JEAN-MARIE
Ce grand évêque, qui compta parmi les plus remarquables de son temps, prit soin de tracer de sa propre main sa t Notice biographique K » La voici textuellement :
« Doney, Jean, est né à Epeugney (Doubs), le 25 novembre 1794, de parents pauvres, vivant du travail de leurs mains.
« Baptisé sous condition le 5 mai de l'année suivante par un prêtre inassermenté qui signait: Pierhe-Paul, prêtre catholique, il avait été ondoyé d'abord, faute de prêtre.
« Il fréquenta l'école du lieu dès l'âge de cinq ans ; et il tenait toujours à être le premier ?, et cela ne lui manqua qu'une fois, à son grand déplaisir.
t Fut confirmé à l'âge de sept ans, par un évêque fidèle à l'Église, Mgr de Rans, ancien suffragant de Besançon, afin de ne l'être pas plus tard par l'archevêque Lccoz, ancien évêque constitutionnel.
t En 1806, il fit sa première communion. A cette époque on s'efforçait de rétablir les Séminaires et de chercher des vocations pour le sacerdoce. C'est ce qui engagea l'excellent curé d'Epeugney, M. Michel, à lui donner lui-même les premières notions de la langue latine pendant l'année 1807.
t Au bout de l'année il fut envoyé au collège de Dôle, tenu par d'excellents prêtres, sous la direction d'un ancien jésuite, de grand mérite, M. Bouvier. — En cinq ans ses études furent achevées, y
» Manuscrit, propriété de M. l'abbé Guyard, vicaire-général.
* Ici le saint prélat met celle nolo : « Cet avantage consistait à arriver à l'école le premier, y avoir la première place et dire le premier la leçon. •
compris la philosophie. Partout il remporta les prit, et obtint le premier en philosophie et en théologie.
« Il fit la théologie de 1812 à 1816, y compris Tannée de Séminaire.
c Successivement il reçut les Ordres sacrés de Mgr de Pressignj et de Mgr de Latil. La prêtrise lui fut donnée à Fribourg, en Suisse, le 8 octobre 1818, dans l'église des Ursulines.
c Après le cours de théologie, en 1817, il fut envoyé au petit Séminaire d'Ornans pour y professer la philosophie, et devint sapérieur de la maison, immédiatement après la prêtrise reçue.
c Après six ans passés à Ornans, il fut nommé, en 1623, vicaire de Saint-Pierre à Besançon, et en 1 824 il devint professeur de philosophie au collège royal de cette ville.
c A la fin de Tannée 1828 il est destitué, par suite des Ordonnances du 28 juin et pour refus des déclarations exigées.
< En 1829 il fut nommé chanoine de la métropole, sur la nomination de Mgr le cardinal de Rohan, dont il fut vicaire-général honoraire.
c Après la mort de Mgr Dubourg, il fut vicaire capitulaire. j
€ JSn 1843, 19 novembre, il est nommé à Tévéché de Montauban, ,
par le roi Louis-Philippe. Le 22 janvier 1844 il fut préconisé par le pape Grégoire XVI.
« La même année il est sacré à Besançon par Mgr Mathieu, assisté de Mgr d'Héricourt, évèque d'Autun, et de Mgr Roés, évêque de ,
Strasbourg. i
c Le 4 avril suivant, jour du Jeudi-Saint, il fut installé à Montauban.
c II a donné des notes à la Philosophie de Lyon, au Dictionnaire théologique de Bertier ; des articles au Supplément de Feller.
« Il a publié une Philosophie française en 2 volumes, en 1832,
c Une traduction du Catéchisme du Concile de Trente.
€ Un Supplément, en 3 volumes, à la Vie des Saints de Godescard.
« Divers opuscules de philosophie, entre autres Lettres à M. Saisset.
t Discussion amicale avec les protestants, 2 vol. in-8°.
€ Mandements et Instructions pastorales.
CINQUIÈME PÉRIODE. — JKAJf-MARlE DONBY (4844-4871). 45
c II était très attachée à la Compagnie de saint Ignace. Son premier curé et catéchiste avait été un jésuite, M. Sirebon. Le principal du collège de Dôle, homme très distingué et vénérable/ était un jésuite. Il avait été destitué en 1828, à cause des Jésuites. Le premier en France il les appela dans son Grand Séminaire en 4848, et dans le Petit Séminaire en 1849, avant même la fameuse loi Falloux. »
A cette nomenclature sommaire nous devons joindre les compléments puisés à bonne source et qui, soit pendant sa vie, soit après sa mort, forent recueillis avec une filiale piété.
Le père de notre évèque était un modeste et intelligent cldutier de village qui, lisant beaucoup, donna à son fils l'amour de la lecture. Dans la famille, la foi, l'honnêteté chrétienne, les bonnes mœurs, la vie patriarcale en un mot, étaient de tradition. Parfaitement instruit de la religion par le. vénérable jésuite Sirebon, qui le présenta pour être confirmé à l'âge de 7 ans, l'enfant tint à honneur de remplir dans son église, paroissiale les fonctions de clerc. Le curé, M. Boudot, l'eut bientôt apprécié à la finesse et à la promptitude de ses réparties, comme à l'édification de set conduite* Ce vaillant confesseur de la foi ne se doutait pas alors que son jeune servant de messe le revêtirait un jour, de sa main, des insignes de chanoine honoraire. Il les reçut le jour même de la consécration épiscopale.
À treize ans l'écolier du presbytère d'Epeugney était conduit au collège. Il a dit lui-même la. rapidité et le* succès avec lesquels il poursuivit le cours de ses études profanes et sacrées. Émule des Gousset, des Gaume, des Gerbet, il se fit au milieu d'eux une place à part. Cette place il la devait à la prodigieuse subtilité de son intelligence et aux spirituelles saillies de sa conversation; qualités qu'il conserva jusqu'à sa mort.
Il n'avait pas encore atteint sa vingtième année lorsque le 24 septembre 4844 il reçut la tonsure et les ordres mineurs. La vacapce du siège retarda pour lui le sous-diaconat jusqu'au 7 août 1816, et nous avons vu déjà à quelle époque lui fut conférée, à Fribourg, la prêtrise, par Tévêque de Lausanne et Genève, Mgr Tobje Jenny. Aussitôt après, appelé au professorat et à la direction du Séuinaiip
JX.
46 HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE MONTAUBAft.
d'Ornans, il fat associé en 1823 à l'œuvre du recrutement du clergé parmi les instituteurs. Ii passa donc à Luxeuil, et pendant plusieurs mois il initia ces hommes de bonne volonté à la connaissance du latin et de la philosophie. Ce fut là son apprentissage pour la direction des jeunes gens d'élite qu'il groupa autour de lui, alors que professeur de philosophie au collège royal de Besançon, il se fit en quelque sorte maître de pension.
Après sa brutale destitution du professorat, nommé chanoine de la métropole, l'abbé Doney devint théologal et bibliothécaire du Chapitre. La Révolution de 1830 l'amena sur les bancs de la Cour d'assises, dans une affaire qui tourna à la confusion de ses ennemis. Au mois de décembre 1831, la croix qui avait été plantée sur la place Saint-Jean, après les Missions de 1828, fut enlevée par ordre du préfet et transportée au cimetière. Quelques jours après cette translation parut une brochure signée : /. du Buisson, bibliothécaire, dans laquelle l'acte ordonné par le préfet était flétri avec autant de verve que de raison. La brochure ayant été poursuivie, Mgr Doney s'en déclara l'auteur, fut cité devant le jury, et se laissa d'abord condamner par défaut à un mois de prison et 2,000 francs d'amende. Mais il releva le jugement pour comparaître dans la session du trimestre suivant, devant un jury moins impressionné par les émotions et les clameurs de la rue. La Cour d'assises l'acquitta à l'unanimité après les explications qu'il donna lui-même sur ses sentiments politiques et sur le rôle réservé au clergé dans la situation que les événements de 1830 venaient de lui faire K
Ce procès acheva de mettre notre évoque en relief; mais lui se retira de la scène pour s'adonner à ses chères études. Dès l'apparition du premier volume sur V Indifférence, il avait subi l'influence de l'entraînant Lamennais. Doué de ce coup-d'œil propre aux penseurs, M. Doney aperçut l'abîme un des premiers, t Après avoir admiré et défendu le système de cet homme fameux, il avait fourni des notes à ses principaux ouvrages et écrit un Traité de philosophie selon la doctrine de la nouvelle école. Malgré tous ses engagements, sa perspicacité lui fit deviner, au milieu même des succès
1 D'après l'Éloge de notre évoque prononcé par Mgr Besson le 31 juillet 1876, devant l'Académie de Besançon. Plusieurs passages do ce discours sont ici cités ou analysés.
CINQUIÈME PÉRIOML — JEAN-MARIE DONEY (1844-4874). 47
qu'obtenait le journal l'Avenir, que le bruyant apôtre de l'autorité en deviendrait bientôt peut-être le mortel ennemi. Dès 4834, après un voyage à la Chenaye, il se sépara de son maître, sans explication, sans éclat, sans aigreur, avec le pressentiment d'une chute encore lointaine. »
La chute du maître arrivée, l'ancien disciple ne témoigna plus qu'une demi confiance à la raison humaine, mais il ne se découragea pas de lui tracer ses règles et ses devoirs. Ses études favorites devinrent la vie des Saints, les Pères de l'Église et la théologie. Il avait déjà donné des notes à une édition de la Philosophie de Lyon et des articles au Dictionnaire de Feller. Il compléta Godescard et en publia une édition avec notes et supplément. Bientôt aussi parut, revu et complété, le remarquable Dictionnaire théologique de Bergier. . Enfin, l'abbé Doney mit le sceau à sa renommée en traduisant le Catéchisme du Concile de Trente.
Sa réputation d'éminent philosophe lai valut d'entretenir des relations de correspondance avec les hommes les plus considérables de France, de Belgique, d'Italie et d'Espagne. Sur la fin de sa carrière il crut devoir brûler ces écrits, qui certainement auraient été pleins d'intérêt, et fourni bien des détails intéressants sur des illustrations qui s'appellent : Lacordaire, Montalembert, de Mérode, Salinis, dom Guéranger, Gerbet, Bonnety, Veuillot, etc. Ces relations le firent si bien apprécier par les évêques belges, qu'ils lui offrirent la place de recteur magnifique dans l'Université catholique de Louvain. M. Doney hésita un moment et finit par un refus.
Notre siège épiscopal allait devenir vacant, par suite de la démission de Mgr de Trélissac. M. Martin du Nord fit faire au chanoine de Besançon quelques ouvertures, auxquelles celui-ci répondit avec une modestie qui acheva de fixer le choix du- ministre. Cependant le roi Louis-Philippe paraissait ne pas trop vouloir donner son adhésion, car il n'avait oublié ni l'affaire de la croix de Mission, ni la défense du système de Lamennais. Alors Montalembert et les archevêques de Reims et de Besançon firent des représentations telles, que le ministre prépara l'ordonnance, et pria M. Clément, député du Doubs et questeur de la Chambre, d'aller lui-même la présenter au roi qui se trouvait à Neuilly. L'ordonnance fut signée,
et, la préconisalion faite, le nouvel évoque reçut la consécration dans la cathédrale de Besançon, le quatrième dimanche du carême, 40 mars 4844. Le Chapitre de Montauban se fit représenter à cette cérémonie par un de ses membres, M. l'abbé Pouvillon.
Aussitôt préconisé Mgr Doney avait écrit à Mgr de Trêlissac une lettre pleine du respect le plus tendre et le plus filial, et nous avons déjà vu comment il parlait de ce vénérable prélat, quand trois ans après il dut annoncer sa mort au diocèse. Par une lettre adressée au Chapitre il demanda les prières de ses futurs diocésains ; puis, le 25 mars, paraissait la magistrale Lettre pastorale à l'occasion de son installation. Il y traita en maître la « Mission de l'Evoque; » et lui vint bientôt après pour réaliser sa devise ConsiUo et Patientia, empruntée au premier livre des Machabées *.
Arrivé incognito le 3 mars, en compagnie de M. Mabile, curé1 de Villersexel, et de M. Guyard, curé de Beurre, nommés l'un vicairegénéral et l'autre secrétaire, il descendit en son palais, vers les 6 heures. Une heure après, les corps constitués lui firent la visite officielle. Le lendemain, jour du Jeudi-Saint, il était reçu solennellement à la porte de la cathédrale ; il tint chapelle et reçut le clergé à la cérémonie du baise-main. Dans la journée il se rendit .au Grand Séminaire, et alla visiter les pauvres;
A partir de ce jour il se montra tel qu'il resta jusqu'à la fin de sa vie : homme de devoir, défenseur intrépide de son clergé et de l'Église, et, en tout, animé d'une grande foi, d'une ardente piété et d'une admirable charité. Aussi qu'on étudie un à un les actes de son administration épiscopale, qu'on le. suive dans ses rapports avec les autorités, qu'on s'attache à ses écrits de polémique ou aux Mandements de doctrine et de morale, qu'on embrasse d'un coup-d'œil les œuvres entreprises pour le bien de ses prêtres et du diocèse, partout on trouvera en lui ces qualités qui distinguent les grands évoques et rendent leur mémoire impérissable. La longue liste de ses travaux philosophiques et de controverse, aussi bien que le Recueil de ses Mandements sont là pour prouver combien cet homme d'étude savait se multiplier et ne négligeait rien pour le triomphe de l'Église,
■ Posséderont omoem locum consUio suo et pttientit. * (I, JfeeA» un, 3.)
à laquelle il avait vouée sa vie ; comment il savait ne pas tergiverser avec les principes.
En entrant dans le diocèse, il songea lui aussi comme les Cheverus et les Dubourg à ce troupeau qui était hors du vrai bercail. Si ses prédécesseurs avaient essayé de ramener les protestants par la douceur, lui pensa qu'il fallait les éclairer et surtout ne laisser passer aucun de leurs actes, aucun de leurs écrits sans une réponse claire, puissante et charitable. Ainsi sortit de sa plume la Discussion amicale ou Lettres sur le Protestantisme.
Toutes les graves questions de circonstances trouvèrent en lui un valeureux champion. L'affaire de la liberté de l'enseignement, soulevée déjà avant qu'il fût revêtu du caractère qui l'autorisait davantage à y prendre part, le mit en rapport avec tous les défenseurs de cette grande cause. Avec Villemain, Montalembert, Dupanloup, Veuillot et les grands publicistes de cette époque, il travailla à la préparation de la loi, qui pendant quelques années devait rendre à l'Eglise un de ses droits les plus imprescriptibles et des plus utiles pour le bien des populations chrétiennes.
Bientôt surgit la question des Classiques, ou de la prépondérance des auteurs païens dans l'enseignement des séminaires et des écoles ecclésiastiques secondaires. Avec le célébré abbé Gaume, quille premier montra le danger et le mal de cette instruction, embrassant les opinion^ et l'argumentation des évèques de Reims et d'Arras, Mgr Gousset et Mgr Parisis, de l'abbé Combalot, il entra en lice, et soit par des lettres privées, soit par des articles au journal Y Univers, il devint un des chefs de cette grande école qui s'opposait à la paganisation des études. Ses écrits faisaient autorité, et lorsque Mgr Dupanloup, avec lequel il rompit bien des lances sur cette matière, proposa la fameuse Déclaration collective pour démontrer au public que les évèques n'étaient pas désunis c sur des questions importantes touchant à l'autorité de leur saint ministère et à l'enseignement des lettres dans les écoles chrétiennes, » Mgr Doney adressa à tous les évèques de France des Lettres et un Mémoire confidentiel qui combattaient victorieusement le fond et la forme de la Déclaration. Ces écrits attirèrent de nombreuses adhésions à la cause qu'il défendait, et firent de plus en plus apprécier la grande valeur de notre évêque. Tome II. IX. 4
Jaloux de la pureté de la foi il avait réfuté, eu 4845, le Manuel de Dupiu; en 4863 il écrase dans une réponse accablante la Vie de Jésus, par Renan ; en 4865 il démasque les fourberies de la brochure le Pape et le Congrès, de M. de la Guéronnière, et ses prétentions à conseiller l'Église. « Attentif au mouvement de l'esprit, tantôt il cherche parmi les philosophes du jour quel est l'homme de talent qui a gardé le plus de sens parmi les erreurs de son école ; il juge que M. Saisset peut l'entendre, et il lui écrit une Lettre sur les conditions d'une controverse amicale entre la philosophie et la religion ; tantôt il appelle l'attention publique sur Y enseignement de la philosophie dans les collèges de l'État et sur la liberté de conscience ; » tantôt il adresse confidentiellement à l'Empereur et au Ministre de l'instruction publique des Lettres et Mémoires sur la nécessité de l'instruction chrétienne dans l'enseignement !. t Une pensée le préoccupe, et il n'omet rien pour la faire prévaloir: l'homme est plutôt fait pour croire que pour voir, l'homme est fait avant tout pour être enseigné. Celte pensée, qui domine dans tous ses écrits, l'avait fait ranger parmi les traditionalistes; mais son sens élevé et droit, son obéissance à l'Eglise le préservèrent de tous les écarts de cette doctrine, et quand Rome eut marqué dans sa sagesse les bornes qu'on ne pouvait pas franchir sans offenser la raison, ce fut Mgr Doney qui publia le premier les propositions de Rome, et qui les fit souscrire aux auteurs engagés dans la querelle. »
Si la philosophie occupa surtout cet esprit d'élite, les questions de doctrine ne le trouvèrent ni étranger, ni incompétent. Il le prouva par ses Observations sur les doctrines dites gallicanes, et sur les doctrines ultramontaines ; la sagesse y parle par la bouche de la modestie. A propos des grands travaux du savant dom Guéranger et du retour que ses écrits imprimèrent vers la liturgie romaine, notre évêque écrivit une étude sur la Situation de la question de la liturgie en France; il s'y faisait remarquer autant par ses conclusions que par sa nerveuse argumentation. Aussi fut-il un des premiers à introduire cette liturgie. Parurent enfin P Encyclique et le Syllabus sur les erreurs modernes, documents pontificaux qui devaient susciter tant de que-
1 Manuscrit aux Archives de l'Évôché.
relies chez les adversaires de l'Église et les admirateurs du pouvoir civil et des doctrines rationalistes. Arrêté par le gouvernement, puis traduit et inutile en son nom, cet écrit parvint aux évôqaes ayant perdu tout son caractère d'authenticité et sa vraie valeur. MgrDoney • attendit cet envoi officiel et flétrit cette usurpation aussi ridicule que sacrilège, par cette lettre au Ministre : « L'opération césarienne, soit dit sans jeu de mots, par laquelle le Conseil d'État vient de mutiler l'Encyclique du 8 décembre dernier, en dénature complètement le caractère. Ce que vous m'en envoyez n'est plus qu'une pièce d'origine civile que je ne puis accepter à aucun titre. Je trouve d'ailleurs étrange qu'on ait pris la peine de la traduire ; Dieu merci, nous savons assez de latin pour la comprendre dans son texte original. J'ai donc l'honneur de la renvoyer au ministère d'où elle m'est venue, tout en gardant le décret impérial y annexé, par respect pour l'autorité souveraine qui Ta signé. » En même temps, il convoqua ses prêtres à venir recevoir chacun un exemplaire de ces documents qu'il n'était pas permis aux évoques de publier, et dont la presse avait pu cependant parvenir à donner le vrai texte.
La proclamation du dogme de l'Immaculée-Conception répondit à un de ses plus chers désirs et le combla de joie. Non content d'avoir fait partie des magnifiques assises qui se tinrent à Rome dans cette circonstance, il publia un splendide Mandement et se mit de suite à l'œuvre pour réaliser la construction d'un sanctuaire sous le vocable de Marie Immaculée. Grâce à son zèle pour recueillir des aumônes et à ses sacrifices personnels, il dota sa ville épiscopale de la gracieuse et monumentale chapelle qui domine la cité, et qu'il voulut, malgré de grands obstacles, voir couronnée d'une statue grandiose. Il arriva à ses fins, et confia ce monument à la garde des Missionnaires du Sacré-Cœur de Toulouse, qu'il appela pour être les auxiliaires du clergé paroissial.
Toujours respectueux vis à vis du pouvoir, il n'en fut jamais le flatteur, et dédaigna les dignités dont on voulut le revêtir. Aux premières ouvertures qu'on lui fit pour les archevêchés d'Aix et d'Avignon, il répondit par des remerciements qui n'autorisaient aucune insistance. Quand le prince-président entreprit son voyage à travers la
France, l'évêque fut averti qu'il sérail décoré au jour où il le recevrait dans sa cathédrale. Il refusa la croix, et n'en fut que plus libre ! pour parler au chef de l'État avec l'autorité du ministère évangéli-
i que. Il lui tint ce langage : « Prince. Le cérémonial de l'Église me
! prescrit de présenter au respect de V. A. le signe sacré de notre
rédemption. L'hommage public que vous lui rendrez aux yeux de cette population éminemment catholique, la pénétrera de oosfiaoce et la comblera de joie. » Lorsque le visiteur eut baisé la eroix, l'évêque poursuivit : « Monseigneur, Ce qu'aucun souverain dans l'Europe catholique n'avait osé ou n'avait voulu faire, depuis près de deux siècles, Y. A. l'a fait courageusement et franchement, depuis que favorisée par une suite d'événements trop extraordinaires et trop inespérés pour n'être pas providentiels, elle a saisi d'une main ferme les rênes du gouvernement de la France, de ce royaume dont on a dit qu'il est le plus beau après le royaume du ciel. Respecter et protéger la liberté de l'Église et celle de son Chef, à qui Dieu lui-même a donné une indépendance entière dans tout ce qui tient aux choses de la religion ; combattre le mal et les mauvaises doctrines, de quelque part qu'elles viennent, sous quelques formes qu'elles se produisent ; défendre et favoriser tout ce qui fait le vrai biea des peuples ; tel est est le caractère dont vous avez pris à cœur de marquer tous les actes de votre gouvernement. Je prie Dieu, qui veille sur vos jours d'une manière si visible et si éclatante, qui tient dans sa main, comme il nous l'apprend lui-même, le cœur de ceux qui régissent les peuples et de qui viennent tous les bons conseils, je le prie de vous donner la résolution et le courage nécessaires pour persévérer dans cette voie aussi difficile en ce temps de désordre et d'anarchie morale, que digne de la noblesse et de l'élévation de votre âme. Je ne connais pas de gages plus assurés de gloire pour V. A., de solidité et de durée pour votre gouvernement. Veuillez agréer, Monseigneur, av«c l'hommage de notre reconnaissance pour le bien que vous avez déjà fait à l'Église et à la France, celui de notre profond respect pour l'autorité dont la Providence vous a revêtu. Puisse V. A. parvenir à rétablir enfin dans le cœur de tous les Français ces sentiments sans lesquels nul Gouvernement durable n'est possible. C'est mon vœu le plus ar- . dent, et c'est enfin celui de tout mon clergé qui, en cela, comme dans tout le reste, je suis heureux de le dire, ne fait qu'un cœur et qu'une
CINQUIÈME PÉRIOPK. .— JEAtf-MÀRÏE DONEY (4844-1874). 53
âme avec son Evoque et avec le Chef suprême de l'Eglise à qui vous avez djmné rous-même des témoignages si éclatants de votre dévouement et de votre respect filial {. » Ces dignes leçons, qu'il ne craignit pas de donner en face, il ne les ménagea pas chaque fois que le Président devenu Empereur manqua ses à engagements et se fit le persécuteur de l'Église et du Pape. Plusieurs de ses Lettres pastorales en font foi ; les archives possèdent aussi une correspondance, soit avec le monarque, soit avec ses divers ministres, qui témoigne de l'énergie de notre prélat et des souffrances morales qu'il éprouvait* toutes les fois que le gouvernement impérial s'écarta du chemin que la religion et la justice lui avaient tracé.
Sous un extérieur froid et sévère, Mgr Doney cachait un cœur aimant et sensible. Il le prouvait non-seulement à l'endroit des personnes qui savaient se rendre dignes de son affection et de sa confiance, mais les malheurs de la patrie, le bruit des batailles qui trop souvent se fit entendre durant son épiscopat, les événements de 4848, ceux de 1852, les fléaux qui ravagèrent le diocèse ou certaines parties de la France, et les débuts de la guerre néfaste de 4870, sur laquelle il aurait tant pleuré s'il lui eût été réservé d'en voir les résultats, et dont au lit de mort il demandait les conséquences, tous ces malheurs l'affaissaient et lui laissaient les plus tristes pressentiments.
A côté des écrits inspirés par les circonstances paraissaient ses œuvres pastorales, auxquelles il travaillait sans cesse, tant que le ministère extérieur ne le retenait pas loin de ses livres et de ses études. Il est à remarquer que dans ses œuvres c tout se rapporte à l'Eglise, comme au dernier mot de toute chose, soit qu'il en expose les droits, soit qu'il signale les attaques dont elle est l'objet, soit qu'il en revendique l'indépendance contre les entreprises de la révolution. Le style est clair, ferme, précis, comme il convient à cotte matière ; on y trouve mille réflexions profondes ; enfin certains mots, jetés comme en passant, révèlent tantôt toute l'étendue des connaissances de l'auteur, tantôt ce religieux dédain avec lequel il
< Autographe, daus les Archives de l'Évâché.
54 HISTOIRE DB L'ÉGU&E DE MONTACBAft.
traitait les choses du temps pour en faire voir la vanité. Quelque peu de soin qu'il prit de vêtir sa parole avec élégance, son mérite ne pat échapper au grand critique de son temps. Sainte-Beuve l'a déclaré le premier philosophe de l'école ménaisienne. »
Mgr Doney ne connut probablement jamais cet éloge. Il vivait au milieu d'un petit nombre d'amis, loin du faste et de l'éclat, dans une simplicité qui a fait dire que € son mobilier, passé de mode, était comme celui d'une hôtellerie qu'on va quitter. » Il s'imposait avec joie des privations pour soutenir ses couvents et ses séminaires, aimant mieux renoncer à un voyage, à une saison de bains (, que de laisser souffrir les élèves du sanctuaire, ou tel asile de miséricorde. Rarement il entreprenait des voyages d'agrément ; la Fnnche^Coiolé ne le vit que trois fois dans ses vingt-sept ans d'épiscopat.
Par contre, malgré la faiblesse de sa santé et les rudes épreuves que lui laissaient les voyages, il se rendit quatre fois à Rome sur l'appel de Pie IX. Le dernier voyage, qu'il regarda comme le pins heureux de sa vie, fut provoqué par le Concile du Vatican. H pressentait qu'on allait y définir l'infaillibilité pontificale, une de ses grandes préoccupations. L'affaiblissement de ses forces semblait devoir lui interdire cette pénible pérégrination. Au dernier moment la santé parut se fortifier; il céda aux instances que lui firent les principaux membres du Sacré-Collège, et partit en se recommandant à sainte Colette, envers qui il avait une dévotion toute particulière, et dont il fit insérer l'office dans le Propre du diocèse. Pendant la durée du Concile, l'évèque de Montauban fut un des prélats sur qui se fixaient naturellement tous les regards. Son nom était dans toutes les bouches, à cause de la notoriété que lui avaient donnée ses écrits, et nombre de ses collègues dans l'épiscopat étaient heureux, soit dans ses appartements, soit aux abords de la salle conciliaire, de connaître ses opinions, de s'éclairer, de lui faire part de leurs propres sentiments. Parti en novembre 1869, l'excès des chaleurs ayant ébranlé sa santé, il dut précipiter son retour. Il prit congé du Souverain-Pontife le 20 mai 4870, et avisa de son anrivée. Ses amis,
* Il ne fréquenta que quelquefois les eaux de Lamalou, station thermale qu'il avait choisie parce qu'il y était en petite compagnie.
ses confidents qui connaissaient de quel poids il était dans les décisions du Concile, insistaient pour qu'il prolongeât encore son séjour. Mais le 20 mai il écrivit cette lettre à son grand-vicaire : < Vous comprendrez, quand je serai là, que je pouvais quitter le Concile sans scrupule. J'ai contribué pour ma part à la rédaction, qui est en ce moment ou va être l'objet des discussions. Si cette rédaction passe plus ou moins intégralement, comme je le pense, vous serez tous contents. Mais en restant ici, je ne pourrais prendre aucune part à la discussion. Ma santé, mes forces, la faiblesse de ma voix ne me le permettraient pas. Je pars décidément dimanche 29, le soir1... » En quittant la Ville éternelle MgrDoney chargea le R. P. d'Alzon de le représenter dans le Concile.
Il arriva à Montauban le 4 juin, veille de la Pentecôte. Le climat, les témoignages de sympathie qui lui vinrent de toutes parts, parurent lui donner de nouvelles forces. Aussitôt rétabli, du moins en apparence, il entreprit ses tournées pastorales que durant son épiscopat il avait poursuivies régulièrement. Sa joie redoubla lorsqu'il apprit la proclamation du dogme de l'Infaillibilité, au moment où tout faisait craindre la suspension du Concile, suspension qui ne tarda pas à arriver et que la marche des événements politiques faisait pressentir. N'ayant pas eu le bonheur d'acclamer à Rome cette décision suprême, il adressa au Pape son adhésion et communiqua à ses diocésains la réponse du Souverain-Pontife, en leur envoyant le texte de la Constitution Pastor œternus et les Constitutiones dogmaticœ de Fide Catholica et de Ecclesia Christi. C'étaient les derniers actes, les derniers écrits de ce saint évêque (novembre et décembre 1870).
Les débuts de l'hiver lui furent en effet préjudiciables, et le 27 décembre, jour où il célébrait la fête de son saint patron, les vicairesgénéraux annoncèrent au diocèse que Monseigneur, réduit à une extrême faiblesse, avait demandé la veille le Saint-Viatique et l'Extrême-Onction. Cet état de dépérissement, plutôt que de maladie caractérisée, se prolongea durant plusieurs semaines. Toujours en parfaite possession de lui-môme, il demandait des nouvelles, soit du diocèse, soit de la France alors assiégée par la Prusse, soit de son
< Autographe appartenant à M. l'abbé Guyard.
vénérable ami, Mgr Mabile, que les ennemis avaient circonvenu dans son évêché de Versailles. Il recommanda à ses vicaires-généraux de déposer aux pieds du Souverain-Pontife l'hommage des sentiments dans lesquels il avait vécu et dans lesquels il quittait la terre. Sentant son mal s'aggraver, le 18 janvier 1874 il fit demander la bénédiction papale comme suprême consolation. La perturbation mise dans le service télégraphique par le fait de la guerre, ne lui permit pas d'apprendre la réponse de Pie IX, réponse dont il s'était enquis à diverses reprises. Elle arriva dans la nuit de sa mort, en ces termes : c Le Pape accorde avec effusion sa bénédiction à Mgr Doney, toujours si bien méritant du Saint-Siège. » Le mourant avait fait venir son confesseur et lui dit : c Je touche à ma fin, vous m'aiderez à bien mourir. » De temps à autre on l'entendait répéter ces paroles : f J'offre mes souffrances à Dieu pour le triomphe de l'Eglise. » Et comme on lui demandait s'il souffrait beaucoup : c Vous me demandez, répondit-il avec douceur, ce que je ne veux pas vous dire. » Lorsque le doyen du Chapitre lui eut donné les derniers sacrements il le remercia en termes attendrissants, et le chargea de remercier en son nom tout le Chapitre du concours qu'il lui avait prêté dans son administration. Puis il ajouta : % Je demande pardon à tons ceux que j'aurais pu blesser sans le vouloir. Je n'ai voulu faire de peine à aucun de mes prêtres ; si j'en ai fait, ce n'a été que pour ramener dans les sentiers droits ceux qui s'en étaient écartés. A ceux qui auraient cherché à m'offenser je pardonne, comme j'espère que Dieu me pardonnera. Priez pour votre évêque. » Il remercie ensuite le supérieur et les directeurs du grand Séminaire. II les loue de ce que, selon ses désirs, ils aient inspiré aux élèves du sanctuaire l'amour de l'Eglise et du Pape, et une tendre dévotion envers la Vierge-Immaculée, t Persévérez dans ces voies; il en est résulté déjà et il en résultera encore dans la suite un grand bien pour le diocèse. » A d'autres il adressa quelques paroles affectueuses, et, les forces baissant, la crise suprême se déclara vers le milieu de la nuit du 20 au 21 janvier. Alors quelques aspirations lui sont répétées, telles que celle-ci: Satiabor cum apparuerit gloria tua. Il demanda qu'on lui récitât les dernières prières liturgiques, auxquelles il s'associa. Peu après un de ses familiers fil entendre cette prière de l'Eglise : Dominus det nobis suam pacem, et le vénérable agonisant répondit d'une voix claire et
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Histoire de lEflise de Montauban