CHAP. II. — CHAIRE DE SAINT PIERRE A ROME
Clément d'Alexandrie, auquel Eusèbe fait allusion, met cette vérité dans tout son jour. Les néophytes romains ont un tel respect pour la parole de l'Apôtre , qu'ils ne se permettent point de la recueillir eux-mêmes; ils craindraient de la profaner. Ils s'adressent donc à Marc son disciple, qui lavait suivi depuis Antioche et qui avait retenu fidèlement, dans sa mémoire, les instructions entendi:es chaque jour de la bouche de son maître. Cependant, c est à l'insu du prince des apôtres que cette rédaction est sollicitée, et enfin obtenue. Quoi donc! Si l'écriture eût été la base de la foi chrétienne, aurait-il fallu tant de ménai;,emenls? Pierre n'eùt-il pas été le premier à provoquer un mode de propagation simple autant que facile? Où étaient alors les sociétés bibliques? Ce n'est pas tout, quand l'Apôtre apprend, parla révélation de 1 Esprit-Saint, l'existence du livre qu'on lui avait soigneusement dissimulée jusque-là, il l'examine, en juge souverain, et le « confirme par son autorité. » Avant cette solennelle approbation, le livre n'a pas de caractère authentique; il n'aurait pu « être lu dans les églises. » Il faut en convenir. La réalité historique ne ressemble guère au système rationaliste, d'après lequel les Évangiles eussent été à l'origine « de petits livrets, » recueillis au hasard par les fidèles, et augmentés chaque jour de quelques maximes ou de quelques miracles, selon les prédilections particulières à chaque auditeur.
32. Le voyage de saint Pierre à Rome vers l'an 42 de notre ère, une page est donc un fait historique incontestable. Le prince des apôtres "^bet.^"^ était parti d'Antioche ; au nombre des disciples qui le suivaient, figurent, avec saint Marc, Rufus, plus tard évêque de Capoue, Pancratius de Taormina, Marcien de Syracuse, Apollinaire de Ravenne, Paulin de Lucques et Martial, l'apôtre des Lemovices dans les Gaules. Pierre s'arrêta quelque temps àNaples; après y avoir fondé une église, il se dirigea vers Rome. Le vaisseau qui le portait fut poussé par les vents sur les côtes de Toscane, et le messager évangélique dut faire un séjour à Pise, qui a religieusement conservé le souvenir de son passage. « A propos de l'arrivée de saint Pierre à Rome, dit M^' Gerbet, un père de l'Église a fait ressortir, sous une forme dramatique, le caractère surhumain de l'entreprise qu'il venait accom- Y. 30
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plir. Figurez-vous cet étranger, au visage pâle et à la barbe crépue, revêtu d'une robe et d'un manteau usés par le voyage, pieds nus ou avec de pauvres sandales, se reposant un moment, au milieu de ses compagnons, près de la Porte-Navale, par exemple ; tâchant d'obtenir des renseignements sur le cl:emin qu'il doit suivre, dans les détours de la grande ville, et se faisant nommer quelques-uns des principaux monuments qu'il découvre. De la borne où il est assis, il peut apercevoir, sur le sommet du Capitule, le temple de Jupiter qui domine Rome et le monde. Pendant qu'il médite sur ce qu'il voit, un de ces chercheurs de nouvelles, qui se plaisent à questionner les arrivants, s'approche de lui, et il s'étabht entre eux le dialogue suivant: Étranger, pourrais-je savoir quelle affaire t'amène à Rome ? Je serais peut-être en état de te rendre quelque service. — Je viens y annoncer le Dieu inconnu, et substituer son culte à celui des démons. — Vraiment! Mais voilà quelque chose de très-nouveau, et j'aurai grand plaisir, tout à l'heure, à raconter ceci à mes amis, en me promenant avec eux dans le Forum. Si tu veux bien, causons un peu; dis-moi d'abord d'où tu viens; quel est ton pays? — J'appartiens à une race d'hommes que vous détestez, que vous méprisez, et qui ont été chassés de Rome ' ; mais on leur a permis d'y revenir. Mes compatriotes, à ce qu'on m'a dit, ne demeui-ent pas loin d'ici, le long du Tibre. Je suis Juif. — Mais tu es peut-être un grand personnage dans ta nation? — Regarde ces pauvres mariniers, qui se tiennent là tout près de nous, sur le bord du fleuve ; je suis de leur métier. J'ai passé une bonne partie de ma vie à prendre des poissons, dans un lac de mon pays, et à raccommoder mes filets pour gagner mon pain. Je n'ai ni or ni argent. — Et depuis que tu as quitté ce métier, tu t'es sans doute appliqué à l'étude de la sagesse, tu as fréquenté les écoles des philosophes et des rhéteurs, tu comptes sur ton éloquence? — Je suis un homme sans lettres. — Jusqu ici, je ne vois rien de bien rassurant pour ton entreprise : il faut donc que le culte de ce Dieu inconnu, dont tu
* Allusion au décret d'oxpalsion des Juifs par Tibère. Nous ea avons parlé plus haut. (Cf. Hist. évangél., cbap. ?ii,§ 3. n» 17.
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parles, soit bien attrayant par lui-même, pour pouvoir se passer ainsi de toute recommanda lion? — Le Dieu que je prêche est mort du dernier supplice, sur une croix, entre deux voleurs. — Eh! que viens-tu donc nous annoncer, de la part d'un Dieu si étrange ? — Une doctrine qui semble une folie aux hommes superbes et charnels, et qui détruit tous les vices auxquels cette ville a élevé des temples. — Quoi ! tu prétends établir cette doctrine à Rome d'abord, et ensuite dans quels pays? — Toute la terre. — Et pour longtemps? — Tous les siècles. — Par Jupiter! l'entreprise a quelque diillculté, et je crois que tu aurais besoin de commencer par te faire de puissants protecteurs, pour n'être point ari'êté à ton début; mais je n'imagine pas que tu comptes les Césars, les riches, les philosophes, parmi tes amis ? — Les riches, je viens leur dire de se détacher de leurs richesses ; les philosophes, je viens captiver leur entendement sous le joug de la foi; les Césars, je viens les destituer du souverain pontificat! — Tu prévois donc qu'au lieu de se déclarer pour toi, ils se tourneront contre toi et tes disciples, si tu eu as. Que ferez-vous alors? — Nous mourrons. — C'est en effet ce qu'il y a de plus vraisemblable dans tout ce que tu viens de m'annoncer. Étranger, je te remercie; tu m'as fort diverti. Mais en voilà assez pour le moment. Je t'entendrai un autre jour. Adieu. — {A part.) Pauvre fou! C est pourtant dommage, car il m'a l'air d'un assez brave homme *. »
33. Les réalités que ce dialogue exprime resplendissent mainte- Les voies nant à tous les regards. Rome a cessé d'être la capitale des Césars pour devenir la cité des successeurs de saint Pierre. Elle est si exclusivement la ville des Papes, que nulle autre souveraineté ne peut y vivre. L'air en est mortel aux usurpateurs. La transformation de Rome, accompUe sous l'influence du pêcheur de Génésareth, s'est étendue jusqu'à la pierre môme des monuments païens. En venant
1 Mer Gerbet, Esquisse de Rome chrétienne, tom. \, pag. 13-16. Au moment où l'ou imprime ces lignes, la nouvelle inop née de la mort de l'illustre évêque de Perpignan retentit, comme un éclio lugubre, dans tous les cœurs catholiques. Euiormi dans la paix du Seigneur, il appirlient désormais à la Jérusalem des cieux, et prie pour la Jérusalem terrestre, la Rome pontiQcale, (lu'il a tant aimée ici-bas, et dont il a si uablement retracé les grandeurs.
roiQ aines
demander l'hospitalité aux Juifs, établis sur l'autre rive du Tibre, dans la réaion Vaticane, où Néron créa quelques années plus tard ses jardins fameux, l'Apôtre put voir se dresser sous ses yeux l'obélisque de Cléopâtre, transporté récemment d'Egypte et consacré par Caligula à la divinité d'Auguste et de Tibère. Le pèlerin qui suit aujourd'hui cette route voit le même monument se dresser au milieu de la colonnade de saint Pierre. A la base, on peut lire d'un côté la dédicace païenne, gravée par ordre de Caligula ; mais sur jes autres faces se détache en lettres d'or cette inscription triomphale : « Voici la croix du Seigneur. Fuyez, troupes ennemies. Victoire au Lion de la tribu de Juda * ! » Los voies fameuses que les pieds nus de l'Apôtre venaient de fouler pour aboutir au milliaire d'or du Capitole, centre du monde Romain : la via Appia, la reine des Voies, comme on disait alors, qui traversait Minturne, Capoue, Noie, Salerne, pour aboutir à Brindes, aux frontières maritimes de l'Italie orientale; la via Latina, qui se dirigeait sur les Abruzzes, et le mont Cassin ; la via Salaria, qui conduisait Horace dans les franches vallées de la Sabine; la via jEmilia^ qui portait à Bologne, à Milan, à Padoue les chars des proconsuls; la via Flaminia, qui conduisait les légions au port militaire d'Ariminium; \^ via Aurélia^ qui traversait la Ligurie et arrivait jusqu'à Arles, d'où ses embranchements rayonnaient dans toutes les Gaules ; la via Osdensis, qui conduisait à Ostie, port commercial de Rome et entrepôt de l'univers^, toutes ces artères du monde païen, devenues les grands chemins des Catacombes, sont plus célèbres aujourd'hui parle sang des
1 Ecce crux Domini. Fugite partes adversœ ; vicit leo de tribu Juda. Cette inscription, composée par Sixte Quiat, fait face au voyageur. Sur le côté qui regarde la basilique on lit ces autres paroles : C/iristus vincit, Christus régnai, Christus imperat; Chrùtus ab omni malo populum suum defendat.
2 Voici la nomeaclature exacte des voies romaines dont le nom reviendra fréquemment sous notre plume dans la suite de cette Histoire : Via Trajana; Appia ; Luvicana ; Prenestina ; Tiburtina ; Nomentana ; Salaria ; Flaminia ; Claudia; Valeria; Aurélia; Campana; Ostiensis ; Portuensis ; Janiculensis ; Laurentina; Ardeatina; Setina; Qui net ia; Cassia; Gallica; Cornelia ; Triumphalis ; Latina; Asinaria ; Cimina ; Tiberina. Les principales voies intérieures, ou grandes rues de Rome, étaient au nombre de sept : Via Saci^a; Via Nova; Via Lata ; Via Nova alla; Via Fornicata ; Via Recta; Via Alla. (Onuphr., lib. I, pag. Gl; Cf. Mgr Gaume, Les trois Rome, tom. I, pag. 221 ad not.)
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martjTS dont elles furent arrosées, que parles souvenirs de Marins, de Scipion ou de César.
34. Mais il est un monument qui symbolise mieux encore cette Cathedra
-11/ sanclt Pd.ri,
incroyable conquête de Rome païenne, arraebée toute vivante aux aigles de Jupiter, par un pécheur galiléen. La Chaire de saint Pierre existe aujourd'hui. L'œil du pèlerin l'aperçoit, élevée dans des flots de lumière, sous la coupole de Michel Ange. « Parcourez '
les églises fondées parles apôtres, disait Tertullien, vous y trouverez les chaires sur lesquelles s'assit chacun d'eux, elles sont comme leur représentation toujours vivante *. » Le trône sur lequel Pierre établit la royauté immortelle de l'Église de Rome est le siège curule du sénateur Pudens, l'un des premiers et des plus illustres disciples de l'apôtre. C'est un siège de bois ^, de forme carrée, orné sur la face antérieure de dix-huit médaillons d'ivoire sculpté, représentant les travaux d'Hercule. Le dossier, figure un fronton triangulaire, soutenu primitivement par quatre colonnettes 4ordre ionique, dont deux ont été mutilées. Malgré une épaisseur de quatre pouces, ce dossier a moins résisté que tout le reste aux injures du temps. On a été obligé de le consohder avec des tenons de fer et des panneaux de chêne. Aux quatre angles du siège, on remarque la place des anneaux dans lesquels on passait des brancards pour transporter les sénateurs sur leurs chaises curules, dans les solennités publiques et les pompes triomphales. L'usage de la
1 Tertull., De Prœscript., cap. xxxvi; Patrol. lat., II.
2 Nous donnons ici la desciiption du monument, d'après les Bollandistes, qui ont joint à leur texte uue gravure très-exacte : Lignea est; ornatur ebur. neis phrygiis, duos digiios tatis , ad flores et hommes et animalium capita elegantissime sculptis. Fions tota, quantum quadratum continet, pidchris operihus eburneis artificiose colalis et auro segmentatis pariter decoratur. Pai's anterior inferiorque larga palmos quatuor, alta 1res cum dimidio, ex laieribus duos cum rnedio palmos latitudinis habet. Posierior Mm dorsali alta est palmos sex fulta columellis <ircus parvos sustinentibus, quœ columellœ altœ sunt palmum urinra, uncias duas; arcus vero jyrocurrunt per spatium duorum palmorum ac semis; anterius sculptée apparent in ebore et œre historiolœ o.todecim, intra totidem tessellas operis anO' glyphi exquisitissimi, cum muliis figures exiguis. Dorsale quatuor pollices crassum, quia tomen œtaie futiscit, vinculis ferreis cinctum, etiam lignis quibusdam fulcitur. Anaghjpka cathedrœ, herculeos labores cxpjrimentia, grœcanicum potius quam Iw tinum sapiunt. (BolL, Jun., tom. V, 457.)
470 rONTIFICAT DE SAINT PIERKE (33-66).
Sedia gestaioria, conservé par les souverains pontifes , remonte ainsi directement à saint Pierre. Mais ce qui frappe surtout la pensée de l'observateur, en face de ce monument vénérable, c'est ■a rapide transfiguration de Rome païen;ie, qui arrache au culte de ses dieux et au musée de ses familles patriciennes des chefsd'œuvre d'art et des trophées de gloire héréditaire, pour les consacrer au vicaire de Jésus-Christ, sans prendre même le temps de faire disparaître les symboles mythologiques dont ils sont ornés 1 Le jour oii, pour la première fois, Pierre s'assit sur le siège curule de Pudens, est une date dont tous les siècles garderont la mémoire; et, le 18 janvier de chaque année, le monde catholique célébrera la fête de la Chaire de saint Pierre à Rome.
§ ¥. Hérésie de Simon le Mage*
Noitoa 35. Nous avons dit que l'hérésie de Simon le Mage était l'un
de Dien dan»
le système des plus vastes systèmes d'éclectisme, appliqué à la science de la de Slmoo , i • . t • i •
lîMage. philosophie et de la rehgion. Le premier anatheme , prononce
du haut de la chaire apostolique par le premier des Papes, foudroyait, non pas comme on Ta raille fois répété, un sectaire obscur, un charlatan de bas étage, mais un hérésiarque digne d'être le précurseur de nos plus célèbres rationalistes. Les formidables problèmes qui agiteront sans tin toutes les intelligences rebelles à la lumière de la révélation, furent abordés par Simon le Mage. La solution qu'il prétendait en donner forme un ensemble de doctrine que Schelling et Hegel n'ont point dépassé. La création, ce dogme auquel les philosophes de l'antiquité échappaient, en admettant l'indépendance et réternité de la matière, et que nos modernes sophistes croient éviter, en se jetant dans les rêves du panthéisme, se posa tout d'abord à la pensée du Mage samaritain. Une matière étemelle, née d'elle-même, et constamment eu progrès, par des évolutions contingentes, lui paraissait une absurdité. Les livres de Moïse lui avaient donné l'idée d'un Dieu personnel, unique, infini, spirituel, qu'il est impossible à une intelligence saine d'identifier avec