CIIAI\ XI. — PONCE-PILATE
Christ, déclare-le nous. —Jésus répondit : Si je vous le déclare, vous ne me croirez pas. Si je discutais avec vons, vous ne me répondriez point, et vous ne me remettriez pas en liberté. Désormais le Fils de 1 homme ira s'asseoir à la droite du Dieu Tout-Puissant,
— Tu es donc le Fils de Dieu? demandèrent-ils d'une voix unanime
— Vous l'avez dit, reprit Jésus. Je le suis. — A ces mots, ils s'écrièrent : Qu'est-il besoin d'autre témoignage? Nous enlendons ses blasphèmes! Il est digne de mort M » Dans cette ratification sommaire de la sentence précédente, plus de témoins, plus de formes juridiques. La haine et la vengeance apparaissent seules. La loi iuive interdisait de condamner un homme, même sur son propre aveu, s'il n'y avait pas d'autres témoins du crime. Les réunions légales du grand Conseil ne pouvaient avoir lieu qu'après le sacrifice du matin, vers huit ou neuf heures, afin que tout le peuple pût assister à linstruction du procès, connaître l'accusation, et apprécier la justice de la sentence. Enfin, aucune condamnation à la peine capitale ne^pouvait être prononcée que le troisième jour après le jugement 2. Mais le Sanhédrin « s'est réuni, dit l'Évangile,
1 Marc, XV, 42; Luc, xxni, 51.
« M. *-v\piu a fort bien résumé les règles fondamentales et la pratique de la jurisprudence eviminelle chez les Juifs. « Au jour du jugement, dit-il, les huissiers faisaieat comparaître la personne accusée. Aux pieds des ^•»;'iens élaieat «àsisles hommes qui, sous le nom d'auditeurs ou de caudidatrs suivaient Avec r^égularité les séances du Conseil. Les pièces du procès étanf lues, les témoias étaient successivement appelés. Le président adressait! chacun cette exhortation : « Ce ne sont point des coujectures, ou ce que 1( bruit public t'a r.ppris, que nous te demandons. Songe qu'une grande responsabilité pèse sur toi. Si tu faisais condamner injustement l'accusé, son ■ang, même le sang de toute sa postérité, dont tu aurais privé la terre, retomberait sur toi. Dieu t'en demanderait compte, comme à Caïu du sang d'Abel. Parle I » La déclaration seule d'un individu contre lui-même, la déclaration d'un prophète, quelque renommé qu'il fût, ne déterminait point la co,. damnation. « Nul ne peut se porter préjudice à soi-même, disent les Docteurs. Si quelqu'un s'accuse en justice, on ne doit pas le croire, à moins que le fait ne soit attesté par deux autres témoins. La mort infligée à Hacan, d.u temps de Josué, fut une exception occasionnée par la nature des circonstances ; car notre loi ne condamne jamais sur le simple aveu de l'accusé, ni «ur le dire d'un seul prophète. » Après l'examen des preuves, les juges qui croyaient à l'innocence exposaient leurs motifs; ceux qui croyaient l'accusé
232 HiSTOiuE DE l'Église. — i'"^ ÉroQuE (an i-312}.
pour livrer Jésus à mort. » Ce ne sont point des juges, ce sont des bourreaux qui prononcent l'arrêt. Leur considérant est toujours le même. Jésus , garrotté comme un criminel vulgaire , le visage meurtri par les soufflets et les crachats d'une tourbe infâme , s'est proclamé le Christ, Fils du Dieu vivant. A la première page de l'Évangile, on a lu ces paroles ; « Le Verbe s'est fait chair. » Depuis la crèche de Bethléem jusqu'à la sentence de mort, toute la vie de Jésus n'a été que le commentaire affirmatif de cette divine révélation : « Je suis le Christ, Fils du Dieu vivant! »
13. a La multitude, continue l'historien sacré, se précipita sur Jésus. On le chargea de chaînes, et, de la maison de Caïplie, on le
coupable parlaient ensuite^ avec la plus grande modération. L'un des auditeurs ou candidats; chargé, soit directement, soit d'ofdce, de la défense, prenait place sur uue estrade, et liarangunit les juges et le peuple. Dès que l'accusé voulait parler lui-même, on lui prêtait l'attention la plus soutenue. Les débats finis, ou faisait élciguer les assistants et deux scribes transcrivaient le? votes : l'un, ceux qui étaient fivorablcs, l'autre, ceux qui condamnai' ut. Si la majorité des sulTages acquittait, ou rendait l'accufé libre sur-le-champ. S'il fallait punir, les juges différaient jusqu'au surlendemain le prononcé de la sentence. Dans la matinée du troisième jour, ils revenaient sur le siège de la justice. Ou prenait de nouveau les suffrages. Ceux qui avaient absous, la première fois, ne pouvaient plus voter pour la condamnation; mais, au contraire, celui qui avait condamné la première fois pouvait absoudre dans cette nouvelle séance. Si la majorité condamnait, deux magistrats accompagnaient aussitôt le condamné au supplice. Le» Anciens ne descendaient pas de leurs sièges; ils plaçaient à l'entrée du tribunal uu prévôt, tenant un petit drapeau à la main. Un second prévôt à cheval suivait le condamné, et tournait sans cesse les yeux vers le point de départ. Sur ces entrefaites, si quelqu'un venait annoncer aux .Anciens de nouvelles preuves favorable.^, le premier prévôt agitait son drapeau, et l'autre, dès qu'il l'avait aperçu, ramenait le condamné. Sur le parcours du cortège, un héraut criait le nom du condamné, celui des témoins, le motif de la condamnation, et ajoutait : « Si quelqu'un a des renseignements à donner en sa faveur, qu'il se liàte!» C'est en vertu de ce principe que Daniel fit rebrousser le cortège qui conduisait Suzanne au supplice. Si aucun incident de ce genre ne se produisait, on pressait une dernière fois le condamné de confesser son crime. On lui faisait avaler un breuvage stupéfiant, pour lui rendre moins terribles les arproches de la mort, et la sentence recevait son exécution. » (Dupin, Prores de Jésus, pag. 15-22.) Si nous avons le droit d'admirer une telle législation, on ne saurait nous refuser celui de constater qu'elle fut indignement ▼iolée, à l'égard du divin condamné, Jésus-Christ,
CdAP. XI. — PONGE-PILATE. 233
traîna en tuniuUe au gouvorneur Poncc-Pihitc '. Or, c'était le matin; et les Juifs ne voulurent point pénétrer dans le prétoire, de peur de contracter l'impureté légale, qui les aurait mis dans rinipossibilité de manger la Pâque. Ils se tenaient donc à la porte du tribunal. En ce moment, Judas, le traître, voyant que Jésus élait condamné, s'abandonna au désespoir. Il rapporta aux princes des prêtres les trente pièces d'argent qu'il en avait reçues. J'ai péché, leur dit-il, en livrant le sang du juste! — Que nous importe? répondirent ceux-ci. C'est ton atfaire ! — Judas jeta les trente pièces d'argent dans le Temple; il s'en alla, et se pendit. Dans les angoisses de l'agonie, son corps s'ouvrit par le milieu, et ses entrailles se répandirent sur le sol 2. Les trente pièces d'argent furent recueillies par les prêti^es, qui se dirent : Il ne nous est pas permis de déposer cette monnaie dans le a Corban ^ » {Gùzophijlacium ou «Trésor sacré »), parce que c'est le prix du sang. — Après en avoir délibéré, ils l'employèrent à l'achat d'un terrain, appartenant à un potier, pour en taire le lieu de sépulture des pèlerins. Voilà pourquoi ce lieu s'appelle encore aujourd'hui Haceldama *, «I le champ du sang. » Ainsi tut accompHe la parole du Prophète : « Ils ont recueilli les trente pièces d'argent, prix de celui qui fut marchandé et taxé par les fils d Israël. Ils les ont échangées contre le champ d'un potier. Telle est la révélation que m'a faite Jého-
» Pilate Labilnit le palais situé à l'angle nord-ouest de la grande enceinte extérieurft du Temple, près de la tour Antonia. Le lieu où il rendait la justice, le prétoire, était vers la partie orientale du palais. C'est la première station du Chemin de la Croix. Le palais de Pilate avait été converti en église, par la piété des fidèles; aujourd'hui il appartient tout entier aux mu «ulmans : on y trouve uue caserne, des écuries et des ruines.
1 AcL, I, 18.
3 Corban, eu hébreu, signifie : don. Nous avons eu l'occasion de remarquer ailleurs que ce mot était devenu sacramentel, pour exprimer un don fait au Seigneur. Le scrupule des Princes desprêtres est un nouveau trait d'hypocrisie, digne de leur pharisaïsme.
* Haceldama « le champ du sang » est situé au sud de Jérusalem, à la jonction des trois vallées, sur la hauteur. On y trouve une argile blanchi'itre, propre à la poterie, dont on se sert encore aujourd'hui. Toute cette éminence est couverte de sépulcres antiques. (Mg^ Mislin, Les Lieux Saints, tom. il, f-ag. 206-S04.)
234 HISTOIRE PE l'Église. — i"= époque (an 1-312).
vah '. » Le scrupule àes Juif-:, qui viennent de condamner un innocent, et qui n'osent pas entrer dans le prétoire de Pilate, de peur d'y contracter une impureté légale, est un trait de mœurs pharisaïques, quil suffît de noter. Le désespoir et le suicide de Judas Iscariote, si nettement racontés par TÉvangéliste, nous rappellent d'autres scrupules, dont la conscience de nos lettrés s'est prise naguère. Sympathiques à ce comptable malheureux, les ralionalistes modernes ne sauraient admettre une aussi triste fin. « Peutêtre, disent-ils, retiré dans son champ de Hakeldama, Judas menat-il une vie douce et obscure, pendant que ses anciens amis conquéraient le monde, et y semaient le bruit de son Infamie 2. » Il est évident qu'après avoir eu le courage de vendre son Maître, et à plus forte raison son Dieu, pour trente pièces d'argent, on a le droit d'attendre une mort douce et paisible , comme un rentier retiré à la campagne! Toutefois cette idyllique hypothèse ne rassure pas complètement nos lettrés, sur le compte de l'infortuné Iscariote. «Peut-être aussi, disent-ils, l'épouvantable haine, qui pesait sur sa tête, aboutit-elle à des actes violents, où l'on vit le doigt du ciel '. » Une accusation d'assassinat, jetée à la face di siècle apostolique, qui n'eut que des martyrs! Sophiste, quanc vous avez suspendu ce point d'interrogation sur tant d'illustre.mémoires, permettez-nous d'espérer que vous ne vous êtes pas compris vous-même !
La foule 14. « Cependant , continue l'Évangile , la foule s'agitait tumul- ^tÔrre de'^' tucusement à la porte du prétoire. Pilate sortit donc : Quelle accusation produisez-vous contre cet homme? deraanda-t-il. — Ils répondirent : Si ce n'était point un malfaiteur, nous ne vous l'aurions pas amené! — Chargez-vous-en vous-mêmes, dit Pilate , et jugez-le selon votre loi. — Mais, répondirent-ils, nous n'avons plus
1 Zacliar., xi, 12; Matth., xxvii, 1-10; Marc, xv, 1; Luc, xxni, 1; Joan.. XVIII, 28.
* Vie de Jésus, pag. 438.
3 Vie de Jésxxs, pag. 4:^8. Nous ccnsigaons, à notre grand regret, cette paroi > déplorable. Le rationalisme futur pourra se montrer plus instruit, plus se rieux, plus logique surtout; mais il lui sera à jamais impossible de pousser plus loin la mauvaise foi.
Pilate.
CIIAr. XI. — PONCE-riLATE. 235
le pouvoir de mettre personne à mort! — Ainsi devait s'accomplir la parole de Jësiis , qui avait annoncé qu'il mourrait de la main des gentils. Ils commencèrent alors à l'accuser devant Pilale : Nous l'avons trouvé qui pervertissait le peuple, dirent-ils. Il défend de payer le tribut à César; il se proclame le Clirist-roi * ! »
Ponce-Pilate, créature de Séjan, tenait de ce favori de Tibère le gouvernement de la i^ro\ince présidiale de Judée. On appelait ainsi les provinces qui relevaient directement de l'empereur, pour les distinguer des provinces sénatoriales , dont les titulaires étaient nommés par le sénat. Ce détail d'administration romaine nous fait comprendre l'exactitude juridique du titre de Prœses , donné par l'Évangile à Ponce-Pilate. Quoique simple préteur, Pilate avait droit de vie ou de mort, dans sa province présidiale. Ce droit du glaive, confié par Tibère, pouvait blesser la main qui le portait. Suivant les circonstances, il était parfois aussi dangereux de l'employer que de le laisser dormir. Les Juifs, toujours rebelles à la domination de l'étranger, avaient déjà donné à Pilate plus d'un exemple de leur obstination. Le gouverneur romain les m/prisait, tout ensemble, et les craignait. En présence de cette foule séditieuse, il songe à se débarrasser du jugement qu'on évoque à son tribunal. Il soupçonne qu'il s'agit d'une affaire essentiellement juive, où les passions nationales seules sont en jeu. Voilà pourquoi il répond : « Chargez-vous-en vous-mêmes. Jugez cet homme selon votre loi ! » Mais la responsabilité qu'il leur retourne, les princes des prêtres »'en veulent pas, et ils en donnent eux-mêmes la raison. « Nous n'avons plus le pouvoir de mettre personne à mort. » C'est donc bien la peine de mort qu'ils demandaient contre Jésus. Le Sanhédrin pouvait cependant prononcer la peine de mort, dans les affaires purement ecclésiastiques. Un arrêt de ce genre était toujours ratifié. Pilate leur reconnaît ici ce droit, qu'ils exercèrent longtemps encore. Le martyre de saint Etienne nous en fournira la preuve. Mais, dans ce cas, le supplice était celui de la lapidation. La sentence devait être sanctionnée et exécutée par le peuple
* Joann., xvni, 29-32; Luc, xxiu, 2.
236 UJSTOIRE DE l'Église. — i'^ époque (an d -312).
lui-même. Or, le jugement préalable, en vertu duquel le divin accusé était déféré à Pilate, avait été rendu dans l'ombre, à huis clos, sans que le peuple y eût pris part. La valetaille, déchaînée par les prêtres et les scribes, n'était pas le peuple. La grande octave de la solennité sainte était commencée. Pendant huit jours, toute exécution capitale, pur les mains des Hébreux, devenait impossible. Il fallait donc, à tout prix, que Pilate et les soldats romains se fissent bourreaux. Voi'à pourquoi les prêtres, s'écrient : « Nous vous amenons un séditieux, qui défend de payer le tribut à César! » Or, deux jours auparavant, Jésus avait formulé cette doctrine solennelle : « Rendez à César ce qui est à César. » Mais qu'importait un nouveau mensonge à ces parjures? Défendre de payer le tribut à César quand César s'appelle Tibère, c'est un crime qu'il suffit d'énoncer pour vouer un innocent à la mort. « Il se dit le Christ-roi ! » ajoutent-ils. Afficher une prétention à la royauté dont Tibère a le monopole ; soulever le peuple contre Tibère et défendre de lui payer Timpôt : voihà trois accusations capitales, avec lesquelles Pilate ne saurait transiger, sans jouer luimême sa tête. Il n'est donc plus question , dans la bouche des Juifs, du 0 blasphémateur qui s'est dit le Fils de Dieu. » L'accusation de lèse-majesté diviue est oubliée ; on la transforme en accusation de lèse-majesté césarienne, et Pilate, qui eût dédaigné la première, est forcé de prendre la seconde au sérieux. Premier 13. « Pilate rentra donc dans le prétoire, continue l'Évangile, et
toi^e d^j^^s. s fit comparaître Jésus. Le Seigneur se tint debout devant le gou- ''^Piiïte.'^'^ verneur, qui l'interrogea en ces termes : Tu es le roi des Juifs? — Est-ce de vous-même que vous me donnez ce titre, répondit Jésus, ou d'autres vous l'ont-ils appris de moi? — Est-ce que je suis Jilif, moi? reprit Pilate. Tes compatriotes et les pontifes te traduisent devant moi. Qu'as-tu fait ? — Jésus répondit : Mon royaume n'est pas de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs combattraient, les armes à la main pour ne pas me laisser tomber aux mains des Juifs. Mais, quant à présent *, mon royaume
' hune autem reqnum jneau, non est hinc. Les eunemis de la royauté dd
CIIAP. XI. — PONCE-PÎLATE. 237
n'est point d'ici-bas — Donc, tu es roi? demanda Pilale. — Vous le dites : Je suis roi, reprit Jésus. Je suis né, et venu dans le monde, uniquement pour proclamer la vérité. Quiconque est du parti de la vérité entend ma voix. — La vérité ! dit Pilate, qu'est-ce? — Et sans attendre la réponse, il sortit du prétoire, et dit aux princes des prêtres et à la foule : Je ne trouve rien de criminel en cet homme ! — Alors les anciens et les prêtres recommencèrent à multiplier les accusations. Jésus garda le silence. Pilate lui dit : N'entends-tu pas les témoignages qu ils accumulent contre toi ! N'as-tu rien à répondre? — Mais Jésus n'ouvrit plus la bouche, et le gouverneur en était dans l'étonnement. — Cependant les Juifs redoublaient leurs vociférations : Il a soulevé le peuple dans toute la Judée, disaient-ils, depuis la Galilée, où il a commencé ses prédications, jusqu'ici ! — En entendant prononcer le mot de Gali , lée, Pilate demanda si cet homme était Galiléen. 11 en eut bientôt acquis l'assurance. Gomme Galiléen, l'accusé relevait de la juridiction d'Hérode. Pilate renvoya donc Jésus au tétrarque, qui éLAt à Jérusalem depuis quelques jours *. »
On accédait au prétoire par un escalier en marbre blanc de vingt-huit marches, c'est la Scala Santa, qui fut plus tard transportée à Ilome par Constantin le Grand. Notre-Seigneurl'a montée trois fois pendant sa passion ^. Toutes les générations chrétiennes l'ont ensuite gravie à genoux. Quand Pilate « sortit pour parler aux Juifs, » comme dit l'Évangile, il se tint au haut de cet escalier. Ainsi, le scrupule des princes des prêtres fut respecté; ils conservèrent intacte la pureté légale, qui ne les empêchait pas de se souiller « du sang du Juste ! »
l'Église oat soiu, en citant ce texte, de supprimer le Nunc « Maintenant, » qui gêue leurs théories.
» Joaii., xvjii, 33-38; RIatth., 11-14; Marc, xv, 2-5; Luc, xxiii, 27.
2 «Une première fois pour son interrogatoire, la seconde en revenant de chez Uérode, et la troisième après la flagellation. Cet escalier, arrosé du sang de Jésus-Christ, est conservé dans une chapelle, près de la basilique de Saint- Jean-de-Latran. Il a été tellement usé par les genoux des fidèles qu'on a été obligé de le revêtir en tables épaisses de bois de noyer, et on les a déjà renouvelées plusieurs fois. » (Ms^ RIisliu, Les Saints Lieux, tom. II, pag. 207.)
238 HISTOIRE DE L'ÉGUSE. — l" ÉPOQUE (aN i-312).
Les soldats romains escortèrent seuls le divin Maître, quand il dut gravir l'escalier prétorien, et comparaître au tribunal du gou» verneur. L'interrogatoire eut la forme ironique et brève que la justice de Rome affectait vis-à-vis de l'univers vaincu. « Est-ce qua je suis Juif, moi, demande Pilale, pour croire à la royauté d'ur Christ? Qu'as-tu fait? » — o Tu es donc roi? » Et quand, à ce Ro j main, rendant Is justice au nom de Tibère, Jésus parle d'ui | a royaume qui n'est pas de ce monde, » d'un sceptre « qui n'es pas actuellement d'ici-bas , » Pilate hausse les épaules. Rome m connaîtra que plus tard celte double royauté, spirilucile et temporelle, qui lui assurera l'empire immortel de la vérité. Mais, en ce moment, Pilate, le représentant de la philosophie de Rome païenne, fait d'un seul mot sa profession de foi : « La vérité ! qu'est-ce ? » — «Il ne demande point de réponse, dit un auteur illustre, il était assuré qu'il n'y en avait point*. » Il a cherché, dans l'accusé, des crimes; il n'y rencontre que des idées, dont 1 expression, les tendances et la portée réelles lui échappent, mais dont l'innocence est incontestable. Il revient dire aux Juifs : « Je n'ai rien trouve de criminel dans cet homme. » Juge compétent, il casse l'arrêt de mort prononcé par le Sanhédrin. Si Pilate avait maintenu, comme c'était son devoir, l'inviolabilité de cette sentence d'absolution; s'ii eût résisté aux clameurs de la foule déicide, son nom n'aurait pas été voué à une éternelle infamie. Mais il n'a pas le courage de la justice; il se laisse intimider parles vociférations des Juifs. Peutêtre même, la vie d'un innocent compte-t-elle si peu pour ce Romain, qu'il ne veut pas se donner la peine de la défendre. Une victime de plus, qu'est-ce que cela, sous le règne de Tibère? Quoi qu'il en soit, Jésus de Nazareth relève de la juridiction d'Hérode le Tétrarque. Pilate renvoie le sujet à son prince naturel ^.
16. « Hérode, dit l'historien sacré, fut ravi de cette occasion de
' L. Veuillot, La Vie de Notre-Seigneur Jesus-Christ, pag. 432. — * Le palais d'Hérude n'était qu'à une petite distance du prétoire, sur la colline d'Acra. Le lieu où Notre-Seigneur comparut devant le tétrarque avait été converti en une égli.-:e; mais elle est aujourd'hui en ruines, ainsi aue le reste du palais.
CHAP. XI. — PONGE-PILATE. 2dïl
voir Jésus, car, depuis longtemps, il désirait l'entretenir. II avait beaucoup entendu parler de lui, et il espérait le voir opérer quelque miracle, il l'interrogea donc avec une grande abondance de paroles. Mais Jésus ne lui fit pas une seule réponse. Les princes des prêtres et les scribes (qui n'avaient plus à craindre, dans le palais d'un prince juif, de contracter la souillure légale), se tenaient debout, entourant le troue d'Hérode, et multipliant leurs invectives. Le roi et ses courtisans insultèrent l'accusé silencieux. Hérode lui jQt, par dérision, jeter sur les épaules un manteau blanc (comme on en mettait aux fous ), et le renvoya à Pilate. A partir de ce jour, le gouverneur et le roi , Jusque-là ennemis, se réconcilièrent '. »
Le meurtrier de Jean-Baptiste avait craint autrefois que sa victime, ressuscitée d'entre les morts, n'eût pris la forme de Jésus de Nazareth. Ses terreurs se dissipent devant une figure qui ne ressemble en rien à celle du prisonnier de Machéronta. Le silence du divin accusé provoque la raillerie du prince et de ses courtisans. Est-ce que l'innocence qui se tait, devant les puissances de ce monde, n'est pas toujours suspecte de rébellion ou de folie?
17. Jésus fut donc ramené au prétoire. « Pilate, reprend lEvàn- Baiabba». gile, dit aux princes des prêtres, aux anciens et au peuple réunis : Vous m'avez déjà présenté cet homme comme un conspirateur et un séditieux. Je l'ai interrogé devant vous, et je ne le trouve nullement coupable des crimes que vous lui imputez; Hérode non plus; car je vous ai renvoyés à ce prince, qui n'a intenté contre lui aucune action capitale. Je vais donc le faire punir, et je le mettrai en liberté ^. » Le punir, pourquoi? puisqu'il est innocent. Voilà la justice sommaire de Pilate ! Et pourtant nous sommes forcé d'ajouter que l'expédient inique du gouverneur romain était en réaUté un acte de clémence, si on le compare à la haine obstinée des prêtres. Tous les châtiments qu'on pourrait infliger à Jésus ne satisferaient point leur rage; ils veulent sa mort. La proposition de Pilate ne fut donc pas agréée. « Or, continue l'Évangile, les
» Luc, xxin, 5-J2. — 2 Luc, xxni, 13-17.
240 HlSTOirvE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).
gouverneurs romains étaient dans l'usage, à la solennité pascale, de faire crâce de la vie à un prisonnier que l'assemblée des Juifs désiL^nait. Celte année-là, y avait, dans la geôle romaine, un malfaiteur fameux, nommé Barabbas, coupable de vol, de sédition et d'assassinat. Pilate dit au peuple : Encore une fois, je ne trouve rien de criminel, dans l'homme que vous avez traduit à mon tribunal. Mais, vous avez le privilège de faire metti'e en liberté un détenu à l'occasion de la fête de Pâque. Voulez-vous que je fasse élargir le roi des Juifs? Entre Barabbas et Jésus, surnommé le Christ, qui choisissez- vous? — C'était au peuple que Pilate faisait cette nouvelle proposition ; il ne l'eût point adressée aux prêtres, dont il connaissait la haine personnelle contre Jésus. Pendant que le gouverneur était encore assis sur son tribunal, sa femme lui avait envoj-é dire : Ne vous compromettez pas vis-à-vis de ce juste. Aujourd'hui même j'ai été étrangement tourmentée en songe, à cause de lui ! — Pilate espérait que le peuple serait plus miséricordieux que les prêtres. Mais ceux-ci, de concert avec les anciens et les scribes, excitèrent la foule à demander la liberté de Barabbas et le supplice de Jésus. Lors donc que Pilate revint dire : Lequel des deux voulez-vous sauver? le peuple d'une voix unanime s'écria : Débarrassez-nous de celui-ci! Rendez-nous Barabbas 1 — Que voulez-vous doiic que je fasse du roi des Juifs, appelé Christ? — Tous s'écrièrent : Crucifiez-le! crucifîez-le î — Une troisième fois Pilate leur dit : Mais quel mal a-t-il fait? Je ne trouve rien en lui qui mérite la mort! — Sans l'écouter, ils redoublaient leurs cris : Crucifiez-le ! crucifiez-le ! et leurs voix devenaient de plus en plus menaçante?. — Pilate dit enfin ; Je vais le faire tlageller, et je le relâcherai ensuite *. » Claudia ^8. D'après le témoignage de la tradition, la femme de Pilate
^^^^ s'appelait Claudia Procula. Il est probable qu'elle était une atfranchie utnâîi'cc^ de la famille Claudia, dont l'empereur Tibère était lui-môme issu. hc^io. y^Hq avait accompagné son époux en Judée *. On sait l'importance
Mattli., XXVII, 15-23; M'iro, xv, 6-i4; Luc, xx;ir, 17-23; Joan., xvni, 39-40. • L'eiriperi!ur Auguste avait confirmé l'aûcieune loi Oppia^ qui défendait
CEAP. XI. — rONCE-PILATE. 241
que les anciens accordaient aux songes. L'oneirocritie avait fait le tour du monde païen. Du palais des Pharaons, elle passa à ceux de Ninive, de Babylone et de Persépolis; elle régna sur la Grèce et domina les Romains, maîtres de l'univers. Calpurnia, effrayée par un songe, avait inutilement supplié Jules César de ne point se rendre au sénat, le jour où le héros devait y être assassiné. Claudia Procula, sans plus de succès, voulut épargner à Pilate la flétrissure qu'il allait attacher à son nom. Le gouverneur essaya pourtant de disputer la vie de l'auguste victime à la fureur de ses ennemis. Il comptait que la vue. du sang innocent, répandu à grands flots sous le fouet des soldats, attendrirait les Juifs. Cette cruelle concession devait être plus funeste à l'accusé qu'une sentence capitale. Au lieu d'un supplice, Jésus en subira deux. La flagellation était une torture équivalente à la mort, qu'elle déterminait souvent. Le patient, à demi courbé, les deux mains passées dans un anneau de fer scellé à une colonne, était dépouillé de ses vêtements jusqu'à la ceinture. Quatre soldats le frappaient, sans compter les coups, avec des lanières de cuir armées de petites boules de plomb et d'ongles de fer. « Pilate, dit l'Évangéliste, donna l'ordre de flageller Jésus. Les soldats l'entraînèrent hors du prétoire *, et, après l'exécution, le ramenèrent dans le vestibule. Là, toute la cohorte était réunie. Ils l'affublèrent d'un lambeau d'écarlate, lui
aux gouveraeurs d'emmener leur femme dans les provinces dont i]s avaient le commandemenl. Cette mesure fut rapportée sous Tibère. Un sénatus-consuUe accorda form; llemeot cette autonsatiou aux gouverneurs, mais en les rendant personnellement responsables des désordres et des troubles, que la présence de leur femme pourrait occasionner. (Cf. Sepp, La Vie de Noire- Seigneur Jésus-Christ, tom. II, pag. 417-419.)
1 « On avait coutume de flageller les malfaiteurs hors de l'enceinte du palais. Le lieu de la flagellation est du côte opposé à celui où stationnait la foule, devant l'escalier du prétoire. Une petite église, restaurée, eu 1838, par la munificence du duc Maximilien de Bavière, marque cet emplacement. — Il existe deux colonnes dites « de la flagellation : » l'une à Jérusalem , dans .l'église du Saint-Sépulcre, et l'autre à Rome dans la basilique de Saiute-Praxède. On croit communément que la première e?t celle du prétoire, et la seconde celle de la maison de Caïphe. » Mgr Mislin, Les Saints Lieux, tom. II pag. 211-214. *
242 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (aN 1-312).
mirent sur la tête une couronne d'épines entrelacées *, et un roseau 2 dans la main droite. S'approchant ensuite, ils fléchissaient le genou devant lui, se prosternant par dérision, et disaient : Sahit, roi des Juifs ! — Ils le souffletaient alors , le frappaient à la tête du roseau qu'ils avaient placé dans sa main enchaînée, elle couvraient de crachats ^. » Ce fut donc sous le fouet d'un soldat romain que le sang du Rédempteur commença à couler dans la Passion. Ce fat un soldat romain qui couronna d'épines le roi des Juifs et du monde. Par combien de larmes d'amour la Rome chrétienne n'a-t-elle pas racheté ces forfaits de la Rome de Tibère ! Cependant Pilate vint reprendre le divin flagellé, et sortit avec lui du palais. Du haut d'une arcade qui traversait la rue et dominait toute la foule, ils apparurent ensemble. « Jésus, dit l'Évangéliste, avait la couronne d'épines sur la tête, et un lambeau d'écarlate sur les épaules. Voici que je vous le ramène, dit Pilate. Encore une fois, sachez que je ne trouve en lui aucun crime. — Puis le montrant du doigt, il ajouta : Voilà l'homme ! — A cette vue, les prêtres et les valets des pontifes, recommencèrent à crier: Crucifiez-le! crucifiez-le ■* I » Le peuple attendri se taisait. La divine victime,
» On sait que la couronne d'épines, transportée par l'impératrice sainte Hélène à Constantinople. achetée , en 1239, à Baudoin 11 , par saint Louis, et déposée jusqu'à la Révolution française dins la Saiute-Cli.i pelle, couslruit© pour recevoir ce pieux trésor, est aujourd'hui conservée à NofroDame de Paris, où chaque année, le vendredi saint, elle est exposée à la vénération des fidèles.
'Le roseau, que l'on mit à la main du Sauveur, n'était point une de ces fragiles graminées qui croissent dans nos étangs, mais qu'on ne connaît point en Palestine. C'était un arundo donax, de la famille des bambous, dont la tige, plus grosse que le pouce, atteint ordinairement une hauteur d'environ deux mètres. (Cf. Sepp, La Vie de Notre-Seigneur Jésus- Christ, tom. III, pag. 4.)
»Matth., xivii, 26-30; Marc, xv, 16-19; Joan., xix, 1-3. L'église du Saint» Sépulcre à Jérusalem conserve, dans la chapelle dite de l'Impropère (Improperlorum), un tronçon de la colonne de marbre gris, qui se trouvait au prétoire, et au pied de laquelle Notre-Seigneur était assis, quand il fut abreuvé d'outrages par les soldats de Pilate.
* Joan., xtx, 4-6. « A une centaine de pas du prétoire, en suivant la Voie douloureuse, dit M?' Mislin, on remarque une galerie couverte, ayant une double fenêtre, et passant au-dessus de la rue. Ce fut du haut de cette arcade