‹ Histoire de l'eglise de GeneveChapitre 61 sur 88 · Par bonne considération, on nous accorde » etc · texte numérisé non relu

Par bonne considération, on nous accorde » etc

parler des litres de souverains seigneurs que se donnaient les Genevois, vu que lui seul était seigneur légitime de celte ville, et qu'il n'avait point renoncé à ses droits, et il donnait Tordre de surveiller exactement toute parole expresse ou tacite qui pourrait être alléguée contre lui.

Après de longs pourparlers, les députés, convaincus de l'inutilité de leur mission, demandèrent une audience de congé, et remarquèrent « que, lorsque, dans leurs discours, ils firent mention du traité de Saint-Julien, cela déplut à ce prince, qui prit alors un air fâché en se tournant vers ses ministres. »

L'année suivante, MM. J. Du pan et J. Lullin furent envoyés à Chambéry pour conférer avec les officiers de Savoie, et ceux-ci déclarèrent que S. A. R. prétendait n'être pas liée par le traité de Saint-Julien 1 .

Les faits vinrent confirmer les appréhensions (Voir Pièces justificatives). Lorsque les cantons évangéliques furent informés de ces nouvelles tentatives contre Genève, ils réitérèrent leurs protestations d'amitié, et mirent leurs troupes en état de marcher au premier signal, « tout en évitant, d'après la recommandation expresse de Genève, toute démonstration extérieure qui put donner un prétexte au duc de Savoie. »

Une fois que la volonté du souverain fut. manifestée à l'égard des Genevois, on ne négligea rien pour

i. Gautier, Hist. de Genève, page 195, xvne siècle.

rassurer la conscience de Charles-Emmanuel, trop souvent troublée par l'idée de violer un traité aussi explicite que celui de Saint-Julien. Les Jésuites et le Saint-Père se chargèrent de prouver la nullité de cet acte.

Un capucin, nommé Ronuald , fut délégué par Clément X pour prouver au Duc de Savoie qu'il avait le droit de faire la guerre à Genève, sans la déclarer d'avance 1. « Je me fonde sur le code contre les Manichéens. Il n'est pas nécessaire de déclarer la guerre aux hérétiques, car le crime d'hérésie les prive de toutes les dignités canoniques, de tous leurs droits, des biens de famille, de la vie et de la sépulture. — Vous devez faire la guerre aux Genevois, à cause des biens qu'ils vous ont enlevés et qu'ils retiennent frauduleusement ; ils savent que pour un vol il n'y a pas prescription de cent années. »

Le 4 décembre 1674 Clément X joignit à ce mémoire une bulle2 dans laquelle il déclara nuis tous les articles d'un traité conclu avec des hérétiques, lorsque ces articles violent les droits de la foi catholique relatifs aux biens et aux immunités ecclésiastiques. Or, la plus grande partie du territoire et des possessions des Genevois étant la propriété de l éveque et des couvents dépouillés à la Information, il

1. Archives de Turin, Affaires de Genève, 12e cal., dossier 5.

2. Grand Builaire, t. Xf. Déclaration de nullité du traité de St-Julien^

était juste de les reconquérir. — Une congrégation est formée à Rome, le M juin 1674, « pour s'occuper spécialement de Genève1. Cette association doit être composée de très-peu de personnes, confidents immédiats du Saint-Père et du cardinal Altieri. Les affaires qu'elle a à traiter sont de la plus haute importance, et doivent être tenues le plus secrètement possible; car les Genevois sont protégés par les Bernois, et la France leur veut grand bien. » — « Si Louis XIV vient à savoir nos projets contre cette ville, il défendra au Saint-Père de rien tenter contre elle; il faut donc cacher a Sa Sainteté les instances du roi de France en faveur des Genevois, et agir promptement, comme si nous étions libres. »

Ces missives de Rome tirent concevoir de vives 'espérances à Charles Emmanuel ; mais la loyauté de son caractère lui (il repousser les moyens proposés. * Je veux bien m 'emparer de Genève, mais à condition que les Genevois se donnent à moi volontiers, et que le parti le plus nombreux dans leur ville m'accueille comme ami et comme souverain. »

Un colonel, M. de Blonay. fut envoyé pour s'assurer du véritable état des choses, et sa mission eut le même résultat qu'avait eu, six ans auparavant , celle de M. de Bons.

« Sire, écrit-il, les Genevois aidés des gens du Pa\s

1. Archives de Turin, Affaires de Genève, 12* cat., dossier 5.

de Vaud, ont 4-000 hommes sous les armes. Il n'y a point de factions opposées: impossible de faire un parti avec les descendants des Italiens; ils sont plus calvinistes que les Genevois eux-mêmes. On m'avait désigné les frères de Yérace et un nommé Grenus, comme favorables à Votre Altesse : je n'ai pu les découvrir; les bourgeois, qui sont bien les plus ombrageux compagnons du monde, flairent mon déguisement. Les syndics sont venus me parler sur leur plus haut ton, et, sans vouloir croire à ma parole, m'ont ordonné de partir dans les vingt-quatre heures. »

Charles-Emmanuel renonça dès-lors à toute tentative contre Genève. Il mourut peu de temps après. A peine sur le trône, son successeur Victor-Amédée H fut engagé par la cour de Rome à briser le traité de Saint-Julien. Un célèbre Jésuite, le Père Monaud, fut chargé de vaincre les répugnances de Louis XIV. « Afin que Sa Majesté Très-Chrétienne ne prenne pas d'ombrage de ce que la Savoie prend cette ville, qui est la clef du passage en Suisse et en Italie, on eu démolira les fortifications, et le duc de Savoie aura le bonheur de voir son règne favorisé par une entreprise généralement louée de la chrétienté, et de causer le pius grand bonheur que l'Église puisse avoir en ce siècle. »

Mais Louis XIV refusa d'une manière péremploire, déclarant qu'il regardait cette guerre contre Genève

comme une violation des lois divines et humaines.

Cette fâcheuse issue ne déconcerta pas la congrégation romaine; elle travailla avec un nouveau zèle à soumettre la métropole protestante i . En 1676, un bruit se répandit, qui jeta une vive alarme chez les ultramontains : des négociations actives étaient entamées pour faire entrer Genève dans la Confédération suisse. Les villes évangéliques le désiraient; Fribourg n'y répugnait pas; on espérait obtenir le consentement de Lucerne. Il fallait à toute force anéantir ce projet. Une ambassade vint à Paris, et représenta que les papes s'étaient toujours opposés à cette union qui ruinerait les espérances de la maison de Savoie sur le rétablissement de Tévêque de Genève et le retour de cette ville à la foi catholique. Les motifs religieux ébranlèrent Louis XIV, qui se déclara ouvertement contre le projet.

Les cantons catholiques cédèrent aux frayeurs que Rome leur inspira. « Les protestants seront trop affer- » mis par l'union de Genève au corps helvétique. » Vous, catholiques, serez obligés de l'assister sans en » retirer aucun profit; carie roi d'Espagne ne voudra • jamais défendre des cantons alliés avec Genève.»

Le projet fut abandonné au grand regret des Suisses protestants et de Fribourg, qui se montra, comme toujours, fidèle alliée de ses frères romands, et refusa

1. Archives de Turin, Affaires de Genève, Griefs, 12" cat., doss. 0,.

de prêter les mains à tous les complots organisés contre eux par la cour de Rome.

Ces escarmouches diplomatiques et militaires eon- I muèrent durant le dix-huitième siècle, et Genève ne jouit d'une paix assurée que pendant les périodes où les ducs de Savoie, en lutte avec l'Espagne ou la France, ne pouvaient s'occuper activement d'elle. Comme il serait fastidieux d'entrer dans de plus longs détails sur ce sujet, nous passons à l'exposé des menées ecclésiastiques employées par le clergé de Savoie pour opérer « la recouverte de Genève. »

L'Eglise romaine ne pouvait accepter comme légitimes les résultats de la Réforme genevoise de 1 535 et les stipulations du traité de Saint Julien de 4 60:2. Ces grands événements avaient morcelé i'évèçhé de Genève et enlevé au chiite romain 3500 âmes qu'il fallait reconquérir. Dans ce but. François de Sales, après le rétablissement du catholicisme en Chablais, avait obtenu du pape Clément , le 13 septembre 1598, une bulle pour fonder la Sainte Maison de Thonon. Celte Maison était destinée à recevoir les Genevois et les Vaudois qui auraient le désir de rentrer dans la religion romaine. Des bulles successives de 4 600, du 1 2 avril \ 602, du 8 août \ 608 \ do-

1. Mémoires manuscrits touchant la Sainte Maison de Thonou, déposés par M. Gaberel dans les archives de la Vénérable Compagnie des Pasteurs de Genève.

tèrent ce collège de fonds et de domaines, dont le revenu varia de 5080 à 7258, pour atteindre 8665, livres. Les prêtres de cette Maison devaient être choisis avec le plus grand soin. « On les prenait les y> meilleurs possible, de bonne et sainte vie; ils por- » (aient la croix de Saint Maurice et Lazare, afin que » le peuple les honorât davantage. »

Voici l'ordonnance concernant les prosélytes : « Les gens qui demanderont à se convertir seront reçus dans la Maison des Arts. On les occupera aux ouvrages dont ils seront reconnus capables ; en même temps on s'appliquera à les instruire dans la religion. Ou les tirera de la fainéantise qui devient souvent la source de leur dérangement, et fait échouer leur projet de conversion. On facilitera, par cette séquestration, le retour à la vraie foi des gens animés d'un désir sincère de conversion, el qui ont besoin d'être éloignés des occasions dangereuses auxquelles ils ne sont que trop exposés, lorsqu'ils restent dans des maisons particulières, abandonnés à eux-mêmes. Enfin, cette séquestration écartera les personnes du sexe qui, sans désir véritable de se convertir, cherchent, à la faveur de leur hypocrisie, à vivre dans l'oisiveté et la fainéantise. »

Les ecclésiastiques el les intendants des provinces qui environnent Genève, apportèrent le plus grand zèle à cette œuvre.

Les extraits suivants de la correspondance des directeurs avec leurs souverains font connaître à merveille l'état des choses 1 .

2 septembre 1671. « Je supplie V. A. de relever l'hôpital, afin qu'on puisse, comme auparavant, amener les nouveaux convertis. »

20 mars 1875. «J'ai besoin d'un plus grand nombre d'ecclésiastiques et de nouveaux secours; il faut que notre Eglise ait un éclat, une pompe inusitée, vu qu'elle est sur la lisière de l'hérésie. >

8 avril 1675. « M. le Président du Sénat de Chambéry ne fait pas cheminer les affaires de notre Maison. Y. A. a promis une Université pour le Chablais; il faut qu'elle soit établie sans délai. Notre Maison de refuge doit être agrandie, sans quoi le démon prendra toujours plus les âmes qui. ont besoin de secours constants. »

16 mai 1675. « Si V. A. ne continue pas les charités pour les nouveaux convertis, si elle n'accorde pas à notre congrégation les personnes les plus instruites et les plus éloquentes, notre Maison, qui est le boulevard de la religion, sera profanée.

La Maison de Thonon étant insuffisante pour les exigences du prosélytisme savoisien , les évèques de Genève voulurent y ajouter un établissement de refuge.

1. Turin, Archives de cour. Mémoires et lettres de la maison Ros- -sillou de Bernes.

Dès l'an 1676 le Duc de Savoie fut assailli des plus pressantes sollicitations à ce sujet. « Comme les nouveaux convertis n'attendent rien moins qu'une Maison de refuge pour détruire l'empire du démon dans vos États, il faut donner les mains à cette institution, qui appuiera la nacelle de saint Pierre dans ces endroits, et donnera le plus grand poids à nos exhortations quand il s'agira d'arrêter quelques hérétiques. »

Ce refuge fut établi deux ans plus tard, en mars 4 678. Le Duc de Savoie lui donna 2000 écus d'or 4. Voici les remerciements: « Dieu, dans ses admirables conseils, vous réservait la conclusion de cet ouvrage pour signaler votre piété. Cette maison coupe par la racine les progrès du démon. Il y a assez de place pour que les hommes et les femmes vivent séparément. La petite troupe des convertis bénit Votre Altesse et lui voue une éternelle reconnaissance... Leur foi n'est pas encore ce que nous désirerions; car la relique d'Amédée V, envoyée à Thonon, augmente la ferveur des catholiques, mais ne peut rien sur les ex-protestants. »

4 690. « Les affaires vont mal : les conseillers de Thonon veulent prendre l'argent de V. A. pour relever les murailles de la ville; il nous faudra renvoyer tes vingt-quatre pauvres convertis, vu que nos paysans

1. Lettres de l'intendant Rossillon de Bernex, mars 1678 et 1689.

sont t i*o p misérables pour les héberger, el ies bourgeois ue se soucient pas du tout de ces conversions.

Les secours de Votre Altesse sont indispensables. Depuis six ans nous avons dépensé 1000 pistoles pour ces personnes, et il ne nous reste plus rien. »

La Maison de refuge continua ses opérations avec grand'peine jusqu'en 1717. Pour lors, sous l'influence de Mgr Rossiiion de Bernex, évêque d'Annecy, le roi de Sardaigne établit à Annecy une fondation pour secourir les nouveaux convertis, le 4 juillet 171 7 \

Mgr de Rossiiion déclina la responsabilité de l'emploi de ces fonds, et demanda l'établissement d'un comité directeur. Le secrétaire du roi, M. de Meliarède, répondit : « L'on n'est pas assez injuste pour critiquer les actions d'un prélat si pieux et si charitable; cependant, puisque vous l'avez voulu, Sa Majeslé vous a donné des administrateurs, et non pas des associés pour la distribution des aumônes des nouveaux convertis.

Les procès-verbaux de ce comité, qui se réunissait mensuellement, nous révèlent la véritable portée de ces conversions, dont le bruit retentissait dans toute l'Europe. Le nombre des assistés variait de dix à dixhuit, recevant chacun de 15 à 24 livres de pension par mois, ce qui portail la dépense moyenne à 200

i. Collection Gaberel, procès-verbaux des distribuions de secours, de la fondation d' Annecy.

livres par mois, soit 2400 livres tournois par an.

La grande majorité des prosélytes était fournie par les villages du Chaulais et du Faucigny, où de nombreux protestants étaient demeurés en secret après les missions de François de Sales et de Jean d'Arenthon. À peine avons-nous pu découvrir, dans leur nombre, trois ou quatre ouvriers de Genève; et à propos d'une prosélyte de notre ville, l'évêque Rossillon montra un beau caractère, dont les Genevois contemporains furent de sincères admirateurs. Mlle Falquel était retenue dans un couvent de Gex. M. J.-E. Trembley, conseiller d'État, qui avait de bonnes relations avec l'évêque d'Annecy, le pria de renvoyer cette jeune fille à Genève. Le prélat lui remit, pour le doyen de Gex, une lettre ouverte où il ordonnait que MUe Falquet fut interrogée sur ses sentiments, en présence de ses parents, avec injonction de la laisser partir tout de suite avec eux, si elle le demandait; car, disait-il, « il n'y a point d'honneur pour notre religion d'y retenir les gens par force. » Mlle Falquet fut réintégrée dans l'Église de Genève, après une rude censure du Consistoire (Reg. ConsisL 5 janvier 4 709).

Les relations entre les catholiques savoisiens et les Genevois offraient des contrastes qui s'expliquent aisément. Les deux nations avaient l'une pour l'autre une cordiale affection naturelle, et ne cessaient jamais

de la manifester; mais des influences étrangères ont quelquefois altéré ces bons sentiments et amené des frottements pénibles.

D'abord après l'Escalade, les Genevois et les Savoyards vécurent individuellement en parfaite harmonie, se rendant toutes sortes de services de bon voisinage. « Les religieux des environs, les sœurs de Thononetd'Évian, les moines des Voirons, affirment, à maintes reprises1, qu'ils ne reçoivent nulle part de plus larges aumônes qu'à Genève, et qu'ils y sont parfaitement traités. Chaque année le Conseil offre une somme considérable aux pères du Saint-Bernard, et ceux-ci déclarent que, vu le bon accueil qu'ils trouvent chez les particuliers, ils demeurent à Genève beaucoup plus longtemps que partout ailleurs. Du reste, ajoute le même voyageur, on ne fait aucun déplaisir aux catholiques à Genève, pourvu qu'ils ne dogmatisent pas; au contraire, ils reçoivent toute sorte de courtoisie; les religieux peuvent y passer librement, voire même y séjourner; mais pour empêcher que la nouveauté de leur habillement ne fasse courir les enfants après eux, on leur donne un soldat pour les accompagner en la ville. » Toutefois, la dite précaution n'avait pas la signification bienveillante que suppose l'auteur français; car cette largeur de procédés était fréquemment compromise par « les in-

Page 1