Reg. Comp. 18 août
Nous avons dit que le traité de Saint-Julien avait reconnu à la République la possession des terres de l'Évêché et de Saint-Victor; mais, on le comprend, T Église n'avait jamais accepté cette cession; les prélats d'Annecy voulaient conserver leur juridiction sur leurs anciennes paroisses. Ils entravaient les pasteurs dans l'exercice de leurs fonctions, soit auprès des protestants dont les maisons étaient au milieu des villages catholiques, soit chez les catholiques établis sur les terres genevoises. On se refusait mutuellement le passage pour la visite des malades et l'instruction des enfants, ii existe aux archives de Turin des volumes contenant « les griefs contre Genève, » où les ecclésiastiques savoisiens accumulent les accusations de prosélytisme contre les pasteurs genevois. « Us vont dans les champs tourmenter les ouvriers; ils catéchisent à force les domestiques catholiques; les maîtres d'écoSe attirent les enfants et leur donnent des livres pour gâter la foi des parents; ils profitent des maladies pour faire, pendant leurs cultes, des discours contre notre sainte foi, et parient de l'inutilité de r extrême-onction aux parents qui viennent, par charité, engager le mourant à accepter les saints sacrements »
Les registres de nos Conseils sont également émaillés de plaintes portées par les pasteurs des champs
1. Turin, Archives de cour, Griefs contre Genève, 13e catégorie.
contre les procédés et les attaques de leurs voisins. Voici quelques faits qui caractérisent bien cet état de choses, et qui font voir à quels traitements étaient exposés les ministres. Un d'entre eux, M. Bordier, pasteur à Cartigny (Reg. Comp. 17 juillet 1640), informe la Compagnie que son tils et son neveu viennent d'être enlevés et sont prisonniers à Milan. Le Conseil fait toutes les démarches nécessaires auprès de l'ambassadeur d'Espagne à Lucerue. L enlèvement de ces deux jeunes gens était une punition du zèie extrême que M. Bordier apportait dans les conversions des paysans du voisinage.
19 mars 1647 (Reg. Comp.). M. de Lafontaine, pasteur à Bossey, est emprisonné à Chambéry. Il a fait réparer le temple de Bossey au moyen de contributions levées sur des protestants savoisiens, et il a fait rétablir une girouette aux armes de Genève, sur le clocher de ce village qui appartient à S. A. Comme Bossey était sur les terres de Saint-Victor, M. de Lafontaine est soutenu par le Conseil et les Suisses. Au bout de huit mois il est délivré et raconte ainsi son emprisonnement :
« J'ai passé par de grandes souffrances en mon corps et de grandes incommodités de froidure. J'ai également pâti d'étranges assauts et tentations de la part des moines jésuites et autres religieux ; ils ont voulu me détourner de la foi ; mais Dieu, dans sa
grâce, m'a puissamment soutenu, et je bénis Messieurs du Conseil et nos chers alliés de ma délivrance.»
Les tracasseries devenaient toujours plus fréquentes sur les limites indécises des territoires.
25 août 1672. « De pauvres gens de Choulex étant tourmentés pour changer de religion, et de l'argent leur étant offert, on leur conseille de se retirer à Jussy, d'où ils pourront soigner leurs biens, et on les instruira pour qu'ils puissent répondre. »
1 1 mars 1701. Le curé de Choulex écrit à M. Dassier, pasteur de Vandœuvres : « Il m'est revenu que vous affectez, depuis quelque temps, de dogmatiser dans ma paroisse, surtout chez un nommé Santoux; il est de mon devoir de veiller à ce que rien de pareil n'arrive. » M. Dassier répond : « Les pasteurs de Vandœuvres ont toujours eu le droit de visiter les protestants de votre paroisse; vous n'avez aucun compte à me demander pour la consolation de ces malades, et vous savez que je suis tellement circonspect en mes démarches, que rien ne devrait interrompre la bonne correspondance entre nous. »
8 décembre 1695. « M. Lamon, pasteur à Jussy, reçoit du juge-mage de Thonon l'avis que le curé savoisien de Veigy a ordre de veiller sur la conduite des protestants de Gy. M. Lamon répond que si ledit curé s'ingère en ses affaires de paroisse, il procédera énergiquement contre lui. Les gens de Sionnet rap-
portent que le curé de Meinier leur défend de travailler les jours de fêtes. M. Lanion les exhorte à travailler comme de coutume. Les paysans de Sionnet saisissent le valet de M. le curé, qui vient leur faire menace de la part de son maître, et ils lui baille ont sur les oreilles s'il y revient, ce qui sera pour son compte. »
Les mêmes discussions se présentent sur les bords du Rhône. 1er novembre 1700. « Le curé de Russin va voir des malades protestants et les menace de les faire traîner sur la claie, après leur mort, s'ils ne reçoivent pas les sacrements. »
I avril 1684. « Comme on distribuait la Sainte- Cène au Petit-Sacconnex, il y eut grand tumulte, parce qu'un prêtre du Grand-Sacconnex et des paysans de Pregny épiaient les gens du Pays de Gex, venus pour communier; mais on les a entourés dans le temple, de sorte qu'ils n'ont pu. être vus. »
II mars 1701. «Le curé de Rernex oblige les protestants à se mettre à genoux devant l'hostie, et effraie tellement les femmes qu'elles s'enfuient à tra vers champs. »
10 avril 1705. « Comme les papistes deviennent toujours plus nombreux sur les terres de Saint- Victor , et que les prêtres s'efforcent d'en introduire encore davantage, on catéchisera les domestiques savoisiens; l'on préviendra, en les achetant, les papistes qui veu-
lent acquérir les terres des réformes et les en bannir. » (25 mai 1708).
Ces griefs mutuels se traduisaient en longs mémoires, où la cour de Turin manifestait l'intention de reconquérir Genève, tandis que les magistrats protestants, soutenus par leurs amis de Berne et de Zurich, répondaient qu'ils étaient prêts à se défendre.
Une guerre de plume se déchaînait en même temps entre les lettrés des deux pays, et quoique moins acerbe en ses formes, elle contribuait beaucoup à entretenir l'aigreur et les frottements pénibles.
La cour de Rome voyait avec peine la propagande que les imprimeries de Genève entretenaient au loin, et toutes les plaintes de saint François de Sales n'avaient pu diminuer l'abondance des traités protestants. Un secrétaire du pape Innocent X, revenant de Paris, voulut examiner personnellement l'état des choses à Genève, et vint dans cette ville en l'an 1650. A son retour, le pape l'interrogea touchant son voyage. — Vous avez passé à Genève incognito. Que dit-on de nous dans cette ville rebelle? — Très-Saint-Père, on ne peut rien attendre de bon de ses ennemis. — Parlez, je veux tout savoir. — Je ne m'arrêtai qu'un seul jour en celte ville, où je remarquai aux personnes une plus grande civilité que je n'attendais. Mais, plus je fus consolé en mon extérieur, plus je fus mortifié au dedans. Je me lis accompagner dans l'Église
par mon hôte. Le prédicateur s'appelait M. J. Diodati, de Lacques. Il prêcha sur ce texte : Je ne permets pas aux femmes d enseigner ni de dominer sur leurs maris; sur quoi il déclama fort à la grande honte de notre Eglise romaine, qui se laisse gouverner par une femme.» — «Cet avis, déclare le cardinal Astalli, frappa si vivement le cœur du pape, qu'il prit la résolution de bannir de la cour Mme Olympe, sa sœur, qui exerçait un pouvoir despotique, et scandalisait tout le monde par sa conduite désordonnée. »
Il serait fastidieux d'énumérer tous les livres qui entretinrent, durant le dix-septième siècle, la controverse entre Genève et la Savoie. Les petits traités abondaient, et, chose remarquable, ces écrits conservaient généralement un ton et une forme évangéliques; les dogmes y étaient exposés, et les difficultés résolues sans présenter l'aigreur qui se manifestait dans les contestations journalières de. la vie pratique. Nous trouvons en 1715 un exemple frappant de cet esprit large et tolérant. Mgr Rossillon de Bernex, évêque d'Annecy, dont nous avons déjà montré la douce impartialité, reçut un jour un traité de controverse de Bénédict Pictet, où notre célèbre théologien avait écrit ces paroles : « J'honore les prélats de la communion romaine, et il y en a un dans notre voisinage pour lequel j'ai un grand respect et dont je considère infiniment le rare mérite et les vertus. » M. de Bernex,
touché de cet hommage, se procura les livres de B. Pictet, et soutint avec lui une correspondance amicale, où il établit que les catholiques ne méritent point le nom d'idolâtres, vu qu'ils vénèrent et n'adorent pas les images. M. Pictet, de son côté, montra l'extrême danger de ces pratiques pour les gens simples, et la pente insensible par laquelle on donne à l'image elle-même la puissance et les volontés miraculeuses qui n'appartiennent qu'à la Divinité1. Cette controverse n'eut aucun résultat : les deux adversaires conservèrent, l'un pour l'autre, jusqu'à la mort, une mutuelle et affectueuse estime; seulement leurs relations personnelles durent cesser, le bruit s'étant répandu que Bénédict Pictet, entraîné par Mgr de Bernex, abjurerait le protestantisme si le Consistoire ne le faisait garder à vue. « Je suis fort honoré, disait en souriant le vieux professeur, qu'on renouvelle pour moi, après cent vingt années, la légende concernant les précautions dont on entoura Théodore de Bèze, pour le soustraire aux sollicitations de François de Sales. »
Une aventure où la malice, la grossièreté et le mensonge, avaient déshonoré le caractère ecclésiastique, fournit à Mgr Rossillon de Bernex l'occasion de montrer son noble et chrétien caractère.
1. Vie de M. Rossillon de Bernex; Lettres de B, Pictet; Reg. Cons et Reg. Comp., nov. 1714.
La famille Minutoli, originaire de Lucques, distinguée au temps de la Réforme par ses vertus et les talents de ses chefs, était fort déchue vers la fin du dix-septième siècle. Vincent Minutoli, très-médiocre professeur de grec, quitta l'Académie pour exercer le saint ministère aux Pays-Bas. « Ayant fait scandale, il fut suspendu de la Cène et déposé de ses fonctions eu 1668 par le synode de Flessingue1. » Quelques années plus tard, il écrivit à la Compagnie une lettre « vraiment pénitente, » et, après les délais de rigueur, il fut rétabli en sa qualité de ministre. Son fils Joachim Minutoli devint étudiant en théologie. Un scandale de mœurs le fit chasser de l'auditoire au bout de quelques mois2. « Se trouvant sans biens et sans conduite, disent les journaux du temps, il négocia son changement de religion, se réfugia à Lucques, et à la faveur de quelques lettres de recommandation, il obtint une pension dont il jouit encore. De retour en Savoie en 174 4, il fit connaissance du curé Pontverre, qui l'engagea à publier un libelle contre les pasteurs de Genève. » Ce prêtre, devenu célèbre par ses relations avec Jean-Jacques Rousseau, fit paraître un volume de 4 80 pages, où Minutoli prit à partie les pasteurs de Genève, et les tourna en ridicule avec une méchanceté souvent très-spirituelle; la calomnie