‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 2)Chapitre 8 sur 97 · CHAP, IX · texte numérisé non relu

CHAP, IX

un festin, et nous réjouir, parce que votre frère était mort et il est ressuscité; il était perdu et il est retrouvé * ! »

12. Cette fois, la miséricorde de Dieu pour l'âme pécheresse se révèle sous les traits de l'amour le plus tendre et le plus ardent qui soit sur la terre, l'amour paternel. Les fils aînés du judaïsme, les orgueill(>ux pharisiens, s'indignent de voir des publicains et des prévaricateurs devenus l'objet des complaisances de Jésus. Comme le frère aîné de la parabole, ils refusent de suivre le Verbe fait chair, et d'entrer avec lui dans la maison du festin, ouverte à l'enfant prodigue. Quel langage que celui du Sauveur! Le Dieu du Sinai, dont les fils d Israël craignaient d'entendre la parole et de contempler la majesté, est un Père qui soutire, sans se plaindre, l'ingratitude et l'abandon de ses enfants. 11 les voit s'éloigner de sa tendresse, abandonner le foyer où il les réchauflf'ait sur son coiur, la table où il les nourrissait de sou pain. Sa bouche ne profère pas une menace. Il partage avec eux les trésors de sagesse, de vérité et de science divine que ces insensés, riches de ses dons, ne possédant d'autres trésors que ceux qu'ils tiennent de sa munificence, vont dissiper dans les régions éîrangères du vice et du mensonge. Le Père les voit; il souffre et se tait. Cependant, sur les plages désolées où ces prodigues consument en folles débauches les richesses de l'intelligence et du cœur, il règne une famine éternelle. Semblables à ces animaux immondes , dont les troupeaux couvraient les collines des Géraséniens^, et que les caroubiers des bords du l;ic de Tibériade engraissaient pour les marchés de la Phénicie et du haut Orient, les passions sont insatiables. Elles creusent dans les âmes des gouffres de voracité sans fond. Un jour, les prodigues affamés, disputant aux pourceaux leur pâture, songeront aux joies sans mélange du foyer paternel, aux délices du banquet divin. De leur ancienne splendeur, de la félicité perdue, il ne reste plus qu'un amer souvenir. La robe d'innocence a laissé ses lambeaux à toutes les épines du chemin. L'anneau de la sainte et noble aUiance avec le ciel a depuis longtemps disparu.

» Luc, XV, 11 ad ultira. — 2 Cf. chap. vu de cette Histoire, § 1.

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Les pieds meurtris, ensanglantés à toutes les pierres de la route, ne sont plus protégés par la chaussure que la tendresse maternello avait préparée elle-même. Le dénûment du prodigue, tel que lo dépeint la parabole, était, à l'époque évangélique, celui des es» claves. L'esclave ne portait point de sandales, il marcliait pieds nus. La tunique flottante, cette «robe première » dont parle l'Evan- j gile, était exclusivement réservée aux hommes libres. L'esclave '. portait un vêtement étroit et court, serré autour des reins par une ceinture. Enfin l'anneau était la marque distinctive de la noblesse. On sait que tous les chevaliers romains le portaient alors. Mais son usage remontait, en Palestini?, jusqu'à ré[oque patriarcale. Chacun de ces détails, en harmonie parfaite avec les mœurs du temps, renferme un symbolisme divin. Cependant l'esclave des passions, le prodigue atfamé rentre en lui-même. Il se lève, dans sa misère et sa nudité; il reprend la route de la patrie; il veut se jeter aux genoux de son père, et lui dire en pleurant : J'ai péché 1 A mesure qu'il approche, la pensée de son ingratitude, la confusion, la crainte se partagent son âme. Trouvera-t-il le courage d'aborder ce père, ce juge si cruellement offensé? Le père l'a prévenu. C'est le père qui accourt au devant du fils ingrat, le serre sur son cœur, le présente aux serviteurs fidèles, lui fait rendre, et la tunique d'honneur, et l'anneau de l'alliance, et la chaussure des hommes libres, C est le Père qui ordonne le banquet des joies célestes, où le pécheur repentant mange le pain de la vie et boit le sang de la rédemption. Ineffable mystère des tendresses de Dieu pour l'homme, qui dépasseront à jamais la mesure de toutes nos iniquités et de toutes nos ingratitudes ! L'amour divin, descendu du ciel sur la terre , et remontant de la terre au ciel, voilà tout l'Évangile 1 ffaraboie de 13. " Jésus disait encore à ses disciples : Un homme riche avait nfidèie. un intendant qu'on accusa près de lui de dissiper ses biens. L'ayant mandé, il lui dit : Qu'est-ce que j'apprends à votre sujet? Rendez compte de votre administration, car désormais vous ne pourrez plus la conserver. L'intendant se dit alors : Que ferai-je, puisque mon maître me retire la gestion? Travailler la terre, je n'en ai pas la force; mendier, jeu vaiu^r^lAi Jq sais ce que j'ai à faire pour

trouver, après que j'aurai perdu mon emploi, des gens qui me reçoivent dans leur maison. Ayant donc appelé chacun des débiteur? de son maitre , il demanda au premier : Combien devez-vous à mon maitre? Cent baths ' dhuile, répondit cet homme. — Voici votre obligation, dit l'intendant. Asseyez-vous et écrivez-en cinquante. — Et vous, dit-il à un autre, combien devez-vous? — Cent cori 2 de froment, répondit-il. — Voici votre obligation, asseyezvous et inscrivez-en quatre-vingts. — Or le maitre reconnut que l'intendant infidèle avait agi avec habileté. Car la génération des enfants du siècle est plus habile que les enfants de lumière. Poui moi, je vous dis : Faites-vous des amis avec le Mammon ^ de l'iniquité, afin qu'à l'heure où vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels ^. »

* Nous couservons scrupuleusement, dans notre traduction, le terme même de l'original grec : 'Exa-rôv pâTouç èXaf&u. Le bath, mesure hébraïque des liquides, d'uue valeur qu'on fait varier de vingt-sept à trente-buit litres, selon qu'on lui donne pour base le ntétrète attique, ou la mesure syriaque, était d'un usage universel chez les Juifs. A notre avis, on doit respecter ce» noms étrangers, même dans les traductions en langue vulgaire. Autrement un sophiste , qui lira l'Évangile dans une version de Lemaistre de Sacy , se croira en droit d'affirmer que Jésus-Christ ne savait pas l'hébreu. Cent baths d'huile représentaient soit 2,700, soit 3,800 litres.

* Le chômer (Levit., xxvii, 16), égalemunt appelé cor (Ezech., XLV, 11-14) et, dans le texte original de saint Luc : 'ExaTÔv xôpou; crCxou , était la mesure hébraïque des solides. Il valait ôis-baths, soit approximativement 27 décalitres, en prenant la capacité du bath sur le pied de 27 litres; ou 38 décalitres, en donnant au bath la valeur de 38 litres. Cent cori de froment représentaient ainsi, dans la première hypothèse, 270 hectolitres, et, dans la seconde, ;j80. L'énormité de cette dette, par rapport à celle du premier débiteur, fait immédiatement comprendre pourquoi l'intendant infidèle n'abaisse l'obligNtion que dans une proportion plus faib.e. D'une part, le débiteur y gagnait déjà démesurément, et, de l'autre, le maître qui devait certainement compter sur une forte rentrée, de la part de ce fermier, remarquerait moins promptement le déficit, réduit seulement de cent à quatre-vingts.

' Le terme de Mammon, conservé dans le Mammona de la Vulgate , est encore une expression exclusivement hébraïque. Maimon, ou, par une élisiott familière aux idiomes chaldéens, Mammon, signifie « caché. » On se rappelle ce que nous avons eu précédemment l'occasion de dire, au sujet du soin avec lequel les Juifs enfouissaient leurs trésors, pour les mettre à l'abri des éventualités d'uue invasion ou des exigences du fisc.

* Luc, XVI; 1-10. Cum defeceriiis, sous-entendu evitâ;en grec: ôxav èxXfcyiTg,

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Lcraiiora- 14. «Quelquefois, disent nos rationalistes, Jésus-Clirist , plus 'parabole vcrsé dans les choses du ciel que daos celles de la terre, enseîgnait une économie politique étrangement singulière. Dans une parabole t.izarre, un intendant est loué pour s'être fait des amis parmi les pauvres, aux dépens de son raaîlre, afin que les pauvres à leur tour l'introduisent dans le royaume du ciel. Les pauvies, en effet, devant être les dispensateui'S de ce royaume, n'y recevront que ceux qui leur auront donné. Un homme avisé songeant à lave- -lir doit donc chercher à les gagner '. » Il n'y a de « singulier et de bizarre » ici que la méfirise volontaire de nos letlrés. Comment osent-ils transformer en un plan d'économie politique , enseigné ex professa par le Sauveur, et offert comme un type de moralité chrétienne, la conduite de cet intendant, dont Jésus prend soin de flétrir par trois fois l'action coupable? C'est un intendant «infidèle, » qui a a dissipé les biens confiés à sa garde. » C'est « un enfant du siècle, » c'est-à-dire, selon la force de cette locution tout hébraïque, un homme d'iniquité, de désordres et de rapines, dont l'active mais odieuse habileté est mise en opposition avec la simplicité des « enfants de lumière. » Le maître n'approuve pas l'injustice du procédé de ce prévaricateur, il en reconnaît seulement l'astucieuse finesse. Le sens de la parabole est donc celui-ci : Nous sommes tous les intendants, les administrateurs des biens que Dieu nous a confiés. Talents, pouvoirs, richesses, tout ce dont les hommes disposent ici-bas, nest qu'une ferme, dont le propriélaire souverain est Dieu. Que d'infidèles administrateurs dans ce monde? Combien grand est le nombre de ceux qui dissipent les trésors d'intelligence, d'activité, de vertu, de richesses proprement dites, déposés entre leurs mains! Le capital social donné par Dieu ne so transforme-t-il pas, dans une proportion effrayante, en un Mam mon d'iniquité? Et pourtant l'heure approche où 1? juge suprême, le propriétaire divin, dira à chacun de ces infidèles dépositaires .

Bous-enteadu tôv pîov, « à l'tieure de la mort. » Nous avons œaiateuu la Ira^ duction française, parce que l'ex[iression : « Venir à manquer. » conserva encore chez nous le sens de « mourir. » * Vie de Jésus, pag. 174.

« Rendez compte de votre administration ! » Or, les calculs personnels de l'intcnc^.ant prévaricateur de l'Évangile, cotte industrie coupable qui vole le maître au profit de l'administrateur, est-il un seul des intendants de Dieu qui ait songé à les appliquer au bénéfice de son âme? Tous (( les enfants du siècle, » absorbés dans une charge dont ils ignorent la responsabilité, uniquement préoccupés de jouir, sans nul souci du compte à rendre, laissent arriver la dernière heure, celle de l'éternité, qui les surprend an milieu de leur course ; et le capital, ignominieusement dépensé sur lu terre, est perdu a la fois pour les intérêts de ce monde et pour ceux du ciel. Voilà le plan d'économie divine qu& Jésus-Christ expose à ses disciples. La « politique » d'ici-bas n'y joue d'autre rôle que celui de servir comme terme de comparaison. L'habileté coupable des «enfants du siècle » sert de repoussoir à la nonchalance des « fils de lumière. » Le Sauveur emprunte son allégorie à un ordre de faits que la dvilisation mixte de la Judée avait rendus familiers à tous ses auditeurs L'infidélité des agents que les grands propriétaires romains employaient alors pour l'administration de leurs domaines, était proverbiale. Le procédé de l'intendant infidèle, qui se fait chasser d'une maison pour être accueilli, à titre de reconnaissance, dans une autre, était de notoriété publique en ce temps. Il n'y eut donc ni u singularité, ni bizarrerie, n de la part du divin ÏMaître, à en tirer ci'tte admirable parabole, qui révèle une connaissance aussi profonde des « choses de la terre » que « des choses du ciel. » Et pour mieux établir encore la culpabilité des malversations de l'économe dont il parle, Jésus ajoute : a Celui qui est fidèle dans les petites choses, le sera aussi dans les grandes; celui qui est injuste dans les petites le sera aussi dans les grandes. Si donc vous n'avez pas été fidèles pour le Mamnion de l'iniquité, qui voudra vous confier l'administration des véritables richesses? Si vous avez été infidèles dans la gestion du bien d autrui, qui voudra vous donner la gestion d'un bien qui serait à vous '?» L'humanité, dans sa condition présente, est une mineure sous J'-» tutelle de Dieu. La parole

* Luc, XVI, io-i2.

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de Jésus élargit les horizons de la vie future, et nous révèle, dans l'avenir, des responsabilités d'honneur et de gloire proportionnées à la fîdéhté rigoureuse dont nous aurons fourni la mesure ici-bas. » Il y a dans la maison de mon père, dit-il ailleurs, plusieurs étages *. » Nous comprendrons un jour tout le sens de cette révélation , dont les termes dépassent la portée de notre mortalité. Parmi les milliers de globes lumineux que le regard de la science poursuit dans les routes de l'éther, il y a peut-être une échelle hiérarchique , dont chaque degré est occupé par des intelligences bienheureuses. Circonscrit dans les bornes étroites de la matière, l'esprit de l'homme ne fait qu'épeler le livre des mondes. Le Verbe incarné nous apprend que les épreuves de cette vie sont l'apprentissage des grandes responsabilités de la vie immortelle. C'est là tout ce que pouvait supporter notre intelligence bornée; parce que le poids infini de gloire qui nous attend aux cieux, écraserait en ce moment notre faiblesse. Il nous suffit de pratiquer maintenant cet autre précepte du Sauveur : « Nul ne peut servir deux maîtres; car, ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez à la fois servir Dieu et Mammon *. »

L'Évangile 15. Le détachement évangélique était ainsi substitué à la vie mah^.ci "et" aux térielle et aux jouissances de ce monde, dont les pharisiens s'étaient

prop es. ^^^ ^^^ sorte de paradis terrestre, à l'ombre de la loi mosaïque, interprétée par un sensualisme grossier. « Ils étaient avares, continue l'Évangile; et, en entendant ces paroles, ils se moquèrent de Jésus. Alors il leur dit : Pour vous, vous affectez d'être justes devant les hommes, mais Dieu lit dans le fond de vos cœurs. Or ce B qui parait grand aux regards des hommes, est une abomination à ses yeux. La loi et les prophètes ont subsisté jusqu'à Jean-Baptiste. Dès lors, le royaume de Dieu a commencé, et tous sont appelés à se faire violence pom' y entrer. Le ciel et la terre passeront, mais un seul iota ne sera point effacé de la loi divine ^. n Impossible dimaginer une affirmation plus nette et plus précise du caractère

» Joan., XIV, 2. — « LuCj xvi, 13, 14. — ' Luc, xvi, 14-17.

surnalurcl et divin do l'Evangile. La loi mosaïque, dans la suite des Ages, en était la préparation; les prophètes annonçaient son avènement ; Jean-Baptiste en a été le précurseur. La fleur du Testament Ancien c'est le Messie, le Christ, qui donne à la loi sa perfection, aux prophéties leur accomplissement, aux espérances du monde leur réalisation. Les pharisiens ne se méprennent pas sur la portée de cette doctrine. Ils voient clairement toutes les conséquences qui vont en sortir. Jésus-Christ s'érige en législateur souvera n, et proclame son droit imprescriptible de compléter la loi mosaïque, et de la transformer en un code universel, qui sera la règle de toutes les générations humaines. Pour mieux le constater, et peut-être dans l'espérance de soulever l'indignation populaire contre le Sauveur, ils lui proposenl une question qui divisait depuis quaiante ans leurs écoles, et à laquelle le récent divorce d'Hérode- Antipas donnait une dangereuse actualité. Les disciples de Schammaï prétendaient que l'autorisation du divorce, accordée par Moïse, devait être exclusivement restreinte au cas d'adultère. Les disciples d'Hillcl donnaient à cette faculté une extension générale et absolue, La controverse roulait sur ce texte du Deuléronome : (( Si un homme a pris une femme qui ne trouve point grâce devant ses yeux, à raison de quelque défaut grave, qu'il lui donne un libelle de répudiation*. » La gravité du défaut allégué n'étant point définie par la loi, les deux écoles interprétaient à leur fantaisie la clause restrictive, et la solution du problème demeurait impossible. La haine des pharisiens, en choisissant une question de cette nature, semblait donc parfaitement inspirée. Jésus-Christ annonçait son pouvoir de législateur suprême. Il devait dès lors résoudre toutes les difficultés légales. Mais s'il se prononçait en faveur de la doctrine rigoriste de Schammaï, il encourait toutes les colères officielles des partisans d'Hérode-Antipas, et perdait, aux yeux de la multitude, le prestige que lui valaient sa miséricorde et son indulgence tant vantées. Au contraire, s'il adoptait ouvertement les principes relâchés d'Hillel, c'était un corrupteur de la morale publique,

• Deuteron., sxiv, 1.

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un ambitieux vulgaire, qui caressait 1rs instincts dégradés et pervers du cœur humain, et sacrifiait la vérité, la justice et la loi à son désir de popularité.

Qaestion des 16. (( Les pharisiens donc s'approchèrent de lui pour le tenter.

pharisiens i , i- p ^

snriedivorce. Est-il permis à l'hnmme de répudier sa temme, pour quelque cause que ce soit? demandèrent-ils. — Jésus leur répondit : Que vous a prescrit Moïse à ce sujet? — Moïse, dirent-ils, nous a permis d'écrire le libelle de répudiation, et de nnvoyer la femme *. — Jésus reprit : N'avcz-vous pa- lu qu'au jour où Dieu créa le genre humain, il fît Ihomme et la femme et qu'il dit : L'homme quittera son père et sa mère, il s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans une seule cliair? Ainsi ils ne sont plus deux, mais une seule chair*. Donc ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare point. — Mais alors, dirent les pharisiens, pourquoi Moïse nous a-t-il autorisés à donner le libelle de répudiation, et à renvoyer une épouse? — 11 leur répondit : C'est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis de répudier votre femme, mais il n'en fut point ainsi à l'origine. Pour moi, je vous dis, quiconque renvoie sa femme et en épouse une autre, se rend coupable d'adultère^; celui qui épouse

* Les Pharisiens prennent grand soin d'éhider la difBculté réelle. Ils suppriment à dessein, dans leur réponse, la clause : Ob aliquam fœ'lilatem, insérée au texte de la loi, et sur laquelle portait tout le débat entre les disciples de Schammaï et ceux d'Hillel. Cf. Deuteroa., xxiv, 1.

» Gènes., i, 27, ii, 24.

8 Nous reproduisons ici la parole de Notre-Seigneur , telle que l'a écrite saint Luc i Omni s qui dimidit uxorem suarn et alteram ducit mœchatur, (Luc, XVI, 18.) Elle exprime clairement la pensée du divin Maîlre. Un liébraïsme, qui se trouve dans la même parole, formulée par saint .Maltliieu,a donné lieu à l'iuterjirétation erronée du protestantisme et du schisme grec. Voici le teste de saint Matthieu : « Quiconque renvoie sa femme pour une autre cause que celle de l'adultère, et en épouse une autre, commet un adultère; et celui qui épouse une femme répudiée commet un adultère. » (Matth., XIX, 9.) Les protestants et les schismatiques grecs ont conclu, de cette parole, entendue dans le sens des traductions, et isolée de son contexte, à la permission, donnée par Jésus-Christ, de contracter une alliance nouvelle, après qu'une première a été rompue par l'adultère de la femme. Or, la seule permission que donne le Sauveur, en ce cas, est de renvoyer la femme coupable, mais non d'en épouser une autre, puisqu'il ajoute immédiatement, et en termes absolus : « Quiconque épouse une femme répudiée,

une femme répudiée se rend coupable d'adultère. — Or quand ii fut rentré à la maison, les disciples l'interrogèrent sur le même sujet. Il leur dit encore : Quiconque renverra sa femme et en épousera une autre, sera coupable d'adultère. Celui qui épouse une femme répudiée par son mari est adultère ; et la femme, qui, abandonnant son mari, en épouse un autre, est adultère. — Les disciples lui dirent alors : Si telle est la situation de Ihomme vis-à-vis de la femme qu'il épouse, il n'est pas avantageux de se marier. — Jésus répondit : Tous ne sauraient comprendre cette parole, mais seulement ceux à qui il a été donné. Il y a des eunuques, nés de la sorte dès le sein de leur mère ; d'autres le sont devenus par le fait des hommes; d'autres enfin le sont de leur propre volonté, pour le

commet un adultère. » Évidemment donc la réponse du Sauveur, telle que la donne saint Matthieu, répond à deux pensées très-distinctes renfermées dans la question des pharisiens: Jésus djclare 1» que la séparation n'est pffrm'çe que dans le cas unique de l'adultère ; 2° que la séparation, même en ce ca*^ n'entraîne point la faculté de contracter une autre alliance. Si la réponse du Sauveur avait eu un autre sens, elle n'aurait nullement choqué les pisciples; elle n'aurait point provoqué, de leur part, cette plainte qu'ils expriment un peu plus loin : « S'il en est ainsi, disaient-ils naïvement, si telle est la situation d'un homme qui épouse une femme, il n'est pas avantageux de se marier ! » Jamais les disciples n'auraient manifesté un pareil étonneirient, si leur maître avait dit : « Il est permis d'épouser une autre femme, après la séparation pour cause d'adultère. » Cette réponse eût été exactemeni conforme à la doctrine de Schammaï, qui n'étonnait personne, et que tous les plus fidèles Hébreux se faisaient gloire d'observer. Enfin cette réponse n'eût rien changé à la loi mosaïque, et au libellus repudii, temporairement accordé ad duritiam cordis. A moins donc de vouloir à son gré travestir l'Évangile, on ne «aurait méconnaître la loi d'indissolubilité du lien conjugal, même après la séparation, posée expressément par Jésus-Christ. L'enseignement de saint Paul n'en est que l'écho fidèle : Prœcipio, non ego, sed Dominus, quod si discessent, manere innuptam. (I Cor., VII, 11.) Le concile de Trente a donc ré 8umé sur ce point toute la doctrine du divin Maître, recueillie par la tradi lion catholique : « Si quelqu'un dit que l'Église est dans l'erreur lorsqu'elle a enseigné et enseigne encore, selon la doctrine de l'Évangile et des apôtres, que le mariage ne peut pas être dissous pour cause d'adultère, qu'il soit anathèrae ! » (Concil. Trid., Sess. XXIV, Can. vu.) L'Église conserve donc la clause de séparation telle que le Sauveur l'avait établie, mais elle proclame, même eu ce cas, l'indissolubilité du lien conjugal. Les législations humaines qui voudront aller en deçà ou au delà de cette limite, seront toujours défectueuses. L'indissolubilité du mariage est la pierre angulaire des lamilles et des sociétés.

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royaume des cieux. Que celui-là comprenne qui sait comprendre * ! » iiiracniense 17. La réponse à l'interrogation captieuse des pharisiens trompe

puissance de . ■■• • -.r

la doctrine toutes leurs espcranccs. Elle sert de thème au divm Maître, pour étabhr les sociétés chrétiennes sur la double base du mariage indissoluble, auquel le plus grand nombre est appelé, et du célibat religieuse, partage des âmes d'élite, à qui cette vocation est donnée d'en haut. Chose remarquable! Les philosophes, les sages, les grands législateurs ont besoin de méditations solitaires, de recueillement, d'étude et de silence pour élaborer leurs doctrines, leurs théories ou leurs constitutions. Le génie humain se préoccupe, avant tout, de rassembler ses idées, de les coordonner dans une suite logique, de les exposer avec méthode, comme les anneaux étroitement soudés d'une chaîne continue. Interrompez le travail, changez le cours de la pensée, coupez le fil déhcat qui rattache les détails a l'ensemble, et toute l'œuvre est rompue. Jésus procède différemment, et c'est là, si l'on veut un instant y réfléchir, une preuve saisissante de sa divinité. Les plus sublimes institutions jaillissent de ses lèvres, comme au hasard de la conversation, ou de la controverse. Les principes sur lesquels reposera tout l'ordre moral, éclatent, comme par accident, sans que le Maître paraisse provoquer l'occasion de les mettre en évidence. C'est que les hommes ont seulement des étincelles de vérité, qu'ils amassent et couvent avec effort, tandis que Jésus était le foyer de toute vérité : les hommes ont des reflets de lumière, et Jésus était la lumière même, qui illumine tout homme venant en ce monde. L'indissolubilité absolue du lien conjugal ! .Qui donc y songeait à l'époque où Notre-Seigneur vint la décréter, de son autorité souveraine? Le judaïsme l'ignorait; Rome, depuis longtemps façonnée à la servitude, se fût soulevée contre le César qui eût osé porter une pareille loi. Mais les Césars n'y songeaient guère. L'étonnement, voisin de l'indignation, que les disciples eux-mêmes ne peuvent s'empêcher de manifester, nous donne la mesure exacte de ce qu'était alors le monde. Leur langage a eu de longs échos à travers les siècles.

> Mattti., XIX, 3-12; Marc, x, 2-12; Luc, xvi, 18.

CilAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 99

Toutes les passions ont protesté comme eux, et pourtant l'indissolabilitô du lien conjugal est aujourd'hui admise, en droit, sinon respectée, en fait, par toutes les nations civilisées. C est que le mariage n'est pas établi uniquement pour l'individu, mais principalement pour l'espèce, pour la conservation physique et morale du genre humain. Le mariage d'un seul avec une seule a affranchi la femme de l'esclavage, auquel la condamnaient, et la condamnent encore, les caprices ignominieux des nations pa'ienncs. Il a constitué et maintient la famille, le droit de l'enfance, le respect filial, l'honneur de l'héritage et du foyer. Le sensualisme idolâtre méconnaissait toutes ces choses. La voluplé brutale était pour lui l'unique loi de la vie. Tibère, à la lueur des lampes parfumées qui éclairaient ses orgies nocturnes, dans Tile de Gaprée, aurait-il cru possible la prochaine explosion d'une doctrine qai ferait éclore des milliers d'hommes chastes, de vierges immaculées et d'époux fidèles ? Ce miracle du monde moral est partout aujourd'hui sous nos yeux. Qui l'a opéré ?

18. « Cependant, continue l'Évangile, on présenta à Jésus de jésus petits enfants, que le peuple lui amenait de toutes parts, pour qu'il ^ eulanfs. leur imposât les mains, les touchât et priât sur eux. Les disciples voulaient repousser cette foule, mais le Seigneur réprouva leur conduite. Laissez venir à moi les petits enfants, dit-il, ne les écartez point, car le royaume de Dieu est fait pour ceux qui leur ressemblent. Quiconque n'aura point reçu, comme un enfant, l'Évangile du royaume de Dieu, celui-là n'y entrera point. — Il embrassa donc ces petits enfants, leur imposa les mains et les jDénit '. » Ne venait-il pas, en eliet, de créer, par la fécondité de sa parole divine, une double paternité, dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce, pour les petits enfants jusque-là si délaissés? Combien de fois, en rencontrant, au sein de nos sociétés si profondément troublées par l'égoïsme et la sensuahté, les humbles vierges de Jésus-Christ, qui se font les mères de ceux qui n'ont pas de mères; en voyant les modestes instituteurs de l'enfance, qui se font les pères

» Malth.^ SIX, 13-15; Marc, s, 13-16; Luc, xvni, 15-17.

100 HISTOIRE DK L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).

de toute une génération de jeunes âmes ; combien de fois n'avonsnous pas redit la parole du divin Maître : « Laissez venir à moi les petits enfants ! » Quel prodige permanent de sacrifices sans gloire, de travaux obscurs, de dévouements inconnus, accomplis sous l'influence du conseil évangélique de la virginité chrétienne ! En dépit du rationalisme, notre civilisation, dont nos lettrés se montrent si fiers, vit des bienfaits de l'Évangile, du pain que lui distribue chaque Jour le Sauveur. Si Jésus fermait sa main sur tant d'ingrats qui le maudissent, le monde mourrait de faim.

Un jeune 19. « Jésus continua sa route, dit l'Évangile, et voilà qu'un jeune

homme noble ,nfi. i-

#t riche aux homme, noblc et riche, s approcha, et, llechissanl le genou, lui

pieds de

Jésus. dit : Bon Maître, que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle ? — Pourquoi m'appelez-vous bon? demanda Jésus. Dieu seul est bon. Si vous voulez obtenir la vie, observez les commandements. — Quels sont-ils? dit le jeune homme. — Vous les connaissez, répondit Jésus : Tu ne tueras point ; tu ne commettras point l'adultère ; tu ne déroberas point le bien d'aulrui; tu ne rendras point de faux témoignage; honore ton père et ta mère; aime ton prochain comme toi-même. — Seigneur, reprit celui-ci, j'ai observé tous ces commandements, depuis mon adolescence. Que me manque-t-il encorel — En entendant cette parole, Jésus le regarda d'un œil de complaisance, et lui dit : 11 vous manque encore une chose. Si voua voulez être parfait, allez, vendez tous vos biens, donnez-en le prix aux pauvres ; vous aurez ainsi un trésor dans le ciel. Venez alors et suivez-moi. — A ces mots, le jeune homme, désolé de cette réponse, s'éloigna plein de tristesse, car il avait des possessions considérables. Jésus le voyant ainsi affligé , se retourna vers se» disciples, et leur dit : Combien diliicilement ceux qui possèdent des trésors entreront dans le royaume de Dieu ! — Les disciples, muets ) d'étonnement, ne répondirent pas, et il ajouta : Encore une fois,

mes petits enfants, je vous le dis, combien il est difficile à ceux qui mettent leur confiance dans leurs trésors d'entrer dans le royaume de Dieu ! Un câble passera plus facilement par le chas d'une aiguille, qu'un riche n'entrera dans ie royaume de Dieu. — Cette parole tedoubla l'étonnement des disciples. Es se disaient entre eux : Qui

donc pourra être sauvé? — Jésus fixant sur eux son regard, leur dit : Cela est impossible de la part de l'homme, mais non de la part de Dieu ; car tout ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. — Pierre, prenant la parole, lui dit : Voici que nous avons tout quitté pour vous suivre; quel sera donc notre sort? — Jésus leur répondit : En vérité, je vous le dis, parce que vous m'avez suivi, quand viendra le jour de la régénération, et que le Fils de l'homme siégera sur le tribunal de sa majesté, vous serez vousmêmes assis sur douze trônes, pour juger les douze tribus d'Israël. Quiconque aura quitté, pour moi et pour l'Évangile, sa maison, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses fils, ou ses champs, recevra, même en ce temps présent, malgré les persécutions, le centuple en maisons, en frères et sœurs, en mères, en fils et en champs; et, dans le siècle futur, il recevra la vie éternelle •. »

20. Voilà , dans la bouche du divin Maître , le complément de Les troU l'institution des trois vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, éTaagliTqnei. qui couronnent l'édifice de la perfection évangélique, et forment le sommet des sociétés chrétiennes. On ne saurait méconnaître le caractère essentiellement libre, volontaire, et spécialement privilégié, de ces trois institutions qui ont changé la face du monde. Le célibat ecclésiastique et religieux , armé de son dévouement, [

fort de ses propres sacrifices, apparaît, dans l'Évangile, entouré d'une lumineuse auréole. « Il en est, dit Jésus, qui renoncent au mariage, pour le royaume des cieux. » Les apôtres l'avaient déjà fait, puisqu'on leur nom Pierre, le chef du collège apostolique, reprend : «Nous autres, nous avons tout quitté pour vous suivre. » Et le divin Maître, dans 1 enumération détaillée de chacun des renoncements accomplis pour sa gloire, mentionne formellement celui-là : « Quiconque abandonne sa femme , pour l'Évangile et pour moi. » Voilà donc le célibat, ce vœu sublime de chasteté, institué divinement par le Sauveur. Ne craignez pas que l'économie du monde soit bouleversée par ce principe, ou que le genre humain soit menacé de dépopulation. « Tous ne comprennent pas cette

1 Matth., XIX, 13-30; Marc, x, 16-31; Luc, xviii, 18-30.

102 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1 -312).

parole , dit Jésus ; mais seulement ceux à qui ce privilège a été donné d'en haut. » Que n'a-t-on pas essayé, au nom des passions révoltées, des convoitises ignominieuses, contre une telle institution? Elle est debout cependant; elle subsiste, en dépit de toutes les haines extérieures, et ce qui est incontestablement plus miraculeux, elle domine, radieuse, les faiblesses et la corruption natives des hommes qui la perpétuent. Le flambeau divin de la virginité chrétienne s'est transmis jusqu'à nous; il traversera les siècles, lumière angélique , toujours portée dans des vases d'argile , et triomphant toujours des défaillances de la chair, des luttes contre la nature et le monde. Que le rationalisme nous explique comment cette immense révolution morale, dont la persévérance est un fait constant et visible, n'a coûté à Jésus-Christ qu'une seule parole! Tout effet doit être en proportion avec sa cause. Or il est manifeste que l'elfet dépasse ici toute la puissance humaine. Cependant une simple parole l'a produit. Donc cette parole n'était pas celle d'un homme. Mais le rationalisme s'est créé, à son usage, une interprétation de l'Evangile tellement en dehors de l'Evangile lui-même, qu'il nous faut insister sur chaque parole du texte sacré, pour en rétablir le véritable sens. Par exemple nos lettrés ont écrit, en ces derniers temps, une affirmation comme celle-ci : «Le ]}VLr ébionisme, ^^est-à-dlre la doctrine que les pauvres (ebionim) seuls seront sauvés, fut la doctrine de Jésus. On entrevolt sans peme que ce goût exagéré de pauvreté ne pouvait être durable. C'était là un de ces éléments d'utopie, comme il s'en mêle toujours aux grandes fondations et dont le temps fait justice. Transporté dans le large milieu de la société humaine, le christianisme devait un jour très-facilement consentir à posséder des riches dans son sein *. » Telle est la nouvelle exégèse. Or il y avait des riches qui suivaient le Sauveur, dans le cours de ses prédications. Marie-Magdeleine était riche. Lazare, l'ami que Jésus ressuscitera bientôt, était riche. Joanna, la femme de Chusaï, lintendant d'Hérode-Antipas, était riche; Joseph d'Arimathie était riche. Le divin Maître avait-il ordonné à

* Vie de Jésus, pag. 179-182.

CnAP. IX. — VOYAGE DE JÉSUS DANS LA PÉRÉE. 103

Lazare de vendre la maison de Béthanie, et d'en distribuer le prix aux pauvres? Avait-il ordonné à Joseph d'Ariraathie d'aliéner le sépulcre de ses pères, sur le flanc de la colline du Golgotha, où le corps de l'Homme-Dieu devait, recevoir une hospitalité de trois jours? Avait-il ordonné à Magdeleine de vendre les parfums qu'elle répandait aux pieds du Verbe incarné, pour les distribuer aux pauvres? Avait-il ordonné aux saintes femmes, qui subvenaient k ses propres besoins, et qui achetèrent cent livres d'aromates précieux pour sa sépulture , de vendre leurs biens et de se défaire de leurs trésors? Quelle était donc la véritable doctrine du Sauveur, par rapport à la richesse? La voici. Un jeune Israélite, appartenant aune famille princi ère, ^rmce/^s^ possédant des biens considéi'ables, vient à lui, et s'agenouille à ses pieds, en l'appelant ; « Bon Maître ! » Il fléchit le genou. C'est l'Évangile qui nous l'apprend. Le protestantisme serait tenté d'accuser ce jeune homme didolâtrie. « Que dois-je faire pour obtenir la vie éternelle? » demande l'adolescent. — « Vous savez la loi, » répond le Sauveur; et il énumôre tous les articles du Décalogue. Voilà donc ce qu'il faut pratiquer pour obtenir la vie éternelle. Mais le jeune homme se croit appelé à une vocation plus haute. Il aspire à la perfection. « J'ai accompli tout cela, dès mon adolescence, dit-il, que me manque-t-il encore? — Si vous voulez être parfait, reprend Jésus, vendez tous vos biens, donnez-en le prix aux pauvres, venez alors et suivez-moi. » Il ne s'agit donc plus ici de la vie commune et des simples observances de la loi, suthsant rigoureusement pour obtenir la vie éternelle. La distinction est nettement exprimée : « Si vous voulez être parfait, » une seule chose vous manque, le vœu de pauvreté et d'obéissance absolue, « allez, vendez tous vos biens; venez alors et suivezmoi. » Le rationahsme s'étonne de voir une théologie toute faite sortir ainsi de chaque parole de l'Évangile. Les livres écrits par les hommes ne présentent jamais cette rigoureuse application de la formule à la pratique. Il y règne une certaine élasticité entre la théorie et l'action, parce que la parole humaine est un verbe mort, qui n'a point d'efficacité en soi, et qui a besoin de ressusciter dans chaque intelligence, de se transformer, en quelque sorte, par l'assi-

J04 BISTOIRE DE l'IgLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).

milatîon individuelle. La parole du Verbe incarné ne connaît point ces défaillances, ni cette infirmité d'origine. Le jour où Jésus-Christ annonçait au monde la merveille de la virginité volontaire, de la pauvreté parfaite et de l'obéissance absolue, ces trois idées passaient à l'état de forces sociales; elles devenaient vivantes, actives et fécondes. Les apôtres les embrassaient, comme la loi de perfection suprême, et, après dix-huit cents ans de révolutions, de bouleveiv seraents politiques, de vicissitudes de tout genre, ces trois institutions sont aussi vigoureuses qu'au premier jour. Si Jésus-Christ n'est pas Dieu, qu'on nous dise comment sa parole a pu avoir cette puissance créatrice. « Les œuvres, comme il le répétait lui-même, rendent témoignage à l'ouvrier. »

La demande 21. « Or, Continue l'Évangile, Jacques et Jean, fils de Zébédée, dT^Rini ayant leur mère avec eux, s'approchèrent de Jésus. Leur mère se ^UuT^mèt^^ prosterna à ses pieds, en l'adorant. Cependant ses fils dirent au Seigneur : Maître, nous voudrions que quelle que soit la requête que nous allons vous adresser, vous nous promettiez de l'accueillir. — Que demandez-vous? dit Jésus. — Leur mère répondit : Ordonnez que mes deux fils soient assis, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche, dans votre royaume. — Il répondit en ces termes : Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire le calice réservé à mes lèvres, ou être baptisés de mon baptême? — Nous le pouvons, dirent-ils. — En effet, reprit Jésus, vous boirez à mon calice, vous serez baptisés de mon baptême. Mais je ne puis vous placer à ma droite ou à ma gauche. Ce privilège appartient à ceux que les décrets de mon Père ont désignés. — Or, les dix apôtres, qui avaient entendu Jacques et Jean, s'indignaient contre eux. Jésus leur adressa à tous la parole : Vous savez, dit-il, que les princes et les rois de ce monde imposent leur domination, et que les grands de la terre font ostentation de leur pouvoir. Il n'en sera point ainsi parmi vous. Que celui qui voudra être le plus grand soit votre ministre à tous. Que celui qui voudra être le premier, parmi vous, soit le serviteur des autres *. Carie Fils de l'homme est venu,

' Malth., XX, 20-26; Marc, x, 35-45. « Dans le grand conseil de Jérusalem,

non pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie pour ta rédemption de plusieurs. »

Le programme de l'autoiité chrétienne, dans ce monde, et de la vie éternelle, dans l'autre, est tout entier renfermé dans cette page de l'Évangile. La première place, au ciel et sur la terre, dans le royaume de Jésus-Christ, ne sera donnée ni à la chair ni au sang. Les deux fils de Zébédée, Jacques et Jean, étaient les cousinsgermains du Sauveur. Leur mère , Salomé , était la belle-sœur de la sainte Vierge; on comprend donc, jusqu'à un certain point, l'ambition maternelle qui détermine l'épouse de Zébédée à cette flémarche. Combien de sollicitations de cette nature, dans l'histoire de l'Église? Les hommes ne comprendront-ils pas enfin la réponse de Jésus-Christ : « La première place appartient à ceux à qui elle est réservée, dans les décrets de mon Père? » Certes, le divin Maître avait, pour saint Jean, un amour de prédilection, dont le fondement était plus élevé que celui d'une relation de parenté humaine. Le disciple vierge, à qui la Vierge Marie fut donnée pour mère, l'Aigle du collège apostolique, dont le regard plongea dans les profondeurs de la Trinité sainte, pouvait ajuste titre'faire l'orgueil de sa mère. Cependant les apôtres s'indignent d'une requête, où la personnalité avait une si grande part. L'Esprit-Saint, qui dirige l'Église, ne permet pas à la chair et au sang, à l'ambition et à la vanité, de s'introduire subrepticement dans la hiérarchie sacrée. Malheur à ceux qui entreraient par cette porte ! Malheur au troupeau qui tomberait aux mains de tels mercenaires ! Ceux que Jésus appelle véritablement sont ceux qui n'ont jamais sollicité cet honneur formidable. Ainsi, Pierre n'avait rien demandé; il fut choisi. La vocation divine est indépendante du rang, des influences ou des richesses de ce monde. Quand elle se manifeste en faveur d'un élu, elle remplit

les deux principaux membres, après le Nasi, ou prince du Sanhédrin, s'appelaient, l'un le Père ou l'Ancien, et l'autre le Sage; ils siégeaient à droite et à gauche du prince. C'étaient ces deux places que Salomé voulait obtenir pour ses tils, à côté du Christ, dans le royaume qu'il allait bientôt fonder, ou dans le Sanhédrin céleste. » (D^ Sepp, La Vie de Notre-Seigneur Jésus» Christ, tom. 11, pag. 2iO.)

i06 EISTOIRE DE L'ÉGLISE. — I" ÉPOQUE (AN 1-312).

8on âme d'épouvante. Loin de chercher la responsabilité du gouvernement des âmes, il la fuit; loin d'aspirer à la gloire humaine, il tremble devant les jugements de Dieu. Le successeur de saint Pierre porte le titre de « Serviteur des serviteurs. » Car « le plus grand, dans le royaume de Jésus-Christ, est, en réalité, le ministre et le serviteur de tous les autres. »

i.«)rTogatioD 22. (i Les Pharisiens demandèrent alors à Jésus : Quand viendra

des phari- i t\. i ,

tiens relative le royaume de Dieu? — Il leur répondit : L'avènement du royaume

an royaume -, -r^- , . . ,, .., -, r\

de Bien. QG Uieu ne se produit pomt avec un éclat qui attire les regards. On ne dira point de lui : Il vient d'apparaître ici ou là. Car le royaume de Dieu est en ce moment au milieu de vous. — S'adressant ensuite aux disciples, il ajouta : Viendra le temps où vous désirerez voir se lever le jour du Fils de l'homme et vous ne le verrez point. Ils vous diront : Il est ici! Il est là! N'y allez point, et ne suivez pas ces vaines indications. De même que l'éclair brille au ciel, et illumine l'horizon d'une extrémité à l'autre , ainsi paraîtra le Fils de l'homme, au jour de sa gloire. Mais auparavant il lui faut soufifrir une passion douloureuse, il faut qu'il soit réprouvé par cette génération '. Ce qui eut lieu, à l'époque de Noe, se renouvellera à l'avénement du Fils de l'homme. Aux jours qui précédèrent le déluge, les hommes buvaient et mangeaient; ils contractaient des alliances, ils mariaient leurs enfants. Gela fut ainsi, jusqu'au moment où Noë entra dans l'arche. Le déluge survint à l'improviste, et les engloutit tous. Tel sera l'avènement du Fils de l'homme. Même chose advint au temps de Loth. On mangeait, on buvait; les uns achetaient ou vendaient; les autres construisaient des édifices ou faisaient des plantations. Mais le jour où Loth quitta Sodome, la pluie de soufre et de feu tomba du ciel, et fit périr tous les habitants. Ainsi il en sera au jour de la manifestation du Fils de l'homme. A cette heurelà, si un homme est sur la terrasse de sa maison, qu'il ne descende point pour emporter ses meubles. Que celui qui sera dans les champs ne retourne pas en arrière. Souvenez-vous de la femme de Loth. Quiconque cherchera à sauver sa vie la perdra; qui l'aura

» Luc, XVII, 20 ad ultim.; Matth., xxiv, 37-42.

sacrifiée la sauvera. Je vous le dis: En cette grande nuit, deux seront couchés dans le même lit; l'un sera pris, l'autre laissé. Deux femmes moudront ensemble leur grain; l'une sera prise, l'autre baissée; deux seront aux champs, l'un sera pris, l'autre laissé. — Les disciples lui firent alors cette demande : En quel lieu ces choses se passeront-elles. Seigneur? — Il leur répondit : Partout où sera le corps, les aigles s'assembleront '. » <■'

23. Dans la pensée des pharisiens, et selon les préjugés populaires en Jadée, le règne de Dieu, inauguré par le Messie, devait être un cinquième empire succédant à ceux des Babyloniens, des Perses, des Grecs et des Romains, ayant Jérusalem pour capitale, un fds de David pour roi, et le monde entier pour tributaire. Quand les fils de Zébédée font demander au Sauveur les premières places dans son royaume, ils n'avaient pas encore eux-mêmes d'autres idées que celles de leurs compatriotes. Ce que Daniel, ministre de Nabuchodonosor, ou Mardochée , ministre de l'Assuérus ^ de l'Écriture, avaient été à Babylone, Jacques et Jean prétendaient l'être dans le nouvel empire. Voilà pourquoi les pharisiens adressent au Sauveur cette question : « A quelle époque viendra le royaume de Dieu? » Puisque Jésus proclamait hautement son titre de Messie, il devait savoir le moment précis où l'attente d Israël serait réalisée. L'interrogation pharisaïque, dans son apparente simplicité, cachait ainsi une arrière-pensée hostile, et un sous-entendu captieux. Si la réponse était évasive et indéterminée, il serait facile d'en conclure que Jésus ignorait le terme fixé par les décrets providentiels pour la délivrance du monde, et que son titre de Messie était une imposture. Au contraire, s'il assignait un temps limité, s'il indiquait une date, les événements contemporains se chargeraient eux-mêmes de lui infliger un démenti sulenncl. La puissance de Rome était alors si tormidable qu'il était impossible à la prévision humaine d'en marquer la chute. La réponse de Jésus renverse

Première interprétation de la répoi;se do

Sauveur.

> Luc, xv-i, 20-37 ; Mattli., xxiv, 37-42.

* L'ideotité de l'Assuérus de nos Livres saints avec le Xerxès de l'histoire profane a été de nos jours péremptoirement établie par notre illustre assyrio'ogue M. J. Oppert. (Cf. Hist. générale dé l'Église, tom. lli, pag. 491.)

108 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).

tout cet échafaudage de ruses et de haines. « L'avènement du royaume de Dieu, dit-il, s'accomplit sans éclat extérieur. Il est en ce moment au milieu de vous. » Par cette calme et solennelle déclaration, Jésus affirmait nettement sa divinité; car enfin la seule apparition royale qui se fût produite alors, au milieu de la Judée, était celle de Jésus lui-même. Si donc le royaume de Dieu est, par ce fait seul, établi sous les yeux des pharisiens, c'est que le roi divin promis à la descendance d'Abraham, dlsaac et de Jacob, n'est autre que Jésus. Cependant quelle diflFérence radicale entre .e sceptre qu'il revendique et celui que les Juifs voudraient lui voir en main « Il faut auparavant que le Fils de l'homme souffre une passion douloureuse, et qu'il soit réprouvé par la génération présente. » Jamais le Sauveur ne sépare l'idée de sa royauté de celle de ses ignominies. Le contraste entre le nom de a Fils de Dieu » et celui de « Fils de l'homme, d se retrouve en action dans tout le cours de son ministère public. « D faut que le bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis, » et de peur que la perspective de ses humihations futures, de ses souffrances et de sa mort ne fasse oublier sa divinité, il transporte ses auditeurs au jour du jugement final, du dernier avènement dans la gloire, alors que la sentence prononcée par le Fils de l'homme fixera à jamais, pour la vie ou la mort éternelles, les générations humaines réunies. Le spectacle saisissant de ces grandes assises, dont l'heure reste inconnue, et dont la soudaineté surprendra les mortels, provoque, de la part des disciples, un sentiment de curiosité. « Où sera le théâtre de ce jugement suprême? » demandent-ils. Encore une question qui prouve les préoccupations d'un matérialisme grossier. Le divin Maître répond par un proverbe juif, dont l'application, en cette circonstance, détruit toutes les idées mesquines et étroites que les Hébreux se formaient au sujet de la résurrection des morts. « Partout où sera e corps, les aigles s'assembleront; » c'est-à-dire, partout où seront les coupables , là viendra aussi le Souverain Juge, avec le cortège des anges et des saints. Secorde 24. Dans un autre sens, a le royaume de Dieu, c'est le règne de

tim. * sa loi. Or la loi de Dieu doit régner dans chaque homme indivi-

duellement et dans la société en général : dans chaque homme pour régler son amour et ses actes; dans la société, pour que, constituée selon l'ordre véritable, elle soit ce que Dieu a voulu, une famille de frères, sous sa direction paternelle; et que, marchant ainsi dans les voies d'une justice toujours plus parfaite, d'une charité toujo:rs plus vive, l'humanité atteigne sa fin. En ce qui touche l'individu, le royaume de Dieu ne vient point a de manière à frapper les regards; » il est « au-dedans de chacun, » puisqu'il n'est que la soumission intérieure à la loi, la pureté du cœur, la droiture de la volonté, doù naissent, par la fidélité aux devoirs, toutes ce s saintes et obscures vertus que personne ne remarque, et sans lesq. "elles pourtant le monde, livré au mal seul, périrait. Mais à l'égard de la société , l'établissement du royaume de Dieu, le règne du Fils de l'homme devait s'opérer au miheu de commotions violentes. Elles ébranlent, elles renversent tout, à l'heure où les hommes s'y attendent le moins. La veille ils achetaient et vendaient, ils plantaient et ils bâtissaient, et voilà que soudain la terre tremble, le ciel est en feu, les chemins se couvrent de gens qui fuient; partout l'inondation, partout l'incendie, comme aux jours de Loth et de Noé. Jésus annonce ces choses aux disciples, pour qu'ils ne soic/rt piint surpris quand elles arriveront. Et que leur recommande-t-i2? Do sortir au plus vite, de sortir sans rien emporter de la maison qiii croule, du champ qui va être dévasté. Ce champ, cette maisoi2, o'^st la vieille société condamnée à mourir, ce qui n'a plus en soi. lo souffle qui anime, ce qui doit disparaître à jamais. N'en emporte?; Aen; que feriez-vous de ces restes du passé ? Quel en serait l'usage dans l'ordre nouveau près de naître ? A quoi seraient-ils bons? Est-ce dans les tombes que la vie germe? est-ce des lambeaux de cadavres que les jeunes êtres sont formés? Entrez, sans regarder en arrière, dans le monde des vivants, et laissez les morts ensevelir leurs morts '. »

2o. « Veillez donc et priez, disait le Sauveur. Et il ajouta cettj Lapanvru parabole, pour faire comprendre à ses disciples qu'il faut prier nittuvaisjoi5«i

* Lamennais^ Les Évangiles, 3^ édit.^ pag. 255, 256.

HO HISTOIRE DE L'ÉGLTSE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).

tepharisien toujours et ne se lasser jamais : Dans une cité vivait un juge qui ca?n, ' n'avait pas la crainte de Dieu, et traitait les hommes sans aucun égard. Or une veuve de la même ville revenait souvent à son tribunal, en disant : Faites-moi justice de mon adversaire. Et le juge^ pendant longtemps, refusait de l'écouter. Mais enfin il se dit un jour à lui-même : Je n'ai ni crainte de Dieu, ni souci des hommes; cependant, comme cette veuve m'importune , je vais lui rendre justice , pour qu'elle ne m'accable plus de ses instances continuelles. — Vous entendez, continua le Seigneur, cette parole ûu juge d'iniquité : et vous croyez que Dieu ne rendra point justice à ses élus, dont la voix suppliante monte vers lui nuit et jour ! Vous croyez qu'il sera pour eux inexorable! Moi, je vous dis qu'il leur fera justice. Cependant, quand viendra le Fils de l'homme, pensez-vous qu'il trouve de la foi sur la terre? — Il dit ensuite celte autre parabole, l'adressant à quelques-uns qui se confiaient en leur propre justice, et méprisaient les autres : Deux hommes, un pharisien et un publicain, montèrent au Temple pour prier. Le pharisien, debout, priait ainsi en lui-même : 0 Dieu! je vous rends grâce de ce que je ne suis point semblable aux autres hommes, voleurs, injustes et adultères, comme l'est ce pubUcain. Je jeûne deux fois la semaine; et je donne la dime de tout ce que je possède. — Le publicain, se tenant éloigné, n'osait lever les yeux au ciel, il se frappait la poitrine en disant : 0 Dieu, ayez pitié de moi, misérable pécheur! — Je vous le dis, celui-ci retourna justifié en sa demeure, et non pas l'autre, parce que quiconque s'exalte sera humilié, et quiconque s'humiUe sera exalté '. » La persévérance de la prière, dans l'humihté du cœur, telles sont donc les deux grandes lois de la vie chrétienne. L'abîme de nos misères sollicite la miséricorde infinie du Dieu qui pardonne aux humbles et foudroie nos orgueils révoltés.

Mrauoie 26. La parabolo suivante nous donne, en quelque sorte, la mesure de l'incommensurable tendresse de Dieu, qui dépasse toutes les proportions relatives dont notre intelligence peut se fç^ire l'idée,

*Luc,xvin, 1-14.

e3 vignfirous et du pf re lie famille.

et qui s'harmonise avec la justice infinie, à des hauteurs que le regard mortel ne saurait atteindre. « Le royaume des cieux , dit Notre-Seigneur, est semblable à un Père de famille qui sortit à la première heure du jour \ afin de louer des ouvriers pour sa vigne. Convention faite avec eux du prix d'un denier pour la journée, il les envoya à sa vigne. Vers la troisième heure, le père de famille étant sorti de nouveau, vit sur la place d'autres ouvriers inoccupés. Il leur dit : Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous paierai le prix qui sera convenable. Ils y allèrent. Etant sorti vers la sixième et la neuvième heure, le père de famille fit la même chose. Enfin, vers la onzième heure, il en trouva encore d'autres : Pourquoi, leur dit-il, restez-vous ici tout le jour sans rien faire? — Parce que personne ne nous a loués, répondirent-ils. — Il leur dit : Allez, vous aussi, à ma vigne. Or, le soir étant venu, le père de famille dit à son intendant : Appelez les ouvriers, et payez-les, en commençant par les derniers venus, jusqu'aux premiers. Ceux donc qui étaient arrivés à la onzième heure s'approchèrent, et l'on donna un denier à chacun d'eux. Les premiers s'attendaient à recevoir davantage, mais quand leur tour fut venu, on leur remit également un denier. En le recevant, ils murmuraient contre le père de famille. Quoi! lui disaient-ils, ces derniers n'ont travaillé qu'une heure, et vous les traitez comme nous, qui avons porté le poids de la chaleur et du jour! Mais s'adressant à l'un d'eux le maître répondit : Mon ami, je ne vous fais point d'injustice. N'êtes-vous pas convenu avec moi du prix d'un denier pour la journée? Prenez ce qui vous appartient et retirez-vous. Il me plaît de donner au dernier venu autant qu'à vous-même. Ne suis-je pas libre de faire ce que je veux de mon bien? et faut-il que votre œil soit mauvais*

1 La première heure du jour chez les Juifs correspondait, dans notre division actuelle du temps, à six lieures du matin. La troisième*heure représentait ce que nous appelons neuf heures du matin ; la sixième heure, midi ; la neuvième^ trois heures de l'après-rnidi; la onzième, cinq heures du soir.

* h'œil mauvais est une locution hébraïque qui signifie l'œil envieux, la jalousie. On la retrouve quelquefois avec ce sens dans les auteurs grecs et latins. L'œil bon marque au contraire la générosité, et, comme nous dirions de nos jours, la libéralité.

11*2 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — I'" ÉPOQUE (aN 1-312).

parce que je suis bon? — C'est ainsi que les derniers seront les premiers, et les premiers les derniers; car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus '. »

Détails 27. La parabole prend sur le fait et dessine, avec une admirable

U mœurs '■

locaiM. netteté, les habitudes sociales des Juifs. Comme au temps du vieux Tobie, les ouvriers inoccupés, les serviteurs disponibles se tenaient sur la place publique, ou à la porte de la cité, offrant leurs bras à qui en avait besoin, attendant que le vigneron, le laboureur, le propriétaire de troupeaux vînt les employer aux travaux de la vie agricole ou pastorale. Le prix de la journée entière, ou de la fraction de jour, était débattu à l'amiable et fixé d'avance. Chaque soir le salaire était fidèlement distribué à ces ouvriers libres, qu'il était parfois nécessaire d'adjoindre, comme supplément, aux serviteurs ou aux esclaves à poste fixe, pour les travaux d'urgence. Le précepte mosaïque était formel à ce sujet : « Tu ne dénieras point son salaire à ton frère ou à l'étranger indigent, qui habite ton sol et l'enceinte de tes murs; le jour même, avant le coucher du soleil, tu lui paieras le prix de son travail, parce qu'il l'attend pour se nourrir ; tu agiras ainsi de peur que le cri de sa détresse ne s'élève contre toi vers le Seigneur, et ne provoque la vengeance de ton péché *. » Le prix d'une journée de travail commençant à six heures du matin et finissant à six heures du soir était, à l'époque évangélique, d'un denier, ou de seize as romains, représentant environ 0,80 de notre monnaie actuelle. 11 faut tenir compte ici de deux éléments qui modifient le résultat de la comparaison qu'on voudrait établir entre l'exiguité d'une telle rémunération et le prix actuel de la main-d'œuvre parmi nous. D'une part, les denrées de première nécessité étaient proportionnellement moins chères. C'est l'abondance des valeurs d'or et d'argent, dans un pays, qui élève le taux de toutes les marchandises. D'un autre côté, il s'agit ici d'un travail des champs, partout moins rétribué que celui d'une industrie proprement dite, supposant un apprentissage préparatoire, et s'exerçant d'ordinaire au sein des villes, où tout ce qui

1 Matth., XX, 1-16. — * DeuieroQ., xxiv, i4-15; Levit

tient à la vie matérielle exige des dépenses plus considérables. Il n'y a pas longtemps encore qu'en France, dans nos provinces vinicoles, les bandes de travailleurs qui couvrent les coteaux, à l'époque des vendanges, recevaient, pour prix de la journée, un salaire inférieur à celui des vignerons dp l'Evangile. Telle est donc l'explication littérale de la para"bole. C'est une scène familière de la vie des champs, que Notre-Seigneur expose, dans sa simplicité réelle et vivante. C'est une page qui ne pouvait être écrite par un apocryphe grec ni romain. Mais, au-dessus de l'authenticité, pour ainsi dire flagrante, du texte saint, quelle profondeur de révélation divine! Le père de famiile, c'est Dieu; la vigne, l'Église; les ouvriers sont les hommes, qui se tiennent, avant la vocation divine, sur la place publique du monde, dans l'oisiveté spirituelle. L'intendant du Père de famille, c'est Jésus-Christ lui-même ; et le denier," la vie éternelle. A toutes les heures de l'histoire humaine, depuis Ada/^ 'usqu'à Noë, de Noë jusqu'au temps d'Abraham, d'Abraham a Moïse, de Moïse à Jésus-Christ, de Jésus-Christ jusqu'à nous. Dieu n'a cessé d'envoyer des ouvriers à sa vigne. Tout le travail social de l'humanité s'est accompli sous cette action providentielle. La même loi s'applique aux individualités; les unes sont appelées dès l'aube de la vie ; d'autres à l'époque de l'adolescence, ou de la maturité ; d'autres encore au déclin du jour, aux dernières limites de la vieillesse, aux portes de la mort. A tous l'intendant du père de famillb- donne pour salaire le même denier de la vie éternelle, parce que Dieu est bon, d'une bonté excellente et infinie, que les ingratitudes, les rébellions et la paresse des hommes ne sauraient vaincre. Mais la miséricorde de Dieu laisse subsister tout entière l'infinie justice ; et voilà l'alliance dont notre œil contemplera le mystère, dans les splendeurs de la radieuse éternité. Après la parabole de la miséricorde, écoutez celle de la justice.

28. « Il était un homme riche, vêtu de byssus et de pourpre, qui parabole donnait chaque jour de splendides festins. A sa porte, gisait un riche et mendiant, couvert d'ulcères, nommé Lazare. Il eût souhaité pou- Lame, voir se nourrir des miettes tombées de la table du riche ; mais nul ne les lui donnait, et les chiens seuls venaient lécher ses plaies. Or T B

inSTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE {AN 1-312).

Application historique

de la inrabole.

il arriva qne le pauvre mourut, et fut porté par les ange^ daus leseit) d'Abraham. Le riche mourut aussi, et fut enseveh dans l'enfer. Levant les yeux, du fond de l'abîme *, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein 2. Jetant ua cri : Abraham, mon père, dit-il, ayiez pitié de moi ! Envoyez Lazare ; qu'il trempe le bout du doigt dans l'eau et qu'il touche ma langue, pour la rafraîchir; car je suis torturé dans cette flamme. — Mon fils, répondit Abraham, souveùieÈ-Voug que vous avez reçu les biens, durant votre vie, et Lazare les maux. Il est consolé maintenant, et vous êtes dans les tortures. De plus, entre vous et nous s'étend pour jamais un abîme infranchissable, en sorte que, qui voudrait passer d'ici à vous, ou venir ici, du lieu où vous êtes, ne le pourrait faire. — Le riche dit alors : Père, je vous supphe d'envoyer du moins Lazare dans la maison de mon père, près des cinq frères que j'ai encore, pour leur apprendre la vérité par son témoignage, et les empêcher de tomber à leur tour dans ce lieu de tourments. — Ils ont Moïse et les prophètes, dit Abraham; qu'ils les écoutent! — Non, répondit-il, Abraham, notre père ! Mais si quelqu'un d'entre les morts allait à eux, ils feraient pénitence. — S'ils n'écoutent ni Moïse, ni les prophètes, lui dit Abraham, ils ne croiraient pas davantage, même si quelqu'un ressuscitait d'entre les morts 3. »

29. Le nom de Lazare est, en hébreu, le même que celui d'Éliézer, le serviteur d'Abraham, envoyé jadis en Mésopotamie pour y demander la main de Rébecca, la future épouse d'Isaac. Ce nom était également celui du frère de Marthe et de Marie-Magdeleine,

* Nous traduisons ces paroles diaprés le texte grec : Kal Iv Tqi iSij inc^pai toOç ôç9a),(jLoùç.

* Le « sein d'Abraham » est une expression figurée, dont il importe de faire connaître le véritable sens. La béatitude éternelle est plusieurs fois assimilée par le divin Maître à un festin céleste. « Or, dit un récent exégète, dans les festins juifs, où les convives étaient étendus sur des divans, et appuyés sur le coude gauche, la seconde place était à la droite de celui qui présidait; le convive qui occupait cette place était comme couché sur son sein. » Telle est donc la signification du mot évangélique. Nous aurons l'occasion de noter le même fait, à la dernière cène, où le disciple bien-aimé reposa sur le cœur de Jésus.

» Lfic, XVI, 1§-31.

que le Sauveur allait ressusciter d'entre les morts. L'heure approchait où l'obstination pharisaïque, mise en présence d'une résurjection, devait persister dans l'incrédulité. La parahole du pauvre Lazare et du riche impitoyable offre, avec l'histoire de Lazare res- .ascité, des rapports qu'il est impossible de méconnaître, et qui ont été depuis longtemps signalés par saint Cyrille, saint Ambroise et saint Chrysostôme. Nous verrons qu'après le miracle éclatant de Béthanie, le grand prêtre Caïphe prononça, contre le ressuscité, lexcommunication solennelle. Dans les mœurs juives c'était le réduire à la condition misérable du mendiant, couché à la porte, et sollicitant, sans les pouvoir obtenir, les miettes tombées de la table inhospitalière. Les chiens seuls oseront caresser le proscrit, et iécher ses plaies. L'épithète injurieuse de « chiens, » nous l'avons 'déjà dit à propos de la Chananéenne, était infligée par le pharisaïsme à quiconque vivait hors de la loi juive. La conduite du riche inexorable, vis-à-vis du Lazare de la parabole, est donc exactement celle de Caïphe, vis-à-vis du frère de Marthe et Marie. Lazare ressuscité sera exclu de la société judaïque; aucun de ses compatriotes n'osera l'approcher, les chiens seuls auront ce courage. Ce n'est pas tout ; les cinq frères du mauvais riche sont demeurés sur la terre, et le damné implore pour eux la faveur d'un avertissement extraordinaire, qui les préserve du même supplice. Or Caïphe avait cinq beaux-frères, fils du grand prêtre Anne. L'historien Josèphe nous a transmis leurs noms : Éléazar, Jonathan, Théophile, Mathias et Ananus. Tous persistèrent dans les errements paternels. Les liens de famille étaient si étroits, dans cette maison sacerdotale, qu'on avait vu le grand pontife Anne faire passer sa dignité suprême, une première fois, à son fils aîné Éléazar, et, une seconde, à son gendre Caïphe. Si l'on songe aux sacrifices d'argent que la cupidité des gouverneurs romains imposait, pour chaque nouvelle investiture, on comprendra l'énergie du sentiment qui unissait entre eux tous les membres de cette race, et faisait prédominer leur ambition sur l'intérêt pécuniaire. Voilà pourquoi, chez le damné de la parabole, l'amour fraternel survit, au milieu même des haines infernales. Quoi qu'il en soit, ce côté historique de l'allégorie du

il6

HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).

mauvais riche restera toujours de beaucoup inférieur à la révélation qui s'en échappe. Deux mondes éternels, séparés par un abîme infranchissable, sont en présence. De l'un à l'autre le passage est impossible. Le grand chaos, magnum chaos, a été posé entre eux par la puissance divine. Nul ne saurait plus passer par ce chemin. L'éternité des joies célestes est parallèle à l'éternité des tortures dans les flammes. La délicatesse de nos rationalistes humams, l'exagération de notre moderne sensiblerie ne changeront rien à cette immuable loi de l'éternité. On a dit qu'il ne convenait plus de parler de l'enfer en ce siècle de progrès, où les mœurs s'adoucissent, et où les rigueurs sont proscrites, comme les vestiges d'une barbarie surannée. On Ta dit, au nom de la philanthropie, au nom de la civilisation, au nom même de la charité évangélique ; car on n'a pas rougi de travestir ainsi l'Évangile de Jésus-Christ. Qu'on le sache donc! Ce ne sont ni les prêtres, ni les moines, ni les conciles» ni les papes, ni les inquisiteurs, ni ce qu'on est convenu d'appeler l'ignorance du moyen âge, qui ont inventé, comme un épouvantail, le dogme de léternité des peines. Il est écrit, en caractères inefîaçables, dans l'Évangile de Jésus-Christ. Oserais-je le dire! on ne concevrait pas l'excès de la bonté de Dieu, telle que la parabole des vignerons et du père de famille nous la représente, sans le corollaire de la justice absolue dont la parabole du mauvais riche nous peint limage. Chacun des attributs divins est immense et infini. L'aUiance, en Dieu, de la justice et de la miséricorde éternelles ne saurait i exprimer que par les deux éternités du ciel et de l'enfer.

s II. Résurrection de Lasare.

Valadie et

mort de

Lazare

A Séthanie;

ntessage de

ses deni MHniJésn*.

30. Depuis la fête des Encénies, et le départ de Jérusalem, Notre- Seigneur n'avait pas quitté la rive orientale du Jourdain, et la province de Pérée. « Là, dit l'Évangile, au lieu même où Jean avait baptisé, il séjourna durant cet intervalle, et une multitude de peuple venait à lui. Il guérissait les malades et enseignait, selon sa coutume. Cependant la foule disait : Jean-Baptiste n'a fait aucun

miracle ; mais tout ce qu'il a annoncé de celui-ci était la vérité. — Et un grand nombre crurent en Jésus *. »

« Or Lazare était malade à Béthanie, la bourgade habitée par les deux sœurs, Marie et Marthe*. Marie était celle qui oignit le Sei"

' Matth., xix, 1, 2; Marc, x, 1 ; Joan., x, 40-42.

* Il y avait, sur la rive orientale du Jourdain, une localité d'un nom iden* tique, dont saint Jean avait déjà parlé, à propos du baptême de Notre-Seigoeur. Hœc in Bethania facta sunt trans Jordanem, ubi Joannes erat baptizans, (Jean., i, 28.) C'est donc pour prévenir la confusion entre la Bétliauie de Pérée et la bourgade du même nom, à quinze stades de Jérusalem, que l'Évangéliste ajoute la désignation formelle de <il)ourgade de Marie et Marthe.» Cette observation a été faite par la plupart des commentateurs; elle est d'une justesse incontestable, mais elle semble avoir échappé à M. de Saulcy, dont la science biblique, le talent et l'érudition sont d'ailleurs au-dessus de tout éloge. « 11 n'y a jamais eu, dit-il, de Béthanie au delà du Jourdain, Il y a longtemps que Suidas a fait une correction sur le texte de saint Jean, ainsi gâté par quelques copistes. Le lieu dont parle saint Jérôme, et où baptisait le précurseur du Cbrist,est Beihabara, qu'on a pris pour Bethania. 11 serait important de faire celte correction, du moins par une note, aux éditions latines de l'Évangéliste saint Jean. Les éditions grecques, notamment l'Elzévir de 1658 d'Amsterdam, portent Byi6a6apà. 11 est vrai que la faute avait été commise par des exemplaires grecs que la Vulgate n'a fait que traduire.» La faute relevée par Suidas, vers le x* siècle de l'ère chrétienne, n'est rien moins que prouvée; et cet incident va nous fournir une nouvelle preuve de la sagesse de l'Église catholique, qui maintient le texte de l'Évangile dans Bon intégrité, sans permettre au zèle même le plus bienveillant des érudits, chaque époque, d'y introduire le moindre changement. Depuis que M. de Saulcy écrivait ces lignes, la découverte du manuscrit sinaïtique de l'Évangile, est venu confirmer l'exactitude de la version de saint Jérôme. On y lit en effet la double mention d'une Béthanie au delà du Jourdain, et de l'autre Béthanie, séjour de Marie et de Marthe. Très-certaiuemeiit donc à l'époque évangélique, il y avait deux localités de ce nom. S'il s'agissait d'une faute de copiste, ayant écrit Bethabara pour Bethania (Joan., i, 28), comme il n'y avait qu'une seule Bethabara en Palestine, il eût été inutile de faire suivre ce ûom de la désignation spéciale « au delà du Jourdain. » Et de même, comme dans l'hypothèse il n'y aurait eu qu'une seule Béthanie, rËvangéliste n'aurait pas eu besoin, en parlant de cette localité (Joan., xi, i), de la spécifier plus particulièrement. Si l'on prend la peine d'étudier les autres meniionB géographiques données par les Évangélistes, on restera convaincu de

.a vérité de cette remarque. (Cf. Tischcudorf, Novum Testamentum Sinaïticum, m-4», Lipsise, 1863. Fol. 48, col. 3, lignes 39 et40; fol. 55, col. 1, lignes 19-21.) L'ancienne Bethara ou Bethbara du livre des Juges (vu, 21) portait donc à l'époque évangélique le nom de Bethania. Voilà tout ce qu'il est permis de

onclure de cet incident, et le texte de saint Jean n'a besoin^ ni dans l'ori-

inai grec, ni dans la Vulgate, d'aucune « correction, a

118 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).

gneur d'une huile parfumée, lui essuyant les pieds de ses cheveux. Lazare, alors malade, était son frère. Les deux sœurs envoyèrent dire à Jésus : Seigneur, celui que vous aimez est malade ! — En entendant cette parole, Jésus leur dit : Cette maladie n'est point à la mori, mais pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. — Or, Jésus aimait Marthe et sa sœur Marie, et Lazare leur frère. Après la nouvelle de la maladie de celui-ci, il demeura encore deux jours de l'autre côté du Jourdain. Ensuite il dit à ses disciples : Retournons en Judée. — Les disciples lui répondirent : Maître, il y a quelques semaines les Juifs voulaient vous lapider, et vous retournez dans leur pays! — Le jour n'a-t-il pas douze heures? reprit Jésus. Qui marche durant le jour ne heurte point contre l'obstacle, parce qu'il se dirige à la lumière. Mais s'il marche la nuit, il se heurte, parce qu'il est sans lumière. — Et Jésus ajouta : Notre ami Lazare dort : je vais le réveiller. — Les disciples lui dirent : Seigneur, s'il dort, il guérira. — Or, Jésus avait voulu parler de la mort de Lazare, mais eux avaient compris qu'il s'agissait de l'assoupissement du sommeil. Jésus leur dit alors clairement : Lazare est mort ; et je me réjouis, à cause de vous, d'avoir été absent, afin que vous croyiez. Allons le trouver. — En cet instant, Thomas, appelé Didyme, dit aux autres disciples : Et nous aussi, allons, et mourons avec lui ' 1 » Lugubre 31. Le rationalisme antichrétien de toutes les époques a concen-

inventéepar tré, de préférence, ses efforts hostiles sur le fait évangélique de la et reproduite lésurrectiou de Lazare. On sait comment une récente exégèse a rationalisme dénaturé cc récit. Mais ce dont on n'a pas semblé se douter, c'est ^'^ "^ ■ que le moderne critique a reproduit, sans avoir le moindre mérite d'invention, la théorie formulée, en 1729, par le sceptique anglais Woolston, et pillée depuis par Strauss, avec non moins de discrétion dans le plagiat. Chose étrange ! L'impuissance des adversaires de l'Évangile est telle qu'un siècle suffit à faire oublier leurs blasphèmes les plus retentissants. Les derniers venus sur la route de l'incréduhté peuvent ramasser à terre les sophismes mouillés qui dorment à côté des vaincus. L'arme a changé de mains, et paraît

Woan.j XI, 1-16.

toujours nouvelle. « Il se passa à Béthanie , disait Woolslon, une scène de frauduleuse comëdie, dont Lazare et ses deux sœurs se. partatçèrenl les rôles, pour grandir la popularité du Christ K >: --^ «Nous pensons, disent aujourd'hui nos lettrés, qu'il se passa à, Béthanie quelque chose qui fut regardé comme une résurrection. La famille de Lazare put être amenée , presque sans s'en douter, à l'acte important qu'on désirait. Peut-être l'ardent désir de fermer la bouche à ceux qui niaient outrageusement la mission divine de leur ami entraîna-t-il ces personnes passionnées au-delà de toutes les bornes *. » — « Un seul Évangéliste, disait Woolston, a parlé de la résurrection de Lazare. Jean ne l'insère dans son récit qu'après la mort de tous les témoins qui auraient pu s'inscrire en faux contre une telle imagination. L'artifice est évident 3. » — u A la distance où nous sommes, répète la jeune critique, et en présence d'un seul texte offrant des traces évidentes d'artifices de composition, il est impossible de décider si, dans le cas présent , tout est fiction, ou si un fait réel arrivé à Béthanie servit de base aux bruits répandus ^. » Le parallélisme entre les deux langages est, « dans le cas présent, un fait très-réel, » et pourrait, sans la moindre apparence de miracle , être « regardé comme une résurrection. »

32. Toutefois, il est fort peu intéressant de connaître le véritable au- impoââiLJ. teur de l'exégèse qu'on a prétendu rajeunir, mais il importe d en de- maténeiiea. montrer nettement l'absurdité. Le divin Maître était depuis deux mois

» Woolston hanc ressuscita tionem nihtl aliud fuisse comminiscitur, quam fraudulentam comœdiam a Lazaro ac hujus sororibus Maria et Marthâ ex condicto adomatam, ut sic Christo specialem favorem exhilerenl , aut eidem eximiam CBSli' mationem et auctoritatem conciliarent iunquam liro thaumctturgo, qui hominem jam quatuor diebus mortuum ad vilam revocasset. (Veith, Scripiura Sacra contra inci'edulos propugnata, 1700, pars VII, sectio III, quaestio xxi, n» 85.)

2 Vie de Jésus, pag. 360, 361.

3 Inslat Woolston. ac qnœstionem movet cur Maithœus, Marcus et Lucas de tniraculo ressuscitati a morte Lazari altum si/eant. Numquid hic fraus latet, dum tacentibus prioribus Euangelistis de resurrectione Lazari, solus Jounnes, et in extremâ senectule sud et post mortem eorum qui hujus resurrectionis testes esse potuerunt, eamdem publicavit ? (Veith, i'Àd., n» 86.) On trouvera le savant ouvrage de Veith, qui renferme la réponse à toutes les objections présentées coinme nouvelles par nos sophistes, dans le Cours complet d'Écriture sainte , tona. IV.

* Vie de Jésus, pag. 360.

120 HISTOIRE DE l'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).

sur l'autre rive du Jourdain, séparé de Béthanie par une dislance de douze heures de marche, quand Lazare tombe malade. Marthe et Marie n'avaient pas quitté leur frère. L'une et l'autre continuent à lui prodiguer les soins de leur tendresse. Cependant le mal fait des progrès; toutes deux ont le même désir, c'est d'en informer Jésus. Mais pourquoi cet empressement? Jésus avait donc le pouvoir de guérir, puisqu'une famille désolée l'appelle si instamment près d'un malade qui lui est cher. Les deux sœurs lui envoient dire : « Seigneur, celui que vous aimez est malade. » Le message n'a rien de mystérieux; il est d'un laconisme qui ne laisse aucune ressource à l'imagination des rationalistes. Comment introduire, sous une formule aussi simple, tout un plan de comédie à jouer de concert? Jésus, d'ailleurs, reçoit cet avis en plein air, au milieu de la multitude dont il est environné. Il ne se retire point à l'écart, pour entretenir isolément l'envoyé. L'immense foule qui l'entoure sans cesse, les apôtres et les disciples qui ne le quittent jamais , sont présents. Le message est entendu par des miUiers de témoins; la réponse faite par le divin Maître n'est ni moins instantanée ni moins publique. « Cette maladie n'est point à la mort, dit-il, mais pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. » La prophétie contenue dans ces paroles renverse toute la thèse du rationalisme. Si, par impossible, la combinaison antérieurement élaborée d'un stratagème eût existé entre la famille de Béthanie et Jésus, ni le message, ni la réponse n'eussent été conçus en ces termes. Si l'on eût préparé d'avance la scène du tombeau de Lazare» l'envoyé serait venu dire à Jésus : Celui que vous aimez est mort! — Et, en tout état de cause, en admettant même que, pour ménager les transitions , on eût commencé par avertir seulement de It maladie, pour préparer au dénoùment tragique, un imposteur se fût bien gardé de répondre : « Cette maladie n'est point à la mort. » Dans l'hypothèse d'une scène concertée, Jésus savait d'avance que la maladie devait se terminer par la mort. Il se serait donc bien gardé de répondre officiellement : « Cette maladie n'est pas à la mort. » Ces invraisemblances morales sont frappantes; les impossibilités matérielles ne le sont pas moins. Béthanie était à quinze

stades seulement, c'est-à-dire à une lieue de Jérusalem. Lazare q\ ses sœurs, dans leur condition de fortune, avaient de nombreuses relations dans cette capitale. Imaginez donc un théâtre plus mal choisi pour la scène qui se prépare! Si l'on médite une imposturCv d'un genre aussi extraordinaire que celle-là, l'idée viendra-t-elle à l'intelligence la plus bornée de se placer à la porte d'une grande ville, où chaque jour amène une foule de curieux, d'oisifs, d'indifférents, dont un seul regard indiscret peut tout compromettre? Que de précautions de tout genre, que d'artifices et de dissimulation n'exigerait pas la mise eu scène de la comédie supposée par nos lettrés! « Les amis de Jésus, disent-ils, désiraient un grand miracle qui frappât vivement l'incrédulité hiérosolymite. La résurrection d'un homme connu à Jérusalem dut paraître ce qu'il y avait de plus convaincant '. » Mais il eût fallu du moins que Jésus fût à Béthanie. Or, depuis deux mois Jésus avait franchi le Jourdain, et le messager qu'on lui dépêche ignorait vraisemblablement dans quelle région de la Pérée il le retrouverait. Étrange manière de se concerter que d'être séparé et par le temps et par 1 espace ! La Judée n'avait pas nos moyens de communication actuels. La vapeur et le télégraphe y étaient inconnus. Douze heures de marche étaient en ce pays un véritable voyage ; et Jésus, qui ne se servit jamais « d'une -lîule à l'œil noir^, » mais qui parcourait à pied toutes les provinces de la Palestine, était aussi loin de Marthe et de Marie, en cette circonstance, que Paris est aujourd'hui éloigné de Londres. Ce n'est pas tout. Si l'on trouvait à prix d'or, un scélérat qui voulût consentir à se faire enfermer dans une bière, et à se laisser ensevelir vivant, pour la plus grande gloire d'un charlatan de bas étage, on pourrait tout au plus obtenir qu'il se prêtât quelques heures à cette plaisanterie funèbre. Mais essayez de le garder quatre jours enveloppé de son linceul, et par conséquent dans l'impossibiJilé de se nourrir, sous la pierre d'un tombeau! Ses cris de rage auraient éveillé tous les échos d'alentour, avant que le dernier acte de votre comédie fût achevé. Or ce que le plus misérable de ces êtres dé

> Vie de Jésus, pag. 359. — ' lôirL, pag. 190.

422 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).

, gradés, qui pullulent dans les bas-fonds de nos civilisations modernes, ne ferait pas , chez nous, vous croyez que Lazare, un des plus riches habitants de Béthanie, un des hommes les plus connus de Jérusalem, l'eût fait, de gaîté de cœur, et comme en se jruiunt! Chez nous, le linceul mortuaire est un tissu fort élastique, qui n'intercepte pas l'air respirable, et qui pei mettrait, au besoin, certains mouvements du corps indispensables à la vie. Mais chez les Juifs, la tête du mort était hermétiquement emprisonnée dans un suaire. Des bandelettes étroitement serrées liaient tous les membres, paralysaient tous les mouvements, et réduisaient le corps à l'état d'une momie. Quand môme Lazare, encore vivant, se fût laissé garrotter de telle sorte , il serait certainement mort une heure après; et cependant, dans votre hypothèse, Lazare aurait volontairement accepté, pendant quatre jours , cet horrible supplice, et il y aurait survécu ! Pour quiconque a le sens commun, il est clair que si Lazare avait pu concevoir l'idée d'une telle imposture, il eût attendu, pour la commencer, que son libérateur fût à l'entrée de Béthanie, prêt ù le sortir d'une position aussi risquée. impoMibl. 33. Cependant Jésus reste deux jours au delà du Jourdain, après morales, la réception du message. Les rationalistes ont-ils songé à la signification de ces deux jours, perdus en pure perte, dans une circonstance aussi grave, par l'imposteur prétendu? Quoi! le comparse de Béthanie, qui joue un rôle si dangereux, va rester deux jours dans son tombeau ! Le spéculateur au bénéfice de qui la scène est préparée ne craint pas que, pendant deux jours, la patience du comédien en second ne se lasse; qu'un accident, une rencontre fortuite, une indiscrétion subalterne, ne viennent déjouer toutes les combinaisons et éventer le secret ! Deux jours s'écoulent dans la Pérée. Le matin du troisième, Jésus dit à ses disciples : « Retournons en Judée. » — A cette parole l'efïroi les envahit, « Seigneur, s'écrient-ils, les Juifs vous cherchaient naguère pour vous lapider, et vous allez retourner en leur pays ! » Qu'on rapproche cette exclamation de l'hypothèse rationaliste : a Les amis de Jésus désiraient un grand miracle, etc. ! » Ces amis de Jésus, qui désiraient un grnnd miracle, ne sont guère pressés de voir leurs "vœux accom-

plis! Ils devraient compter les heures, les minâtes, et hâter le départ; au contraire, ils s'opposent de tout leur pouvoir à la démarche concertée. Cependant chaque seconde de retard pouvait entraîner les conséquences les plus désastreuses. 11 fallait encore une journée de marche pour arriver à Béthanie. On ne pourrait délivrer le faux mort de sa prison sépulcrale que le lendemain. Les apôtres n'y songent pas ; ils supphent leur Maître de renoncer à ce voyage. Vainement Jésus les rassure, avec cette majesté divine qu'il nous faut considérer ici. « Le jour n'a-t-il pas douze heures? dit-il. Or celui qui marche durant le jour ne heurte point contre l'obstacle, parce qu'il voit la lumière du monde. » Voir le jour du Messie s'appelait chez les Juiis, voir la lumière du monde. Le Sauveur emploie cette locution, pour calmer les inquiétudes des apôtres. Nul ne saurait prolonger ni raccourcir les heures du jour. De même il n'est pas au pouvoir des hommes d'ahréger ou d'étendre la carrière du Messie , soleil divin du monde. « Notre ami Lazare dort, ajoute-t-il, je vais le réveiller. » Tous les idiomes de l'antiquité avaient une formule euphémique, pour déguiser le nom redouté de la mort. Les Romains disaient : « Il a vécu; » les Arabes : « 11 est parti; » les Hébreux : « Il dort. » Les Apôtres connaissaient parfaitement cette expression familière, mais, dans leur etîioi, ils aiment à se faire illusion et ils répondent par le pro- TCrbe juif : « Puisqu'il dort, il est sauvé! » Le sommeil, encore aujourd'hui, est un symptôme favorable dans la plupart des maladies. «Lazare dort, » inutile donc d'aller le trouver; il guérira, sans qu'il soit besoin de nous exposer à la fureur des Juifs. Alors Jésus dissipe leur erreur. « Lazare est mort, dit-il; cet événement, survenu pendant mon absence, confirmera votre foi. » Qui donc avait appris à Jésus que Lazare était mort? Aucun messager n'était survenu, depuis deux jours, pour lui en apporter la nouvelle. Cependant les disciples ne songent point à s'étonner de cette perspicacité de leur Maître, pas plus qu'ils ne s'émerveillaient de l'entendre, à douze lieues de distance, dire d'un malade : « Il dort! » Quoi qu'on fasse, l'Évangile est un tissu de miracles.

34. « Jésus vint donc à Béthanie, continue saint Jean, et, lor»- Arrivée

124 HISTOIRE DE L'ÉGUSE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).

de Jé«n9 qu il arriva, Lazare était depuis quatre jours dans le tombeau. Or Les deux' Béthanie était* située à environ quinze stades de Jérusalem. Un "^az"re, grand nombre de Juifs habitant cette ville étaient donc venus près de Marthe et de Marie, pour les consoler de la mort de leur frère. Marthe ayant appris que Jésus venait, alla au-devant de lui ; et Marie demeura assise à la maison. Marthe dit à Jésus : Seigneur, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort ! Cependant, maintenant encore, je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous l'accordera. — Jésus répondit : Votre frère ressuscitera. — Je le sais, dit Marthe. 11 ressuscitera à la résurrection du dernier jour. — Jésus reprit : Je suis la résurrection et la vie ; celui qui croit en moi, fùt-il mort, vivra ; et quiconque vit, et croit en moi, ne mourra point pour l'éternité. Le croyez-vous? — Oui, Seigneur, dit-elle; je crois que vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde. — Après avoir ainsi parlé, elle retourna à sa demeure, et prévint, à voix basse, sa sœur Marie, en disant : Le Maître est arrivé ; il vous demande. — Aussitôt Marie se leva et vint à lui. Car Jésus n'était point encore entré dans le bourg; il était resté au lieu même où Marthe l'avait rencontré. Les Juifs qui se trouvaient dans la maison avec Marie, et qui lui offraient leurs consolations, la voyant se lever en bâte et sortir, la suivaient, en disant : Elle se rend au sépulcre pour y pleurer. — Marie s'étant donc approchée de Jésus, se prosterna à ses pieds, et dit : Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ! — En voyant ses larmes et celles des Juifs qui l'avaient suivie, Jésus frémit en son esprit, et se troubla lui-même. — Où l'avez-vous mis? dit il. — Ils répondirent : Seigneur, venez et voyez ! — Et Jésus pleura. Les Juifs se dirent entre eux : Voyez combien il l'aimait! — Quelquesuns ajoutaient : Lui qui a ouvert les yeux d'im aveugle-né, ne pouvait-il empêcher Lazare de mourir ^ ? »

* Erat autem Bethania (Joau., xi, 18). « L'Évangéliste emploie le verbe au temps passé. C'est qu'en effet la bourgade de Béthanie fut détruite par une émeute, vingt ans à peu près avant l'époque où saint Jean écrivait son Évangile, et avant la ruine totale de la Judée. » (Sepp, La Vie de Notre-Seim gneur Jésus-Christ, tom. II, pag. 212.)

«Joan., II, 17-37.

35. On a pu remarquer précédemment que les Juifs ne conser- Ub foné-

r ^ i 1 railles et ta

valent pas, comme nous, une ou deux journées, les restes d'un dé- «leuitchM

1m Jaift»

funt dans la maison mortuaire *. Aussitôt que le corps était porté au tombeau, ce qui avait lieu ordinairement dans les trois heures qui suivaient la mort, on enlevait tous les sièges et lits, pour éviter les impuretés légales que le contact de ces objets aurait pu occasionner. Au retour de la cérémonie funèbre, les membres de la famille, la tête couverte d'un voile, et les pieds nus, s'asseyaient à terre ; les parents, les amis, les voisins formaient cercle autour d'eux, et répondaient à leurs plaintes par des paroles de consolation. Pendant les trois premiers jours, on allait au tombeau, visiter le corps. « Les Juifs, dit Sepp, croyaient que durant trois jours l'âme voltigeait autour de sa dépouille mortelle, afm d'y rentrer; mais qu'elle l'abandonnait définitivement, quand les traces de décomposition commençaient à se manifester^. » Cette croyance légendaire n'était autre chose, selon la remarque du docteur lahn, que la traduction, en langage populaire, de l'admirable législation de Moïse relative aux funérailles. Pour prévenir les horribles conséquences des inhumations précipitées, tout en sauvegardant l'intérêt général de la santé publique, dans un climat où les émanations putrides sont si dangereuses, le cadavre ne pouvait séjourner en un lieu habité. Mais le tombeau de famille, où on le transportait immédiatement après le trépas, devait être visité, durant les trois premiers jours; et la pierre n'en était définitivement scellée qu'après constatation de la mort, par les deux signes les moins équivoques, la décomposition cadavéreuse et son odeur fétide. A la fin du troisième jour, on fermait donc, pour ne plus l'ouvrir, l'entrée du monument funèbre. Mais le deuil de famille se prolongeait encore quatre jours, durant lesquels on venait prier et pleurer à la porte du tombeau. Tous ceL détails, empruntés à la civilisation juive, nous font entrer dant l'intelligence de chaque mot du récit évangélique. Le troisième jour après la mort de Lazare avait vu s'accomplir, pour les deux sœurs, cette séparation dernière qui achève de briser tous les liens, en

* Voir tom. I de cette Histoire, pag. 451.

• Sepp. La Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tom. II, pag. 214.

i26 HISTOIRE DE l'église. — I" ÉPOQUE (ah 1-312).

arrachant à la tendresse des survivants la dépouille d'une personne chérie. Marie-Magdeleine et Marthe sont assises à terre, dans la maison de Béthanie, continuant le grand deuil qui ne doit finir qu'au septième jour. Un cercle d'amis, venus de Jérusalem, les entoure. Sous leurs longs voiles, elles laissent couler leurs larmes en silence. L'unique consolation qu'elles avaient tant espérée, la présence de Jésus, leur avait fait défaut. Combien de fois elles avaient dû se dire, et pendant l'agonie de leur frère, et depuis sa mort, et dans leurs visites au tombeau encore ouvert : « Si le Seigneur était ici, Lazare \'ivrait ! » Or le divin Maître, averti par un message, n'était pas venu.

L'hypothèse 3G. Telles sont les réalités historiques à travers le tissu desquelles et le? réalités le rationalisme voudrait introduire sa fiction d'une comédie jouée évaDgéiiquo. par Ics dcux sœurs. L'impossibilité d'une combinaison de ce genre éclate ici, avec une évidence manifeste. Marie et Marthe n'ont pas un instant de solitude pour se concerter. L'amitié juive avait conservé les habitudes de l'époque patriarcale. Elle entourait la douleur des parents, comme au temps de Job, dont les trois amis viennent partager l'affliction, et restent assis, sur la terre nue, sept jours et sept nuits, sans interrompre sa plainte. Voilà donc ces deux femmes voilées, qui n'ont plus de sandales aux pieds, qui passent la journée, assises à terre, dans la maison, et dont chaque visite au tombeau de leur frère s'accomplit au milieu d'un cortège de parents et d'amis. Que le rationalisme nous dise par quel don mystérieux d'invisibilité elles pourront se soustraire à tant de regards pour porter à Lazare les aliments dont il a besoin dans sa prison sépulcrale? Après chaque visite publique faite au tombeau^ ùurant les trois premiers jours, la pierre du monument était remisa en place. Or cette pierre, de faibles femmes ne pouvaient la soulever. Lorsqu'elles se rendront plus tard au tombeau de Notre-Seigneur Jésus-Christ, elles se préoccuperont de cette circonstance : « Qui nous écartera la pierre de l'entrée du monument? diront-elles. » Mais elles n'avaient point à s'en inquiéter, dans leurs visites au sépulcre de leur frère, parce que les hommes qui les accompagnaient se chargeaient de ce soin; à l'arrivée, ils soulevaient la

ClIAP. ]X. — RÉSURRECTION DE LAZARE. 127

pierre et la détournaient; au départ, ils la remettaient en place. Cependant comment Lazare, enveloppé de bandelettes, pouvait-il vivre privé d'air, dans ce ténébreux cachot? Supposerez-vous qu'un affidé revenait plus tard ouvrir la porte sépulcrale ? Mais les tombeaux, chez les Juifs, étaient placés sur le bord du chemin. Les passants ne manquaient pas, sur la route de Jérusalem h Jéricho, l'une des plus fréquentées de la Palestine; ils auraient facilement remarqué cette manœuvre; et l'affidé lui-même, rui pouvait répondre de sa discrétion? Ce n'est pas tout. Dans l'hypothèse d'une scène d'imposture ainsi préparée, la conduite des prétendus acteurs devient inexplicable. Jésus arrive aux portes de Béthanie ; il apprend que Lazare est depuis quatre jours dans le tombeau ; il doit donc avoir hâte d'abréger le supplice volontaire de son complice. Chaque moment est précieux en pareil cas; le moindre retard peut faire avorter tout le complot. Cependant, au lieu d'entrer dans le ^ village, de se diriger vers la maison des deux sœurs, de se faire conduire sans délai au lieu de la sépulture, le divin Maître s'arrête à quelque distance du bourg. Et ce n'est pas seulement l'Évangile qui nous l'apprend; on montre encore aujourd'hui, sur une hauteur voisine de Béthanie, la pierre sur laquelle Notre-Seigneur était assis, lorsque Marthe vint à sa rencontre *. Un imposteur n'aurait guère songé à s'asseoir en pareille occurrence. Mais peut-être Jésus mandait-il les deux sœurs pour qu'elles vinssent immédiatement le trouver, avec les personnes crédules, choisies à l'avance comme témoins du futur mii'acle. Non. Marthe seule est avertie de l'arrivée de Jésus. Seule elle se porte au-devant lui ; et sa première parole renverse tout l'échafaudage de l'invention rationaliste : « Seigneur, dit-elle, si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort ! » Une comédienne aurait dit, en fondant en larmes : Seigneur, venez donc enfin ressusciter mon frère ! Marthe est si peu dans l'esprit de son rôle prétendu qu'elle ne comprend même pas le sens de la

^ On l'appelle pierre du Colloque, ou de sainte Marthe. Tout près de là, il y a une citerne aussi nommée citerne de sainte Marthe. On croit que la maison des deux sœurs était dans le voisinage. (Mer Mislin, Les Saints Lieux, tom. ÏI, pag. 485, 486.)

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réponse faite par Jésus. « Votre frère ressuscitera, dit-il; » et Marthe, loin de profiter de cette ouverture pour laisser éclater son espérance, réplique : « Je sais qu'il ressuscitera, à la résurrection générale du dernier jour. » Étranges acteurs qui disent le contraire de leur scène étudiée ! H faut que Jésus ouère d'avance, sur eu;r mimes, le miracle de conversion quli va produire sur tout un peuple. Marthe, qui devrait savoir le secret de cette comédie, refuse de croire au dénoûment, que, dans l'hypothèse, elle aurait préparé. Jésus lui affirme donc itérativement sa propre puissance : 0 Je suis, dit-il, la résurrection et la vie Celui qui croit en moi, fûtil mort, vivra; le croyez-vous? » Alors Marthe s'écrie : « Oui, Seigneur, je crois que vous êtes le Christ, fils du Dieu vivant, descendu sur la terre. » Marthe croit au Fils de Dieu, mais elle ne croit pas encore à la résurrection prochaine de son frère. Nous le verrons bientôt. Cependant elle retourne à la maison prévenir Marie-Magdeleine sa sœur. Voilà donc que tous le« acteurs de la scène concertée vont être réunis. Que de temps perdu en démarches inutiles ! Marthe est arrivée seule ; elle retourne à la maison chercher sa sœur; et il lui faudra revenir encore avec elle, auprès de Jésus, pour aller tous ensemble au sépulcre. Et vous croyez que si Lazare eût été enfermé vivant dans le tombeau par les deux sœurs, au lieu de ce Ccdme et de cette attitude désolée mais tranquille, vous ne trouveriez pas tous les signes de la plus fiévreuse impatience, de l'empressement le plus inquiet? Enfin Marthe parle à sa sœur, mais au lieu de piquer la curiosité de l'assemblée, réunie dans la maison mortuaire et d'appeler des témoins sur le théâtre ri le dénoûment va éclater, Marthe prévient Marie «à voix basse, Tllentio, que le Maître est arrivé et la demande. » Marie va peutitre réparer l'oubli de sa sœur, et dire quelques mots significatifs aux assistants. Non. Elle se lève précipitamment et sort sans proférer une parole. « Elle se rend au tombeau pour y pleurer, » se disent les Juifs, et ils la suivent. Qu'on cherche la trace d'une mise en scène quelconque, dans ce divin récit de l'Évangile, on ne l'y trouvera jamais. Marie aux pieds de Jésus éclate en sanglots, et les amis qui l'ont accompagnée ne peuvent retenir leurs larmes, en

présence de cette nouvelle eflusion de douleur : « Seigneur, ditelle, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ! — Jésus pleura. — Voyez combien il l'aimait! disent les Juifs. Ne pouvait-il donc l'empêcher de mourir, lui qui a ouvert les yeux de l'aveuglené ! » Cependant le divin Maîlre se fait conduire au tombeau.

37. «Frémissant en esprit, continue l'Évangile, Jésus vint au sépulcre. C'était une grotte, et une pierre était placée dessus. Otez -'■ » f^u la pierre, dit-il. — Marthe, la sœur du mort, s'écria : Seigneur, il sent déjà, car il est là depuis quatre jours! — Ne vous ai-je pas dit, reprit Jésus, que si vous croyiez, vous verriez la gloire de Dieu? — Us ôtèrent donc la pierre : alors Jésus levant les yeux au ciel, dit : Père, je vous rends grâces de ce que vous m'avez écouté. Je sais, moi, que vous m'écoutez toujours; mais je parle ainsi pour ce peuple qui m'entoure, afin qu'ils croient que vous m'avez envoyé. — Quand il eut dit ces paroles, il cria d'une voix forte : Lazare, sortez ! — Et aussitôt celui qui avait été mort sortit, les pieds et les mains liés de bandelettes, et le visage enveloppé d'un suaire. Débarrassez-le de ses liens, dit Jésus, et laissez-le aller *. »

Nous avons à peine le courage de poursuivre plus longtemps l'examen de la théorie sacrilège du rationalisme. La pierre du tombeau était définitivement fermée. Quand Jésus demande qu'on récarte pour lui, ainsi qu'il s'était pratiqué durant les trois premiers jours de la sépulture, Marthe, uniquement préoccupée du lamentable spectacle de la décomposition du cadavre , s'écrie : (( Seigneur, il sent déjà ! » Ce Jam fœtet de l'Évangile a épouvanté le moderne critique. Ce détail ne se laisse pas soupçonner dans son récit. Écoutons le nouvel exégète : « Il semble, dit-il, que Lazare était malade, et que ce fut même sur un message des sœurs alarmées que Jésus quitta la Pérée. La joie de son arrivée put ramener Lazare à la vie. Peut-être Lazare, pâle encore de sa maladie, se fit-il entourer de bandelettes comme un mort, et enfermer dans son tombeau de famille. Ces tombeaux étaient de grandes chambres taillées dans le roc,- où l'on pénétrait par une ouverture

* Joan., XI, 38-45.

130 HISTOIRE DE l'ÉGLTSE. — l" ÉPOQUE (AN 1-312).

carrée que fermait une dalle énorme. Marthe et Marie vinrent aa devant de Jésus, et, sans le laisser entrer dans Béthanie, le conduisirent à la grotte. L'émotion qu'éprouva Jésus près du tombeau de son ami , qu'il croyait mort , put être prise par les assistants pour ce trouble, ce frémissement qui accompagnaient les miracles; l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût dans l'homme comme un principe épileptique et convulsif. Jésus désira voir encore une fois celui qu'il avait aimé, et, la pierre ayant été écartée, Lazare sortit avec ses bandelettes et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut naturellement être regardée par tout le monde comme une résurrection'. » Qu'est devenu, dans cette narration étranglée et pleine d'embarras, le Jam fœtet de rÉvangéliste? Moins vous l'avez mis, plus nous voulons le voir. Est-ce que cette circonstance blessait votre délicatesse? Avez-vous craint la susceptibilité d'un siècle trop impressionnable pour supporter de pareils récits! Il a fallu pourtant, dans votre hypothèse, remplir le tombeau où Lazare eût été enfermé quatre jours, d'une odeur tellement fétide que Marthe, dans l'intérêt des assistants et par un sentiment de respectueuse tendresse pour le mort lui-mcme , s'oppose au déplacfiment de la pierre sépulcrale. Comprenez-vous la possibilité de vivre quatre jours dans une atmosphère aus^i infecte? Jusqu'à ce que le Jam fœtet, devant lequel votre plume et votre imagination ont reculé, trouve une explication satisfaisante, vous n'avez rien fait contre le texte évangélique. Du reste, les autres points touchés par le rationalisme ne sont pas mieux éclaircis. Que dire , par exemple, de « l'opinion populaire voulant que la vertu divine fût, dans l'homme, comme un principe épileptique et convulsif? » Les atiections du système nerveux sont assez fréquentes chez nous, pour que toutes a les commissions de physiciens et de chimistes » puissent les étudier. Nous n'avons pas encore entendu dire que l'épilepsie ait fait le moindre miracle. Où trouver d'ailleurs l'apparence d'une " convulsion » dans l'attitude de Jésus-Christ au tombeau de Lazare î Le divin Maître « pleura. •

» Vie de Jésus, pag. 361, 362.

L'Évangéliste en fait ki remarque, car Jésus, qu'on ne vit jamais rire *, pleura deux fois seulement. Une première fois, il pleura la mort individuelle d'un homme qu'il allait ressusciter; une seconde fois, il pleura devant l'aveugleraeni d'un peuple et d'une cilé qui couraient à la mort. N'avoir pas ri une seule fois, et avoir pleuré deux fois seulement en trente-trois ans de vie, cela paraît à nos rationalistes le symptôme évident d'une constitution tellement nerveuse, et dun organisme t' Uemeni affaibli qu'ils y reconnaissent tous les signes caractéristiques de « l'épilepsie! n La déraison le dispute ici au sacrilège. Jésus a frémit en esprit et se troubla lui-même, » dit l'Evangéliste. Getie circonstance était tellement en dehors de l'attitude caltne et souveraine de Jésus, que son historien la relève avec étonnement. « 11 se troubla lui-mêmefn Tant il avait habilué les disciples à le voir posséder son âme dans la majesté immuable qui convient à Dieu! A la vue de Marie-lNlagdeleine éclKtant en sanglots, et des Juifs qui ne peuvent reteni),' leurs larmes, «Jésus pleura. » Dans la mort de Lazare, il iileurait dit saint Augustin, les désastres de la mort, hlle de l'enfer et du péché, dont il venait ruiner l'empire. « Il pleura, » mais les Juifs s'en étonnent; tant était haute lidée qu ils avaient tous de la supériorité morale et de la puissance surhumaine de Jésus ! « VoyM; combien il l'aimait! disent-ils. Ne pouvait-il, lui qui a ouvert les yeux d'un aveugle-né, empêcher Lazare de mourir? » Chaque mot de l'Evangéliste est un trait de lumière divine. Quoi! Jésus, dans la pensée de cçs Juifs, aurait pu, s'il 1 eût voulu, empêcher Lazare de mourir! Connaissez-vous un homme dont on proclame ainsi le miraculeux pouvoir? « Lazare, ajoutent nos lettrés, sortit avec ses bandelettes, et la tête entourée d'un suaire. Cette apparition dut naturellement être regardée comme une résurrection. » Certes, quand fouies les commissions de chimistes , de physiciens et de philologues de nos modernes académies eussent été là, elles auraient de même crié au miracle. Le rhéteur ne semble pas

< Cette observation aura sans doute échappé du moderne rationalisme, qui nous dit : « La vie de Jésus était une fête perpétuelle. » {Vie de Jésus, pag. 189.)

132 HISTOIRE DE L'ÉGLISE. — l" ÉPOQUE (an 1-312).

se douter de ce qu'étaient ces fameuses bandelettes « avec lesquelles Lazare sortit naturellement du tombeau. » Le « naturel » de l'apparition est un mot d'une exquise naïveté. Les bandelettes qui jouent , dans la récente exégèse , un rôle si complaisant , ne se prêtaient nullement à la supercherie. Une bande de toile, large de deux doigls , était roulée auiour du corps, enveloppant les plis du suaire qui recouvrait eiitièremeni le visage, serrant les bras sur la poitrine et pressant les pieds l'un contre 1 autre, en sorte que le cadavre était exactement dans la pesition où nous retrouvons les momies d'Egypte. Qu'on essaie donc, avec tous les moyens d'électricité et de galvanisme dont nous disposons aujourd'hui, de faire se dresser de lui-même, non pas un cadavre, mais un homme vivant, dont le corps serait ainsi garrotté de la tète aux pieds. Voilà pourtant ce qu'un rationaliste trouve fort (i naturel ! »

38. C'est trop insister sur de misérables sophismes. Les monuments, qui forment une garde solennelle autour du texte évangélique, sutfisent à faire justice de telles puérilités. La bourgade do Béthanie, déiruite vingt ans après cet événement, a fait place à îin village qui existe encore, et qui porte le nom arabe à'El-Azarieh. bonrg de Lazare. On y montre le tombeau qui rendit, à la voix du Fils tie Dieu, un mort à la lumière. « C'est, dit M^' Mislin, une cavité taillée dans le roc, et revêtue en partie de maçonnerie. On y descend par six degrés; il était recouvert par une pierre placée horizontalement, et qui en fermait l'entrée; ce qui s'accorde parfaitement avec les paroles de l'Évangile : C'était une grotte, et une pierre était placée dessus. Erat nutem speiunca, el lapis siiperpositus erat ei. Quoiqu'il ditfère de la forme affectée par le saint sépulcre, il ressemble pourtant à d'autres tombeaux de la même époque, qu'on trouve encore aujourd'hui, et où l'on ne mettait pa^ les morts dans des niches séparées, mais dans une grotte unique, qui pouvait renfermer plusieurs corps. Avant d'arriver au sépulcre proprement dit, on descend par un escalier de vingt-quatre marches dans un souterrain qui sert de vestibule '. » Qu'on nous dise, s'il n'y

' M8' Mislin, Les Saints Lieux, tom. II, pag. 4^3, iSi.

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