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Reg. Couip. 8 et 12 août

logis. MM. de Chapeaurouge et Lullin lui représentèrent la tristesse que rétablissement de la messe causait aux citoyens. « Monsieur, lui dirent-ils, il est un moyen de tout arranger : désignez-nous, dans le voisinage, l'Église catholique dans laquelle vous désirez entendre la messe; nous la ferons orner le mieux possible; nous réparerons la route, nous vous donnerons 2000 écus par an pour entretenir un carosse pour vous et des voitures pour vos domestiques. » M. de Cbauvigni les remercia avec une politesse affectée et leur déclara qu'il voulait avoir sa chapelle chez lui, puisque cet établissement était un des buts essentiels de sa mission. Le Conseil lui fit dire qu'on ne s'y opposait pas, pourvu qu'il se contentât de faire faire le service par son aumônier, à notes basses, sans éclat, pour lui et ses domestiques seulement. Le résident répondit: * Je prétends établir dans mon iogement une chapelle ayant tous les ornements nécessaires; mais je me tiendrai dans de justes bornes. Ma porte sera fermée pendant le service, excepté pour mes amis, les personnes de considération, et surtout î'évêque dWnnecy, qui viendra avec plaisir bénir cette chapelle et y célébrer la messe.»

Les citoyens, apprenant les intentions de M. de Chauvigni, demandèrent aux syndics de lui adresser la représentation suivante: « M. le Résident, nous ne pouvons croire que le roi, jusqu'à ce jour bienveil-

lant pour celte République, veuille absolument la réduire au désordre; ce sera le comble de la désolation pour le peuple, que de voir un prélat qui se dit évêquede Genève, venir y célébrer la messe. » M. de Chauvigni hésita, tergiversa pendant huit jours, envoya les ornements à Annecy pour les faire bénir. Puis il écrivit au Conseil que le prélat viendrait luimême consacrer la chapelle, et que tel était Tordre de son maître. « Monsieur, lui fut-il répondu, Tévêque d'Annecy ne mettra pas les pieds dans Genève, à moins qu'il ne soit invisible ou tellement déguisé, que personne ne puisse le reconnaître. »

M. de Chauvigni répéta fièrement que le prélat viendrait, et qu'il avait reçu Tordre d'ouvrir sa chapelle à tous les Français, à tous les étrangers catholiques, ainsi qu'à tous les prêtres, à tous les religieux qui voudraient y officier ou simplement assister au culte.

Toutefois, Tévêque d'Annecy , informé des dispositions des citoyens, ne jugea pas à propos de faire le voyage.

La messe fut célébrée, pour la première fois, le 30 novembre 1679. Le Résident invita un grand nombre d'étrangers pour assister à ce culte, et le lendemain il y attira plusieurs personnes des environs. La Savoie étant pour lors sous la domination française, M . de Chauvigni envoyait des émissaires dans le Chablais, le Faucigny et le Pays de Gex. La foule

des assistants augmentait chaque dimanche, et le jour de Noël 4 679, on compta plus de mille personnes agenouillées dans les corridors, dans la cour, et jusque dans la rue. Les citoyens, profondément blessés des procédés insultants des agents de Louis XIV, perdirent patience et se révoltèrent contre la loi du plus fort. Un dimanche matin, une bande de quatre-vingts Savoyards montaient la rue de la Tertasse. Ils furent arrêtés au haut de la Cité par une foule compacte et immobile. Ils demandèrent le passage. — Où allezvous? — A la messe, chez M. le Résident. — Qui vous envoie? — Nos curés. — M. le Résident ne doit recevoir à la messe que ses amis particuliers et ses domestiques; vous n'êtes ni des uns, ni des autres; retournez entendre la messe dans vos paroisses. Les bonnes gens se retirèrent sans mot dire. — M. de Chauvigni se plaignit de ces procédés au Conseil, et les magistrats répondirent qu'ils n'avaient point de loi qui empêchât les citoyens de stationner où bon leur semblait dans les rues.

Ainsi se termina cette triste année 1679. Impressionnés par ces circonstances, les magistrats insérèrent aux registres ces graves et prophétiques paroles (4 janvier 4 680): « Genève est si ancienne, qu'aucun historien n'en a décrit l'origine jusqu'à Jules-César. Elle a été païenne, elle a été catholique errante, et dès 4 555 elle est, par la grâce de Dieu^

chrétienne-réformée. Et durant ces trois âges de la République, qu'elle a été gouvernée par quatre syndics qui s'élisaient annuellement par le peuple, Genève a été soutenue par un miracle continuel de la puissance de Dieu. Mais comme nous avons dégénéré de la vertu et modestie de nos pères, Notre Seigneur a levé la verge pour nous réveiller de notre assoupissement en permettant que le Roi Très-Chrétien ait envoyé un résident en celte ville, au mois d'octobre passé, qui a introduit en son hôtel l'exercice de la religion catholique romaine, au grand déplaisir des magistrats, des pasteurs et de la bourgeoisie. Cependant, si nous profitons de cette épreuve, il faut espérer de la miséricorde de Dieu, qu'il rendra à cette cité sa première tranquillité, et affermira, plus que jamais, cette précieuse liberté temporelle et spirituelle dont il la favorise dès si longtemps.

Les embarras du gouvernement augmentèrent encore pendant l'année 1680. Le peuple et le résident faisaient échange de mauvais procédés. Les laquais de M. deChauvigni parcouraient les auberges le dimanche matin pour prévenir les étrangers de l'heure de la messe, et se plaignaient d'avoir été insultés. Le fait était vrai: on avait couvert de boue leurs livrées; mais les jeunes coupables affirmaient que les laquais s'étaient raillés en passant de ceux qui se rendaient au prêche.

Plus lard, M. de Chauvigni prétendit qu'il avait failli être victime d'un attentat. Un coup de feu, tiré par mégarde sur son passage, fut transformé en une violation de la personne d'un ambassadeur. L'affaire fut étouffée à grand'peine. Une autre fois, le Résident se plaignit de ce qu'on jetait de l'eau et des pierres sur ceux qui allaient à la messe ; que l'on salissait la porte et la cour de l'hôtel; que Ton coupait les fils de ses sonnettes; qu'on poussait, qu'on sifflait, qu'on maltraitait les gens qui sortaient de chez lui. Le Conseil fit droit à ces plaintes, et punit du fouet et de la prison un jeune homme coupable d'avoir maltraité une femme catholique.

Une scène fort étrange mit le comble à l'indignation de M. de Chauvigni. II avait été convenu que la messe serait chantée à notes basses. Loin de se conformer à cette promesse, l'aumônier faisait retentir les cours voisines des éclats de. sa voix. Un dimanche du mois de janvier 1680 (Reg. Cons., page 37), pendant l'office, toutes les fenêtres et les lucarnes qui ont vue sur l'hôtel, se garnirent de gens qui chantaient sur l'air d'un psaume des strophes de controverse, composées par Bénédict Piciet :

A Rome, l'on croit qu'une hostie Est le corps de Notre Seigneur, Et qu'un prêtre la sacrifie : C'est le langage de l'erreur, etc.

Le Résident ne put obtenir une réparation pour ce prétendu désordre, et comme il persistait à faire venir chez lui, pour la messe, les Savoyards des environs, les syndics ordonnèrent de fermer les portes de la ville le dimanche matin, et ils placèrent des gardes autour de la chapelle, soit pour prévenir le bruit , soit pour empêcher les étrangers d'entrer, au mépris de la convention, qui permettait seulement aux amis du Résident d'assister à son culte.

M. de Chauvigni et son aumônier rendaient avec usure aux Genevois les vexations qu'ils en recevaient. Ils assistaient souvent au culte protestant, traversaient le temple à grands pas, et demeuraient assis et couverts pendant les prières; puis, ils prenaient des notes et faisaient des rapports sur les sermons. Un jour, le Résident se plaignit d'injures qu'un pasteur avait prononcées contre Louis XIV; il citait cette phrase: « Le devoir des chrétiens, lorsqu'ils possèdent la richesse et la puissance, est de protéger les faibles; l'oppression est odieuse à la Divinité, quel que soit le rang de l'oppresseur... »

Le Conseil ne trouva rien de blâmable en ces paroles, et profita de l'occasion pour reprocher au Résident d exciter le peuple à des actes de violence, en affirmant publiquement « que dans un an Ton chanterait partout la messe à Genève, le pape ayant promis vingt années d indulgence à ceux qui se ren-

draientàsa chapelle.» M.deChauvigni voulut nier; on produisit des témoins, et M. le pasteur Dufour lui fit voir des listes de souscription destinées à recueillir de l'argent « aux fins d'entretenir largement des prosélytes et des catholiques dans la ville. » (Reg. Cons. et Comp. 15 mars 1680.) Les griefs s'accumulèrent si bien, que le gouvernement, en envoyant, à l'occasion de la naissance du Dauphin, le syndic Michel Trembley à Paris, le chargea de solliciter le rappel de M. de Chauvigni. Michel Trembley, excellent protestant, réussit dans sa mission. Chauvigni quitta Genève sans payer ses dettes, et son remplaçant, M. Dupré, quoique fort généreux dans tout ce qui concernait l'administration matérielle, fut aussi intraitable que possible dans les affaires du culte; « il avait des ordres précis et directs du souverain, et devait les exécuter. » (Reg. Comp. 15 juin 1680.)

Le peuple, instruit de cette réponse qui indiquait chez Louis XIV un projet arrêté de convertir Genève, redoubla de violence et couvrit d'injures les gens qui venaient à la messe. Le Conseil et les pasteurs s'unirent pour tâcher de faire cesser ces manifestations. Les ministres parcoururent les quartiers de la Grand'Rue, de la Pélisserie et de la Tour-de-Boël, et firent comprendre au peuple que celte manière d'agir pouvait compromettre le salut de l'État, et, grâce à la puis» sance de Louis XIV, faire établir la messe d'une ma-

nière bien plus éclatante qu'elle ne Tétait maintenant. Ils parvinrent ainsi à calmer les plus violents et les plus opiniâtres.

La position devenait toujours plus difficile. Le résident prêtait ouvertement les mains à des actes de prosélytisme (Reg. Cons. septembre 1681, Comp. juin idem) et faisait répandre des livres attaquant la religion réformée. Un grand nombre d'ecclésiastiques parcouraient la ville, faisant de fréquentes visites; des marchands étalaient les objets du culte catholique, et deux jeunes filles genevoises abjurèrent la foi réformée en l'église du Grand-Sacconnex. Aux représentations du Conseil, M. Dupré opposait les paroles menaçantes de son souverain. Enfin, un funeste événement vint jeter la consternation dans Genève.

Le 50 septembre 1681 (Reg. Comp. et Consist.) on reçut la nouvelle de la prise de Strasbourg. En pleine paix, sans autre raison que la loi du plus fort, au moyen de la plus basse trahison, par l'achat des consciences, Louis XIV s'était emparé de celte cité, et avait fait main-basse sur ses libertés et sa nationalité.

A Genève, la consternation fut générale. Les pasteurs firent la visite de leurs paroisses, exhortant chaque membre de l'Église à la fermeté et au courage, pour soutenir vigoureusement les libertés temporelles et spirituelles, si étrangement menacées; d'autre part,

on observa avec inquiétude des rassemblements extraordinaires qui avaient lieu dans le pays de Gex, et comme les étrangers affluaient en nombre extraordinaire à la messe du Résident, on ferma rigoureusement les portes de la ville, et on surveilla les hôtelleries. M. Dupréessaya de se plaindre aux magistrats; mais sa démarche n'eut aucun succès; il est probable que, dans cette séance secrète, on lui fournit les preuves d'un complot contre Genève4.

Les Suisses partagèrent cette impression, et l'armée des cantons évangéliques se tint prèle à marcher au premier signal d'alarme venu de Genève.

Ces frottements continuèrent pendant plusieurs années, et la question des réfugiés, que nous traiterons à part, contribuait beaucoup au mécontentement des agents de Louis XIV. Les magistrats, tout en observant la plus louable prudence, ne faisaient aucune concession dans les affaires du culte catholique. Cette sévérité donna lieu à un incident que nous dé. sirons sauver de l'oubli (Mémoires Guainier, tom. II). En 1694-, le temple de Saint-Germain servait de hangar: le Résident, M. d'iberviile, pensa que Genève pourrait le céder pour le culte catholique. Dans ce but, il fit une visite au premier syndic Michel Trembley, et lui exposa son désir. — M. le Résident, répondit le magistrat en souriant, l'affaire ne dépend

1. Mém. manuscrit du syndic Guainier. (Bibl. pub. de Genève.)

pas de moi, il faudrait consulter là-dessus mes enfants. M. le Résident sortit de l'Hôtel-de-Ville et se rendit auprès des jeunes Trembley, qui lui répondirent: « Monsieur, vous aurez sans doute très-mal compris notre père ; nous ne nous melons pas des affaires de l'État. » M. d'iberville, très-irrité, retourna vers M. Trembley, et lui adressa de vifs reproches. — « Mais vous m'avez mal compris, M. le Résident; les enfants dont il s'agit ne sont pas les fils de Mme Trembley; ce sont tous les bourgeois de Genève. Faites-les rassembler; proposez-leur de vous céder le temple, et je suis à leurs ordres. »

L'année suivante, toujours à l'occasion de cette chapelle, Genève eut de sérieux désagréments. Les registres du Conseil d'août 1695 à mai 4 696, s'en occupent d'une manière toute spéciale.

M. Pictet, syndic (6 août), rapporta que M. d'iberville voulait faire agrandir la chapelle « pour se garantir de la souffrance qu'il éprouve lorsqu'elle est remplie de monde, à cause de la chaleur et de la puanteur que les paysans et manouvriers y apportent. « Le Conseil déclara au Résident qu'un semblable projet irriterait le peuple, et refusa absolument d'y donner les mains. Après plusieurs pourparlers, M. d'iberville abandonna son projet d'agrandissement de la chapelle située au jardin, et les magistrats firent construire un second étage à la maison , en sorte que

le Résident pùl consacrer au culle la grande salle du rez-de-chaussée. Cet incident aurait été terminé le li août, si des ecclésiastiques savoyards n'avaient pas semé des bruits étranges au sujet de cette négociation. Ces indiscrétions amenèrent une foule considérable d'étrangers à Genève, et, le 18 août, M. d'Iberville se plaignit « des gardes qui empêchaient les paysans et les petites gens d aller à la messe en son hôtel, et qu'en particulier le baron Costa, de Chambéry, et des ecclésiastiques n'avaient pu passer; ces précautions insultantes devaient cesser, ou son rapport partirait pour Versailles ! » Le Conseil tint ferme et ordonna aux hôteliers « des grands logis » de ne laisser sortir personne durant les prêches du matin, sauf ceux qui voudraient faire leurs dévotions hors la ville. La mesure eut plein succès, et l'auditoire fut réduit à de minimes proportions. Le Résident déclara au Conseil qu'il avait écrit au roi, et que Louis XIV manifestait la plus violente colère contre Genève. Les citoyens, instruits de ces circonstances, montrèrent une irritation si violente, que les députés de Berne et de Zurich prièrent les bourgeois d'être plus modérés en leurs discours, vis-à-vis de la couronne de France, et de ne pas « s'évaporer » à l'occasion de ces affaires. Les pasteurs parlèrent dans le même sens au peuple, et visitèrent les dizaines pour combattre « la mauvaise volonté à l'égard de la puissance voi-

sine. » Une députation, composée de Michel Trembley et Ami Le Fort, partit pour Paris. On laissa ignorer aux citoyens que le roi exigeait des excuses, voulant bien, à ce prix, oublier la conduite des Genevois. Les députés se proposèrent de pacifier le différend sans subir cette humiliation qui eût amené une révolution dans leur patrie. Ils surent si bien se concilier la bonne volonté des ministres, que le roi se contenta d'un discours où Ton exprimait le regret et le chagrin des événements récents. Louis XIV reçut à merveille la députation, et M. de Croissy lui accorda toutes ses demandes, y compris celle de continuer à placer des gardes auprès de la chapelle.

Genève fut dans la joie, et dès-lors les résidents abandonnèrent leurs projets de propagande; la foule des assistants diminua graduellement, et vers la fin du siècle, c'est à peine si quarante ou soixante personnes fréquentaient la chapelle française.

Ainsi, l'opiniâtreté des protestants genevois déjoua les plans ultramontains de Louis X!V, et il fallut renoncer à faire la recouverte de Genève au moyen du prosélytisme. Mais la paix ne devait pas être de longue durée. Les intrigues ayant échoué, les puissances catholiques recoururent à la violence, et voulurent détruire la Réformatiou suisse par les armes des cantons catholiques. L'abbé de Saint-Gall commença cette croisade fratricide; il persécuta

cruellement les réformés du Toggenbourg. Ouvertement protégés par le nonce du pape, largement subventionnés par la cour de France, les cantons catholiques attaquèrent les cités évangéliques. Berne et Zurich prirent les armes; Vaud et Genève envoyèrent des bataillons. On se battit pendant deux jours près de Vilmergen en Àrgovie. La victoire demeura aux réformés. Les chefs bernois déclarèrent loyalement qu'une bonne partie de l'honneur de la journée revenait aux soldats romands, dirigés par le général de Sacconex. Une paix fut conclue, et la Suisse retrouva la tranquillité et l'union. Des guerres fratricides n'ensanglantent nos vallées que sous une impulsion et des intrigues étrangères. On célébra, par une fête solennelle, celte pacification de la Suisse. Voici la proclamation du 25 avril 1712 (Reg. Comp.) : « Comme il a plu à Dieu de bénir à tel point les moyens doux et forts employés pour le rétablissement de la tranquillité dans notre chère patrie, les louables cantons ont résolu de fixer un jeûne de prières et d'actions de grâces, le 25 août prochain... » — A ces paroles des confédérés, les magistrats genevois ajoutèrent: « On parlera dans les sermons, d'une manière modérée, des batailles, sans faire trophée des victoires, et l'on remerciera Dieu de la paix qui s'en est suivie. »

Ferveur dans les temples, silence dans les rues,

tel fut 1 esprit de la fête célébrée pour cette victoire qui donna cent quarante années de paix religieuse à la Suisse.

Toutefois, si la Suisse était pacifiée à l'intérieur, l'orage grondait toujours au dehors. On avait trouvé dans les archives du couvent de Saint-Gall un plan d'alliance perpétuelle entre les cantons catholiques et les puissances étrangères, des bulles de papes prescrivant à tout prix d'exterminer en Suisse la religion réformée (Reg. Cons. 20 septembre 1712), et l'on pensait avec raison que les souverains alliés de Rome n'abandonneraient pas facilement ce projet. Il fut effectivement repris en 1715 (Mémoires Guainier).

Un conciliabule secret se tint à Soleure au printemps de 1745. Les délégués des princes ultramontains, unis aux mandataires des cantons catholiques, arrêtèrent un plan qui paraissait infaillible. Les troupes de Bavière devaient traverser le Rhin ; le roi de Sardaigne investirait Genève; Louis XIV occuperait le pays de Vaud ; les Valaisans et les cantons allemands se jetteraient sur Berne et Zurich; le pape et l'Espagne enverraient des troupes par les Grisons. Ainsi étaient occupés les loisirs donnés par la paix d'Utrecht. La ruine de la religion réformée en Suisse paraissait assurée lorsque se manifesta cette intervention providentielle qui, si souvent, a préservé noire patrie d'une" ruine imminente... Louis XIV mourut; les

préoccupations de la régence firent oublier les projets de la conférence de Soleure, et la Suisse évangélique put jouir en paix de ses institutions religieuses.

Non-seulement Genève défendait au prix des plus douloureux sacrifices sa liberté religieuse, mais elle entretenait une active controverse avec l'Eglise romaine. Les traités, les brochures, les gros volumes employés à discuter les dogmes contestés formeraient une bibliothèque considérable. Les presses genevoises fournirent abondamment l'Europe française « des armes spirituelles » destinées à la défense de la foi chrétienne réformée.

Si les passions théologiques, l'ironie, les paroles amères, défigurent trop souvent les ouvrages des deux partis, nous voyons plusieurs écrivains s'élever audessus de l'esprit du temps et honorer leur cause par une inaltérable dignité. LesPictet, les Tronchin et les Turretin, tiennent le rang le plus honorable parmi ces controversistes chrétiens du dix-septième siècle.

Le mouvement religieux qui poussait les esprits vers la réforme au seizième siècle s'était considérablement ralenti dans l'âge suivant. Les conversions s'opéraient dès-lors, non plus par le soulèvement des masses, mais par la détermination des individus; aussi voyait-on fréquemment arriver à Genève des personnes entraînées par les raisonnements ou l'exem-

pie de leurs amis, et même des prêtres, des moines, ébranlés par la leclure des traités de controverse. Ces transfuges du camp romain s'adressaient aux pasteurs, aux membres du Consistoire, et se montraient fort surpris de la rigueur extrême qu'on mettait à rechercher leur conduite passée, et à connaître les motifs de leur changement de religion. Un grand nombre s'éloignaient après une première entrevue, et ceux qui persistaient n'étaient admis à l'abjuration qu'après des épreuves sévères et prolongées. Pendant le dix-septième siècle, plusieurs centaines de prosélytes furent reçus par le Consistoire de Genève. Un fait qui honore l'humanité, c'est que les années où les demandes d'abjuration se trouvèrent les plus nombreuses, furent précisément celles où le fanatisme français et italien sévissait avec le plus de violence contre les protestants. Durant ces tristes périodes, les prêtres et les moines affluèrent à Genève pour s'instruire dans la religion protestante. De 1660 à 1680 on reçut quatre-vingt trois religieux dans notre Église. Ce mouvement se ralentit lors de la conflagration générale allumée par la révocation de l'édit de Nantes. Il reprit avec une nouvelle intensité vers la fin du siècle. Les années 4 697 et 1698 offrent vingt-six noms de religieux admis dans la communion réformée. Et cependant, les pasteurs genevois ne pouvaient être accusés de faiblesse ou d'incurie à l'égard

Mi

des prosélytes étrangers. Nos registres sont parsemés de ces rudes interrogatoires qui se terminent pas le renvoi du candidat avec un léger secours pécuniaire, pour hâter son éloignaient. En voici quelques exemples pris au hasard.

1 8 septembre i 668 . « Est comparu devant la commission des prosélytes Charles de Cosantin, augustin d'Orléans. Ayant pris congé avec trois autres frères, dont deux prédicateurs, pour aller au devant du général, il est venu à tous la pensée de changer de religion, reconnaissant que l'Église romaine est pleine d'abus. Jacques le Riche, Louis Binet, Joseph Clairon, confirment ce récit; ils ont eu tel dessein, quoiqu ils n'aient pas lu les Saintes Écritures, ni les livres de nos docteurs. Ils se plaignent de la confession auriculaire, dont le secret n'est pas tenu, et des confesseurs sujets à être corrompus. Ad visé, vu leur ignorance, de les renvoyer avec une forte exhortation à s'instruire et à continuer en une telle résolution, si véritablement ils l'ont eue, et leur donner un catéchisme de Dumoulin. »

1er février 1670. Le sieur François de Coligni, fils de d'Àndelot, et Antoine Vidué, chevalier de Bois-Redon, tous deux capucins, arrivent recommandés par les frères des Cévennes. Après bonne interrogation, étant reconnus sincères dans la foi, vu les sacrifices qu'ils ont faits pour icelle, on les héberge

et on leur donne quatre écus blancs pour continuer leur voyage à Berne; il est trop dangereux pour eux qu'ils restent si près de la frontière.

Dans d'autres circonstances, des scènes d'une comique naïveté révélaient le matérialisme des prétendus amis de la vérité évangélique. Un Italien se présente chez M. Mussard « per barrattar. » — Mais quel motif vous engage à changer de religion? — Monsieur, c'est l'amour. — Est-ce l'amour divin ou l'amour humain? — Oh ! Monsieur, c'est un peu de l'un, un peu de l'autre.

Les tentatives de conversion prirent une allure plus prononcée durant la lutte avec les résidents de France. Depuis vingt années environ, les citoyens genevois, préoccupés de soulager leurs frères persécutés par Louis XIV, mettaient peu d'intérêt aux discussions religieuses; les pasteurs seuls dirigeaient l'instruction des prosélytes. Mais en 1680, lorsque l'établissement de la messe eut excité les esprits, et que de nombreux ecclésiastiques vêtus en laïques vinrent provoquer des entretiens sur la religion dans les boutiques et au sein des familles, les pasteurs revinrent aux anciens usages. On prit les précautions les plus minutieuses contre les tentatives catholiques, et voici le réseau d'instructions dont on enveloppa le peuple genevois (Reg. Comp. 9 avril 1680, 9 janvier 1685):

« Les pasteurs, chacun dans leurs dizaines, réuniront

» tantôt les pères de famille, tantôt les mères, pour » les instruire selon leur portée. Ils interrogeront les » enfants, mettant à part les plus faibles, afin de *> soigner leurs connaissances touchant l'Église Ro- » inaine.

» Chaque semaine, comme c'était pratiqué autre- » fois, un professeur de théologie fera une action de » controverse au temple, le tout sans invective, avec » toute la prudence requise.

» On enseignera l'abrégé des controverses de Dre- » lincourt dans le collège et par la ville; le caté- » chisme de Dumoulin sera employé pour les plus » avancés.

» Le jeudi et le dimanche matin on prêchera fa- » milièrement au peuple, comme cela se faisait autrefois pour l'instruire de la grande incompatibilité » qu'il y a entre Rome et l'Évangile. »

Enfin, chaque jeudi on faisait un sermon de controverse, d'aprèsune table raisonnée. Nousla transcrivons aux Pièces justificatives comme modèle d'un travail biblique sérieux et complet sur ces difficiles matières.

Ce mouvement, provoqué par les tentatives de Louis XIV pour rétablir la religion romaine à Genève, se soutint pendant le dix-huitième siècle. On répondit aux attaques des résidents et de leur clergé par la création d'un corps spécial, qui, jusqu'en 1708, fut chargé de s'occuper activement du prosélytisme. Une

commission du Consistoire instruisait !es transfuges de Rome. En 1708, M. Guillaume Franconis, le citoyen aussi vénéré pour sa bienfaisance que pour son zèle religieux, le chrétien qui mérita celle oraison funèbre des pauvres: « Si donnait à lui seul autant que tous les autres, » M. Franconis proposa de créer une chambre des prosélytes, qui s'occuperait activement de l'instruction, de la surveillance et des travaux à fournir aux transfuges de Rome. Celte fondation fui autorisé par le Conseil, le 9 janvier 1708. M. Franconis donna 4 0,000 écus; M. de Gy 1000. Cet exemple fut suivi, et bientôt le fonds capital de cette société s'éleva à 200,000 florins. Le but de la Chambre des prosélytes se trouve indiqué dans ses règlements constitutifs de la manière suivante : « On paiera des ministres pour instruire régulièrement les prosélytes, les pasteurs étanl déjà trop occupés pour accepter cet office. On donnera le nécessaire à ceux des nouveaux convertis qui voudront continuer leur voyage. Les gens qui préféreront demeurer en ville seront aidés avec discernement dans leurs travaux ; mais on se montrera impitoyable envers les fainéants. On examinera soigneusement les motifs des postulants, et l'on renverra, au plus vite, les gens entachés de vices, de crasse ignorance, ou seulement soupçonnés de motifs intéressés. »

Cette Société travailla avec une prudence chré-

tienne, mêlée de zèle, durant le dix-huitième siècle; el lors de la réunion de Genève à la France , sa mission ne pouvant plus s'exercer, elle consacra ses fonds (200.000 florins) à aider à rentrelien du culte prolestant. En étudiant ses registres, on est frappé de la variété des motifs qui déterminaient les prosélytes au dix huitième siècle. Un assez grand nombre de religieux quittaient leurs couvents, poussés par l'amour de Sa liberté individuelle. Ces « moines volages» sont en général priés de continuer leur route. Quelques prêtres employés sur les galères ou auprès des prolestants captifs furent entraînés par l'exemple de ces confesseurs de la foi évangélique. Enfin, les négociants intimement liés avec des industriels genevois, se sentaient attirés par ce mélange de principes religieux et d'indépendance de conscience qui étaient la base du caractère de nos compatriotes, et que ceux-ci manifestaient dans les carrières actives où ils faisaient honorer le nom de leur pairie à l'étranger.

En général, durant le dix-huitième siècle, le prosélytisme revêtit des formes polies et chrétiennes, et les deux communions usaient entre elles de bons procédés. Dans les mauvais jours, les collectes à la suite d'incendies et d'inondations étaient très-fructueuses à Genève; les religieux, dont les couvents avaient été détruits par le feu. savaient qu'ils recevraient une large subvention, et lorsque des traits de fraternité

chrétienne se manifestaient chez des catholiques, le gouvernement en conservait soigneusement le souvenir. Nous sommes heureux de tirer de l'oubli l'évangélique procédé d'un curé de Cabrières. Le révérend Sarnet écrit, le 24 mars 4 755 : « Messieurs, mon église est composée de quatre à cinq cents paroissiens, dont il n'y a que dix-neuf catholiques originaires; le revenu est très-modique; les protestants jouissent d'une paix profonde; la récolte ayant manqué, tous sont trèsmisérables; je suis obligé de procurer, par semaine, trois ou quatre livres de pain à deux cents personnes. J'ai autant de tendresse pour les protestants de la paroisse que pour les enfants de la maison, et autant de sollicitude à procurer du secours aux uns et aux autres. Je prie le Conseil genevois de m'envoyer quelque secours par la voie de M. Zollicoffre, de Marseille, et de garder le secret, à cause des conséquences. M. Maurice ayant reconnu que tout élait vrai dans la lettre de M. Sarnet, recueillit 1000 livres courantes qui furent expédiées à Cabrières.

Vers la fin du siècle, ces actes de charité envers les catholiques devinrent des assistances régulières. Lorsque les protestants de France purent rentrer dans leur patrie, la mission de la Bourse française se trouva considérablement réduite; les administrateurs reportèrent leur charité sur les catholiques pauvres qui se trouvaient à Genève. Dans l'espace de douze

années, de 1765 à 1777, on dépensa 47,800 florins pour secourir 505 catholiques (Reg. Comp. 15 août, 26 décembre 1777), et Ton décida de prendre soin régulièrement de tous ceux qui tomberaient malades et se trouveraient sans appui sur le territoire de la République.

Cette charité genevoise s'exerça d'une manière sérieusement évangélique durant les mauvais jours de la Révolution. Cent ans après les violences despotiques de Louis XIV et les déportements fanatiques de son clergé à l'égard des protestants inoffensifs, les passions sanguinaires qui animaient l'épiscopat et la royauté passèrent dans les comités terroristes; les prêtres français furent balayés par la persécution révolutionnaire. Genève, fidèle à cette hospitalité chrétienne qui accueille les proscrits sans s'informer de la couleur de leur drapeau, Genève ouvrit ses bras aux prêtres décimés par les anarchistes de la Convention. Le 21 septembre 1792 (Reg. Cons.), plusieurs citoyens et quelques-uns des spectables pasteurs prièrent le Conseil de prendre des mesures pour secourir le grand nombre de prêtres étrangers qui abordaient la ville. « On conciliera les devoirs de la charité avec la sûreté de l'État. » Plus de cinquante de ces infortunés sans ressources furent nourris, logés en secret par les soins des pasteurs. MM. Picot et Chenevière se distinguèrent dans cette bonne œuvre. La charité des

Genevois qui fournissaient les fonds nécessaires, les subventions de la Bourse française et de la Bourse italienne, étaient d'autant plus méritoires que la ruine et la misère planaient sur Genève. A la suite de la décision des Conseils qui autorisait le séjour et l'entretien des prêtres exilés, nous voyons s'organiser une collecte « pour subvenir aux nécessités d'une foule de Genevois qui sont sans ouvrage. » De grands personnages français participèrent à la bienveillance de nos pères. Un vicaire-général vécut trois ans, soutenu par les sacrifices des pasteurs. M. de Talleyrand dut la vie à la courageuse hospitalité des Genevois; il demeura longtemps dans une petite chambre de la sombre rue Traversière. Grâce à la généreuse fermeté des autorités, il échappa aux actives recherches des agents français. MM. Picot et Chencvière adoucirent, autant que possible, sa situation; mais la modicité forcée du gite affaiblit probablement les sentiments de gratitude du futur diplomate. Au congrès de Vienne, il se montra d une ténacité révoltante pour faire échouer les efforts des Genevois qui travaillaient à reconquérir leur indépendance nationale.

Les intrigues des résidents français pour établir le catholicisme à Genève avaient échoué un siècle auparavant.

Le culte romain demeura célébré, à intervalles irréguliers, dans des iocaux particuliers, pendant le

cours du dix-huitième siècle. En 1778, un recensement de la population genevoise montra que sur 24,000 protestants il existait 553 ouvriers ou domestiques catholiques, parmi lesquels se trouvaient quarante-quatre ménages.

Lorsque Genève fut réunie à la France et que le concordat eut rétabli, sur toute la surface de l'empire, les églises catholiques et les temples réformés, le préfet de notre ville demanda l'usage d'une église pour le culte romain. La Société Économique opposa mille objections à cette requête; puis, forcée dans ses derniers retranchements, elle proposa l'Auditoire. La proximité de la cathédrale protestante fit repousser ce projet. Le curé, M. Lacoste, et le préfet, demandèrent Saint-Germain, qui fut cédé le 26 décembre 1803, pour trois années, comme paroisse catholique de Saint-Germain, à Genève (acte de Richard , notaire). Il ne faut pas voir dans ces résistances des Genevois un acte d'intolérance; ils venaient de prouver l'étendue de leurs sympathies à l'égard des prêtres victimes de la persécution. Mais ils voyaient dans la conduite du clergé catholique l'origine d'une série d'intrigues ourdies pour la ruine du protestantisme à Genève. Le premier acte officiel de M. Lacoste en fut la preuve. Le gouvernement lui demanda d'indiquer le nombre des catholiques résidant à Genève. Ils étaient 600; le curé en déclara 1100, présentant

comme gens établis les paysans envoyés des paroisses du voisinage pour rendre trop étroit, en l'encombrant, le local affecté au culte.

L'évêque de Chambéry ne tenait pas particulièrement à conserver le temple de Saint-Germain; car, dans une lettre de juillet 1804 *, il s'engageait formellement, pour lui et ses successeurs, à rendre ce temple au maire de Genève, lorsque le gouvernement français aurait fait construire à Genève une église catholique.

Le culte romain fut célébré, pour la première fois, dans le nouveau temple, le 5 octobre 4 805. Le clergé déploya beaucoup de pompe pour l'inauguration de la messe, et les mots provocateurs ne furent pas épargnés dans les sermons prononcés à cette occasion .

Le curé Lacoste ne fit pas un long séjour à Genève : il fut remplacé, le 2 mars 1806, par M. Vuarin. Le fanatisme persévérant et les froides violences de ce prêtre laisseront un long et pénible souvenir dans l'histoire du dix-neuvième siècle de Genève. Il redoutait par-dessus tout un esprit de fusion qui se manifestait peu à peu entre les citoyens des deux cultes, et les excellents procédés du maire, M. Maurice, du préfet, M. de Barante, lui étaient spéciale-

1. L'évêque d'Annecy à M. Pictet-Diodati, membre du Corps législatif

ment odieux. Enfin, il regardait comme une véritable infidélité dogmatique la fraternité qui régnait entre les pasteurs et les curés des campagnes du Léman. En effet, ces vénérables serviteurs du Christ, froissés par les tempêtes révolutionnaires, entretenaient entre eux des relations pleines d'une franche amitié. Les difficultés confessionnelles étaient aplanies sans efforts, et les populations catholiques et protestantes témoignaient un égal respect aux ministres des deux cultes.

Dans la ville de Genève, cet esprit largement chrétien se manifestait par l'abondance des aumônes distribuées aux catholiques. Une prudence pleine de tolérance inspirait le clergé protestant. Les pasteurs prirent l'engagement mutuel de s'abstenir de toute controverse dans les chaires, et de faire des efforts unanimes pour entretenir la bonne harmonie entre les deux cultes (Reg. Consist. 2 janvier 1802). Un peu plus tard, le 22 juillet 1808, la Compagnie donna une preuve bien remarquable de ses sentiments chrétiens vis-à-vis de ses concitoyens catholiques. On jouait au théâtre une pièce où le culte romain était indignement travesti; les pasteurs firent des démarches auprès des autorités, et obtinrent la cessation de ce scandale.

Cet esprit de tolérance s'alliait chez les pasteurs à une vigilance sévère touchant les empiétements du clergé. Les prêtres déployaient un luxe inusité dans

l'église da Saint- Germain : décorations, musique, chanteurs, tout était prodigué pour captiver la foule. Ces cérémonies, nouvelles pour le pays, attiraient un grand nombre de Genevois. M. Ami Martin fit insérer un blâme énergique sur cette légèreté d'esprit, dans la proclamation du Jeûne de 1804 : <* Que la pompe d'un culte étranger n'excite point chez vous une curiosité indiscrète; dites-vous au contraire que c'est le cas plus que jamais de vous montrer attachés au culte que nous ont transmis nos pères et que nous professons par la grâce de Dieu. Remplissez les parvis de nos temples, et que, par cette conduite digne de vous, l'œuvre du Seigneur s'avance dans notre ville. »

A peine M. Vuurin fut-il installé à Saint-Germain, qu'il voulut obtenir du gouvernement français les institutions que le catholicisme possède dans les villes où il règne sans partage. Il sollicita l'autorisation de faire des processions dans les rues; il voulut établir les écoles des Ignorantins; il porta même ses vues sur l'Académie, et demanda la création de chaires catholiques; mais Genève avait le bonheur de posséder à Paris, dans les hauts emplois, des citoyens aussi distingués par leur mérite que par leur désintéressement: c'étaient MM. Pictet-Diodati , Marc-Auguste Pictet, Le Fort, membres du tribunat et du corps législatif, etM. Mestrezat, pasteur de l'Église de Paris. Ces excellents Genevois ne demandaient aucune fa-

veur pour eux-mêmes ou pour leur famille, et dans ces années où le népotisme atteignait les dernières limites de l'indiscrétion à la cour impériale, ces dignes citoyens employèrent tout leur crédit à conserver ce qui restait des institutions républicaines de leur patrie. M. Vuarin voulait conduire de pompeuses processions au travers des rues de Genève ; il rêvait des reposoirs et des chapelles à Bel-Air, au Molardet sur la Treille. M. Portalis, ministre des cultes, ne voyait aucun inconvénient à la chose ; mais MM. Pictet employèrent si bien leur crédit, que le 29 juillet 1806 M. Vuarin reçut l avis formel que le Conseil d'État impérial ne permettait les cérémonies religieuses publiques que dans les villes où elles avaient toujours été en usage 1 .

Un maître d'école catholique instruisait les enfants de cette communion ; M. Vuarin voulut avoir les Frères de la Doctrine chrétienne. Voici sa lettre à M. de Portalis : « Le paisible exercice du culte catholique » dans cette cité, le calme de la raison, les rapports y> de bonne intelligence qui unissent les pasteurs et » les fidèles des deux cultes doivent suffire pour éloi- » gner jusqu'à l'ombre d'un soupçon ou de motifs y> d'inquiétude que quelques esprits pourraient avoir » d'un établissement de ce genre. »

M. Fontanes, grand-maitre de l'Université, corn-

i. Voir, pour cette période, les pièces des Archives de Genève, de 1802 à 1814.

muniqua cette demande à M. Peschier-Fontanes, son parent, pasteur de Cologny. Le maire, M. Maurice, et le préfet, renseignés par M. Peschier et par M. Boissier, recteur de l'Académie, firent une réponse peu en accord avec la fausse mansuétude de répitre de M. Vuarin. « Il existe à Genève un instituteur ca- » tholique, payé 1200 francs, et tout-à-fait suffi- » sant pour les besoins de la communauté romai- » ne. Nous voyons avec peine qu'on ait importuné » Votre Excellence pour une mesure qui ne pourrait «pas être exécutée sans de graves inconvénients, » parce qu'elle éprouverait une invincible opposition » de la part du peuple et des autorités locales. M. le » Curé a montré autant de précipitation que d'impru- » dence en faisant ces démarches sans me consulter. » Je suis loin d'accuser l'intention de cet ecclésiastique » que j'ai souvent soutenu contre les préventions et > môme l'animosité des Genevois; mais il se laisse » souvent diriger par un zèle ardent, irréfléchi, qui » deviendrait bientôt une pomme de discorde, si je » n'y portais remède. »

Les ignorantins furent refusés.

Cinq ans plus tard, M. Vuarin portait ses vues sur l'Académie genevoise, étourdissait avec une ardente catholique, Mme de L**\ une trame qui rappelle les plus tristes procédés du fanatisme.

Au mois de septembre 1811, M. Marc-Auguste

Pictet 1 écrit à M. Pictet-Diodati, alors à Genève, pour lui mander une grave nouvelle. Le grand-maître de l'Université lui a confié que l'Empereur est furieux contre l'Académie de Genève. Une dame catholique a dénoncé un imprudent professeur qui n'a pas assisté au Te Deum universitaire pour la naissance du roi de Rome. On ajoute, dans cette dénonciation, que l'Académie genevoise est animée de sentiments républicains, et les intrigues ultramonlaines ont si bien réussi, que l'Empereur ordonne que le professeur en question soit cassé. En outre, les fonds de l'Académie seront versés dans la caisse universitaire de France, et désormais la moitié des professeurs appartiendront à la religion catholique. MM. Pictet « parèrent ce coup » en obtenant de M. Fontanes l'ajournement de l'application de cette mesure. Des semaines se passèrent, et l'Empereur, préoccupé de ses plans gigantesques, perdit bientôt de vue les intrigues catholiques de Genève.

En 1814, M. Vuarin profita du retour des Bourbons pour compromettre de nouveau les protestants genevois vis-à-vis de la France. Le Journal des Débats du 25 juin 1814 contient de lui une lettre calomnieuse où il représente le nouveau gouvernement de Genève comme étant prêt à enlever le temple de Saint-

1. Correspondance de M. PicletDiodati, communiquée par M. Pictet de Sergy, son fils.

Germain au culte catholique, malgré la volonté de 4-000 citoyens.

« Jamais, écrit à ce sujet M. le pasteur et professeur Picot à M. Pictet-Diodali, aucun de nous n'a pensé à la suppression impolilique, et surtout intolérante du culte catholique. Au contraire, les nécessités de la guerre ayant occasionné quelques dégâts au cimetière romain, la ville s'est empressée de les réparer. Croyez que si notre population est accrue par une addition de territoire, nous vivrons en frères avec les curés de la partie de la Savoie qui nous sera annexée; nous augmenterons leurs chétifs salaires; nous leur ferons bon accueil; nous fraterniserons avec eux ; aussi plusieurs d'entre eux désirent ardemment de nous être réunis. C'est bien de mauvais procédés, de haines, qu'il s'agit dans ce siècle éclairé, et dans le moment où nous sommes! Que l'Eglise de Rome ait seulement les mêmes sentiments de charité que nous , et tout ira bien. Pour vous, bon représentant de notre patrie, employez le temps qui vous reste à la défendre contre la calomnie, et à intéresser en sa faveur le nouveau souverain français.

Les vœux des Genevois tolérants ne furent pas accomplis. Lorsque les vieux curés, qui regardaient les pasteurs comme des amis et des frères, eurent, l'un après l'autre, disparu de ce monde, ils furent remplacés par déjeunes prêtres froidement fanatiques,

et depuis trente-cinq ans, sur la terre genevoise, on enseigne aux enfants catholiques, dans les écoles, à regarder les jeunes protestants comme des étrangers et des adversaires. Lorsque l'incendie et des fléaux naturels ont désolé des villages catholiques, on a représenté les secours des réformés comme un subside qu'ils sont trop heureux de payer aux élus, pour éviter, si possible, les feux de l'enfer. Le dogme de la damnation des protestants a été constamment prêché dans nos villages. Notre histoire s'est trouvée misérablement travestie dans les chaires catholiques. Sous cette influence ultramontaine permanente, les deux fractions de la population genevoise ont vécu dans l'isolement, et parfois même dans un antagonisme latent. C'est ainsi que le mauvais vouloir de quelques prêtres a trompé l'espoir des hommes de 1815, qui pensaient pouvoir, sous le règne de la plus entière liberté, faire fleurir l'union et la paix entre les deux cultes.

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