‹ Histoire de l'église de MontaubanChapitre 5 sur 132 · Tome II. I · texte numérisé non relu

Tome II. I

tre. » En voyant arriver les envoyés du parlement, le conseiller Calvet, qui livrait sa maison aux calvinistes et faisait la propagande de la Réforme, comprit que sa tête était en jeu. Aussi s'avisa-t-il d'une ruse qui lui réussit parfaitement, c II fit répandre dans le public que le parlement profiterait de cette occasion pour se venger de l'affront que le,s Montalbanais lui avaient fait, quelques années auparavant, dans la personne du président de Lorme, qui, sur leurs plaintes, avait été convaincu de concussion et relégué à Saint-Malo. Il ajoutait que si les commissaires entraient une fois dans la ville, aucun habitant ne pourrait se promettre d'y être en sûreté. Le conseil général assemblé à la suite de ces bruits, délibéra de récuser les envoyés du parlement. Calvet et Arbussi, qui étaient chargés de leur signifier l'acte de récusation, leur firent fermer les portes de la ville. Les commissaires, poursuivent ces historiens, se retirèrent à l'évêché au bout du faubourg du Moustier, dont l'accès était libre, et, après y avoir dressé leur procès- verbal, reprirent le chemin de Toulouse, laissant ainsi Montauban à la discrétion des calvinistes qui ne se déguisèrent plus l. > D'après M. Mary-Lafon les choses se. passèrent autrement. Tandis que c Messieurs de la cour et leurs sergents se rafraîchissaient au Moustier, » les Montalbanais, c qui avaient tout deviné en voyant les robes rouges, s'étaient assemblés en conseil général » pour prendre la délibération de fermer les portes aux commissaires. Cet acte, fait de quelques intrigants applaudis et appuyés des ministres, ne peut pas être imputé à une population qui aurait protesté si la décision lui eût été communiquée ; les alliés des nations étrangères n'avaient pas encore pénétré dans les murs, la ville était éminemment royaliste et ne se laissait pas maîtriser par un parti qui datait de quelques mois, et qui ne l'aurait jamais dominée sans ces alliances. La chose se passa pour ainsi dire à huis-clos, et si les portes du Levant furent

* Le Bret annoté, I. II, p. Il, 12. Cf. Perrin, Cathala-Coture, elc.

fermées, aucun document ne révèle qu'on tendit aux insurgés c l'acte de récusation au bout d'une pique {. > Ce fait aurait ouvert les yeux aux Montalbanais.

10. Les commissaires du parlement étaient partis c tout penauds et la tête basse, > dit l'auteur d'une Ville protestante, mais avec le dessein arrêté de faire rendre justice et de voir aboutir leur démarche. Le procès-verbal de rébellion, contresigné par l'évêque, fut transmis au roi, sur les premiers jours de l'année suivante, 1561. La cour, grandement préoccupée des graves circonstances où se trouvait le royaume à l'avènement du frère de François H, Charles IX, ne donna d'abord que peu d'attention aux troubles naissants de notre ville. Le roi avait été saisi par chaque parti de divers projets, dont un des principaux fut réglementé en faveur des catholiques, par l'ordonnance des États généraux tenus à Orléans le 31 janvier 1561. Il rétablissait les chapitres et monastères dans la liberté d'élire leurs évêques, abbés et autres prélats. De leur côté les calvinistes ne manquèrent pas de s'y donner du mouvement pour obtenir le libre exercice de leur religion et la faculté d'avoir des temples. On renvoya cette demande a la nouvelle assemblée des États, qui fut indiquée à Melun pour le mois de mai suivant. En attendant le roi accorda une amnistie générale et défendit de faire désormais aucune poursuite contre eux pour tout le passé 2. Lorsqu'ils connurent cette décision, les ministres redoublèrent d'ardeur et gagnèrent des partisans. Chaque jour ils affrontaient davantage la lumière, donnaient plus d'éclat à leurs cérémonies, et « on célébra publiquement la cène à Pâques, et la parole s'épanouit dans tous les cœurs aussi abondante et aussi douce que les autres fleurs du printemps 3. » Bientôt cependant arriva un représentant royal ayant

* Le Bret annoté, p. 25, 28, paasim; et Mtry-Lafon, p. ; \Cf. Bùtoire générale de Languedoc, t. VIII, p. 238. » Mary-Ufon.op. cit.. p. 26.

fO HISTOIRE DE LÈGLISE DE NONTAUBAN.

reçu un ordre vague de s'enquérir du fait relaté dans les dépositions des commissaires éconduits, et chargé de voir l'état des choses. C'était de Vaillac, baron de Génouillac, sénéchal du Quercy et gouverneur du Château-Trompette de Bordeaux. Porteur d'une lettre royale, écrite à Fontainebleau et datée du 11 avril1, il se contenta de la communiquer à qui de droit, le 26 du même mois.

t Chers et bien amés, disait le roi, ayant esté par cy-devant advertis d'une grande assemblée de peuple qui se faisoit en nostre ville, de Montauban, pour ouyr un sermon que faisoit un ministre et prédicant de Genève, nous vous escrivons pour ce faire cesser, et donner ordre qu'à l'advenir telle chose ne se fasse plus à nostre ville. Mais, au lieu de les avoir empeschés, à ce que nous avons entendu, ils les continuent tous les jours en plus grand nombre, et, qui pis est, en sont favorisés de vous au lieu de les réprimer, de façon que par là nous pouvons aisément juger comme vous et nos autres sujets faites peu de compte de nos commandemens, et pour ce que c'est chose que nous ne voulons ny ne pouvons endurer, pour le trouble que telle licence apporte à nostre service, et au repos et tranquillité de tous nos sujets, nous vous mandons, ordonnons et expressément enjoignons que vous ayez à faire cesser lesdits prédicans et assemblées, sous peine de nous en prendre à vousmesmes ; et s'il se trouve de nos sujets si fols et si téméraires de ne nous vouloir encore obéir, les faire si bien chastier qu'ils soient un exemple à tous les autres ; et là vous en feriez difficulté, ou ils refusassent de vous obéir, nous mandons à nostre amé et féal le sieur de Burie, chevalier de nostre ordre, et nostre lieutenant-général en Guyenne, en l'absence de nostre cher et bien aymé oncle le Roy de Navarre, de s'y en aller avec si bonnes forces qu'il puisse chastier rigoureusement les désobéissans, dont vous ne manquerez incontinent de nous advertir,

* Citée dans les Matériaux pour servir à l'histoire de Montauban, et par Perrin. Gf. adhuc Le Brel annoté, t. II, p. 13.

ensemble de Tordre que vous y aurez donné. N'y faites faute, d'autant que tous craignez à nous desplaire. » Ce document officiel prouve qui des consuls ou de l'évoque était coupable, par défaut de vigilance et complicité, des progrès du Calvinisme, en nos contrées.

il. Reçu avec toutes les apparences du respect qui était dû à sa charge et aux ordres du roi ; ne voyant, du reste, dans la ville rien qui annonçât la révolte, et ne pensant pas qu'on pouvait en cacher les ferments, Vaillac se retira à Bordeaux, emportant la promesse d'une inviolable fidélité. Pour donner encore plus le change sur leurs bonnes résolutions, les consuls lui exposèrent qu'ils avaient déjà veillé à la paix et à la bonne entente c à la réquisition de Hugues Bonencontre, leur syndic, des deux chapitres, des religieux et du reste des ecclésiastiques !. » A peine le délégué royal eut-il franchi les portes de la ville, que les calvinistes, c contents d'avoir vu s'éteindre les feux qu'on avait allumés contre eux, > montrèrent d'une manière manifeste qu'ils réclamaient plus que la liberté de conscience. Les voyant se retirer sans que la moindre recherche des ministres ou de ceux qui favorisaient leurs assemblées secrètes eût été faite, ils s'enhardirent. De leur côté, les magistrats sans contrevenir directement aux ordres du roi, les éludèrent. Le 25 mai, jour de la Pentecôte, dans la cour d'une maison où ils firent la cène, les ministres tramèrent un satanique complot. Il fut mis à exécution le 5 du mois de juin, jour de la Fête-Dieu. — Ce sera aussi le jour de la Fête-Dieu, en 1830, que dans cette ville on insultera la religion catholique, au nom de la liberté! — c Nos libertins, dit Perrin, d'après Y Histoire ecclésiastique, de Théodore de Bèze (t. I, 1. 5), tout enragés, privèrent les prêtres et moines d'entrer en procession dans la ville avec le Saint-Sacrement, selon la coutume, leur église se trouvant dans le faubourg. A ces fins ils mirent

* lh$Ojire manuscrite, p. 350.

des hommes armés aux portes et demandèrent secours (ce qui est étrange) aux libertins du voisinage, pour mieux réussir dans leur attentat. Les gens de bien et les catholiques en restèrent dans l'étonnement et n'en purent penser autre chose que leur perte. Néanmoins la procession se fit dans les pleurs et sans sortir des faubourgs l. » Le vrai Montauban protestait ainsi de sa religion, malgré les obstacles et malgré la rage des hérétiques. Toutefois, fidèles et ecclésiastiques se croyaient perdus, et au milieu des désordres que les novateurs occasionnaient en France, n'avaient d'espoir que dans la réponse qu'où sollicitait auprès de Sa Majesté.

12. Trop de liberté avait engendré l'audace chez les hérétiques. De toute part arrivaient des plaintes à la cour royale. Les calvinistes assiégeaient les assemblées des États à Melun et à Pontoise, sous le prétexte toujours ancien et toujours nouveau de la liberté de conscience. Sur les représentations du cardinal de Lorraine, Charles IX, sacré quelques jours auparavant, tint un lit de justice au parlement, et rendit au mois de juillet uu édit par lequel était défendu : 1° aux catholiques et aux religionnaires, de se molester et de se donner des noms odieux; 2° aux calvinistes, de tenir des assemblées et de faire des levées de gens de guerre ; 3° aux prédicateurs, de mêler dans leurs sermons des traits qui puissent fomenter la sédition. Les autres articles portaient : que les sacrements devaient être administrés uniquement selon le rit de l'Église romaine ; que les ecclésiastiques sont seuls juges du crime d'hérésie, et qu'ils ne peuvent livrer les coupables au bras séculier pour être punis de la peine d'exil, jusqu'à ce que le pape ait convoqué le concile de Trente, ou qu'on ait réuni un concile national. Enfin, amnistie générale était accordée à tous ceux qui avaient contrevenu aux

'< Perrin porte à feux cet événement à l'année 1562. C'est 1561 qu'il faut lire ; car, outre que plus bas il parle de l'édil de juillet sur lequel comptaient les Montalbanais, et qui parut en 1561, il n'ignorait pas que durant le mois de juin 156? avait lieu le premier siège de la ville.

édits, ou s'étaient rendus coupables de révolte depuis la mort de Henri IL

Loin de pacifier, redit excita plus de trouble, et chez les huguenots plus de rage et de hardiesse. Le prêche défendu dans les églises fut permis dans les maisons particulières, dont on avait soin de laisser les portes ouvertes, et où c des ministres baptisaient les enfants, bénissaient les mariages et célébraient la cène. Bientôt les maisons n'étant plus assez grandes pour cacher le troupeau de Dieu * , les consuls firent porter une chaire et des bancs dans les fossés des Gordeliers (du côté du ruisseau Lagarrigue) , qui tout large et profond qu'il était, ne put contenir que trois mois la foule avide du pain évangélique 2. » L'audace gagna de proche en proche, comme la flamme. Dans les environs se répandait le bruit des hauts faits des calvinistes de Montauban, qui affichaient une indépendance que leur donnaient le nombre et l'impunité^ Albias, Saint-Étienne de [Tulmont, Réalville, Caussade, Nègrepelisse , Corbarieu recevaient la nouvelle évangélisation ; elle y jetait de plus profondes racines qu'à Montalzat, Montpezat, Puylaroque, Mirabel, Piquecos et autres petits villages voisins. Malheureusement pour nous les coreligionnaires de Cahors, « bélistres ou gens de mestier, » dit Perrin, chassés par les catholiques qui ne leur faisaient pas quartier, et avaient mis le feu à la maison de d'Oriolle où ils les savaient réunis, vinrent grossir le nombre de ceux de Montauban ; le parti alors ne garda plus de mesure, t Le fruit de ces prédications mûrit plus vite que n'auraient voulu les consuls, > remarque le moderne historien 3; mais la semence était jetée : ne fallait-il pas qu'elle levât tôt ou tard sous c le souffle républicain » qui animait les chefs de cette ardente population?

• Le poète déjà cité a dît :

* Mais le troupeau do Dieu, croissant innuuiôrable. Les força de chercher un temple plus capable • »

» Uary-Lafon op. cit., p. 28.

• Id.. ibid., p. 28.

Magistrats ef prédicants allaient bientôt apprendre qu'il n'était plus possible d'opposer une digue au débordement. Violant, en effet, nous disent les chroniques, par une interprétation arbitraire, l'édit rendu dans le mois de juillet 1561, les religion naires s'emparèrent de l'église Saint-Louis, où le ministre Crescent prêcha le 13 du même mois. Quelques jours après ils forcèrent les portes de celle de Saint-Vincent soiis la conduite de Le Masson '. Les gens du roi du parlement de Toulouse, dans une lettre qu'ils adressèrent à la reine-mère cinq jours plus tard, sur la situation de la province, lui exposaient, au milieu de quantité d'autres détails, que < le nombre de séditieux en armes croissait tous les jours dans la partie du ressort du parlement qui était en Guienne et dans le bas Languedoc ; que six cents de ces rebelles, rassemblés de Montauban, de Villefranche et de Rouergue, avaient entrepris depuis peu de surprendre la ville de Saint-Antonin, mais que les habitants les en avaient empêchés ; qu'à Montauban ils continuaient de prêcher dans l'église de Saint-Louis 2. » Sur ce rapport Charles IX fit savoir aux magistrats du parlement de faire respecter l'édit de juillet, de punir les délinquants et de le tenir au courant des méfaits.

13. Menaces inutiles pour des gens qui ne voulaient subir aucun frein. La cour de Toulouse signifiait, en effet, le 25 août, a Catherine de Médicis, que « le jour de la Vierge, 15 août, les séditieux étaient entrés dans l'église principale de Saint- Jacques, en avaient chassé à main-armée le curé et les prêtres habitués, l'avaient pillée après avoir brûlé les images, les orgues et les autels, pour en faire leur principal temple 3. > Le masque

* Cf. Le Brct annoté, t. H, p. Il ; Cathaia, I, p. 402 ; Pcrrin, p. 350.

* Cf. Histoire gêné, de Languedoc, t. VIII, p. 311. « Le rapport, dit l'annotateur M. Du Mège (noie 23 du livre XXXVIII), fait par les gens du roi à la reine-mère, le 18 juillet 1561, prouve que les protestants étaient en armes, que partant ils attaquaient les catholiques, et profanaient les églises, et que c'est à eux qu'il faut uniquement attribuer les maux causés par la guerre civile. »

* Cf. Histoire gêné, de Languedoc, t. VIII. p. 343.

était levé. Pour attirer plus facilement à eux, les pasteurs t paraissaient dans la mortification, ils s'ensoufraient de môme que font les bélistres et les gueux mendiants pour avoir plus facilement l'aumône, » et d'autre part ils avaient leurs émissaires dans toutes les rues. Les Mémoires de leurs conducteurs analysés par l'annaliste Perrin, nous apprennent que ceux-ci, forçaient, Parme au bras, les gens du peuple à aller au prêche à coups de bâton et de nerfs de bœufs, sans que personne osât empêcher ces violences f . Il ne fallut pas cependant renouveler bien des fois ces actes de haute tolérance et de tendre persuasion. Ces moyens arrivaient à « en refroidir quelques-uns; » mais la masse du peuple, qui n'est pas douée d'un grand esprit de discernement, entendant les ministres Vignaux, Crescent, Martin Tachard et Du Perrier, prononcer le nom du Christ, lire la Bible les mains jointes et genoux en terre, déclarer que les temples des catholiques sont des lieux consacrés à Baal, déclamer contre les institutions gênantes du catholicisme, promettre l'exemption des tailles et de la dime, se laissa prendre à ces grossières adresses, tout autant qu'a la crainte des mauvais traitements infligés à ceux qui persévéraient dans la foi de leurs pères.

14. Ces faciles conquêtes donnaient du courage et de la joie aux religionnaires. Accrus de tout ce que la population avait de plus vil, et comptant plus sur ce parti que sur les notables, ils étaient prêts à aller jusqu'au bout. Ce mois d'août n'était pas encore écoulé, lorsque, dit Perrin, c ce ramas de monde, suivi de la plus grande partie du peuple, et appuyé des plus qualifiés citoyens, voire conduits par eux sous les armes, s'emporta de telle sorte qu'il s'en prit jusques aux murailles des églises et maisons, tant des communautés séculières que régulières, et des plus zélés pour l'Église. Car, quoique les images déjà brisées et brûlées dans les églises de

1 Perrin, p. 850 : Cathaia-Goture, II, p. 40 ; Le Brel annoté, II, p. 14 .

Saint-Louis, de Saint-Jacques, des Augustins, des Cordeliers, de Saint-Michel, de Saint-Antoine, de Saint-Roch, de Saint- Barthélémy et de Notre-Dame du Vaguet, eussent donné occasion aux magistrats^ de la ville de faire connaître publiquement l'ordonnance du roi, pour arrêter cet escandale, néanmoins ils s'aigrirent davantage et se portèrent non-seulement à briser et faire brûler les images qui restaient des Jacobins, des Carmes, des nonnains du Moustier, du collège de Saint-Étienne et des maisons particulières, mais aussi à détruire et démolir les bâtiments après les avoir pillés et saccagés *. » Maîtres de l'intérieur, ils se ruèrent sur les principaux fiefs du voisinage. Ainsi Gasseras, Albefeuille, Le Fau, Léojac, Saint-Martial, Falguières, Saint-Pierre Campredon et Montalzat tombèrent en leur pouvoir. Les églises et biens ecclésiastiques de ces localités eurent à subir le même sort.

Le vandalisme révolutionnaire était complet. Tout cela s'était opéré par des jours les plus torrides, au son du tocsin. Les ministres, au milieu c d'étrangers de petite condition, sous la conduite principalement de Jean Pauleti, lieutenant du sénéchal, de partie des consuls avec leur chaperon, de Martin Tachard, ministre, et dHin certain Portus, advocat, avec sa robe et son bonnet carré en teste, la rondache d'une main et l'épée de l'autre 2, » étaient à l'œuvre, démolissant, frappant et rendant la justice, au mépris des lois du royaume. Toutes les églises de la ville, « la plupart, selon les chroniques, nonseulement des chefs-d'œuvre d'architecture, mais remplies d'ornements précieux, > gisaient sous les débris. Le couvent des Cordeliers fut transformé en prison ; quelques ecclésiastiques, enlevés la nuit dans leurs maisons, y furent conduits et si cruellement maltraités, qu'ils y moururent, sans que les magistrats, protestants eux-mêmes, ou saisis par la peur, osassent s'opposer à ces froides atrocités.

1 Histoire manuscrite, p. 357.

2 Id.,p. 358,359.

15. Maintenant qu'ils pourront se compter, ces braves se feront inquisiteurs. L'Inquisition protestante eut, en effet, ses journées dans notre ville, et voulut sans doute exercer des représailles qui ne laissassent rien à payer de celles qu'on reprochera si sévèrement et si injustement au catholicisme. Les pièces qui auraient permis d'instruire cette cause ont été habilement soustraites et détruites par les intéressés, alors qu'ils étaient au pouvoir l; mais les quelques mémoires qui sont parvenus jusqu'à nous en disent assez pour nous laisser comprendre les manœuvres et les actes des inquisiteurs. Ce n'était plus dans les rues qu'ils arrêtaient les passants pour les attirer ou conduire de vive force au prêche ou devant le ministre, pour leur faire prêter serment de fidélité à la nouvelle religion. Les émissaires pénétraient officiellement dans les maisons, les suivant quartier par quartier, faisant des prosélytes par l'argent, la ruse, la violence et la force. Ils voulaient c séparer la paille du bon grain. > Mais il se trouva aussi des catholiques intrépides qui tinrent à se compter. Jean Trusier, notaire, et Jean de Rigoulac, hôte (cabaretier) , habitant du faubourg de Fossat, s'en vont de porte en porte, le 21 octobre 1561, s'assurer de ceux « qui vouloient vivre selon l'Église romaine 2. » Le chiffre en était élevé pour le seul quartier de Villenouvelle, malgré les dire de M. Mary-Lafon3, puisque les prisons ne suffirent plus à renfermer les fervents catholiques, et qu'on en vint à les chasser de la ville. Leurs maisons furent alors pillées, leur fortune saisie, et ainsi les Réformés se trouvèrent maîtres de Montauban, qui dès ce jour fut appelé ville protestante. Depuis le 30 août, ils avaient fait intimer, de par autorité des

1 Nom aurons le môme (ail à signaler quand nous en serons à la période révolutionnaire : le* documents ont disparu, mais les traces existent. Les registres de la municipalité sont là pour attester le travail des ciseaux qui ont tranché dans le vif, et fait disparaître de nombreuses séries de pages.

5 Cf. Matériaux pour servir à P histoire de Montauban, mss. des Jacobins, f» 383.

• ■ Les consuls de la ville ne voyant sur la liste que quelques habitants du faubourg Nord, prirent possession des édifices religieux. » Op, cit., p. 3t.

H HISTOIRE DB l/ ÉGLISE DE MONTAI! BAN.

consuls, aux Jacobins et aux Cordelïers c de dire aucune messe, ni autre office dans leurs églises, les menaçant s'ils faisaient le contraire *. > Dix jours avant, c le prieur des Jacobins avait été dénoncé aux consuls, pour avoir été prêcher, le 19, à Saint- Porquier; de quoi il fut enquis, et le prieur ouï; mais il n'y eut point de décret 2. * Vers la même époque une pauvre femme, nommée Fenouil, fut fouettée publiquement parce que, disaiton, elle avait médit des ministres. Ceux-ci c estoient conduits dans toutes les églises et couvens par les consuls, » entre les mains desquels ils faisaient serment, et dont ils recevaient une espèce de mission avec leur part de butin 3. Grâce à la fermeté d'un chanoine, le chapitre cathédral fut mis à l'abri d'un coup de main et du pillage tentés par les calvinistes, ainsi que le relatent les registres des délibérations 4. Prêtres, moines et laïques étaient livrés à d'incessantes poursuites, à d'horribles persécutions. On battait les uns, dit Perrin. t refusant d'aller au prêche; on rasait leurs maisons, on les pillait; > et les ecclésiastiques fugitifs c trouvés en chemin ou par les champs, s'ils avaient de la constance étaient massacrés et mis en pièces, qu'on exposait après et très-cruellement en vente publique. C'est ce que Georges Bousquet témoigne, décrivant ces désordres5- »

16. Ce fut surtout contre les religieuses Clarisses que se déchaîna la brutalité des partisans de la Réforme, nous dit Le

' Matériaux pour servir à î histoire de Montauban, p. 383.

»Id.,Aftf.

' Le Bret, édition 1668, p. 48.

* Cet incident noua t été conservé par 4e détail suivant, inédit : • Vendredi XXIII octobre H. $ . LVI. Prévost, chanoyne, sera desponctué à cause que; a faict pour le chapitre en l'affère du desordre que ceux de la Eglise Refformôe ont menasse donner au Chapitre, et de ce qu'il a esté ponctué quatre ou cinq jours à quelque sien affère. — Monsieur l'Arcediacre segond, susdit, s'en ira parler à Mossieur le Seneschal, donner advis au cas que ayt désordre, à coque l'om les menasse de venir fère le desordre en l'Eglise de séans. Signé : Biromis, notaire. • {Registre de» délibérations du ehnpitre cathédral, de 15H à tftft, f» 250.)

» Histoire des troubles de Toulouse, ch. 2: Perrin. d'après les registre* des archives, p. 350.

TROISIÈME PKRIODK — MCQUBS U DES PRKS-MONTPBZàT (4556-89). 89

Bret. Après avoir pillé et brûlé leur couvent, ils exposèrent ces pauvres filles, demi-nues, aux risées et aux insultes de la populace. Quand on les crut assez intimidées par ces indignes traitements, on leur proposa l'apostasie et le mariage. Sur leur refus constant f, elles furent enfermées chez divers particuliers, d'où on les menait, tous les jours, chargées d'une hotte, revêtues de haillons, travailler aux fortifications ; elles ne recevaient pour toute nourriture qu'un peu de pain et d'eau. Vaincus par leur fermeté, les ministres les chassèrent enfin de la ville. L'évêque les reçut hors des portes et les conduisit à Montech, où les habitants leur assurèrent un asile.

C'est sous la rubrique de cette époque, que Bousquet, dans son Histoire des troubles de Toulouse, raconte un horrible attentat commis sur la personne du curé ou vicaire de Bressols, « duquel, dit-il, les calvinistes mirent les entrailles en vente, après l'avoir éventré 2. * Mais nos anciens mémoires se taisent sur ce fait. On y trouve seulement qu'ayant surpris (le jour de Noël, selon Perrin), cet ecclésiastique célébrant la messe, ils s'emparèrent de lui, et, sans le dépouiller de ses ornements, le placèrent sur un âne, le visage tourné vers la queue, et le conduisirent ainsi à Mont^uban, où, après l'avoir promené dans les rues, ils le battirent de verges et le mirent en prison 3. Le parlement de Toulouse, informé de cet excès, voulut y mettre un terme. Il fit instruire le procès des principaux auteurs, condamna à être pendus et roués en effigie dans la place du Salin, Jean Paulet, lieutenant principal; Jean Bernard, lieutenant particulier ; Aimeric Pégorier, premier consul ; Jean Le Masson et Vignaux, ministres; Amiel, greffier; Lanes, marchand; Bonencontre et Portus, avocats. Cet acte de haute justice ne produisit

* Perrin, p. 360, dit qu'une apostasia.

s « Le ministre Tachard, dit Perrin (p. 360) monta en chaire, le soir môme du jour où fut commis ce crime atroce, et en réprimanda fortement les exécuteurs. Cette inhumanité, ajoute-t-il, causa tant d'horreur & Beze, qu'il tasche de la couvrir dans son HUtoire. »

8 Selon le chanoine historien, ce prêtre avait l'hostie sacrée entre les mains, et elle fut foulée aux pieds par la populace mutinée.

30 HISTOIRE DB L'ÉGUSE DE MONTA U*ÀN.

aucun effet : les protestants continuèrent leurs coupables entreprises.

17. Presque en même temps on les voit jeter leur venin et exercer leurs ravages sur différents points du diocèse. Les alentours de Montauban sont les premiers et peut-être les plus maltraités. Peu de jours après leur apparition dans la ville épiscopale, les protestants s'établissaient à Nègrepelisse, où dès les premiers mois de Tannée 1561 ils étaient assez forts et assez nombreux pour procéder à l'élection d'un consistoire. Les prêches s'y multiplient, au mépris des lois. Le 10 août, maîtres de l'église, ils vont y entendre un ministre venu de Montauban, Gaspard de Faverge. Cinq jours après, le monument catholique était c repurgé des tableaux et statues qui les décoraient. * Alors aussi les images saintes sont brûlées à Sainte-Ruffine et autres villages voisins. Un diacre extraordinaire de Montauban, Jean Carvin, prêche la doctrine calviniste dans l'église d'Albias. Réalville, Cayrac, Caussade, Bioule sont pareillement et simultanément infestés de l'erreur et maltraités dans les choses et les personnes du culte catholique. Jean de Garlande endoctrine clandestinement t ceux de la ville et pays de Saint- Antonin, * tout en se dirigeant vers Villefranche. Le Fau, Saint-Nauphary, Belmontet, Courondes, Léojac, Saint- Martial, Villemade, Lagarde, Meauzac, Lavilledieu sont dévastés aussi bien au temporel qu'au spirituel. Plusieurs villes maîtresses, telles que Montech et Castelsarrasin ne se laissent pas entamer dès le début. Montpezat, au contraire, « fut dans l'infection, écrit Perrin1; on y faisait déjà (en 1561) des assemblées secrètes, et Jacques Desprès en fut dans l'étonnement. Mais, joignant son autorité et son zèle, il prévint heureusement ce malheur ; de sorte qu'à juste titre Montpezat le peut qualifier son père, et dire que s'il a le grand bien et l'avantage de voir

* Histoire manuscrite, p. 349-350. — On comprend que nous ne puissions et devions pas signaler les débuts du protestantisme pour chaque localité. Le coup-d'œil général que nous jetons suffira à suivre les progrès dans les principaux centres.

tous ses habitants dans la vraie religion, que c'est à sa prudence et à son soin qu'il le faut rapporter. * Du côté du toulousain et sur certains points du Quercy les hérétiques n'apparaîtront qu'à la longue : bien des paroisses auront la force de les repousser; d'autres seront totalement préservées de ce fléau.

18. Ici se place un fait auquel certains ont attribués trop d'importance, voulant en faire un titre de gloire pour notre ville, tandis que d'autres en grossissent la liste des crimes des, calvinistes. Ceux-ci en ont assez à se reprocher pour que nous n'allions pas injustement les charger d'accusations fausses ; d'autre part, on doit renoncer à mettre ce fleuron à la couronne de Mon tau ban, si fleuron il y a. Il s'agit de l'émission d'une monnaie républicaine, frappée dans nos murs par les calvinistes, dans la seconde moitié du XVIe siècle, avec cette légende lue de trois manières différentes : Moneda novetta de la république de Montalba, ou : Monela ecclesiœ Montalbanensis, et enfin : Moneta nova Repub. Montis-Albanensis. Par là, dit-on, la ville protestante marquait qu'elle voulait se gouverner en forme de république. Tous les auteurs, à quelque opinion qu'ils appartiennent, disent cette monnaie « aussi célèbre qu'introuvable j. » Théodore de Bèze, sur les renseignements que lui fournissait le chroniqueur-poète montalbanais Jean Fornier, crie à la calomnie 2. L'érudit archiviste, M. Devais3, est parvenu à découvrir des documents attestant qu'en 1628 un atelier monétaire était établi à Montauban, et dirigé par Du Valada, Du Jau et Bourguet, habitants de cette ville. Mais il n'en sortait pas de la fausse monnaie. Henry de Rohan, pair de France, chef et général

* Le Blanc, Traité historique des monnaie* de France; Duby, Traité des monnaies des barons, pairs..., villes et autres seigneurs de France; Cathala-Coture, Histoire du Querài t. B ; Du Mège, Archéologie mss. du département de Tarn-et-Garonne ; Courrier de Tarn" tt-Garonne; Béraud, Perrio, Le Bret, etc.

* « Le magistrat et tout le clergé de l'Église romaine chargement nommément (en 1561) ceux de lfoatauban (calomnie trop impudente) d'avoir fait battre de la monnoye dont l'inscription «toit: Moneta novaReipub. Montis-Albanensis. *fHist. des égl réfor., 1. 1, p. 79?.)

' Notice historique sur ta monnaie frappée à Montauban pendant les guerres de rrUçion, broch. in-8»: travail publié aussi par le Moniteur de l'archéologue, t. II, p. 364-377.

33 MIST01RB DE l/ KG LISE DK MONTAUBAN.

des églises réformées pour les provinces du Languedoc, Guyenne et autres, avait chargé lui-même nos concitoyens de cette émission, qui devait être faite c au coin de France et au tiltre, poidz et alloy observés dans les monnayes pour Sa Majesté *. > U n'y avait en cela rien d'illégal et de faux, et à cette époque il s'agissait seulement de suppléer à la rareté du numéraire occasionnée par le blocus de la ville. C'était une monnaie obsidionale, conforme en tous points à celle du royaume, et pour cela dite introuvable; les coins furent remis et les outils brisés bientôt après, à la suite de la paix signée par Richelieu, le 20 août 1629. Or, la situation de 1628, s'était déjà présentée dans le XVIe siècle. Un atelier monétaire, sous la direction de Durand de la Sarrète, fonctionnait « pour faire battre toutes espèces d'or et d'argent, et monnoye permises qui ont cours en ce Royaulme. > Ni alors, ni plus tard, ce ne fut une monnaie révolutionnaire. Henri de Navarre s'était vu refuser une quantité considérable de liards, frappés à son coin, mais de mauvais aloi ; la rareté et le besoin d'argent l'avaient forcé à prendre ce moyen « pour le bien de ladicte ville et tout le païs 2. » Toutefois, au lieu de faire remonter, comme la plupart de nos historiens, cet incident à l'année 1561 ou 1562, il faut le reporter an mois de juillet 1587. Antérieurement, le 14 décembre 1568, Antoine de Rapin, gouverneur de Montauban, avait été autorisé à faire battre monnaie sous les coin et armoiries du roi 3.

19. Nous voudrions pouvoir blanchir aussi facilement les calvinistes des méfaits et crimes plus atroces que nous avons encore à exposer. Depuis le mois d'octobre (1561) les consuls et les ministres s'étaient mis en possession des édifices religieux.

* Cf. le le xte môme de cette pièce importante qui a été communiquée par M. de Valada, maire de Réalville, descendant de la famille d'un des batteurs, dans la Notice de M. Devais; au Moniteur de tarchéologue, p. 374-375.

' Cf. Moniteur de Varchéohque, p. 371-371 ; voir ces documents dans la môme Notice,

• Cf. Rapin Thoyras. par Raoul de Cazenove, p. 50.

€ Tout signe extérieur de catholicisme avait disparu de la ville * ; » l'orage grondait du côté du Moustier, sur lequel ils n'avaient pu encore faire complètement main basse. La longueur du faubourg qui la séparait de la ville, sa forte assiette et aussi la vigilance des gardiens avaient préservé l'église cathédrale, c Tune des plus magnifiques du royaume. > Mais enfin son heure arriva. Le marteau et la torche à la main, les hérétiques se présentent à ses portes le 20 décembre, la pillent et y mettent le feu *. La belle tour qui servait de clocher échappa à l'incendie, et resta debout encore quelque temps. Elle fut entièrement détruite et ruinée deux ans plus tard, immédiatement après le départ des soldats de Saint-Salvy, qui s'y étaient établis. « Cette église, dit Le Bret 3, avoit trente à trentedeux cannes de long (189 pieds) sur douze de large (71 pieds). Elle estoit un peu plus à l'orient qu'au nord ; elle avoit trois portes, dont la plus grande, qui n'estoit pas la plus riche, estoit au fond de l'église vers le couchant d'hyver et ne s'ouvroit que rarement, à cause qu'elle estoit sur le rampant qui descend au ruisseau de Tescou. La seconde, qui alloit au cloistre estoit à la main droite d'une croisée, qui estoit entre le chœur et la nef. La troisième, qui estoit à la gauche, faisoit face sur la grande rue qui conduisent à la ville, et estoit d'autant plus magnifique, qu'outre que son comble estoit orné de deux hautes et larges tours qui servoient de clochers, ses deux costSz estoient enrichis de colonnes de marbre jaspé, dont la Reyne Catherine de Medicis, passant par Montauban en 1564, ayant eu la curiosité de voir les belles et pitoyables ruines de cette église, fit emporter

4 llary-Lafon, op. cit. y p. 31.

3 Déjà le 97 septembre le chapitre avait pris cette délibération: « Quiconque du corps du chapitre aura rien prins du laton, chandelliers et autres choses tjui ont été desfaictes par ceulx qui vîendrent os ter les imatges et idoles au temple, les rendra pour estre mis avec ce que on en a peu retirer, et Ton s'informera s'il y a aulcung aubri qu'on ail. » Registre des délibérations, an. 15M-1566. Archives départementales, série 0., 226.)

» Édition de 1668Ht. I. p. 90,. 9t. — Le plan de cette cathédrale est conservé aux Archives départementales.

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