XI. LES SEPT ENVOYÉS DE SAINT PIERRE DANS LES GAULES
79. Monument de la tradition gallicane. — 80. Saint Trophime à Arles. — 81. Saint Paul à Narbonne. — 82. Saint !\îarli«l îi Limoges. — 83. Récente découverte qui réhabiliie M tradition et lermine la controverse.
1. L'empire de Jésus-Christ représenté par douze pêcheurs L'omcerew galiléens, prêchant la parole d'un crucifié au sein des synagogues de la Judée et de la Syrie, saisissait les âmes avec une telle force que les plus grands événements de la politique humaine, n'obtiennent pas même une mention de l'historien sacré. Tibère ékoutt'é à Cnprée par «l'intrépide Macron * » (37), n'est pas nommé une seule lois dans les Acfes des Apôlres. Caïus César Caligula, l'indigne fils de Germanicus, dont le vieux Tibère disait avec une joie féroce : (1 C'est un serpent que je nourris pour le genre humain, » Caligula, pendant îes quatre ans de sa folie sanglante et couronnée (37-41), ""
n'obtient pas l'honneur d'être cité dans les annales otficielles de l'empire du Christ. Toutes les provinces du monde romain adorèrent pourtant ce monstre, qui faisait garder l'entrée de son palais ^ par Castor et Pollux, délogés de l'Olympe pour servir de portiers à Caligula. L'Apollon du temple de Milan, le Jupiter du Capitole, l'Hercule gaulois, virent remplacer leurs impuissantes statues par celles de Caïus Apollon, de Caïus Jupiter, de Caïus Hercule. Les patriciens se disputaient l'honneur d'offrir l'encens au nouveau dieu; ils achetaient à prix d'or le titre de prêtres de Caligula. De ses n lèvres toutes puissantes Caligula avait laissé tomber un jour cette
« Macro intrepidus opprimi senem injedu multœ vestis fubet, (Tacit., Atmal,, lib. VI, subfin.) yj CA^iuf). «iD
formule sacramentelle : « Les pâtres qui conduisent les troupeaux de bœufs, de moulons ou de chèvres ne sont ni boucs, ni béliers, ni taureaux. Ce sont des êtres dune nature sujiérieure ; ils sont hommes. De même ceux qui gouvernent toutes les nations et tous les peuples ne sauraient être des hommes. Ils sont dieux * ! » Nous avons peine à croire à la possibilité d une pareille théologie. Elle fut cependant adoptée par le monde entier. L'abaissement du genre humain alla jusqu'à ces dernières limites de labsurde : telles sont les h;iuteurs intellectuelles et morales où la philosoplùe païenne, tant admirée par la foi naïve des lettrés, sut élever le inonde !
2. La Judée était directement intéressée à ces révolutions de palais, qui faisaient passer la couronne impériale de la tête d'un tyran vieilli dans le crime à celle d'un jeune insensé. Les trônes sur lesquels s'étaient assis les trois fils d'Hérode l'Ascalonite s'étaient tour à tour écroulés. Nous avons raconté plus haut la destitution et l'exil d'Archelaûs, qui mirent fin à la monarchie de Jérusalem 2. Le tétrarque de l'Iturée, Philippe^ dont la douceur et la modération contrastaient avec les instincts héréditaires de sa famille, était mort en paix, trois ans avant Tibère. Mais comme il n'avait point d'enfants, sa principauté fut annexée à la province romaine de Syrie. Hérode Antipas, tétrarque de Galilée, le meurtrier de saint Jean-Baptiste, le roi qui avait insulté avec sa cour à la majesté du Fils de l'homme, conserva plus longtemps son pouvoir. Mais la justice de Dieu l'attendait. On se souvient de l'infortunée Mariarane qui paya de sa vie le malheur d'avoir été l'épouse d'Hérode I". Les deux fils qu'elle en avait eus, Alexandre et Aiistobule, avaient été immolés, comme leur mère, par le tyran ascalonite. Mais Aristobule avait laissé plusieurs enfants, entre autres la cruelle Héiodiade, mariée comme nous lavons vu à Antipas son oncle, et deux fils, dont l'aîné nommé Hérode comme sou aïeul devint roi de Cbalcide, et fut le premier époux de la fameuse Bérénice ^. Le second reçut le surnom d'Agrippa en
* M. de Cliampagny, Les Césars, toin. I. — * Tom. IV de 3ette Histoire.
• Bérénice était fille d'Hérode-Agrippa dont nous allons raconter l'histoire»
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l'honneur du favori d'Auguste. Il devait être l'instrument de la vengeance céleste contre son oncle et beau-frère le tétraïque de Gamée. Élevé à Rome dans la familiarité des fils et des neveux de Tibère, Hérode-Agrippa se lia plus particulièrement avec Caius, celui qui devait an jour gouverner le monde sous le nom de Caligula. Née dans la familiarité d'une commune enfance, l'amitié grandit entre les deux jeunes gens. Le prince juif nourrissait l'ambition de relever à son profit le trône de Jérusalem. Caïus pouvait l'y servir; Agrippa s'attacha à sa fortune. Six mois avant la mort de Tibère, Caligula et son ami se promenaient en char, dans les jardins du palais. Ils s'entretenaient de la maladie du vieil empereur et Agrippa exprimait toutps ses espérances. L'afifranchi qui conduisait le char entendit la conversation , et bientôt un ordre venu de Caprée fit enfermer Hérode-Agrippa dans un cachot. Tous ses rêves d'ambition pouvaient finir sous la hache dun licteur. Absorbé dans ces tristes réflexions, le prince leva la tète et aperçut à travers les barreaux de sa prison, un hibou qui voltigeait en liberté. Un Germain, qu'on lui avait donné pour compagnon de chaîne, lui dit: Prince, consolez-vous. J'ai étudié la science des augures. Celui-ci mapprend que vous régnerez. Mais quand vous reverrez un oiseau de cette espèce, rappelez-vous que vous n'aurez plus que cinq jours à vivre. Six mois s'éboulèrent dans les angoisses de cette situation. Enfin, un affranchi d'Agrippa pénétra d;ins son cachot, et lui dit en langue hébraïque : « Le lion est mort. » Le lendemain , Hérode-Agrippa recevait du nouvel empereur Caligula, son ami, une chaîne d'or du même poids et de la même dimension que celle de fer qu'il avait portée dans sa prison. César lui décernait en même temps le titre de roi. On lui fit une principauté composée : des deux anciennes tétrarchies d'iturée et d'Abylène; ce n'était pas encore tout ce qu'il avait rêvé. Marcellus venait d'être envoyé à Jérusalem avec le titre de procurateur de Judée. Antipas conservait toujours sa tétrarchie. Agrippa ne se pressa donc point d'aller prendre possession de son petit royaume, et se contenta durant deux années, d'en toucher exactement les revenus.
3. Il est probable qu'il employait son temps et son or à se créer Tremier
ocjage d;Hé- parmi les patriciens d'utiles auxiliaires pour l'avenir. Cependant le dans Eou gouvcmeur de Syrie Vitellius se plaignait, dans ses rapports officiels
rovaunae
d'ïtnré*. Son à la cour impériale, de l'attitude d Ant'pas, vis à vis des Parthes.
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A'.eiaDdne, Le tétrarque de Galilée avait ostensiblement fourni un corps de troupes juives, qui s'était joint aux légions romaines, dans la guerre contre Arsace XIX. Mais Vitellius l'accusait d'entretenir en secret des intelligences avec ce roi ennemi. Agrippa fomentait ces germe» de mécontentement, au delà desquels il entrevoyait la possibilité d'une destniclion pour son oncle. Quand il eut ainsi ménagé ses intérêts à Rome, il se détermina enfin à partir pour l'Orient, afln d'y préparer les voies à sa future grandeur. Dans ce dessein, au lieu de faire voile directement pour Césarée, et de gagner de là sa nouvelle principauté, il vint débarquer à Alexandrie et montrer aux Juifs de cette capitale Egyptienne, le prétendant a la monarchie de Jérusalem. Un honteux échec l'y attendait. Alexandrie était divisée en cinq grands quartiers, désignés par les cinq premières lettres de l'alphabet grec. La population juive en occupait deux à elle seule. Les trois autres étaient habités par des Égyptiens ou des Hellènes qui avaient les Hébreux en horreur. A la nouvelle qu'un roi des Juifs venait d'aborder à Alexandrie, les Egyptiens et les Grecs improvisèrent une mascarade qui faillit dégénérer en émeute. Us s'emparèrent d'un fou nommé Carabas, et connu de toute la ville, l'amenèrent au gymnase en grande pompe et le firent asseoir sur l'estrade la plus élevée. Là, ils le coiffèrent d'une feuille de papyrus en guise de diadème ; lui mirent sur les épaules une natte de jonc comme manteau royal, et un roseau à la main pour sceptre. Des jeunes gens armés de longues perches vinrent se ranger autour de ce roi de théâtre, pour lui servir de gardes du corps, et des milliers de spectateurs répétèrent l'acclamation syriaque Mari! Mari! a Vive le roi M » On promena l'insensé à travers les deux quartiers habités par les Juifs, Pn redoublant de vociférations et doutrages. Hérode-Agrippa se hâta de fuir cette ovation significative. Il quitta Alexandrie ; mais il y laissait un ferment de discorde qui éclata
» Ptil., In Flacco, ealt Mangey, tom. II, pag. 522.
raby
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bientôt en d'horribles massacres. L'ère des cbâtiments commençait pour la race déicide.
4. En traversant la Judée, Hérode- Agrippa ne vit point se renou- Uestiiniion veler les odieuses scènes d'Alexandrie; mais, dit Josèphe, son tipas,rii -
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apparition causa un étonnement eénéral. On se rappelait les aven- Passion - 1 !r,
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tures de sa vie, et l'époque où son dénùraent était notoire. A la saint j. a-i
Baptiste. Sa
vue d'une élévation si inopinée, et qui contrastait étrangement avec mort miî^ sa première fortune, les uns disaient qu'il devait son bonheur présent à la ténacité de son caractère et à l'énergie avec laquelle il avait constamment poursuivi le but de son ambition. D'autres pouvaient à peine croire à une si haute -prospérité. Hérodiade, l'ambitieuse épouse d'Antipas, ne put supporter le spectacle de la nouvelle grandeur de son frère. Il avait le titre de roi, tandis qu'elle n'était elle-même que l'épouse d'un tétrarque. « Jamais je ne consentirai à vivre sous le poids d'une telle humiliation ^, disait-elle à son mari. Agrippa, le fils d'un supplicié qui ne porta jamais de couronne ^, un proscrit qui tut contraint de fuir la Judée pour échapper aux poursuites de ses créanciers, et ne pas mourir de faim, le voilà roi ! Et vous, fils d'un monarque, vous que le vœu de toute la Judée appelait à la succession du trône de votre père, votre insouciance vous fait languir dans une condition inférieure à votre rang et à votre nom! Vous vous en êtes contenté jusqu'ici; mais l'heure est venue de relever l'honneur de la famille. Consentirez-vous à vous effacer devant un aventurier 3, qui n'eut jadis d'autres ressources pour vivre que vos propres largesses? Sera-t-il dit qu'il aura trouvé dans sa pauvreté le secret d'acheter un trône, et qu'avec vos immenses richesses vous n'en puissiez faire autant? Allons à Rome, ne craignons ni fatigues ni dépenses : à quoi pourions-nous mieux employer nos trésors qu'à les échanger contre ne couronne ? » Hérode-Antipas, ce «renard*, » comme l'avait
1 Nous traduisons tout ce passage de Josèplie. (Antiq. jud., lib. XVIII, cap. IX.) Il éclaire merveilleusement les profondeurs satauiques de l'âme d'Hérodiade.
2 Ce supplicié était Aristobule, père d'Hérodiade aussi bien que d'Agripoa. 8 Cet aventurier était le frèra d'Hérodiade. — * Luc, xnj, 32.
appelé le divin Maître, se défiait des Romains; il suspectait les dispositions de la coar impériale à son égard; il aimait par-dessus tout deux choses, le repos et l'argent. Ce fut à regret qu'il céda aux instances de sa femme. 11 fit avec une parcimonie méticideuse les préparatifs d'un voyage qu'il voulait cependant accomplir avec un appareil somptueux, et partit pour l'Italie, suivi d'Hérodiade. A peine y furent-ils arrivés qu'Hérode-Agrippa y rentrait lui-mèaie. Arsace,leroi desPartbes, dont le nom seul faisait trembler ie sénat, venait de reprendre l'offensive et de venger les anciennes détailes que lui avait infligées Vitellius. Agrippa accusa solennellement son oncle. Antipas, d'avoir fourni des su'.'sides à ce prince. 11 offrait de prouver que le tétrarqae de Galilée avait, à cette intention, accumulé dans ses forteresses des armes suffisantes pour soixante mille guerriers. L'empereur était en ce moment à Baïa, danslaCampanie. Ce fut là qu'il admit les deux époux à son audience. Est-il vrai, demanda Galigula, que vous tenez en réserve l'équipemrnt militaire de soixante mille hommes ? — Antipas déconcerté avoua le fait. Sans rien entendre de plus, l'empereur le déclara déchu de sa tétrarchie, l'exila à Lugdunum dans les Gaules, et joignit la Galilée au royaume dHérode-Agrippa Par la même sentence, toute la fortune personnelle d'Antipas était confisquée ; et César en faisait don au nouveau roi. Cependant on fit observer à l'empereur qu'Hérodiade était sœur d Agrippa son favori et que ces mesures rigoureuses allaient la réduire ^i la dernière misère. Caligula offrit alors à cette femme de lui rendre loute sa fortune particulière, à !a condition qu'elle laisserait son époux partir seul pour l'exil. Hérodiade retrouva en ce moment une inspiration qui l'honore ; « Vous êtes César, répondit-elle, et celte proposition est digne de Votre Éternité, mais je sais les obligations que m'impose mon devoir d'épouse. J'ai partagé la bonne fortune de mon mari; je ne l'abandonnerai pas dans la mauvaise. » — Le lendemain Antipas et Hérodiade , dépouillés de tous leurs titres et de tous leurs biens , partaient pour les Gaules *. Le chemin de la patrie leur
* Joseph,, Antiq. jud., lib. XVIH, cap. ix.
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demeura fermé pour jamais, riérodiade entraîna p^uft rd son faible époux dans une nouvelle aventure. Ils s'échappèrent de Lugdunum, et traversèrent les Pyrénées, dans l'espoir de trouver une occasion pour rentrer en Palestine. Mais ils périrent tous deux misérablement en Espagne. Ainsi, la justice divine s'accomplissait sur les derniers survivants qui avaient pris une part de responsabilité dans le déicide.
5. Tout succédait au gré de l'ambitieux Agrippa. Il n'avait plus Massaere qu'une dernière faveur à obtenir, pour se trouver en possession de Aiewndrie. l'intégrité du royaume de Judée, dont le premier Hérode avait été investi. Il fallait déterminer l'empereur à lui céder la province romaine dont Jérusalem était le centre. Les événements ne se prêtèrent point d'abord à la réalisation de ce vœu , caressé depuis si longtemps; il lui fallut attendre quatre années et traverser encore une révolution, avant de l'atteindre. Caligula, qui distribuait si libéralement des royaumes, voulait obtenir, en retour, les honneurs de la divinité. Après avoir fait couper la tête à toutes les statues de Jupiter, de Mars et d'Hercule, dans les temples de Rome, de Grèce et d'Asie, pour y faire substituer la sienne, il avait donné des ordres semblables à Pétrone, successeur de Vitellius dans le gouvernement de Syrie, et l'avait expressément chargé de faire ériger la statue du dieuCtiligula au milieu du Temple de Jérusalem. Le gouverneur d'Egypte, Avillius Flaccus, devait prescrire les mêmes mesures à Alexandrie et dans le reste de sa province. Dès que la teneur du décret impérial fut connue en Palestine, les habitants abandonnèrent leurs travaux et vinrent en masse se prosterner aux pieds du gouverneur romain, à Ptolémaïs, pour le supplier de ne pas exécuter un tel ordre. « Si vous persistez à inaugurer l'image du nouveau dieu, dans le Temple de Jérusalem, disaient-ils, vous n'y réussirez qu'après nous avoir massacré tous ; et la statue de César passera à travers des tlots de sang ! » Pétrone eut le bon esprit de ne point pousser à bout une population exaspérée. Il gagna du temps et trouva moyen de faire prendre patience au dieu son maître. Avillius Flaccus fut moins prudent, ou moins heureux, à Alexandrie. La population égyptienne et grecque de cette ville tenait fort peu à une divinité de plus ou Y. 27
4lH PONTIFICAT DE SAINT PIE^E (33-66).
de moins, elle accueillit d'autant olus volontiers le caprice impénal quelle y trouvait une excellente occasion d'assouvir sa haine contre les Juifs. On comptait alors, dans la province d'Alexandrie, xm million d'Hébreux *. Ceux-ci refusèrent unanimement de laisser éleverla statue du dieu Calisrula dans leurs synagogues. Les Egyptiens et les Grecs envahirent alors les deux quai'tiers habités par les Juifs, égorgeant sans pitié tous ceux qu'ils rencontrèrent. Le carnage fut horrible. La rage populaire cherchait des supplices plus cruels que la mort, contre cette race abhorrée. On jetait les uns dans des bûchers; d'autres étaient tla gel le s, jusqu'à ce que toute leur chair fût éparpillée en lambeaux. Après ces scènes de barbarie, on mit la feu à toutes les synagogues, et, sur leurs cendres fumantes, on dressa les statues impériales. Les Juifs qui survécurent au massacre furent chassés de leurs anciens quartiers, et entassés dans le coin le plus infect de la ville, avec défen-e den sortir.
6. Au moment où ces nouvelles parveuaient à Rome, Galigula rentrait triomphant d'une expédition militaire en Germanie, dans les Gaules et la Grande-Bretagne. Il avait cherché partout des ennemis et n'avait rencontré que des populations empressées à reconnaître l'autorité des aiules romaines. La colère du dieu em» pereur fut à son comble, quand il apprit que les Juifs refusaient d'adorer ses images. Hérode-Agrippa eut besoin de toutes les res. sources de son imagination, pour calmer les premiers transports de cette divinité outragée, et lempécher de signer une sentence de proscription universelle contre la race juive. Cependant une enquête fut ouverte sur les événements d'Alexandrie. Les Hébreux de celte ville envoyèrent à Rome cinq députés, chai-gés de fléchir la colère de César et d'obtenir justice de l'inaction du gouverneur d'Egypte, qu'on rendait responsable de tout le sang^ versé. Le chef de cette ambassade fut le célèbre philosophe juif, Philon. De leur côté, les habitants d'Alexandrie, de concert avec le gouverneur romain, faisaient partir, sous la conduite d'Appion, des députés qui devaient rejeter tout l'odieux des derniers événements
. * Fbiio, In Flaooo, tom. II, pag. 52a.
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sur les Juifs, et disculper la population égyptienne. Celle double légation l'ut admise en présence de Caligula. a Au premier aLord, dit Philon, nous pûmes nous convaincre, en observant le visage et l'attilude de l'empereur, que nous avions en lui un ennemi déclaré, non un juge. Pour examiner une cause dont les griefs, remontant à quarante années d'oppression silencieuse, allaient enfin pouvoir se produire; quand il s'agissait du sort de tant de milliers de Juifs, fixés à Alexandrie, un juge aurait pris place sur son tribunal, il se iût entouré d'un conseil de ministres. Les deux parties, citées à son tribunal, auraient eu successivement la parole ; la clepsydre officielle eût mesuré leurs discours. Après les avoir entendues, le juge en aurait conféré avec ses assesseurs , et la sentence, publiquement rendue, aurait porté les caractères et les formes de l'équité légale. Mais Caligula, le sourcil froncé, nous apparut comme un odieux tyran. Aucun appareil de tribunal, dans son audience. Il s'entretenait avec deux intendants des jardins de Mécène et de Lamia, voisins de Rome. Il y était en villégiature, depiiis trois ou quatre jours, et voulait passer l'inspection des bâtiments. On venait de les ouvrir tous, et il commençait cette promenade d'architecte, quand nous fûmes introduits. Tomber à ses pieds, l'adorer humblement, et le saluer des noms d'Auguste et dimperator, fut notre premier devoir. Sa réponse nous fit trembler, non plus pour la cause elle-même, mais pour notre vie. Il nous dit, avec un ton d'effroyable sarcasme : N'êtes-vouspas ces mortels, exécrés des dieux, qui outragez ma divinité, reconnue par tout l'univers, et me préférez je ne sais quel être, dont vous ignorez même le nom? — Levant ensuite les mains au ciel, il éclata en blasphèmes. J'ai dû les entendre, mais je ne pourrais les transcrire, sans me rendre coupable de sacrilège. Nos adversaires triomphants comprirent que leur cause était gagnée. La joie rayonnait sur leurs visages; ils s'approchèrent à leur tour et acclamèrent l'empereur, en lui prodiguant tous les titres et tous les surnoms qu'on donne aux dieux. Ces hommages, qui excédaient sans mesure la portée d'une nature humaine, furent agréés. Le vil ,?ycophante Isidore *, encouragé par » Celait un des membres de la légation opposée.
ce bon accueil , prit la parole : Seigneur , dit-il en nous montrant, vous détesteriez bien davantage encore ces hommes et toute leur race, si vous connaissiez leur impiété et leur haine contre vous! Pendant que les Alexandrins ofiFraient des victimes, pour le rétablissement de votre santé , seuls, ces hommes ne firent point de sacrifices. Quand je dis ces hommes, je parle de tous les Juifs. — Une protestation unanime contre ce mensonge s'échappa de nos lèvres. Seigneur Caïus, dîmes-nous, c'est là une horrible calomnie ! Nous avons immolé pour vous des hécatombes; leur sang a coulé sur no« autels; nous n'en avons point rapporté la chair dans nos maisons, pour nous livrer à de joyeux festins, comme d'autres l'ont fait; mais nos victimes furent tout entières consumées par le feu. Trois fois nous avons renouvelé ces sacrifices : la première , lors de votre avènement à l'empire ; la seconde, à l'époque oii vous avez échappé à cette grave maladie qui consterna l'univers; la troisième, lors de votre triomphe sur les Germains. — Soit, dit l'empereur. Vous avez offert des sacrifices, mais à un autre, non à moi. Quel honneur m'en est-il revenu? Ce n'est pas à moi que vous avez sacrifié ! — A cette interpellation foudroyante , le sang se glaça dans nos veines. Cependant l'empereur continuait son inspection, parcourant les galeries, les salles, les appartements les plus secrets, notant les défauts qu'il rencontrait sur son passage et indiquant les améUorations qu'il voulait faire. Nous le suivions, montant ou descendant les escaUers, serrés de près par nos adversaires, qui ne nous épargnaient ni les railleries ni les outrages. C'était une scène d'histrions. Tout-à-coup, s'interrompant au milieu des ordres qu'il donnait, l'empereur se retourna vers nous et nous demanda gravement : Pourquoi ne mangez- vous pas de chair de porc? — Cette question provoqua de bruyants éclats de rire au milieu de nos adversaires, moins encore pour ce qu'elle avait de plaisant que par l'occasion qu'elle leur ofi'rait d'applaudir aux facéties du jovial despote. Quoi qu'il en soit, leur hilarité choqua même les courtisans du prince, qui savaient qu'un sourire devant César pouvait coûter la vie, et que Caligula le permettait à peine à ses familiers les plus intimes. Nous essayâmes de répondre : Chaque peuple , disions-
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nous, a ses coutumes diverses. Nos adversaires ont eux-mêmes des aliments qui leur sont interdits. Il y a des nations qui regardent comme un sacrilège de manger la chair des agneaux. — César nous interrompit, en riant, et nous dit : Vous faites bien de ne pas manger de porc; cette viande est détestable I — Ainsi il se jouait de nos terreurs. Quelques instants après, il reprit, d'un ton de colère : Je voudrais savoir à quel titre vous réclamez un droit de cité dans Alexandrie ! — Nous commençâmes aussitôt une réponse catégorique. Il s'aperçut que nous alléguions des raisons péremptoires et que nous entamions une discussion sérieuse. Sans vouloir davantage nous entendre, il se précipita tout-à-coup dans la galerie principale, et, la parcourant à grands pas, de droite et. de gauche, il ordonnait à ses intendants de remplacer les pierres translucides, qui étaient à chaque fenéîre, par des vitres blanches. Puis revenant lentement vers nous : Que dites-vous? demanda-t-il. — Nous essayâmes encore de résumer les observations que nous avions à faire valoir, mais il courut à une pièce voisine, où il fit mettre en place des tableaux anciens. 11 nous fiillut renoncer à achever un discours entrecoupé de la sorte. Harassés, sans espoir, n'attendant plus que la mort, et dans une inquiétude qui nous laissait à peine notre présence d'esprit, nous nous remîmes simplement entre les bras du Dieu véritable, le supphant de nous délivrer des fureurs de ce faux dieu. Le Seigneur eut pitié de nous. Caïus sembla ua instant oublier sa colère: Ces hommes, dit-il, me semblent plus malheureux que coupables. Insensés, qui ne veulent pas croire à ma nature divine I — Ce fut ainsi qu'il nous congédia *. »
T. Celte curieuse page en dit plus que tous les discours sur Mort l'ignominie du monde romain, qui supportait de tels maîtres. Il Avènement'
..,.,,., , i de Claude.
faut avouer aussi que Philon n avait pas un grand courage , et iiérode que la force d'âme n'était pas, chez ce rhéteur, au niveau de l'élo- de^/érusàiem. quence. Quoi qu'il en soit, les terreurs des Juifs ne tardèrent pas à être dissipées. Un idiot allait succéder à un fou, sur le trône des Césars. Le 24 janvier de l'an 41, Rome apprit que Galigula venait
> Philo, De légat, ad Caium, toux. I.I, pag. :i99.
d'être frappé de trente coups de poignard, par les prétoriens auxquels il avait confié sa garde. Le tribun Chéréas avait dirigé ce complot. Pendant le meurtre, il avait eu soin de disposer des soldats dans le palais, pour écarter tous les témoins. Un des prétoriens, chargé de faire exécuter cette consigne, aperçut les pieds d'un homme, blotti derrière les rideaux de la grande galerie. Le soldat voulut connaître celui qui se tenait ainsi caché. Écartant les draperies, il vit tomber à ses genoux un malheureux, qui le suppliait en tremblant d'épargner sa vie. C'était Claude, le frère de Germanicus et l'oncle de Galigula. Le soldat, ne sachant qu'en faire, le conduisit à Chéréas et aux autres conjurés. A la vue de ce prince, Chéréas conçut l'idée de l'improviser empereur. Les prétoriens le chargèrent sur leurs épaules, et le transportèrent ainsi, plus mort que vif, dans 1 intérieur de leur camp. Tel fut l'avènement du quatrième empereur romain. Claude avait cinquante ans ; son imbécillité était tellement notoire que sa mère, Antonia, avait coutume de dire, en parlant d'un homme dénué d'intelligence : « Celuilà est encore plus bête que mon fils Claude ! « Ce ne fut pourtant point par ce motif que le sénat refusa d'abord de ratifier l'élection du nouveau César. A la nouvelle du meurtre de Galigula, les consuls et les patriciens s'étaient réunis au Capitole , et avaient signifié à Claude de renoncer à toutes prétentions impériales. Us parlaient d'abohr la monarchie et de rétablir l'antique forme du gouvernement répubhcain. La discussion fut orageuse, et se prolongea tont le jour, sans aboutir à aucun résultat. Cependant, Hérode-Agrippa songeait que cette révolution pouvait lui procurer enfin la couronne de Jérusalem. Après avoir en secret fait donner la sépulture à son ancien ami Galigula, il se rendit au camp des prétoriens, trompant la vigilance des gardes consulaires, et jouant réellement sa tête. 11 trouva Claude consterné , ne sachant quel parti prendre, entre les soldats qui le forçaient à être empereur, et les consuls qui le lui défendaient. Hérode passa la nuit à calmer les anxiétés du timide César, le suppliant de conserver un empire qui lui tombait inopinément sous la main. Le prince juif revint ensuite à son palais, se fit paifumer la chevalure et la barbe, et se
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rendit au Sénat. Là, il affecta de ne rien savoir des événements, et sïnforraa hypocritement de ce qu'était devenu Claude. Les patriciens le lui apprirent et lui deaiandèrent son avis. L'historien Josèphe nous a conservé le discoiu-s qu'il lu alors; c'est un Cuet-d'œuvre d'aslu- ; cieuse habileté. « Pères conscrits, dit-il, le Sénat ne saurait trou- . ver personne plus dévoué que moi à ses intérêts; je suis prêt à sacrifier ma vie pour votre cause. Mais, en ce moment, l'utilité de la république doit l'emporter sur toutes les autres coasidérations. L'empire sera disputé les armes à la main; la victoire restera aux meilleurs soldats. Vous avez sans doute des troupes sous vos ordres; l'argent ne vous manquera pas, et, au besoin, vous pourriez armer les esclaves. Plaide aux dieux que tout prospère au gré de vos espéranceë! Je ne puis cependant voue dissimuler la vérité. Les prétoriens qui entourent Claude sont tous des vétérans, blanchis dans le métier des armes. Que pouvez-vous opposer à cette troupe aguerrie? Une poignée d'afîranchis, quelques esclaves, fidèles peut-être, mais en tout cas sachant à peine tenir une épée! Je crois qu'il vous faudrait députer, près de Claude, un homme sûr, qui lui poserait des conditions acceptables; et moi-même, si le parti vous agrée, je ra'ofïre à remplir cette mission*. » — Le Sénat fut heureux de voir s'ouvrir une porte de salut. Hérode servit d'intermédiaire entre les républicains du Capitole et le camp impérial des prétoriens. La négociation aboutit au couronnement de Claude. Le premier décret, signé parle nouvel empereur, rétabhssaitle royaume de Judée en fiiveur d' Agrippa. Jérusalem reprenait son rang de capitale. L'antique monarchie de David, depuis les montagnes du Liban jusqu'au torrent d'Egypte, ou, selon l'expression consacrée par l'Écriture, de Dan à Bersabée, fut encore une fois reconstituée, sous le sceptre du petit-fxls d'Hérode l". En même temps, Claude investissait de la souveraineté de Chalcide le prince Hérode, frère aîné d'Agrippa. Ce dernier se hâta de faire épouser sa fille Bérénice au nouveau roi : le mariage de l'oncle et de la nièce fut célébré à Rome avec magnificence, et les deux frères
1 Joseph., Anttq. jud., lib. XIX, cap. III.
quittèrent la cour impériale, pour aller régner, l'un dans la cité de David, l'autre à Chalcis, sur l'Oronte *.
§ II. Sainl Pierre es Liens.
8. Arrivé à Jérusalem , le nouveau roi, jaloux de conquérir les sympathies du peuple, affecta le plus grand zèle pour le culte national. Il ordonna, dit Josèphe, des sacrifices votifs, où l'on observa strictement tout le cérémonial prescrit par la loi. C'est ainsi qu'il eut soin de faire paraître, en son nom, un certain nombre de Nazaréens, dont les prêtres coupèrent les cheveux, selon le rite mosaïque. Hérode lui-même vint solennellement déposer au-dessus du Gazophylacium les chaînes d'or dont l'avait gratifié Galigula, après la mort de Tibère. Ce monument de ses vicissitudes passées demeura exposé à la vue du peuple, pour attester à tous les yeux l'instabilité des grandeurs humaines et la puissance du Dieu qui les abaisse ou les relève à son gré. Le souverain pontificat, resté, sous les gouverneurs romains, dans la famille d'Anne et de Caiphe, était alors exercé par Théophile, fils d'Ananus. Hérode le destitua, et rendit cette dignité à un descendant de Boëthus, nommé Simon Cunthara. Cette mesure , qui semblait effacer jusqu'au dernier souvenir de la domination étrangère, fut accueillie avec enthousiasme par les Juifs. La joie fut au comble, quand on apprit que le roi venait de supprimer l'impôt qui se payait chaque année pour les maisons. Cependant Hérode interposait son autorité près de Pétrone, gouverneur de Syrie, pour protéger les Hébreux fixés dans cette province. La synagogue établie à Dora, cité phénicienne, au pied du mont Carmel, avait été le théâtre d'une violence sacrilège. On y avait placé, de vive force, une statue de César. Hérode réclama énergiquement contre cet attentat. Invoquant un récent décret de l'empereur Claude, qui avait reconnu les immunités rehgieuses des Juifs, il obtint le châtiment des coupables et le
» La Clialcide, située à l'est d'Antioche, prit son nom de la viUe de Chalcis •nr le bas Oronte, qui en était la capitale.
CHAP. ir. — SAINT PIERRE ES LIENS. 425
retrait de l'image odieuse. Ces mesures, d'une habile politique, furent couronnées de succès. Les Juifs, oubliant peu à peu l'origine étrangère et l'éducation païenne de leur monarque, lui témoignaient une affection et une reconnaissance plus marquées. Un jour, pendant un voyage d'Hérode à Gésarée, un docteur de la loi, nommé Simon, convoqua une assemblée sous les portiques du Temple, et, dans un discours plein d'exagération et. de violence, exhorta le peuple à bannir du lieu saint un roi souillé de toutes les impuretés légales, par son commerce avec les étrangers. Une telle démonstration pouvait coûter la vie à son auteur. Hérode préféra se venger par un acte de clémence. A son retour, ayant aperçu le docteur qui assistait à des jeux, dans l'amphithéâtre, il le manda dans la loge royale, le fit asseoir à ses côtés, et lui dit, du ton le plus calme et le plus doux : Qu'avez-vous donc à reprocher à mon administration? — Simon, interdit, ne sut que répondre : il tomba aux genoux du roi, implorant sa miséricorde. Hérode l'embrassa, aux applaudissements de tout le peuple, et le renvoya comblé de faveurs *. Quelques mois après, commençait l'année sabbatique, pendant laquelle on devait lire, dans l'assemblée des Juifs, tout le texte de la loi de Moïse. — Au jour d'une de ces lectures solennelles, le Livre sacré fut remis entre les mains d'Agrippa. Le passage qu'il devait lire contenait précisément le verset fameux du Deutéronome : « Tu ne pourras choisir pour roi un étranger, qui ne serait point ton frère. » En lisant ces mots. Agrippa se souvint du triple reproche adressé à son origine iduméenne, à son éducation dans le palais des Césars, et à l'investiture royale qu'il tenait de Rome. 11 laissa tomber le rouleau de parchemin, et versa d'abondantes larmes. L'assemblée, saisie elle-même d'une émotion profonde, se leva comme un seul homme, en criant ; « Roi Agrippa, ne crains rien ; cesse de t'affliger : tu es bien notre frère, et tous nos cœurs sont à toi * 1 »
9. Ces détails, empruntés aux historiens juifs, forment le coin- Martyre de
. . saint Jacquei
mentaire naturel du texte sacré. « En ce temps-la, dit saint Luc, u Majeur.
» Joseph., Antiq. j'ud., lib. XiX, cap. v-vil. — » Mischna, Jractat. Sothah., cap. VII, § 8.
le roi Hérode porta les mains sur quelques-uns des membres de l'Église de Jésus-Christ, pour les persécuter. Il fit mourir par le glaive Jacques, frère de Jean ; et, voyant que cette conduite { laisail aux Juifs, il ordonna l'arrestation de Pierre *. n
Eusèbe nous a conservé le récit du martyre de saint Jacques le Majeur. Le Juif qui déféra l'apôtre au tribunal d'Hérode, se nommait Josias. « Témoin de l'héroïsme avec lequel saint Jacques confessait la foi de Jésus-Christ, dit Eusèbe, cet homme se sentit ému parla grâce, et se déclara lui-même chrétien. Condamné avec l'apôtre, ils furent conduits ensemble au suppJice. Durant le trajet, le Juif converti supplia saint Jacques de lui donner un gage de pardon. L'apôtre s'arrêta un instant : La paix soit avec toi! lui ditil, et il l'embrassa. Reprenant ensuite leur route, ils arrivèrent aa lieu du supplice, et leur tète tomba sous le glaive du soldat -. » La tradition immémoriale de l'Espagne catholique a toujours été que saint Jacques le Majeur avait visité ce pays, après la mort de saint Etienne, lors de la première dispersion des fidèles de Jérusalem. La Chronique de L. Dexter fait une mention expresse de ce voyage. Ce qui est certain, c'est que les reliques de saint Jacques furent plus lard transportées à Iria-Flavia, aujourd'hui Compostelle, ainsi nommé de la réunion des deux mots espagnols : Giacomo apostolo.
Iicircération 10. « Cependant, continue l'écrivain sacré, on était aux jours des Pierre,"8a azj'mcs. Pien'e fut arrêté et conduit en prison. Hérode le remit à
nàracQiease. seizc soldats, qui se relayaient, deux à deux, pour le garder. Le roi se proposait, après la fête de Pâques, de procéder en présence de tout le peuple au jugement de l'apôtre. Pierre demeura ainsi dans son cachot. Or, la prière de l'Église montait sans interruption au trône de Dieu, pour sa délivrance. La nuit qui devait précéder sa comparution au tribunal d Hérode, Pierre était endormi, entre les deux soldats de garde, attaché à chacun d'eus par une chaîne; e*. les sentinelles juives veillaient à la porte de la prison. Soudain l'Ange du Seigneur lui apparut, et une lumière céleste inonda la
^Act. Ap., XII, 1-3. — Euseb., Bïst. eccles. lib. II, cap. ix.
CHAP. II. — SAINT PIERRE ES LIENS. 42î
cellule. L'Ange étendant la main, toucha Pierre à l'épaule, et le réveilla, en disant: Lève-toi. — A l'instant les chaînes se détachèrent des mains du captif. Ceins-toi les reins et boucle tes sandales, dit l'Ange. — Pierre obéit, et l'Ange ajouta : Mets ton manteau et suismoi. — Pierre sortit, en suivant son guide ; il ne savait point encore que tout ce qui se faisait par l'intervention de l'Ange fût véritable, et il se croyait dans riUusion d'un songe. Or, ils traversèrent librement le premier et le second poste des sentinelles, et vinrent à la porte de Fer, qui donne accès dans la ville. La porte s'ouvrit d'ellemême, sous leurs pas. Continuant à marcher, ils s'engagèrent dans mie rue, à l'intérieur, et, en ce moment, l'Ange disparut, Pierre, reprenant alors ses esprits, s'écria : Je comprends maintenant la réalité. Le Seigneur a véritablement envoyé son Ange, pour m'arracher aux mains d'Hérode et à l'attente universelle du peuple juif! — Songeant alors au chemin qu'il devait prendre, il se dirigea vers la maison de Marie, mère de Jean surnommé Marc. Un grand nombre de fidèles y étaient rassemblés, et priaient. Pierre ■frappa à la porte, une jeune fille, nommée Rhodia, vint, pour savoir qui heurtait ainsi. Elle reconnut la voix de Pierre, et, dans le transport de sa joie, oubliant d'ouvrir la porte, elle courut dire aux frères assemblés que Pierre était dehors. — Avez-vous perdu l'esprit? lui dirent-ils. — Mais elle protesta qu'elle ne se trompait point. Alors, c'est son Ange ! reprirent-ils, — Cependant Pierre continuait de frapper; ils vinrent lui ouvrir, et, à sa vue, ils demeurèrent tous frappés de stupeur. Pierre éleva la main, leur faisant signe de garder le silence ; il leur raconta comment le Seigneur l'avait tiré de la prison et ajouta : Allez porter cette nouvelle à Jacques (le Mineur) et à tous les frères. Ayant ainsi parlé, il sorti'' de la maison, et se retira dans un autre lieu. Or, le jour étant venu, l'anxiété des soldats, du milieu desquels Pierre avait disparu, fui extrême. Hérode le fit chercher partout, sans le découvrir. Il fil mettre les gardes à la question, et finit par les condamner au supplice *. ))
* Act, Apost.f xn, 5- 19.
MoDoaMU. 11. «Tout près du saint sépulcre, dit iVI^' Mislin, se trouve la prison de saint Pierre. Une église y fut érigée plus tard; on en voit encore quelques traces, mais c'est aujourd'hui un des lieux les plus immondes de Jérusalem. Les ruines de cette église sont une nouvelle preuve que la montagne du Calvaire, où elle était située, se trouvait, à l'époque évangéliqne, en dehors de l'enceinte de la cité. Le texte des Actes est formel : « Après qu'ils eurent traversé la première et la seconde ligne des gardes, ils vinrent à la porte de Fer, qui conduit à la ville, n La prison de saint Pierre et l'emplacement du saint sépulcre, qui en est à quelques pas, étaient donc alors en dehors de Jérusalem. Suivant Adrichomius, l'église dite des Syriens occupe aujourd'hui la maison de Marie, mère de Marc, dans laquelle saint Pierre se rendit, en sortant de prison. La porte de Fer aurait été, en ce cas, la même que la porte Gennath- On trouve les traces de deux autres portes, plus rapprochées de la prison de saint Pierre, mais non dans la direction de lu maison de Marie'. » Vers l'an 439, l'impératrice Eudoxie, femme de Théodose le Jeune, durant un séjour qu'elle fit à Jérusalem, reçut de l'évêque de cette ville les deux chaînes miraculeusement brisées par l'Ange du Seigneur. Elle en rapporta une à Constantinople et envoya l'autre à Rome. Cette dernière s'y trouve encore. Les pèlerins catholiques la vénèrent aujourd'hui, avec la même foi qui faisait dire à saint Chrysostôme : « Bienheureuses chaînes, vous n'ouvrez pas seulement la porte du ciel, mais vous êtes les insignes du maître du ciel! 0 fer, plus précieux que toutes les couronnes! Je voudrais coller mes lèvres à ces liens, et puisque cette joie m'est refusée, je veux y attacher ma pensée, mon cœur et mon âme ^ ! » De tels sentiments, perpétués au sein de l'Église, ont reçu une éclatante confirmation par la fête célébrée chaque année, le 1" août, sous le titre de saint Pierre es Liens. La date choisie pour cette solennité
* Les Saints Lieux, lom. [I, pag. 429.
* Toû oTeçàvovi ),a[xup6-:£po; ô ôéatioç... Où ôià toûto (iaxapil^o) Toù; Sé<T|x.ouc, Stc •l( TÔv oOpavàv iraçairéiiTtouaiv, cùl' oti Sià tov AeanÔTr.v toû oypavoù yivovrat... 'E6ou).ô[iriv Ixta^oii -ni; àXuffew; • £5ou).o(j.iriv, el xai xw TipàyiiaTi àitt(jTépïj|iai, à).).x ttf ).6y(o TtepiOeïvai xyjv â).u(ïiv t^ ^l/uy.î) Sià t^î SiaOeaewç. (Chrysost., In epist. ad Ephes., homil. vili; PatroL, grœc. LXII, 58).
CIIAP. II. — SAINT PIERRE ÈS UENS. 429
n'esi pas celle du jour où eut lieu la miraculeuse délivrance, que le texte sacré place immédiatement après la Pâque des Juifs. Elle fut déterminée par la dédicace d'une église élevée à Rome, au IV" siècle, sous le titre, devenu depuis cardinalice, de saint Pierre es Liens.
12. Le martyre de saintJacquesetreraprisonnementde saint Pierre, Double par l'ordre d'Agrippa, ont fourni, à un double point de vue, un sujet de à proj.o» du
■ .- , . . récit des
controverse aux Juifs et aux protestants. Les premiers insistent sur Actei. le caractère de mansuétude et de clémence d'Agrippa, et ne parlent qu'avec un souverain mépris de la légende chrétienne, qui voudrait le transformer en tyran *. Les seconds se montrent surtout embarrassés de l'importance attachée par Hérode à l'arrestation de saint Pierre, qu'on ne veut pas condamner immédiatement à mort, comme saint Jacques, mais dont on retarde l'exécution après les fêtes de Pâque, pour « le produire devant tout le peuple, » comme le chef avoué de la nouvelle doctrine. Le prisonnier est d'ailleurs entouré dans son cachot d'un luxe inusité de précautions et de surveillance, sa garde est confiée à seize soldats d'élite, qui se relaient nuit et jour, deux à deux, pour rester constamment rivés à ses côtés par une chaîne de fer, dans l'intérieur même de la prison. La prétendue contradiction signalée par les Juifs entre le portrait d'Hérode, tracé par Josèphe, et la conduite de ce prince envers les apôtres, n'est
» « Il paraîtrait, dit M. Muuk, que pour plaire au peuple, Hérode se mon- » trait sévère à l'égard de la secte chrétienne ; on dit qu'il fit mourir Jacques, » frère de Jean l'évangéliste, et emprisonner l'apôtre Pierre. » {Palestine, pag. 570.) M. Salvador ne croit même pas qu'il vaille la peine de mentionner, comme faits historiques, le supplii e de saint Jacques et l'emprisonnement de saint Pierre. 11 se borne à exalter l'affabilité et la douceur d'Hérode, dont la fin prématurée lui inspire les réflexions suivantes : « Les Actes des Apôtres » et Josèphe, dit-il, s'accordent à attribuer la mort du roi de Judée à une » cause qui n'était pas naturelle, à une punition directe du ciel. Mais, si l'un » eût été fondé à admettre que sa fin était restée entièrement étrangère aa » cours habituel des destinées humaines, il aurait été inutile de recourir à B des influences miraculeuses. On trouve d'autres explications dans les ja- 9 lousies, les craintes, les haines que l'élévation d'Agrippa à la royauté lui • avaient attirées, et dans les transports extraordinaires de joie qu'une partie » des Grecs de Césarée et de Sébaste fit éclater, au premier bruit de sa ma- » ladie et de sa mort. » [Dominât. Rom. en Judée, tom. I, pag. 480.)
f30 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (3o-66).
qu'apparente. La politique qui inspirait au roi de Judée une clémence d'ostentation, vis-â-vis de ses nouveaux sujets, lui dictait des mesures de rigueur contre les chrétiens, voués à l'exécration par les docteurs de la Synagogue- Le prince qui n'avait pas même respecté les liens du sang et les droits de la reconnaissance, à l'égard d'Antipas son oacle; le commensal et le favori de Caligula, avait appris de bonne beuxe à se jouer de la vie des hommes. Que lui importait, à cet élève de la philosophie et de la cruauté romaines, une tête Je pluo ou de moins? La mort d'un pécheur galiléen, nommé Jacques, lui avait valu les félicitations des scribes et des anciens d'Israël. Un auti'e galiléen lui est signalé, comme le chef suprême de la secte chrétienne. Hérode compte sur un nouveau succès de popularité. On emprisonne saint Pierre, et, après la Pâque, en présence de la multitude des Hébreux, accourus de tous les points du monde au Temple de Jérusalem, le roi livrera cette nouvelle victime aux fureurs juives, en témoignage de respect et d'attachement au culte national. Mais pourquoi saint Pierre a-t-il ici encore la primauté de la persécution, et les honneurs d'un supplice plus solennel? Le protestantisme s'en alarme, u Hérode, dit M, de Pressensé , désirait frapper l'apôtre qui avait surtout attiré sur lui l'attention du peuple, et par là même réveillé le plus de haine *. » Mais pourquoi, demanderons-nous, Pierre avait-il ce privilège de fixer ainsi tous les regards, amis ou ennemis, si Pierre n'eût été investi, dans la communauté naissante, d'une dignité pins élevée ? A tout effet il faut une cause. L'incarcération de saint Pierre est environnée de tous les caractères qui supposent en lui un chef de secte. La pompe qu'on veut donner à son jugement et à son supplice excite « Tattente universelle du peuple juif ; » de même qu'elle fait monter u sans interruption la prière de toute l'Église au pied du trône de Dieu. » Les disciples, réunis durant la noil dans une maison hospitalière, donnent un libre cours à leurs supplications et à leurs larmes. Une servante se précipite dans l'appartement où ils sont agenouillés : a Pierre est à la porte 1 » dit-eUe»
i Bist. des trois premiers siècles, tom. I, pag. il7.
GHAP. II. — SAINT PIKRRE ES IJEKS. 431
Nul ne veut la croire; on sait trop bien que Pierre est. enchaîné entre deux soldais, dans son cachot. La jeune fille insiste; elle affirme avec précision; elle a réellement eutendu la voix connue de Pierre; elle n'est le jouet ni d'une illusion, des sens ni d'une hallucinaliûu d'esprit. Alors les disciples se disent : « C'est l'Ange de Pierre, qui vient nous visiter ! » Qu'était donc pour eux saint Pierre? Quelle vénération, quel respect vraiment surnaturels ne se révèlent pas dans ces paroles : « C'est son Ange, qui vient nous visiter .'.d Enfin Pierre paraît lui-même; il impose silence à tous les sentiments que sa- présence va faire éclater; il parle, et chacune de ses paroles est recueillie avec amour; il commande ensuite d'aller informer lévéque de Jérusalem et les autres frères, on obéit. Si tout cela ne montre pas en action la primauté de saint Pierre, il faut renoncer à lire l'histoire et à la comprendre jamais.
13. «Or, continue l'écrivain sacré, Hérode descendit de Jéru- Mortd'Hd-
, , ,. rode Agrippa
salem à Césaree, ou il séjourna. Il avait à se plaindre des habitants racuntée par
saint Luc.
de Sidon et de Tyr, dont la conduite l'avait irrité. Ceux-ci vinrent, Les prince* le trouver, d'un commun accord, et s'étant ménagé la faveur de Blastus, chambellan du roi, ils sollicitaient, par son intermédiaire,, une paix dont ils avaient d'autant plus besoin que leur patrie tirait toutes ses subsistances des terres soumises à la domination d'Hérode. Au jour fixé pour leur audience solennelle, Hérode, revêtu des insignes royaux, s'assit sur son trône, etprononça une harangne.. Le peuple éclata en acclamations enthousiastes : Ce n'est point un. homme, c'est un Dieu qui parle! disait la foule. Soudain l'Ange du; Seigneur frappa le roi, qui n'avait pas rendu gloire à Dieu. Hérodfi, sentit ses entrailles rongées par les vers, et il expira *. »
Ainsi le meurtrier de saint Jacques le Majeur, le baurreau de saint Pierre, laissait son nom au nécrologe tragique des persécuteurs de l'Église. Trois ans s'étaient à peine écoulés, depuis son avènement au trône de Jérusalem, et la justice divine se précipitait pour le frapper. Le développement de cette histoire nous ofiFrira d'autres exemples, où le châtiment ne suivra pas d'aussi près hi faute. Mais,
»ild., xji, 19-2Ï.
persécuteur
pour être plus lente, la répression n'en sera pas moins terrible, et d'avance nous proclamons, comme une loi inviolable du gouvernement divin, cette formule qui n'a pas reçu un seul démenti depuis dix-neuf siècles : Tout persécuteur dont la main s'est levée contre le vicaire du Christ, Pierre ou ses successeurs, tombera visiblement frappé, dans sa personne ou dans son pouvoir, par la justice céleste. A Dieu ne plaise qu'en énonçant cet axiome d'histoire ecclésiastique, nous appelions, par l'allusion la plus indirecte, la pensée du lecteur sur des phénomènes contemporains ! Le présent s'efface et disparaît, pour qui s'est habitué à vivre exclusivement dans le passé. Les situations contingentes d'une époque peuvent être plus ou moins compliquées, plus ou moins périlleuses, plus ou moins dramatiques; jamais elles ne sauraient offrir au regard de l'observateur impartial rien d'absolument nouveau. C'est à tort qu'on s'imaginerait trouver, dans l'histoire de l'Église, une période complètement pacifique, oîi l'on eût aimé de préférence à vivre. Dételles illusions n'appartiennent qu'au jeune âge et à l'inexpérience des hommes et des choses. La lutte est la condition essentielle de l'Église, toujours militante ici-bas; la faiblesse des moyens humains dont elle dispose demeure toujours la même; et pourtant, en définitive, le triomphe reste irrévocablement à l'Église. Les passions ont toujours intérêt à enchaîner Pierre ; elles y réussissent quelquefois; mais les chaînes du prince de apôtres se brisent d'ellesmêmes, et se retournent contre les oppresseurs. Cela constitue, dans le monde chrétien, un fait qui n'a pas d'analogue ; dont la persistance est inexplicable pour le rationalisme; et dont l'évidence historique est aussi facile à constater que l'est, dans l'ordre de la nature, l'existence du soleil '.
* Au contraire de l'erreur, laquelle trouve des complices dans toutes les pasBioDS; la vérité a cette singulière fortune de heurter toujours quelque intérêt, ou de froisser quelque amour-propre. Quand, au commencsment de ce siècle, M. de Maistre remit en honneur cette loi de l'histoire ecclésiastique^ on ne manqua pas de le traiter d'esprit paradoxal, et on s'obstina à lui attribuer exclusivement l'honneur d'une découverte qu'on taxait de folie. Il est vrai que l'opinion publique, dans notre patrie, n'avait alors d'autre guide, en matière d'histoire religieuse, que Fleury. Or Fleury, tout entier au oulte
CIIAP. n. — SAINT PIERRE ES LIENS. -133
14. Si la mort foudroyante d'Hérode n'eût été racontée que dans la narration fort brève du livre des Actes, l'incrédulité moderne ne manquerait pas de se rejeter sur le caractère apocryphe de ce qu'on nomme dédaigneusement la légende chrétienne. Mais Josèphe nous a transmis, avec les détails les plus circonstanciés, le récit de cet événement tragique, dont il aurait pu être témoin oculaire; car Josèphe, né l'an 37 de Jésus-Christ, avait sept ans, à la mort d'Agrippa. Voici comment il s'exprime : « Pétrone avait eu pour successeur, dans le gouvernement de Syrie, un homme d'un caractère ombrageux et rude. Agrippa, uniquement préoccupé de la splendeur et de la prospérité de la Judée, avait élevé autour de Jérusalem les murs de la nouvelle enceinte; il se proposait d'y adjoindre des forteresses qui eussent mis cette capitale en état de résister à toutes les armées du monde. Marsus se hâta d'en informer l'empereur Claude, qui donna immédiatementl'ordre de suspendre les travaux*.» On eût dit que le conseil impérial prévoyait déjà les difficultés du siège de Jérusalem, et qu'il ménageait d'avance le sang des légions de Titus. Agrippa reporta sur la cité phénicienne de Béryte (Beyrouth) son goût naturel pour la magnificence des constructions et des édifices. « Il y éleva, à grands frais, dit Josèphe, un théâtre qui passait pour une merveille, un cirque, des bains publics et des colonnades somptueuses. Quand il eut achevé ces grands travaux, il donna, à
de la puissance de Louis XIV, a laissé dans une ombre complaisamment ménagée tous les faits qui eussent blessé, de près ou de loin, la chatouilleuse susceptibilité d'un monarque absolu. Mais les réticences calculées de Fleury n'auraient pas dû faire oublier le titre du célèbre ouvrage de Lactance : De morlibus persecuto^um. Lactance, précepteur du fils de Constantin le Grand, avait, dès l'an 318, formulé l'axiome dont on prétendait rejeter la responsabilité sur M. de Maistre. Ajoutons, pour qu'aucune ambiguité ne reste sur notre pensée, que la loi signalée ici n'est pas inverse; c'est-à-dire que s'il a loujoursété vrai, depuis dix-neuf siècles, que les princes persécuteurs des Papes ont eu une fin lamentable, les princes protecteurs de la Papauté n'ont point cependant tous obtenu ici-bas la récompense de leur dévouement et de leur fidélité. C'est par une exception spéciale et providentielle que Dieu punit, dès ce monde, les oppresseurs de l'Église. Mais afin de laisser au libre arbitre tout le mérite d'une initiative désintéressée. Dieu n'a pas voulu que la loi des récompenses fût parallèle à celle des châtiments. * Joseph., Afitiq.j'ud., lib. XiX, cap. vu.
l'occasion de leur dédicace, une fête qui rappelait la fastueuse pro digalité des pompes romaines. Deux troupes de gladiateurs, de sept cents hommes chacune, s'égorgèrent jusqu'au dernier, dans le aouveau cirque. Agrippa les avait composées de tous les malfaiteurs et de tous les criminels du royaume, changeant ainsi en un joyeux spectacle les horreurs de la peine capitale ^. » Josèphe admire de bonne foi celte ingénieuse combinaison. Tant le mépris de l'humanité et la soif du sang avaient envahi le monde romain! L'accroiasemenl et l'importance de Béryte devaient cependant alarmer les antiques villes de Sidon et de Tyr, qui se voyaient éclipsées par cette ci-éation, due à un caprice royal. Nous pouvons dès lors saisir le sens du mécontentement d'Hérode contre les Tyriens et les Sidonieus, sommairement indiqué par le texte des Actes. « Après les fêtes de Béryte, continue Josèphe, Agrippa se transporta sur les frontière orientales de son royaume, et vintprésider, àTibériade, une assemblée de souverains. Antiochus., roi de Gomagène; Sampsiger, roi d'Émèse; Cotys, roi d'Arménie; Polémon, prince de Pont, et Hérode, roi de Chalcide, s'étaient réunis en ce lien pour rendre leurs hommages au monarque de Judée. Tout-à-coup, on annonça l'arrivée du gouverneur de Syrie, Marsus. Agrippa, pour faire honneur au représentant de Rome, se porta à sa rencontre, avec ses hôtes couronnés, à une distance de sept milles. Le Romain, peu touché de cette marque de délérence, et persuadé qu'ime telle réunion cachait des projets hostiles à l'empire, signifia brutalement à tous ces souverains d'avoir à quitter le territoire juif. Agrippa ressentit vivement l'outrage. 11 revint, le cœur ulcéré, à Jérusalem 2. » Quelques autem-s ont placé à cette époque le martyre de saint Jacques et l'incarcération de saint Pierre. Nous croyons que ■ce= deux faits reuiontent à une date antérieure, dans l'histoire d'Agrippa. « On était à la troisième année du règne de ce prince, poursuit Josèphe. Il destitua le grand prêtre Matthias, successeur de Simon Canthara, et le remplaça par Élion, fils de Cith ^. Hérode, continue l'historien juif, quitta Jérusalem, pour se rendre à Gésarée,
* Joseph. , Antiq.jud., lib. XIX, cap. vu. — * Id. , ibid. , cap. viil. — » là^ M,
CllAP. II. — SAINT riEHRE fes LIENS. 485
OÙ il devait célébrer des jeux solennels, en l'honneur du César Claude. De toute la province, une muUitude de nobles et de magistrats s'étaient rendus à cette fête. Le second jour des jeux, le roi vint au théâtre et prit place sur son trône. 11 portait un manteau de drap d'argent, d'un tissu merveilleux. Les rayons du soleil levant, réfléchis sur l'éclatante broderie, formaient autour de sa personne comme une auréole divine. De vils flatteurs s'écrièrent : Vive le dieu Hérode! La foule répéta leurs acclamations, et les suppliants vinrent s'agenouiller au pied du trône de cette divinité mortelle, implorant sa grûce et sa miséricorde , lui demandant pardon d'avoir jusqu'alors méconnu l'excellence surhumaine de sa nature. Hérode, au lieu de flétrir ces adulations impies, sembla les accepter avec complaisance. Tout-à-coup, levant les yeux, il aperçut un hibou, perché au-dessus de sa tète, sur une des guirlandes qui décoraient le trône royal. Ce présage qui lui avait jadis annoncé la fortune, et qui lui apportait maintenant une nouvelle de mort, le fît frissonner. A l'instant même, il ressentit aux entrailles une douleur intolérable. S'adressant alors à ses courtisans : Voilà, dit-il, que votre dieu se meurt ! Tout le monde ici me parle de mon immortalité, et je vais rendre le dernier soupir! On le transpoiia dans une des salles attenantes au théâtre. Les joyeuses acclamations de la foule s'étaient changées en lamentations et en cris funèbres. Autour du roi mourant, les officiers et les courtisans agenouillés adressaient leurs prières au ciel. Ace spectacle, Hérode ne put retenir ses larmes. Cependant les douleurs continuaient, avec une intensité toujours croissante. Ramené au palais, le roi reçut inutilement tous les secours de l'art. Les Juifs, fidèles à leurs coutumes nationales, se revêtirent du cilice et se couvrirent la tête de cendre. Leurs femmes et leurs enfants, implorant la clémence du Seigneur, remplissaient la cité de deuil et de gémissements. Après cinq jours de tortures atroces, Hérode expira. 11 était âgé de cinquante-quatre ans, et avait eu sept ans de règne, quatre comme tétrarque, sous Caligula, et trois comme roi de Judée, sous l'empereur Claude. Outre Bérénice », reine de Chalcide, et deux autres fîllee, Mariarane,
. 1 Bépvixvi, BéréQice, est exactemeut le même nom que celui de la pieuse
fiancée par son père à Juilus Archélaûs, et Drusilla qui épousa depuis Épiphane, héritier du royaume de Comagène, Agrippa laissait un fils , nommé Hérode , âgé de dix-sept ans. Le 'conseil impérial, prétextant la jeunesse de ce prince, lui ôta la succession de son père, et réduisit de nouveau la Judée en province romaine *. » Cuspius Fadus fut envoyé à Jérusalem, en qualité de procurateur. La nationalité juive ne se releva point de cet échec. Plus tard, le jeune Agrippa réclama ses droits à l'héritage paternel ; il obtint seulement de succéder à son oncle, le roi de Chalcide, mort sans enfants. Néron, par une faveur spéciale , ajouta à sa souveraineté la petite province de Galilée ; mais Jérusalem demeura annexée à l'empire et perdit pour jamais son titre de capitale.
§ III. Dispersion des Apôtres.
dn'sjmbdê ^5. Pendant que la politique humaine, attentive aux révolutions des apôtre». ^^^ changeaient la face des empires, essayait de pénétrer le sens mystérieux de ces phénomènes transitoires, le véritable royaume, qui ne devait jamais connaître de fin, s'édifiait silencieusement, à l'ombre des montagnes de Sion. Aujourd'hui encore, à l'est de Jérusalem ', sur le flanc de la colline des Oliviers, non loin du lieu où Jésus montant au ciel laissa la dernière empreinte de ses pas sur le sol terrestre, on montre une grotte, taillée dans le rocher, où loin des Césars, et sans se préoccuper des agitations de Rome et de la Judée, douze pécheurs se réunirent pour formuler, en un symbole immortel, la foi qui devait conquérir le monde. Par un merveilleux dessein de la Providence, qui voulait substituer, dans le Testament Nouveau, la tradition vivante de l' Esprit-Saint à la lettre morte de l'Ancienne Loi, ce symbole ne fut écrit nulle part, et pourtant, à l'heure présente, il se trouve sur toutes les lèvres. Ainsi que le fait
femme qui essuya la face de Notre-Seigneur Jésus-Christ^ dans le trajet au Calvaire.
* Joseph., Antiq. Jud., lib. XIX, cap. viil. — ' Ms^ Mislin, Les Saints Linx^ tom. H, pag. 477.
CnAP. II. — DISPERSION DES APOTRES. 437"
observer l'écrivain allemand Abele *, le caractère de l'enseignement, confié par Jésus-Christ aux apôtres, était essentiellement indépendant de toute transmission scripturaire. « Allez, enseignez toutes les nations, » avait dit le divin Maître. Un tel précepte, au temps où les scribes dominaient le peuple d'Israël, où, sur tous les points de l'univers, les Juifs dispersés lisaient leurs Livres saints, formait avec l'institution mosaïque un contraste aussi tranché que l'est de nos jours le principe protestant de la lecture biblique mis en regard de la foi du catholicisme. Le monument le plus universel de l'action apostolique sur le monde ne fut donc point écrit. Son authenticité n'en est que mieux accusée. Moins on le trouve dans les livres, plus il est profondément gravé dans les xîœurs. Trois siècles après la réunion des Apôtres dans la grotte des Oliviers, Rufin écrira les détails historiques qui se rattachent à l'origine du symbole ; jusque-là le symbole, affirmé par des milliers de martyrs, confessé devant tous les tribunaux du monde, n'avait eu d'autre sanctuaire que la poitrine des fidèles, a Nos pères nous ont appris, dit Rufin, qu'après l'Ascension du Seigneur, alors que le Saint-Esprit, descendu sur les apôtres, sous forme de langues de feu, leur eut communiqué le don des langues les plus diverses, en sorte qu'aucun peuple si lointain et si barbare qu'il fût, ne pouvait échapper à l'action de leur zèle, il leur fut ordonné, par Dieu lui-même, d'aller porter l'Évangile à toutes les nations de l'univers. Sur le point de se séparer, ils rédigèrent une règle de foi commune, pour que leur enseignement à tous les futurs disciples du Christ fût le même. Rassemblés dans l'Esprit-Saint , ils composèrent une courte formule dogmatique, qui devait servir de règle générale. C'est ajuste titre qu'ils donnèrent à leur profession de foi le nom de Symbole. En effet ce mot grec a la double acception de a signe » et de «réunion. » Le nouveau signe, ou étendard, était devenu d'une nécessité absolue, en un temps où, comme l'attestent saint Paul * et les Actes ', un grand nombre de pseudo-docteurs s'arrogeant le titre
» Tûb. Q. Schrift Jahrg. 1859, S. 571. (Cf. Hagemann, Die Romische Kirche. Freiburg. 1864. Seit. 650.) — > Cor., ii. — » Act, XV.
d'apôtres, dans l'intérêt de leur fortune ou de passions plus honteuses encore *, parcouraient la Judée, et prêchaient au nom du Christ une doctrine qui n'avait rien de commun avec la tradition véritable. Voilà pourquoi les apôtres érigèrent ce signe ou étendard, âil moyen duquel on reconnaîtrait le véritable prédicateur de Jésus- Christ. C'est ainsi que, dans une guerre civile, comme chaque parti a la même langue et le même costume, il est obligé de se distinguer par son drapeau. Le même motif s'opposait à ce que le Symbole fût confié au parchemin, ou au papier. Les apôtres voulurent qu'il fût transmis de mémoire aux fidèles, parce qu'un écrit pouvait venir à la connaissance des païens eux-mêmes, et que, dès lors, la récitation du Symbole n'aurait plus immédiatement prouvé la tradition apostolique. Donc les apôtres, avant de partir pour leur mission lointaine, dressèrent cet étendard. Jadis les fils de Noë, avant de se partager le monde, avaient élevé un édifice de bitume et de briques, dont le sommet devait toucher le ciel : les apôtres érigent, en pierres vivantes et en perles divines, le monument d'une foi qui bravera tous les efforts ennemis, que les vents n'ébranleront point, que la foudre ne renversera jamais, que les orages, les tempêtes seront impuissants à ruiner. La tour de l'orgueil demeura inachevée par suite de la confusion des langues ; la tour de la foi se fonda sur la science de toutes les langues et la réunion en Jésus-Christ de tous les idiomes de l'univers. » Teite 16. Voici, continue Rufîn, la teneur du Symbole des apôtres :
dD Symbole. ^ j^ ^^^^^ ^^ pj^^ j^ p^j,g tout-puissant, et en Jésus-Christ, son Fils » unique, Notre-Seigneur, qtii est ne du Saint-Esprit et de la Vierge » Marie, a été crucifié sous Ponce-Pilate, a été enseveh, est des- * cendu aux enfers, le troisième jour est ressuscité d'entre les j) morts, est monté aux cieux, où il est assis à la droite de son Père 9 et d'où il viendra juger les vivants et les morts. Je crois au Saint- » Esprit. Je crois la sainte Église, la rémission des péchés et la » résurrection dé cette chair *. »
* Vel lucri alicujus , vel ventris gratiâ. (Ruf. , loc. cit.)
« Credo in Deo pâtre omnipotente, et in Christo Jesu unico filio ejus Domino mostro qui natus est de Spiritu sancto ex Maria Virgine , crucifixus sut Pontio