‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 2)Chapitre 7 sur 97 · III. EXCOMMUNICATION. RETRAITE A ÉPHREM · texte numérisé non relu

III. EXCOMMUNICATION. RETRAITE A ÉPHREM

39. Sentence de mort portée par le Sanhédrin contre Jésus. — 40. La royauté de Jésus. — 41. L'excommunioation chez les Juifs. — 42. La loi de purification avant la Fâquc»

43. La ville inhospitalière. — 44. Jésus prédit, pour la troisième fois, sa mort et sa résurrection. — 45. Zaehée. — 46. Parabole des dix mines d'arp;ent. -- 47. La parabole et l'histoire juive. — 48. Application de la parabole. — 49. Barlimée, l'aveugle de Jéricho. — 50. Le festin de Béthanie. Marie Magdeleine et le vase d'albâtre. — 31. Preuves d'authenticité intrinsèque. — 52. Excommunication de Lazare par le Sanhédrin. — 53. Entrée triomphale de Jésus à Jérusalem.

§ I. Voyage de Jésus dans la Pérée.

1. Jësus abandonna la ville ingrate; il voulait montrer à ses Marthe et

Marie.

Apôtres le chemin qu'ils devaient suivre un jour eux-mêmes, et la L'action et la

111 1 T^. contempla-

multitude des nations appelée a prendre, dans le royaume de Dieu, tion.

ia place répudiée par les enfants d'Abraham. « Or, il arriva, dit l'Évangile, qu'en poursuivant sa route, il entra dans un village ; et une femme, appelée Marthe, le reçut en sa maison. Elle avait une sœur du nom de Marie, laquelle vint s'asseoir aux pieds du Seigneur, écoutant sa parole. Cependant Marthe s'empressait aux soins multipliés du service. Elle s'arrêta soudain, et se tenant debout devant Jésus : Seigneur, dit-elle, ne prenez-vous pas garde que ma sœur me laisse servir seule? Uites-lui donc de me venir en aide. — Mais le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, vous êtes inquiète et vous vous préoccupez de mille soins ! Or, une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la part excellente qui ne lui sera point enlevée *. » Il est permis de croire que le village hospi talier, dont saint Luc n'a point inscrit le nom, était celui de Béthanie, à quinze stades^ ou environ deux milles romains^ de Jérusa-

' Luc, X, 38-i2. Nous ne savons pourquoi les traductions françaises de l'Évangile portent unanimement : « Marie a choisi la meilleure part. » Le comparatif ne se trouve ni dans le texte grec : Mapta Se "ri^ ' ^^, j^çiiSy l|e)i?otTo ; ni dans le latin de la Vulgate : Maria optiinam parkm elegit.

* Le mille Romain équivalait à 1481'"j75«.

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lem, sur le versant oriental du mont des Oliviers. La loute qui conduisait de la ville sainte à Jéricho le traversait dans toute sa longueur. Peut-être Marie avait-elle accompagné le divin Maîlre dans le voyage. On se rappelle, à ce sujet, les paroles de TÉvangile, que nous avons déjà reproduites : « Lorsque Jésus parcoui-ait les cités et les bourgades, prêchant et évangeiisant le royaume de Dieu, en compagnie des douze, quelques femmes qu il avait guéries de leurs infirmités, et dont il avait chassé lesprit du mal, le suivaient: entre autres Mario, surnommée Magdeleine, délivrée de sept démons; Jeanne, épouse de Chusaï, intendant d Hérode, Suzanne et plusieurs autres qui le servaient et pourvoyaient à ses besoins par leurs richesses *. » Marthe n'apparait point dans cette énuméiation. Elle gardait le foyer domestique de son frère Lazare, et eut ainsi l'honneur d'ouvrir sa maison à 1 hôte divin, qui daigna s'y reposer un jour. Quoi qu'il en soit, M;irl,he et Marie représentent les deux types de la vie nouvelle que le Sauveur apporte au monde. Les âmes chrétiennes auront à choisir entre deux voies, dont la charité est également le but et le sommet : laclion, cestà-dire le ministère extérieur de l'amour de Dieu et du prochain, avec ses labeurs, ses fatigues, son dévouement sans mesure et sans bornes; la contemplation, c'est-à-dire l'élévation d'une âme humaine se rapprochant chaque jour davantage du foyer divin de l'ainour, se faisant en quelque sorte l'intermédiaire des torrents de grâce qui s'échappent du cœur de Jésus, et se plaçant entre le monde divin et le monde terrestre, comme l'idéal de la plus haute perfection de l'un, et l'intercesseur le plus puissant près de l'autre. Le silence de Marie-Magdeleine assise auprès de Jésus, a quelque chose du silence de Marie, mère de Jésus, « qui conservait, en les méditant dans son cœur, toutes les paroles de son Fils. » Quel essor ces nobles exemples n'ont-ils pas fait prendre aux âmes, depuis dix- neuf siècles? Quelle divine prophétie dans la réponse du Sauveur : «Marthe! Marthe! vous êtes inquiète; vous «'ous agitez de mille soins. Or, une seule chose est nécessaire.

• Luc, VIII, 1-3. Cf. chapitre vi de cette Histoire, n" 34.

Marie a choisi la part excellente, qui ne lui sera point enlevée! » Combien de tentatives, cependant, pour arracher Maiie et les âmes qui lui ressemblent à la contemplation de Jésus; à la méditation solitaire de la vérité ; à la retraite des cloîtres; à la vie silencieuse d'un amour sans partage, et d'une prière qui ne cesse ni jour ni nuit ! Chose étrange ! ce sont les siècles et les pays ^jui auraient le plus besoin du secours d'en haut qui comprennent le moins la nécessité dune pareille intercession près de Dieu, La manifestation extérieure, le mouvement actif et visible de la charité chrétienne gardent leurs attraits , même aux époques les plus troublées; mais la notion de la charité dans sa forme excellente, l'attitude de Moïse en prière sur la montagne durant le combat, ou de Marie-Magdeleine assise aux pieds du Sauveur, le sacrifice de l'individualité à sa plus haute puissance, la continuation par les âmes privilégiées de l'immolation du Golgotha, ne sont plus comprises des multitudes. Gomme si l'œuvre de notre rédemption eût été complète par les œuvres de miséricorde extérieure du divin Maître! Comme si, dans l'agonie sur la croix, Jésus n'avait pas conquis plus d'âmes qu'en rendant la vue aux aveugles ou la santé aux malades! La faiblesse de nos conceptions humaines, ou les revirements de l'opinion, pas plus que la violence des passions déchaînées, ou la convoitise des instincts cupides, ne cliangeront rien à la divine constitution donnée par Jésus-Christ à son royaume. A l'heure présente, l'action et la contemplation, Marthe et Marie, sont encore Tune assise, l'autre empressée et laborieuse, autour du divin Maîtie. Elles sont sœurs, et, dans l'union de l'amour, elles travaillent et prient pour le salut du monde.

2. a Comme Jésus, reprend l'Évangile, enseignait le peuple dans La femme une synagogue, un jour de sabbat, il se trouva une icmine qui ^ep'uis'^'drx. avait un esprit d'infirmité depuis dix-huit ans; elle était courbée hui' ai'». de telle sorte qu'il lui était impossible de regaider en haut; Jésus la voyant, l'appela et lui dit : Femme, vous êtes délivrée de votre infirmité. — Il lui imposa les mains, et aussitôt, redevenue droite, elle se releva, et glorifiait le Seigneur. Or, le chef de la synagogue, indigné que Jésus guérît des malades un jour de sabbat,

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dit au peuple : Il y a six jours où le travail est permis. Venez donc ces jours làvous faire guérir; raaisne venez point pendant le sabbat! — Le Seigneur prenant alors la parole : Hypocrites! dit-il. Est-il un seul d'entre vous qui ne délie de la crèche son bœuf ou son âne, le jour du sabbat, pour le conduire à la fontaine et l'abreuver? Et cette fille d'Abraham, enchaînée par Satan depuis dix-huit années, il ne fallait pas la délivrer im jour de sabbat! — Quand il eut ainsi parlé, tous ses adversaires devinrent rouges de confusion, et le peuple entier se réjouissait des actions glorieuses opérées par lui*. » Le masque de comédie dont le pharisaïsme affectait de se couvrir le visage, pour revendiquer les prérogatives de la loi sabbatique, ne tient pas un instant devant la logique souveraine de Jésus. Depuis dix-huit siècles, la race d'Abraham, courbée sous les terreurs de la. loi sinaïtique, exagérées par la tradition ambitieuse des scribes et des docteurs, était impuissante à relever la tête, et à contempler dans les hauteurs célestes la miséricorde du Dieu de Moïse et des patriarches. Un Juif détachait sans scrupule, le jour du sabbat, le bœuf et l'âne de l'étable, pour les conduire à l'abreuvoir. Et Jésus, redressant , par une simple imposition des mains, la malheureuse femme, pliée en deux par une infirmité de dix-huit ans, se rendait coupable d'une infraction irrémissible I Pour le bœuf ou l'âne, les deux animaux qui faisaient la richesse d'mi Hébreu, la pénible opération de les sortir de la crèche et de les conduire par le licou jusqu'à la fontaine publique ne con tituait pas un délit contre une loi que l'intérêt savait rendre élastibue. Mui-, d'un mot et d'un geste , guérir une fille d'Abraham était un crime! Dix-huit ans d'infirmité, chez une femme, ne valaient pas une heure de soif endurée par un animal sans raison! Telle était la folie du rigorisme pharisien. L'heure était venue où l'humanité, courbée à terre sous le joug de Satan, et n'osant plus lever les yeux au ciel, allait répondre à l'appel de Jésus : « Femme, vous êtes délivrée de votre infirmité! n Que d'âmes perdues dans la fange du vice se sont redressées, à cette parole souveraine ! L'œuvre

* Luc, XIII, 10-17.

du salut des âmes est par excellence l'œuvre du sabbat. Voilà pourquoi le Rédempteur choisissait de préférence, pour ses guérisons miraculeuses, ce jour privilégié. Depuis que Dieu s'est reposé, après le prodige de la création, il semble que sa toute-puissance se soit coMcentrée tout entière dans le travail de la rédemption. VArchisynagogus renverse toute l'économie providentielle, en disant : « Vous avez les six jours de la semaine, où le travail est permis, et où vous pouvez vous faire guérir! » — C'est précisément le septième jour qui est le jour de Dieu et celui de la guérison des âmes. Nous n'insistons pas sur le sens plus direct de l'exclamation du chef de la synagogue. Le rationalisme ferait bien cependant de la méditer. Comment, si Jésus ne faisait pas de miracles, pouvait-on adresser au peuple une semblable injonction ? Chaque parole de l'Evangile suppose ainsi, dans la vie du Sauveur, une véritable effusion de prodiges, dont l'écrivain sacré n'a raconté que les principaux, et ceux qui offraient un caractère particulier de {permanence, dans le monde régénéré par Jésus-Christ. 3. « Un jour de sabbat, continue saint Luc, Jésus entra dans la maison d'un chef des pharisiens, pour y manger le pain, et tous les regards étaient fixés sur lui pour l'observer. Or il y avait devant lui un hydropique. Jésus s'adressant aux pharisiens et aux docteurs de la loi, leur fit cette interrogation : Est-il permis de guérir le jour du sabbat? — Tous gardèrent le silence. S'approchant alors de l'infirme, il le prit par la main, le guérit et le renvoya. Ensuite il leur dit : Qui de vous, si son âne ou son bœuf tombe en un puits, le jour du sabb it, hésite à l'en retirer * ? — Or ils ne pouvaient rien lui répondre. Voyant aussi combien les convives mettaieni d'empressement à choisir les premières places, il leur dit cette parabole : Quand vous serez invités à un festin, ou à des noces, n'allez pas vous étendre sur le lit d'honneur 2, de peur qu'il ne se trouve un

* Oa creusait, pour les irrigations rurales, des puits dont le ûord était à fleur de terre. L'accident auquel le divin Maître fait allusion en plusieurs passages de l'Évangile, était ainsi beaucoup plus fréquent qu'il ne saurait l'être dans notre climat et avec nos habitudes actuelles.

s Nous prenons la liberté de paraphraser ainsi le Discumbns de la Vulgate.

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invité plus considérable que vous, et que Tliôte ne vienne vous dire : Donnez-lui cette place, et qu'alors vous n'ayez pas la confusion de descendre au dernier rang. Lors donc que vous serez convié, prenez la dernière place, afin que l'hôte, en arrivant, vous dise : Ami, montez plus haut. Ainsi vous serez honoré en présence de tous Ijs convives ^ Car tout homme qui s'exalte sera humilié, et qui s'humilie sera élevé. — S'adressant alors au pharisien qui l'avait invité, Jésus lui dit : Quand vous donnerez un dîner ou un souper, ne conviez point les riches vos amis, vos frères, vos alliés ou vos voisins, qui vous inviteraient à leur tour, et vous rendraient ce qu'ils auront reçu de vous. !Mais appelez à votre festin les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles. Vous serez heureux de ce qu'ils n'auront rien à vous rendie, car il vous sera rendu à la résurrection des justes. — En entendant cette parole, un des convives s'écria : Heureux celui qui mangera le pain dans le roj^aume de Dieu! — Jésus lui dit : Un homme prépara un grand souper et invita de nombreux convives. A l'heure du repas, il envoya un serviteur dire aux conviés de venir, parce cpe tout était prêt. Chacun s'excusa. Le premier dit : Je viens d'acheter une campagne, il me faut partir pour la visiter; agréez mes excuses. Un autre dit ; J'ai

Les traductions françaises laissent trop ifjnorcr l'usage du triclinium généralement admis en Judée , à l'époque évangélique. Avec un tel système , un grand nombre de fiils deviennent inintelligibles pour le vul^'airc; par exemple : la sci-ne du parfum répandu eu arrière sur les pieds du Sa.iveur, sans que Jésus ait aperçu Magdeleine; taudis que le pharisien, placé en face, suit tous les mouvements de l'illustre pénitente, semble inexplicable au lecteur habitué à croire qu'on s'asseyait, au festin des Juifs , de la même manière qu'aux nôtres. On a trop 1 ngtemps laissé de côté, parmi nous, les détails de ce genre. Très-cirtainemeut ( ettenégligeni-en'a pas peu contribué lu facile succès de l'Évangile du rationalisme. Il importe jdus que jamais de éprendre, dans b-s catéchismes et les homélies, ces explications sin)i)les et •amilières du texte sacré, au point de vue de la vérité locale. Nos pères savaient tout cela; il faut le réapprendre à nos enfants. Le texte original est d'ailleurs aussi explicite que la Vulgate ; Myi y.aTax/iÔTiç eiç rôv Ttpwxoy./t'Ttav. * Notre-Scigneur fait allusion ici à cette maxime du livre des Proverbes : Ne gioriosus appareas coram rege, et in loco magnoriim ne steteris. Melius est enim ut diculur iibi : Ascende hue, quam ut humilieris coram principe. (Prorerb., ixv, 6)

fait l'acquisition de cinq attelages de bœufs. Je vais en fcire l'e&sdi . agréez mes excuses. Un troisième dit : Je viens de me marier, n m'est impossible de vous suivre. Au retour le serviteur transmit ces réponses au maître. Le père de famille irrité dit au serviteur : Coure;, aussitôt dans les places et les rues de la ville; amenez ici les mendiants, les estropiés, les aveugles et les boitenx que vous rencontrerez. - Le serviteur exécuta cet ordre, et il reviiit dire au maître : Seigneur, j'ai fait ce que vous m'avez commandé, cependant il reste encore des places vides. - Sortez de la ville, répondit le maître, allez dans les sentiers, le long des haies, et contraignez d'entrer, afin que ma maison soit^remplie. Car je vous le dis, aucun de ceux qui avaient été précédemment conviés, ne prendra part cà mon banquet*. »

4. Lhydropique, introduit dans la salle du festin, l'avait été, vrai- E,po,iUo„ semblabiemeat, par un calcul d'hypocrisie pliarisaïque. Que ferait ''5H'3 Jésus en présence de cet infirme? Oserait-il le guérir, un jour de '''°y'^"°Pîï* sabbat? Les convives se gardent bien de solliciter, pour le malade, une pareille laveur. Le miracle est, à leurs yeux, un travail qu'ils mterdiraient à Dieu lui-même, en vertu du précepte sabbatique, posé par Jéhovab. L'argumentation du rationalisme moderne est exactement identique. Le Créateur a donné cà son œuvre des lois, que les nouveaux sophistes prétendent, désormais et pour toujours' supérieu;'es cà la volonté créatrice. En sorte que l'essence divine.' en créant le monde, aurait produit une œuvre plus haute que l'ouvrier, un résultat plus puissant que la cause, un effet plus grand que le principe. L'inanité de ce paralogisme, dans l'ordre purement naturel où se placent les rationalistes, n'est pas moins évidente que dans Tordre de la révélation mosaïque, où les pharisiens se ccintonnaient. Quoi qu'il en soit, le divin Maître semble aller au-devant des objections de ses ennemis. « Est-il permis de guérir, le jour du sabbcat? » Cette question, nette et précise, avait été précédemment tranoliée par les docteurs de la loi, dans le sens négatif le plus absolu. Cependant aucun des convives

^ Luc, XIV, l-2'i.

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n'ose, en cette circonslance, formuler une telle réponse. En présence d'un infirme, qu'un mot tombé des lèvres de Jésus peut rendre à la santé , nul ne voudrait assumer la responsabilité d'une interdiction si cruelle. Tous se renferment donc dans le silence. Certes, si Jésus-Christ n'avait jamais fait de miracles, l'attitude des 1 harisiens eût été bien diflerente. Avec quelle unanimité ils eussent jeté au Sauveur le défi d'opérer la plus siinple guérison, le moindre prodige, non-seulement un jour de sabbat, mais à n'importe quel autre Jour de la semaine ou de l'année ! Le silence des pharisiens, en ce moment, et leur système habituel d'attaque, concentré dans la rigoriste interprétation de la loi sabbatique, sont autant de preuves péremptoires, qui établissent l'universelle notoriété des miracles accomplis par Jésus. Autrement la négation fût sortie de leur bouche, avec une assurance invincible. Non, eussent-ils dit à un imposteur vulgaire, vous ne faites point de miracles! Jamais vous n'en avez opéré un seul. Guérissez donc cet hydropique qui est là sous vos yeux ! Telle pût été nécessairement la disposition des esprits, dans l'hypothèse rationaliste. Le surnaturel forme ainsi le fond de l'Évangile. « Il a sauvé les autres, s'écriaient les Juifs au Golgotha. Ne peut-il se sauver luimême *? »

Les pre- ^- Le Sauvcur ne se montre pas seulement thaumaturge, dans ""aufegur^* l'épisode du banquet chez le pharisien. Il vient guérir dans l'humanité des maladies plus invétérées et plus dangereuses que celles du corps. Les infirmités morales, auxquelles le monde est en proie, appellent un médecin suprême. L'orgueil pharisaïque, se disputant les premières places à un repos, est l'une des manifestations les plus spontanées de cet esprit d'individualisme étroit et d'égoïsme odieux qui dominait alors le monde. On lit, dans le Talmud, qu'u] ! jour le prince asmonéen, Alexandre Jannée, donnant un festin, dan j son palais de Jérusalem, à des ambassadeurs persans, le rabbiij, Siméon-Ben-Shetah, qui était au nombre des invités, vint prendn place entre le roi et la reine. Sa présomptueuse démarche excita

*Matth., XXVII, 42.

CUAP. IX. — ■' VOYAGE Dj; JÉSUS DANS LA l'ÉRÉE. 79

un mouvement de surprise; le rabbin se justifia, par une parole plus orgueilleuse encore. « Il est écrit, dit-il : Exalte la sagesse et elle t'exaltera; elle déposera sur ton front une couronne*. » La supériorité que s'arrogeaient ces docteurs sur les autres Hébreux, la nationalité juive tout entière la revendiquait sur les races étrangères. Le banquet de la vie, auquel le Père de famille céleste avait convié l'humanité, était donc envahi par ces affamés de gloire et des vanités terrestres. Tel est le sens profond de la parabole évangélique. L'humilité, vertu inconnue au monde antique, va devenir la base des sociétés chrétiennes. Un homme humble, avant Jésus- Christ, aurait passé pour un lâche. Le Verbe incarné renverse, d'un mot, l'échafaudage de quarante siècles d'orgueil satanique. « Quiconque s'élève sera humilié, et qui s'humilie sera élevé. » Aujourd'hui cette parole a tellement pris possession du monde moral, que les orgueils humains sont forcés de se dissimuler avec autant de soin qu'ils en prenaient alors pour étaler leurs prétentions, et que (es ambitiôux les plus ardents sont contraints de se faire les hypo- <;rites de l'humilité.

6. Malgré la décadence du véritable esprit de la loi mosaïque, au La charité sein du peuple hébreu, la civilisation juive conservait encore de précieux vestiges de sa divine origine. Ainsi il était d'usage, dans presque tous les festins d apparat, d'avoir une table pour les pauvres. Quand Judas Iscariote se plaindra de la profusion avec laquelle Marie-Magdeleine versait sur les pieds du divin Maître un parfum précieux, ii aura soin d'ajouter qu'on aurait mieux employé cet argent improductif à nourrir les pauvres. Les traditions d'hospita- \ité, remontant aux patriarches, avaient survécu à toutes les révolutions. Tobie, captif sur les rivages de Babylone, appelait à sa table ses frères indigents. Peut-être Thydropique que Jésus venait Je guérir ëtait-il un des pauvres convives, admis, ce jour-là, dans ia maison du pharisien. En Judée, les travaux de l'agriculture et de la vie pastorale étaient à peu près les deux seuls moyens d'existence. Dès lors, pour la classe moyenne, une infirmité chronique amenait

* Proverb., iv, 8, 9.

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infailliblement l'indigence. Voilà pourquoi on retrouve si fréquemment dans l'Évangile cette énumération, « des pauvres, des estropies, des aveugles et des boiteux. » Le divin Maître emprunte aux coutumes et aux mœurs nationales deux paraboles admirables. Dans l'une, il résout, par le principe nouveau de la charité, la question du paupérisme, ce problème qui a déconcerté tous les législateurs humains, et qui ébranle aujourd'hui les sociétés incroyantes. Sans compromettre le droit imprescriptible et inviolable de la propriété, il ouvre à l'indigence des trésors inépuisables. « Heureux serez-vous d'avoir donné à qui ne peut vous rendre; parce que Dieu lui-même se chargera de leur dette, et vous en tiendra compte à la résurrection des justes ! » Tel est le contrat que Jésus-Christ propose à la cupidité, à l'avarice, à la richesse égoïste et sans entrailles. Engagement essentiellement volontaire, dont le contrôle ne s'exercera point en ce monde, dont le juge sera Dieu seul, dont la pénalité est renvoyée au-delà des limites de cette vie. Mais qui donc était ce législateur, pour stipuler ainsi, dans des conditions qui dépassent la puissance humaine? Le rationalisme moderne ferait sagement d'étudier avec attenlion cette parole évangélique. Jésus-Christ assume la responsabilité d'acquitter au centuple toutes les dettes de reconnaissance, contractées par le paupérisme insolvable. Et cette promesse a changé la face du monde. S'il est, de nos jours, un phénomène qui frappe tous les regards, c'est assurément celui de la charité chrétienne, libre, spontanée, persévérante, multipliant les dévouements en proportion des misères, maintenant les sacrilîces au niveau des souffrances, et s'honorant de secourir, en la personne des Y^anvrts, les représentants dont Jésus-Christ lui-même s'est fait la caution. Certes, pour exercer une pareille inlluence, pour dominer ainsi l'intérêt, et faire croître la charité, sur une terre que la soif de l'or avait desséchée, il fallait être plus qu'un sage, plus qu'un ph'i'loî^ophe, plus qu'un génie; il fallait être Dieu. Aussi, dans la seconde parabole, c'est la charité de Dieu même que Jésus offre comme le modèle et le type souverain de la charité humaine. Dieu est le véritable Père de famille, qui a préparé, dès le seuil de l'Éden, le banquet auquel il invite toutes les nations. Le peuple

juif fut d'abord convié. Mais quand Thenre est venue, ce convive privilégié dédaigne un tel honneur. H est absorbé par l'amour du lucre, par les préoccupations de la cupidité, par les jouissances sensuplles. Alors les prédicateurs de l'Évangilfe sortiront de l'enceinte li; judaïsme, ils franchiront le mur de séparation, élevé par les SLU^jes, ils parcourront l'univers et « foiceront » les âmes h venir s asseoir an banquet divin. « Gonlraignez-les d'entrer, » dit le Père de famille, Compelle intrare. Douce et salutaiie contrainte, nuis eliicace ec éneigique, dont saint Paul dira plus tard : « Notre prédiciition de l'Évangile parmi vous ne fut pas seulement l'œuvre de Ja parole, mais celle de la puissance, dans l'Esprii-Saint, et dans L plénitude d'une force invincible *. u

7. « Or, dit 1 Évangéliste, Jésus parcourait les cités et les cam- Du nombre

des élUE. pagnes, enseignant les multitudes. Quelqu'un lui demanda : Seigneur, n'y aura-t-il qu'un petit nombre d'hommes qui soient sauvés? — Il leur dit alors . Efïorcez-vous d entrer par la porte étroite, car, je vous le dis, beaucoup chercheront à pénétrer et ne le pourront pas. Lorsque le père de famille aura fermé la porte derrière lui, vous resterez dehors, et, heurtant à la porte, vous direz : Seigneur, ouvrez-nous. Mais il vous répondra : Je ne sais d'où vous êtes. Vous vou 5 écrierez encore : Nous avons mangé et bu en votre présence. V( is avez enseigné dans nos places publiques ! Il vous dira de nouveau . Te ne sais d'où vous êtes. Retirez-vous de moi, vous tous, artisans d liquité ! Là seront les pleurs et les grincements de dents, alors que ous verrez Abraham, Isaac et Jacob, avec tous les prophètes, dr s le royaume de Dieu, et que vous en serez expulsés. Les conviv-^ viendront de lOrient et de 1 Occident, de l'Aquilon et ■du Midi; i/- prendront place au festin du royaume des cieux, et jiinsi les de^'ners seront les premiers, et ceux qui furent les premiers seroB' les derniers 2. » Terrible sentence prononcée contre l'obstination juive! Son accomphssement, visible dès ce monde, est un des faits les mieux constatés de l'histoire. Chaque page de l'Évangile est ainsi ou un miracle de prophétie, ou un miracle de puissance, ou un miracle de révélation divine.

* J Thesmlon,, i, ô. — « Luc, xii, 2:i-30.

82 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (aN 1-312).

Parabole 8. « Comme une grande foule de peuple marchait à la suite de

délateur, et - , ., i t o- i , • > •

du roi qui Jesus, il sc relouTna vers eux, et leur dit : Si queiqu uu vient à moi

entreprend ,, , . . , « p -,

tae guerre, et me preierc * son père, pa mère, sa lemme, ses enlants, ses frères, Sb:- sœurs et jusqu'à sa propre vie, celui-là ne peut être mon disv.pie. Qui ne porte point sa croix, et ne me suit, ne peut être mon dibciple. Qui de vous, songeant à élever une touï dans sa vigne ',

* L'expression grecque Mt^ei, très-littéraJenient rendue par le verhe oderif de la Vulgate, signifie haïr. Aussi toutes les traductions françaises s'expriment ainsi : « Si quelqu'un vient à uioi et ne hait son père t-t sa mère, sa femme et ses fils, ses frères et ses sœurs, et jusqu'àson âme même, il ne peut être mou disciple. » La fiflélité littérale de cette version est une réelle inexactitude, quant au sens. Tous les interprètes d'ailleurs ont soin de l'indiquer, dans la note qu'ils ont coutume de joindre à ce liassage. C'est qu'en effet, dans le style hébraïque, l'expression corresjioudaute à notre mot de haine n'a )as le sens absolu qu'elle emporte dans notre langue. Comme le dit excelemmcut M l'abbé Glaire, hàir signifie très-souveot, dans l'idiome biblique, linier moins. C'est ainsi qu'on lit dans l'Écriture : Jacob dilexi, Esau autem )dio habui (Malach., i, 2, 3; Rom., ix, 13). Les Psaumes nous offrent denomireux exemples de cette locution, familière au génie delà langue juive. S'il mouvait rester un doute sur ce point, dans quelques esprits toujours disposés croire que les commentateurs inventent des systèmes d'interprétation pour es besoins de la cause, il suffirait de relire, dans l'Évaugile de saint Mathieu, la même parole de Notre-Seigneur, ainsi rendue : « Celui qui aime son père ou sa mère i lus que moi n'i'st pas digne de moi; celui qui aime son Ils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. » (Matth., j 37- Cf. dans cotte Histoire : chap. vi, n» 18.) L'équivoque est donc impossit i, pour quiconque a la moindre notion du style hébraïque et du text»' comparé des Évangiles. Cela n'empêche pas un lettré rationaliste d'écrire : Les exigences de Jésus n'avaient plus de bornes; méprisant les saines limi ^ de la nature de l'homme, il voulait qu'on n'existât que pour lui, qu'eu aimât que lui 6eul. Si quelqu'un vient à moi j'di^ait-il , et ne hait pas soi' ère , sa mère, 3a femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa prop vie, il ne peut àtre mon disciple. On dirait que, dans ces moments ds {. erre contre les besoins les plus légitimes du cœur, il avait oublié le plaisir .. . vivre, d'aimer, de voir, de sentir. » Vie de Jésus, pag. 312, 313.

Luc, XIV, 25 ad ultim. Les Juifs bâtissaient des tours d^as leurs vignes^ dn de les défendre contre l'ennemi. Le sol, naturellemen ..ierreux, des copeaux de la Palestine, fournissait les matériaux en abondi ce. C'était donc surtout la main d'œuvre, qui rendait ces sortes de coi ? ructions dispendieuses. Pour se faire nue idée précise de l'exploitation 'îiicole, telle qu'on la pratiquait chez les Juifs, il convient de se reporter i la parabole de la vigne par le prophète Isaïe. « Je chanterai à mon bien 8,aé, dit-îf, le chant de mon aïeul à sa vigne de prédilection. Sur le versant d ane colline grasse et fertile, à i'.^mbre protectrice d'une plantation d'olivi^is, mon bien-aimé a

CIUP. IX. — \OYAGE DE JÉSUS DANS LA PERÉE. 83

ne s'assied d'abord, pour supputer la dépense nécessaire, et se rendre compte s'il y pourra faire face? De peur qu'après avoir jeté les fondations, il se trouve dans l'impossibilité de poursuivre, et qu'en le voyant tous ne disent avec ironie : Cet homme a commencé à bâtir; et il n'a pu achever! Ou quel roi,. se disposant à engager une guerre contre un autre roi, ne s'assied d'abord, et ne se demande s'il pourra, avec dix mille hommes, se porter au devant d'un ennemi qui en a vingt mille à sa suite? Sinon, pendant que l'ennemi est encore éloigné, il lui envoie une ambassade, avec des paroles de paix. Sachez-le donc, celui d'entre vous qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple. C'est une bonne chose que le sel. Mais s'il venait à perdre sa saveur, comment la lui rendre? Inutile et pour la terre et pour l'engrais, on le jetterait sur le chemin. Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre ! »

9. Telles sont les conditions rigoureuses de l'apostolat, formulées par le Sauveur. Elles soulèvent l'indignation des rationalistes. «Quelque chose de plus quhumain et d'étrange, disent-ils, se mêlait alors aux paroles de Jésus; c'était comme un feu dévorant la vie à sa racine, et réduisant tout à un affreux désert. Le sentiment âpre et triste de dégoût pour le monde, d'abnégation outrée qui caractérise la perfection chrétienne, eut pour fondateur, non le fin

planté sa vigne. Il l'entoura d'une haie vive, débarrassa le sol de«i pierres qui le desséchaient; il fit choix d'un plant exquis; il bâtit au milifea ane tour pour la défendre, et un pressoir pour en exprimer la douce liqueur. Il at-tendit ensuite qu'elle lui fournît sa grappe féconde, et elle ne lui donna que des baies sauvages. Maintenant donc, habitants de Jérusalem, enlants de Juda, soyez juges entre moi et ma vigne I Qu'ai-je dû faire pour elle que je n'aie point fait ? Pouvais-je attendre, au lieu de la grappe parfumée, un fruit irritant et amer? Voici le sort que je réserve à cette vigne ingrate. J'arracherai la haiij vive qui la protège, et les passants vieui'ronl la piller; je détruirai la tour qui la défend, et elle sera foulée aux pieds. Ma vigne deviendra un chauip désert; nulle main au printemps ne taillera les cep», ne labourera le sol aride; les ronces et les épines l'envahiront, et je commanderai au nuage de passer sur elle, sans y verser la pluie bienfaisante. » (Is., v, 1-6. Cf. Hist. géiiér. de l'Église, tom. 111 , pag. 10.) Tel est le genre de construction, d'un usage universel chez les Juifs, auquel Notre-Seigneur fai^ allusion, dans ce passage de l'Évangile.

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et joj^eux moraliste des premiers jours, mais le géant sombre qu'mie ?oite de pressentiment grandiose jetait de plus en plus hors de l'humanité *. » La distinction, signalée par la critique, entre la doctrine des premiers jours du ministère de Jésus-Christ et celle des derniers, est ici tellement accusée que nous avons le devoir de la relever avec énergie. Cette distinction n'existe pas, et il faut vraiment avoir spéculé sur la légèreté de notre siècle pour l'afbrmer ainsi. Dès la seconde année de sa prédication publique, aussitôt que Notre-Seigneur eut groupé autour de sa personne divine le collège des douze apôtres, il leur dit : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. Quiconque ne prend passa croix pour me suivre n'est pas digne de moi*. » Ainsi parlait le Sauveur, sur la montagne de Galilée, aux apôtres réunis pour recevoir l'investiture du ministère évangélique. Y a-t-il, dans cet enseignement, Tombre d une ditiérence avec le langage tenu par le divin Maitre, dans les derniers mois de sa prédication? Que signifie donc la sacrilège antithèse entre «le fin et joyeux moraliste des premiers jours, et le géant sombre des derniers? » Sur quoi repose-t-elle? Car enfin s'il n'est pas permis, même à un romancier, de dififamer sans preuves une mémoire qui a laissé des représentants et des vengeurs sur la terre, que dire de l'outrecuidante prétention dun historien qui substitue sa fantaisie calomniatrice aux textes les plus précis, et prodigue gratuitement 1 injure à un nom devant lequel trois cent millions d'hommes fléchissent le genou î Rhéteurs! vous ne comprenez pas que Jésus ait clairement posé ses conditions aux apôtres, chargés d'édifier la tour immortelle de l'Église, que ni vos ancêtres ni vos successeurs, dans l'interminable généalogie du sophisme, n ont réussi et ne réussiront jamais à renverser! Vous ne comprenez pas que Jésus ait nettement défini le caractère de la lutte qui allait s'engager, à l'heure solennelle où ses soldats, sans autres armes que leur foi, sans autre puissance que celle de la parole et de TEsprit saint, entreprendront, contre

* Vie de Jésus, pag. 312.

• Malth., X; 37. Ci. cliap. vi de celte Histoire, n" 18.

le Prince du monde, une guerre, où chaque victoire s'achètera par le martyre! Il est vrai que de telles prévisions dépassaient la portée d'un génie humain. Pour jeter sur l'avenir un regard si pénétrant, il fal'aii êtie Dieu. Mais c'est un Dieu qui parle, et c'est en Dieu qu'il saisit dans sa m;iin les consciences et les cœurs. Tou'es les tfections légitimes, celle même qui est !a plus enracinée et la plu? uîdestructible dans l'être humain, l'amour de sa propre vie, doivent se subordonner, pour le disciple de Jésus-Christ, à l'amour divin, centre nouveau des âmes, foyer surnaturel de toute existence. Concevoir la pensée d'un pareil déplacement du pôle moral de l'humanité dépasse déjà la portée d'une intelligence humaine; la réaliser, comme Jésus-Christ l'a fait, est une œuvre éminemment divine. Il y a dix-huit siècles que des générations eniiè]-es meurent pour Jésus, vivent de Jésus, et lui sacrifient tous les intérêts, toutes les affections, toutes les jouissances terrestres, tout, sans restriction ! Il faut qu'il en soit ainsi. Eu dépit des passions, des sophismes et des haines conjurées, cette vie se maintient et se renouvelle sans cesse dans le monde. L'amour de Jésus-Christ est le sel divin, qui empêche la corruption générale de la terre. « Que celui-là entende qui a des oreilles pour entendre ! »

10. "Or il y avait, continue l'Évangile, des publicains et des Le bon pécheurs qui s'approchaient de Jésus pour l'écouter. Les pharisiens La drachm et les scribes murmuraient, en disanl, . "oyez comme il accueille les pécheurs, et mange avec eux! — Jésus leur adressa alors ceîte parabole : Si quelqu'un d'entre vous, ayant cent brebis, vient à en perdre une, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix neuf autres dans le désert, pour aller à la recherche de celle qu'il a perdue, jusqu'à ce qu'il la retrouve? Et quand il l'a retrouvée, il la chaiga sur ses épaules, il appelle ses amis et ses voisins , en disant : Réjouissezvous avec moi, parce que j'ai retrouvé la brebis que j'avais perdue. Ainsi, je vous le dis, il y aura plus de joie au ciel, pour un pécheur repentant, que pour quatre-vingt-dix-neuf jus[es qui n'ont pas besoin de pénitence. — Ou bien encore, quelle est la femme qui, ayant dix drachmes, et venant à en perdre une, n'allume sa ^ampe, ne balaie toute la maison, et ne cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle

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l'ait retrouvée? Quand elle la retrouve enfin, elle dit à ses amies et à ses voisines : Félicitez-raoi, j'ai retrouvé la drachme que j'avais perdue. Telle sera, je vous le dis, la joie des anges de Dieu, pour un pécheur qui fait pénitence *. »

Les pharisiens, véritables puritains du judaïsme, affectaient de fuir le contact des publicains, ces agents du fisc de Rome, que les devoirs de leur profession mettaient en relations quotidiennes avec les Gentils. Sous le prétexte d'un respect scrupuleux pour les moindres observances relatives aux impuretés légales, se cachait, en réalité, un calcul d'ambition politique, facile à discerner. La domina ion étrangère froissait profondément l'instinct national. Les pharisiens s'assuraient donc le bénéfice de la popularité, en refusant de communiquer avec les agents d'un pouvoir odieux. D'mi autre côté, en colorant leur abstention d'un motif religieux, ils désarmaient les gouverneurs romains. On sait, en effet, que le principe de la domination universelle , appUqué par la Rome antique, laissait toute liberté aux vaincus de conserver leur religion, leurs lois, et même leur administration intérieure. Ce fut précisément cette large politique, si opposée au système étroit des conquérants modernes, qui rendit possible, dans de longs siècles, la concentration du monde sous une seule main. Quoi qu'il en soit, les pharisiens pouvaient, sans être inquiétés par les gouverneurs romains, refuser de donner la main à un agent du fisc, et l'exclure de leur table. Pourvu que l'impôt fût payé, Rome se montrait tolérante. Mais quand Jésus traitait publiquement, avec une charité divine, ces excommuniés du rigorisme pharisa'ique , quand on le voyait entouré de pécheurs, c'est à dire, d'une foule de gens qui ne prenaient nul souci des ablutions du poignet, ou de la main , ni des autres traditions imposées par les docteurs et les scribes, les murmures et la haine des ambitieux sectaires devaient redoubler contre lui. Le Verbe inciirné, descendu sur la terre, à la recherche des brebis errantes de l'humanité, nous apprend le prix d'une âme. U se représente lui-même, sous les traits du bon Pasteur qui charge

* Luc, XV, 1-10. L'ëvaluatioQ en mouaaie actuelle de la drachme a et* donnée plus haut, chap. vu, n" 36.

ClIAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 8T

sur ses ëpaules la brebis égarée, pour la rapporter au bercail. Comme si cette touchante image ne suffisait point encore à peindre la soif des âmes dont il est dévoré, il emploie une autre allégorie non moins significative. Une pauvre Juive avait dix drachmes, c'était le fruit du labeur de toute la famille. La somme était destinée peut-être à payer l'impôt annuel. Une des pièces de monnaie s'égare. Comment satisfaire aux exigences du fisc? L'humble maison sera envahie demain par des soldats! La fr»mme consternée balaie tous les coins de sa demeure. Elle retroi ^e la drachme perdue, et sa joie est égale à son anxiété passée. Or l'âme égarée représente le prix des labeurs, des souffrances et de la mort de l'Homme- Dieu. <( Aussi, je vous le dis, il y aura grande joie, parmi les anges de Dieu, pour l'âme d'un pécheur qui fait pénitence! »

11. « Jésus ajouta : Un homme avait deux fils; le plus jeune dit à son père : Mon père, donnez-moi la part d'héritage qui doit m'échoir; et le père leur fit le partage de ses biens. Peu de jours après, le plus jeune des deux fils, ayant réuni tout ce qu'il possédait, partit pour une région étrangère et lointaine; il y dissipa son bien dans la débauche. Quand il eut tout consommé, une grande famine survint dans la contrée, et il commença à sentir le besoin. S'en allant donc, il se mit au service d'un habitant de ce pays, qui l'envoya giirder les pourceaux dans ses champs. Là, il eût souhaité pouvoir se rassasier des caroubes ' (jue dévoraient les pourceaux,

* Le terme grec Kepa-rCa reproduit très-exactement l'expressioa syriaqua Carruba, qui est véritablement celle de l'Évangile. Nous la rétablissons donc dans notre traduction. Le sens vague et indéfini du Siliqua de la Vulgate s'est prêté, dans notre langue, à des interprétations qui enlèvent au texte un de ses caractères de vérité locale. « Ceux qui croient^ dit le P. Pezron, que les siliques étaient des cosses de légumes, comme de pois et de fèves, se trompent. C'étaient les gousses d'un arbre appelé caroubier, dont on nourrissait les porcs, dans l'Ionie et la Syrie. La version syriaque de l'Évangile porte en effet le mot Carrwôa, fidèlement traduit eu grec par KepaTfa. » Le caroubier {ceratonia siliqua), disent les botanistes modejues, est un arbre à feuille persistante, de la famille des légumineuses, tribu des césalpiniées. Il croît en Orient et dans le midi de l'Europe, surtout dans le voisinage de la Méditerranée. Sa hauteur est de hait à dix mètres, son aspect offre quelque analogie avec celui de nos pommiers. Ses feuilles, coriaces et luisantes, sont

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mais nul ne lui en donnait. Rentrant alors en lui-même, il dit : Combien d'ouvriers, au g;ige de mon père, ont du pain en abondance! Et moi je meurs ici de faim. Je me lèverai et j'irai à mon père; je lui dirai : Père, j'ai péchë contre le ciel et contre vous : je ne suis plus digne d'être appelé votre fils, faites-moi l'un di vos mercenaires! — S'étant donc levé, il retourna chez son père. Comme il était encore loin, son père le vit, et ses entrailles furent émues : il accourut, se jeta à son cou, et le couvrit de baisers. Le fils lui dit : Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous ; je ne suis plus digne d'être appelé votre fils! Mais le père s'adressant à ses serviteurs : Apportez, leur dit-il, la robe d'honneur qu'il portait autrefois, et l'en revêtez. Mettez-lui un anneau au doigt et des sandales aux pieds. Allez au pâturage, amenez le veau gras, tuezle, et nous célébrerons le festin de réjouissance ! Car mon fils était mort et le voilà ressuscité, il était perdu et je l'ai retrouvé! Ils commencèrent donc les fêtes. Or le fils aîné était aux champs. A. son retour, comme il approchait de la maison, il entendit le concert des instruments joyeux, qui accompagnaient les danses; et, appelant un des serviteurs, il lui demanda ce qui se passait. Votre frère est revenu, répondit le serviteur, et votre père a fait tuer le veau gras, pour se réjouir de son heureux retour. Le fils aine laissa éclater toute son indignation, et refusa d'entrer. Son père sortit donc, et l'en priait. Mais répondant à son père, il lui dit : Depuis tant d'années je vous ai servi, sans manquer à un seul de vos commandements, et jamais vous ne m'avez donné même un chevreau pour le manger avec mes amis! Et cet autre, après avoir dévoré son bien en débauches, est à peine revenu que vous tuez pour lui le veau gras! Mon fils, répondit le père, vous êtes sans cesse avec moi. Tout ce que j'ai est à vous. Mais il fallait célébrer

d'un vert bleuâtre; les fleurs, disposées en grappes, ont la couleur d'uu pourpre foncé; le fruit est une gousse lougue de plus de vingt ceutimotros il renferme une pulpe rougeâtre et sucrée, dont on extrait naaintemint uuo assez bonne eau-de-vie, et un sirop astringent. En Espagne et en Italie, on donne cette pulpe encore verte aux bêtes de somme et aux autres bestiaux, qu'elle engraisse rapidement.

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