JEAN VI
LOUIS- ANNE - M AGDELAINE
LEFEBVRB DE OHBVERTTS
Sommaire. 1. Annonce du débarquement de révoque et du naufrage auquel il échappa. — 2. Famille, naissance et premières études de Cheverus. — 3. Ses études théologiques; ordination et ministère. — 4. Son exil; apostolat et épiscopat de Boston. — 5. De Cheverus forcé de quitter Boston est nommé à notre Église. — 6. Refus de l'évoque nommé. — 7. Impérieuse nécessité que fait valoir le roi. — 8. Les adieux à Boston. — 9. Instances du pape pour rendre l'évoque à l'Église d'Amérique ; réponse de Cheverus. — 10. Préconisation du nouvel évoque ; sa réintégration dans ses7 droits de Français. — 11. Prise de possession du siège par le procureur fondé. — 12. Voyage de l'évéque, sa réception à l'entrée de notre ville. — 13. Cérémonie d'installation religieuse. — 14. Réceptions officielles et premières visites de l'évoque. — 15. Ses premières prédications. — 16. Réorganisation du chapitre cathédral. — 17. Le nouveau Grand Séminaire. .— 18. Séances au Séminaire et au Collège ; maladie et mort de Louis XVIII.
— 19. Service et oraison funèbres. — 20. Conversion d'un mahometan ; premières visites pastorales. — 21. Autres cérémonies et tournées de confirmation. — 22. L'évoque catéchiste de la cathédrale. — 23. Ses prédications. — 24. Mandement sur le jeûne; appel pour le Séminaire. — 25. Premières ordinations; le sacre de Charles X. — 26. La Fête-Dieu; une catastrophe à Lauzerte. — 27. Terrible inondation ; la charité de l'évêque.
— 28. Le grand Jubilé. — 29. Quelques traits de vertus du prélat. — 30. Sa nomination au siège de Bordeaux ; sa mort ; ses armes.
1. Le 14 novembre 1823 les feuilles publiques apportèrent cette nouvelle: t Des lettres qui paraissent dignes de foi annoncent le débarquement au Havre-de-Grâce de M. de Cheveruz, évêque nommé de Montauban. Elles ajoutent qu'au moment
d'arriver en France, ce prélat a failli nous être ravi par l'effet d'une tempête qui s'est déclarée près de la côte, et au danger de laquelle son bâtiment ne s'est soustrait que par un de ces événemens qui tiennent du prodige1. » Sept jours plus tard le même journal donnait ces détails d'après le Drapeau blanc : « M. de Cheveruz, accompagné d'un ecclésiastique français, M- Morainville, s'était embarqué à New-Yorck, sur le navire Paris, qui mit à la voile le 1er octobre et se dirigea vers le Havre; mais, le 31 octobre au soir, après avoir couru mille dangers, fe bâtiment échoua sur un rocher situé sur les confins de la paroisse d'Anderville. Tous les passagers débarquèrent sans accident et se dirigèrent vers Anderville, où le curé s'empressa d'accueillir le prélat et le missionnaire, et de leur offrir l'hospitalité. M. l'Évêque passa deux jours chez le pasteur. Tout le clergé des environs d'Anderville est venu lui rendre ses respects. M- l'Évêque de Montauban a laissé dans toute cette contrée, malgré la brièveté de son séjour, le souvenir des plus touchantes vertus. A Cherbourg il a adressé une lettre de remerciement au clergé du canton de Beaumont, et s'est mis en route pour Paris *. »
« Journal de Tarn-et-Oaronne, année 1823, u° 92, samedi 15 novembre.
» Journal de Tarn-et-Garonne, n° du 22 novembre. — Pour compléter cette sèche annonce du journal, voici un abrégé de l'épisode, tel qu'il est raconté par M. Hamon dans la Vie de L'illustre cardinal. Au fort de la tempête qui éclata alors que le navire entrait dans la Manche, le capitaine voyant toutes ses manœuvres inutiles, «vient avertir du danger Tévéque de Boston, comme rame la plus forte et la plus propre à ranimer le courage des passagers. . . Dans son désespoir il se décide à tenter le périlleux passage et à se jeter à la côte a tout hasard. . . 11 en fait part à Tévéque : celui-ci avertit les passagers de se tenir prêts à tout événement, donne l'absolution aux catholiques... Cependant le bâtiment s'avance, un craquemeut affreux se fait entendre, le rocher avait entr'ouvert les flancs du navire, qui faisait eau de toutes parts; mais heureusement le passage était franchi... Le [capitaine, revenu de son effroi, se jette, en fondant en larmes, au cou de Tévéque : « Monseigneur, lui dit-il, vos prières nous ont sauvés; nous vous devons tous la vie. L'évoque aussitôt rassure tous les passagers, les recueille dans ses bras, les porto au rivage, et rien de fâcheux n'arrive à personne: chose d'autant plus remarquable, que de tous les navires assaillis au même endroit par la tempôto, celui où était Tévéque de Boston fut le seul sauvé; tous les autres périrent corps et biens. » Aussi Mgr de Cheverus écrivait à sa famille le 3 novembre de cette année . « Le bon Dieu nous a sauvés d'une manière miraculeuse. > (Cf. Vie, troisième édition vp. 170-173.)
2. Jean-Louis-Anne-Magdelaine Lefebvre de Cheverus avait alors cinquante-quatre ans; depuis 1810 il occupait le siège de Boston, dont il fut le fondateur et premier titulaire. Il était né à Mayenne, capitale du Bas-Maine, le 28 janvier 1768. Son père, Jean-Marie-Vincent, exerçait le pouvoir judiciaire en cette ville et dans toute la duché-pairie, sous le titre de juge-général civil ; de son union avec Anne-Charlotte Lemarchand des Noyers, étaient nés trois enfants: notre évêque et deux filles, devenues femmes d'éminente sainteté, M010 George et Mm* Jarriel. Un de ses oncles paternel, Louis-René, était curé de la principale paroisse de Mayenne ; un second y tenait le pouvoir civil, comme maire. Sa grande piété, jointe à une précoce intelligence, qui durant ses premières études le mettait à la tête de tous ses condisciples, valut au jeune Jean-Louis de recevoir la tonsure à l'âge de treize ans, un an après sa première communion. Elle lui fut imposée dans l'église du Calvaire de Mayenne, par Mgr de Hercé, évoque de Dol. Pour favoriser ses heureuses dispositions, son propre évêque, Mgr de Gonssans, obtint au brillant élève une bourse au collège Louis-le-Grand '; de son côté, un ami de la famille, le fameux avocat Gerbier, le Gt nommer, par celui qui devint Louis XVIII, prieur de Torbechet, près Mayenne, avec le titre d'aumônier extraordinaire de Monsieur. Après ses études littéraires, couronnées de brillants succès, notre clerc concourut pour une des places vacantes au séminaire de Saint-Magloire ; il remporta la première. Là il se lia intimement avec un de ses condisciples, qui plus tard devait être présenté, comme lui, pour notre chaire épiscopale, l'abbé de Mac-Carthy. Irlandais d'origine, Mac-Carthy lui proposait avec insistance, mais vainement, de lui apprendre la langue anglaise. Absorbé par les sciences ecclésiastiques, notre séminariste ne voyait dans les propositions de son ami qu'un objet d'études superflu et une vaine curiosité ; il était loin alors de se douter
« L'évoque du Mans répétait souvent cette parole, en constatant les progrès de son protégé : « Mon petit abbé de Cheverus sera un jour le premier sujet de mon diocèse. •
que cette langue lui serait nécessaire pour son apostolat.
3. Au mois d'octobre 1790 l'abbé de Cheverus était promu au diaconat, lorsque l'évêque du Mans, voyant s'amonceler l'orage qui allait fondre sur l'Église de France, fit venir de Rome, à son insu, une dispense d'âge, et lui conféra le sacerdoce le 18 décembre; ce fut le dernière ordination publique qui se fit à Paris avant la Révolution. L'abbé Jean-Louis n'avait pas encore atteint sa vingt-troisième année. Son oncle, curé de Mayenne, alors paralytique, s'empressa de le demander comme vicaire. Mgr Gonssans accéda à ce légitime désir;, mais, voulant prouver qu'il le trouvait digne d'un poste plus élevé, il le nomma en même temps chanoine de sa cathédrale. Les mauvais jours étant arrivés, le vicaire dut quitter le presbytère pour faire place au curé intrus. Son zèle ne se ralentit pas, et nanti des pouvoirs les plus étendus, pouvoirs qui allaient jusqu'à consacrer des pierres d'autel, de Cheverus se multiplia pour rendre les services religieux tant aux prêtres qu'aux fidèles. Nommé à la cure de Mayenne sur le commencement de janvier 1792, il se vit menacé, lui et sa famille, des plus grands malheurs s'il ne quittait pas le pays dans le plus bref délai. Devant les injonctions et les menaces du club révolutionnaire, qui voyait en ce prêtre le plus terrible adversaire de ses iniques projets, il fallut bien s'exécuter. L'abbé de Cheverus se cacha pendant quelques jours, fut saisi et interné dans l'ancien couvent des Cordeliers de Dol. Étant parvenu à s'évader, il conçut le dessein de passer en Angleterre, pour y attendre la fin de l'orgie révolutionnaire.
4. Sous des habits laïques et muni d'un passeport de marchand, notre abbé arriva à Paris le 25 juin. Les massacres éclatent ; il y échappe comme par miracle. Profitant des lois qui autorisaient la déportation sur demande directe de passeport pour l'étranger, il se mit en mesure d'obtenir les pièces exigées, et le 11 septembre 1792 il arrivait à Calais et prenait la route de l'Angleterre. A l'appel de l'abbé Matignon, un de ses
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anciens maîtres de la Sorbonne, qui lui montrait la splendide mission à réaliser au milieu des tribus sauvages de la Nouvelle* Angleterre, le cœur apostolique de Cheverus ne sut pas résister. Le 3 octobre 1796 il arrivait dans la capitale de cette partie des États-Unis4. Après douze ans d'un apostolat qui produisit les fruits les plus merveilleux, l'archevêque de Baltimore le proposa pour l'évêché que le Souverain-Pontife voulait ériger à Boston. Nommé le 8 avril 1808, il reçut la consécration épiscopale et prit possession de son siège en 1810, comme nous l'avons déjà dit. Les courses, apostoliques eurent bientôt altéré sa santé, et les médecins lui déclarèrent que le seul moyen de sauver sa vie était de passer sous un ciel plus doux. ^Malgré cet avis, l'intrépide évoque continua ce ministère, qu'il dut cependant abandonner après treize ans. Sentant en effet la gravité de son mal, et l'impossibilité dans laquelle il se trouvait de Tépondre aux nécessités de laf mission, il résolut d'aller finir ses jours au sein de sa famille.
5. Depuis trois ans le saint évêque laissait dormir au fond de son âme cette pensée, lorsqu'il reçut, au commencement de 1823, une lettre du prince de Croy, grand aumônier de France, lui annonçant sa nomination à l'évêché de Montauban. Notre ambassadeur aux États-Unis, M. Hyde de Neuville, ayant vu dépérir cette existence, avait entretenu Louis XVIII des mérites du remarquable prélat, et des avantages que la France aurait à le posséder. Sur le champ, le roi le nomma à notre Église, et chargea le grand aumônier de lui notifier cette ordonnance. Sa lettre était des plus pressantes. « J'ai tous les motifs de croire, disait-il, que la divine Providence à dicté ces dispositions pour
» Notre but étant de faire connaître Mgr de Cheverus comme évoque de Montauban, nous n'avons qu'à signaler sommairement les principaux Cuits de cette grande vie jusqu'au jour où il arriva parmi nous. On en trouvera les détails circonstanciés dans l'ouvrage déjà cité. A ce sujet, nous observerons que la Vie qui parut sous le nom de M. Huen-Dubourg était l'œuvre de M. l'abbé Hamon. L'auteur avertit dans sa prérace qu'il avait demandé confidentiellement à son oncle, M. Huen, de vouloir bien signer ce livre ; mais comme plus tard le secret avait été divulgué, il accepta « de lever le voile trop transparent de l'anonyme. >
vin.
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sa gloire et le bien de l'Église. Sa Majesté, comptant sur votre empressement à répondre a la hante confiance qu'elle a en votre piété, votre zèle et votre dévouement à sa personne, verrait avec satisfaction que votre départ pour le continent eût lieu immédiatement. » Le prince de Groy le pressait lui-même avec instance de partir sans retard, ajoutant que le nonce se chargerait de régulariser sa démission de Pévêché de Boston, et procéderait aux informations canoniques pour son nouveau siège.
6. À cette nouvelle si inattendue M. de Cheverus fondit en larmes. Se sentant incapable de prendre seul une résolution, il consulta l'archevêque de Baltimore et le supérieur des Sulpiciens de Montréal. Leur avis fut qu'il devait rester; c'en fut assez, et aussitôt il écrivit au grand aumônier pour lui exprimer, avec sa reconnaissance, les raisons de son refus. Il ajoutait: c Si Sa Majesté me permet, comme je l'en conjure, de rester ici plus longtemps, cet établissement s'affermira, mon troupeau et tous les habitants de Boston béniront le nom du roi de France. Ils voient tous les jours chez moi son portrait a côté de son frère martyr, et 11s veulent lui devoir la prolongation de mon séjour ici. Us savent que les rois de France ont toujours été disposés à favoriser les missions, comme le dit si bien le chapitre IX du quatrième livre du Génie du Christianisme, que je leur ai traduit et lu en chaire. Oserais-je espérer que Sa Majesté me pardonnera de faire ce que je crois, devant Dieu, être mon devoir? » Ses diocésains, qui apprirent en même temps et la proposition et le refus, joignirent, soutenus qu'ils étaient par pins de deux cents protestants, leurs instances et leurs réclamations, c Nous nous réjouissons, disaient-ils dans leur lettre, que le très grand mérite de Mgr de Cheverus soit apprécié par son Souverain, et que ses vertus mises au grand jour lui aient mérité sa nomination au siège de Montauban...; nous le regardons comme une bénédiction et un trésor pour notre société, mais nous ne pouvons supporter l'idée de nous en séparer; et sans être injustes envers les autres, nous pouvons
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affirmer que si on nous le retire, il ne pourra jamais être remplacé. > En faisant tenir ces lettres à l'ambassadeur, l'évêque lui écrivait : « J'ai le cœur déchiré ; mais je me vois obligé, pour le bien de la religion, et même pour l'honneur du nom français, de ne pas abandonner mon poste. Si vous aviez été témoin des combats que j'ai éprouvés, si vous connaissiez exactement ma situation et celle de mon diocèse, vous me pardonneriez mon refus, j'en suis sûr: j'ai exposé dans ma lettre au grand aumônier les raisons qui le motivent : je serai malheureux jusqu'à ce que j'apprenne qu'elles ont été trouvées suffisantes1. »
7. Le roi n'accepta point le refus, et chargea son grand aumônier d'insister avec force pour un prompt retour en France. Celui-ci écrivit donc aussitôt une nouvelle lettre à M. de Cheverus, dans laquelle il faisait valoir : 1° la volonté expresse du roi, qui l'appelait une seconde fois à venir au plus tôt prendre l'administration du diocèse de Montauban ; 2° les raisons de santé, qui lui avaient autrefois inspiré le projet de repasser en France, et « je suis informé, lui disait-il, que ces raisons sont toujours les mêmes ; * S0 les motifs puisés dans la situation présente du clergé de France. « Étant si loin de nous, ajoutait l'aumônier, vous n'avez pas sans doute une idée exacte de cette situation, de l'affaiblissement de nos ressources après de si longues épreuves, de la pénurie de sujets propres aux places supérieures. Aussi j'ai regardé votre retour comme une faveur de la Providence, et un allégement qu'elle daignait me faire au milieu de toutes mes sollicitudes. » Il finissait par dire l'affliction profonde qu'avait causée son refus, le déplaisir que ressentirait le roi si son attente était trompée, et les desseins d'en haut qu'il devait reconnaître dans ce concours de circonstances; d'où il concluait, en le pressant, de hâter son départ. Cette lettre,
* Voirie texte intégral dans \e Journal de Tarn-et-Garonne, n° du 13 mars 1824; item dans la Gazette du Commerce de Boeton, et des extraits dans la f?$, p« 142, 166.
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poursuit son historien, arriva à M. de Cheverus à on moment où les médecins venaient de lui déclarer qu'il était impossible que sa santé supportât un second hiver sous le ciel rigoureux de Boston. Cette coïncidence lui parut une indication suffisante de Tordre de la Providence : il se décida à partir. Aussi, comme si te jour de son départ eût été pour lui un jour de mort, il voulut auparavant, selon ses expressions, c exécuter son testament. > Il donna au diocèse l'église, la maison épiscopale et le eouvent des Ursulines, dont il avait la propriété ; il laissa aux évêques, ses successeurs, sa bibliothèque, composée des meilleurs ouvrages, et qui était l'objet auquel il tenait le plus ; enfin, il distribua le reste de ce qui lui appartenait à ses ecclésiastiques, à ses amis, aux indigents; et comme il était venu pauvre à Boston, il voulut en repartir pauvre, sans autre bien que la môme malle qu'il y avait apportée vingt-sept ans auparavant. Il voulait même y laisser son calice, ses burettes et sa croix, et il ne se décida à les emporter que sur la remarque qu'on lui fit qu'ils étaient de famille {.
8. En le voyant se dépouiller ainsi, les habitants de Boston furent touchés jusqu'aux larmes, et plusieurs allèrent jusqu'à lui porter leur fortune ou leurs économies; le charitable évéque refusa tout avec la plus cordiale effusion. De toutes parts lui arrivaient des regrets, des adieux, des témoignages d'intérêt, qui étaient pour son cœur comme autant de nouvelles blessures. Par ses principaux notables, la ville épiscopale lui envoya une adresse des plus touchantes, qui redisait tout ce que le diocèse éploré ressentait de douleur et de tristesse en le voyant quitter ces rivages, qui depuis près de trente ans étaient si fiers de le posséder. L'évéque leur répondit: c Mes chers enfans en J.-C. Votre affectueuse adresse m'a été remise, elle est mouillée de mes larmes. Vous savez tous, j'espère, combien il m'en coûte de vous quitter, et avec quel empressement j'ai
« Cf. Vie déjà citée, p. 155 elsuiv,
refusé au mois de mai dernier, le siège que je dois maintenant accepter. Cette détermination m'étant commandée par la nécessité, il nous convient aux uns et aux autres de nous soumettre. Vous vous exprimez avec trop de reconnaissance sur les faibles services que je vous ai rendus. Je puis seulement dire qu'ils m'ont été inspirés par un cœur sincèrement et entièrement dévoué à votre bonheur spirituel et temporel. C'est pour ainsi dire a l'école du bienheureux Matignon que j'ai appris a vous aimer et à vous être utile. Souvenez-vous toujours de lui, comme du fondateur de cette Église. J'espérais que mes restes mortels seraient déposés auprès des siens, et vous ne pourrez jamais m'honorer davantage et m'être plus agréable, qu'en unissant nos deux noms dans vos bénédictions et votre souvenir. Vous vivrez dans mon cœur et dans ma mémoire jusqu'à mon dernier soupir. Sans cesse je m'occuperai de mon bien-aimé troupeau de Boston, avec une sollicitude toute paternelle, et je serais heureux si je puis encore lui rendre quelque service. Mes enfans bien-aimés, je vous presse tous sur mon sein paternel *. » Le 1er octobre il mettait à la voile, laissant sur ce rivage toute une population désolée et éclatant en sanglots.
9. Cherbourg, Paris, Mayenne reçurent Mgr de Cheverus avec un enthousiasme indescriptible. Partout on voulait le posséder, l'entendre. Pendant plusieurs mois il se fit le prédicateur des cathédrales, des hôpitaux, des séminaires, des communautés religieuses et des pensions. Exerçant un véritable apostolat de missionnaire dans sa paroisse natale, il espérait y être oublié par le roi et par le pape, lorsque, presque au même moment, arrivèrent de Rome et de Paris des courriers qui le jetèrent dans les plus pénibles incertitudes. D'un côté le grand aumônier lui mandait de venir à la Cour prendre immédiatement les ordres de Sa Majesté ; d'autre part le Souverain- Pontife l'informait qu'il sollicitait une autre nomination pour
* Datée de Boston, 16 septembre 1823. Cf. Journal, o* du 13 mars.
le siège de Montauban. « Quand je pense, lui écrivait le pape, de quel avantage pour l'Église d'Amérique a été jusqu'à présent votre épiscopat, quelle grâce l'Esprit-Saint vous a donnée, nonseulement pour établir solidement la foi catholique dans le diocèse de Boston et lui gagner de nouveaux enfants, mais encore pour servir l'Église d'Amérique dans les autres diocèses des États-Unis et conquérir l'estime des hérétiques eux-mêmes, je ne puis vous dissimuler que je crains beaucoup que votre translation ne soit un immense malheur pour l'Église d'Amérique K » De Gheverus, en enfant docile du Saint-Siège, voulait obéir ; mais que de difficultés pour revenir sur une démarche aussi avancée. Il écrivit donc respectueusement qu'il ne pouvait plus retourner en Amérique, sa santé ne lui permettant plus de supporter ni les travaux d'une mission si pénible, ni l'âpreté d'un climat si rigoureux. Humblement il ajoutait qu'il ne possédait plus rien à Boston, ni en France, et que les moyens temporels lui manquaient entièrement, même pour le trajet. En conséquence il suppliait Sa Sainteté, non pas de le nommer à Montauban, ce qu'il n'avait jamais désiré, mais d'accepter sa démission du siège de Boston, et de le laisser terminer au sein de sa famille, une existence qu'il croyait prochainement menacée; ou, si elle y répugnait, de lui donner pour coadjuteur un ecclésiastique qu'il désignait, ajoutant que Sa Sainteté mieux informée par l'expérience d'une administration provisoire, pouvait prononcer plus tard sur la nécessité de son retour, et qu'elle le trouverait toujours prêt à obéir en enfant docile. La cour de France joignit ses instances à ces représentations, et le pape n'insista plus.
10. Dans le consistoire du 3 mai 1824, Mgr de Cheverus fut définitivement préconisé évêque de Montauban. Bientôt les bulles furent reçues à Paris, et les journaux annoncèrent l'arrivée du prélat pour les premiers jours de la seconde quinzaine de juin.
* Cf. le texte môme dans ta Viet p. 182, 183.
Ordre fut donné de préparer des appartements dans l'hôtel de la Préfecture pour loger l'évêque, en attendant que le palais épiscopal fût mie en état; ce qui dura jusqu'au 20 septembre 4 825. Pendant ces préparatifs surgit une bien étrange difficulté. Au reçu des bulles, le Conseil d'État fit valoir qu'ayant été naturalisé Américain et absent de France depuis plus de trente ans, l'évêque préconisé ne pouvait plus être réputé Français, ni par conséquent promu à un siège dans le royaume. Cette question défraya pendant quelques semaines les journaux et les légistes de la capitale et de nos contrées. Les uns prétendaient qu'il fallait alors traiter de la sorte tous les prêtres qui étaient sortis de France pendant la Révolution ; que cependant aucun d'eux n'avait perdu ses droits et n'était obligé de de se faire réhabiliter. Les autres, s'appuyant sur l'article 17 du code civil, qui porte que : « la qualité de Français se perd par la naturalisation acquise en pays étranger, * approuvaient la décision du Conseil d'État, et en concluaient à la nécessité pour l'évêque de réclamer une nouvelle naturalisation. Il en fut ainsi *: le 12 juin, une ordonnance royale réintégrait « Jean- Lefebvre de Cheverus dans la qualité et les droits de Français 2. > Appuyé sur cet acte de réintégration, Louis XVIII fit envoyer le 23 l'ordonnance qui portait publication de la bulle d'institution canonique. Le 8 juillet Mgr de Cheverus prêtait le serment entre les mains du roi, au palais de Saint-Cloud.
44. Le dimanche 19 juillet l'abbé de Trélissac prenait possession du siège épiscopal au nom du nouvel évoque. Il fut reçu en grande cérémonie, à 11 heures du matin, à la porte de l'église cathédrale, par le clergé et le conseil de fabrique, qui te conduisirent processionnellement au pied du maître-
* C'est donc à tort que Fauteur de i* Vie écrit : • M. de Cheverus, offensé de se voir contester sa qualité de Français, écrivit aussitôt au ministre, que si le roi de France, après l'avoir appelé comme sujet, refusait maintenant de le reconnaître comme tel, il quittait Paris dès le lendemain malin, et renonçait pour toujours à l'ôvôché de Montauban, > p. 186, — Le fait est qu'il fallut un acte de naturalisation.
' Cf. Bulletin des Lois.