Jacques le Mineur
Joseph.
s. J uiis l'apôtre.
S. SlHÉON
oa SiuoN.
Nathan.
etc.
Héli ou Joaciin, époui de sainte Anne.
La Sainte Vierge Marik, épous de S. Joseph.
Notn^ - Seigne»»
Jésus- Christ.
CIIAP. Ylir. — DEPART DE LA GALILEE. 5
étail universelle dans l'Europe catholique; nul écrivain n'aurait imaginé de parler des « frères obscurs de Jésus; » la naïveté sacrilège d'une pareille invention était alors impossible.
3. Voici pourquoi. On savait, à cette époque, que les cousiuis- Réfatatio» germains du Sauveur, issus de Cléophas et de la sœur par alliance de la sainte Vierge, étaient au nombre de six. Quatre d'entre eux avaient été appelés à l'apostolat par le divin Maître ;les deux autres, Joseph et Siméon ou Simon, ne figuraient encore ni parmi les Apôtres, ni parmi les disciples. Il est remarquable, en effet, que leur nom ne se trouve point dans la liste, d'ailleurs incomplète, des soixante-douze disciples, conservée par saint Épiphane et Eusèbe de Césarée. Voici cette liste : Etienne, Prochorus, Nicanor, Timon, Parmenas, Nicolas, Matthias, Marc, Luc, Justus, Barnabe, Apelles, Rufas, Niger, Sosthénès, Céphas *, Aristion, Jean l'Ancien, Androuicus, Junias, Lucius de Cyrène, Barsabas, Silas et Manahem. Toute restreinte que soit cette nomenclature, il est évident que si les deux cousins germains du Sauveur, Joseph et Simon, eussent dès lors fait partie des soixante-douze disciples, ils auraient obtenu dans cette liste la première mention. Leur titre de parents de Jésus avait, dès les premiers siècles de l'Église, une telle importance qu'il leur est toujours attribué. Hégésippe, l'an 150 de notre ère, les désigne comme les fils de Cléophas, frère de saint Joseph 2. Le texte même d'IIégésippe, inséré par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique, est d'une authenticité incontestable. Hégésippe atteste que l'affinité de Simon avec le Sauveur fut une des raisons qui le firent choisir à l'unanimité pour succéder à saint Jacques son frère, sur le siège de Jérusalem. 11 n'y a donc aucune obscurité dans le texte de l'Évangile. Quand saint Jean nous parle des (( frères de Jésus qui ne croyaient pas encore en lui » et qui invitaient le Sauveur à les accompagnera Jérusalem, dans le pèlerinage entrepris en commun pour la fête nationale des Tabernacles, il emploie exactement la même expression que saint Matthieu, dans
* Ce disciple Céphas est différent de l'apôlre saint Pierre. — 2 Ilegesipp. citât, ab Euseh., Historia Ecclcs., Patrol. grœc, tom, XX, col. 245-427, 281, Ï83, 377-3S0.
:'.ien.
fï HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l'^ ÉPOQUE (AN 1-312).
une circonstance analague *. Tonte l'antiquité chrétienne a su le nom de ces prétendus « frères obscurs , » comme nous le savons encore '. Ce qu'il y a de moins « obscur » en tout ceci, c'est la décadence des études exégétiques dans notre patrie, incrédulité 4. L incrédulité de Nazareth s'était modifiée, depuis le jour où
-•Nazareth .
la divinité les habitants de cette ville ingrate avaient voulu précipiter le Sau-
1 Sanvenr.
:s dcscen- veur du haut de leurs rochers. De toutes parts les échos de la
îants de» ,
'rères de Galilée leur renvoyaient la nouvelle des prodiges de salut et de
lésns en
Ecnce de grâcc opérés par un compatriote, dont l'éclat divin blessait le regard de leur jalousie. Devant ces témoignages positifs, en présence de faits nombreux, constants et avérés, le scepticisme absolu n'était plus possible. Mais dans son éti'oitesse basse et mesquine, l'envie locale ne désarme jamais. « Allez en Judée., disent les Nazaréens au Sauveur, afin que les disciples que vous avez dans ce pays soient témoins des œuvres que vous accomplissez. » Jésus accomplissait donc des œuvres dignes de fixer l'attention de la Judée. Ils l'avouent; mais alors pourquoi ne sont-ils pas euxmêmes les premiers à en proclamer l'auguste caractère? « Puisque vous opérez des merveilles , ajoutent-ils , manifestez-vous au monde. » Dérisoires et perfides conseils de la haine! Ils affectent un hypocrite intérêt pour la gloire et la réputation du Sauveur; ils ont l'audace d'essayer sur le Verbe incarné la plus vulgaire des tentations, celle de l'amour-propre humain! Ils envoient Jésus à Jérusalem, comme un acteur sur un théâtre. Cependant ils savent que la vengeance des pharisiens et des docteurs de la Loi, que la tyrannie inquiète d'Hérode Antipas attendent leur victime; c est là sans doute l'odieuse espérance qu'ils dissimulent sous le langage de la fraternité. A ces tiaits caraclérisques, nous reconnaissons la nature déchue, dans sa laideur réelle et vraie. Voilà bien les allures tortueuses de lajalousie humaine, telles que chacun a pu les observer. Rien de tout cela ne ressemble aux colères artificielles ni aux
'Matlh,, xiii, 55, 56. Voir chapitre iir de cette Histoire, n«s 32, 34 et 35.
* Au témoignage d'Hégésippe on peut joindre ceux de Clémeat d'Alexandrie, Origine, Eusèbe de Césarée, saiulJérôme, Tliuodoret, Isidore de Séville, saint Augustin. LCi. Bispiug., Erklûrung des Evang. nach. Matthaûs, xiiî, 53.)
CHAP. YIII. — DJiPART I)E LA GALILÉE. 7
tempêtes imaginaires que le rationalisme moderne TO'.-drait créer autour de Jésus. L'action évangélique se développe dans un milieu vivant, sans aucune exagération romanesque, sans rélicence calculée. Ce sont des hommes, avec toutes leurs faiblesses, leurs passions, leurs intrigues et leurs sourdes rivalités, qui enviroanent IHomme-Dieu. Mais voici le miracle. Cinquante ans plus tard, deux descendants de ces « frères » de Jésus vivaient encore. « Domitien les fit venir à Rome, dit Hégésippe, et les interrogea sur l'avènement du Christ. — Êtes-vous réellement de la race de David? leur dit-il. — Ils l'avouèrent. — En quoi consistent vos possessions et votre fortune ? — Nous possédons environ la valeur de neuf mille deniers *, répondirent-ils. Cette somme n'est pas en argent , mais en fonds de terre , d'une étendue de trente-neuf arpents ^. Nous les cultivons nous-mêmes, et le produit nous sert à payer les impôts et à subvenir à notre existence. — En parlant ainsi, ils montraient leurs mains calleuses, sur lesquelles un labeur incessant avait marqué son empreinte. Enfin Domitien leur parla du Christ. — De quelle nature sera son royaume? demanda -t-il. ; En quels fieux doit-il commencer ? — Cet empire n'est point l'empire de la terre ni de ce monde, répondirent-ils. C'est le règne angélique et céleste qui viendra à la consommation des sièotes, quand le Christ apparaîtra dans sa gloire, pour juger l'es vÎTants et les morts, et rendre à chacun selon ses œuvres ^. » — La glorieuse confession des fils répara l'incrédulité momentanée des pères. Nazareth adora le crucifié du Golgotha, dont elle avait répudié un instant la divine auréole.
5. En refusant de se rendre à Jérusalem, escorté de la multitude Le divin des Gahléens qui en faisaient alors le pèlerinage, Notre-Seigneur delap^a^sion s'était réservé de partir « quand son heure serait venue. » Heure Christ, solennelle qui marqua le début de la grande période de Rédemp-
^ Eq prenant le denier pour 16 as, et l'as romain pour une valeur de 5 cen» i ti mes de notre monnaie, on arrive au chiffre de 7,200 fr., comme représen- I tant la fortune de c.?s deux frères.
1 « L'arpent reanin valait 1257"»,53':. — 3 Hegesipp. citât, ab Eusebio, Hitt, Sccles., lib. 111, cap. xx, Patrol. grœc, tom. XX, cot. 252-253.
8 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — l" ÉFOQDE (aN 1-312).
tion par la Croix! Il fallait que le Christ soufifrit, qu ii mourût et qu'il ressuscitât. Ce divin : « 11 faut, » parallèle à celui que Jésus prononçait, quelques jours auparavant, à propos du scandale, qui ae doit jamais disparaître entièrement de ce monde, se rattache à toute réconomie providentielle du salut. Dans la sphère e'troite de nos vues iiumaines, nous avons peine à comprendre ces nécessités terribles. Comme Pierre, nous nous écrierions volontiers : « A Dieu ne plaise. Seigneur, qu'il vous arrive de souffiir et de mourir! Comme les Juifs au Golgotha, nous serions tentés de dire à Jésus Descendez de cette croix infâme; rompez les clous de vos pieds de vos mains, apparaissez en face de la cité coupable dans lamajeslé de votre gloire! Et pourtant si la Rédemption se fût ainsi accomplie à coups de tonnerre , si la splendeur du Thabor n'eût cessé d'environner la personne du Verbe incarné, la liberté humaine eût été supprimée, la coopération individuelle de la conscience dans l'œuvre du salut, ce privilège divin communiqué aux âmes par le sang rédempteur, eût été anéant'e. Pour rester à jamais libre de croire ou de ne pas croire, d'adorer ou d'outrager son Sauveur, il fallait que l'homme poussât l'abus de sa liberté à cet excès du crime , dont l'horreur se résume tout entière en un seul mot : Déicide! Par une raison inverse, il fallait que Jésus-Christ se livrât lui-même, à l'heure qu'il aurait choisie, comme l Isaac du Testament Nouveau, disposant son holocauste, portant le bois du sacrifice , mais, cette fois, arrêtant le bras des Anges, prêt à frapper les aveugles bourreaux.
Leg ait 6. « Jésus se rendit donc à Jérusalem , après le départ de ses
tMri"rcde frèrcs, dit l'Évangile, mais évitant les manifestations extérieures et comme en secret. En traversant la Samarie *, un jour qu'il entrait dans un village, dix lépreux se rencontrèrent sur son chemin; et se tenant éloignés , ils élevèrent la voix en disant : Jésus , notre Maître, ayez pitié de nous! — Les ayant vus, il leur dit: Allez, et montrez-vous aux prêtres. — En y allant , leur lèpre disparut. —
* Encore aujourd'hui les caravanes suivent cette route de la Galilée à Jérusalem. Elle traverse Giréa et Naplouse, l'antique SicLcm. el demande trois ou quatre jours de marcîie.
Samarie.
CUÀI-. YIII. — DÉPART DE LA GALILEE. 9
L'un d'eux, se voyant guérî, revint à l'instant même, glorifiant Dieu à haute voix. Il se prosterna le visage contre terre aux pieds de Jésus et lui rendit grâces. Or cet homme était Samaritain. Jésus dit alors: Est-ce que tous les dix n'ont pas été guéris? Où sont donc les neuf autres? Aucun n'est revenu pour rendre gloire à Dieu, sinon c^t étranger. — Levez-vous, ajouta-t-il, allez, votre foi vous a sauvé *. »
7. On rencontre encore, en Palestine, des lépreux, voyageant AuthenticUô par bandes, et associant leur commune misère , pour échapper au supplice de l'isolement, non moins terrible que leur infirmité même ^. La lèpre a survécu à tous les progrès modernes; elle échappe à l'art de nos médecins et déconcerte les efibrts de la science. La guérison des dix lépreux de Samarie ofifre cette particularité caractéristique que le prodige s'opère à distance, quand le divin Maître ne peut, ni de la voix, ni du geste, ni du regard, agir sur les malheureux qui ont imploré son assistance. « Allez , leur a-t-il dit, et montrez-vous aux prêtres. » Telle est la parole qui devait sauver le genre humain, ce lépreux séculaire, auquel les prêtres de Jésus-Christ devaient annoncer la bonne nouvelle de l'Évangile. Quand les apôtres parcourront la terre, pour y prêcher le nom de Jésus, le divin Maître aura disparu dans les splendeurs de son Ascension glorieuse. Sa personne adorable ne sera plus visible à nos regards mortels. Il faudra pourtant, sous peine d'en- • courir l'éternelle damnation, « se montrer aux prêtres. » La docilité du monde, en dépit des passions révoltées et des préjugés hostiles, sera le miracle permanent de l'Église, de même que la docilité des dix lépreux constitue à elle seule un prodige manifeste. Ils ne sont
1 Luc^ xvn, 11-19.
* « Le 30 avril 1862, arrivés à Naplouse^ la Sichem biblique, nous établisgons notre campemeut vers l'une des portes de la ville, au milieu d'un bouquet de sycomores et de lauriers-roses. Quelques instants après, une bande d'au moins trente lépreux venait faire le siège de nos tentes, demandant le bochisch à nos drogmans, avec menace de punir un refus par leur dangereux contact. 11 nous fallut leur faire l'aumône, le fouet à la main, seul moyen de prévenir des accidents irréparables. » (Note extraite d'un Journal devoyugeen Orient, communiquée par M. le prince E. de Bauffremont-Courtenay.)
10 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — T^ ÉPOQUE (ANi'312).
pas encore guéris; leur chair est toujours dévorée par ces implacables ulcères qui pénètrent jusqu'à la moelle des os; et cependant, sur la parole du Sauveur, ils n'hésitent pas. Sans délai, sans tergiversation, d'iin concert unanime, ils prennent le chemin de Jérusalem, pour aller faire constater par les prêtres de Moïse une guérison qui n'est point encore réalisée, mais dont ils ne doutent pas un instant. Jésus leur a parlé, et cela suffit à leur foi. Que le rationalisme essaie d'appliquer ici ses théories de guérison par « la vue ou le coniact d'une personne exquise, n Surtout qu'il dise comment, si Noire-Seigneur n'avait jamais opéré de miracles, les lépreux auraient pu croire soudain à l'efficacité d'une simple parole, dont le résultat n'était point encore apparent. Dix lépreux, à qui Notre-Seigneur ordonne d'aller se montrer aux prêtres de Jéru- :;lom, }'• vont en toute confiance. Donc ils savaient, de science '.ertaine, que Jésus-Clirist opérait des prodiges. Leur foi commande a notre, et leur docilité, en cette circonstance, expUque celle àov.i, 'univers nous donnera bientôt le magnifique spectacle. En chemin, leur lèpre disparaît : ce phénomène les étonne si peu qu'un seul revient sur ses pas, pour rendre grâces au céleste médecin. Les autres continuent leur route ; mais le Samaritain guéri oublie les fêtes de Jérusalem, et la joie qui l'attend dans une réhabilitation officielle, où sa famille, ses enfants, son vieux père, sa mère peutêtre lui seront rendus. La reconnaissance l'emporte dans son cœur sur tous les autres sentiments. Il accourt à Jésus, se prosterne à ses pieds, en les cou^Tant de baisers et de larmes. L'Evangile nous ofifre, à chaque page, des exemples de cette prostration des hommes devant le Verbe incarné. Or il y a ici-bas une majesté visible, qui représente à nos yeux l'invisible majesté de Jésus-Christ. Le successeur de saint Pierre est le Vicaire de l'Homme-Dieu. Voilà pourquoi, nous nous prosternons à ses pieds, en les baisant avec amour. Idolâtrie ! disent nos frères séparés. Il était donc idolâtre le Sama- ; itain de l'Évangile ! Magdeleine, la pécheresse, dont l'ardent amour mérita l'éloge du Sauveur, était donc idolâtre! Et ne voit-on pas que pour nous, lépreux pm^ifiés dans le sang de l'Agneau, pécheurs graciés par l'ineûable miséricorde ds Jésus-Christ , c'est une joie
CIIAP. VllI. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 11
bien plus encore qu'un droit ou un devoir, de nous prosterner devant son représentant sur la terre, d'offrir à son Vicaire ici-bas les hommages dont nous voudrions l'entourer lui-même, s'il nous était donné de le contempler de nos yeux et de le toucher de nos rnains! Qu'on cesse donc de mesurer, à la taille des orgueils humains, les jespects dont il convient d'environner et le Dieu de l'Eucharistie et son auguste représentant! Que de fois, devant les tabernacles où Jésus repose, ne nous est-il pas arrivé de gémir sur l'obstination lamentable avec laquelle le Jansénisme, ce frère puîné du Protestantisme, prétendait marchander au Fils de Dieu 1 honneur que le lépreux de Samarie ou le démoniaque de Gadara lui rendaient, avec un bonheur mdicible, sur les bords du lac de Tibériade, ou sur les chemins poudreux de Sicliem ! Croire à Jésus-Christ réellement et substantieUement présent dans l'Eucharistie, et refuser de fléchir le genou devant le tabernacle de ce Dieu caché , voilà un des phénomènes d'aberration que l'Enfer seul peut produire, et qui Ûoit combler d'allégresse le cœur de Satan!
§ II. lia ffète des Tabernacles.
8. Les lépreux guéris portèrent sans doute à Jérusalem la nou- Di-cours de
T r»i • • j • 1 Jésus dans la
velle de la prochaine arrivée du bauveur. Les Pharisiens n avaient Temple. cessé de le représenter au peuple comme un violateur de la loi du sabbat. Le miracle opéré l'année précédente à la Piscine Probatique était, à leurs yeux, un crime de lèse-majesté divine. Ils affectaient de n'y voir qu'une sacrilège infraction à la loi du repos sabbatique, et ils trouvaient ainsi un prétexte plausible, pour soulever les haines populaires. Il est sans doute difficile d'apprécier leur véritable pensée, sur ce point. Cependant tout porte à croire qu'ils étaient eux-mêmes trop éclairés pour attacher réellement à ce fait une idée aussi absurde. L'étroitesse d'esprit et le formalisme superstitieux dans lesquels ils emprisonnaient la nation juive n'étaient, au service de ces ambitieux, que des moyens d'assurer leur propre domination. Ils aimaient à faire peser sur l'épaule d'autrui des fardeaux qulls n'eussent pas voulu toucher eux-mêmes du bout du
12 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312),
doigt. «Or, dit l'Évangile, les Juifs cherchaient Jésus, dans les jours de la solennité des Tabernacles '^ et ils se demandaient entre eux: Où est-il? — Parmi la foule, il n'était question que de lui. Les uns disaient : 11 est vraiment bon ! — D'autres répondaient : Nou, c'est un séducteur, qui égare le peuple! — Cependant nul n'osait s'exprimer ouvertement à son sujet, par crainte des Juifs. Or le quatrième jour de la solennité *, Jésus monta au Temple, et il enseignait le peuple. Les Juifs étaient dans l'admiration de sa doctrine : Comment cet homme sait-il les Écritures, disaient-ils, lui qui ne les a jamais apprises? — Jésus leur répondit en ces termes : Ma doctrine n'est pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé. Si quelqu'un veut accomplir la volonté de Dieu, il reconnaîtra si mon enseignement vient de Dieu, ou s'il émane de moi-même. Celui qui parle de soi-même cherche sa propre gloire : mais celui qu; cherche uniquementla gloire de celui qui l'a envoyé, celui-là parle au nom de la vérité, il n'y a point en lui d'injustice. Moïse ne vous a-t-il pas donné la Loi? Et pourtant nul de vous ne l'accomplit. Pourquoi donc cherchez-vous l'occasion de me mettre à moit? — La foule lui répondit en criant : Vous êtes possédé du démon! Qui cherche à vous faire mourir? — Jésus reprit : Jai fait un prodige sous vos yeux, le jour du Sabbat, et vous êtes contraints de ladmirer. Or Moïse, qui vous a transmis le précepte de la circoncision donné avant lui à vos pères, vous a permis de pratiquer la circoncision le jour du Sabbat. Mais si vous pouvez circoncire un homme,
1 On sait que celte fête durait huit jours, pendant lesquels le peuple juif habitait sous des tentes, eu souvenir des quarante années passées sous la conduite de Moïse au désert. (Exod., xxiii, 16.)
» Nous rendons ainsi le texte de saint Jean : Jam autem die festo mediante ^ pour lui donner son véritable sens, que les traducteurs français ne font pas comprendre suffisamment par ces paroles: Vers le milieu de la fête, La soleii nité des Tabernacles durait huit jours, ce fut donc le quatrième jour qm» Notre-Seigueur parut à Jérusalem. Nous avons ici, dans l'expression employée, par l'Évaugéliste , un de ces caractères d'authenticité intrinsèque qu'il faut faire ressortir, par une interprétation plus large, où la lettre se trouve sacrifiée à l'esprit. Autrement, nos usages modernes, tout différents des coutumes hébraïques, prêteraient à une équivoque qui n'était ni dans le texte EJ dans la pensée de l'historien sacré.
CHAP. Vlir. — LA FÊTE DES T.iBERNACLES. 13
sans violer le repos sabbatique, pourquoi vous indignei- de ce qut. j'ai giiéri complètement un bomme le jour du Sabbat? Ne juge, donc pas «sur l'apparence, mais d'après la réelle équité. — En l'entendant parler ainsi , quelques habitants de Jérusalem disaient : N'est-c^ pas là celui qu'on cherche à faire mourir? Le voilà pourtant qui enseigne en.public, sans qu'on lui dise rien. Est-ce que les princes du peuple auraieui reconnu qu'il est le Christ? Cependant nous savons d'où est cei homme, tandis que, le jour où le Christ paraîtra, nul ne saura d'où il vient. — Aloïfe Jésus élevant la voix, au milieu du Temple, s'écilu : Vous me connaissez! Vous savez d'où je viens! Mais je ne suis pas venu de moi-même; et celui qui m'a envoyé, celui qui est la véiilé, vous ne le connaissez pas! Moi je le connais, parce que je procède de lui et qu'il m'a envoyé. — Alors. ils cherchèi'ent à s'emparer de Jésus, mais nul ne porta sur lui les mains, parce que son heure n'était pas encore venue. Cepejidant, parmi la foule, un grand nombre crut en lui : Quand le Christ viendra, disaient-ils, fera-t-il plus de miracles que celui-ci ' ? »
9. Les rationalistes modernes sauraient-ils nous expliquer pour- Logique quoi la multitude des Hébreux réunis à Jénisalem pour la fête des de Jésus" Tabernacles ooncentrait ainsi toutes ses préoccupations sur le Fils de Marie. « Jésus, disent-ils, ne fit jamais de miracles. » Comment donc tout ce peuple cherchait-il Jésus absent, et se livrait-il aux plus ardentes discussions sur sa personne? Il ne manque pas en France de lettrés, de savants, de philosophes, dont le nom soit connu. Cependant il ne viendrait jamais à l'esprit d'un seul Français, dans une fête publique . d'agiter sérieusement la question de savoir si tel littérateur ou tel sophiste en renom a daigné honorer de sa présence la réunion populaire. Jésus-Christ avait donc, aux yeux des Juifs, une attitude et une personnalité mille fois supérieures à celles d une célébrité vulgaire. Ou tous les Hébreux rassemblés sous les portiques du Temple étaient fous, ou le rationalisme moderne est convaincu lui-même de la plus monstrueuse aberration d'esprit. Le
' Joan., XII, 11-30.
HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (aN 1-312).
dialogue qui se poursuit entre le divin Maître et ses interlocuteurs n'est pas moins significatif. La prétention de le faire composer, un siècle plus tard, en Italie ou en Grèce, par un apocryphe étranger aux mœurs et à la civilisation de Jérusalem, soulève des impossibilités manifestes en tout genre. « Comment, disent les Juifs, peut-il savoir les lettres, lui qui ne les a jamais apprises? » Cette exclamation, à Rome ou à Athènes, aurait eu un sens complètement différent de celui qu'elle exprimait sous les portiques du Temple. Les Lettres grecques et latines représentaient l'ensemble de la littérature poétique, oratoire, philosophique et historique, depuis Homère, Hésiode et Pindare, jusqu a Platon, Aristote, Démofthène, Thucydide et Xénophon, dans l'Atlique, depuis Ennius et Plaute jusqu'à Virgile, Tite-Live et Cicéron , à Rome. Mais à Jérusalem, cette expression, si élastique partout ailleurs, était circonscrite h un seul livre , à une seule littérature divine , renfermant k Loi et les Prophètes, Les lettres pour un Hébreu étaient l'Ancien Testament. Savoir les lettres, c'était posséder la scieuce traditionnelle do la Loi telle que les diverses écoles l'enseignaient. Ainsi les Juifs ont !e droit de s'étonner que Jésus, n'ayant fréquenté aucune école, ne s'étant attaché à aucun docteur, puisse enseigner, avec une autorité inconnue. Le divin Maître daigne répondre à leur objection, et il le fait acvec une logique parfaitement conforme aux procédés de la dialectique la plus rigoureuse. On nous pardonnera cette remarque, véritablement indigne de la majesté de l'Evangile, mais puisque les sophistes modernes ont osé écrire ce blasphème : a L'argumentation de Jésus, jugée d'après les règles de la logique aristotéli ienne, est très-faible * ; » l'exégèse catholique a le pénible devoir de se baisser pour ramasser de tels outrages, et en faire éclater la profonde ineptie. Si Notre-Seigneur eût répondu aux Juifs : Je n'ai appris les lettres dans aucune de vos écoles, cependant la méditation, l'étude particulière que j'en ai faite, l'inspiration divine me les ont révélées, et la preuve que je les connais c'est que vons m'entendez les enseigner : si tel eût été son langage, le
• Vie de Jésus, pag. 345,
CiiAi', Mil, — J,A i'JÎTE DES TAtKRNACLES» 15
raiionalisme moderne se montrerait probablement satisfait. Il saisirait clairement la relation entre l'objection et la réponse, et il accorderait au Sauveur un diplôme de logicien selon les règles d Aristoie. Mais la première règle de toute dialectique est de com« prendre exactement le sens d'une objection, et de la résoudre selon l'ordre d'idées qui la provoque. Or les Juifs s'étonnaient de voir Jésus enseigner la Loi divine, sans avoir reçu la tradition scolastique des docteurs et des scribes. Nul ne pouvait en Israël élever, comme chez nous, une chaire d'enseignement indépendant et libre. La constitution mosaïque divinement promulguée au Sinaï formait, avec les Prophètes et les livres du Canon sacré, un ensemble de dogmes et de révélation immuable, dont le dépôt était confié à un corps enseignant, au sein duquel se perpétuaient les traditions nationales. Toute doctrine qui se produisait en dehors de ces conditions inflexibles devait, pour obtenir droit de cité, présenter une garantie incontestable d'inspiration divine. La plupart des Prophèleà anciens avaient eu à lutter conli-e le même obstacle, ils avaient opposé à la fin de non-recevoir que le peuple de Jérusalem adresse encore au divhi Maître, la puissance des miracles et la réalisation de leurs prophéties, comme deux signes d'authenticité céleste.
10. Tel est le préjugé exclusivement local que Jésus-Christ avait Caraci^.r©
^ > '=' ^ - divin des
à combattre. Il le fait avec une autorité souveraine, et en alBrmant paroles do
Sauveur.
nettement son droit de législateur qui découle de sa divinité. « Ma doctrine, répond-il, est celle de Dieu lui-même qui m'a envoyé. » Que le rationahsme imagine une parole à la fois plus concise et plus expressive pour établir, d'un seul mot, l'infinie supériorité que Jésus voulait donner à son enseignement, en le présentant comme procédant, sans intermédiaire, de Dieu même. Le second caractère; que le Sauveur invoque pour sa doctrine n'est pas moins surnatureL «Quiconque, ajoute-t~il, voudra faire la volonté de Dieu reconnaîtra , par sa propre expérience , que ma doctrine est celle de Dieu. » Toute l'économie de la rédemption du monde est renfermée ^
dans cette phrase, en apparence si simple. L'efficacité de la grâce et de l'enseignement apportés au genre humain par le Verbe incarné ne saurait agir seule et sans la coopération de la volonté
\6 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).
individuelle. L'homme s'est perdu en se faisant le collaborateur de Satan, il ne peut se sauver qu'en devenant le coopérateur de THomme-Dieu. L'expérience personnelle que Jésus demande aux Juifs , lÉglise la demande encore , et l'exigera , d'une manière absolue, de chacune des âmes qui voudront profiter des miséricordieux trésors de la Rédemption. Libre aux esprits indociles et superbes de rejeter une condition qui révolte leur fierté ! Le Fils de Dieu, qui les a aimés jusqu'à mourir pour eux, a préféré répandre la dernière goutte de son sang, plutôt que de porter atteinte à ce libre arbitre dont ils font un si déplorable usage. Mais la parole de Jésus-Christ n'en reste pas moins d'une vérité d'application qui triomphe de toutes les hostilités et survit à tous les siècles. « Quiconque voudra se résoudre à accomplir sur soi-même la volonté de Dieu reconnaîtra la vérité de la doctrine de Jésus-Christ. » Demandez à tous les convertis de l'Évangile si cette lumière intérieure, plus éclatante que le soleil, si celte évidence de la foi, si cette effusion de chaleur et de vie divines leur ont jamais fait défaut. Alerveilleuse puissance de la doctrine évangélique , dont l'expansion doit transformer l'individu dans le plus intime de sa personnalité, combattre toutes les mauvaises passions, porter le fer et le feu dans les plaies ignominieuses du cœur, et triompher de l'homme avec le concours de la volonté humaine! Plus on y voudra réfléchir, plus on sentira que pour conquérir le monde entier, il a fallu de toute nécessité, que l'Évangile fût divin *. Jésus-Christ l'aflârme
» Dans l'impossibilité de commenter chacune des paroles du Sauveur avec l'étendue qu'elle exigerait, nous sommes contraints d'omettre une foule de détails intéressants. Cependant nous ne pouvons passer sous silence cette réflexion de Cornélius a Lapide : « Quand Notre-Seigneur, dit-il, prononce celte parole : Celui qui parle de soi-même cherche sa propre gloire; mais celui qui recherche uniquement la gloire de celui dont il tient sa mission, celui-là est digne de foi, » il fait un véritable syllogisme, dontvoici les trois iropositions : Celui qui parle de soi-même cherche sa propre gloire. Or, moi ésus , je ne recherche pas ma propre gloire , mais celle de mon Père, ainsi que tous mes actes et tous mes discours le proclament. Donc ce n'est pas OQoi qui parle, c'est mon Père dont je cherche à propager la gloire. L'illustre commentateur en s'exprimant ainsi, il y a trois siècles, avail-ii prévu qu'un sophiste écrirait que « l'argumentation de Jésus, jugée d'après les règles de la logique aristotélicienne, est très-faible ? »
nne seconde fois, avec une précision qui ne laisse place à aucuu subterfuge. La loi de Moïse , aux yeux de tous les Juifs, était une loi divine. Le Sauveur la prend comme terme de comparaison avec sa propre loi. Moïse, leur dit-il, vous a donné la loi du repos sabbatique, tout en renouvelant le précepte de la circoncision imposé aux Patriarches *. Or la circoncision, cet acte de purification partielle, vous la pratiquez sans scrupule le jour du sabbat. Gomment donc voulez-vous me mettre à mort, moi qui ai purifié et rendu sain le corps d'un paralytique, un jour de sabbat? Telle est l'argumentation de Notre-Seigneur au temple de Jérusalem. Pour la trouver « très faible, en la jugeant d'après les règles de la logique aristotélicienne, » il faut n'avoir compris ni Aristote ni l'Évangile. Le texte sacré a des profondeurs que le génie de saint Augustin et de Bossuet, après une vie entière de pieuses méditations, n'avait pas complètement explorées. L'Océan recèle ainsi, dans le secret de ses abîmes, des régions qui défient la sonde du nautonnier et l'œil de la science. La nouvelle critique, après une lecture superficielle et légère, n'a pas rougi de jeter l'insulte à l'infini divin de l'océan ëvangélique, où les horizons s'élargissent sous les pas de l'humanité, à mesure qu'on les parcourt, où les dimensions du Verbe Eternel se sont voilées sous la simplicité d'une humble parole humaine, comme l'azur d'une eau calme et limpide recouvre des abîmes sans fond.
11. « Pourquoi cherchez-vous à me mettre à mort? » demande caractfeT* le divin Maître. Cette interrogation tombée des lèvres de Jésus irrite toutes ces consciences coupables. Qui donc avait appris au Sauveur le complot tramé contre sa vie ? Jésus-Christ arrivait de la
* Le texte de la loi mosaïque relatif à la circoncision était celui-ci : « L'enfant sera circoncis le huitième jour après sa naissance. » {Gènes., xvii, 12; Levit., xn, 3.) Lors donc que la naissance d'un fils d'Israël avait eu lieu un jour de sabbat, la circoncision lui était conférée au sabbat suivant, sans que la loi du repos sacré prévalût, en cette occurrence. Évidemment donc si l'on ne transgressait point le précepte sabbatique, par une opération aussi grava et aussi compliquée, la simple parole prononcée parle divin Maître, en guérissant le paralytique de Béthesda, ne pouvait constituer, même aux yeux du plus méticuleux des Juifs, une infraction à la loi du repos sabbatique. V. 2
prophétiuuf.
Galilée ; les quatre premiers jours de la solennité des Tabernacle* s'étaient écoulés sans qu'il fût présent. Toutefois, il ne se trompe pas sur les véritables intentions du Pbarisaïsme à son égard. « Pourquoi cherchez-vous à me mettre à mort ? » dit-il de cette voii souveraine, qui révèle toute vérité. — « Vous êtes possédé du démon ! « reprend la multitude irritée, comme si elle disait : Une inspiration pareille ne peut venir que de l'esprit du mensonge. fl Car enfin qui donc cherche à vous faire mourir? » La réponse à cette dénégation ne se fit pas attendre, et le Sauveur n'eut point à la prononcer lui-même. Un groupe de quelques habitants de Jérusalem, en passant sous les portiques, et en apercevant Jésus, dit alors : « N'est-ce pas là celui que les princes cherchent à mettre à mort? Le voilà qui parle en public, sans qu'on linquiète. Les princes du peuple auraient-ils reconnu qu'il est véritablement le Christ? Cependant nous savons d'où est celui-ci, tiindis que le jjur où \e Christ fera son avènement, nul ne saura doù il est. » Ces réflexions spontanément échangées entre d'obscurs habitants de Jérusalem, à la vue du Sauveur, nous lont comprendre à la fois l'animosité du Sanhédrin et l'attitude perplexe de la foule, sollicitée d'un côté par les ennemis de Jésus, attirée, de l'autre, par la réputation extraordinaire et l'auréole surhumaine qui environnaient le divin Fils de Marie. Le nom du Christ, ce nom qui résume l'espérance de quarante siècles, el doit compléter la mission historique du peuple hébreu, sort de toutes les lèvres, aussitôt que Jésus paraît. Est-il le Messie, proclamé par Jacob mourant, promis par Moïse, chanté par David, signalé par Isaïe et tous les prophètes? Les princes d'Israël ont-ils enfin reconnu le Messie, tant désiré, sous les traits de Jésus de Nazareth? Mais en parlant du Christ, Isaïe a dit : tt Nul ne saurait raconter sa génération ' ; » Michée s'est exprimé plus péremptoirement encore : « 11 procédera, dit-il, de l'origine même, et des jours de l'éternité '. » La prophétie messianique de David n'était pas moins formelle : a Avec vous, disait-il, le principe de toutes choses, au jour de votre gloire, dans les splendeurs
< bai., Uii, 8 — • Mich., v, 2.
des saints! Voici que je vous ai engendré de mon sein, avant l'aurore des âges ! Vous êtes le Prêti^e éternel, selon l'ordre de Melchisédecli *. » Chacun de ces rayons lumineux, qu il nous est aujourd'hui si facile de rattacher à l'immortelle couronne de Jésus^ Christ, étaient pour les Juifs autant de problèmes à résoudre. Le Christ devait apparaître, au milieu des âges, comme la figure patriarcale de Melchisédech, dont nul ne connaissait le père. Or les Juifs croyaient connaître le père de Jésus; ils le nommaient Joseph. Nos modernes rationahstes en savent autant qu'eux sur ce point. La génération du Messie devait être inconnue aux mortels. Or les Juifs croyaient savoir positivement que Jésus était fils de Joseph et de Marie. L'origine du Messie devait remonter au delà des temps, et se perdre dans les splendeurs des saints. Or les Juifs croyaient pouvoir affirmer que Jésus sortait de l'humble maison d'un charpentier de Nazareth. Telle était cette situation pleine de doutes et d'incertitudes, et telle qu'il ne s'en vit jamais ailleurs qu'à Jérusalem. Voilà pourquoi Notre-Seigneur, élevant la voix, au miheu du Temple de son Père, répond par une afhrmation directe de sa divinité : « Vous savez qui je suis! Vous savez d'où je viens! Mais je ne viens pas de moi-même. Celui qui m'a envoyé, et que vous ne connaissez pas, celui-là est la vérité ! Moi je le connais, parce que je procède de lui, et c'est lui qui m'a envoyé, n Procéder de la vérité, c'est-à-dire de Jéhovah, c'était descendre de Dieu même. La foule ne se méprend point, comme les sophistes de nos jours, sur la portée de cette parole. Elle se soulève contre ce qu'elle croit un blasphème. Mais l'heure de Jésus n'est pas encore venue, et l'efifort de tant de bras hostiles est paralysé par une puissance souveraine. Cependant un grand nombre de Juifs sont amenés à la foi : « Le Christ lui-même, disent-ils, pourrait-il faire plus de merveilles que n'en accomplit cet homme? » L'évidence des miracles, annoncés comme le signalement divin du Messie, tranche à leurs yeux toutes les difficultés, et produit la conviction dans leurs âmes.
12. « Or, continue le texte sacré, les pharisiens et les princes des LaSaohWite
» Psalnj., cix, 4, 5.
Jésni.
20 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).
envoie des prétres, informés de ces rumeurs, envoyèrent des gardes pour se
■oldnts ponr .
s'emparer de saisir de la personne de Jésus. Il dit à ces officiers : Je serai encore un peu de temps parmi vous, ensuite je retournerai à Celui qui m'a envoj'é. Vous me chercherez alors, mais vous ne me trouverez plus, et vous ne pouvez venir où je suis. — Les Juifs l'entendant parler ainsi se disaient entre eux : Où ira-t-il donc, pour que nous ne puissions pas le trouver ? Veut-il se rendre parmi les Hébreux dispersés dans les diverses contrées du monde ? Se fera-t-il le docteiu* des Gentils? Que signifie cette parole : Vous me chercherez sans pouvoir me trouver, et vous ne pouvez venir où je suis * ? » Les oflBciers des princes des prétres et des pharisiens n'osèrent pas exécuter l'ordre qu'ils avaient reçu. En approchant du Sauveur ils le trouvèrent instruit de leur mission, comme s'il avait été présent au conciliabule qui venait de se réunir contre lui. Et cependant Jésus n'avait pas quitté les parvis du Temple; il n'avait pas interrompu sa prédication au peuple. La narration évangéhque repose sur un substratum continu de miracles, dont les plus frappants sont parfois les moins aperçus. Le rationalisme ne semble pas même avoir soupçonné celui-ci. Il s'est débarrassé des prodiges de guérison par la fameuse théorie « du contact d'une personne exquise. » Mais il passe sous silence ce phénomène, assez remarquable pourtant, des gardes apostés par les princes des prêtres et les pharisiens, dont le bras déjà levé s'arrête soudain à la voix de Jésus. M Son heure n'était pas venue, » dit l'Evangéliste. Est-ce que cette argumentation aurait paru à nos sophistes conforme « aux règles de la logique aristotélicienne ? » Quoi donc ! Jésus était-il le maître du temps, le roi des heures et des siècles? l'Évangile l'affirme, et l'Église cathohque le croit. Mais le rationalisme moderne prétend le contraire. Qu'il veuille donc nous expliquer comment Jésus lisait dans le plus intime des cœurs, et pénétrait, à distance, à travers les portes fermées du Sanhédrin, tous les conseils de fureur et de haine dirigés contre sa personne! Qu'il nous dise pourquoi les gardes s'arrêtent devant la majesté désarmé^ du Sauveur J Enfin
» Joaû., vil, 30, 31.
CHAP. VlII. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 21
qu'il nous donne une raison naturelle de celte prédiction maintenant réalisée, du Sauveur aux Juifs : « Vous me cliercherez et vous ne me trouverez plus. » Depuis dix-huit cents ans les fils de Jacob cherchent le Messie sur toutes les plages de l'univers. L'ont-ils trouvé ? Le trouveronl-ils jamais, en dehors de Jésus de Nazareth, qu'ils ont crucifié?
13. « Au dernier jour de la fête des Tabernacles, qui en est le ^^^^^^^^^ plus solennel, reprend l'Évangéliste, Jésus, debout sous les por- f^J^Jj^^^^^ tiques du Temple, disait à haute voix : Si quelqu'un a soif, qu'il i''?»"^^"^^* vienne à moi, et qu'il boive. Quiconque croit en moi, verra des suoé. sources d'eau vive, selon l'expression de l Écriture, jaillir de son sein ! — Or, il voulait parler de l'Esprit que reçoivent ceux qui croient en lui. Car, à cette époque, l'Esprit-Saint n'était pas encore donné aux fidèles, parce que Jésus n'était point encore entré dans sa gloire *. » Le huitième jour de la solennité des Tabernacles, tous les Hébreux quittaient les tentes de feuillage, à l'ombre desquelles ils venaient de passer une semaine, en souvenir du séjour de leurs aïeux au désert sous les pavillons de Moïse. La multitude tout entière, réunie sous les portiques du Temple, assistait au sacrifice du matin ; ce jour-là nul autre qu'un Juif ne pouvait prendre part à la solennité, et le parvis des Gentils restait vide. Après l'immolation des victimes sur l'autel, un prêtre, désigné pour cet office, se rendait à la source de Siloë, où il puisait trois mesures d'eau vive, dans une coupe d'or. Précédé des lévites, il revenait au Temple par la porte de l'Eau, la même par laquelle Notre-Seigneur fit lui-même son entrée triomphale. Il était reçu au son des trompettes sacrées, et montait à l'autel. Aux deux angles étaient disposées deux coupes d'argent, l'une vide, l'autre remphe de vin. .L'eau de la coupe d'or était transvasée dans la coupe vide, puis mêlée au vin de la troisième. Cependant le peuple, portant à la main des palmes, des branches de myrte et de figuier, défilait processionnellement autour de l'autel, en chantant les hymnes de déhvrance. Quand V Alléluia^ qui terminait chacune des strophes
« Joan., VII, 37-39.
22 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — V^ ÉPOQUE (aN 1-312).
alternées par deux chœurs de musiciens, se faisait entendre, tous les rameaux étaient agités et élevés en l'air, avec des acclamation? joyeuses. Après le défilé, le prêtre offrait une libation, sur l'autel du Seigneur, avec l'eau de Siloë mêlée de vin; et le peuple asseï blé chantait d'une seule voix ces paroles du prophète Isaïe : « Voua puiserez avec allégresse aux sources du Sauveur '. » Telle était la cérémonie solennelle qui rappelait aux Juifs les sources miraculeuses ouvertes par Moïse au désert ; les fontaines et les palmiers d'Élim ; les tabernacles d'Israël et les pavillons de Jacob, salués jadis par le fils de Béor, enfin les grappes de raisin rapportées par les envoyés du grand Prophète, en témoignage de la fécondité de la Terre promise, oii les enfants d'Abraham devaient échanger l'eau des torrents pour le vin qui réjouit le cœur de l'homme. L'époque de la fête des Tabernacles était celle où l'on venait de recueilhr, sur les collines d'Engaddi et de Jéricho, le fruit de la vigne. La reconnaissance pour les bénédictions du Très-Haut se mêlait ainsi aux traditions séculaires de l'histoire nationale. Chacun des fils d'Abraham rapportait à sa demeure et conservait toute l'année les Lulafjim, ou rameaux de la fête des Tabernacles. Telles furent les circonstances au milieu desquelles le divin Maître, faisant allusion à l'eau de Siloë offerte sur l'autel du Temple et aux paroles prophétiques d'Isaïe, s'écriait : « Quiconque croit en moi, verra des sources d'eau vive jaillir de son sein. » Les usages et les cérémonies hébraïques servent ici de commentaire à l'Évangile.
Le Sanhédrin 14. « Parmi la foule qui avait entendu ses discours, continue fit Kicodème.
saint Jean, les uns disaient : C'est vraiment un Prophète ! D'autres :
C'est le Christ ! — Mais, reprenaient quelques autres, est-ce que le Christ doit venir de Galilée ? L'Écriture n'enseigne-t-elle pas que le Christ sortira de la race de David, et de la cité de Bethléem, où naquit David? — Il s'éleva donc une discussion parmi le peuple à son sujet. Quelques-uns voulaient se saisir de sa personne; cependant aucun n'osa porter la main sur lui. Les gardes envoyés parles pontiles et les pharisiens revinrent donc à leurs maîtres : Pourquoi
« Is:î., xn. 13.
et NazarcAi
l'amenez-vous point? demandèrent ceux-ci. — Les soldats rendirent : Jamais homme n'a parlé avec la puissance de cet mme! — Quoi! s'écrièrent les Pharisiens, vous aurait-il séduits ous-mêmes? Est-ce qu'un seul des princes d'Israël, ou des docteurs, croit en hii? Toute cette populace, qui l'admire, n'entend rien à la Loi; c'est une troupe de maudits! Or, Nicodème, celui qui était venu précédemment la nuit s'entretenir avec Jésus, assistait à cette réunion des pharisiens. Notre Loi, dit-il, permet-elle de condamner un homme, avant de l'avoir entendu lui-même, et de s'être enquis impartialement de sa conduite? — Les pharisiens indignés lui répondirent : Et vous aussi, êtes- vous devenu Galiléen? Étudiez les Écritures. Vous y verrez que le Prophète ne doit pas sortir de la Galilée. — Le conseil fut levé ensuite, et chacun retourna en sa demeure *. »
15. La préoccupation universelle des Juifs, celle du prochain BetMéwi^ avènement du Christ, et l'étude de tous les caractères messianiques indiqués par le Testament Ancien, se manifestent avec une remarquable énergie dans ce double dialogue du Sanhédrin et du peuple. La multitude, à qui les docteurs infligent le reproche d'ignorance, sait pourtant, à n'en pouvoir douter, que le Christ promis par les Prophètes doit venir de Bethléem. Le texte de Michée * a vulgarisé cette notion, qui a revêtu dans tous les esprits le caractère d'une certitude dogmatique. Les pharisiens, malgré leurs dédains affectés, n'ont pas à ce sujet une autre croyance. Ils renvoient Nicodème aux Ecritures, pour se convaincre que le Prophète ne saurait venir de Galilée. Mais la discussion qui s'élève parmi la multitude a un aspect plus particulièrement intéressant, au point de vue de la critique moderne. Gomment, disent les rationalistes, pouvait-on soulever l'objection de Bethléem, s'il eût été de noto-
Ciété publique que Jésus était né en cette ville? La polémique mgagée par les Juifs sur ce terrain, prouve péremptoirement que |le récit évangéhque de la naissance à Bethléem est une interpolation apocryphe, inventée après coup pour les besoins de la cause.
> Joan., vu, 40 ad ultim. — * Mich., v, 2. .
24 mSTOIBE DE L'ÉGUSE. — I" ÉPOQUE (an 1-312).
— C'est là un des arguments les plus chers à l'école de nos sophistes. Nous l'avons déjà rencontré, à propos de la vocation de Nathanaël, nous le retrouverons à l'occasion du titre de la Croix, inscrit par Pilate. Il importe donc de le discuter ici et d'en faire ressortir, par le texte même de l'Évangile, l'incroyable inanité. La foule qui entourait Notre-Seigneur au Temple était composée de Juifs venus de tous les points du monde pour assister à la fête nationale. EUe se composait à la fois des habitants de Jérusalem, des Hébreux fixés sur le sol de la Palestine, des pèlerins d'origine juive, établis dans les autres contrées de l'univers, et compris sous la dénomination officielle de Juifs de la dispersion ; enfin des prosélytes, c'est-à-dire des étrangers convertis à la foi mosaïque. Or, les détails particuliers de la naissance de Jésus-Christ à Bethléem ne pouvaient évidemment pas être connus de toute cette foule, de provenances et de patries si diverses. Nos rhéteurs font ici le même paralogisme qu ils reprochent à juste titre aux historiens du siècle de Louis XIV, lesquels nous représentent la cour de Clovis sous les traits de cehe de Versailles. Ils raisonnent comme si les Hébreux, assemblés sous les portiques du Temple pour la fête des Taber^ nacles, avaient pu, dès ce moment, lire 1 Évangile de saint Matthieu et de saint Luc, et y apprendre que Jésus-Christ était né à Bethléem. Dans la réalité, l'épisode de Betliléem, aujourd'hui d'une notoriété universelle, n'était alors connu que d'un fort petit nombre de témoins. Un prophète, réunissant en sa personne les caractères messianiques de puissance surnaturelle et d'enseignement divin, surgissait tout à coup au sein du peuple juif. Toutefois il sortait de Nazareth en Galilée, après trente ans d'obscurité, dans les labeurs d'une condition où il avait gagné à la sueur de son front le pain de chaque jour. La Galilée, patrie de son adolescence, n'était pas le pays où il était né. Mais, à l'exception de ses proches, qui pouvait le savoir? Un quart de siècle s'était écoulé depuis la mort d'Hérode. L'époque de la naissance de Jésus-Christ dans le Prœsepium de Bethléem n'eût pas même été remarquée par la nation, sans l'arrivée des Mages à Jérusalem. Le massacre des Innocents, qui la suivit de près, avait dû complètement faire perdre toutes les espé-
rances provoquées par cet incident extraordinaire. Vingt-cinq ans de silence sont quelque chose dans la vie d'un peuple ; et lorsque le Sauveur, quittant l'atelier du charpentier Joseph, se manifesta sur les bords du Jourdain et du lac de Tibériade, à moins d'une révélation particulière, nul ne pouvait lire sur le front du divin artisan de Nazareth : Celui-ci est né à Bethléem ! Pour bien comprendre l'absurdité de l'hypothèse rationaliste, il suffit donc de se placer avec elle sur le terrain qu'elle s'est choisi. Comment la multitude juive, qui avait vu s'écouler à Nazareth les vingt-cinq premières années de la vie de Jésus, aurait-elle pu, sans un miracle, donner à Jésus un autre nom que celui de Nazaréen? Comment, sous le silence et l'obscurité de cette vie cachée, la multitude juive aurait-elle pu , sans un miracle , deviner les réalités divines ? Comment enfin, quand toute la Galilée parlait de son compatriote Jésus de Nazareth, la multitude juive aurait-elle pu, sans un phénomène d'incroyable perspicacité, savoir que Jésus n'était pas Galiléen ? L'erreur des Juifs était, disons-le, très-naturelle d'une part, et vraiment providentielle de l'autre. Il fallait que le Christ fût mis à mort; les prophètes l'avaient annoncé. Mais, comme dit saint Paul, « jamais les Juifs n'eussent crucifié le Roi de gloire, » s'ils avaient tous clairement distingué l'auréole divine qui l'environnait. Le mélange de lumière et d'obscurité que nous signalons ici est le trait le plus caractéristique de l'œuvre de notre rédemption. Le méconnaître serait renverser toute l'économie du salut. Cependant pourquoi une discussion s'élève-t-elle parmi la multitude? S'il ne se fût pas trouvé, au Temple de Jérusalem, des témoins qui affirmaient la naissance de Jésus à Bethléem, la controverse eût élé impossible. Nul n'aurait pu, au terme des prophéties messianiques, songer à attribuer au Sauveur le titre de Christ. Et pourtant le texte évangélique est formel. « Un grand nombre crurent en lui, » dit saint Jean. Par conséquent, un nombre considérable de témoins racontèrent que le Galiléen Jésus était né, sous l'empire de circonstances exceptionnelles, dans la cité de David. Ils rendirent compte de cette anomalie apparente entre le texte formel des prophéties et le titre de Nazaréen universellement attribué à Jésus. Ce
SI6 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).
5ue Mnrie avait fait aux noces de Cana, en faveur de Nathanaêl el des premiers disciples, se reproduisit sous les portiques du Temple, et l'unité merveilleuse de l'histoire évangélique éclate ainsi, à travers tous les sophismes et toutes les arguties sous lesquels on prétendait l'étouffer.
La moniagne 16. Le dernier jour de la fête des Tabernacles, le peuple qui avait
àet Oliviers. . i p .n . . ,
La prier» passé la semame sous des tentes de reuillage, rentrait, après le sacrifice du soir, dans l'intérieur des maisons. Le texte sacré fait allusion à cet usage national, en disant : « Chacun revint à sa demeure. » Mais le divin Maître, ainsi qu'il le disait hii-même, « n'avait pas où reposer sa tête. » H sortit donc de Jérusalem et passa la nuit sur la montagne des Oliviers. Cette colline s'élevait à une demi-lieue de la ville sainte, au milieu de la plaine du Cédron, avec ses boi= r'e citronniers, de grenadiers, de figuiers et de palmiers. Du sommet, la vue domine la cité de David et les campagnes d'Hébron. Lti, sous un bouquet d'oliviers, était située la grotte de Gethsémani, à quelques pas du village de Belphagé. Tel était l'asile où Notre- Seigneur avait accoutumé de passer les nuits en prière = L'hospitalité que Bethléem avait refusée au Dieu de la crèche, était également déniée par l'orgueilleuse Jérusalem au Dieu du Calvaire. « Jésus se retira donc sur la montagne des Oliviers, » dit l'Évanjréliste. — « Hunud il eut terminé sa prière, un de ses disciples hii dt cette demande : Seigneur, apprenez-nous aussi à prier, de même que Jean l'a fait pour ses disciples. » Jésus leur rappela alors les paroles de l'oraison Dominicale, telle qu'il en avait précédemment donné la formule, dans le Sermon sur la montagne, et il ajouta : « L'un d'entre vous a un ami qui vient frapper à sa porte au milieu de la nuit, en criant : Mon ami, prêtez-moi sur-le-champ trois pains. Un hôte, qui m'est cher, arrive chez moi d'un long voyage, et je n'ai rien à lui servir. — De l'intérieur on lui répond : Ne m'importunez pas ainsi. La porte est fermée, mes enfants sont au lit avec moi; je ne puis me lever en ce moment et vous donner ce qre vous voulez. — Cependant si l'autre persiste à frapper, je vous dis qu'alors même que cet homme ne se lèverait point, par déférence pour un ami, il se lèvera du moins pour se soustraire A uneimpor-
tunîté, et il donnera ce dont l'autre a besoin. Moi aussi je vous dis : Demandez, et l'on vous donnera; cherchez et vous trouverez; frappez, et l'on vous ouvrira. Quiconque demande reçoit; qui cherche trouve ; qui frappe voit la porte s'ouvrir. Quand vous demandez du pain à votre père, vous donne-t-il un caiUou? Quand vous lui demandez un poisson, vous donne-t-il un serpent, ou un scorpion pour un œuf? Si doue, tout méchants que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père céleste donnera-t-il son Esprit de bonté à ceux qui le lui demandent • ! »
17. « Le lendemain, dès l'aurore, Jésus revint au Temple, où le ^JB|em«jt peuple s'assembla autour de lui. S'étant donc assis, il enseignait la adultère, multitude. Alors les pharisiens lui amenèrent une femme convaincue d'adultère, et la présentant au milieu de l'assemblée, ils
lui dirent : Maître, cette femme vient d'être surprise en adultère. Or, Moïse nous a ordonné dans sa Loi de punir un tel crime par le supphee de la lapidation. Quel est votre sentiment à cet égard î — Ils parlaient ainsi pour le tenter, espérant trouver dans ses paroles un prétexte d'accusation. Cependant Jésus s'inclinant, traçait du doigt des caractères, sur le pavé du Temple. Gomme ils redoublaient leurs interrogations, il se releva et leur dit : Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre! — Puis, se baissant de nouveau, il continuait à écrire. A cette réponse, ilsse relirèrenl l'un après l'autre, depuis les vieillards jusqu'aux plus jeunes, laissant Jésus seul avec cette temme. Se levant donc, Jésus lui dit : Femme, oii sont vos accusateurs? Quelqu'un vous a-t-il condamnée ? — Personne , Seigneur, répondit-elle. — Alors Jésus dit : Je ne vous condamnerai pas non plus. Allez, et désormais ne péchez
plus 2. ))
18. Les trois pécheresses de l'Evangile, converties et réhabilitées Le rigoritac
hamain on
par le divin Maître, sont la Samaritaine an bord du puits de Jacob, face de la Magdeleine dans la maison du pharisien, et la femme adultère au deJésas. Temple de Jérusalem. SinguUère obstination de l'humanité dé-
» Luc, zi, î-13, — » Joan., vin, 1
28 raSTOIRE DE l'église. — I" ÉPOQUE (AN 1-312/.
gradée ! Chacun de ces actes de miséricorde souveraine a été l'objet des plus âpres récriminations de l'hérésie. Il est visible que Satan s'est efforcé de déshériter le monde de l'espérance, en eff'açant jusqu'à la dernière trace des absolutions prononcées par le Sauveur sur des fronts coupables. Les Catharins du x* siècle de l'Église, ce? ancêtres du puritanisme moderne, prétendaient que la mémoire de la Samaritaine avait été calomniée, et qu'on avait toujours interprété à contre-sens la parole de Notre-Seigneur : « Vous avez eu cinq maris, et celui avec lequel vous vivez maintenant n'est pas le vôtre. » Le jansénisme poussait des cris d'horreur, en entendant appliquer à Marie-Magdeleine l'épithète de pécheresse. Enfin l'épisode de la femme adultère révoltait la délicatesse des hérétiques des premiers siècles à un tel point qu'ils crurent devoir le supprimer, dans les exemplaires de leurs Evangiles. « Ces hommes de peu de foi, ou plutôt ces ennemis de la foi véritable, dit saint Augustin, professent, avec les païens, un sentiment d'indignation souveraine contre celte histoire. Ils s'imaginent sans doute que l'indulgence du Sauveur aurait pour résullat d'encourager leurs épouses dans la voie du crime, par l'assurance de l'impunité. Ils ont donc fait disparaître ce récit de leurs codex. Gomme si Jésus avait autorisé le désordre, quand il dit au contraire à cette femme : Allez, et ne péchez plus à l'avenir! Gomme si le céleste Médecin avait dû s'abstenir de purifier une âme souillée, par déférence pour les insensés qui y trouveraient un sujet de scandale * ! » La prétention de poser une limile à la bonté suprême, et de laire prévaloir l'exagération d'un rigorisme implacable sur les miséricordieuses condescendances de la grâce divine, est l'un des plus étranges contrastes qui aient pu S3 produire au sein de l'humanité ! Quoi ! du milieu de notre faiblesse et de notre infirmité natives, dans cet abîme d'ignominie
i Sed hoc videlicet infidelium semus abhorret (nempe reconciliari muliei'i per pœnitentiam emendata), ita ut nonnuîli ntodicœ fidei vel potius inimici verœ fidei, rredo meiuenles peccandi impunitatem dari mulieribus suis, iilud quod de adultérée indulfjentiâ Dominus fecit, auferrent de codicibus suis : quasi permissionem peC' candi iribuerit qui dixit : Jorn deinceps noli peccure, uut ideo non debuerit rnulier a medico Deo illius peccati reinissione sanari, ne offensentur insani,{^. Augustin., De conjug. adulter., lib. II, Patrol. M., tom. IV, pag. 474.)
OÙ s'agite une race déchue, parmi ces mystères de honte qui font monter la rougeur sur tous les visages et torturent en secret des consciences bourrelées, il s'est trouvé des hypocrites de vertu, de justice et de pudeur, assez audacieux pour dire au pardon de Jésuf Christ : Ta ne viendras pas jusqu'à moi! Tu insultes notre dignitéi — Il en est ainsi pourtant; et toutes les inconséquences les plus monstrueuses se produisent au grand jour, dès qu'il s'agit de combattre la doctrine du salut, apportée au monde par le Verbe incarné.
19. Cependant, de toutes les pages de l'Évangile, aucune n'est Anther«cit< marquée de caractères d'authenticité plus évidents que l'épisode évangéUque. de la femme adultère. La loi de Moïse punissait un crime de ce genre par la lapidation *. Les pharisiens et les docteurs de la loi, dont les désordres et l'immoralité étaient alors tellement scandaleux que le Tulraud lui-même les flétrit avec une énergie qui défie toute traduction , avaient peu à peu laissé tomber en désuétude les rigueurs de la législation mosaïque à ce sujet. Mais, pour être inexécuté, le texte même de la loi n'en subsistait pas moins; il était lu dans toutes les synagogues. L'épreuve, à laquelle ils soumettent le Sauveur, leur offrait donc un prétexte merveilleusement imaginé pour étabhr toute une base d'accusation. Si Jésus-Christ répondait qu'il fallait lapider cette malheureuse, il compromettait, avec sa popularité, la réputation de condescendance, de douceur et de miséricorde dont il jouissait près de la foule. Il assumait tout l'odieux d'un jugement que la tolérance intéressée des pharisiens avait depuis longtemps fait bannir des mœurs sociales. S'il inclinait au contraire vers la clémence, s'il prononçait une parole d'absolution, il violait ouvertement la loi sainte. Les reproches analogues qui lui avaient été adressés, à propos des prescriptions sabbatiques, se trouvaient ainsi confirmés. Il se déclarait en révolte contre les institutions nationales, avouait hautement l'intention de les renverser, et devenait ainsi manifestement coupable de lèse-majesté 5,divine. Ces calculs, si profondément hostiles , ne pouvaient avoir lieu que dans un milieu juif; à Rome ou à Athènes, ils n'eussent
» Levit., SX, 10 ; Denier., xxii, 24,
30 HISTOIRE DE l'Église. — i*" Éroç?rE (an i-312).
pas obtenn la moindre chance de succès. Chaque détail du texte sacré porte ici l'empreinte exclusive de la civilisation hébraïque. C'était une règ-le absolue chez les Juifs de consulter les docteurs les plus fameux, dans les cas extraordinaires où l'application de laloi présentait des difficultés sérieuses. Dn'y avait donc rien d'insolite dans la démarche des scribes et des pharisiens, s'adressant à Jésus pour un fait aussi grave. Le peuple entier rendait hommage à la sagesse et à la prudence du Rabbi Gahléen. On s'étonnait, parmi le peuple , qu'il eût une connaissance si parfaite de la loi , quand il était de notoriété publique qu'il ne l'avait jamais étudiée. Enfin, par une coïncidence fort remarquable, le jour même où l'on amenait en sa présence la femme adultère, le lendemain de la clôture de la solennité des Tabernacles était précisément celui où la multitude célébrait la fête de la Loi. Tous les esprits devaient donc être disposés, par les préoccupations religieuses de ce jour, à s'exalter en faveur de la loi nationale, si, comme les pharisiens le supposaient, la sentence du divin Maître était une sentence d'absolution. Mais Jésus, sans répondre à 1 interrogation captieuse des scribes, s'incline et trace du doigt des caractères, sur le pavé du Temple. Or, quand une femme ainsi accusée était conduite devant le prêtre, celui-ci prenait de la poussière do parvis, il écrivait, dans le livre des Malédictions, le crime qui lui était imputé. Mêlant ensuite la poussière dans l'eau d'une coupe, sur laquelle il prononçait l'anatbème légal, il faisait brire ce breuvage à l'accusée. Telles étaient les formes prescrites par Moïse , pour cette sorte de jugement de Dieu. Si la femme était innocente, la potion maudite ne lui faisait aucun mal. Dans le cas contraire, on voyait cette malheureuse chcinceler, s'évanouir, et expirer dans d'atroces convulsions. Voilà pourquoi Notre-Seigneur, imitant les cérémonies extérieures du jigement sacerdotal, dans ce qu'elles avaient d'immédiatement praticable, s'inehne à terre, et écrit, du doigt, sur la poussière du parvis. Les pharisiens durent croire que Jésus traçait sur le pavé la formule de malédiction. Dans cette pensée, ils redoublent leurs instances pour obtenir la réponse qu'ils espèrent. Mais le Sauveur se redresse et leur dit : « Que celui de vous qui est sans péché lui
CllAP. VIII. — LA FETii VZS TABEUNACLES. ?!
ielte la première pierre! » Ainsi parle le Fils de Dieu, lisant dans ie secret de ces consciences souillées; et le peuple, témoin du dérèglement et des infamies quotidiennes de ces hommes, suit du regard le tr »uble qu'une telle sentence occasionne parmi leur foule impure. I.p" accusateurs devaient, selon la loi juive, jeter la première pierr„ a oupable, condamné d'après leur témoignage. La réponse de No.: Seigneur emprunte à cette disposition légale un caractère tout particulier d'énergie et de vérité terrible. Les Hébreux nconnaissaient pas l'institution moderne du bourreau. « Si un crime est commis en Israël, avait dit Moïse, on s'emparera du coupable, qui sera jugé en présence de l'assemblée ; le peuple l'entraînera hors de la cité et le lapidera, mais les témoins qui auront vu et dénoncé le forfait jetteront la première pierre. Ainsi vous extirperez le mal du milieu d'entre vous, » Le jugement de la femme adultère porte donc, au plus haut degré, tous les caractères d'authenticité intrinsèque. Partout ailleurs qu'à Jérusalem, il eût été d'une impossibilité absolue.
20. « Une autre fois, continue l'Évangéliste , Jésus s'adressa «jesni» encore au peuple. Je suis, dit-il, la lumière du monde. Celui qui monde.» me suit ne marche point dans les ténèbres; il possédera la lumière de la vie. — Les pharisiens l'interrompirent alors : C'est vous, lui dirent-ils, qui vous rendez à vous-même ce témoignage, par conséquent ce témoignage ne saurait être vrai. — Jésus leur répondit : Quoique je me rende à moi-même témoignage , ma parole est cependant l'expression de la vérité; car je sais d'où jo viens et où je vais, tandis que vous ne le savez pas. Vous jugez p.elon la chair; pour moi telle n'est pas la base de mes jugements. Quand je juge, mon jugement est véritable, parce que je ne suis pas seul : le Père qui m'a envoyé est avec moi. Or il est écrit, dans votre loi, que la déposition de deux témoins établit la vérité. Les deux témoins sont ici. Moi-même je me rends témoignage, et le Père, qui m'a envoyé, le confirme. —Où est votre Père? demandèrent- ils. — Vous ne connaissez ni moi, ni mon Père , répondit Jésus. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. — Or quand Jésus par-
32 HISTOIRE DE L'ÉGUSE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).
lait ainsi, il était dans le parvis du Trésor, et nul ne porta la œ<?in sur lui, parce que son heure n'était pas encore venue *. »
Le rationalisme moderne ne semble pas avoir compris un CTiOf à ces dialogues évangéliques, échangés dans le Temple de Jéru- aiem entre le Sauveur et les pharisiens ses ennemis. « Ces discours roides et gauches, dit-il, dont le ton est si souvent faux et "aegal, ne seraient pas soufferts par un homme de goût *. » En véri!:., on a osé écrire cette affirmation, sans craindre que le génie de saint Augustin, de saint Thomas ou de Bossuet vînt renvoyer cette ignoble injure à la face de qui l'a lancée, en révélant tout ce que le « goût » d'un homme du xix' siècle, capable de signer un pareil blasphème, suppose de radicale ignorance ou d'intrépide mauvaise foi ! Rhéteur, vous trouvez une attitude « roide et gauche » à cette affirmation du Verbe incarné : « Je suis la lumière du monde. Qui me suivra ne marchera plus dans les ténèbres; mais il possédera la lumière de la vie! » Quel est pourtant, à l'heure présente, le soleil du monde intellectuel et moral, dont le rayon a o2"usqué votre regard au point de vous contraindre à la lutte impie dont vous assumez la scandaleuse responsabilité? La lumière de Jésus-Christ est partout en ce moment; vous l'avez rencontrée dans l'histoire du passé, dans le développement de notre civilisation actuelle, dans les lois, les mœurs, les traditions et les gloires au milieu desquelles vous vivez. Vous ne pouvez faire un pas sans la trouver sur votre chemin ; et la meilleure preuve que cette lumière est vivante et souveraine, c'est que vous l'avez attaquée avec tant de violence. Nul ne songerait à s'acharner contre la cendre d'un mort. Ditesnous donc comment l'affirmation de Jésus-Christ, au Temple de Jérusalem, a pu se vérifier avec une si miraculeuse exactitude? Pourquoi Jésus-Christ est-il en réalité aujourd'hui la lumière du
* Joan., VIII, 12-20. Le Gazophylacium ou Trésor du Temple était, d'aprè* Josèphe (De Bell, jud., v, 5, 3), adossé au Parvis des Femmes. Le Talmud dit qu'on y avait placé des troncs destinés à recevoir les offrandes volontaire», et la contribution annuelle du didrachme, pour les besoins de l'édifice Mcri et la subsistance des pauvres.
* Vie de Jésus, Introd., pag. xxiil, xxiT.
ClIAP. VIII. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 33
monde? Les pharisiens et les scribes ne virent dans cette piophétie solennelle qu'une exagération de vaniteuse personnalité. Mais enfin les pharisiens et les scribes n'avaient pas sous les yeux un passé de dix-huit siècles, illuminé parle rayon du Christ Rédempteur. Ils ne pouvaient percer le voile de l'avenir, et contempler les prodiges de vérité, de vie et de splendeur divine, répandus sur l'uni- - , vers par le Verbe incarné. Voilà pourquoi Jésus pria pour eux, car ils ne « savaient ce qu'ils faisaient. » Ce secret méconnu par eux est aujourd'hui aussi manifeste , aussi public , aussi notoire que l'évidence même. La lumière de Jésus-Christ est partout. Il suffit d'énoncer le fait pour le constater. Et vous trouvez que c'est là « une attitude roide et gauche! » Et vous trouvez que cela ne « saurait être souffert par un homme de goût ! » Vous remplissez vos deux mains de fumée pour obscurcir celle lumière immortelle qui vous blesse. Commencez donc par nous donner une explication satisfaisante de létonnant accord de l'histoire avec la parole de Jésus-Christ au Temple de Jérusalem. Le Sauveur a dit, quelques mois avant d'expirer sur un bois infâme : « Je suis la lumière du monde; » et aujourd'hui tout le monde civihsé proclame que Jésus-Christ est sa lumière. Si le hasard a fait la prophétie, et s'il l'a réalisée, votre hasard est aussi puissant que Dieu même, et le surnaturel que vous niez vous enveloppe, même à travers le réseau de votre terminologie sceptique.
21. La parole de Jésus-Christ aux Juifs équivalait à une solen- Explication nelle affirmation de sa propre divinité. Impossible de s'y méprendre, parole par « Les disciples de Manès, dit saint Augustin, ont essayé cependant ' °^"''"' une explication qui touche à la folie. Ils prétendent que le Christ est le soleil visible , dont la lumière brille à nos yeux mortels, et éclaire ce monde terrestre. Non, le Christ n'est pas le soleil, il est le Dieu qui a fait le soleil. Il est l'éternelle lumière par qui fut créée la lumière. Aimons cette splendeur ïncréée , qui a donné l'être à toutes les créatures; apphquons toute notre intelligence à la comprendre; ayons soif d'elle; pour qu'un jour il nous soit donné de venir à eUe et d'avoir ainsi la vie. Par elle le flambeau du soleil a été allumé. La lumière qui a créé le soleil a voulu, par amour pour V. 3
34 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — l'^ ÉPOQUE (aN 1-312).
nous, habiter cette terre, à la lumière du soleil son ouvrage. N'outragez donc point, sous le nuage de la chair dont il s'est revêtu, le divin soleil des âmes. Il s'enveloppe de ce nuage, non pour disparaître entièrement, mais pour tempérer son éclat. Lumière éternelle, lumière de sagesse et de science, il dit aux hommes, sous le voile charnel dont il s'est entouré : « Je suis la lumière du monde * ! » Sera-ce humilier nos modernes rationalistes de les renvoyer à l'école du grand évêque dHippone? Quoi qu'il en soit, ils ont encore besoin d'apprendre le sens réel de l'objection des pharisiens. « Vous vous rendez à vous-même iémoignage , disaient les scribes, donc votre témoignage est nul. » C'est là une de ces argumentations fondées sur la loi juive, dont nos sophistes seraient tentés de méconnaître la logique. Toute déposition, pour avoir un caractère ofljciel, devait, d'après l'institution de Moïse, être appuyée au moins par deux témoignages. Tel est le sens réel d; l'objection pharisaïque; et le divin Maître entie au cœur de la question, en invoquant la déclaration conforme, faite par son Père, au temps de Jean-Baptiste, sur les bords du Jourdain. — Où donc est votre Père? demandent les scribes. — Et Jésus renouvelle l'affirmation de sa divinité en réphquant : « Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. » Après cela nous laisserons le rationalisme moderne appliquer à l'argumentation de Jésus les règles de la « logique aristotélicienne ! »
. Je suis 22. « Jésus, reprend le texte sacré, leur dit encore : Je m'en vais, qu'Al^aham et VOUS me chercherez, mais vous mourrez dans votre pi-ché. Là où je vais, vous ne pouvez venir vous-mêmes. — Quoi donc ! disaient les Juifs, voudrait-il se donner lui-même la mort? Est-ce pour cela qu'il dit : Vous ne sauriez venir où je vais! — Il reprit alors : Vous êtes d'en bas, et moi je suis d'en haut. Vous êtes de ce monde, et moi je ne suis pas de ce monde. Voilà pourquoi je vous ai dit : Vous mourrez dans votre iniquité; en effet, si vous ne croyez pas en moi, vous mourrez dans votre péché. — Qui êtes-vous donc ? s'ccrièrent-ils. — Jésus répondit : Ja suis le principe , moi qui vous
* Cf. Cornel. a Lapide, tom. XVI, pag. 435.
CITAP. VIIT. — LA FÊTE DES TABERNACLES. 35
parle. J'ai beaucoup à reprendre et à condamner en vous. Cependant ma sentence n'est pas la mienne seule, elle est celle du Père qui m'a envoyé et qui est la vérité même. Ce que j'ai entendu de lui, je le manifeste au monde. — Or, ils ne comprirent pas qu'il désignait ainsi Dieu son Père; et Jésus continua : Lorsque vous aurez élevé en haut le Fils de l'homme, vous saurez qui je suis; vous reconnaîtrez que je ne fais rien de moi-même, et que je parle comme le Père m'a enseigné. Celui qui m'a envoyé est avec moi; il ne m'a pas laissé seul, et j'exécute tout ce qu'il a ordonné. — En l'entendant s'exprimer de la sorte, un grand nombre de Juifs crurent en lui. Il leur dit alors : Si vous restez fidèles à ma parole, vous serez vraiment mes disciples; vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. — Nous sommes enfants d'Abraham, reprirent les Juifs. Jamais nous n'avons été les esclaves de personne. Comment donc nous dites-vous : Vous recouvrerez la liberté ? — Jésus répondit: En vérité, en vérité, je vous le dis: Quiconque commet le péché, devient l'esclave du péché. Or, l'esclave ne demeure pas toujours dans la maison, tandis que le fils y est établi d'une manière stable. Si donc le Fils vous délivre, vous jouirez réellement de la liberté. Je sais que vous êtes les enfants d'Abraham; cependant vous cberchez à me mettre à mort, parce que ma parole n'a point d'accès sur vous. Ce que j'ai vu au sein de mon Père, je le dis; et ce que vous avez vu px^ès de votre père vous le faites. — Notre père est Abraham, s'écrièrent les Juifs. — Jésus reprit : Si vous étiez les fils d'Abraham, vous feriez les œuvres d'Abraham. Or, vous voulez en ce moment me faire mourir, moi qui vous dis la vérité, telle que je l'ai entendue au sein de Dieu lui-même. Abraham n'agissait point ainsi. Vous faites donc les œuvres de votre véritable père, et ce père ne se nomme point Abraham. — Ils répondirent : Non, nous ne sommes pas des enfants d'adultère. Nous n'avons qu'un seul père, qui est Dieu! — Si Dieu était votre père, continue Jésus, vous n'auriez pour moi que de l'amour, car je procède de Dieu, et je viens de lui Eu effet, je ne suis pas venu de moi-même; c'est Dieu qui m'a envoyé. Pourquoi repoussez-vous ma parole? Pourquoi ne nouvez-vous en avoir l'in-
telligeiice? Parce que vous procédez du dcraon votre père, et que vous n'agissez que d'après la volonté paternelle. Or, le démon est homicide dès l'origine; il n'a pu se maintenir dans la vérité; car la vérité n'est point en lui. En alBrraant le mensonge, il est dans son domaine, puisque le mensonge est son essence et qu'il est le père du mensonge. Voilà pourquoi vous ne me croyez point lorsque je vous dis la vérité. Qui d'entre vous me pourrait convaincre de péché? Si je vous dis la vérité, pourquoi refuser de me croire? Quiconque est de Dieu, entend la parole de Dieu. Donc vous ne m'entendez point, parce que vous n'êtes pas de Dieu. — Les Juifs irrités l'interrompirent: N'avons-nous pas raison, disaient-ils, de Vous traiter de Samaritain et de possédé du démon? — Jésus répondit : Je ne sais point possédé du démon; j'honore mon Père, et vous , vous me dc'shonorez. Ma gloire personnelle je ne la recherche pas. Un autre en prendra le soin et fera justice. En vérité, en vérité, je vous le dis : Si quelqu'un garde ma parole, il échappera à la mort pour l'éternité. — Enfin, s'écrièrent les Juifs, nous voyons maintenant que vous êtes un véritable possédé. Abraham est mort, ainsi que tous les prophètes, et vous osez dire : Celui qui gardera ma parole vivra éternellement! Êtes-vous plus grand quAbraham notre père, qui est mort? Êtes-vous plus grand que tous les Prophètes? Ils sont morts aussi! Qui donc prétendezvous être? — Si je voulais me glorifier moi-même, répondit Jésus, ma gloire ne serait rien. Mai-^ c'est mon Père qui me glorifie. Vous l'appelez votre Dieu, et cependant vous ne le connaissez pas. Pour moi, je le connais. Si j'affirmais le contraire, je serais, comme vous, un menteur. Je le connais donc et je garde sa parole. Abraham votre ancêtre a tressaiUi dans l'espérance de voir la lumière de mon jour : il la vue et a été comblé de joie. — Vous n'avez pas encore cinquante ans, dirent-ils, et vous avez vu Abraham! — En vérité, en vérité, je vous le dis, reprit Jésus, je suis avant qu'Abraham fût. — Alors ils prirent des pierres pour le lapider. Mais Jésus se cacha, et sortit du Temple *. n
* Joao., VIII, ad ultim.
CHAP. yni, — LA FÊTE DES TABERNACLES. 37
23. OÙ donc, demandaient les critiques du siècle dernier, se Miraeic
de profo
trouvait-il, sous les portiques <'u Temple, une provision de pierres, deurdWi
da discot
suffisante pour armer les bras de la multitude? Le rationalisme deJésu^ actuel n'oserait renouveler cette objection surannée. Cliacun sait aujourd'hui que la construction des parvis, commencée par Hérode riduméen , se prolongea plusieurs années encore après la Passion de Notre-Seigneur. L'incident raconté ici par TÉvangile est donc une des mille preuves d'authenticité intrinsèque, qui éclatent sous chaque parole du texte sacré. Les pierres, entassées dans les cours du Temple, étaient en si grand nombre, qu'après le complet achèvement des travaux, on emploj-a l'excédant à paver les rues de Jérusalem. Mais si la vérité historique de l'Évangile se dégage , avec une merveilleuse clarté, de toutes les investigations dont elle a été l'objet, le caractère divin de Jésus-Christ ne s'y manifeste pas avec moins de splendeur. Les sophistes modernes demandent qu'on mesure les discours du divin Maître aux règles de la logique aristotélicienne. Ils insistent pour qu'on leur signale dans l'Évangile un enseignement théologique quelconque, un seul passage qui ressemble à un dogme. Rien n'est plus facile que de les satisfaire. « Je m'en vais, dit Jésus aux Juifs; vous me chercherez et ne me trouverez plus; mais vous mourrez dans votre péché. Là où je vais, vous ne pouvez venir. » Évidemment on peut suivre un être humain partout où il va; évidemment encore il n'est aucuu homme, dont la poursuite intéresse le salut de l'humanité au point que le quitter un instant c'est se vouer à la mort dans le péché, c'est-à-dire à la mort éternelle. Par conséquent Jésus établit ici solennellement,' comme un dogme absolu, la nécessité de croire à sa divinité, de s'attacher à elle et de la suivre, pour obtenir la vie. Mais ce n'est là qu'un des aspects de cette parole, pleine de profondeur et de lumière. Elle renferme une double prophétie, dont la réalisation, devenue pour nous manifeste, devait alors sembler de toute impossibilité aux Juifs. Comment croire qu'un jour ils chercheraient ardemment, sans le pouvoir trouver, celui que, dans leur aveuglement, ils voulaient mettre à mort? Cependant, depuis dix-huit siècles, les Juifs cherchent le Christ, ils attendent son
38 HISTOIRE DE L*ÉGUSE. — l" ÉPOQUE (aN 1-312).
apparition; ils implorent son avènement fortuné, sans le trouver jamais. D'un autre côté, Jésus prédit solennellement sa propre mort; mais il la prédit en Dieu. « Je m'en vais, » dit-il; comme s'il tenait, en sa main souveraine , la clef des portes de la vie, l'ouvrant et la fermant à sa volonté. Il ne dit pas : Bientôt vous me ferez expirer dans les plus cruels supplices. L'animosité des pharisiens et des scribes rendait assez probable une telle éventualité. Mais il déclare qu'il s'achemine lui-même, comme il lui plaît, à r^eure qu'il a marqiée, pour ce voyage suprême. Cette majesté de langage étonne tellement ses interlocuteurs, qu'ils lui supposent une intention de suicide, a Youdrait-il se donner la mort? » disent- Us. Ne nous révoltons pas trop contre cette absurde interprétation des Jnife. Klle o été recueillie, en ces dernieis temps, par un rhéteur saciUége, qui s'est imaginé avoir fait une découverte, et qui a écrit de sang-froid ce blasphème : « On est tenté de croire que Jésus, voyant dans sa mort un moyen de fonder son royaume, conçut de propos déhbéré le dessein de se faire tuer. » Telle est la logique de 1 Évangéliste du rationalisme!
ft»é^ité 24. Si la dialectique aristotélicienne avait disparu du monde, ce ne serait point à l'école de pareils sophistes qu'il faudrait la redemander! Le discours de Notre-Seignenr au Temple de Jérusalem se développe avec l'unité de doctrine et la solennité d'enseignement qui convenaient au Dieu caché, résolu de sauver le monde par la foi et les œuvres individuelles. « Je suis le principe, dit Jésus. Je descends du ciel, et vous êtes de la terre,. voilà pourquoi vous ne pouvez goûter ma parole; et ainsi vous mourrez dans rimpéni< tance. » Les rationalistes modernes comprennent-ils ce qu'est le principe? Ils seraient tentés de redire au divin Maître 1 interrogation : « Qu'est-ce que la vérité? » — « Depuis le jour où l'homme s'est distingué de l'animal, s) ces noms de principe et de vérité, vides de sens, mais gros de terreurs, passent sur les consciences humaines comme des tantômes. Il serait si commode de supprimer le principe, qui esL Dieu, et la vérité qui est la racine de tous les devoirs! Ne saurait-on briser ce vieux joug qui pèse sur les âmes, et affranchir enfin le monde, en proclamant qu'il n'y a ni passé, ni avenir,
que l'être moral est une chimère, et que l'unique loi se nomme; Licence? Tel est le programme de la religion naturelle. Le rationalisme ne croit pas au miracle. Eh bien, après beaucoup d'autres, que ses théories ont fait passer sous nos yeux, à son insu, en voi(i un nouveau, plus évident que la lumière même du jour. Tous les instincts cupides et bas, toutes les tendances perverses et corrompues, toutes les passions du cœur humain sont intéressées, au premier chef, à faire adopter un symbole qui signifie en politique : Plus d'autorité; en religion : Plus de Dieu; en pratique : Plus de lois, de tribunaux, ni de juges; en morale : Plus de devoirs; en conscience ; Plus de frein. Faire , d'un trait de plume, table rase de l'autel et du prêtre, du souverain et du gendarme, de toutes les institutions, de toutes les lois, de tout ce qui gène l'épanouissement des forces brutales, et de tout ce qui retient l'humanité sur la pente du crime, c'est là un des chefs-d'œuvre de la puissance de Satan. Or nous avons entendu naguère proclamer, au nom de la science, une pareille charte, entourée de tous les honneurs olHciels, acclamée par tous les échos , et portée par toutes les ailes de la renommée. Comment se fait-il qu'elle n'ait pas conquis un seul adepte sérieux? Comment est-elle restée stérile? Comment une religion si douce, une morale si légère, un code si complaisant n'ont-ils pu élever un seul autel, convertir une seule âme, ni fonder un seul tribunal? Insensés ! Il y a, en vous, et au-dessus de vous, une logique plus puissante que toutes vos déraisons. Le jour du triomphe de vos doctrines serait celui où l'humanité se coucherait dans la mort. La libexté, ce nom divin, usurpé malheureusement au bénéfice de tant dutopies, a été définie par Jésus-Christ, au Temple de Jérusalem, lorsqu'il a dit : «La vérité vous rendra libres. » Vérité, Liberté, tels sont les deux termes inséparablement joints, dont l'union résoudra tous les problèmes devant lesquels les sociétés chancellent comme un homme ivre. En dehors de ce programme du Sauveur, qui est venu briser l'esclavage des passions, la vérité disparaît sous le sophisme, et la liberté ghsse dans le désordre et le sang.
40 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — !'« ÉPOQUE (aN 1-312).
§ III. L'Avcngle-né.
Récit 25. « Jésus, dit rÉvanfféliste, rencontra sur le chemin un homme
1fei'aven'A°e° ^^^"&^^ ^6 naissance. Maître, demandèrent les disciples, qui donc né. a péché, de cet homme ou de ses parents, pour qu'il soit né aveugle? — Jésus répondit : Ni cet homme, ni ses parents n'ont péché ; mais les œuvres de Dieu se manifesteront en lui. Il me faut faire les œuvres de Celui qui m'a envoyé, pendant que le jour luit encore. La nuit vient, pendant laquelle nul ne peut agir. Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. — En parlant ainsi, il cracha à terre, et de sa salive délaya du limon, dont il enduisit les yeux de l'aveugle. 11 lui dit ensuite : Allez, et lavez-vous dans la piscine de Siloe. — Laveugle y alla donc, se lava, et revint voyant clair. Ses voisins et tous ceux qui l'avaient vu précédemment demander l'aumône, car il était mendiant, disaient : N'est-ce pas là cet aveugle qui mendiait, assis sur le bord du chemin? — C'est bien lui, disaient les uns. — Non, reprenaient les autres , c'est quelqu'un qui lui ressemble. — Mais l'aveugle répondiiit : C'est moi-même. — Comment donc vos yeux ont-ils été ouverts? lui demandaient-ils. — Il répondit : Cet homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue, dont il m'a oint les yeux; et il m'a dit : Allez vous laver à la piscine de Siloë. J'y suis allé, je m'y suis lavé et je vois. — Ils lui demandèrent encore : Où est-il? — Et il reprit : Je ne sais pas. — Ils amenèrent cet homme naguère aveugle aux pharisiens. Or c'était un jour de sabbat que Jésus avait ainsi détrempé du limon, et ouvert les yeux de l'aveugle. Les pharisiens l'interrogèrent donc sur la manière dont il avait été guéri. 11 m'a enduit les yeux de boue, répondit-il; je me suis lavé et je vois. — Quelques-uns d'entre eux dirent alors : Cet homme ne saurait être envoyé de Dieu, puisqu'il n'observe point le jour du sabbat. — D'autres répondaient : Comment un pécheur pourrait-il opérer de tels prodiges? — Il y eut discussion entre eux à ce sujet. S'adre&- Bant donc de nouveau à l'aveugle : Que dites-vous, vous-même, lui demandèrent-ils, de celui aui vous a ouvert les yeux? — C'est un
CHAP. Vin. — l'a\'eugle-né. 41
prophète, répondit-il. — Cependant les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme eût été aveugle ; ils firent donc comparaître ses parents; et les interrogeant ils leur dirent : Est-ce là votre fils, que vous prétendiez aveugle de naissance? Gomment donc voit-il maintenant? — Les parents répondirent : C'est bien là notre fils, et très-certainement il est né aveugle. Comment voit-il maintenant, "" ous "8 le savons. Qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas .Tautage. Interrogez-le lui-même. Il est en âge de pouvoir parler de ce qui le regarde. — Or les parents répondirent de la sorte, parce qu'ils redoutaient la colère des Juifs, qui avaient déjà résolu d'exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus était le Christ. C'est pour cela que les parents dirent : Il est assez âgé pour que vous puissiez l'interroger lui-même. — Une seconde fois donc les pharisiens firent appeler l'aveugle guéri , et lui dirent : Rendez gloire à Dieu. L'homme dont vous nous parlez est un pécheur. — Il leur répondit : J'ignore s'il est pécheur. Je ne sais qu'une chose : j'étais aveugle, et maintenant je vois. — Que vous a-t-il iait? reprirent-ils. Comment vous a-t-il ouvert les yeux? — Il répondit : Je vous l'ai dit déjà et vous l'avez entendu. Pourquoi voulez-vous me le faire répéter? Est-ce que vous avez l'intention de vous faire ses disciples? — Prononçant alors sur lui l'anathème, ils dirent : Soyez vous-même son disciple. Pour nous, notre unique maître est Moïse. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse : quant à celui-ci nous ne savons d'où il est ' — Il est bien étonnant que vous ne sachiez d'où il est, répondit-il, et que cependant il m'ait ouvert les yeux. Nous savons que Dieu n'exauce point les pécheurs, tandis qu'il entend la voix de celui qui l'honore et fait sa volonté. Il est inouï qu'un homme ait le pouvoir de rendre la vue à un aveuglené. Si celui-ci n'était pas de Dieu, il n'opérerait point de tels prodiges. — Les pharisiens lui répondirent : Vous êtes un fils du péché et vous osez nous iaire des leçons ! — Ensuite ils le bannirent de la synagogue. Jésus l'apprit, et ayant rencontré cet homme, il lui dit : Croyez-vous au Fils de Dieu? — Qui est-il. Seigneur, répondit-il, pour que je croie en lui ? — Jésus lui dit : Vous l'avez vu, et c'est lui qui vous adresse en ce moment la parole. — Il s'écria :
42 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).
Je crois, Seigneur ! — Et se prosternant, il l'adora. Jésus reprit : Je suis venu en ce monde pour le jugement du monde, afin d'ouvrir les yeux de qui ne voit pas , et d'aveugler ceux qui voient. — Quelques phaiùsiens, mêlés à la foule qui le suivait, entendirent cette sentence et lui demandèrent : Sommes-nous donc des aveugles? — Si vous étiez aveugles, répoudit-il, votre conduite ne serait point criminelle. Mais parce que vous dites : Nous voj^ons ; le péché demeure en vous *. »
^chapitre 26. On ne lira pas sans intérêt, à la suite de cette page évangé-
^s miracles .,,.., , , . ,.
dans il que, les essais d'explication , hasardés par le rationalisme aux
l'Eyangile
dn^rationa- abois. « La différence des temps a changé, dit-il, en quelque chose de très-blessant pour nous ce qui fit la puissance du grand fondateur, et si jamais le culte de Jésus s'affaiblit dans l'humanité, ce sera justement à cause des actes qui ont fait croire en lui. La critique n'éprouve devant ces sorte de phénomènes historiques aucun embarras. Un thaumaturge de nos jours, à moins d'une naïveté extrême , comme cela a lieu chez certaines stigmatisées de l'Allemagne, est odieux ; car il fait des miracles sans y croire ; il est un charlatan. Mais prenons un François d'Assise, la question est déjà toute changJe; le cycle miraculeux de la naissance de l'ordre de saint François, loin de nous choquer, nous cause un véritable plaisir. Les fondateurs du christianisme vivaient dans un état de poétique ignorance , au moins aussi complet que sainte Claire et les très socii. Ils trouvaient tout simple que leur Maître eût des entrevues avec Moïse etÉhe; qu il commandât aux éléments; qu'il guérît les malades. Telle est la faiblesse de l'esprit humain que les meilleures causes ne sont gagnées d'ordinaire que par de mauvaises raisons. Qui sait si la célébrité de Jésus, comme exorciste, ne se répandit pas presque à son insu? Les personnes qui résident en Orient sont parfois surprises de se trouver, au bout de quelque temps, en possession d'une grande renommée de médecin, de sorcier, de découvreur de trésors, sans qu'elles puissent se rendre bien compte des faits qui ont donné lieu à ces bizarres imaginations,
• Joan., IX, integr.
CHAP. VIII. — l'aveugle-né. 43
Beaucoup de circonstances semblent indiquei' que Jésus ne fut thaumaturge que tard et à contre-cœur; souvent il n'exécute ses miracles qu'après s'être fait prier, avec une sorte de mauvaise humeur, et en reprochant à ceux qui les lui demandent la grossièreté de leur esprit. Il est donc permis de croire qu'on lui imposa sa réputation de thaumaturge ; qu'il n'y résista pas beaucoup, mais qu'il ne fit rien non plus pour y aider, et qu'en tout cas il sentait la vanité de l'opinion à cet égard. Il est impossible, parmi les récits miraculeux dont les Évangiles renferment la fatigante énumération, de distinguer les miracles qui ont été prêtés à Jésus par l'opinion, de ceux où il a consenti à jouer un rôle actif. Il est impossible surtout de savoir si les circonstances choquantes d'efforts, de frémissements et autres traits sentant la jonglerie, sont bien historiques, ou s'ils sont le fruit de la croyance des rédacteurs, fortement préoccupés de théurgie, et vivant, sous ce rapport, dans un monde analogue à celui des spirites de nos jours. Toutefois ce serait manquer à la bonne méthode historique d'écouter trop ici nos répugnances, et, pour nous soustraire aux objections qu'on pourrait être tenté d'élever contre le caractère de Jésus, de supprimer des faits qui, aux yeux de ses contemporams, furent placés sur le premier plan. Il serait commode de dire que ce sont là des additions de disciples bien inférieurs à leur Maître, qui, ne pouvant concevoir sa vraie grandeur, ont cherché à le relever par des prestiges indignes de lui. Mais les quatre narrateurs de la vie de Jésus sont unanimes pour vanter ses miracles; l'un d'eux, Marc, interprète de l'apôtre Pierre, insiste tellement sur ce point que, si l'on traçait le caractère du Christ uniquement d'après son Évangile, on se le représenterait comme un exoi'ciste en possession de charmes d'une rare efficacité, comme un sorcier très-puissant, qui fait peur et dont on aime à se débarrasser. Nous admettons donc, sans hésiter, que des actes. qui seraient maintenant considérés comme des traits d'iUusion ou de folie, ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. Faut-il sacrifier à ce côté ingrat le côté sublime d'une telle vie? Gardonsnous-en. Le problème d'ailleurs se pose de la même manière pour tous les saints et les fondateurs religieux. Presque jusqu'à nos jours,
44 HISTOIRE DE L'ÉGLISI!. — l""* ÉPOQUE (AN 1-312).
les hommes qui ont le plus fait pour le bien de leurs semblables, (l'excellent Vincent-de-Paul lui-même !) ont été, qu'ils l'aient voulu ou non, thaumaturges '. »
Caractère» 27. Telle Gst l'attitude du rationalisme en face des miracles évan-
ir.trinsèqurï
d'anihcnticité géliques. (( Il n'éprouve, dit-il, aucun embarras. » Cette affirmation
du récit ,.. . .
éTangéiiqoe. préliminaire ressemble au brevet de courage que se décerne à soimême un poltron devant l'ennemi. On se défie toujours d'une bravoure qui sent le besoin de s'attester elle-même. A ce point de vue, rien n'est moins habile que la précaution oratoire du moderne rhéteur. Il lui fallait se n.onti-er fort, sans se préoccuper de le paraître d'avance. Or le chapitre de la Vie de Jésus, intitulé : Miracles, d'où nous avons extrait les passages qu'on \ient de lire, est certainement le moins csé elle moins brave de Tœuvre tout entière. On nous permettra d'invoquer à notre tour les règles de la logique aristotélicienne. Le rationalisme ne saurait s'en plaindre, et d'ailleurs, qu"il le veuille ou non, la maxime chrétienne : « On emploiera pour vous la mesure dont vous vous serez servi pour les autres, »■ a prévalu dans nos civilisations modernes. Essayons donc d'appliquer la théorie nouvelle du miracle au récit évangéhque de la guérison de l'aveugle-né. En passant sur le chemin, le divin Maître rencontre ce malheureux. Nul ne sollicite en sa faveur l'intervention toute-puissante du Verbe incarné. L'infirme lui-même n'élève pas la voix; il se contente d'exposer aux regai'ds des passants le spectacle de sa misère, et il se tait. — « Rabbi, demandent les disciples, qui donc a péché, de cet homme ou de ses parents, pour qu'il soit né aveugle? h Une pareille question ferait sans doute éclore un sourire, sur les lèvres de nos sophistes. Mais il y avait à Jérusalem deux opinions sur la préexistence des âmes. L'historien Josèphe - nous les a conservées. Les docteurs pharisiens admettaient la métempsycose pythagoricienne. Ils croyaient qu'une vie antérieure, capable de mérite ou de démérite, avait été le partage des êtres humains actuellement existants. C'était en ce sens qu'Hérode Antipas pouvait craindre que l'âme de Jean-Baptiste ne fût passée
* Vi€ de Jésus, pag. 257-258, 265-267. — ^ Joseph., De Bell, judaic, lib. II, cap. viu.
cnAP. VIII. — l'aveugle-né, 43
en la personne de Jésus de Nazareth, après le crime de Machéronta, La seconde opinion consistait à dire qu'au jour de la création, toutes les âmes avaient simultanément reçu l'être. En attendant qu'elles vinssent habiter un corps, elles restaient, dit le Talmud, sous le trône de la gloire céleste. L'interrogation des disciples est donc en conformité parfaite avec les préjugés locaux et le milieu contemporain. Ou l'âme de l'aveugle-né, préexistante au corps, avait pu contracter, dans une vie précédente, des souillures qu'elle expiait maintenant; et, en ce cas, l'infirme eût été coupable. Ou bien, la faute, au lieu d'être personnelle, devait être imputée aux parents de ce malheureux, d'après l'interprétation également pharisaïque du texte de l'Écriture ; « Je suis Jéhovah, ton Dieu, le Fort, le Jaloux, visitant l'iniquité des pères dans leurs fils, jusqu'à la troisième et à la quatrième génération de mes ennemis ^ » Ainsi la question posée par les disciples ne s'élève pas au-dessus du niveau des préoccupations vulgaires. Elle est l'expression spontanée et vraie des mœurs du temps. Libre à nos esprits forts de la prendre en pitié, et pourtant que savent-ils de la question de l'âme ? Mais impossible de méconnaître son caractère d'évidente authenticité. « Ni les péchés de cet homme, ni ceux de ses parents, répond Jésus, ne sont cause de son infirmité. Il en est ainsi pour que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. Je suis la lumière du monde, n Et le Sauveur le prouve, en rendant la vue à l'aveugle-né. « Il ne se fait point prier ; » on ne saurait trouver sur son visage la moindre apparence de « mauvaise humeur ; » il ne « reproche » à aucun de ses interlocuteurs « la grossièreté de son esprit. » Mais il faut avouer qu'il fait intervenir, dans l'action inattendue et fibre de sa volonté souveraine, « une circonstante choquante, » De la salive de sa bouche, il délaie à terre un peu de limon, qu'il applique sur les paupières de l'aveugle. Ni le spiritisme, ni la médecine scientifique, ni « les charmes d'une rare elficacité du sorcier le plus puissant » n'ont jamais i iun eu d'analogue à cette boue détrempée, qui va rendre la vue ;': ,1.1 aveugle. Et quefie délicate organisation pourrait
ï Exod., XX, 5.
fflSTOiRE DE l'Église. — i" époque (an 1-312).
JM rationalisme et la loeiqne aristotélicienne.
L& logiqoa
de faTeoglft*
né.
supporter l'idée d'un remède aussi révoltant, imaginé comme à plaisir en contradiction avec le but qu'on se propose? Si l'on voulait aveugler un homme clairvoyant, on pourrait user à coup sûr d'un procédé semblable. Mais le doigt qui a pétri l'argile dont l'homme fut formé est précisément celui qui délaie un peu de hmon pour l'aveugle de Jérusalem. La main qui a transformé la boue primitive en cette admirable structure de notre corps, a seule le secret de changer en un organe parfaitement constitué le limon qu'elle applique sur des yeux éteints. Quoi donc ! Jésus-Christ serait-il le Dieu créateur ? Est-ce là réellement la logique de l'Évangile ?
28. Oui certes ! et cette conclusion ressort invinciblement de chacune des expressions du Livre sacré. Vous dites : « Jésus n'a pas fait de miracles » et vous ajoutez que cependant « tous ses historiens sont unanimes pour vanter ses miracles. » Vous dites « qu'on seniit tenté, par respect pour le caractère de Jésus, de supprimer des faits qui, aux yeux de ses contemporains, furent placés au premier plan, » et vous ajoutez « que des actes maintenant considérés comme des traits d'illusion ou de folie ont tenu une grande place dans la vie de Jésus. » Vous aftirmez enfin que « la critique n'éprouve, devant ces sortes de phénomènes historiques, aucun embarras, » et vous ajoutez que « Marc, » le plus autorisé à vos yeux des historiens de Jésus, « le représente comme un sorcier très-puissant qui fait peur, et dont on aime à se débarrasser. » Allez donc, si vous le pouvez, appliquer ces contradictions flagrantes à rinfli'xible mesure de la « logique aristotélicienne. » Quand le oui et le non, l'affirmation et la négation, l'être et le nonêtre seront reconnus comme des termes identiq;i5es par le genre humain, alors peut-être vous aurez trouvé la seule logique qui puisse justifier votre théorie. En attendant, vous êtes condamné à redire sans cesse, avec une assurar.ce désespérée : « La critique n'éprouve, en présence de ces sortes de phénomènes historiques, aucun embarras ! »
29. Les pharisiens furent moins heureux : et leur conduite visà-vis de l'ave ugle-né accuse le plus terrible des embarras. Cracher
CIIAP. YIII. — L AYEUGLE-NE. 47
à terre et porter du bout du doigt un peu de limon détrempé sur la. paupière d'un aveugle, était-ce un travail défendu par la loi du repos sabbatique? Il fallait une foi robuste pour le croire. Et cependant les pharisiens sont forcés de se retrancher derrière cette misérable argulie. N'eùt-i) pas été plus commode pour eux de nier le miracle lui-même et de trancher au vif la difficulté? Mais comment persuader à un aveuglc-né, qui voit pour la première fois la lumière du jour, qu'il se trompe sur une réalité aussi intimement personnelle ? Que répondre à un père, à une mère qui vous disent : « C'est bien Ui notre fils. 11 est né aveugle, et maintenant il voit? » Si les docteurs juifs eussent été plus versés dans la médecine scientifique, ils auraient été frappés d'une circonstance que nous ne pouvons omettre. Lorsque la chirurgie moderne pratique avec sr.ccès l'opération d'une cataracte, on se garde bien d'ejîposer immédiatement l'organe de l'œil aux rayons lumineux. Une imprudence de ce genre amènerait une cécité plus terrible que la première. Ce n'est qu'avec le temps, et par une gradation savamment calculée, que la transition entre les ténèbres et la lumière peut avoir lien sans danger. Mais aucune précaution de ce genre n'est mise en usage, pour l'aveugle de Jérusalem. Il va se laver les 3'eux à la piscine de Siloë, et il revient guéri. L'éclatante lumière du ciel de l'Orient, perçue pour la première fois, ne fatigue ni ne blesse son regard inaccoutumé. « C'est bien moi, » dit ce mendiant aux voisins qu'il rencontre, dont il connaissait la voix amie, et dont il distingue maintenant le visage et les traits. La lumière extérieure, qui linonde de ses effluves caressants, ne fait rien perdre à son âme des splendeurs internes, La dialeclique de l'avengle-né doit faire envie à nos rationalistes. « Quoi ! dit-il, vous ne savez pas de qui procède celui qui m'a guéri? Mais dès qu'il agit de la sorte, il est clair qu'il procède de Dieu. » Que la Synagogue bannisse ce logicien importun ; qu'elle prononce sur lui lanalhème légal; quelle le renvoie ignominieusement parmi le troupeau des Gentils, à qui le judaïsme jetait l'épithète de chiens, tout cela ne fait qu'attester plus solennellement le miracle. Ici les commissions oilicielles n'ont pas fait défaut; les témoins ont été entendus; les interrogatoires du San-
48 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l''^ ÉPOQUE (aN 1-312).
hédrin ont été renouvelés avec toute l'insistance et la solennité désirables. La science légale s'est affirmée, à Jérusalem, avec le ton ironique et tranchant qui la caractérise toujours; l'instruction a été habilement mêlée de demandes captieuses, d'intimidation calculée, de professions de foi énergiques. Qu'eût fait de plus un tribunal présidé par le moins « embarrassé » de nos rationaHstes actuels ?
§ IV. Paraboles.
Parabole 30. Malgré l'excommunication de laveugle-né, malgré la haine
dn bon Pas- . . , , . . . . ,
teur. toujours Croissante des pharisiens, Jésus continue à enseigner dans le Temple. Les pierres, dont toutes les mains s'étaient armées, quelques jours auparavant, contre le Fils de Dieu, restent maintenant entassées sous les portiques, et les scribes sont impuissants à déchaîner sur cette tète auguste un de ces orages populaires qu'ils commandent à leur gré. L'Évangélisle ne dit pas un mot du contraste si manifeste entre les tempêtes de la veille et le calme du lendemain. Sans le miracle de la piscine de Siloë, un tel revirement dans les esprits serait inexplicable. Le divin Maître était donc dans la maison de son père; il voyait entrer, parla porte Probalique, les brebis et les agneaux destinés aux sacrifices, et il dit aux Juifs : « En vérité, en vérité, je vous le dis : Quiconque n'entre point par la porte dans la bergerie, mais s'y introduit par une autre voie, celui-là est un voleur et un meurtrier. Au contraire, celui qui entre par la porte est le pasteur du troupeau. Le portier lui ouvre, les brebis entendent sa voix; il les appelle par leur nom et les fait sortir pour les conduire aux pâturages. Quand il les mène ainsi, il marche devant elles, et les brebis le suivent, parce qu'elles entendent sa voix. Mais elles ne suivent pas l'étranger, elles le fuient au contraire, parce qu'elles ne connaissent point sa voix. — Telle fut la parabole que Jésus leur proposa, mais ils n'en comprirent point le sens. Il reprit donc : En vérité, en vérité, je vous le dis : Je suis la porte du bercail. Tous ceux qui vinrent avant moi étaient des voleurs et des meurtriers, les brebis ne les ont point écoutés.
cri A p. VIII. — PARABOLES. 49
Moi, je suis la porte. Celui qui entrera par moi, sera sauvé : il entrera et sortira pour trouver les vrais pâturages. Le voleur ne vient que pour dérober, massacrer et détruire. Moi, je suis venu pour que les ouailles aient la vie, et la vie surabondante. Je suis le bon Pasteur. Le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire, celui qui n'est point le pasteur et à qui les brebis n'appartiennent pas en propre, dès qu'il aperçoit le loup, abandonne le troupeau et s'enfuit. Le loup s'empare des brebis et les disperse. Or le mercenaire prend la fuite, parce qu'il est mercenaire, et qu'il n'a nul intérêt personnel à s'inquiéter du troupeau. Pour moi, je suis le bon Pasteui", je connais mes brebis et elles me connaissent, de même que mon Père me connaît et que je le connais lui-même. Je donne ma vie pour mes brebis. J'ai encore d'autres brebis qui ne sont point de ce bercail; il me faut les amener, elles entendront ma voix, et il n'y aura qu'un bercail et qu'un pasteur. C'est pour cela que mon Père m'aime, et que je donne ma vie, afin de la reprendre ensuite. Nul ne me la ravit : je la donne moi-même; j'ai kl puissance de la sacrifier ainsi, comme j'ai celle de la reprendre. Telle est la mission que j'ai reçue de uiou t'ère. — Sur ces paroles de Jésus, il s'éleva encore une discussion parmi les Juifs. Un grand nombre d'entre eux disaient : C'est un possédé! c'est un fou! Comment pouvez-vous l'écouter? — D'autres au contraire : Ce ne sont point là les discours d'un possédé. Est-ce qu'un démoniaque aurait le pouvoir d'ouvrir les yeux des aveugles * ? » 31. Limage du bon Pasteur est celle qu'on retrouve ie plus fré- U" scni
bercail, an
quemment dans les peintures des Catacombes^. Le troupeau per- seul Pasteur sécuté des ouailles du Christ aimait à contempler les traits du divin Pasteur. Il est donc inconlestable que les premiers fidèles , réunis à Rome sous la conduite de Pierre et de ses successeurs, entendaient la parabole évangélique dans le sens que le catholicisme lui donne encore aujourd'hui. Que nos frères séparés consentent à étudier, dans sa simplicité et son admirable énergie, la parole du
* Joan., X, 1-21. — * Fu dessa ai primi fedeli tanto cara e famigliare che ad ogni pasào la si vede espressa ne' cubicoli cimiteriali. (Mùzzoni, Tavole délia storia délia Chiesa universale. Secol. 1", pag. 11;)
SO HISTOIRE LE L'ÉGLISE. — l" ÉrOQUE (aN 1-312).
Sauveur : o II n'y aura qu'un bercail et qu'un pasteur. Je suis ce Pasteur, toujours visible, toujours agissant, don' les brebis ne cesseront iamais d'entendre la voix. » L'allégorie employée par Notre-Seigneur en cette circonstance, était depuis longtemps familière aux Juifs, que l'Écriture désigne sous le nom de : « Brebis cboisies di bercail de Jéhovan. » Les pasteurs dirigeant le troupeau étaient les docteurs de la loi, les scribes et les pbarisiens. Ils veniient d'exclure de leur sein l'aveugle miraculeusement guéri. La même excommunication" menaçait quiconque, à l'avenir, confesserait comme lui la divinité du Sauveur. Voilà pourquoi Jésus dit au peuple : a Je suis la véritable porte du bercail. Je suis le bon Pasteur. » Tous les détails de la parabole sont empruntés aux usages et aux mœurs de l'Orient. Los troupeaux, qui formaient la principale richesse agricole de la Palestine, avaient sans cesse à craindre les incursions des bandes arabes et l'attaque des bêtes fauves. Le brigandage des tribus nomades n'était pas moins redoutable que la dent des hôtes sauvages du désert. Voilà pourquoi les bergers de chaque contrée réunissaient le soir leurs ditlerents troupeaux dans un immonf^e parc entouré de haies, de palissades ou même de murs en pierres sèches. Un portier gardait l'entrée de ce bercail commun, et ne laissait accéder que les pasteurs. Quiconque pénétrait par une autre voie, c'est-à-dire escaladait la clôture pour échapper à la surveillance du portier, était donc, comme le dit Jésus, un meurtrier et un ravisseur. Au matin, les bergers venaient reprendre leurs brebis, pour les conduire au pâturage. Chaque troupeau, reconnaissant alors la voix de son pasteur, se groupait autour de lui, sans se méprendre ni s attacher à une direction étrangère. « Les brebis ne suivant pas un autre pasteur, dit Notre-Seigneur, eUes s'en écartent parce qu'elles ne connaissent point sa voix. Mais elles suivent les pas de leur berger. » A ce point de la parabole, Tallégorie est complète; et le Sauveur en fait l'application immédiate. Les scribes et les pharisiens sont les ravisseurs et les brigands du troupeau des âmes. « Je suis, ajoute-t-il, la porte du bercail. Quiconque entre par moi sera sauvé; il entrera, comme les troupeaux entrent le soir, pour se reposer en
CIIAP. VIII. — PARABOLES. 51
paix; il sortira, commo les troupeaux sortent le malin, pour se rendre aux pâturages. Car je suis venu pour que mes ouailles aient la, vie, et une vie surabondante. » Cependant le Fils de Dieu n'a point encore épuisé les divines instructions dont cette gracieuse image des mœurs pastorales lui fournit le texte. Les pasteurs se divisaient, en Judée, comme chez nous, en deux classes : aux uns le troupeau appartenait en propre; les autres étaient des serviteurs aux gages d'un maître. Jésus commue donc : « Je suis le bon Pasteur, le propriétaire véritable du troupeau. Un mercenaire fuit à l'approche du loup ravisseur; mais le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis. » Enfin les immenses troupeaux qui paissaient dans les campagnes de la Palestine , étaient répartis entre un grand nombre de pasteurs et de beicails différents. Mais Jésus, le souverain Pasteur des hommes, va appeler sous sa houlette et réunir toutes les générations d'âmes dans le monde entier. « Il n'y aura plus qu'un seul bercail et qu'un seul pasteur. » L'unité de gouvernement, dans l'unité de l'Église, embrassant l'universalité des lieux et de la durée, telle est l'immense perspective que ki parole du Sauveur ouvre sous les yeux des Juifs. On ne sait ce qu'il faut admirer le plus, ou de la majesté de la prophétie, ou de la grandeur de linstitution, ou de la simplicité de l'image. La parole humaine se transforme sur les lèvres du Verbe incarné, et projette des éclats de lumière spirituelle sur les horizons les plus lointains, comme le limon se transformait naguère, sous le doigt divin, pour ouvrir les yeux de laveugle-né. Mais les clartés du Verbe fait cliair se voilent tout à coup sous le nuage de la mort « Je vais donner ma vie, pour la reprendre ensuite, ajoute Notre-Seigneur; ou plutôt, selon l'énergie du texte original, je vais déposer mon âme. Nul ne saurait me la ravir. Je la déposerai de moi-même ; car j'ai la puissance de la quitter, comme j'ai la puissance de la reprendre.» Solennelle allirmation de la Divinité, qui s'atteste elle-même, dans le calme et la sérénité d'une force inébranlable. Jamais, objectent nos modernes rationalistes, Jésus ne prédit clairement sa future icsurrection. «L'unique prophétie de ce genre qu'on ait songé à lui » attribuer après coup, repose sur un jeu de mots : « Détruise* ce
ë2 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l'' ÉfOQUE (àN 1-312).
» temple, avait-il dit, etje le rebâtirai en trorc jours. » — Ainsi parlent ces rhéteurs. Mais quand le Sauveur dit aux Juifs : « Je vais déposer mon âme, pour la reprendre ensuite, » il n'y a dans son langage ni équivoque, ni interprétation forcée, ni jeu de mots délournés du sens obvie par une exégèse posthume. Qaand sur le chemin de Césarée il avait dit aux Apôtres : « Il faut que le Fils de l'homme se rende à Jérusalem, pour y souffrir les plus cruels tourments, subir la condamnation des anciens, ces grands prêtres et des scribes, être mis à mort et ressusciter le troisième jour; » quand, après la transfiguration sur le Thabor, il avait ajouté : (( Gardez le silence sur cet événement, jusqu'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité d'entre les morts, » y a-t-il dans ces discours l'ombre d'une amphibologie, l'apparence d'une contradiction ou d'une équivoque? « 0 gloire! ô puissance du Crucifié! dit Bosquet. Quel autre voyons-nous- qui s'endorme si précisément quand il veut, comme Jésus est mort quand il lui a plu? Quel homme, méditant un voyage, marque si certainement l'heure de son départ que Jésus a marqué l'heure de son trépas? » Le Fils de Dieu va donner sa vie pour les hommes, et son Père « l'aime pour cela. » 11 semble que l'éternel amour, sans limites et sans mesure, qu'au sein de la Trinité le Père a pour le Verbe, se soit dilaté encore, quand le Verbe a consenti à mourir pour nous. « Car le Père a tellement aimé le monde , qu'il a donné pour lui son Fils unique ! »
Parabole 32. « Or, uu doctcur de la loi, continue l'Évangile, prenant la Ssmariiain, paroIc du milicu de la foule, dit à Jésus pour le tenter : Rabbi, que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle? — Qu'y a-t-il d'écril dans la loi? répondit Jésus. Qu'y hsez-vous? Le docteur reprit : La loi s'exprime ainsi : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos .forces et de toute voire volonté; et vous aimerez votre prochain comme vousmême K — Vous avez bien répondu, dit Jésus. Faites cela, et vous vivrez. — ^Iiiis cet homme, voulant faire parade de sa justice,
* Deuter., vi, 5.
CUAr. VIII. — PARABOLES. 53
demanda : Qui donc est mon prochain? — Jésus, prenant la parole, dit : Un voyageur descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba entre les mains d'une troupe de brigands qui le dépouillèrent, et, l'ayant couvert de blessures, le laissèrent à demi mort sur le chemin. Il arriva qu'un prêtre, suivant la même route, vit ce malheureux et passa outre. Un lévite, survenant à son tour, agit de même. Or, un Samaritain, qui voyageait dans cette direction, aperçut le blessé et fut ému de compassion. Il s'approcha, pansa ses plaies après les avoir lavées d'huile et de vin. Le plaçant alors sur sa monture, il le conduisit à un caravansérail *, oii il prit soin de lui. Le lendemain, en partant, il remit deux deniers au pré-
* Nous prenons la liberté de substituer cette expression au terme consacré (. d'Jiôtellerie » qui se rencontre dans toutes les traductions françaises. Le mot latin de l'Évangile est stabulum , eu grec riavôo/eïov (station des caravanes). Si le lecteur veut bien se rappeler tous les détails dans lesquels il nous a été nécessaire d'entrer, à propos de l'étable de Bethléem, il comprendra la raison de ce changement. Le texte de 1 Évangile, en passant dans toutes nos langues modernes, a subi des interprétations accommodées au génie de chaque langue. La parabole du bon Samaritain est connue dans le •iernier de nos hameaux. L'expression « hôtellerie » n'éveille chez nous aucune autre idée que celle d'un établissement d'hospitalité, tenu par des particuliers, qui hébergent,, moyennant rétribution. Le stabulum, ou caravansérail évangélique , est complètement étranger à cette institution toute moderne. A la porte de chaque viUe , se trouvait, comme nous l'avons dit, un abri pour les hommes et les animaux. L'hospitalité qu'op y recevait pour une nuit était gratuite, mais ne comprenait exactement que le couvert. Les voyageurs devaient pourvoir eux-mêmes à leur subsistance et à celle de leurs bêtes de somme. Voilà pourquoi le bon Samaritain, arrivé dans le caravansérail, prend lui-même soin du blessé. La plus modeste de nos hôtelleries actuelles lui etît offert au moins le concours d'une servante d'auberge. Sur le chemin de Jérusalem à Jéricho, il n'y avait, à l'époque évangélique, rien de semblable. Un préposé , entretenu aux frais de la ville, habitait cependant le caravansérail, pour donner aux voyageurs les instructions nécessaires, et les mettre en rapport avec l2S habitants, pour se procurer, à leurs risques et périls, les provisions dont ils pouvaient avoir besoin. Ce système primitif de l'hospitalité orientale se retrouve, de nos jours encore, dans quelques contrées de l'Espagne. C'est ainsi que le lendemain de son arrivée, prêt à reprendre sa route, le bon Samaritain quitte l'abri hospitalier, sans rien payer pour son séjour personnel; mais il remet au préposé du caravansérail deux deniers pour l'engagera prendre soin du blessé, et lui promet de lui tenir compte au retourde l'excédantde dépense» qui pourrait se produire ultérieurement.
54 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — !'"« ÉPOQUE (AN i-312).
posé, en disant : Prenez soin de cet homme, et tout ce que vous dépenserez en plus je vous le rendrai à mon retour. — Jésus demanda alors au docteur : Lequel de ces trois, le prêtre, le lévite ou le Samaritain, vous semble avoir été le prochain du blessé? — Ce fut le miséricordieux Samaritain, répondit le Docteur. — Allez donc, dit Jésus, et faites de même '. » Création 33. Pour saisir le véritable sens de la parabole, il faut avoir une
éTantrélique
de ridée et Hotiou exacte du terme de « procham, » chez les Juifs. Lidee qu'il
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Prochain., exprime est aujourd nui d une notoriété universelle, dans les civilisations issues du christianisme. Nous avons appris du Verbe incarné que tous les hommes sont nos proches et nos frères, par la commune origine, par la vocation à la même patrie et la participation au même sang rédempteur. Cette eû'usion de l'esprit de fraternité dans le monde est parmi nous un fait tellement familier, que nous ne songeons même plus à en remercier son divin Auteur. D semble impossible qu'une pareille doctrine n'ait pas été celle de toutes les époques et de tous les pays. Elle était cependant inconnue à l'antiquité. Ni l'idée ni le mot n'existent dans les langues dites classiques. Le Proximus de Cicéron, le iD.ri^ioç des Grecs signifiaient uniquement les liens de la parenté. On avait admiré, comme un sublime etlbrt de la philosophie spéculative, le mot fameux ^'un auteur romain : « Je suis homme, rien de ce qui touche à l'humanité ne m'est étranger. » Mais l'axiome demeurait à l'état d'abstraction purement théorique. La réalité était l'esclavage, érigé en principe social; et la dédaigneuse épithète de Barbare, donnée par un citoyen de VAgora ou du Forum à tout ce qui n'était ni Grec ni Romain. Chez les Juifs, cet exclusivisme n'était ni moins accusé ni moins choquant. 11 avait revêtu les formes rigo» ristes de la secte pharisienne. Voici comment raisonnaient sur ce point les docteurs de la loi. Moise avait écrit au Lévitique ces paroles légales : « Vous aimerez votre frère. » Le mot hébreu Hea We peut entendre dans le sens général de frère, ou dans celui plus restreint d'ami. C'était cette dernière interprétation qui avait pré-
* Lnc, X, 25-87.