CHAP. II, — HÉRÉSIE DE SIMON LE MAGE
de son éternité, sort de son inaction par uno loi fatale de sa nature ; se déploie par une énergie intime ; d'objectives ses forces deviennent subjectives; il se détermine, il se pose et arrive à prendre conscience de lui-même par la réflexion, le raisonnement, la pensée et la parole. » S'il y avait une supériorité quelconque entre ces rêves également insensés, on la trouverait sans nul doute dans le système du Magicien. Lui du moins ne pose pas de règle inflexible à son Dieu, éternel principe et fondement de toutes choses. Il n'admet pas que le pouvoir infini soit contraint, pour s'épanouir, de se répandre dans les six racines intellectuelles qu'il lui donne comme appendice. La liberté plénière de cet omnipotent est réservée en termes formels; il peut s'unir et s'identifier avec les puissances subalternes; il peut les délaisser, s'il lui plaît. En d'autres termes, le Magicien n'oublie pas que poser une loi à Dieu c'est l'anéantir. Sa logique est donc ici très-supérieure à celle du panthéiste allemand. Le cosmos divin de Simon n'est point fatalement nécessaire, comme l'évolution divine de Hegel. Il n'est pas non plus coéternel à la puissance infinie. Le grand principe, le feu immense, reste seul dans son incommunicable unité. Ses prolongements intellectuels, le concept et l'intelligence, la parole et le nom, le raisonnement et la pensée, engendrés librement, ne sont pas, comme dans la Trinité chrétienne, des personnes coéternelles , coinfinies, consubstantielles. On ne saurait douter un instant que les trois syzygies divines du Magicien n'aient eu dans sa pensée l'avantage de rappeler, en les dédoublant, les trois personnes augustes de la sainte Trinité. Il n'est pas moins évident que cette conjugaison des attributs divins, empruntée à la théogonie indienne, et procédant par l'union du principe masculin avec le principe féminin, avait pour but d'exprimer, comme on dirait maintenant, la simultanéité de l'objectif et du subjectif dans l'évolution divine. Simon posa le premier, en face de l'ÉgUse catholique, cette donnée, que le gnosticisme développa plus tard, et étendit jusqu'aux extrêmes limites de l'absurde. On comprend ainsi de quelle importance il était pour les apôtres d'établir nettement la notion de la Trinité chrétienne. Voilà pourquoi Pierre, entrant à Antioche après le départ du Magicien, prêcha tout d'abord le dogme de
« l'unité de Dieu en trois personnes. » Ce fait caractéristique, mentionné sans explication par le texte des Actes les plus anciens que nous possédions sur le prince des apôtres, semblait un anachronisme, avant que l'hérésie de Simon nous fût exactement connue. Aujourd'hui l'opportunité d'un tel enseignement est manifeste, et ce trait des anciens Actes devient une preuve merveilleuse de leur authenticité '.
38. Écoutons ce passage de VApophasis de Simon, littéralement reproduit par l'auteur des Phnosophumena : « A vous, Mortels, j'adresse ce verbe révélateur; pour vous j'écris les paroles de ce livre! L'Écriture sacrée, la voici : 11 y a deux générateurs, sans commencement ni fin , de tous les éons. Ils sont sortis d'une seule racine , qui est la puissance , le silence invisible , inaccessible à l'intelligence. Le premiergénérateur illumine les sphères d'en haut; il est le grand pouvoir, l'âme de toute chose, l'administrateur souverain, principe mâle. Le second illumine les sphères inférieures, c'est la grande intelligence, principe femelle, engendrant tous les êtres. L'union des deux générateurs qui se correspondent ainsi aux deux pôles de l'éther inintelligible , sans commencement ni fin, est substantielle. Au milieu de Téther, réside le Père, qui soutient et fait vivre tout ce qui a un commencement et une fin. Le Père est celui qui est, a été et sera. 11 renferme en soi le double principe mâle et femelle, reproduisant de la sorte le type de la puissance préexistante et infinie, sans commencement ni fin, établie dans l'unité éternelle, dont la pensée, en se manifestant, donna naissance aux deux générateurs suprêmes. Or, le Père était un; ayant encore sa pensée repliée en soi, il était seul; sans qu'on puisse dire qu'il préexistât à sa pensée ni que sa pensée lui préexistât. Mais s'étant manifesté soi-même à soi-même , il devint double, et ne s'appela Père que lorsque sa propre pensée l'eut salué de ce nom. Il avait de soi, en se manifestant à soi-même, produit sa propre intelligence. L'intelligence, une fois manifestée, 88 replia sur son principe pour le considérer. Elle absorba ainsi,
* Voir plus haut le n» 25 de oc cliapilre.
CITAr, II. — lîÉRÉSIE DE SIMON LE MAGE, 475
par cette incubation, le principe paternel, le pouvoir. A son tour donc, l'intelligence possède les deux éléments masculin et féminin. Le pouvoir ne saurait être séparé de l'intelligence : ils ne font qu'un. Dans les êtres des sphères supérieures, réside le pouvoir; en bas, l'intelligence. Voilà pourquoi, dans les œuvres produites par leur commune expansion, se retrouve le double élément. C'est ainsi que l'Esprit est dans l'intelligence , unité substantielle avec deux formes complètement distinctes *. » 39. Cette page authentique de l'hérésiarque samaritain nous idée delà
'^ " ^ , ^ Rédempti—
donne la clef des syzygies d'Eons, dont la sèche nomenclature daprtî-sin
Rédemptiott Simon .. Mage.
pourrait passer pour une énigme philosophique. Deux trinités ?ont La captive
superposées l'une à l'autre. Le feu éternel, le silence infini, dans la plénitude de l'être, produit le grand pouvoir et la grande intelligence. Cette trinité radicale, si l'on peut s'exprimer ainsi, ne s'est jamais révélée , na eu aucun rapport direct et immédiat avec les êtres créés. C'est la base de la divinité, le fondement inaccessible des réalités inlellectuelles. Elle s'est reflétée dans la trinité du second ordre, composée du Père (Noùç), celui qui est, a été et sera *; de l'intelligence ('Euivota) ; et d'un troisième élément, le pouvoir, acquis à l'intelligence par incubation. Le développement de la trinité secondaire par la parole et le nom (çwvYi xal ôvoi^a) , le raisonnement et la pensée (}.ôyi(7\}.oç xat lmQ\j\).r\GiQ) , est le produit direct du principe fécondant, emprunté au Père par Tintelligence. Cette dernière, 'EiTtvota, franchissant les hmites du cosmos divin, a engendré les anges et les esprits surnaturels. Les anges, vivant dans une sphère inférieure, et ne connaissant pas leur père, jaloux d'être eux-mêmes créateurs, ont formé le monde que nous habitons, œuvre d'ignominie, de rébellion et de ténèbres. Dans la crainte que leur mère CETttvoia) rintelligence, dont ils trahissaient ainsi les desseins, ne leur donnât plus tard des rivaux, dans sa fécondité divine, ils l'attirèrent un instant dans le monde créé par eux, et réussirent à l'enchaîner, sous une forme humaine, dans la sphère inférieure. Captive
» Philosoph. ,\ih. YI, cap. t, § 18. — = Cette définition du Père est évidemment calquée sur celle de l'Isis égyptienne.
divine.
et voyageuse, selon le mode emprunté aux métemps^'coses de Pytliagore, on a vu cette divine intelligence apparaître, à diverses époques de riiistoire, sous les traits d'une femme admirablement belle. La Grèce versa le sang de ses héros, autour des murs de Troie, pour cette beauté divine, qui se nommait alors Hélène. Ballottée sur tous les points du globe et toujours méconnue, 'ETttvoia attendait sa délivrance. La rédemption du monde devait en être le prix. Enfin Noùç, le Père qui est, a été et sera, résolut de faire tomber les chaînes de sa malheureuse fille. Il ne s'est pas incarné (quelle union était possible entre Dieu radicalement bon et la chair radicalement mauvaise?) mais il s'est manifesté successivement dans toutes les sphères, descendant chaque anneau des syzygies divines, et chaque échelon des créatures ; transfiguré en auge parmi les anges, en homme parmi les hommes. Aux Juifs, il apparut comme Fils; à Samarie comme Père; parmi les nations comme l'Esprit- Saint. Sous toutes ces formes diverses, il accomplissait la même mission, la déhvrance de l'idée ('Emvoia) des lieux charnels. Il cherchait partout sa brebis égarée , sa drachme perdue. 'ETtwota avait communiqué de ses principes à l'humanité tout entière et à chaque individu en particulier. Son libérateur devait donc se révéler à tous et à chacun, pour reconquérir les principes épars de la captive divine. On l'avait vu souffrir quoique impassible, mourir quoique immortel , ressusciter quoique n'ayant jamais cessé de vivre, sous les traits de Jésus de Nazareth. Mais Jésus n'était qu'une forme passagère; dans la réalité, Simon était lui-même le lil)érateur véritable, empruntant tour à tour les traits du Père, du Fils, de TEsprit-Saint, jusqu'à ce qu'enfin il eût reconnu 'ETn'vota, la prisonnière céleste, travestie sous les traits d'une autre Hélène, esclave impure, que l'avarice de ses maîtres vouait à la prostitution, aux abords du théâtre de Tyr. Les hommes la connaissaient sous le nom d'Hélène, mais elle était réellement et substantiellement l'intelfigence divine, la fille substantielle du Père. Simon la délivra, et ce jour-là le monde fut racheté.
40. Les conséquences d un pareil système sont faciles à deviner. Des sphères de l'être inaccessible, le Magicien retombait lourde-
CHAP. Il, - PÏEMIÈBE «PITKE DE SAINT PIERBE. «7
„,ent dans la fange des pins ignominienses passions. L'immoralité i™j». des doctrines de Simon est Détrie, avec nne éloquence mdign.e, par tous les Pères de l'Église. Les PMlosophumem n»"' ;PP;™"/f que la statue de Simon, sons les traits de Jupiter, et celle d Hé en Ls la figure de IMinerve, étaient exposées aux adorations des Ideptes Avant l'initiation, le païen auquel on montrait ces images ne m-mquait pas de les saluer du nom de Jom et de M»e™« L'assemblée éclatait de rire, en entendant cette interprétation grossière Bientôt on révélait à l'étranger les profonds mystères caches us les apparences matérielles. Le salut promis an monde est donne llebap eme, conféré au nom de Simon et d'Hélène La puissance magique de Simon am-ancliit l'humanité de la servitude des maudis anges, auteurs de l'univers. La connaissance de l'idée d.vine •E,..», élève l'âme dans les sphères supérieures. Les actes ne so ni bons ni mauvais; les liens du mariage sont une superstition, a amiile est une institution perverse; les lois sont toutes eman^ des mauvais anges. Sous ses bandelettes sépulcrales, Ihumame était morte; Simon est venu la ressusciter, en lu, apportant a liberté véritable, la vie spirituelle qui rompt toutes 1- chaînes du monde inférieur, tous les devoirs, toutes les entraves de la famille et de la société. Tel était, dans son ensemble, le système de Simon, prodigieux mélange de toutes les spéculations anciennes et mo- Lrnes, écloses du cerveau des philosophes, panthéistes et socialistes de tous les âges.
§ ÏI. Première Épitpe de sain» Pierre.
41 On aime à se reposer de tant d'erreurs, dans la contempla- s,p„ui.. tion calme et pure de la vérité. Ces « doctes tables, » comme les ,,„„„„. appelle saint Pierre, ne devaient pas prévaloir sur la d^me simp ■- Ué de l'Évangile. Le prince des apôtres, luttant à Ron.e co„ e l'invasion des théogonies orientales, n'oubliait pas les Églises foudées par lui en Asie Mineure, et il leur adressa, en grec, une Epitre, <,„i devait les aUermir dans la foi véritable et dans la P-tique des vertus chrétiennes. Quel contraste entre la parole prétentieuse du
Mage et le limpide enseignement delà première lettre apostolique I « Pierre, apôtre de Jésus-Cbrist, aux voyageurs * de la dispersion dans le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l'Asie et la Bitbynie, élus, suivant la prescience de Dieu le Père, pour être sanctifiés par l'Esprit, dans l'obéissance à Jésus-Christ et l'aspersion de son sang: Oue la grâce et la paix se multiplient en vous! Béni soit Dieu, Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont l'infinie miséricorde nous a rég 'nérés par la résurrection de Jésus-Christ, dans la vive espérance en l'héritage incorruptible, immaculé, immarcesciLle , réservé pour vous au ciel ! Dans la vertu de Dieu , la foi vous garde pour le salut qui sera manifesté à la fin des temps. Voilà pourquoi vous tressaillerez d'allégresse , bien qu'il vous faille, à l'heure présente, et pour un peu de temps, subir la tristesse de tentations multiples. Il le faut, pour éprouver votre foi. On soumet, l'or à l'épreuve du feu. Votre foi est plus précieuse que l'or. Contrôlée par une épreuve semblable , elle fait la gloire , l'honneur et l'éloge immortel de la révélation de Jésus-Christ, ce Dieu que vous n'avez pas vu et que vous aimez ; que vous croyez sans le voir; et dont la foi inondera vos cœurs d'une joie inénarrable et triomphante, quand vous recevrez, en récompense de votre foi, le salut de vos âmes. Le salut! Ils l'ont recherché, ils en ont scruté les mystères, ces Prophètes anciens qui prédisaient pour l'avenir les merveilles de grâces opérées en vous. Ils sondaient l'époque et les circonstances que l'Esprit leur signalait , annonçant d'avance la passion du Christ et les gloires qui devaient la suivre. Il leur fut révélé que ce n'était point pour eux, mais pour vous qu'ils dispensaient la prophétie des événements qui vous ont été annoncés par les messagers de l'Évangile, envoyés de l'Esprit descendu du ciel; cet Esprit dont les anges voudraient contempler la face. Donc, ceignez les reins de votre âme, dans la sobriété la plus rigoureuse, et placez une entière espérance dans la grâce qui vous est offerte par la révélalion de Jésus-Christ. Vrais fils d'obéissance, dépouillez la configuration des anciennes pensées de votre primitive ignorance.
' Jla.ç,tTMr,[j.of.z, peregrinis. C'est le même sens que nous avons signalé plus haut dans le napoîxoiç de l'Épître de saint Clément aux Corinthiens.
r.MAP. II. — PliLMlKUE KPITRE DE SAINT PIERRE. 479
Transformcz-voiis, à l'image du Saint qui vous a appelés, et soyez saints vous-mêmes dans toute votre conduite. N'est-il pas écrit: Soyez saints, parce que moi-même je suis le Saint? Que si vous invoquez comme votre Père le Dieu qui juge chacun selon ses œuvres et sans acception de personne, vivez donc dans une crainte salutaire, durant le temps de votre pèlerinage. Ce n'est point, vous le savez, au prix de l'or ou de l'argent , corruptibles matières, que vous avez acquis la rédemption des vaines erreurs de vos traditions paternelles; mais par le sang du Christ, Agneau sans tache et sans souillure, connu dès avant la création du monde, et en ces derniers temps manifesté pour vous. C'est par lui que vous croyez au Dieu qui l'a ressuscité d'entre les morts et l'a couronné de gloire, et ainsi votre foi et votre espérance sont eu Dieu. Maintenez dono vos âmes chastes, sous le lien de la charité et de la tendresse fraternelle; aimez-vous de plus en plus respectueusement les uns les autres, dans la simplicité du cœur, régénérés que vous êtes, non d'une semence de corruption, mais d'un germe incorruptible, dans le Verbe du Dieu vivant et éternel. Toute chair est pareille à l'herbe des champs; toute gloire charnelle est semblable à la tleur épanouie. L'herbe se dessèche et la fleur tombe à terre; mais le Verbe de Dieu demeure éternellement. Or c'est ce Verbe qui vous a été évangélisé '. n
42. Il est impossible de nier la vigueur apostolique et l'énergie Réfutation divine de cette page inspirée. A la sublimité de ce langage, pour- ^'liV sainr rion^-nous dire, avec saint Denis l'Aréopagite, reconnaissez « Pierre, e^rr^urs'^de la gloire sans rivale, l'ornement céleste, le chef suprême, la base, ^Ma"e!^ la colonne la plus forte et la plus antique de la divine théologie ^ ! » Aussi bien, les modernes sophistes, qui se plaignent de l'insutiîsance doctrinale de Pierre, n'ont jamais lu ses Epîtres et ne les liront probablement jamais. Il serait donc superflu de nous arrêter devant leurs gratuites aflectations de mépris. Mais il nous reste à exposer humblement, à propos de ce premier chapitre , une vue qui nous parait juste, quoique nous ne puissions l'appuyer d'aucune autorité
I Epist. Petr. I iutegr. — * Dionys. Areopag., De Divinis Nom., cap, ni.
480 rONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-66).
antérieure, parce qu'elle est nouvelle. Il nous semble y lire clcirement la réfutation complète des erreurs de Simon le Magicien, Le Père, dans sa prescience infinie; le Fils, dans la rédemption par son sang; lEsprit, dans la sanctification dont il est la source, ont appelé les élus à la vie de la grâce. Voilà le dogme de la Trinité chrétienne, nettement formulé en face des deux trinités superposées et fantastiques de l'hérésiarque samaritain. « Notre espérance, fondée sur la résurrection de Jésus-Christ d'entre les morts, est une espérance vivante. » Jésus-Christ est donc réellement mort, réeUement ressuscité ; non point comme le prétendait le Magicien, en apparence et dans un corps fantastique. Sa résurrection est le type de la nôtre, et l'espérance que nous fondons sur ces réalités est une espérance vivante. « L'héritage qui nous est promis dans les cieux est incorruptible, immaculé, immarcescible. » Les sphères supérieures n'ont donc point été perverties par les anges mauvais, auxquels Simon attribuait la création de l'univers. « Béni soit Dieu, le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ! » dit l'apôtre. Ainsi, Dieu le Père n'est pas, comme le prétendait Simon, une divinité de second ordre , complètement distincte de la divinité éternelle et unique, habitant les profondes solitudes d'un silence sans fin. « Dans la puissance de Dieu, dit saint Pierre, vous êtes gardés par la foi. h Le mot grec Aûvai^iç est exactement le même dont abusait Simon, pour se nommer la grande puissance de Dieu. Mais l'apôtre ajoute : « Ce Dieu que vous n'avez pas vu, vous l'aimez; sans le voir, vous croyez en lui. » Or Simon se montrait à tous, comme le Dieu visible, palpable, et toujours libérateur. Les prophètes de l'Ancien Testament étaient, dans le système du Magicien, l'organe des anges mauvais; leur parole était une parole de déception et de mensonge. L'apôtre proclame la sainteté du ministère des prophètes. L'Esprit de Dieu, auquel Simon faisait traverser par des transfigurations successives tous les degrés du cosmos divin et toutes les sphères des anges créateurs, est pour saint Pierre, « l'Esprit-Saint, dont les anges désirent contempler la face. » Le dogme chrétien, sous la plume du prince des apôtres, se développe ainsi, dans sa majesté inaltérable, écrasant sur son passage tous les sopbismes de l'hé-
CITA p. n. — PREMIÈRE f PITRE DE SA TNT PIERRE.
résiarque. La morale vient ensuite : « Ceignez les reins de votre âme, » dit saint Pierre. « Abandonnez-vous à toutes les concupiscences, » disait le Mage. « Ce n'est point au prix de l'or et de l'argent , corruptibles matières , que vous avez été racbetés, » dit l'Apôtre. Ici l'allusion à la simonie du Magicien est visible. « Le Christ, ajoute-t-il , était connu dès avant la création du monde. » Ce mot répond raerveilleusememàla distinction entre le cosmos engendré et l'éternité du principe divin , que voulait faire prévaloir Simon. Enfin on peut voir la citation d'Isaïe, que le Mage détournait au profit de ses erreurs, reproduite avec autorité par saint Pierre, et dans le sens véritable de l'éternité du Verbe de Dieu.
43. « Déposez donc, continue le prince des Apôtres, tout esprit u^^^°"'*d de malice, de fraude, de dissimulation, d'envie et de médisance, l 'EpUre de
' ' saint Pierre.
Comme l'enfant nouveau-né , ayez soif du lait spirituel et pur, qui vous fera croître pour le salut. N'avez-vous pas en effet déjà goûte combien le Seigneur est doux? Approchez de cette pierre vivante, rejetée des hommes, mais élue et glorifiée de Dieu; pour lui être vous-mêmes superposés, comme les autres pierres vives de l'édifice spirituel, du sacerdoce saint, où l'on offre les hosties spirituelles, agréables à Dieu par Jésus-Christ. C'est là ce que dit TÉcriture : « Voici que je pose sur la montagne de Sion , la pierre angulaire , élue et précieuse. Quiconque s'appuiera sur elle ne sera jamais ébranlé *. » Honneur donc à vous qui avez cru! Pour les incrédules, au contraire, la pierre rejetée par les architectes aveugles et devenue maintenant le sommet de l'angle, est une pierre d'achoppement et de scandale , où se brisent les contempteurs de la parole , méconnaissant la base même sur laquelle ils reposent. Mais vous êtes la race choisie, le royal sacerdoce, nation sainte, peuple de la divine acquisition, destinés à proclamer les grandeurs de Celui qui vous a appelés, du sein des ténèbres, à l'éclat de son admirable lumière ! Autrefois vous n'étiez pas son peuple, maintenant vous êtes le peuple de Dieu; vous n'aviez point obtenu miséricorde, et maintenant la miséricorde vous a emnrassés. Mes bien-aimés, ie
* Ik., xxviir. 16.
VOUS en conjure, voyageurs et pèlerins que vous êtes, dégagezvous des convoitises charnelles qui luttent contre l'âme; établissez votre vie, parmi les nations^ dans la route du bien. On vous traite de malfaiteurs; forcez la calomnie à reconnaître vos bonnes œuvres et à ouvrir les yeux à la gloire de Dieu, au jour de sa visite par sa grâce. Soyez soumis, en vue de Dieu, à toute autorité humaine : ai» prince, comme source du pouvoir; aux gouverneurs envoyés de lui, comme ses représentants, pour la répression des coupables et la récompense des hommes de bien. Telle est la volonté de Dieu. En faisant le bien, vous fermerez la bouche aux calomnies d'une téméraire ignorance. Vous êtes hbres, non pour faire de votre liberté le 'voile d'une malice perverse, mais pour vous montrer les semteurs de Dieu. Respectueux pour tous, aimez les hommes d'un amour fraternel; craignez Dieu; honorez le prince. Esclaves, soyez soumis en toute crainte à vos maîtres, non pas seulement à ceux qui se montrent bons et modérés, mais h ceux dont le caractère est le plus difficile. Car c'est le triomphe de la grâce de supporter patiemment, en vue de Dieu, des traitements injustes. Où serait votre gloire d'être battus, quand vous l'avez mérité? Mais faire le bien et souffrir patiemment les injures, voilà le vrai titre de gloire devant Dieu. C'est là le but de votre vocation, parce que Jésus- Christ a souffert ainsi pour nous; il vous a laissé son exemple et vous devez suivre ses traces. Il n'avait pas péché ; le mensonge n'effleura jamais ses lèvres. On le maudissait, il gardait le silence; il souffrait les tortures de sa Passion, et pas une menace ne tombait de sa bouche sur ses bourreaux; il s'était livré lui-même à des juges iniques. C'est ainsi qu'il porta, sur la croix, dans son corps meurtri, le fardeau de nos crimes; afin que nous-mêmes, morts au péché, nous vivions de la justice; c'est ainsi que ses plaies nous ont guéris. Car vous étiez alors des brebis errantes, mais maintenant vous êtes convertis au pasteur et à l'évêque de vos âmes. >> Notion 44. La divine économie de l'Église, fondée sur la pierre vivante
de [a iTb"e°rté ae Jésus-Ctinst, sc révèle, avec sa majestueuse grandeur, dans * rite. Loi° l'enseignement du chef visible de l'Église. Quel regard souverain
chrétienne du ..,i -, , . -, ,t - -i
Mariage, jeté sur le monde parle premier des papes ! Les puissances sociales
CIIAP. ir. — rREMIÉRE ÉPITUE DE SAINT PTERRE. A8à
s'alarment de la liberté apportée aux hommes par Jésus-Christ. Elles tremblent à ce mot, dont les passions humaines ont fait, dans tous les temps, le drapeau de la révolte et de l'insurrection. Mais la notion chrétienne de la liberté ne ressemble point aux théories de l'émeute. Vous êtes libres, dit saint Pierre, parce que vous êtes les serviteurs de Dieu. Or, Dieu vous commande le respect pour tous, l'amour fraternel et la soumission d'honneur et de révérence aux princes. En obéissant à ces derniers, c'est à Dieu même que vous rendez hommage. Ils sont établis, en ce monde, pour la punition des coupables et la gloire des bons. L'obéissance à leurs ordres n'a d'autres limites que celles de- la justice et de la vérité. S'ils commandent ce que Dieu défend, ils rencontrent le Non possumus de la conscience chrétienne. Ils peuvent alors emprisonner, meurtrir, souffleter, flageller el tuer des victimes; ils ne courberont pas une seule âme! Plus ils multiplieront les chaînes, les tortures et les supplices contre les afifranchis de Dieu, plus ils augmenteront le mérite et la gloire des martyrs. Quoi qu'on en dise, cette doctrine politique dépasse en noblesse, en grandeur et en fécondité, tous les rêves des philosophes et des hommes d'État. Elle a créé un monde nouveau sur la terre, et elle suffira à l'expansion de toutes les âmes, jusqu'à la fin des siècles. Pendant que le Mage de Samarie brisait les liens et les devoirs sociaux, Pierre les constituait sur un fondement divin. C'est avec la même netteté qu'il formule la loi du mariage chrétien, base de la famille, élément d'ordre et de stabilité dans les empires. Au moment où le chef de l'Église proclamait ces grandes vérités, les Césars renonçaient à les rappeler, au milieu du débordement des mœurs païennes. Messaline était alors assise sur le trône du monde, à côté de Claude, son imbécile époux, et, chaque matin Rome, qui semblait avoir épuisé tous les étonnements de ce genre, apprenait avec stupeur des crimes nouveaux et des horreurs inconnues. « Femmes , dit saint Pierre , soyez soumises à vos maris; afin que s'ils ne croient pas encore au Verbe, la conduite de leurs épouses, sans autre parole, les convertisse, lorsqu'ils verront votre chasteté et votre respect. Ni l'édifice d'une élégante chevelure , ni les ornements précieux , ni le culte de la parure ne
doivent occuper vos cœurs. Il faut faire croître en vous l'esprit caché de Jésus-Çlirist, dans l'incorruptibilité d'une âme pure et modeste, voilà la véritable richesse devant Dieu. Telle était autrefois la parure des saintes femmes, qui plaçaient leur espérance dans le Seigneur , et qui se montraient soumises à leur époux. Ainsi Sara obéissait à Abraham, et le nommait son seigneur. Vous êtes leurs filles, faites donc le bien comme elles, sans agitation et sans trouble. Époux, vivez de même, selon la doctrine de la sagesse, honorant la faiblesse de la femme, votre co-héritière dans le royaume de la grâce et de la vie»; et que la prière sanctifie et anime la concorde mutuelle. Enfin, tous, soyez unis d'un même cœur, compatissants, vous aimant dans une sainte fraternité, miséricordieux, modestes, humbles, ne rendant point le mal pour le mal, ni la malédiction pour la malédiction ; mais au contraire bénissant tous et toujours ; car vous avez été appelés à posséder l'héritage de la bénédiction '. »
Le dosrrne 45. Qu'on ait pu outragcr, persécuter, noyer dans le sang une deTa^rde. doctrine qui apportait tant de vertus, au milieu du siècle le plus dépravé que l'histoire ait connu, c'est là un aveuglement incompréhensible ! Le moderne rationalisme affecte de se montrer moirs intolérant. Il fait assez bon accueil, dans ses livres, à la morale apostoHque. Mais il repousse absolument, au nom de la raison, les dogmes dont elle émane. De l'Évangile il ferait deux parts : d'un côté, les maximes ou les sentences, qu'il placerait dans ses musées, à côté de celles de Socrate et de Platon; de l'autre, l'enseignement théologique, qu'il relègue parmi les mythologies incohérentes de Bouddha et de Vischnou. Eliminer la foi et produire une vertu, tel est le problème que se sont posé les nouveaux docteurs. Cependant l'Église catholique n'a cessé de produire la fleur céleste do la vertu; elle l'a acclimatée sur notre terre; elle en a parfumé tous les rivages et peuplé tous les champs de l'histoire. « Sanctifiez le Christ dans vos cœurs, dit saint Pierre. Soyez toujours prêts, quand on vous le demande, à rendre compte de l'espérance qui réside en
« 1 Petr., III. 1-9.
CHAP. n. — PREMIÈRE ÊPITRE DE SAINT PIERRE. 485
VOUS. Mais faites-le avec modestie et respect, gardant la paix d'une bonne conscience. Par là, vous confondrez la malveillance qui calomnie votre fidélité au Christ; car il vaut mieux pour vous, si telle est la volonté de Dieu, souffrir en faisant le bien, que de commettre jamais le mal. C'est ainsi que le Christ est mort pour nos péchés, le Juste pour les injustes, crucifié et mort dans la chair, vivant dans l'Esprit, cet Esprit dans lequel il visita les âmes captives, leur apportant la nouvelle de leur rédemption. Celles-là, autrefois, avaient été incrédules. Tels furent, aux jours de Noë, ces hommes que la patience de Dieu attendit en vain, pendant que l'arche s'édifiait, pour sauver des flots du déluge une famille de huit personnes. L'arche du salut, dont la première n'était que la figure, c'est le baptême qui vous a régénérés des souillures de la chair, non point par une ablution matérielle, mais par l'engagement d'une conscience sincère, contracté envers le Seigneur par la résurrection de Jésus-Christ, qui est maintenant assis à la droite de Dieu, triomphant de la mort pour nous donner l'héritage de X'éternelle vie , monté au ciel et régnant sur les Anges , les Puissances et les Vertus *. »
46. La passion, la mort, la résurrection de Jésus-Christ sont les KxhortatioB sources divines de toute vertu, de loute grâce, de toute charité. Le Pierre aux Prince des apôtres insiste sur ce point avec une infatigable énergie. L'empire à On chercherait d'ailleurs vainement, dans ses Épîtres, le principe protestant de la foi justifiant sans les œuvres. Après avoir tracé à chaque condition sociale ses devoirs particuliers, Pierre s'adresse aux évéques. Quoi donc ? Y avait-il une hiérarchie au siècle apostolique? que le lecteur en juge. « Anciens, dit-il, je vous en conjure, ancien moi-même, et témoin des souffrances du Christ, appelés un jour à entrer dans sa gloire, paissez le troupeau de Dieu confié à vos soins, remplissant les fonctions de l'épiscopat ' non dans un esprit de rigueur, mais avec une tendre affection, non par l'appât d'un lucre honteux, mais dans le sentiment d'une charité désintéessée ; non pom* dominer tyranniquement parmi les clercs, mais
* I Petr., III, 15 ad ultim. — « 'Eiti<7xo7touyTi;.
pour devenir vous-mêmes le modèle vivant du troupeau. Et lorsqu'apparaltra le Prince des pasteurs, vous recevrez la couronne immarcescible de gloire '. » Si les paroles de saint Pierre signifient qne tous les chrétiens étaient égaux en fonctions, en dignité, en titres dans la primitive Église ; qu'il n'y avait que des troupeaux et point de pasteurs ; qu'il n'y avait ni évêques, ni prêtres, vivant de l'autel; que l'autorité épiscopale n'était pas prééminente et que des esprits ambitieux ne pouvaient avoir la tentation d'en abuser, par un &1 amour de domination personnelle, il faut renoncer à comprendre jamais un texte écrit. « Tous ensemble, ajoute l'Apôtre, humiliezvous sous la puissante main de Dieu, afin que le Seigneur voius exalte, au jour de sa visite. Déposez dans son sein toutes vos inquiétudes, car il s'est réservé de prendre soin de vous. Soyez sobres et veillez, parce que votre adversaire, le démon, pareil au lion rugissant, circule autour de vous , cherchant une proie à dévorer. Résistez-lui, forts dans la foi, sachant que cette épreuve vous est commune avec tous vos frères, semés dans le monde. Mais le Dieu de toute grâce, qui nous a appelés à sa gloire éternelle par Jésus-Christ, vous perfectionnera lui-même, vous confirmera, vous consolidera parmi les souffrances passagères. A lui la gloire et l'empire dans les siècles des siècles. Amen ^! » L'empire n'était-il donc pas alors aux mains de César? quel programme anarchique! « A Jésus-Christ l'empire! » Voilà pourtant ce qu'écrivait le premier des Papes, peut-être à la tremblante lueur d'une lampe, dans la catacombe du Vatican, à quelques pas des temples où l'on adorait la statue de Caligula, à quelques pas du palais où l'on se prosternait devant la divinité vivante de Claude. Aujourd'hui le successeur de saint Pierre est le seul roi de Rome, et l'empire du Christ, inauguré dans le monde, n'aura jamais de fin. Pour assurer son étonnante parole contre les incrédulités de l'avenir, et en garantu? l'authenticité, Pierre ajoute : a Je vous envoie par Sylvanus, notre frère Jidèle, cette lettre trop courte pour mon cœur , vous conjurant encore de demeurer dans la grâce de Dieu, et vous attestant que la
» I Pelr., V, 1-4. — « I Pelr., v, 6-11.
seule grâce véritable est celle qui vous a été annoncée. L'Eglise de Babylone, appelée à partager le bienfait de votre élection vous salue, ainsi que Marc, mon fils. Saluez-vous les uns les autres, dans le saint baiser. Que la grâce se répande sur vous tous, qui êtes dans le Cbrist Jésus! Amen *. »
47. Nous avons déjà dit que Papias, contemporain des apôtres, Babylone Clément d'Alexandrie et Eusèbe affirmaient que, sous le vocable de païenne. Babylone, Pierre désignait la ville de Home, à laquelle saint Jean, dans son Apocalypse^ donne le même nom. et La première Épître de saint Pierre, dit saint Jérôme, fut datée de Babylone, expression figurée qui signifie Rome^. » L'héritier d'Agrippa, le jeune prince Hérode, futur roi de Galilée, était à Rome, terminant son éducation près de la cour impériale, au moment où fut écrite cette première Épître. On conçoit donc qu'échappé depuis quelques mois aux chaînes du père, l'Apôtre ne devait point, en révélant le heu de sa retraite, s'exposer inutilement aux poursuites du fils. Cette réflexion de Baronius nous semble parfaitement juste. D'ailleurs l'étude des auteurs tîdmudiques nous apporte, sur ce point, une confirmation décisive. Les Juifs, dit le docteur Sepp, voyaient dans la ville de Rome, depuis qu'elle était devenue le centre du paganisme, une continuation de cette autre ville aux sept collines, où avait eu lieu la séparation des peuples et le commencement de l'idolâtrie. Il leur importait peu que les gentils eussent changé le siège de leur puissance, et que le paganisme passât avec eux d'une capitale à l'autre. C'était toujours le même esprit et les mêmes erreurs, la même haine du peuple de Dieu ; c'était toujours, en un mot, Babylone. Le langage usuel consacrait cette théorie. Aujourd'hui même, les fils de Jacob, dispersés sur tous les points du monde, sans sacrifices, ni grand prêtre, caractérisent leur situation abaissée par l'expression, vulgaire chez eux, de grande captivité de Babylone. Le Soharnova en fournit un exemple. « Babylone et Rome, y est-il dit, sont les deux nuages qui ont voilé les deux prunelles: le premier le temple
» 1 Petr., V, 12 ad ultim. ^
Petrm in Epislola prima, sub nomine Bahylonis figwaliiei- Romam signi/icans, (Hierou., De Vins illustrih., cap. vin ; Patrol. lat., tom. XXUI, pag. 621,
de Salomon, et le second le temple de Zorobabel •. » Le rabbin Levi, dans son commentaire sur le Cantique des Cantiques, est plus explicite encore. Il nous apprend que Rome était appelée par les Juifs du nom de Babylone, parce que, dit-il, et lorsqu'on commença à bâtir la ville de Roraulus, les murailles tombaient à mesure qu'on les élevait, et ses fondements ne devinrent inébranlables que lorsqu'on eut apporté de lEuphrate le bitume nécessaire à les consolider *. » Ainsi il est incontestable que le nom de Babylone, comme formule hiéroglyphique de Rome, était usité chez les Juifs, a Les partisans de la primauté de Pierre, ditM. de Pressensé, veulent prouver à tout prix qu'il ait résidé à Rome, pendant la plus grande partie de sa carrière apostohque. Ils prétendent que lorsqu'il parle, dans sa lettre, de Babylone, il désigne la Babylone mystique de l'Apocalypse, ou la Rome païenne. Mais d'abord l'Épître de Pierre a été écrite avant l'Apocalypse et la persécution de Néron, c'e;t-à-dire avant l'époque où la Rome païenne fut pour l'Église ce que Babylone avait été pour l'ancien judaïsme. Jusqu'à ce moment, les chrétiens avaient eu beaucoup plus à souffrir des Juifs que des païens. Remarquons en outre que le style de Pierre, Jans sa lettre, n'est pas monté sur le ton du lyrisme : rien n'est jIus simple que sa conclusion. Il n'y a donc aucun motif pour chercher à grand'peine un sens symbolique à une désignation parfaitement claire par elle-même. Pierre avait réussi à fonder une église à Babylone. Cette église était devenue une foyer lumineux pour toute la colonie juive. » Les partisans de la primauté de Pierre n'ont ici aucune des prétentions dont on les accuse. Saint Papias, disciple des apôtres, nous apprend, à la fin du premier siècle, que le sens réel de la Babylone, dont la lettre de saint Pierre fiit datée, est Rome. Toute l'antiquité chrétienne confirme ce témoignage. De bonne foi, qui devra-t-on croire de saint Papias, de Clément d'Alexandrie, d'Eusèbe de Cesarée, affirmant un fait d'histoire ecclésiastique dont ils étaient presque contemporains; ou du témoignage gratuit du protestantisme, éclos au xv' siècle? Qu'on
» Sohar III, f. 412.
• Sepp, La Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, totn. III, pag. 275.
C1:A.P. II. — DE CHAIEB SAIN'A* MARC A AI.KXANDKlE. 489
cesse donc de dissimuler la vérité historique sous des phrases toutes faites. Jamais l'idée ne serait venue à personne de prendre la Babylone de l'Épître de saint Pierre dans le sens de la Rome païenne, si toute la tradition n'était unanime en ce point. La tradition! vous la retrouverez immuable aujourd'hui, comme au temps de Papias ou de saint Jérôme. Sans doute, il serait commode de laisser croire au vulgaire que linterprétation de Babylone par Rome est une invention des partisans de la primauté de saint Pierre. Mais c'est là un subterfuge de parti ; ce n'est point la vérité. La vérité est que les Juifs, dans leur langage usuel, sans lyrisme prophétique, désignaient la Rome païenne sous le nom de Babylone. Enfin la vérité est qu'à l'époque où saint Pierre écrivit sa première Épîlre, l'antique cité de Babylone ne pouvait cîre le foyer lumineux d'aucune doctrine, parce qu'elle n'existait plus comme capitale. Il y a plus, Josèphe nous apprend, et son témoignage ne saurait être suspect, que sous [Caligula, les Juifs vivant encore en Babylonie avaient été chassés de cette contrée par les rois Parthes. Il n'y avait donc plus de colonie juive à Babylone, à cette époque. Voilà pourquoi des protestants célèbres, tels que Grotius, Cave et Lardner, proclament, comme nous, l'authenticité et la vérité de l'interprétation traditionnelle.
§ VII. Chaire de «ainl Marc ù Alexandrie.
48. et A cette époque, dit Eusèbe de Césarée, s'appuyant toujours Texte sur le témoignage de saint Papias et de Clément d'Alexandrie, SSaS Marc, le disciple que Pierre nomme son fils, passa en Egypte, où il porta l'Évangile composé par lui. Il y annonça la foi, et étabht des éghses à Alexandrie. Or la multitude des fidèles convertis, par ses prédications, fut si nombreuse, l'austérité de leur vie, la discipline à laquelle ils se soumirent furent si admirables, que Philon crut devoir en faire honneur au judaïsme, et en conserva le souvenir dans un ouvrage spécial. On dit que Philon, dans un second voyage à Rome, sous l'empereur Claude, avait eul'occasion de s'entretenir familièrement avec Pierre, qui prêchait alors dans la capitale du
Pierre e^ Philon.
monde. Le fait ne serait pas sans vraisemblance. Car le Juif alexandrin, dans le traité dont je parle, retrace exactement toutes les règles ecclésiastiques encore en usage parmi nous. Sa description de la vie de nos ascètes, prouve que non-seulement il a vu, mais qu'il admirait ces illustres personnages, issus de la race hébraïque, qui conservaient vraisemblablement alors plusieurs rites et institutions empruntés au judaïsme. »
Ainsi parle le père de l'histoire ecclésiastique. Il distingue parfaitement entre les traditions orales et les faits positifs. La fondation de l'église d'Alexandrie est un fait, sorti du domaine de la tradition orale, et fixé historiquement, dès la fin du premier siècle, par les écrits de saint Papias. Eusèbe l'enregistre comme tel. Passant ensuite aux relations q ù auraient pu s'établir à Rome entre le prince des apôtres et Philon, il expose que c'est là une tradition simple : Fama est. On peut discuter le renseignement, qui ae s'appuie que sur une transmission orale ; admettre ou rejeter son plus ou moins de vraisemblance. Le fait ne pourra jamais s'élever à la hauteur dune certitude historique, parce qu'il n'a point laissé de traces dans les monuments contemporains. A coup sûr, la crilique la plus malveillante ne saurait rien reprendre à un tel procédé. Voilà pourtant Ihistorien que le protestantisme aflCecte de contredire à chaque page, sous prétexte que ses récits sont de pures légendes ! Dans un autre ouvrage, Eusèbe revient encore sur cette tradition. Voici ses paroles : « On dit que Philon, après sa dangereuse ambassade près de Caligula, revint une seconde fois à Rome, sous le règne de Claude. Là il aurait rencontré l'apôtre Pierre, avec lequel il aurait entretenu des relations d'amitié. Tel serait le motif qui l'aurait déterminé plus tard à écrire l'éloge des fidèles d'Alexandrie, convertis par Marc, disciple de saint Pierre'. » Encore une fois ce n'est là qu'une tradition : Aiunt. Mais, dironsnous, comment une tradition de ce genre aurait-elle pu naître dans les esprits, au rv* siècle de notre ère, s'il eût été de notoriété publique que Pierre n'était point venu à Rome sous le règne de Claude ; si
* Euseb., De Viris illustr.; S. Hieronym., Interprète, cap. XI; Patrol, lat., XXlll, 628.