JACQUES II
DES PRÈS-MOITTPEZAT.
Sommaire. — 1. Entrée du Calvinisme dans le diocèse; sa tolérance ! — 2. Causes de l'introduction et des progrès de Phérésie. — 3. Difficultés do la succession épiscopale. — 4. Position et caractère de Jacques II. —
5. Raisons qui éloignèrent, au début, révoque de sa ville épiscopale. —
6. Le premier ministre protestant ; assemblées secrètes. — 7. Progrès de la Réforme; assemblées publiques: apostasie de Calvet. — S. Remontrances de l'évoque au peuple et aux consuls. — 9. Récusation des commissaires du parlement. — 10. Message de la Cour. — 11. Mépris des lois-, troubles à la Fête-Dieu. — 12. Édit de juillet, compte qu'en font les protestants. — 13. Intolérance du Calvinisme, ses moyens de prosélytisme, — 14. Vandalisme et cruautés calvinistes. — 15. Inquisition protestante. — 16. Barbarie envers les Clarisses et le vicaire de Piquecos. — 17. Coup d'œil sur la diffusion de la Réforme. — 18. La monnaie de Montauban.
— 19. Ruine de la cathédrale. — 20. Édit de janvier ; conséquences des troubles de Toulouse. — 21. Délivrance de l'évoque; préparatifs du siège de Montauban. — 22. Troupes de Saint-Salvy et la compagnie de Pêvèque.
— 23* Préparatifs de résistance ; fin de l'ex-curé Calvet. — 24. Premier siège de Montauban. — 25. Représailles des Montalbanais ; tumulte à Moissac; prise et reprise de Lauzerte. — 26. Prise de Saint- Antonin et de Caylus.
— 27. Caussade et les' environs; deux sièges de Montauban. — 28. Secours donné à Montauban ; capture et délivrance de l'évoque de Cahors. — 29. Contestations et essai d'entente entre les Montalbanais. — 30. Désaccords; édit d'Amboise. — 31. Petite pacification. — 32. Mauvaise foi des protestants montalbanais. — 33. Rentrée des chapitres; reprise du culte catholique. — 34. Méfaits des protestants. — 35. Ordre du roi pour raser les fortifications de Montauban. — 36. Réception de Charles IX. — 37. Nouveaux désordres des calvinistes. — 38. Avertissements du pape et du ciel.
— 39. Nouvelle fuite des catholiques; l'évêque prend leur défense à mainarmée. — 40. Cruautés des calvinistes; les martyrs de Molières. — 4L Brûlement des reliques de saint Antonin. — 42. Paix boiteuse; préparatifs à la guerre civile; Montech, Les Barthes."— 43. Audace des protestants sous la conduite de Coligny. — 44. Propositions de conciliation. —
45. La Saint-Barthélémy ; épisode de Vezins et Reyniès. — 46. Gomment nos protestants travaillent à l'avènement du droit moderne ; édits en faveur des catholiques. — 47. Ruine de Belleperche ; traité de La Rochelle. —
48. Possessions calvinistes dans le diocèse à la mort de Charles IX. —
49. Agissements de Catherine de Médicis. — 50. Combats de Jacques Des Près; Turenne. — 51. "Prise et sac du Mas-Grenier. — 55. Jacques et le capitaine dé RM vil le. — 53. Captures faites par révoque. — 54. Nouvelle paix ; rappel des collégiaux ; la Ligue. — 55. Faiblesse du roi ; appui des protestants. — 56. L'Académie de Montauban ; nouvelles fortifications de la ville. — 57. La collégiale de Sapiac. — 58. Ravages des protestants et de ht peste. — 59. Complot contre l'évêque; sa mort et sa sépulture; ses armes.
1. Le Calvinisme ne pénétra dans le diocèse qu'après la défection de Jean de Le t tes. Il s'affichait au grand jour quatre ans plus tard, le 13 janvier 1560; la Réforme comptait alors vingt ans d'existence. — Où trouver une ville, en apparence, mieux disposée a la recevoir que la nôtre ? Les cadavres attirent les oiseaux de proie. — Comptant sur la corruption qu'avait dû inoculer le mauvais exemple de l'évêque apostat, les novateurs accourent. Ils vont réaliser le programme de la secte : extermination de Yidolâtrie catholique; et cela au nom de la tolérance ! Le tolérant Calvin avait fait brûler en place publique son disciple, Michel Servet ; et devant le bûcher Mélanchton y applaudissait au nom du principe du libre examen. Bientôt Charles IX pourra dire au prince de Condé : « Il y a longtemps que vous vous contentiez d'être soufferts par les catholiques : maintenant vous demandez à être égaux ; bientôt vous voudrez être seuls et nous chasser du royaume !. * Bon nombre de nos paroisses, la cité-mère en particulier, virent se réaliser cette prophétie. Les protestants, per fas et nefas, s'établissent en maîtres ; chassent les catholiques, se ferment dans nos villes, en gardent murailles et fortifications. Force est aux malheu-
* Cf. Hùtoire de la Bèfbrme, parCapeflgue, t, II, p. 4t7. [/intolérance du protestantisme a été reconnue et avouée assez haut par vingt auteurs de la secte, pour que nouB n'ayons pas à apporter des preuves. Dans les faits que noua avons à mettre sous ses yeux, le lecteur aura de quoi apprécier en ce qui regarde ce diocèse.
reux expulsés de donner l'assaut, pour reconquérir leurs biens, leurs droits et défendre leur religion.
2. Jusqu'ici, tous les historiens qui ont traité de la naissance de l'hérésie à Montauban, d'où elle se répandit dans les environs, avaient reconnu que l'apostasie de Jean de Lettes et le relâchement des mœurs étaient la vraie cause de la rapidité avec laquelle le Protestantisme nous envahit. De plus, la forte assiette de cette ville, avec ses bonnes murailles, ses bastions, ses collines et ses cours d'eaux offrait aux perspicaces novateurs un poste de sûreté, un centre qui leur permettrait de rayonner dans le Rouergue, le Toulousain et les provinces avoisinantes. Un récent historien a découvert une autre cause. Il l'indique, avec bonne foi, nous voulons le croire, dans son Histoire d'une ville protestante1. Au dire de M. Mary-Lafon, c comme les grandes passions des peuples se transmettent de génération en génération, V aversion traditionnelle des Montalbanais pour le clergé existait dans toute sa force en 1550 2. » — Narrateur sincère, nous avons exposé les faits, sans exagérer le bien, sans atténuer le mal : où a-t-on pu découvrir la preuve de cette « aversion traditionnelle? » — La cité avait été c fondée en haine des moines, * haine qui devait son origine « à l'abus du
* L'autour commence ses récits à la fondation do Monlauriol —c'est-à-dire trois cents ans avant l'existence de Montauban — et s'arrête au i juillet 1790. Ce livre est intitulé Histoire d'une ville protestante. Les passages que nous avons à en citer prouveront qu'il faudrait Roman au lieu de Histoire. Quant au qualificatif de protestante donné à notre cité, nous savons que c'est une locution adoptée ; mais sur quoi repose-t-eile ? A part les 70 ans pendant lesquels il fut aux mains des étrangers, au début de la Réforme, Montauban a été dans tous les temps, et par le nombre, et par les sentiments, et par les pratiques, éminemment catholique et royaliste. Le recensement officiel donne à poine pour toute la commune i,000 protestants sur une population d'environ 28,000 âmes. Ce chiffre baisse sensiblement d'année en année. (Cf. Annuaire protestant, par Th. De Prat.) Si, malgré les faits et tas chiffres on voulait encore appeler Montauban « ville protestante, > il faudrait aussi tenir le département pour « prolestant. » Or, d'après le relevé officiel, le protestantisme n'est reconnu que dans 13 communes, dont voici les noms: Àlbias, Barry-d'Isiemade, Bioule, Cmssade, La Chapelle, Corbarieu, Le Mas-Grenier, Meauzac, Montauban (y compris Le Fau, fiio, Saint-Hilaire, Saint-Martial), NègrepOlisse, Réalville, Saint-Autonin, Saint- Étienne de Tulmonl. Pour tout le Tarn-et-Garonne la population protestante n'excède pas 10,000 Ames ; le chiffre total d'habitants s'élève à 221,010.
* Histoire aune ville protestante, p. 2t.
droit du seigneur, * dont l'existence, t niée naguère avec tant d'impudence, s'affirme elle-même par des documents certains dans toutes nos annales1. » Que le lecteur veuille bien se reporter à ce que nous avons écrit à ce sujet 2. La lumière a été faite sur cette question. Après le livre de M. Louis Veuillot et les savants écrits des meilleurs publicistes d'écoles et de pays différents, un historien qui en est encore là et qui cite comme autorités Boyer, Brodeau, Ducange, d'Olive, Dupin et finalement Jules Delpit, donne la valeur historique de son livre et de l'esprit dans lequel il est écrit 3. Le Protestantisme trouvera peut-être son affaire dans les pages de M. Mary-Lafon ; la vérité et l'histoire n'ont rien à y gagner.
3. Une cause secondaire de l'introduction du Calvinisme dans notre ville épiscopale fut, dit-on, le défaut de vigilance du successeur de Jean de Lettes. On a vu qu'en apostasiant, celui-ci passa le siège à son neveu Jacques Des Près, t Son séjour ordinaire à Piquecos et k Montpezat, écrit Le Bret, l'ayant empêché de donner à son troupeau tous les soins pressants qu'une conjoncture si dangereuse en demandait, le venin s'y mit sans qu'il s'en aperceust, et y prit, avec le temps, de si profondes racines, qu'il ne connut le mal que lorsqu'il fut sans remède 4. * Selon l'historien du Quercy, « le parti qu'il prit de rester éloigné de sa ville, causa en partie la perte de Montauban, et a donné lieu de douter s'il n'avait pas fait autant et peut-être plus de
* Histoire (furie ville protestante, p. 7.
» Cf. 1. 1, n* i-u, p. 83, 81, et notre étude sur l' Abbaye de Montauriol et le Galtia Christiana, p. 225. Dans ce dernier travail est rapporté le texte intégral sur lequel les faussaires ont bâti l'odieuse accusation.
* Les premières lignes du donner chapitre font connaître do plus en plus l'esprit de l'ouvrage. « Trois causes principales, écrit M. Mary-Lafon, avec le temps qui use toutes les colères: la noble intervention de Voltaire dans l'affaire de Calas et Sirven, l'expulsion des jésuites ei la mort de Louis XV, avaient adouci les rigueurs de la persécution. ■ Cf. p. 265. — Un autre romancier, Léon de Lab9sside, a aussi consigné Mootauban parmi les villes où fut en usage le droit du seigoeur. Cf. U droit du seigneur et la rosière de Salency, Paris, Ed. Bouveyre, 1878.
* Le Bret, ôdit. 1668, p. 39-10.
8 bistoihe d* l'église ue montacban.
mal à cette ville, avec ses vertus que son prédécesseur par ses vices *. * Surenchérissant à ce blâme, l'écrivain moderne, que nous venons de citer, ajoute, avec le ton de l'affirmative: « Gomme la plupart des prélats de son temps, Jacques Desprez vivait en grand seigneur dans ses terres. S'il n'avait pas les passions ardentes de son oncle, il négligeait trop son troupeau pour la chasse et les armes, et ce n'est point sans raison que les catholiques lui reprochèrent d'avoir laissé entrer, faute de vigilance, les loups dans le bercail 2. > Mais ces auteurs oublient ce qu'ils ont écrit quelques lignes avant, et que tous nos historiens tiennent pour vrai. En effet, Le Bret, parlant de la difficile succession de Jean de Lettes, nous dit que la perversion de cet apostat et sa fuite à Genève avaient t tellement scandalisé les Montalbanais, que bien loin de rendre a son successeur les respects qu'ils lui devaient, comme évêque et comme seigneur, ils lui disputaient jusques au moindre de ses droits. De sorte qu'il fut obligé de les y faire condamner par sentence du sénéchal de Quercy au siège de Montauban de l'année 1558. Ce qui les aigrit davantage contre lui, et lui rendit à luimême le séjour de cette ville si désagréable, qu'il demeurait presque toujours à Piquecos ou à Montpezat, dont il avait le dpyenné 3. » C'était donc par nécessité, et non pour ses plaisirs, que cet évêque vivait loin de sa ville épiscopale. Le chroniqueur Perrin confirme le fait quand il écrit : « C'était un des plus hardis prélats de France, homme de grande doctrine, et qui possédait (marquent les archives de sa maison) de belles qualités. Néanmoins, peu considéré des habitants de Montauban, qui étaient déjà tout-à-fait dans le libertinage et dans l'oubli de sa seigneurie et domaine, en voulant être reconnu: de quoi il resta fort étonné, et ne pouvait se persuader autre chose que
♦Tome I, p. 391.
3 Histoire iïune ville protestante, p. 21, 25.
• Le Bret, ôdit. de 1668, p. 126.
TROISIÈME PÉRIODE. — JACQUES II DES fttÈS*KOtfTFSZAT (4556-89). 9
la perte de la Tille dans le progrès que faisaient tous les jours, malheureusement en France, les Calvinistes1. » Jacques s'apercevait donc du mal, et il le reconnut avant qu'il c fût sans remède. » Et Cathala-Coture n'a-t-il pas écrit que « jamais prélat n'eut les mœurs plus pures, ni attachement plus grand à ses devoirs, ni plus de respect et de zèle pour la religion 2 ? » M. Maiy-Lafon lui-même est obligé de reconnaître l'influence qu'exerçait ce prélat — tout en vivant c en seigneur dans ses terres, » et en négligeant son troupeau « pour la chasse et les armes, » — lorsqu'il avoue qu'en 1559, c'est-à-dire trois ans après la prise de possession de Jacques Des Près, « malgré les dispositions favorables des esprits, l'idée de Rome était encore si imposante 3, > que le hardi semeur Goulon ne fit d'abord que quatre prosélytes. Ce sont les débuts de la < ville protestante. > Nous allons voir quelle fut la conduite d'un évéque accusé de les avoir indirectement favorisés.
4. Jacques Des Près avait donc succédé au misérable évêque apostat, t Ses bulles sont égarées, écrit le prévôt Le Bret, mais j'ai trouvé dans les registres du Chapitre, qu'il fut reçu le 19 hovembre 1556. * Ce registre encore conservé porte: c Le XIXe dudiel moys de novembre Messire Jacques Desprès receu Evesque de Montauban, par M. Petit, son procureur, prinst possession de l'Evesché et presta le serment comme aux Statut z 4. » Tous les auteurs sont d'accord sur ce point, et le Gallia nous apprend que les registres du Vatican relatent l'acceptation de Jacques au 4 mai précédent 5. Il était le troisième des fils d'An-
* Histoire manuscrite, p. 3i*>.
3 Hiêtoire du Quera, t. f, p. 391. Cette phrase a d'autant plus de poids, que cet historien laisse paraître, au moins dans son premier volume, beaucoup trop d'affection pour le protestantisme.
9 Histoire $une ville protestante, p. 28.
* « Acte prins par moy Bironis. (Cf. Registre des délibérations, an. 15*4-1566, f* v 159. Archives communales.)
» • Patruo cedenti successit i maii 1556, de regestis Vaticani, admissuaque est 19 novembres. • T. XIII, col. 250.
toine Des Près-Montpezat {, maréchal de France, et de Lyette du Fou. Lorsque Jean de Lottes sollicita, • auprès du roi de France, l'autorisation de passer son évêché à son neveu, Jacques, simple clerc de Cahors, était pourvu de riches bénéfices. Doyen de la collégiale de Montpezat, abbé-commendataire de Loc-Dieu en Rouergue2, il régissait, en commende, les abbayes du Moustier-Neuf, de Noaillé, de Saint-Benoît de Quinçay, de l'Étoile en Poitou et de Lieu-Dieu en Jard, au diocèse de Luçon-Vendée. Revêtu de toutes ces dignités, il ne fut jamais honoré de la consécration épiscopale, au dire des savants bénédictins : c Episcopali dignitale, qua numquam cansecralus dicilur. » Plus que cela, avec ses brillantes qualités, ses vertus et surtout son caractère chevaleresque et son ardeur pour l'extirpation de l'hérésie naissante, il manquait de la haute instruction qui lui eût été nécessaire pour arriver à la dignité sacerdotale, nec Utteris quibus carebat. Après cela on s'expliquera mieux la conduite de ce prélat qui, irréprochable au point de vue des mœurs, édifiante par le zèle qu'il déploya, a été peut-être plutôt celle d'un intrépide soldat que d'un évoque ; on s'étonnera moins de lui voir tenir en main plutôt l'épée que les armes de l'Évangile.
5. Lorsque le nouvel évêque entra dans le diocèse, il avait à faire oublier les scandaleux écarts de son oncle. Us étaient gravés dans l'esprit des Montalbanais, qui poussèrent l'indignation jusqu'à léser dans ses droits et accabler de mépris le
4 L'auteur des Documents historiques sur le Tam-et-Garonne, le nomme de Lettct. Pour nous, nous croyons devoir maintenir a Jacques le nom que nous lui donnons. A preuve, les vicaires-généraux Claude de Champaigne el François de Gaudens se disent, en divers titres « vicarius R. P. Jacobi de Pratis. • (Cf. Fonds de la Société archéologique, actes du 7 août 1588 et 8 octobre 1570.) Le scel épiscopal d'un titre canonial do la collégiale Saint- Etienne, en date du 20 mars, porte en belles lettres le nom de De Pratis, epjsc.
' Dans son Histoire de l'Église du Rouergue, p. G61, M. l'abbé Servières l'inscrit entre les dates 1571-1589. Il est plus que probable que Jean de Lettes se démit immédiatement de cette abbaye à l'époque de son apostasie, comme il le fit pour les autres bénéfices. Co serait donc vers 1557 que Jacques posséda cette abbaye, puisqu'il n'y eut pas d'autre abbé entre lui el son oncle. (Cf. T. I, biographie de Jean de Lettes, p. M, note 3.)
TROISIÈME PÉRIODE. — JACQUES H DBS PRÊS-XONTPEZAT (4556-89). 44
successeur innocent. En face de cette attitude injuste le descendant des Montpezat dut comprimer son bouillant caractère, et consentir, durant plusieurs années, à rester loin de sa ville épiscopale, bien que le sénéchal, par arrêt de Tannée 1558, lui eût fait rendre justice. 11 souffrait d'autant plus de cet état de choses, qu'il aimait son devoir avant tout, et connaissait les ordres du roi de France, enjoignant « aux évoques, archevêques et autres ayant charge d'âmes, de résider en personne sur les lieux de leurs bénéfices, et d'y prêcher ou faire prêcher sous peine d'être privés de tous leurs revenus. » La tenue de certains membres du clergé cathédral laissait à désirer. Aussi le conseil, réuni en séance le 15 juin 1557, arrêta c que tous, tant chanoines que ebdomadiers et prébendiers, seront admonestés de ne doresnavant, allant par ville et surtout en l'église, porter robes ny autres hacotrements aulcungs difformes en la façon, ni de diverses coleurs, mais comme est dit par- les statuts, et ceulz qui ont pourpoinctz blancz ayent a vestir les manches de leurs robes dessus celles des pourpoinctz pour n'estre veus, et ainsi des coletz de chemises ovrés que soyent cachés dedans tant que se pourra fère, affin que l'œuvre et besonhe que y est ne soyt veue et que en tout ne y ait ostentation mais honneste modestie et porture, etc.. { > Ces écarts de tenue, qui sentaient plutôt des laïques que des clercs réguliers, préoccupaient le pasteur. Les laïques à leur tour ne cessaient de lui donner de la sollicitude. Ici c'étaient des régents qui prenaient sur eux de lire et commenter la Sainte-Écriture, sans autorisation de l'ordinaire 2. Là, pour des questions de redevances et de prédications, quelques habitants ameutaient des quartiers entiers contre certains religieux. Ainsi le prieur des Augustins est blessé ; et le consulat, après avoir fait opérer une
* Registre des délibérations d a chapitre, an. 1514-1560. (Archives départementales, série G, 226. )
* Le régent de La Rogeraye lisait & ses élèves un certain commentaire des Psaumes traduit par Eubauius Esus. (Cf. Livre des comptée, an. 1559, ff» 241 . Archives communales)
42 histoire ok l'église de monta uban.
descente dans «les faubourgs de Tarn, > emprisonne les coupables et les condamne au fouet, c emmande honoraire devant ledict couvent, » et à un an de bannissement de la ville1. Pour venger cftfffte manière éclatante le prieur des Carmes-, lui aussi outragé, les conseils le choisirent cette année môme pour prêcher les stations de TÀvent et du Carême, et le firent agréer par le vicaire-général Petiti. Le procès-verbal de cette élection remâr^ quait que : t quant au prescheur, il est une des principales choses que les administrateurs doivent avoir en recommandation, comme chose de grande importance et conséquence ; combien que c'est droictement la charge du prélat de pourveoir dudict prescheur en son evesché et diocèze. Mais aux fins que cependant la république ne demeure despourvue de prescheur, lesdicts consuls retrégnèrent ledict prieur des Carmes *. > Un nouveau motif pressait encore le pasteur de vivre au milieu de ses ouailles. L'année même où il fit vider son procès par l'autorité compétente, la peste ravageait le faubourg Saint-Ëtienne de Sapiac. Le mal était si intense, que le chapitre cathédral, dans une réunion du 21 mars 1535, avait ordonné : « que les prébendiers qui habitent la ville devront se retirer au faubourg du Mbustier ou au circuit de l'église, afin d'éviter la contagion 3. > Grâce au zèle déployé par le doyen de la collégiale, Jean de Tournoir, et aux soins prodigués par les chanoines de cette église, les ravages furent bientôt arrêtés.
6. Un fléau plus terrible que la peste pénétrait à cette heure dans nos murs. Les menaces des rois, les édits des parlements n'avaient fait qu'envenimer le poison. Heureux de la mort de Henri II 3, qui, juste châtiment de ses fautes, laissait une
* Livre des compta an. 1559-1560, P> 106, 152. (Archives communale».)
» Id., ibid., p. 238,239. Ce prédicateur n'ayant pu accepter, le procureur de révoque nomma à sa place le prieur des Augustina, le P- Gualamia. 1 Archives départementales, série G, registre in-folio, 225.
* Le consulat fit célébrer un grand service le jour des obsèques. Les Livres des comptes le relatent en ces termes : « Advenant le 2* jour du présent moys de mars... envoyâmes chercher à nostre dit chasteau Jehan Constans, Robby, Anthoine Amely, noatrrti ouvriers. . .
TROISIÈME PÉRIODE. — JACQUES II DES PpÈS-MONTPEZAT (4556-89). 1$
postérité faible et chétive ; forts de l'appui de la reine d'Angleterre, qui oe pouvait pardonner aux catholique» de lui reprocher sa naissance illégitime; soutenus par de puissants partisans, les Condé, les Coligny, que l'ambition avait rendus apostats et que leurs femmes poussaient aux prêches, les Réformés s'étaient vus pour la première fois réunis par milliers an Pré-aux-Clercs. Après s'être comptés, ils n'avaient pas craint de traverser en procession le faubourg Saint-Germain. Au lendemain de cette manifestation, un Montalbanais, Bernard Cou Ion, quitta Paris et revint en toute hâte dans son pays « travailler courageusement à l'oeuvre évangélique. * Mais, nous l'avons dit, à cette époque (1559) < l'idée de Rome était encore si imposante » parmi nous, qu'il ne fit d'abord que quatre prosélytes : Pierre du Perrier, Jean Constans, Pierre Cabas et Jean Montanier. < Il leur persuada, dit le chanoine Perrin, d'abjurer la religion catholique pour embrasser celle qu'on pratiquait dans le Calvinisme. Ils le firent, et joints ensemble délibèrent de s'assembler dans quelque lieu particulier, pour y faire leurs prières et y chanter les psaumes1. » Commentant le texte de notre chroniqueur, et rajeunissant le style de Théodore de Bèze, M. Mary-Lafon nous dit que c ces dignes descendants des hommes qui avaient fondé la commune sur les ruines de l'abbaye, se réunirent secrètement pendant six mois dans une maison de ce faubourg du Moustier, bâti sur les terres de Saint-Théodard. » — A engager la lutte, c'était bien sur ce point, en effet, qu'il fallait la fomenter! — c Là, poursuit l'historien-romancier, ils se mettaient d'abord à genoux pour confesser leurs péchés (?), puis \é ministre prenait son texte de la Bible, posée devant lui
pour porter les petites fil holes que Jehan Beleau, appoticaire, flst, au monastère, et n» mettre une partie au grand candélabre qu'est au devant le grand autel de lacUcte esgljsev où se debvoil dire la messe haute, autre partie à l'aultre candélabre, dict des Ténèbres. » (liv. an. 1559-1560, f> 84.) Et aux fr 241-214, nous lisons que, le 4 mars, Petiti, vicairegtoéral, chanta la messe, et le P. Gualamie, auguatin, prêcha l'oraison funèbre après l'offertoire. (Cf. Archives communales.)
* Hiêtoire manuscrite, p. 348.
U histoire du l'église dk montauban.
sur une table, et il faisait toutes les cérémonies qui se pratiquent encore, sauf le chant des psaumes. * — A qui faisaientils leurs confessions? Quelles étaient ces c cérémonies qui se pratiquent encore?» — t Après la bénédiction, Bernard Coulon présentait à tous les assistants (les trois désignés plus haut) la confession de foi, et ceux-ci, la main levée, juraient de la croire et de l'observer l , » chacun à sa manière, sans doute. Pour nous édifier complètement sur ce début de la sainte Réforme, M. Mary-Lafon aurait dû nous donner les détails qu'il a lus nécessairement dans V Histoire manuscrite de Perrin. Malgré leur crudité, nous devons à la vérité de l'historien de les reproduire, d'autant mieux que les auteurs protestants, Théodore de Bèze en tête, les ont prudemment dissimulés, c Us semèrent secrètement leur hérésie, raconte le chanoine historien, et avec un tel progrès de l'un et de l'autre sexe, qu'ils recherchaient non-seulement les caves les plus cachées pour s'y assembler, mais les nuits encore les plus obscures, pour être à couvert de la justice tant ecclésiastique que séculière, et pour avec plus de liberté exécuter, sans exception aucune de consanguinité ou parenté, les conseils impudiques que leur y donnait avec impudence Jean le Masson, l'envoyé de Satan, sous le nom de charité ; et ce, sans doute, dans la pensée d'y paraître plus modeste que le barbe (c'est-à-dire le pasteur) des Vaudois leurs pères, dans ceux qu'il leur donnait en leurs assemblées sous ces paroles de désordres : t qui pourra prendre qui prenne. > Bernard Coulon ayant été à bonne école, poursuit notre chroniqueur, t on peut connaître Pimpudicité de ceux de Mon tau ban. On sait que là, dans ces caves et parmi les ténèbres, le fils se mêlait avec sa mère, le père avec sa fille, et que tout y était commun ; d'où provenait que les libertins y accouraient et que leur troupeau grossissait 2. >
4 BUtoirt iïuneviUe protestante, p. 23, 24: Cf. Théodore de Bèxe: Bistoire dt$ èghm réformée^ L I, Ut. 0, p. 216.
' Histoire maxuêcriU, p. 348, 349.
tmi
7. M. Mary-Lafon nous apprend comment le troupeau se grossit, t À la porte de la maison que tenait close la terreur de Montluc et du parlement de Toulouse, le plus fanatique et le plus intolérant des grands corps de l'État, dix nouveaux croyants vinrent successivement heurter la nuit. » — La peur de itf Montluc était fort prématurée, et pour sûr la réputation de
■ P-v celui qu'on a appelé plus tard le boucher royaliste, n'était pas
W. encore parvenue aux oreilles * de ces « zélés et robustes croyants.»
— Quoi qu'il en soit t le dernier (de ces dix) qui se présenta était l'ancien offlcial de Jean de Lettes, François Calvet, curé de Montalzat. Le lendemain, il amena son frère, premier conseiller au sénéchal, et le nombre de ceux qui les suivirent s'accrut si vite, que les caves du Moustier ne pouvant plus les contenir, t ces fils régénérés » en sortirent comme les chrétiens des ténèbres des Catacombes *. » Les caves du Moustier, les égoûts et" les fossés de la ville, où se rendaient parmi les premières recrues de la Réforme, un prêtre qui, après avoir contribué à l'apostasie de Jean de Lettes, avait simulé le repentir pour obtenir du nouvel évoque la cure de Montalzat, ne passeront jamais pour des Catacombes. Qu'on les appelle des repaires, ces clubs où, au milieu de l'immoralité et de la débauche, étaient agitées les questions politiques, tramés la déchéance des rois et le bouleversement des États, on sera dans le vrai, on aura le véritable, le seul mot qui puisse peindre ces réunions, ces assemblées clandestines qui se tenaient tant dans nos murs que dans les villes où l'esprit et le souffle protestants avaient pénétré. Un écrivain non suspect a écrit : t La crise religieuse du XVIe siècle était essentiellement révolutionnaire 3. > L'amiral de Coligny le comprenait bien lorsque, animé c de
4 La réputation de cruauté qui fut laite autour de Montluc ne commença qu'aux affaires de Toulouse, arrivées trois ans après, mai 1562.
' Histoire d'une ville protestante, p. 24.
* Guizot, La civilisation en Europe, 12* leçon, p. 356.
l'instinct démocratique du Calvinisme, > associé aux Anglais et à tout ce qui était hostile, non moins au gouvernement qu'à l'Église, il chercha à s'emparer des principales villes. Profitant des circonstances et des débuts heureux pour la Réforme dans Montauban, il envoya, en 1560, deux ministres genevois, Crescent et Vignaux. Le conseiller Jean Calvet les reçoit dans sa maison. Son frère se hâte de venir de Montalzat pour conférer avec eux. Bientôt il leur donna un gage d'alliance en apostasiant et en se mariant. On le vit dès lors aller et venir de Montalzat à Montauban, pour assister aux assemblées des calvinistes, qui se tenaient dans les caves de la maison du conseiller, et y amener les prosélytes qu'il faisait dans la campagne. Enfin, le lundi 13 janvier 1560, la nouvelle secte se produisit au grand jour pour la première fois. Nous passons la narration par trop romantique de M. Mary-Lafon, pour laisser la parole à l'auteur du manuscrit qui nous a souvent renseignés, t Un coutelier de leur parti (nommé Finemine par Le Bret) étant mort, ils ne balancèrent point de l'enterrer publiquement selon leur façon toute nouvelle, sans croix, sans prêtre, sans lumière, sans chant, sans prières. Tous les sectateurs de Calvin, au nombre de deux mille, à l'issue de cet enterrement se rendirent à l'église Saint-Louis pour entendre le premier prêche que fit publiquement Du Croissant dans la ville, car jusques-la ils n'avaient prêché que hors des murs, dans les fossés de Campagne *. >
8. Jacques Des Près, qui avait l'œil ouvert sur les courses clandestines du curé de Montalzat, ne tergiversa pas lorsqu'il apprit lés scènes scandaleuses des soi-disants réformés dans sa ville épiscopale, la sépulture de Finemine, le prêche des nouveaux ministres. Malgré l'hostilité des habitants, il vint en toute hâte à Montauban, monta en chaire dans l'église Saint-Jacques,
* Dans les Matériaux pour servir à l'histoire de Montauban, mss. des Jacobins, f- 382, l'auteur ajoute : t J'ay la dans un compte de celte ville: tant pour nettoyer led. fossé afin d'y prêcher; et dans un autre article : tant pour réparer les sièges de ce fossé où se disait le
et parla avec tant de force et d'onction que le peuple jura de rester fidèle. Il manda ensuite les consuls en son palais, et, en présence d'un des plus influents seigneurs de la Gascogne, Terride, qu'il avait appelé pour lui prêter main-forte, il les réprimanda vivement sur leur négligence à veiller au maintien de la religion et à l'exécution des ordres du roi dans leur ville, Les consuls promirent de mieux remplir leur devoir à l'avenir, et, sur leur parole, le prélat retourna dans son château de Piquecos. Soit faiblesse de la part des consuls, soit pression de la part des calvinistes, qui partout finissaient par dominer l'autorité, quatre jours après, les prêches recommencèrent de plus belle. En vain Terride et Antoine de Bourbon, père de Henri IV, lieutenant-général du royaume, se présentèrent au consulat au nom de Tévêque, firent parler à la population et menacèrent les religionnaires. Voyant son autorité hautement méconnue, Jacques Des Près porta sa plainte au parlement de Toulouse, qui, le 30 novembre de cette même année 1560, envoya sur les lieux trois conseillers et l'avocat-général pour informer.
9. Escortés d'une vingtaine d'hommes à cheval, que M. Mary- Lafon change en c un gros de soldats bien armés, » ils arrivèrent a Pévêché, t où Desprez les attendait avec impatience, et logèrent leur escorte au faubourg, dans les maisons du chapi-
prôchc, qui avoient été renversés. » — Voici comment un certain Jean Former, auteur d'une chronique en vers sur l'Affliction de Montauban, et contemporain des faits, relate cet incident :
Donc un lundy au soir, treiziesme de janvier.
L'Église apparaissant, feU son acte premier,
Portant en sépulture un cors dons la bière
Au temple Saint-Michel pour mettre au cimetière.
Là le ministre feU quelque exhortation
Sus l'antique façon de l'inhumation,
Bt la troupe courant avec une grand vogue
Y chanta puis après les vers du Decalogue.
Le Dimenche ensuyvant fut tout premièrement
Au temple Saint-Loys preschô publiquement. •
Extrait du manuscrit original de la collection Forestlé. — Ce fut cet auteur qui, très-probablement, fournit à Théodore de Bèze les matériaux nécessaires à son Hiitoirt, pour la part qui concernait notre ville et les environs,