CHAP. XI. — VIA CRUCIS
à la porter derrière Jésus '. » Nous avons déjà dit que la réquisitior du magistrat, ou de l'officier romain, n'admettait ni délai, ni excns? Cet Africain, né en Lybie, et fixé à Jérusalem, était vraisemblahU ment le prosélyte ou « converti » du judaïsme, que nous retrou vons, dans les Actes des apôtres, sous le nom de Simon le Noir, i côté de Lucius de Cyrène 2. Les trois parties du monde connu des anciens, l'Europe, l'Asie et l'Afrique ; les trois grandes races de l'humanité devaient être représentées, dans le divin sacrifice qui réconcilia le ciel avec la terre. Avant d'arriver à la porte d'Ephraïm, le cortège monta, à droite, une rue assez rapide. Ce fut là que le divin Maître, épuisé par la fatigue, la souffrance, et la perte du sang qui coulait de ses blessures, tomba pour la seconde fois. « Or, reprend l'Évangéliste, il était suivi d'une grande multitude de peuple, et de femmes qui le pleuraient, avec des lamentations 3. » L'une d'entre ellcb eut le courage de fendre les rangs pressés des soldats. Un mouchoir à la main, elle essuya le sang, la sueur, les crachats, qui couvraient la face adorable du Sauveur; et l'empreinte de la figure divine demeura imprimée, en traits sanglants, sur le linge de la pieuse Véronique *. « Jésus, se tournant alors vers le groupe des femmes, leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants ! Car viendront des jours où l'on dira : Heureuses les stériles? Heureuses les entrailles qui n'ont point enfanté, et les mamelles qui n'ont point allaité! Alors on criera aux montagnes : ^ombez sur nous ! et aux collines : Écrasez-nous ! Car si l'on traite ainsi le bois vert, que sera-ce du bois sec ^? » — Au haut de la rue,
1 Matth., XXVII, 31 ; Marc, xv, 20, 21 ; Luc, xxiu, 26. D'après la loi romaine, es condamnés au supplice de la croix devaient eux-mêmes la porter, quanà ce gibet n'élait pas établi, à poste fixe, sur le lieu de l'exécution; c'est pouï cela qu'on les appelait cruciferi « porte-croix, » ou /■«ra/e/'i « porte-gibet. »
« Act., XIII, 1. — 3 Luc, xxni, 27.
t La face de Notre-Seigneur, empreinte sur un linge, est gardée à Saint- Pierre de Rome, sous le nom de Volto Sunto. 11 en existe plusieurs copies. Voir au sujet de la véritable image : Acta Sanctorum, Mali, tom. Vil, pag. 356 et les Notes de Chastelain sur le Martyrol. rom., pag. 201. (Msf Mislin, Les Saints Lieux, tom. II, pag. 218.)
B Luc, XXIII, 28-31
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se trouvait la Porte judiciaire. C'est là que finissait la ville, au temps de Notre-Seigneur '. Due troisième chute marqua le dernier pas de Jésus sur le sol de l'ingrate cité. Il voulut tomber trois fois luimême, comme Pierre, le chef de son Église, pour expier nos chutes multipliées, et nous apprendre à nous relever toujours, et à porter courageusement notre croix. Au delà de la porte judiciaire, s'ouvrait le champ des exécutions capitales, connu sous le nom de Golgolha,
§ m, La croix du Golgotha.
22. « On avait amené avec Jésus, reprend l'Évangéliste, deux voleurs, qui devaient être crucifiés en même temps que lui. Arrivé au lieu nommé Golgotha, ou Calvaire, on lui présenta une potion de vin, mêlé avec de la myrrhe et du fiel, mais quand il y eut porté les lèvres, il refusa de boire. Or il était la sixième heure (midi). Les soldats l'attachèrent à la croix *; les deux larrons furent crucifiés, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. La croix de Jésus fut placée au milieu. Ain-i était accomplie la parole de l'Écriture : « Il a été mis au rang des scélérats ^. » Or Jésus disait : Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font! — Pilate avait rédigé l'inscription qui devait être attachée au haut de la croix. Les soldats fixèrent ce Titre^ énonçant la cause du supplice, au-dessus de la tête de Jésus. Il portait ces mots, écrits en
' Cet espace est maintenant renfermé dans la ville, et couvert de maisons; c'es. pourquoi les pèlerins ne peuvent suivre le reste de la Voie douloureuse. La partie la plus élevée ilu Calvaire, et les lieux adjacents, sont tous compris dans l'église du Saint-Sépulcre.
* On conserve à Rome , au monastère de Sainte-Croix de Jérusalem , avec le bois de la croix, un des clous qui servirent à y attacher le divin Maître. La tige du clou est formée d'un morceau de fer carré à vives arêtes. Sa longueur primitive a dû être de 15 centimètres, mais la pointe, de trois centimètres environ, en a été cassée; la brisure a dû être produite par un violent coup de marteau, car elle est nette et sans mâchure. L'épaisseur du clou, à sa partie supérieure, est de 1 centimètre, sur chaque face. La tête est une calotte ronde et évidée, avec un rebord aplati, de 11 centimètres de circon- /érenue. On conserve deux autres de ces clous, dans la cathédrale de Notre»' Dame de Paris.
» Isai., LUI, 12.
CIIAP, XI. — LA CROIX DU GOLGOTJia. 249
hébreu , en grec et en latin : Jésus de Nazareth , roi des Juifs. Comme le lien du crucifiement était proche de la ville, un grand nombre de Juifs lurent rinscription. Les Ponlifes vinrent trouver Pilate, et lui dirent : Il ne fallait point écrire : Hoi des Juifs; mais: Soi-disant roi des Juifs. — Ce que j'ai écrit est écrit, répondit Pilate *. — Cependant les soldats, après avoir crucifié Jésus, fu-ent quatre ] lots de ses vêtements, un pour chacun d'eux, et se les partagèrent, 3n tirant an sort. Mais ils réservèrent sa tunique. C'était une tunique sans couture , d'un seul tissu depuis le haut jusqu'en bas. Ne la partageons point, dirent-ils entre eux; que le sort décide à qui elle appartiendra. — Par là fut accomplie la parole de l'Écriture : « Ils se sont partagé mes vêtements, et ont jeté au sort ma tunique *. » Ainsi firent les soldats, et s'étant assis, ils le gardaient.
i Dans les exécutions capitales, on inscrivait toujours sur une planche lo nom du criminel, et le crime pour lequel il était condamné. Cet usage du droit romain s était perpétué chez nous dans le pilori. La tablette de l'inscription s'appelait litre, ou bien Tabula dealbata, parce que les sentences de condamnation, de même que les lois, étaient infcntos sur une tablette blanche. 11 était ordonné aux Juifs d'ensevelir avec le supplicié 'es instruments de sa mort. Lapis quo quis lapidaiur, lignum in quo suspenditur, aladius juo decollatur, et sudarium quo strangidatiir, simul cum eo velprope evm scpelitur, (Sanhédr., fol. ko, 2.) Cette prescription du Talmud nous fait comprendre comment l'impératrice Hélène retrouva le bois de la vraie Croix, les clous et le Titre, enfouis sur le Calvaire. Les Juifs qui n'avaient pu enterrer le corps de l'auguste victime avaient, suivant leur usage, enterré les instruments de son supplice. Le titre de la croix est aujourd'hui conservé à Rome, dans la basilique de Sainte-Croix de Jérusalem. L'inscription hébraïque est presque entièrement effacée. Le P. Drach a pu cependant en rétablir, ainsi qu'il suit, les caractères : Yeschuah Nolsri Melek Yehudaya. Jésus Nnzarenus Rex Judœorum. La forme grossière de l'inscription, en grec et en latin, fait soupçonner avec raison que le titre entier, dans les trois langues, a été tracé par lamême main, probablement parun Juif, attaché au proconsulat. Considérant l'hébreu comme le texte principal, et le grec et le latin comme traductions, il a écrit ces deux dernières langues de droite à gauche, afin que, sous chaque mot hébreu, se trouvât sa double interprétation. Quoi qu'il en soit, le Dieu qui allait mourir devait rendre immortelles les trois langues qui annonçaient sa mort à l'univers.
2 Psalm., XXI, 19. Tunica D. N. J. C, quœ eidem in Passione sublata est, et a militibns qui eum custodiebant est sortita, inventa est, prodente Simone, filio Jacobi, qui per duas hebdomadas multis cruciatibus affecius, tandem profitetur ipsum tu~ nicam in civilate Zafad {Joppe}, procul a Hierosolyma, in arca marmorea posiiam
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Or les Juifs, en passant, lançaient à Jésus leurs blasphèmes. Us secouaient la tête, en criant : Vah! Toi qui détruis le Temple de Dieu, et le rebâtis en trois jours, sauve-toi donc toi-même! Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix! — Le peuple sattroupait, pour le considérer, et le tournait en dérision. Les princes dej prêtres, les scribes et les anciens vinrent aussi l'outrager. 11 a sauvé les autres, disaient-ils, et il ne peut se sauver lui-même; S'il est le roi d'Israël, le Christ élu de Dieu, qu'il descende en ce moment de la croix. Nous le verrons et nous croirons en lui. C'est en Dieu qu'il s'est confié; que Dieu le délivre, s'il lui plait! Ne disait-il pas : Je suis le Fils de Diea? — Les so'dats, à leur tour, l'insultaient. Ils approchaient de ses lèvres une éponge trempée de vinaigre, et lui disaient : Roi des Juifs, sauve-loi donc * ! »
La myrrhe, offerte par les Mages à Bethléem, se retrouve daik les cruels présents du Golgotha. Les soldats romains ne veulent point déchirer la tunique sans couture de THomme-Dieu ! Ils ne savaient pas alors, ces quatre prétoriens de Tibère, se partageant, au pied d'une croix, la dépouille d'un supplicié juif, que des mains plus puissantes essaieraient en vain, pendant toute la durée des siècles de déchirer la robe immaculée de Jésus-Christ! Le judaïsme, insultant à la croix qui a sauvé le monde, comr.ète ce tableau du déicide. La lâcheté de l'outrage dépasse, s'il est possible, la frénésie des clameurs qui retentissaient naguère au prétoire : «Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! » Chaque année, le Jour du vendredi saint, l'Église catholique met sur les lèvres de ses ministres cette prière : « Dieu tout-puissant et éternel, dont la miséricorde ne repousse même pas la perfidie du judaïsme, exau-
esse. (Le Ouien, Oriens Christianus, tom. III, pag. 243.) L'habillemeut, chezlea H(;breux, était composé de plusieurs pièces; ils portnient un manteau: timla; une tuuique extérieure : chetoneth; une tunique intérieure : sadin. On vénère aujourd'hui, à Trêves et à Argeuteuil, une roLe et une tunique, qui sont probablement le sadin et la dietoneth. (Msr Mislin, La Saints Lieux, tom. Il, 257. — Cf. Marx, Histoire de la robe de Jésus-Christ, conservée dans la cathédrale de Trêves; et Guérin : La sainte Tunique, Recherches sur cette religue tt sur le pèlerinage d'Ârgenteuil.) » Mattb., x^vu, 33-4^; Marc, XV, 22-32; Luc, xxill, 32-38; Joan., XIX, 17, 25
CHAr. XI. — LA CROIX DU GOLGOTHA. 231
cez les prières que nous vous adressons, pour ce peuple aveugle. Qu'il reconnaisse la lumière de votre vérité, le Christ ! et que ses ténèbres soient enfin dissipées ' ! »
23. <( Or, continue l'Évangile, un des larrons, crucifiés avec Lesscj>, Jésus, l'insultait en disant : Si tu es le Christ, sauve-toi, et nous ''j'e;u-.s%n' aussi I — Mais l'autre lui adressa ce reproche ; Ne crains-tu pas La œoit- Dieu non plus, toi qui partages le même supplice 1 Pour nous, du moins, c'est justice; nous sommes traités comme nous le méiitonsî Mais celui-ci n'a rien fait de mai ! — Et s'adressant à Jésus : Seigneur, dit-il, souvenez-vous de moi, quand vous serez dans votre royaume! — Jésus lui répondit : En vérité, je te le dis, aujourd'hui même tu seras avec moi au Paradis ^ ! » La foi de ce voleur conquiert le ciel. Qui dira jamais ce qu'il y eut de souveraineté divine dans le Sauveur crucifié, pour que le bon larron y découvrît un roi partant à la conquête d'un empire immortel? La seconde parole de Jésus en croix ouvre le ciel à un voleur ; la urem'ère avait sollicité le pardon céleste pour les bourreaux. La troisième va donner pour mère à tous les hommes la reine du ciel. « Au pied de la croix, dit l'Évangile, se tenaient debout la mère de Jésus, avec Marie femme de Cléophas, Marie-Magdeleine, et Jean, le disciple que Jésus aimait. Jésus, les regardant, dit à sa mère ; Femme, voilà votre fils; et au disciple ; Voilà votre mère. —A dater de cette heure, le disciple prit Marie pour sa mère '. » L'humanité a fait de même. L'Eve du Paradis terrestre, au pied de l'arbre du bien et du mal, avait cueilli la mort pour tous tes enfants. Au pied de l'arbre de la croix, oîi Jésus ouvre le Paradis céleste au repentir, Marie devient la mère du salut, le refuge et l'espoir des pécheurs ! « Cependant, dit le texte sacré, les ténèbres couvrirent toute la terre, jusqu'à la neuvième heure (trois heures du soir), et le soleil s'obscurcit. Vers la neuvième heure, Jésus poussa un grand cri, en disant : Eli, Fit, lamma suùnctkani * l c'est-à-dire :
1 Semaine Sainte. Office du vendredi saint. — 2 Luc, xxill, 39-43. "*
' Joan., XIX. 23-27.
* « Le mot Eli a'appartient poiut proprement à la langue syriaque, quoique l'expression suivante Sabacthani, appartienne au dialecte que l'on parlait
252 HISTOIBE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé? Ces paroles, prononcées en langue hébraïque , ne furent pas comprises par quelques juifs hellénistes qui les entendirent. Il invoque le prophète Élie! disaient-ils*. » Élie, le grand thaumaturge du Testament Ancien, avait été surnommé par les Juifs, l'Ange de l'alliance. Ils avaient recours à son intercession, dans les dangers pressant?. Le Talmud raconte que ce Prophète, invoqué du fond des cachots par les Hébreux fidèles, apparut souvent au prisonnier sous une forme visible, et fit tomber ses chaînes. Encore aujourd'hui pendant la nuit de Pâque, les fils de Jacob attendent la venue d'Élie, qui doit délivrer son peuple du joug des Gohn (Gentils) 2. Ces traditions hébraïques sont le commentaire exact de la parole des Juifs, au pied de la croix. « Il invoque Élie! » disaient-ils. Mais tel n'était point le sens de l'exclamation du Sauveur. Après que le Dieu, mourant entre deux scélérats, a légué le pardon à ses bourreaux, le ciel au repentir, et sa propre mère à tous les mortels, l'Adam nouveau, l'homme qui expie les fautes de l'humanité entière, se retrouve en face de l'éternelle justice. Alors Jésus fait entendre les premières paroles du psaume prophétique, où David a résumé d'avance les tortures du Golgotha. «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? Je ne suis plus un homme, mais un vermisseau qu'on foule aux pieds; je suis devenu l'opprobre des humains, l'objet de la risée de ce peuple. Tous, en me voyant, m'ont jeté l'outrage; ils ont secoué la tête, et vociféré des blasphèmes ! 11 a espéré au Seigneur, que le Seigneur l'arrache de nos mains; qu'il le sauve s'il lui plaît! Mon sang s'est écoulé comme l'eau; mes forces sont épuisées, et ma langue brûlante s'attache à mon palais. Ils ont déchiré mes pieds et mes mains; ils ont compté tous mes os; ils se sont partagé mes vêtements, et ont
ilors en Palestine. Au lieu de ces mots : Eli, Eli, les Syriens disaient : Mari, Mari. C'est pour cela que l'exclamnlion du Sauveur fut mal comprise, et que ^es assistants crurent qu'il appelait le prophète Elie. » (Sepp, La Vie dt Notn-Seigneur Jésus-Christ, tom. 111, pig. 38.)
> Matth., XXVII, U 47; Marc, xv, 33-35; Luc, xsni, 44.
' Sepp, La Vie de Notre-Scigneur Jésus-Christ, tom. II, pag. 39.