DE LA SUPPRESSION DU DIOCÈSE A SA RÉÉRECTION
Sommaire. — 1. Coup-d'œil rétrospectif; les États de 1789. — 2. L'abbé de Gouttes et les biens du clergé. — 3. Circulaire aux catholiques de Montauban sur les mesures prises contre la religion. — 4. Délibération des Montalbanais. — 5. Adresse au roi pour le maintien de la religion catholique comme religion d'État. — 6. Autre adresse relative aux biens du clergé et aux ordres religieux. — 7. Adresses à l'Assemblée nationale sur les mômes sujets. — 8. Lettre du Chapitre au roi. — 9. Les troubles du 10 mai à Montauban. — 10. Furent-ils une nouvelle Saint- Barthélémy? — 11. Supprpssion du diocèse, dispersion de ses paroisses dans trois diocèses voisins. — 12. Nos évoques légitimes et les intrus. — 13. Mgr de Fontanes et le P. Sermet pour le diocèse de Toulouse. — 14. A Cahors Mgr de Nicolaï et l'intrus Danglars. — 15. Mgr de Bernis à Alby et le constitutionnel Gausserand. — 16. Le palais épiscopal vendu à la Municipalité. —
17. Préliminaires sur les faits schismatiques et odieux de la Révolution. —
18. Les biens de Tévéché et de Belleperche. — 19. Déclaration des biens du Chapitre et du Séminaire. — 20. Relevé de la situation financière de divers couvents. — 21. Paroisse, consorce et hôpital de Beaumont; Dieupentale et ses annexes. — 22. Aperçu général sur le pillage des églises. — 23. La vente des biens ecclésiastiques. — 24. Lecture de l'instrucUon de l'Assemblée dans l'église Saint- Jacques. — 25. Môme lecture à Villebourbon et Viilenouvelle. — 26. Un prêtre jureur à Montauban. — 27. Une émeute à la cathédrale. — 28. Jureurs et insermentés. — 29. Fidélité de nos prêtres; les vexations. — 30. Nomination et installation des curés intrus. — 31. Protestation des vrais évoques. — 32. Descente des cloches; les réclusions. — 33. Abolition du culte et suppression des religieux. — 34. Nouvelles pressions pour obtenir le serment. — 35. Proscriptions, émigrations, déportations; le martyrologe de notre clergé. —
fc HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE MONTàCBAN.
30. Admirable conduite de nos populations à l'égard de leurs prêtres. — 37. Souffrances des déportés; l'œuvre de réparation. — 38. Exécution du curé et de plusieurs paroissiens de Gaussade. — 39. Suppression des objets du culte, démolition des clochers. — 40. La fête de l'Être suprême. — 41. Fête nationale, anniversaire de ta Bastille. — 42. La Terreur; réouverture des églises. — 43. Fêtes publiques de la Noël. — 44. Synode diocésain du Lot. — 45. L'enseignement primaire et l'interdiction des écoles à Montauban. — 46. État du diocèse en 1799, d'après les rapports officiels. — 47. Concordat de 1801; réorganisation des diocèses. — 48. Difficultés de l'administration ; le Jubilé de 1804; nouvelle organisation.
i . Pour embrasser la période révolutionnaire qui doit faire la matière de ce chapitre, il faut remonter à quelques années en arrière. Attaché uniquement à la personne de Mgr de Breteuil, que nous avons suivi jusqu'au moment de son martyre, en 1794, nous avons volontairement négligé les incidents relatifs au diocèse, depuis le terrible coup de foudre de 1789, précurseur de la grande Révolution.
A cette date fatalement signalée par l'épouvantable crise financière, les hommes de la perspicacité de notre évêque pressentirent les événements qui allaient fondre sur la patrie. Le 1 6 mars de cette année néfaste, les députés des trois Etats de la province du Quercy, après avoir assisté, la veille, dans l'église cathédrale de Cahors, à la messe du Saint-Esprit, se rendirent à la chapelle des Cordeliers, lieu choisi pour la réunion générale. Conformément k la lettre royale du 24 février, l'assemblée se trouva composée des députés des six sénéchaussées de Cahors, Montaubau, Gourdon, Lauzerte, Figeac et Martel. Notre évêque et Mgr de Cahors, Louis-Marie de Nicolaï, étaient inscrits en tête de la liste du clergé, comprenant 316 curés, porteurs 4e 212 procurations données par des collègues ou des établissements religieux. Le grand sénéchal et gouverneur du Quercy, le marquis d'Adhémar de Lostanges, en sa qualité de président, exposa dans un discours très applaudi que le roi avait convoqué les Etats généraux pour rendre à la nation sa véritable grandeur. Sa Majesté, dit-il, voulait que les Français jouissent du droit de
consentir l'impôt et de réformer les abus dans toutes les parties de l'administration, droit impérissable et qui était presque oublié depuis près de deux siècles. — Le remède venait trop tard. — Néanmoins le clergé, la noblesse et le Tiers-Etat prêtèrent serment, promettant de bien et fidèlement procéder à la rédaction des plaintes et doléances, ainsi qu'à la nomination des députés aux Etats généraux. Le clergé, sous la présidence de Mgr de Breteuil, se réunit du 18 au 25 mars dans la chapelle du collège, et rédigea trois cahiers : le premier au nom des chapitres, prieurs et titulaires des bénéfices; le second au nom des curés; le troisième pour les chanoines réguliers. Le 26 eut lieu la réunion • générale, et les doléances partirent pour les Etats avec les douze députés du Quercy.
2. Réunie le 5 mai à Versailles, l'Assemblée ne put lutter contre le courant qui l'entraînait à l'abime. Elle devient Constituante par l'effet du Tiers, qui s'impose et apprend à la France que finalement la Révolution était maîtresse du roi. En onze mois (4 août 1789-2 juillet 1790) elle décrète la spoliation des biens d'église, la suppression des ordres religieux et la constitution civile du clergé, trois mesures persécutrices d'un odieux et d'une perfidie savamment déguisés. Tandis qu'avec la grande majorité de l'épiscopat représentée à l'Assemblée et unie à la Droite, notre évêque proteste par ses votes et par la parole contre ces résolutions bientôt passées à l'état de loi, un prêtre jadis implanté dans le diocèse faisait écho aux orateurs les plus avancés de la Gauche. C'était l'abbé de Gouttes, ancien vicaire à Montauban, qui nommé évêque" d'Autun en 1791 finit ses jours sur Féchafaud. Inspiré par le parti révolutionnaire qui avait fait envoyer à l'Assemblée plus de 240 simples curés choisis parmi les mécontents *, de Gouttes monta plusieurs fois à la tribune quand on débattit les questions relatives aux impôts et aux biens du clergé. 11 fit une longue dissertation
Le clergé ne fournissait que 290 députés.
6 flISTOIRB DE L EGLISE DE MONTAI) BAN,
pour prouver que l'intérêt du prêt d'argent ne fut jamais regardé comme usuraire ni prohibé. A l'appui de sa thèse, le célèbre abbé Maury démontra qu'il était avantageux a la religion autant qu'à la politique d'adopter cette doctrine. Le 13 octobre, notre compatriote appuyant les élans trop patriotiques de ceux qui réclamaient les biens ecclésiastiques pour alléger les impôts du peuple, déclara que les richesses sont plus nuisibles qu'avantageuses à l'Eglise; que « l'Etat avait le droit de prendre tout ce qui n'est pas nécessaire au culte et au soin des pauvres ; que la dotation des curés devait être plutôt en biens-fonds qu'en argent, afin que les pasteurs puissent être autorisés à favoriser l'agriculture et à en donner des leçons *. >
3. Si un de nos prêtres, imbu des fallacieuses théories de l'époque, prêtait ainsi la main à la Révolution, le chapitre cathédral et les catholiques de Montauban protestaient officiellement contre les mesures spoliatrices et subversives de l'Assemblée Constituante. A la vue des atteintes portées aux intérêts généraux de l'Eglise par la trop fameuse Constitution civile, et ému par les décrets [des 15 janvier et 7 juillet 1790 qui supprimaient notre siège épiscopal, un comité de catholiques adressa aux Montalbanais cette circulaire :
c Au milieu des convulsions et des orages qui dévoient être la suite nécessaire du passage subit de l'ordre ancien à un nouvel ordre de choses; au milieu des calamités et des troubles qui désolent la France, il reste une ressource bien puissante : la Religion est le seul remède qu'on puisse appliquer à ces grands maux.
c Déjà les citoyens des villes d'Alais, de Nîmes, de Toulouse, et de plusieurs autres, se sont réunis pour solliciter des prières publiques, et pour prévenir les intentions du Roi et de l'As-
* Cf. Journal national, an 1780, n. lt et suiv. — Bon nombre d'excellents évoques offrirent en pleine Assemblée de se dessaisir de leurs biens, et même de demander a l'Eglise le sacrifice de plusieurs de ses revenus, mais il y avait loin de cette offre à la doctrine preehôe par l'abbé Gouttes et par la, gauche de l'Assemblée.
semblée nationale, en les priant de couronner l'édifice que leurs travaux aussi glorieux que pénibles, viennent d'élever pour le bonheur de cet Empire, par un acte solennel qui en assure à jamais Péclat et la durée.
c II eût été glorieux sans doute pour la ville de Montauban de donner l'exemple aux catholiques françois ; mais il ne sera pas moins honorable pour elle d'être une des premières à suivre celui de ses voisins.
c Que ceux dont le zèle auroit pu se ralentir, jettent les yeux sur le spectacle imposant qu'offre la ville de Toulouse! Les citoyens accourent en foule dans les temples pour y fléchir, par leurs prières et leurs larmes, la colère du ciel. Aux sentiments de respect et d'admiration dont ils sont pénétrés pour nos augustes législateurs, ils joignent les accens de la religion, et ils font des vœux pour qu'ils jouissent en paix de la gloire et du bonheur dont ils sont si dignes.
c Hâtons-nous de partager leur religieuse sollicitude ; mêlons nos supplications et nos vœux à ceux de ces braves patriotes ; et que notre conduite dans cette circonstance a jamais mémo-' rable, prouve que les principes de notre religion sainte n'ont point été altérés par le poison des maximes erronées. Tous les citoyens catholiques sont en conséquence invités à se rendre, vendredi prochain, 23 du courant, k deux heures après-midy, dans l'église des RR. PP. Cordeliers.
c Pour se conformer aux décrets de l'Assemblée nationale, on nommera d'abord des commissaires qui iront annoncer l'assemblée à MM. les officiers municipaux. On délibérera ensuite une Adresse au Roi, et à l'Assemblée nationale pour solliciter : 1° Un décret qui assure à jamais l'unité de religion en France, et qui déclare que la religion catholique sera, comme par le passé, la seule religion de l'Etat; 2° Pour demander de nouveau, comme on l'a fait dans l'Adresse déjà envoyée à l'Assemblée nationale, la conservation à Montauban du siège épiscopal et de son chapitre; 3° La conservation des ordres religieux, dont les lumières
vu. *
et les vertus ont si grandement contribué à l'accroissement de la foi catholique dans cette ville ; 4° La conservation du collège, du séminaire et autres maisons d'institution, ainsi que de l'hôpital où les pauvres trouvent dans les temps malheureux un asyle et des secours; 5° À l'exemple des catholiques de Toulouse, on fera une Adresse à la municipalité, pour la prier de suspendre jusqu'à la réponse du Roi et de l'Assemblée nationale, la douloureuse visite qu'elle est chargée de faire dans les maisons religieuses.
t Enfin, comme le succès de nos prières, de nos vœux et de nos démarches dépend de la clémence divine, on priera MM. les vicaires-généraux d'ordonner des prières publiques auxquelles toutes les communautés et toutes les églises paroissiales seront invitées1. >
4. Cet appel, adressé le 21 avril, fut entendu. Au jour indiqué, le 23 du même mois, dans l'église des Cordeliers, « plusieurs milliers de catholiques, formant là très grande majorité des citoyens de Montauban, se trouvèrent réunis. * L'assemblée qui élut pour son président le comte d'Arcq, Philippe-Auguste de Sainte-Foi, délibéra : « 1° Qu'il sera demandé k MM. les vicaires-généraux d'ordonner des prières pour le succès des demandes que forment les citoyens auprès du Roi et de l'Assemblée nationale ; 2° Qu'il sera envoyé des Adresses au Roi et a l'Assemblée nationale pour demander que la religion catholique, apostolique et romaine soit déclarée la religion de l'Etat, et son culte public seul autorisé; 3° Que les religieux seront maintenus ; qu'il ne sera fait aucune réforme dans la hiérarchie ecclésiastique, que conformément aux lois de l'Eglise et de l'Etat ; et que dans tous les cas. il sera conservé dans tous les déparlements une portion suffisante de biens ecclésiastiques,
1 Reproduction intégrale de cet imprimé intitulé : Avis aux citoyens catholiques de Montauban, 4 pages in-8% de la Collection Foreilié* 11 a été signalé sous le n. 23 parmi les Ecrits relatif* aux troubles survenue à Montauban le 10 mai 1790, dans la savante étude de M. Forestiô sur ces tristes événements, p. 68. — Les vicaires-généraux étaient MM* Vwnècle et Corne : M. de La Loge avait suivi Mgr de Breteuil à Paris.
pour répondre du traitement fixé pour les ministres de la religion. > Le mardi 27 avril, t heure de trois de l'après-midi, la très grande majorité des citoyens de Montauban, continuant son assemblée du 23 dans l'église des RR. PP. Cordeliers, les commissaires ont rapporté que les prières avaient commencé la veille. * Lecture fut donnée des diverses Adresses votées dans la première réunion, et on délibéra de les expédier de suite à qui de droit, de les faire imprimer, d'en déposer une copie authentique chez M. Delteil, notaire à Montauban, et de faire apposer la signature de tous les citoyens présents et les noms de ceux qui ne sachant signer avaient assisté k la présente réunion 4.
5. Dans leur première Adresse au Roi les catholiques montalbanais plaidaient la cause de la religion en ces termes : c Sire, vous êtes le protecteur des droits de la Nation et de ses intérêts les plus chers et les plus sacrés. Le maintien de son culte fut une partie essentielle du serment qu'elle reçut de vous dans l'église de Rheims, lorsqu'à l'exemple de vos augustes prédécesseurs, vous mîtes, sous la garantie de l'Etre suprême, les promesses que vous fîtes aux Français... Depuis l'époque mémorable où les conquérans des Gaules, courbant leurs têtes sous le joug de la foi, posèrent d'une manière stable les fondemens du trône sur lequel vous êtes assis, un des devoirs les plus sacrés de leurs rois furent toujours la conservation d'une religion, à laquelle les Français crurent, avec justice, devoir leurs vertus et leur bonheur...
« Les représentans de la Nation ont cru devoir, dans leur sagesse, suspendre le décret qui l'aurait déclarée religion nationale ; ils ont mieux aimé ne pas délibérer, plutôt que de le faire avant d'avoir examiné tous les inconvéniens. Ils accueilleront
* Extrait et analyse de la Délibération prise par les catholiques de Montauban; recueil de 31 pages imprimé chez Vincent Teuliôres, en 1790, Collection Forestié. Pièce classée sous le n. 38 dans la bibliographie des Écrits relatifs aux troubles de 1790, citée ci-avant.— Vu Timportancc de ces diverses Adresses et les catastrophes qu'elles faisaient si bien pressentir, nous reproduisons presque m extenso le texte, au lieu d'en donner une simple analyse. couim<> nous le faisons d'ordinaire.
avec intérêt l'empressement et les sollicitudes des citoyens de Mon tau ban, pour une religion pour laquelle l'Assemblée nationale a témoigné la plus profonde vénération; ils applaniront les difficultés qui pourroient retarder un décret vivement désiré.
c Les catholiques ont vu sans peine paraître des édits et des décrets en faveur des non-catholiques. Ils ont vu sans peine abattre les barrières qui les éloignoient des emplois à raison de leur croyance ; ils ont applaudi k la résolution qu'a pris la patrie, de choisir dans toutes les religions ceux qu'elle jugeoit dignes de la servir.
t Mais au moment, Sire, où la patrie se plaît à combler de ses faveurs des enfans dont elle n'avoit que trop long-temps détourné ses regards, les catholiques seroient-ils les seuls qui auroient à se plaindre? Leur religion, qui depuis Clovis a été constamment celle de l'Etat, qui est celle de près de vingt-quatre millions de Français auxquels elle inspire le goût des vertus et tout ce qui peut faire de bons citoyens, cette religion divine... perdroit-elle ce glorieux titre de religion de l'Etat?
« Quels inconvéniens à manifester d'une manière légale une vérité de fait, dans un temps surtout où les catholiques donnent, par leur conduite, les preuves les plus convaincantes de l'esprit de douceur, de paix et de charité qui les anime, et qui est la base de leur religion.
c Non, Sire, ce n'est point l'intolérance de la religion catholique, de cette religion (qui ne respire que la paix et la charité) qui est à redouter ; c'est celle du vice qu'il faut craindre, c'est le fanatisme des passions... Ce sont les vices et les passions, qui se mêlant tumultueusement a une régénération nécessaire et bienfaisante, ont ravagé ce beau royaume, ont inspiré des atrocités et des barbaries, qui n'avoient point eu d'exemple parmi les nations policées, qui ont fait frémir l'Europe entière, et qui feront rougir les nations à venir, d'avoir eu des pères si coupables...
c Sire, les catholiques de Montauban, péuétrés d'effroi à la
vue des dangers qui semblent menacer la religion et l'Etat, supplient Votre Majesté de vouloir bien inviter l'Assemblée des représentans de la Nation à prendre, dans la plus sérieuse considération, tout ce qui peut conserver la religion catholique, et à rendre un décret qui, en l'avouant et la déclarant religion nationale, lui assure la protection la plus spéciale de la part de la Nation, et la stabilité et la prééminence qui sont dues à une religion qui, nous le répétons, est celle de presque tous les Français, et qui depuis tant de siècles éclaire de ses lumières un royaume dont les souverains mettent au nombre de leurs titres le plus glorieux, celui de très-chrétien et Fils aîné de l'Eglise 4. >
6. A cette Adresse était jointe celle qui concernait le maintien des ordres religieux et la propriété ecclésiastique, c* La religion, y était-il dit, et le culte public qu'elle prescrit s'identifient essentiellement; le culte suppose la religion, et la religion sans culte ne présente qu'une idée abstraite, qui ne peut se concilier avec le vœu de la nature, gravé dans le cœur de l'homme. Le culte public de la religion exige des ministres, et lorsque l'Etat, par des lois indirectes, éloigne les hommes du ministère consacré par le culte, il l'affoiblit, il tend à l'anéantir comme inutile ou nuisible.
« Tel est, Sirê, le tableau que semble présenter l'ensemble des décrets de l'Assemblée nationale concernant le clergé.
c La piété des fidelles avoit de tous les temps facilité le culte public en France, en dotant les églises; les ministres trouvoient dans le produit une subsistance certaine; les temples étoient décorés, les malheureux recevoient des secours. Comment des dotations aussi sacrées, comment des vues aussi saintes pourroient-elles être anéanties?
c Quelque système, Sire, que l'on embrasse sur la propriété ecclésiastique, il est certain que le culte public étoit assuré, parce que la subsistance des ministres étoit hypothéquée sur des
» Extrail de la brochure dont il est parlé dans la note précédente.
biens-fonds ; elle n'aura plus d'autre hypothèque que le trésor public. Ce trésor pourra-t-il donc inspirer une confiance équivalente à la certitude? Aussi est-il facile d'assigner le moment où la France n'aura plus des ministres des autels !
c Nos neveux, Sire, verront le déisme et l'athéisme partager les opinions... La majesté de la religion, le culte qu'elle prescrit, la nécessité de former des ministres qui se consacrent au service divin, se concilie si peu avec les décrets de l'Assemblée nationale, qu'il faut regarder l'anéantissement du culte comme peu éloigné. Déjà les pères de famille détournent leurs enfans d'entrer dans l'état ecclésiastique ; aussi les maisons destinées k ce genre d'éducation sont-elles abandonnées !
c Une répartition juste et sage des biens du clergé peut assurer à tous les ministres une rétribution convenable, et laisse encore au clergé la possibilité d'offrir des secours aux besoins de la Nation. Employez, Sire, votre puissante médiation auprès de l'Assemblée nationale, pour qu'elle décrète que le traitement des ministres nécessaire au culte soit hypothéqué sur des biens-fonds... Les évoques, les curés, les vicaires, les chanoines des cathédrales, les ecclésiastiques qui se consacrent à à l'éducation publique et à La chaire, sont utiles et même nécessaires. En restreindre le nombre ce serait ajouter à nos craintes et à nos alarmes; et nous supplions Votre Majesté d'observer que la ville de Montauban ne peut être privée de ses établissemens sans les plus grands dangers pour la religion... La suppression totale et subite des religieux en France ébranle la religion dans ses fondemens. La plupart des ministres exerçoient les fonctions du ministère avec zèle, et on les supprime; et quoique le mal ne se fasse pas encore sentir dans toute sa force, la religion en deuil les réclame, comme une veuve éplorée redemande son époux. Les institutions les plus saintes dégénèrent quelquefois. La religion et les lois de l'Etat sollicitèrent de tout temps la réforme et le retour aux premiers principes, et jamais la destruction. Que de moyens pour rendre les ordres
religieux aussi utiles à l'Etat qu'à l'Eglise ! Est-ce donc qu'en politique comme en morale, la réunion des hommes, qui se consacrent à faire respecter les lois de l'Etat, n'est pas infiniment précieuse?
c Le bonheur de vos peuples ne tient pas seulement à une bonne organisation, dans toutes les parties de l'administration ; les consolations de la religion sont le mobile le plus puissant pour les peuples... Et dans quel moment, Sire, la religion éprouve-t-elle une atteinte funeste? Lors d'une régénération promise, lorsqu'un monarque vertueux fait toute sorte de sacrifices à son peuple, lorsque l'anarchie met le comble aux malheurs de l'Etat, lorsque toutes les classes de citoyens souffrent, lorsque l'impôt direct est considérablement augmenté dans toutes les provinces ; c'est dans ce moment, Sire, où les consolations que donne la religion sont les plus nécessaires, que vos peuples sont généralement alarmés sur l'effet des décrets qui concernent la religion.
c Les catholiques de Montauban, Sire, très respectueux aux lois sanctionnées par Votre Majesté, mettent leur confiance dans un roi très-chrétien, le fils aîné de l'Eglise *. >
7. Avec non moins d'énergie, de patriotisme et de dévouement à la cause de l'Eglise, les Montalbanais adressèrent deux suppliques aux membres de l'Assemblée nationale, c Les catholiques de Montauban, écrivaient-ils dans la première, prennent la liberté de vous représenter qu'ils ont été pénétrés de la plus vive douleur, en apprenant qu'il avoit été décidé qu'il n'y avoit lieu à délibérer sur la proposition d'avouer la religion catholique seule religion de l'Etat. Il n'y a sans doute que des motifs bien importants qui aient pu déterminer les représentans de la Nation de s'abstenir de rendre un décret si% fortement désiré par tant de millions de citoyens. Pleins de confiance dans les lumières des Pères de la Patrie, nous attendons avec la
* Cf. de la brochure ci-avant signalée, p. 16-20.
VJI.
44 H1ST01BS DE L'ÉGLISE DK MONTA UBàN.
plus grande sollicitude l'époque heureuse où les difficultés qui pouvoient s'opposer à un pareil décret étant applanies, vous jugerez, Nosseigneurs, dans votre sagesse, convenable d'accorder à la religion catholique une distinction qui lui est due à tant de titres, et qui lui est essentiellement inhérente, puisque c'est celle de presque toute la Nation. Cette religion divine est depuis quatorze siècles celle de l'Etat; elle a dans tous les temps procuré les plus grands avantages à la France, même relativement à sa prospérité temporelle.
c Nosseigneurs, la prééminence que les Citoyens de Montauban demandent pour la foi catholique, ne tend point à atténuer les décrets qui ont été rendus en faveur des non-catholiques, et nous avons applaudi en voyant la Patrie les rendre susceptibles de ses bienfaits. Le décret que nous sollicitons en faveur de la foi catholique, est pour lui assurer cette protection spéciale, cette stabilité, cette prééminence qui est due à une religion qui peut être considérée comme celle de toute la Nation, eu égard au grand nombre de Français qui la professent... »
Relativement au traitement des prêtres et à la suppression des religieux, les Montalbanais soumirent leurs respectueuses observations à l'Assemblée dans une seconde Adresse, en ces termes : « Les décrets, concernant le clergé, menacent la religion d'une destruction prochaine. L'éducation des ministres des autels est longue, coûteuse et pénible ; les obligations que leur ministère leur impose, les sépare pour ainsi dire de la société; et si cet état ne leur présente pas la perspective d'un bien-être à l'abri des événemens, quels sont les pères de famille qui feront donner à leurs enfans une éducation relative au ministère des autels?... Le clergé, exproprié de ses biens, ne peut compter pour sa subsistance que sur le trésor public. Mais ce trésor méritera-t-il toujours la confiance qui s'altère dans les États les plus florissans?... La subsistance des ministres avoit des biens-fonds pour hypothèque, et c'est la seule qui soit a l'abri
des événemens ; la religion et le culte, qui en est inséparable, doivent avoir la base la plus solide possible; des législateurs sages et religieux ne doivent-ils pas craindre de l'ébranler?
t L'Assemblée nationale vient de créer des assignats; elle leur donne des biens-fonds pour hypothèque ; et portant son attention plus loin, elle leur accorde un intérêt considérable pour prime. L'Assemblée pense donc que se^ opérations ont besoin d'une solidarité qui ranime et conserve? la confiance. La promesse de faire payer au clergé un traitement par le trésor public, est bien éloignée d'avoir des bases aussi sûres... et dans le moment où vous accordez aux créanciers de l'État une solidarité que vous jugez nécessaire, pourriez-vous l'enlever au culte public d'une religion reconnue depuis quatorze siècles comme la seule religion de l'État?... La morale et la politique se réunissent pour demander la conservation du clergé, et que son traitement soit hypothéqué sur des biens-fonds...
« Le sort des religieux n'intéresse pas moins le culte public; ils suppléent la pénurie des ecclésiastiques qui se fait sentir depuis longtemps... Les couvens de femmes sont un asyle pour la vertu et pour la piété; c'est une ressource précieuse pour l'éducation des personnes de leur sexe... Le peuple ne connoît que le Dieu qu'il adore et le pain qui le nourrit ; l'un est aussi nécessaire que l'autre; les malheurs qui l'accablent s'accumulent sur sa tête, et dans le moment où l'impôt direct s'accroît dans une progression étonnante, il voit saper dans ses fondcmens la religion qui peut seule le consoler1. »
8. Pour corroborer les démarches faites par les laïques, le chapitre cathédral, réuni en assemblée sous la présidence de son doyen, Dupin de Saint-André, délibéra d'adresser une supplique au roi et c d'adhérer aux réclamations de la plupart des corps ecclésiastiques du royaume, et notamment à celle de
* Ces deux extraits font partie de la brochure relatée ci-avant: cf. de cet imprimé,
l'Église de Paris, à qui il sera envoyé une copie particulière de la présente délibération et de la lettre au Roi, avec prière de vouloir bien compter l'Église de Montauban au nombre de celles dont elle a reçu l'adhésion et exprimé le vœu. > Pareille copie devait être aussi transmise à Monseigneur l'Évêque. Cette lettre, signée par les « dignitaires, chanoines, chapitre et bénéficiers de l'église cathédrale de Montauban, » fut rédigée et expédiée le 10 mai 1790.* Elle était ainsi conçue : « Sire, Le Chapitre de votre église cathédrale de Montauban ose déposer dans le sein de Votre Majesté, les alarmes qu'il partage avec tous les sujets catholiques de votre Empire, et les justes réclamations dont le plus saint des devoirs lui fait la loi.
c Quand la Nation en deuil frémit aux dangers qui menacent la religion de nos pères, quand votre peuple, Sire, étonné des atteintes qu'on porte à la foi, vient en foule dans nos temples implorer le secours du ciel, pour le maintien de cette religion divine ; quand vos fidelles sujets, Sire, vous nomment de concert le défenseur et le protecteur du sanctuaire, serionsnous les derniers à élever nos voix, à intéresser votre piété aux disgrâces qui semblent nous être préparées? Non, Sire, les ministres d'une religion qui vous est chère à tant de titres, ne craignent point de vous appeler leur consolateur et leur appui.
c Une respectueuse confiance dans les travaux de nos représentai a pu quelque temps susprendre les mouvemens de notre zèle. Dépositaire de nos sentimens, organes de nos volontés, les membres de l'Assemblée nationale nous promirent, sous la foi du serment, de protéger celle de nos pères, de respecter ses droits, de consacrer ses antyjues prérogatives ; et nos autels furent les témoins et les garans de leurs promesses ; aujourd'hui, Sire, que par la plus étonnante fatalité nos espérances sont déçues, aujourd'hui que par des motifs bien difficiles à concevoir, on semble craindre d'accorder à une religion respectée dans les Gaules, avant même l'établissement de la monarchie, une prérogative dont le titre se perd dans la nuit des
temps; nous osons, Sire, recourir a votre justice; nous osons intéresser votre puissance et les engagemens que vous prîtes avec le Dieu qui vous a fait régner, à la cause de ce Dieu dont on ébranle les autels, a celle du culte le plus digne de notre piété, à celle d'un peuple religieux et tremblant pour la foi, à celle de votre propre gloire.
c Quelle religion, Sire, mérita mieux que celle de vos fidelles sujets, un culte exclusif et constant? Par elle victorieux des ennemis de l'empire, Clovis assura les fondemens d'un trône dont l'Europe admira, tant de fois l'éclat et redouta la puissance. C'est elle qu'immortalisa les triomphes de Charlemagne, de Philippe-Auguste, de saint Louis et de Louis XIV, et ses maximes ont fait d'une Nation barbare et guerrière le peuple le plus religieux, le plus doux et le plus fidelle à ses rois. N'est-il pas à craindre, en affaiblissant les liens qui nous attachent à la foi, d'étouffer le germe de tant de biens?
t Nous vous en conjurons, Sire, au nom du Dieu dont nous sommes les ministres, et dont vous êtes l'image sur la terre, nous vous en conjurons, prenez la défense de cette religion si chère à votre peuple, si respectée par vos augustes aïeux, et dans laquelle les prêtres de l'Église doivent aujourd'hui mettre toute leur confiance ; qu'après avoir pesé dans leur sagesse les puissans motifs qui nous animent, les représentans de la Nation, déterminés par ces motifs et l'intérêt précieux que le Fils aine de l'Église prend au maintien d'une religion qui fut depuis tant de siècles celle des Français, consacrent à jamais l'exercice dont elle ne sauroit avouer le partage, lui rendent son premier éclat, et assurent ses droits, qu'ils ne redoutent point de porter atteinte, par une déclaration aussi juste, aux loix nouvelles ! qu'ils méditent pour le bonheur de l'empire.
c C'est, nous osons l'assurer, d'une démarche aussi conforme aux vœux de ses fidelles sujets, Sire, que dépend le ; bonheur et la gloire de l'État. Une expérience de quatorze siècles
[ est la gloire de cette vérité. La religion des Français rendit