagnie, toujours plus inquiète sur les dispositions populaires air sujet des élections, supplia, le 6 novembre 4 705, les Conseils d'apporter la plus grande vigilance pour prévenir l'apparence des abus.
Le temps marcha. En 4 707, les bourgeois réclamèrent hautement des réformes dans un Conseil général. Ces demandes, parfaitement justes et conformes aux principes d'un gouvernement libre, furent malheureusement soutenues par des hommes exaltés, don! les passions heurtèrent la fierté des magistrats. I! fut impossible de s'entendre, et il y eut des troubles sérieux; la violence de la bourgeoisie et l ■inflexible ténacité des patriciens empêchaient toute solution pacifique.
Les pasteurs firent de nombreuses démarches pour apaiser les esprits. Le Conseil les pria « de ne pas parler en chaire des événements du jour, et de ne point aller exprès dans les dizaines pour s'en entretenir avec le peuple; mais, s'ils se rencontrent avec les bourgeois, MM. les Pasteurs doivent tâcher
de les porter à la paix. » Les efforts du clergé lurent entravés par le chef des novateurs, De la Ghana, dont la violence et les procédés injurieux approchaient de la frénésie. Les ministres lui étaient spécialement odieux; il blâmait à tout propos leur vanité, et lorsque le Conseil voulut avoir une explication sur ce point, De la Ghana déclara que porter des perruques poudrées était le comble de l'orgueil . — Mais, dit un magistrat, cet usage existe depuis près d'un siècle. « C'est être fou, répondit l'agitateur entêté, que d'arracher une haie vive pour en planter une morte. »
Malgré ces entraves, les pasteurs ne cessèrent point d'exhorter le peuple à la paix et à la confiance, et ils remplirent courageusement leur devoir en blâmant en chaire les actes de violence qui troublaient la ville*. Plus tard, la paix fut rétablie par l'intervention des Suisses, et il y eut un compromis où les adversaires se faisaient des concessions réciproques; mais les pasteurs durent remplir la douloureuse mission d'accompagner à la mort deux des chefs du parti bourgeois, Lemaître et Pierre Fatio. Pierre Fatio mourut en martyr. Ses dernières paroles furent empreintes des meilleurs sentiments chrétiens. « Je ne fonde mon salut que sur la miséricorde de Dieu et sur les mérites de Jésus-Christ ; j'espère avoir obtenu le pardon de mes péchés, parce que, l'ayant demandé à Dieu, je sens mon àme tran-