‹ Histoire de l'église de MontaubanChapitre 21 sur 132 · II. — Coadjutorerie de Pierre de Bertier · texte numérisé non relu

II. — Coadjutorerie de Pierre de Bertier

Sommaire. — 1. Famille et titres du coadjuteur. — 2. Prise de possession; tendances de Bertier et soulèvement des protestants. — 3. Vœu de Louis XIII; Bertier aux États et à la cour. — 4. Occupation des deux été* ques. — 5. Une révolte; le Roi sans gabelle! — 6. Conférence publique entre protestants et catholiques. — 7. Voyage de Murviel à Paris et son retour.

— 8. Singulier épisode pour les prédications de l'Aven t et du Carême. — 9. Fermeté des prédicateurs catholiques. — 10. Bertier à Paris; ses discours; Murviel aux fêtes de Toulouse. — 11. Raffermissement des protestants. — 12. Travaux aux fortifications ; arrogance et force des protestants.

— 13. Munificence royale à l'égard des Montai banais ; les fléaux. — 14. Mort et sépulture d'Anne de Murviel ; ses armes.

1. Tandis que, selon Perrin, t le bon prélat accablé déjà d'années demanda à Sa Majesté un coadjuteur, » ce qui est faux, M. Mary-Lafon nous fait ce tableau de fantaisie, agrémenté de

* Cette correspondance est rapportée par Le Bret. Cf. l'édition annotée, t. I, p. 225, 226, et la première, p. 129, 131.

bien des rancunes, c Sous cette volonté de fer le vieux Ligueur, cramponné à sa crosse avec une opiniâtreté d'octogénaire *, plia en gémissant : on lui envoya un maître de 25 ans, Pierre de Bertier, fils du seigneur de Saint-Geniès, président au parlement dfe Toulouse. Élève chéri des Jésuites et ami du faste, de la représentation, des bâtiments et de l'intrigue, comme ses précepteurs, Bertier était le type élégant et complet du prélat de cour 2. » La suite des événements montrera ce qu'il y a de vrai dans cette biographie fantaisiste. Pour le moment, disons que le coadjuteur n'arriva pas de sitôt a Montauban, et que le vénérable de Murviel n'eut pas à se « cramponner à sa crosse. » Le roi et Richelieu avaient bien nommé Pierre de Bertier, dès le 9 janvier 1634, mais le pape Urbain VIII ne confirma l'élection que par ses bulles du vm des ides d'avril 1656. Le rare mérite du futur évêque, plus encore que l'éclat de ses aïeux, l'avait désigné au conseil de Louis XIII. Fils de Jean de Bertier, président aux requêtes du parlement de Toulouse, et d'Éléonore d'Esplas de Graniague, il avait pour aïeule la fille du célèbre Jean de Mansencal, dont nous avons eu occasion de parler dans les démêlés de la cour toulousaine avec le clergé, au temps de l'évêque apostat3. Entre les membres de sa famille dont un très grand nombre se distinguèrent sous la robe, les armes ou la mître, il comptait David-Nicolas, premier évêque de Blois; Jean, évêque de Rieux et grand chancelier de Marguerite de Valois, qui passa successivement son siège à deux autres parents, Jean-Ludovic et Antoine-François. Deux fois lauréat de la Sorbonne pour la licence et le doctorat, notre coadjuteur était chanoine et archidiacre de Toulouse, abbé de Restauré au diocèse de Soissons et de Belleval (ordre de Pré-

1 A cette date Mgr de Murviel avait seulement fi6 ans. En revanche M. Mary-Lafon ne donne que 25 ans à Bertier, qui en avait 26 quand il fut élu par le roi, et 28 lorsqu'il fut sacré.

* Histoire d'une ville prote*tante> p. 211.

3 Cf. T. I, for., xi. p. 41.

montré) au diocèse de Reims, lorsque le roi de France, frappé de ses talents oratoires et de ses aptitudes administratives, trouva que malgré ses 26 ans il était assez mûr et capable d'aider aux soins de notre diocèse. Dès qu'il eut ses bulles, Pierre se présenta à l'archevêque de Toulouse, Charles de Montchal, pour lui demander l'autorisation de se faire consacrer dans la basilique métropolitaine par son oncle, Jean-Ludovic de Bertier, évêque de Rieux. La consécration lui fut donnée le 30 août, avec le titre d'évèque d'Utique in parlibus tnfidelium; le savant évêque de Pamiers, Henri de Sponde, et Charles-Jacques de Léberon, évêque de Valence, l'assistèrent.

2. Me Pierre Boussac, prêtre, docteur en théologie et recteur du Fau, reçut procuration du nouvel évêque, à la date du 9 septembre 1636, pour prendre possession canonique, en son lieu et place. Un mois après (9 octobre), « dans l'église Saint- Jacmes de Montauban, k l'issue de matines, le chapitre des chanoynes estan assemblé capitulairement, » le procureur donna lecture de ses lettres de créance et de la bulle d'élection x. Quelques jours après, Pierre de Bertier entra dans la ville épiscopale. c Le coadjuteur arrivé à Montauban, lisons-nous dans une histoire non suspecte 2, n'y fut pas vu avec plaisir par les protestans, qui redoutoient son génie et son crédit. 11 ne les traita pourtant qu'avec bonté ; mais quand il fut bien connu, l'humeur contre lui ne fut que parmi le peuple. Les gens instruits, quoique attachés à leur secte, lui rendirent toujours la justice qui lui étoit due. 11 est vrai qu'il fut de la plus grande exactitude -à les faire jouir de tout ce qui leur avoit été accordé par les édits, comme il voulut aussi qu'ils se continssent dans les bornes qui leur étoient prescrites. C'étoit un point difficile k établir avec une populace depuis si longtemps indocile et

* Texte de la procuration, du procès-verbal do l'installation et de la bulle pontificale se trouvent dans le registre des délibérations du chapitre catliédral, Archives départementale*, sério G, 2?8, registre in-folio, f» 1H-U7.

f Oitliala-Colure, Hist. du Querci, t. II, p. 313-31 1.

Iï.

accoutumée k emporter tout par la violence. Les ministres qui la manioient à leur gré, craignant toujours d'être obligés de rendre la maison qui appartenoit à l'Évêque (d'après l'arrêt du parlement de l'année 1635), maison dont Anne de Murviel, content d'avoir solidement établi son droit, n'avoit pas fortement exigé la restitution, ne purent pas croire que le coadjuteur eût la même condescendance, qui paroissoit si contraire k ses principes. Ils résolurent de l'effrayer. Ils persuadèrent au peuple que Foulé qui, en 1638, avoit succédé à La Marguerie, dans l'intendance de Montauban, étoit envoyé pour faire exécuter les arrêts qui ordonnoient la restitution de cette maison !; ce qui entraîneront nécessairement la destruction du temple. » La multitude échauffée, et qui avait sous sa main les armes qu'elle avait fourbies pour prêter mainforte à Louis XIII dans sa guerre du Rhin (1637), assiégea la demeure de l'intendant et celle de l'évêque. « Pour faire perdre courage a celui-ci, dit Perrin, et pour mieux l'épouvanter, ils s'armèrent et établirent divers corps de garde autour de sa maison, munirent leur temple de gens de guerre, se servirent des menaces contre lui, et députèrent des plus qualifiés de la ville d'entr'eux pour lui donner de temps en temps de la peur, lui faisant connaître tout leur procédé *. » Un des domestiques du prélat fut tué ; Pierre de Bertier protesta contre la révolte de ces hommes, qu'on nous représentait tout k l'heure semblables t a Mélusine, pleurant et gémissant sous les tours de Lusignan, » et leur signifia la plainte qu'il allait porter au roi. , c Tous sur cela, quoique en désordre, rapporte la chronique, songèrent a eux, et dans la crainte d'être couchés dans un verbal, comme rebelles et désobéissants, commencèrent a faire

4 M. Mary-Lafon arrange ainsi celte affaire: t A peine installé sous le nom d'évêque d'Ulique.il (Bertier) voulut faire acte de vigueur, et persuada, en 1688, à Foule qui était aussi nouveau que lui dans son intendance, do démolir le temple vieux, bali sur uu terrain ayant jadis apartenu a l'évôché. « (Op. cil», p. 811.)

5 Hiat. manuscrite, p. 538, 539.

les doux. » L'intendant qui en avait été quitte pour la peur, n'avait pu néanmoins éviter la fureur de ces séditieux, qu'en allant à la maison commune déclarer en pleine assemblée qu'il n'avait aucune connaissance de ces arrêts, ni aucun ordre concernant la restitution de l'ancien palais épiscopal '. Conseillé par le coadjuteur, Foulé harangua si bien les conseillers généraux, € que les ayant mis dans la connaissance de leur devoir par son discours, il les porta à un accommodement avec leur évéque, qu'ils lui firent bientôt après demander 2. » Mais cette transaction n'eut aucune suite à cause des nullités dont elle fut entachée. L'acte du violence des protestants resta impuni ; on ne trouve pas que la cour ni le parlement s'en soient occupés.

3. Durant ces singuliers et déplorables épisodes de notre histoire religieuse, Louis XIII, converti et réconcilié avec Anne d'Autriche, avait décrété des prières publiques. En reconnaissance des faveurs déjà reçues et pour obtenir, par l'intercession de la Mère de Dieu, la protection du royaume et un descendant qui pût monter sur le trône après lui, il fit l'offrande solennelle de sa personne et de la France à la Reine du ciel. Afin de perpétuer ce vœu, il exprima aux évêques le désir de voir chaque année se renouveler une fête commémorative et une procession en l'honneur de la Vierge. On choisit le 15 août pour inaugurer cette solennité, conservée jusqu'à nos jours. Un mois après, le 16 septembre 1638, la France était dans l'allégresse en apprenant la naissance du Dauphin, surnommé Dieudonné, et que bientôt nous appellerons Louis XIV. Le Te Deum d'action de grâces fut chanté dans l'église Saint-Jacques, et le coadjuteur prononça un éloquent discours sur cet heureux

1 M. Mary-Lafon expose ainsi celait: • L'intendant en Ait quitte pour la peur, et un désaveu public à l'hôtel-do-ville des projets de Hertier, qui, ayant vu tuer sous ses yeux un de ses domestiques, recala vile, et consentit à une transaction. • (P. 211,) — Ainsi on fait l'histoire.

* HUt. maniucrite't p. 539.

avènement. Le 27 novembre suivant, le maréchal de Schomberg, gouverneur de Languedoc, faisait l'ouverture des États de cette province comme principal commissaire du roi, dans la salle des Augustins de Carcassonne. Pierre de Bertier s'y rendit, et malgré son jeune âge fut mis à la tête des quatorze évêques qui y assistèrent. Il discuta avec autant d'habileté que d'intelligence les diverses questions et les projets soumis à l'assemblée; provoqua des votes favorables au roi et à la religion, et, la clôture prononcée, le 29 décembre, il fut délégué pour aller présenter à Louis XIII les requêtes et les plaintes de la province. Par sa bouche le Languedoc exprima en même temps au roi ses félicitations pour l'heureuse naissance du dauphin, que le ciel avait accordé à la famille royale, après vingt-trois années d'un mariage stérile. Bertier remplit cette mission avec un tact et un talent qui le firent apprécier de plus en plus k la cour.

4. A son retour dans le diocèse (1639), il prit en main le gouvernement que lui abandonna Anne de Murviel. Le vénérable prélat, sentait que la charge était trop lourde pour ses épaules ; mais autant protestants et catholiques tenaient à le voir au milieu d'eux et à l'appeler leur évêque, autant il voulut conserver quelques droits, principalement pour les fonctions épiscopales. N'y avait-il pas dans cette réserve une protestation contre cette phrase du cardinal qu'il ne pouvait oublier : « il ne se fait quasi aucune fonction épiscopale en vostre diocèse? » Il fallait s'attendre à quelques contestations. Elles arrivèrent en effet ; mais le bien ne s'en opérait pas moins. Avec l'ardeur de ses vingt-neuf ans, Pierre de Bertier prêcha en entier le carême de cette année dans la cathédrale Saint-Jacques. Cette prédication eut, entre autres résultats, celui de ramener à l'Église quelques familles protestantes. De son côté, à force de ménagements, Anne de Murviel amenait peu à peu les habitants de Montauban a des conciliations au sujet des directes et autres droits qui revenaient à l'administration épiscopale ou au domaine royal.

Tout exiger était périlleux, alors que depuis longues années les protestants se tenaient pour seuls maîtres. La transaction qu'il fit consentir, basée sur un ancien accord passé le 12 avril 1502, entre le procureur du roi et Tévêque Jean d'Oriolle 1, mit fin aux contestations, en portant les protestants à reconnaître la moitié de leurs obligations. Entre temps, le coadjuteur se rendait aux États de la province ouverts à Toulouse le 25 novembre, sous la présidence du prince de Condé. Au milieu des douze évoques présents et des grands- vicaires délégués par les prélats absents, il mena avec énergie les discussions du clergé et de toute rassemblée, dont les votes furent presque tous défavorables aux demandes adressées par les commissaires du roi. Il fit relâcher en particulier la part qu'avait le roi sur le domaine de la ville et de sa juridiction, occupée par des particuliers ; et amena, à la suite, le consulat à faire un emprunt pour acquérir cette possession. Cette proposition fut si agréable aux habitants, que, sur la fin de l'année suivante (1640), ils résolurent d'un accord unanime de prendre, dans ce but, sur l'imposition faite pour le feu de joie de l'heureuse naissance du second fils de Louis XIII, Philippe de France 2. *

5. Les besoins de l'État avaient fait rendre, en 1641, un édit qui imposait une subvention d'un sol par livre sur le prix des marchandises. A cette occasion le roi put s'assurer que malgré les faveurs qu'il leur avait faites, malgré leurs protestations de fidélité et de soumission, l'esprit d'opposition et de violence n'était pas encore mort chez les Montalbanais. Les habitants,

* Telle est la teneur de cet ordonné, d'après la transcription faite par Perrin (p. 541). • Ipsi procurator el fiptscopus respective gaudebunl, juxlu an tiquas recognittones, eoruro censibus directilalibus et aliis juribus dominicalibus quibus gaudebant ante, per eos obtomptam impotrationem et factam in hac muteria proclamalione ut et si eis bene videatur vocari faciunt domorum, terrarum et possessionum quorum se dicent dominos di rectos leneniurios, et ipsi 3 audiliscuriaipsa nos Ira eis faciel jus id tolum permodum provisionis pendente processu cl ahsque partium ipsarura jurium prœjudicii interjecta praedicli arresti executione appellatione, et absque illius prœjudicio infulurura, eipensis in fine causa) reservalis, etc. •

1 Cf. Archiva communales, registres des délibérations, an. lOiO.

tant catholiques que protestants, crient a l'exaction et à la violation de leurs privilèges, c Le marchand et artisan fermèrent leurs boutiques, et les compagnons de métiers dans cette rencontre firent les fols et les enragés pour rompre ce dessein '. » Le peuple s'ameute et se porte en masse contre les chefs de l'autorité, qu'ils rendent responsables d'un acte qui les blesse. Au premier bruit de l'émeute l'intendant Bousquet, que M. Mary- Lafon représente c sortant fièrement en carrosse pour épouvanter les mutins, » s'échappe de sa maison, et a recours « à deux demoiselles, — dit la chronique contemporaine — qui l'aident à se travestir d'un simple habit, et le conduisent avec elles, au milieu de la foule même, » où il put se rendre compte de la fureur du peuple. Conduit ainsi chez le conseiller au présidial, Lachèze, c ce bon vieillard l'engagea à gagner un toit où ils restèrent environ deux heures, et ce n'était pas sans peur, car ils tremblaient, et l'intendant n'en pouvait plus, même il croyait mourir, et le conseiller, son conducteur, ne pouvait lui persuader le contraire 2. » Le peuple, pendant ce temps, ne le trouvant pas, avait pillé son hôtel. De son lieu de refuge l'intendant entendait les murmures et les menaces, et vit même « rouler son carrosse sur le grand pont, et puis brûler au milieu de la place de.Villebourbon. » Quelqu'un ayant lancé le mot qu'il avait pu se retirer chez PéYêque d'Utique, cces insolens, tous en furie y accourent, demandent d'y entrer, et dans le refus menacèrent de rompre la porte. » Le vieil évêque que son âge et son caractère auraient dû mettre à l'abri des fureurs populaires, se voyant assiégé dans sa propre maison, « surpris de ces crieries, ne pouvait se résoudre de paraître, quoique persuadé par des ecclésiastiques qu'il avait avec soi. pour les apaiser, se craignant de sa personne. Néanmoins les voyant opiniâtres, il les aborda (mais après s'être mis en bon état dans

* Perrin en son //wtoirc, p. oïl.

5 ld.,ibid„v. 542.

la peur de mourir) , et s'étant informé d'eux qu'était ce qu'ils demandaient, un pendard lui porta la pointe de son épée jusques au ventre, et tous ensemble l'obligèrent de crier avec lui: Vive le Roi sans gabelle ! Il sortit de la maison avec ces paroles en bouche, et leur fit place *. »

Quant au coadjuteur, que mal à propos l'historien-romancier fait le héros de cette déplorable scène, il avait été obligé de fuir devant des menaces plus terribles encore, et, grâce à certains catholiques dévoués, avait trouvé un lieu de sûreté chez le seigneur de Villemade. A la nouvelle de ce tumulte les paysans des environs accoururent dans la ville, dont les portes restèrent ouvertes toute la nuit ; c ce populaire enragé se porta aux extrémités de tout désordre et confusion. * Les consuls, vêtus de leur robe et chaperon, et munis d'une bonne troupe, durent se retirer devant les menaces, les coups de pierre et les bâtons. Ces premières et trop longues heures d'exaspération passées, les plus sensés firent comprendre à la foule le danger auquel elle s'était exposée ; et pour arrêter le mauvais effet des verbaux que déjà le parlement de Toulouse avait enregistrés sur la déposition de l'intendant Bousquet, parvenu à s'évader, ils dépêchèrent des notables pour faire excuses et soumission. N'ignorant pas l'influence de Pierre Bertier auprès du roi et de la cour, ils le supplièrent de vouloir intercéder pour eux. Grâce à la puissante intervention de celui dont ils avaient, la veille, menacé les jours, le drame se dénoua par l'impôt du sol par livre" deux années au lieu d'une, et une légère indemnité pour le carrosse et les meubles de l'intendant.

6. La maxime gouvernementale de Richelieu : « l'autorité ne doit jamais avoir tort, » était une fois de plus confirmée. Elle ne suffisait pas cependant à convertir les protestants qui, quelques quelques mois après, suscitèrent une nouvelle émeute a l'occa-

1 Perrin, p. 5K-513.

sion de l'élection consulaire de janvier 1642. Néanmoins le cardinal- ministre, voulant aider au progrès de la religion catholique, et s'assurer par là le triomphe sur ces tendances révolutionnaires que Mary-Lafon appelle c Vénergie du peuple, fille de la Réforme et de l'esprit républicain !, » songea k faire donner des conférences publiques sur les fondements et la divinité de la religion catholique. Amener les calvinistes à reconnaître la vérité de bonne foi, et opérer leur réunion aux catholiques, telle était la fin dernière que se proposait Richelieu. Il envoya à cet effet, à Montauban, le jésuite Audibert, « homme de grande doctrine et fort éclairé dans la controverse. » Le Père vit d'abord les ministres, conféra avec eux de sa mission et les invita au combat. Le Consistoire consulté, refusa de relever le gant. Cependant Garissoles, l'un des plus doctes d'entre eux, et Delon, tenu aussi pour des meilleurs, proposèrent à leur parti de répondre au défi, et firent savoir au jésuite Audibert qu'ils étaient prêts à entrer en lice. Le premier est battu et contraint de céder le poste au second. Ce nouveau chaqapion, « aussi ferré que le jésuite sur la théologie, et plus éloquent, fil une brillante défense ; mais soit qu'il usât de trop de ménagements, soit que le bruit sourdement répandu de son intelligence avec le cardinal, qui le pensionnait, disait-on, comme Garissoles, pour vendre ses frères *, eût alarmé les puritains, le vieux Charles 3, malgré son âge et sa tête blanchie, voulut lutter avec le missionnaire. On vit alors un vrai combat. Ranimé par l'indignation qui bouillonnait dans son cœur et ses veines, et inspiré du souffle ardent des grands réformateurs, le vieux lion s'élança d'un bond sur le jésuite et le terrassa.

* Histoire (V une ville protestante, p. 213. Col historien rapporte le fait dos conférences à Tannée 1643, et ne remarque pas que Richelieu était mort Tannée précédonle.

' On sait aujourd'hui ce que vaut cette assertion de l'en lento de Richelieu avec tes ministres prolestants, qu'il soudoyait pour vendre leur parti dans de telles joutes. Il ne manque que les preuves matérielles.

3 Puritain de Montauban qui .avait composé quelque ouvrage contre notre religion, ainsi que la suite du récit le fait voir,

TROISIÈME PÉRIODE. — ANNE CARRIOX DI MIRVIEL (4600-1652). 77

Prétextant des affaires urgentes, le père Audibert prit congé; et, avant d'aller se coucher pour toujours dans l'église de la Sorbonne, Richelieu apprit de sa bouche que l'esprit de la Réforme vivait encore à Montauban '. » Ce. récit va bien au roman de M. Mary-Lafon ; mais selon la vérité les choses se passèrent autrement. L'auteur auquel il emprunte les faits les présente d'une manière bien différente. Lorsque Delon était sur le point d'être mis hors de combat, le vieux Charles, € outré de D'avoir de l'emploi en cette rencontre, le fut encore davantage apprenant qu'on avait cité son livre pour la défense de l'Église catholique contre son parti. » — Le père jésuite les battait donc avec leurs propres armes, comme l'ont toujours fait nos controvërsistes. — t Ce qui le porta à faire bruit, poursuit Perrin, et à obliger de la sorte les consistoriaux à lui permettre de pouvoir dilater sa bile en public ; on le satisfit, mais ce fut avec peine, dans la crainte qu'on avait qu'il s'échappât, comme il le fit. » Et voici maintenant ce que l'historien-romancier appelle « l'indignation, le souffle inspiré et ardent des grands réformateurs. » c En dédain du jésuite, il se sert d'abord des paroles des disciples de saint Jean-Baptiste mandés à J.-C, pour savoir de lui qui il était: tu quis es? paroles qu'il accompagna de mille sottises et insolences. Néanmoins le P. Audibert dans la défense taisa tout et l'excusa. Il est vrai qu'étant déjà fort près de son départ et prenant congé, il fit voir aux mieux sensés ce qu'il était, et leur fit connaître la cause de sa mission, qui pourtant fut sans effet, à raison de la mort de notre cardinal, son ouvrier 2. » Telle a toujours été la bonne foi des réformés, telle celle de leurs historiens.

7. Durant ces luttes, Anne de Murviel avait entrepris le voyage de Paris. Il tenait à exposer de vive voix, à Louis XIII, les démêlés qu'il avait avec son coadjuteur au sujet des fonctions

« Op. cit., p. 213-214.

* Hi*tt mantttcrite, p, MB-M7.

épiscopales. t Son voyage lui fut inutile, nous apprend le chroniqueur ; il ne vit pas même le roi. » Soit la fatigue, soit l'effet des contradictions qu'il éprouvait, il tomba malade. La nouvelle en arriva à Montauban. On vit alors la sincère affection qu'on avait pour l'évéque. « Les huguenots même firent des prières pour sa guérison, dans leurs temples. » Enfin, lorsqu'on apprit qu'il reprenait le chemin de son diocèse, on se prépara a lui faire une brillante réception. Deux ou trois cents hommes sous les armes furent le recevoir c proche de la ville, et les consuls avec leurs chaperons l'attendirent à la première porte du Griffoul, pour l'y accueillir et le rendre dans son logis. Le bon vieillard fut si consolé de cet accueil, qu'il se trouva soulagé de son incommodité bientôt après, et en état de faire ses fonctions ordinaires avec son clergé, qui ne manqua pas aussi de lui aller rendre ses devoirs, sitôt qu'il fut arrivé dans sa maison. L'évéque d'Utique le vit encore, et lui ayant fait connaître le déplaisir qu'il avait de le voir incommodé, s'offrit de l'aider, non-seulement dans l'administration de l'évêché, mais aussi s'il l'agréait de l'y soulager entièrement. Il l'en remercia, mais assez froidement, dans le souvenir du passé. Pourtant cette froideur ne rebuta nullement l'évéque d'Utique dans son travail. Il agit encore avec plus de ferveur '. >

8. Ici se rattache un singulier épisode. Le coadjuteur avait le projet de donner des conférences publiques dans la cathédrale Saint-Jacques, durant la station de l'Avent, pour ramener, s'il était possible, quelques autres calvinistes. Anne de Murviel le fit avertir de ne pas publier t son cartel > (c'est ainsi qu'on désignait l'appel fait aux protestants pour se rendre aux prédications catholiques), car la station devait être prêchéepar le P. Léon Lacoud, moine observantin déjà engagé. Sans tenir compte de cet avis, le zélé coadjuteur monta en chaire le jour venu. Le religieux crut qu'il lui était interdit de prêcher, et le

* Perrio, ihid., 547-518.

vieux prélat fut tout étonné de pas lé voir paraître. L'auditoire ne fut pas moins surpris de l'apparition de l'évêque d'Utique, sur lequel on ne comptait pas. L'étonnement grandit surtout, lorsque le vénérable vieillard gravit les degrés de la chaire, c non pour y prêcher, mais pour débouter son coadjuteur, dans le dessein d'introcjuire le moine, sans pourtant de soi y pouvoir réussir. » En lisant le récit vraiment inintelligible qu'en fait Perrin, on serait tenlé de croire qu'il y eut une véritable lutte en présence des fidèles. Le malentendu cependant n'en vint pas jusque-là. Le coadjuteur monta en chaire pour « publier son cartel, » que le vieux prélat lui refusait de faire annoncer par le prédicateur de son choix. De son côté, Anne de Murviel, qui voulait confirmer dans son droit le religieux découragé par la démarche du jeune évêque, parla après Bertier, pour annoncer ses conférences a l'auditoire. C'est, du reste, la seule explication raisonnable, qui ressort de la phrase suivante de cet historien, où disant que l'évêque d'Utique, t cédant aux prières de l'intendant de justice, témoin de cette scène, se trouva satisfait, dans la permission qu'il prit seulement de publier son cartel, au refus du moine. » Au reste, le religieux cordelier se mit en mesure de remplir la mission qui lui était confiée, mais t il s'écarta si fort de son devoir dans la première prédication » (sans doute par des allusions contre le coadjuteur), qu'il ne put aller plus loin et dut abandonner la chaire. Dans l'assemblée capitulaire, tenue le 24 décembre de cette même année 1642, le syndic porta plainte pour demander € punition de l'escandalle public causé par le P. Léon Lacoud, cordelier, le 1er dimanche de l'Advent dans Tesglise, par son irrévérence et désobéissance à Monseigneur l'évesque d'Utique, coadjuteur dudit Montauban. » Il demandait « correction et punition pour qu'à l'advenir pareil escandalle ne se présente plus, tant de la part de ceux de son ordre, que de tout autre prédicateur1. » La

» Cf. Archives départementales, Registre des délibérations du chapitre, an. 1602-1707, série 6, registre 228, f» 162. v* 163, — Le roi intervint; voici la singulière lettre qu'il écrivit

correction fut que le coadjuteur publia l'annonce de ses conférences, et que le cordelier c finit dans icelle (l'église Saint- Jacques) pour tout TA vent et le Carême i. »

9. Le peuple toutefois ne fut pas privé de la nourriture spirituelle. Le théologal de la collégiale, Mesuyer, et le coadjuteur lui donnèrent à tour de rôle de solides instructions. Elles n'étaient pas moins utiles que nécessaires, remarque le chroniqueur, t dans ce temps qui n'était que corruption pour la ville de Montauban ; et ne s'en faut pas étonner, puisqu'elle était le réceptacle des méchants, et n'y avait pas de justice. Chose étrange, et qui était digne d'une punition exemplaire ! Les juges mêmes trempaient aux faux témoignages, portés contre leurs parties pour les perdre et ruiner, en faveur de quelques maudits partisans, encore plus criminels. Car ils ne savaient pas presque dix écus dans la bourse d'un pauvre homme, qu'ils ne le criminalisaient pour les y avoir, et n'y avait communauté dans le voisinage qui ne tremblât et n'attendît sa perte, considérant le procédé. C'est pourquoi nul n'était assuré. Ce n'est pas qu'on ne fit pendre, fouetter et rouer les faux témoins surpris, mais,

à Murviel : ■ Mgr l'Evesque do Monlauban. Ayant sceu le dissident survenu entre vous et le sieur ôvesque d'Utique, coadjuteur de voslre dioceze, et le mauvais procède que vous avez tenu à sou endroit qui a produit un scandale public grandement préjudiciable à l'Église et au bien de mon service. Je vous ay bien vol le u faire cognoistre par celle-cy le m escon lentement qui me donnerez à vous adverlir de ne retomber en semblable faute sur peine d'encourir ma disgrâce. Vous ordonne au surplus une fois pour toutes, puisque voslre ancien aage et vos incomodtlez ne vous permettent pas de faire les Tondions de vostre charge, de les remettre et les laisser entièrement faire audit sieur coadiuteur, lequel par sa suffisance et grande capacité sen peut dignement acquiter et continuer dans les villes et l'estandue de vostre dioceze les progrez qu'il a commencés de faire pour le bien et advantage de la religion catholique, à quoy vous ne manquerez de satisfaire et d'obéir selon que le sieur de la Terriôre, intendant de la justice par delà vous dira encore et plus particulièrement estre de mon intention. Sur ce je prieray Dieu qu'il vous aye, Monsieur l'Evesque de Montauban, en sa saincte garde. Escrit à Sainct Germain en Lay le dix-neuviesme jour de décembre mil six cens quarante-deux. Signé: Louis, et plus bas: Philipeaux. Collationnô à l'original par nous soubsignô, Charreton. — Cette lettre de Louis XIII fut lue dans l'assemblée capitulaire du 6 janvier 1643.

* Hi$t. manuscrite, p. 548,519. Perrin a fait ici une grossière confusion de date. Il rapporte ce fait comme faisant suite a la prédication que Pierre de Berlier avait donnée, dans la cathédrale, au sujet de la mort d'Anne d'Autriche. Mais celle-ci mourut en 1666, c'est-àdire 22 ans après cet épisode, auquel n'aurait pas pu prendre part Anne de Murviel, mort en 1652.

TROISIEME PÉRIODE. — ANNE CARRfON DK ftfURVUL (4600-4652). 94

ô malheur! les juges les épaulaient; d'où le peuple prenait sujet (et avec raison) de crier et de s'en plaindre. Ce qui donna occasion audit théologal, finissant les prédications du carême, de s'en expliquer en chaire, et si heureusement, qu'ayant lors dans son auditoire le sieur de Malebranche, maître des requêtes et commissaire de ce départi, avec partie des juges, il fit parler fort à propos l'orateur romain, et par son éloquence porta le premier à se persuader cette vérité, et dans sa retraite à rompre le parti, et mettre en liberté ceux qui étaient saisis, de crainte d'y tomber ; en quoi il s'acquit de la louange. L'évêque d'Utique (qui, en même temps qu'il prêchait avec le théologal, tenait la chaire de Saint-Étienne de Toulouse durant cette station quadragésimale), ne fut pas moins digne d'être loué de n'avoir dissimulé la trop grande licence que prenaient les magistrats catholiques dans l'exécution des édits de Sa Majesté en faveur de nos prétendus réformés. Car, partant pour Paris, dans cette connaissance, il les admonesta tous et même les menaça (parlant avec rigueur au premier d'entre eux) d'en porter, plainte au roi, dès qu'il serait en cour *. »

10. 11 y arriva trop tard. Déjà Louis XIII était frappé de la maladie qui l'enleva le 14 mai, suivant ainsi dans la tombe, à six mois de distance, son ministre Richelieu, dont la politique avait jeté la France dans toutes les difficultés que le despotisme recule, mais ne sait résoudre. La Sorbonne, qui retrouvait à ce moment dans notre coadjuteur son ancien lauréat et une de ses gloires, le chargea de prononcer dans l'église de l'Université l'oraison funèbre du royal défunt, surnommé le Juste 2. Sa réputation d'orateur n'était pas inconnue à la capitale, où trois ans auparavant il avait prêché l'Avent dans l'église Saint-Gervais (1640). Il avait déjà fait ses preuves: en 1633,

« Perrin, p. H9-550.

* Ce discours fut publié en 16tt, en une brochure ia-4% sous ce litre : Oraison funèbre du roy Louis-le- Juste, prononcée en l'église de Sorbonne, le 29 juillet 1613, par Messire Pierre de Bertier, éoéque-coadjuteur de Montauban. — Paris. A. Vitré.

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