Reg. Comp. 22 avril, 6, 13 et 20 mai
quille, et je pardonne de tout mon cœur à ceux qui me font mourir (9 sept. 1707). Ainsi commença dans la libre Genève cette série de violences meurtrières qui devaient tour à tour déshonorer les patriciens et les bourgeois, et amener, quatre-vingt-dix ans plus tard, la honte et la ruine momentanée de la République d.
Les sourdes haines que divers citoyens conservaient envers des pasteurs, à cause de leur pacifique médiation, firent bientôt explosion clans le Conseil des Deux-Cents. Le 4 8 septembre, un citoyen, dont le nom n'est pas conservé, déclara « que tous les pasteurs étaient des fainéants, qui faisaient beaucoup trop souvent prêcher des ministres réfugiés. « Ce sont, criait cet énergumène, des larrons à gages, qui s'occupent d'eux et pas de leur emploi. »
La Compagnie répondit avec une dignité chrétienne, et montra que les jeunes ministres s'occupaient sans relâche de leurs paroisses, et que les pasteurs et les professeurs plus âgés étaient accablés
1 Les exécutions et les exils avaient laissé de profondes rancunes dans le cœur des citoyens genevois. En voici un remarquable indice. M. Desprez, le pasteur qui avait assisté Fatio dans ses derniers moments, pria dans la liturgie après le sermon pour la famille de Normandie qui est en voyage. Le Conseil, irrité de ce qu'il s'agit de M. de Normandie qui est exilé après avoir voulu exciter des troubles, suspend pour six mois M. Desprez» et lui ordonne de demander pardon à Dieu et à la Seigneurie. La Compagnie intercède et obtient le retrait de l'interdiction des fonctions pastorales, iieg. Corap. 17 et 31 août
d'infirmités prématurées, résultat de ieurs nombreux travaux et de leurs fatigues. — Le Conseil des Deux- Cents répondit, ie2o septembre (Reg. du G.): « Tous les pasteurs de cette ville prêchent avec édification et s'acquittent de leurs fondions pastorales, autant que leur santé le permet, en gens d'honneur; ils mènent une vie réglée et sans reproche. Le Conseil témoigne à la Vénérable Compagnie qu'il est satisfait de sa conduite, et que ce qui a été dit contre elle ne peut faire impression. En tout temps il lui donnera des marques de son estime. »
Nous devons rapporter maintenant une intéressante délibération qui jette un grand jour sur l'esprit du temps.
Plusieurs Genevois demandaient l'abolition de l'article 116 des Ordonnances qui défendait le mariage entre cousins-germains. Le Conseil pria la Compagnie de présenter un mémoire sur la partie religieuse de la question. Quelques pasteurs se prononcèrent contre le projet. Ces mariages, disaient-ils, sont défendus depuis longtemps par les lois de Théodose-le-Grand, et par les conciles d'Épone et d'Arles. Ils sont interdits non-seulement dans tous les pays romains, mais encore chez la plus grande partie des réformés, et surtout chez les Suisses avec lesquels nous sommes si fort liés. — Les pasteurs qui adoptaient l avis contraire ne manquaient pas d'arguments
à opposer à leurs adversaires. Ces mariages ne sont pas contraires à l'Écriture (Lévitique. chap. XVI H). Les premiers chrétiens n'y virent aucun mal. Théodose-le-Grand les interdit sur un faux rapport de saint Ambroise, dans lequel il était dit que ces unions entre cousins ne produisaient pas d'enfants. Il est vrai qu'un concile de Latran les prohibe; mais ce n'est qu'en plaisantant que nous rapportons, devant les pasteurs de Genève, les motifs indiqués par ce concile.
« Il y a, disent les prélats de Latran, quatre éléments dans le monde, quatre humeurs dans l'homme, par conséquent, il faut défendre le mariage jusqu'au quatrième degré; mais comme on partage la vie de l'homme en six âges, il faut étendre la défense du mariage jusqu'au sixième degré. » Cela eut lieu, et l'on tira grand profit des dispenses.
L'ordonnance de Genève est temporaire : on prohibe ces unions « pour éviter le scandale en ce qui, dès longtemps, n'a pas été accoutumé, afin que par aucune occasion de notre part la Parole de Dieu ne soit blasphémée. » Maintenant ces scandales ne sont plus à craindre, et plusieurs personnes désirent qu'on leur accorde la liberté que laisse la Parole de Dieu.
L'avis de la Compagnie fut de faire voter sur cette question le Conseil Génénal, puisque c'était ce corps qui avait établi l'ordonnance lors de la Réformation. Le Conseil <* trouvant trop dangereux de convoquer
un Conseil, qui, une fois sur pied, permettrait à chacun d\y proposer ce qui lui passerait par la tête, » ne donna pas suite à cette affaire (R. Comp. 4 sept. 4714).
Les événements de 4 707 furent suivis de troubles plus sérieux, qui bouleversèrent Genève, de 4 734 à 4 758. Les haines des citoyens s'envenimèrent; le sang coula , puis les querelles se terminèrent comme auparavant, par des concessions acceptées de mauvaise grâce et par le bannissement des principaux chefs de parti. Cette crise politique fut amenée par la question des impôts que les bourgeois ne voulurent pas payer, parce qu'ils n'avaient pas été auparavant votés par le Conseil Général. À ce motif extérieur de discorde se joignait une sourde défiance entre les deux partis: chacun voulait centraliser en ses mains la force militaire et dominer ainsi son rival. La mission des pasteurs était très-périileuse : ils s'en acquittèrent en courageux serviteurs du Christ i. Ils ne dissimulèrent point aux magistrats leurs torts et le mal qu'ils causaient à la nation par leur opiniâtre raideur. J.-Â. ïurretin les supplia de présenter pour syndics des hommes fermes, doux et prudents. Les pasteurs se mêlèrent aux assemblées populaires pour faire entendre des paroles de conciliation. Cette tâche fut rendue
1. Voir le beau travail de M. Cellérier, t. XII, Mémoires de la Soeiété d'histoire et d'archéologie de Genève.
encore plus difficile par la conduite de quelques ministres qui oublièrent leur caractère et prirent les armes pour le gouvernement. Mais lorsque les deux partis s'attaquèrent et que le sang eut coulé, on vit le professeur Jacob Vernet s'exposer au feu, se porter comme médiateur, et faire les plus grands efforts pour apaiser le tumulte.
Ces troubles se terminèrent comme les précédents, par l'intervention étrangère, et les pasteurs ne négligèrent rien pour adoucir les rancunes et les mauvais souvenirs, conséquences inévitables des émeutes et des prises d'armes.
Aux agitations causées par des questions d'intérêt matériel succédèrent les troubles occasionnés par des questions d'un tout autre ordre. Notre illustre philosophe Rousseau avait vu son livre de Y Emile brûlé par l'ordre du Conseil de Genève, qui, dans celte occasion, consultant les passions plutôt que les principes, commit une faute dont la République eut longtemps à souffrir.
Rousseau, justement irrité, renonça à sou titre de citoyen de Genève, et bientôt une partie de la bourgeoisie saisit cette occasion pour renouveler ses demandes aux Conseils. Ces citoyens voulaient des tribunaux où les magistrats n'eussent qu'une influence limitée; ils demandaient des garanties contre les emprisonnements préventifs, et sollicitaient le retrait de
la condamnation de VÉmile. De son côté, le Petit Conseil prétendait avoir le droit de répondre négativement aux requêtes des citoyens, sans en référer au Conseil Général. On se disputa pendant quatre années sur ces questions, et Rousseau attisa le feu eu publiant ses Lettres de la Montagne. Dans ce triste écrit, il renia ses sentiments d'autrefois envers l'Église de Genève.
iî n'avait pu pardonner aux pasteurs leur silence et leur abstention au sujet de VÉmile. Il ne prenait pas son parti de voir ses anciens amis, Yernes et Perdi iau, refuser le nom de christianisme à son svs-
ml
tème de religion naturelle, et par une contradiction très-fréquente chez certains philosophes, il fut courroucé à la lecture des réfutations calmes et dignes que Ciaparède et Ventes publièrent au sujet de la profession du Vicaire Savoyard. Rousseau perdit toute impartialité , et dans les Lettres de la Montagne, il publia, contre la divinité du christianisme, des pages indignes de son génie. Le clergé genevois, qui s'était tenu dans une charitable réserve à l'égard du malheureux philosophe, fit paraître, le 9 février 1765, un sévère manifeste sur les Lettres de la Monia- #/*e:«Nous désirons voir l'harmonie se rétablir; mais nous sommes obligés de témoigner notre douleur sur les calomnies qu'on a répandues sur notre Église et la doctrine de notre Sauveur. Nous gémis-
sons de voir la sainte Réformation représentée sous les plus fausses couleurs, la religion attaquée dans ses fondements avec une audace inouïe, et les ministres attaqués sans ménagements dans un ouvrage qui semble composé pour rompre tous les nœuds qui unissent cet État et cette Église. »
Cette déclaration indisposa les partisans de Rousseau, qui ne souffraient pas la discussion sur les écrits de leur chef, et les pasteurs eurent à subir bien des tracasseries à cause de leur franchise.
Néanmoins, cette impression ne tarda pas à s'effacer, et l'année suivante (10 décembre 1766), un tumulte ayant éclaté, les pasteurs n'épargnèrent pas les visites auprès des pères de famille de leurs paroisses, les suppliant de revêtir un esprit de conciliation et de paix. Les chefs de la bourgeoisie parurent touchés de ces démarches, et vinrent, au nombre de vingt-cinq , remercier la Compagnie de ces paroles de paix qu'ils désiraient prendre en considération. L'année suivante, les partis s'étaient réconciliés, et les pasteurs supplièrent, du haut de la chaire, les magistrats et les citoyens d'oublier le passé et de conclure une paix véritable.
Ces bons rapports entre les hommes politiques et le clergé se maintinrent jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Nous exposerons, dans un des chapitres suivants, les épreuves que dut subir l'Église de Genève
durant les sombres années où les excès de la terreur étouffèrent trop souvent les grands principes qui ont honoré les premières phases de la Révolution française.