CHAP. II. — CHAIRE DE SAINT MARC A ALEXANDRIE
50. La terre d'Egypte demeura longtemps féconde en ascètes Cathp.dra chrétiens. Les déserts de Nitrie, de Scété et de laThébaïdesecou- saint Pierre vrirent des fleurs embaumées de la virginité, à l'ombre de la chaire de saint Marc, fondée à Alexandrie. Cette expression de chaire apostolique déplaît particulièrement au protestantisme, qui la rejette comme une invention moderne des partisans de la hiérarchie. « Sur la chaire de Moïse se sont assis les docteurs et les scribes, » disait Notre-Seigneur. Dans toutes les synagogues juives, le monument qui se présente d'abord aux regards, c'est une chaire. Les rabbi du pharisaïsme se disputaient le privilège de s'asseoir sur cette chaire d'honneur. Ce sont là des faits que les sociétés bibliques, en vulgarisant la lecture de nos livres saints, auraient au moins dû remarquer. Le christianisme, qui venait apportera la loi sa perfection souveraine, substitua la chaire des apôtres à celle des docteurs du mosaïsme. La liturgie chrétienne eut son autel sacré, c'est saint Paul qui le dit avec un sentiment de fierté tout apostolique : aitare habemus ; l'assemblée des chrétiens eut sa chaire de vérité, où s'asseyait le représentant de Jésus-Christ. Tous les monuments de l'antiquité le proclament, et c'est ici le lieu de rappe- , 1er le principe liturgique de saint Clément, qui posait, comme type extérieur des assemblées chrétiennes, « l'ordre, les formes et la discipline observés au Temple de Jérusalem * . » Quant à la chaire de saint Marc, ce monument matériel d'une autorité prééminente, dans l'église d'Alexandrie, elle était conservée religieusement en l'an 299 de notre ère. A cette époque, lisons-nous dans les Acta Sihcera, « Pierre fut élu par tout le clergé et le peuple chrétien, pour succéder à Theonas, évêque d'Alexandrie. Ordonné pontife, il fut le seizième, depuis Marc l'évangéliste, patriarche de cette ville. Or, le bienheureux Pierre, en célébrant les mystères divins, refusa souvent d'occuper le trône pontifical, selon la coutume des églises chrétiennes. Il se tenait assis sur l'escabeau qui sert de marchepied, sans vouloir prendre place sur le siège de la cathedra. Les fidèles le voyaient avec peine, etlui répétaient souvent, dans leurs plaintes res-
* Voir dans ce chapitre n» 20.
pectueuses : Père, il vous faut asseoir sur votre siège! Mais le ministre du Seigneur apaisait leurs murmures, d'ime voix pleine de calme et de sérénité, et reprenait sa place sur le marchepied. On voyait, dans cette résolution, une preuve d'humilité et de modestie. Or, un jour de grande solennité, pendant la célébration de la messe, non-seulement le peuple, mais tous les clercs, dans une acclamation unanime, lui crièrent : Prenez place sur votre siège, ô Évêque! Sans se laisser toucher par leurs instances, il se leva, et de la main leur imposa silence à tous. Car nul n'aurait osé lui résister. On se tut, et il s'assit de nouveau sur le marchepied. La messe s'acheva, avec les cérémonies accoutumées, et les fidèles se retirèrent. L'homme de Dieu fît alors approcher les clercs, et, d'un ton de tranquillité souveraine, blâmant leur téméraire insistance : Pourquoi, dit-il, n'avez-vous pas rougi de mêler vos voix à celles des laïques, pour me faire violence ? Je sais que vous avez agi de la sorte non par l'entraînement dune vaine jactance, mais dans un sentiment d'affection sincère et pure. Je veux donc vous apprendre le mystère de ma conduite. Souvent il m'arrive, en approchant de ce trône, d'y voir un ange, assis au milieu d'une auréole lumineuse. Ce spectacle, qui me remplit à la fois d'une joie sainte et d'une religieuse terreur, me fait comprendre que je suis indigne d'occuper un tel siège ; et, si ce n'était par égard pour le peuple, nul doute que je n'oserais pas même m'asseoir sur le marchepied. Très-chers fils, tel est le motif qui m'a fait transgresser en ce point les règles pontificales. Cessez donc à l'avenir de joindre vos instances à celles du peuple. Or, quand le saint pontife eut subi le martyre, les fidèles recueillirent son corps sacré et vinrent pieusement le déposer sur le trône épiscopal, oiî vivant il n'avait pas voulu s'asseoir. Ce spectacle attendrit tous les cœurs; on eût dit que le grand évêque respirait encore, et animait, par le spectacle de sa piété, l'ég'lise d'Alexanirie^ » Tel était le culte respectueux dont l'antiquité chrétienne (environnait la chaire de saint Marc.
' S. Petr. Alexandrio., Ada sincera; Patrol. grœc, XVIII, 463.
CHAP. II. — rHEMJEIlE MISSION DE SAINT PAUL.
§ VIII. Première mission de saint Pa«al.
51. Nous reprenons maintenant le texte des Actes, où saint Luc Mission retrace presque exclusivement les conquêtes de saint Paul, dont il " narnabé. était le disciple : « Il y avait, dans l'Église d'Antioche, dit l'écrivain sergi'ur pàu'sacré, des prophètes et des docteurs, entre lesquels on distinguait : de Chypre! Barnabe, Simon surnommé Niger *, Lucius de Cyrène , Manahem, d'Eiymu». frère de lait d'Hérode le Tétrarque 2, et SauJ. Pendant qu'ils accomplissaient les fonctions de la liturgie ^ devant le Seigneur, et qu'ils jeûnaient *, l'Esprit-Saint leur dit : Séparez-moi Saul et Barnalié, pour l'œuvre à laquelle je les ai appelés. Alors, après un jeûne et des prières solennels , ils imposèrent les mains aux deux élus, et les abandonnèrent à la direction céleste. » La conversion miraculeuse de Saul, sur le chemin de Damas, ne l'avait pas exempté de l'obligation de recevoir le baptême des mains d'Ananie. Sa vocation divine à lapostolat ne l'exempte pas de recevoir, par l'imposition des mains, l'ordination épiscopale. « Les deux envoyés de l'Esprit-Saint, reprend saint Luc, se rendirent à Séleucie, d'où ils s'embarquèrent pour Chypre. Après avoir parcouru toute cette île, ils arrivèrent à Paphos, où ils trouvèrent un faux prophète juif, nommé Bar-Jésu, qui prenait le titre d'Élymas (le Mage). Quand le proconsul Sergius Paulus, homme plein de sagesse, manda Barnabe et Saul, pour entendre de leur bouche la prédication de la parole de Dieu, Élymas était à ses côtés, cherchant à détourner le proconsul de la foL Rempli de l'Esprit-Saint, Paul ^ fixa son regard sur le Mage, et lui dit : Esprit de mensonge et d'erreur, fils de Satan, ennemi de toute justice, tu persistes à corrompre les voies droites du Seigneur ! Et maintenant voilà que la main de Dieu te frappe : ta seras aveugle, et, pendant un certain temps, tu ne verras plus la lumière du jour. — A l'instant
1 Vraisemblablement l'Africain de Cyrène qui avait aidé Jésus à porter sa croix. — * Antipas le meurtrier de saint Jean-Baptiste, l'Hérode de la Passion. — 5 AetxoypyoïjvTwv. — * Le jeûne n'est donc pas, comme le disent les protestants, une superstition papiste.
* C'est ici, pour la première fois, que les Actes donnent à l'Apôtre son nom nouveau de Paul. Saulus autem qm et Paulus. Act., xiri.
49b PONTIF.'CAT DE SAmT PIERRE (33-66).
même, les yeux d'Élyraas se voilèrent comme d'un épais nuage; les ténèbres l'enveloppèrent, et, se tournant de tous côtés, il cherchait une main qui le guidât. Témoin du miracle, le proconsul, dans son admiration pour la doctrine du Seigneur, embrassa la foi *.»
Chaque détail du récit inspiré touche à des questions de géographie et d'histoire, qui permettent d'en constater la rigoureuse exactitude. Séleucie, oia se dirigent d'abord les voyageurs apostoliques, était située à l'embouchure de l'Oronte, sur le rivage de la Méditerranée, à l'ouest d'Antioche, dont elle était le port. Ils prennent place sur un navire qui les débarque en Chypre, et ce n'est qu'après avoir parcouru toute cette île qu'ils arrivent à Paphos. En effet, le point opposé à la Syrie, doù ils sortaient, était Salamine, à l'orient de l'île, et ce fut là qu'ils durent prendre terre. Paphos, siège du proconsul romain, était située sur la côte occidentale, et, pour y arriver de Salamine , il fallait nécessairement traverser l'Ile dans toute sa largeur. Nous indiquons brièvement ces notions de géographie sacrée : elles sont indispensables, en un temps où la critique rationaliste nous force à descendre à ces éléments de la discnssion. Il faut convenir pourtant que c'est là un lamentable abaissement de l'exégèse contemporaine. Tous ces détails ont été mille fois éclaircis. Ne vaudrait-il pas mieux s'arrêter au magnifique spectacle de la parole évangélique, parole immaculée et chaste, retentissant, comme un tonnerre, dans cette île de la volupté, ébranlant les portiques des temples de Vénus, et renversant les immondes divinités auxquelles la pudeur humaine était offerte en sacrifice depuis tant de siècles! Mais nos mode. nés sophistes ne nous laissent pas le temps de décrire ces grandes choses. Je les entends s'écrier que le texte des Actes vient d'être surpris par eux en un flagrant anachronisme. Sergius Paulus est désigné sous le titre de proconsul, disent-ils. Or, à cette époque, il n'y avait pas de proconsul en Chypre. D'après la division de l'Empire romain, établie par Auguste en 726, cette île avait été comprise dans les provinces présidiales de l'empereur. Elle ne pouvait donc être
» Act., XIII, 1-12.
cHAP. H. -- PREMIKHE MISSION DE SAINT PAUL. 497
administrée que par un presses^ ou proprœtor, fonctionnaire du même rang et du même titre que Pilate à Jérusalem. En vérité, l'objection est puérile. Quand même Sergius Paulus n'eût été que propréteur, était-ce une raison pour que la flatterie de ses administres ne lui décernât point, dans le langage usuel, le titre plus envie do proconsul? Tous les jours, en France, un vice-amiral se laisse saluer, sans trop de résistante, du nom plus glorieux d'amiral. Mais enfin, quelqu'insig-nifiante que soit l'objection, l'histoire et la numismatique sont d'accord pour la réduire à néant. Dion Cassius, dans la Vie d'Auguste, nous apprend que cet empereur rendit au peuple romain, en retour de la Dalmatie, l'île de Chypre et la Gaule Narbonnaise, el qu'à partir de cette époque il donna à ces provinces des gouverneurs qui portaient le titre de proconsuls. On inciJenlait sur le texte de Dion Cassius, et l'on insinuait qu'il avait pu être interpolé par des écrivains ecclésiastiques. Cette dernière ressource échappa complètement aux adversaires de nos Livres saints, après la découverte en Chypre de quelques monnaies portant l'image et l'inscription de l'empereur Claude, et au revers le nom de Gominius Proclus , proconsul romain de cette île. Enfin une autre inscription, pubUée par Gruter, désigne aussi P. Aquius Scaura comme proconsul de Chypre, sous Caligula.
52. On ne peut donc plus contester au récit de saint Luc l'exac- -ihcauciif titude d'une dénomination olficielle. Bar-Jésu, sous son titre dÉly- dcs'Âi;.. mas (le Mage), ofiusquait encore le regard méticuleux de la science. Le texte des Philosophumena est venu, à son heure , confirmer ici encore la rigoureuse véracité du Livre saint. Le judaïsme et le sabéisme, dans un amalgame dont la doctrine du magicien Simon nous a donné l'idée la plus précise, menaçait alors d'envahir toutes les intelligences, en substituant au pharisaïsme juif et au culte païen les rêves d'un cosmos imaginaire. Le faux prophète Bar- Jésu exploitait à son profit, comme l'hérésiarque de Samarie, et les espérances hébraïques et la lassitude du monde polythéiste. Jusqu'à un iôta, tout se justifie donc merveilleusement, au point de vue de la véracité historique, dans le texte des Actes. Reste le miracle. Élymas est frappé d'une cécité soudaine et complète. V. 32
« Tournant sur lui-même, il cherche une main qui le guide. » Ici le surnaturel éclate, et nos rationalistes, ennemis nés du surnaturel, mais très-versés dans les sciences physiques , nous indiqueraient volontiers mille recettes fort simples, et très-peu miraculeuses, à l'aide desquelles on peut aveugler à volonté un homme. Il n'est guère de voleur de grand chemin, qui n'ait à sa disposition quelque moyen de ce genre. Eh bien , nos rationalistes sont euxmêmes ou fort prétentieux, ou fort aveugles : prétentieux, s'ils croient surpasser en incrédulité un proconsul romain de Claude, un descendant de Paul-Emile, élevé à l'école philosophique et religieuse de Cicéron, d Horace et d'Ovide; aveugles, s'ils peuvent imaginer que Sergius Paulus va sacrifier, sur la foi d'une imposture aussi grossière, son rang, sa fortune et ses titres, pour devenir l'adepte dune religion dédaignée, et le disciple d'un pauvre Juif! C'est pourtant ce que le descendant des Scipions ne craignit pas de faire. Abandonnant la huche et les faisceaux des consuls , il prit le bâton de missionnaire, évangélisa une grande partie de l'Espagne, et mourut évêque de Naibonne. Sans un prodige manifeste et incontesté, ce miracle moral de conversion est inexplicable. Or, sang ces conversions miraculeuses, la doctrine évangélique ne serait pas aujourd'hui maîtresse du monde. Voilà pourquoi nier les miracles de 1 Évangile et des Actes des apôtres, c'est tourner dans un cercle qui ramène fatalement au miracle. 53. A partir delà conversion de Sergius Paulus, le nom de Saul disii^âditynei parait entièrement de l'histoire, et le conquérant apostolique, orné Paul. (Je ç^q[[q dépouille opime, échange le vocable juif, qu'il tenait de ses aïeux, pour celui de Paul, le proconsul qu'il a enfanté à Jésus-Christ. Avant de le suivre dans sa course triomphale, interrogeons les souvenirs du monde qu'il a transformé, et demandons-lui le portrait de son illustre vainqueur. L'enveloppe mortelle de l'Apôtre était grêle et maladive ', sa taille médiocre; il avait trois coudées, dit saint Ghrysostôme, et pourtant il touchait le ciel. Ramassé sur lui-même et tléchissant un peu, dit Nicéphore, sous le poids d'une vieillesse
UlCor., X.
Portrait
C!lAr. II. — PREMIÈRE MISSION DE SAINT PAUL. 499
prématurée, il avait la peau fine et blanche, la tête chauTe, les yeux d'une douceur et d'une grâce inexprimables, les sourcils arqués, le nez fortement aquilin, la barbe épaisse et toufTue, mêlée de poils blancs *. Ce Galiléen au crâne dénudé, dit le satirique auteur de Philopatris, avait escaladé les nues, pour monter au troisième ciel ^. Tel était, dans sa physionomie extérieure, l'Apôtre des nations, a II ira, s'écrie Bossuet, il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude , avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs; et, malgré la résistance du monde, il y établira plus d'Églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes , il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul, adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron. C'est que Paul a des moyens pour persuader, que la Grèce n'enseigne pas, et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles '. »
54. « Paul et ses compagnons, dit saint Luc, s'embarquèrent à Discours Paphos et vinrent aborder à Perga*, dePamphylie. Là, Jean Marc, à k gyna." se séparant d'eux, retourna à Jérusalem. Les autres, poursuivant "tiocho "° Jeur itinéraire, se rendirent à Antioche de Pisidie. Un jour de sabbat, jIs entrèrent dans la synagogue, et s'assirent au miheu des Juifs. Après la lecture de la loi et des prophètes , les princes de l'assem-
Niceph. Call., Hùt. eccles., lib. II, cap. xxxYii. — ^ Lucan. Oper., Philopntrii. Bossuet, Panégyrique de saint Paul, !«' point. * Perya, ville de Patuphylie, province de l'Asie-Minenre, était célèbre ches les païens par son temple de Diane, où, chaque année, de grandes fêtes, ea l'honneur de la déesse, attiraient un concours immense.
de PisiJÎ!
500 PONTH-ICAT DE SAINT PIERRE (33-66).
blée leur envoyèrent dire : Hommes frères , si vous avez quelque exhortation à adresser au peuple, parlez. Paul se levant alors, étendit la main pour commander le silence el dit: Enfants d'Israël, et vous tous prosélytes, qui avez la crainte du Seigneur, écoutez! Le Dieu de Jacob fit élection de nos pères ; il exalta notre race, alors qu'elle habitait l'Egypte, et, à bras étendu, la fit sortir de captivité *. Durant quarante années, il supporta ses révoltes et disciplina ses mœurs au désert *. Puis anéantissant sept tribus de la race chananéenne, il leur en distribua le territoire ^. Environ quatre cent cinquante années s'écoulèrent, sous la domination des Juges, jusqu'à Samuel *. Ils demandèrent un roi , Dieu leur donna Saul, fils de Cis, de la tribu de Benjamin, dont le règne dura quarante ans ^. Rejeté pour ses prévarications, Dieu leur suscita, en la personne de David, un roi dont il rend lui-même ce témoignage : J'ai trouvé en la personne de David, fiJs de Jessé, un homme selon mon cœur, qui accomphra toutes mes volontés^. Or, c'est de la race de David que Dieu, selon sa promesse ', a fait naître le Sauveur d'Israël, Jésus. 11 lui donna pour précurseur Jean, qui marcha devant la face du Messie, prêchant à tout Israël le baptême de pénitence ^. Sur le point de terminer sa carrière, Jean disait : Je ne suis pas Celui que vous croyez. Mais voici qu'il arrive, et je suis indigne de dénouer la chaussure de ses pieds '. Hommes frères, enfants de la race d'Abraham, prosélytes qui craignez le Seigneur, c'est à vous qu'est envoyée cette parole de salut. Car les habitants de Jérusalem et leurs princes méconnurent le Sauveur, et, sans comprendre les prophéties que nous lisons chaque sabbat, ils les accomplirent dans leur jugement contre lui. Ils ne purent le trouver coupable d'aucun crime, et cependant ils demandèrent sa mort au gouverneur Pilate *•*. Après avoir consommé en sa personne toutes les prédictions des prophètes, ils le déposèrent de la croix el le
» Exod., I, 1; XIII, 21, 22. — *Exod., XVI, 3. — 'Jos., XIV, 2. — * Jud„ m, 9. ^ 6 iReg., viii, 5; IX, 16; X, 1. — « 1 Reg.,xiii, U; xvi, 13; Psalm., Lxxxvni, il. — T Isa., XI, 1. — ' Mallh., ui, 1; Marc, i,4; Luc, m, 3. — » Matth., m, Jl ; Mf rc, I, 7 Joan., i, 27. — " Matlh., xxvii, 20-îi3; Marc, xv, 13; Luc, xxni, 21-23; Joan., xtx, 15.
mirent au tombeau. Mais Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, le troisième jour. Ressuscité , il s'est fait voir longtemps encore * à ceux qui l'avaient accompagné de Galilée à Jérusalem, et qui maintenant sont devenus ses témoins près du peuple. Nous mêmes, nous vous annonçons que la promesse faite à nos pères vient d'être accomplie par le Seigneur en faveur de leurs fils, dans la résurrection de Jésus. C'est Jésus dont le Seigneur parle en ces termes, dans le Psaume ii' : Vous êtes mon fils ; je vous ai engendré aujourd'hui *. 11 avait prédit de même que Jésus, ressuscité d'entre les morts , ne devait plus retourner à la corruption du tombeau. Il disait: Je maintiendrai inviolables les promessessacrées faites à David'. Or, parmi ces promesses, se trouve celle-ci : Vous ne souûrirez pas que votre Saint connaisse la corruption*. Il est constant que David, après avoir régné selon le cœur de Dieu, s'endormit dans la mort, fut déposé avec ses pères et connut la corruption du tombeau ^. Mais Jésus, que Dieu a ressuscité d'entre les morts, ne connut point cette corruption. Sachez-le donc, hommes frères, la rémission des péchés par Jésus vous est annoncée en ce jour. Toutes les souillures dont vous n'avez pu être justifiés par la loi de Moïse, quiconque croit en Jésus en obtient la justification. Gardez-vous donc d'encourir l'anathème prononcé par les prophètes, quand ils disent ^ : Ouvrez les yeux, contempteurs de ma loi, admirez et soyez confondus, parce que j'opère, de vos jours, une œuvre que vous ne croirez pas, si on vous la raconte ' ! »
55. Antioche de Pisidie, moins illustre que la métropole syrienne Véritable
. . . , , r caracttic du
du même nom, était située au sud du mont Taurus, sur les fron- discours tières de la Pamphilie. Les Juifs, disséminés sur tous les points du continent asiatique, y avaient une synagogue. Une Cathedra, ce monument qui blesse à un si haut point le puritanisme des disciples de Luther, se dressait au milieu de l'assemblée hébraïque d'Antioche, et les princes de la synagogue, apercevant des frères <5trangers , les invitèrent à prendre la parole. Ces usages exclusive- ;
1 Matth., xxviii; Marc, xvi; Luc, xxiv; Joan., xx. — * Psalm., ii, 7. -^ «Isa., Lv, 3. — * Psalm., XV, 10. — Mil Reg., ii, 10. — « Habac, i, 5. —f AcU,
un, 13-41.
men* juifs sont aatant de preuves intrinsèques d'authenticité, qui environnent le récit de saint Luc. Peut-être ces inconnus étaient-ils des rabbi, envoyés par le Sanhédrin de Jérusalem pour visiter leurs frères de la dispersion. Après la lecture de la loi et des prophètes, on les prie d'adresser à l'assemblée un discours d'exhortation, une parole qui fasse connaître les espérances d'Israël et qui retrace les souvenirs de la patrie absente. Les lectures de chaque sabbat sont traditionnellement fixées dans le rituel judaïque, et l'on est fondé à croire que celle qui précéda le discours de saint Paul se fait encore aujourd'hui. Or, il en est une qui semble merveilleusement se prêter au thème développé par l'apôtre. Elle indique pour leçons : le premier chapitre du Deutéronome relatif au séjour des Hébreux au désert, alors que « Jéhovah, Dieu d Israël, porta son peuple, comme un père qui prend dans ses bras son enfant uouveau-n6; » et le premier chapitre d'Isaïe, où le Prophète décrit, avec des accents inspirés, l'impuissance de la loi mosaïque à guérir « les blessures, la plaie gonflée, rebelle et désespérée, des fils de Jacob. » Quoi qu'il en soit, le discours de saint Paul à !a synagogue d'Antioche reproduit exactement la doctrine, la disposition, les caractères du discours de saint Pierre à la Pentecôte. Pour apercevoir entre les deux apôtres lantagonisme que l'école de Baur a rêvé, il faut véritablement substituer les fantaisies du caprice aux réalités de l'histoire. Ce n'est pas avec une moindre naïveté, que dans un autre ordre d'idées, nos modernes sophistes croient trouver ici l'éloquence apostolique en défaut. Supposez , disent-ils , un auditoire composé des plus belles intelligences de notre époque. Placez dans la bouche de l'orateur le discours de saint Paul, tel que nous le lisons au 'ivre des Actes ; l'efifet sera complètement nul. Donc, ou les triomphes de la prédication apostolique ont été exagérés par la légende; ou saint Luc n'a pas exactement reproduit les paroles de l'apôtre. Que de fois n'avons-nous pas entendu poser ce dilemme? Et par contre, que de fois les défenseurs de nos Livres saints n'ont-ils pas répondu à cette objection par des éloges qui portaient à faux? Ils parlaient de divisions oratoires , de morceaux pathétiques, d'habileté, d'art, de rhétorique enfin, puisqu'il faut
dire le mot! Ni les uns ni les antres ne se placent au véritable point de vue, pour juger sainement. II ne s'agit ici, ni d'un sermon d'après la méthode de Eossuet ou de Bourdalone, ni dnn auditoire rationaliste, ni d'effets d'éloquence. Saint Paul parlait à des Juifs, qui scrutaient les Écritures, interrogeaient les prophètes et supputaient les temps, parce que l'heure du Messie était venue, et qu'ils attendaient le Messie. Ils l'attendaient, avec cette impatience et ce frémissement que des espérances séculaires produisent dans les cœurs, au moment où Ion touche à leur réalisation. En face d'un auditoire de ce genre, non-seulement il ne pouvait être question d'établir l'authenticité de la parole divine, sa véracité, son inspiration; mais l'expression seule d'un doute à ce sujet eût soulevé une clameur imanime de réprobation. Les faits eux-mêmes, l'histoire de la sortie d'Egypte, des quarante années au désert, les noms de Samuel ou de David, les promesses de Jéhovah au peuple de Jacob, sont certainement pour nous choses graves et solennelles. Mais, pour les Juifs, ils étaient la vie même, la racine de la nationalité, la gloire du passé et l'espérance de l'avenir. Le Messie a paru; il se nomme Jésus de Nazareth ; les prêtres de Jérusalem l'ont mis en croix, mais il est ressuscité, comme l'avaient prédit les prophètes. Nous l'avons vu; nous en sommes témoins. Il est le Sauveur promis ! Yoilà la nouvelle, plus éloquente que tous les discours, qui faisait bondir les cœurs, quand les Juifs la recueillaient dès lèvres des apôtres. Qu'on ne cherche donc ici ni rhétorique, ni agencement oratoire, ni subtilités littéraires. Qu'on se reporte par la pensée dans ce milieu frémissant; qu'on se place, avec les Juifs de Pisidie, iu pied de la cathedra de la synagogue, et que, partageant leur foi, eurs aspirations et leurs ardents désirs, on écoute saint Paul; alors on comprendra ce qu'il y avait de saisissant dans son langage !
36. « Quand les apôtres sortirent, continue saint Luc, tous les as- persécntioB-
sistants les prièrent de revenir, au prochain sabbat, parler encore sur des de» le même sujet. Après que l'assemblée eut été congédiée *, une foule *^ *'"• de Juifs et de prosélytes suivir înt Paul et Barnabe. Par leurs discours,
1 Quumque dimissa esset synagoga.
ceux-ci les exhortaient à demeurer fidèles à la grâce divine. La cité presque tout entière se réunit, le sabbat suivant, pour entendre la parole évangélique. A la vue de cette foule immense, les Juifs, dans leur fureur jalouse, éclatèrent en blasphèmes contre la doctrine de Paul. Les deux apôtres opposèrent à ces outrages une constance inébranlable. C'était à vous les premiers, dirent-ils, qu'il nous fallait porter la parole de Dieu. Mais puisque vous la repoussez, puisque vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, voici que nous allons nous tourner vers les Gentils. Tel est le précepte du Seigneur: Je t'ai constitué, dit-il, pour être la lumière des nations, pour leur porter le salut jusqu'aux extrémités du monde. — Les païens, à cette parole, témoignèrent leur joie; ils glorifiaient l'Évangile du Seigneur, et, parmi eux, tous les prédestinés à l'éternelle vie embrassèrent la foi. Or, la parole du Seigneur se répandait, comme une semence féconde , dans tout le pays. Mais les Juifs réussirent à soulever les principaux de la ville, et des femmes de distinction, zélées pour la loi de Moïse. Ils firent éclater une persécution contre Saul et Barnabe, qui furent expulsés de la province. Secouant sur eux la poussière de leurs pieds, les apôtres vinrent à Iconium, et cependant les disciples étaient remplis de joie, dans l'efi'usion de l'Esprit-Saint '. »
Nous avons rigoureusement suivi, dans le cours de cette histoire, le texte des Actes, dont chaque chapitre a été reproduit, suivant l'ordre où l'a écrit saint Luc. On n'a pas oublié que saint Pierre ouvrit le premier aux Gentils la porte de l'Évangile. Le baptême du centurion Cornélius, les actions de grâces des fidèles de Jérusalem, « glorifiant Dieu de la vocation des Gentils, » précédèrent de six années la première mission de saint Paul, comme ils précèdent de trois chapitres, dans la narration de saint Luc, la prédication de l'Évangile à Antioche de Pisidie. Cela est un fait; pour le constater il suffit d'ouvrir le livre des Actes. Toutefois le protestantisme n'en tient aucun compte. « Paul et Barnabas, dit M. de Pressensé, sont remplis d'une sainte indignation ; la résistance des Juifs leur arrache
* Act., xm, 42 ad ultim.
cette parole, dont la portée est incalculable : Voici , nous nous tournons vers les Gentils ! C'est une ère nouvelle qui s'ouvre pour l'Église *. )) Que des rationalistes qui n'ont jamais ouvert une Bible puissent tenir un pareil langage, on le conçoit facilement; mais qu'un protestant, nourri de la lecture des Livres Saints, commette un pareil anachronisme, sans souci de se compromettre aussi légèrement vis à vis des milliers de lecteurs sollicités par les sociétés bibliques, cela est inconcevable. Il faudrait pourtant en finir avec ce système d'altération flagrante et de perversion de la parole de Dieu. Vous dites que le texte du Nouveau Testament est, à vos yeux, îa règle unique, mais infaillible de la foi. Or, le texte des Actes nous apprend que saint Pierre ouvrit le premier la porte de l'Evangile aux Gentils. De quel droit osez-vous donc substituer au nom de saint Pierre, formellement inscrit par le Livre sacré, celui de saint Paul, et dire «qu'une ère nouvelle s'ouvre pour l'Église » enPisidie, quand cette ère était ouverte depuis six ans à Césarée ? 57. « A Iconiura, dit l'historien sacré, les deux apôtres entrèrent looninm.
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dans la synagogue, et parlèrent avec tant de succès qu une grande ^in, vierge multitude de Juifs et de Grecs embrassèrent la foi. Ceux de la race * "^"^ ^"^^ hébraïque qui avaient persisté dans l'incrédulité, travaillèrent à indisposer les païens contre les frères. Cependant Saul et Barnabe demeurèrent assez longtemps en cette ville, travaillant avec confiance à l'œuvre du Seigneur. La grâce divine confirmait leur témoignage ; les miracles et les prodiges se multipliaient sous leurs mains. Or, la division éclata parmi les habitants ; les uns tenaient le parti des Juifs, les autres se rangeaient du côté des apôtres. L'irritation des premiers allait croissant ; ils étaient sur le point de s'emparer des apôtres pour les lapider. Paul et Barnabe, Instruits de leurs desseins, se réfugièrent dans les autres cités de la Lycaonie, à Lystres et à Derbe, parcourant toute cette contrée, qu'ils évangélisèrent '. »
Iconium, 'Eixwv, « Image, » au pied du Taurus, sur les bords d'une rivière aujourd'hui nommée Marmara, devait son nom à une pierre
^ Hist. des trois premiers siècles , tom. l, pag. 452. — ^ Ad., xiv, 1-6.
tombée du ciel, que la superstition païenne avait consacrée à la grande Diane, la divinité plus particulièrement honorée en ce pays. Les mines d'Iconium, semées de colonnes frustes, d'autels mutilés et de fragments d'inscriptions grecques, témoignent seules aujourd'hui de la splendeur passée de cette ville, dont les Turcs ont conservé presque sans altération le nom antique, et qu'ils appellent Ronieh. Mais l'immortalité que ses monuments n'ont pu donner à Iconium, elle la doit au séjour de Paul dans ses murailles maintenant renversées. L'hôte qui eut l'honneur d'abriler sous son toit le messager de l'Évangile s'appelait Onésiphore , et ce nom , inscrit dans les Epîtres de sainL Paul, traversera les siècles, environné du respect de toutes les générations. Enfin, la gloire d Iconium c'est d'avoir produit, dit saint Grégoire de Nysse , « ce bouquet de myrrhe, cette fleur de virginité, plus parfumée que les lys de Saron, qui porta sur la terre le nom de Tliécla '. » Elle avait dix-huit ans, et déjà, dit saint Épiphane, elle était fiancée à l'héritier d'une des plus nobles familles de l'Asie, quand elle entendit la prédication de l'apôtre. Répudiant alors toutes les espérances de la terre, elle ne voulut d'autre époux que le Christ. On la vit, dit saint Clirysostôme, vendre ses pierreries et ses riches parures. Elle leur préférait désormais les chaînes du martyre; et quand l'apôtre fut emprisonné pour la foi, la noble vierge venait aux pieds du captif entendre la parole de Dieu, plus précieuse que l'or. Arrêtée à son tour, dit saint Ambroise, elle fut condamnée comme chrétienne, et jetée aux bêtes danslamphithéâtre. Les païens purent alors contempler un étonnant spectacle. Le lion, dont elle devait assouvir la rage, vint se coucher devant l'héroïne, lui léchant les pieds, comme s'il eût respecté ce corps virginal. En ce jour une bête farouche se montra moins cruelle que les hommes ! Les bourreaux , dit saint Cyprien , espérèrent que les flammes du bûcher feraient ce que les bêtes avaient refusé. Mais la vertu de Jésus-Christ éteignit les ardeurs du brasier dévorant, et Thécla en sortit victorieuse. Qui donc, demande saint
* Tous les textes relatifs à l'histoire de sainte Thécla ont été réunis par le cardinal Baronius dans les notes du Martyrologe romain, 26 septembre. Nous ne les reproduisons oas- ici pour ne pas mulUplier inutilement les citations»
CHAP. II. — PREMièRE MISSIONS DE SAINT PAUL. 507
Grégoire de Nazianze, arrêtait la griffe formidable et la dent des bêtes farouches? La sainte virginité accomplit ce miracle. C'est elle qui endormit la fureur du lion et changea les feux du bûcher en une rosée céleste. Ainsi préservée par la protection divine , Thécla, dit saint Basile de Séleucie, consacra le reste de ses jours à la contemplation et à la solitude. On admirait, dii saint Methodius, ~ le charme de son langage, la force et la grâce modeste de ses discours; en l'entendant, on retrouvait sur ses lèvres la sublime théologie qu'elle avait apprise de saint Paul. Elle mourut à Séleucie, dans un âge avancé. Les empereurs chrétiens firent élever une basilique somptueuse, sur le rocher qui servit de retraite et de tombeau à la noble vierge. Les saints Pères la nomment : Protomartyre parmi les femmes; comme saint Etienne fut le Protomartyr des hommes. « Venez admirer, en la personne de Thécla, dit saint Isidore de Damiette, la réunion de toutes les gloires et de tous les trophées qui peuvent illustrer la femme chrétienne; colonne inébranlable, elle proclame les grandeurs et les triomphes de la chasteté ; phare lumineux, dressé sur l'océan des passions humaines, elle signale le port de l'éternelle quiétude î »
58. Nous avons, à dessein, écarté de l'histoire de Thécla tons les valeur dei emprunts que nous aurions pu tau'e aux Actes de la sanite. L authenticité de leur texte est controversée parmi les savants. Mais les témoignages de saint Grégoire de Nysse, de saint Epiphane, de saint Cyprien, de saint Ambroise, de saint Grégoire de Nazianze, sont positifs; ils suffisent pour attester la réalité de la conversion, du martyre et de la retraite de la vierge d'Iconium. Qu'importe que les hérétiques aient interpolé les Actes de sainte Thécla, pour y glisser des arguments favorables à leurs erreurs ? La critique retrouve aujourd'hui, et note la trace de ces interpolations. Ce n'est point une grande découverte. Déjà saint Jérôme et le pape Gélase l'avaient fait. Mais ces interpolations sont elles-mêmes la preuve qu'à l'époque où elles se produisirent, sainte Thécla était l'objet d'un culte solennel et d'une vénération unanime. Le protestant Grabe en convient de bonne foi. « L'objection vulgaire contre la réalité du martyre de Thécla.. dit Baronius, est celle-ci : Saint
Luc n'en a point parlé. Mais a-t-il parlé davantage des toui-ments que Paul eut à subir à Iconium? Saint Luc ne les a point racontés, et pourtant le grand Apôtre, dans son Épître à Timothée, affirme qu'il soufiFrit personnellement à Iconium *. » Il faut donc le redire encore, les Actes de saint Luc ne sont point un récit complet de l'histoire des apôtres. Et comment s'en étonner? Apôtre lui-même, disciple et compagnon de Paul, saint Luc raconte brièvement; il écrit moins une histoire que des notes de voyages. Ce qui nous fait perpétuellement illusion, c'est le préjugé trop général, qui se représente les hommes apostoliques comme des écrivains de profession. Quoiqu'ils aient tous formellement dit le contraire, on a persisté dans cette erreur, sans réfléchir que l'Église de Jésus- Christ est l'Église de la parole, non du livre ; qu'elle existait avant tout monument écrit, et que son essence est d'être traditionnelle. » Lystres. 59. « A Lvstres, reprend l'écrivain sacré, un infirme, privé dès
L'impotent
guéri. Apo- sa naissance de l'usage de ses jambes, était assis à l'entrée de la
théose.
Upidation. ville, et écoutait la prédication de Paul. L'Apôtre fixa sur lui son regard, et vit qu'il avait la foi et le désir d'être guéri. Lève-toi, lui dit-il; tiens-toi debout sur tes pieds ^. L'impotent s'élança aussitôt; il marchait. La foule, témoin de ce prodige, éclata en cris d'enthousiasme. Des dieux sont descendus parmi nous, sous une forme humaine ! disaient-ils, dans leur idiome lycaonien. Barnabe était, pour eux, Jupiter, et Paul, Mercure, parce que c'était Paul qui avait porté la parole. Un prêtre de Jupiter, qui se trouvait là, apporta des couronnes, fit amener des taureaux, et voulait, avec le peuple, les offrir en sacrifice aux deux divinités. A ce spectacle, les apôtres, déchirant leur tunique, se jetèrent parmi la foule, en criant : Qu'allez-vous faire ? Nous sommes des mortels, des hommes semblables à vous ! Nous venons vous arracher à ces vaines superstitions et vous convertir au Dieu vivant, qui a créé les cieux, la terre et les mers, le monde entier! Dans les siècles passés, il a laissé les
* Persecutiones, passiones, qualia mî/n fada sunt konii, (II Timoth. , m, 11.)
* Le grec et le syriaque ajoutent à l'injonction de l'apôtre ces mots : v< Au » nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je te le commande ! » Ces paroles manquent dans la Yulgate et dans le manuscrit siuaïtique.
nations suivre chacune sa voie. Cependant il n'est pas resté luimême sans témoignage. Du haut du ciel, il répand ses bienfaits; dispense les pluies et les saisons fécondes; remplit nos cœurs d'allégresse, par l'abondance de ses dons!— Malgré ces exhortations, ils eurent beaucoup de peine à empêcher la foule d'accomplir un sacrifice en leur honneur •. » L'authenticité du récit apostolique s'affirme d'elle-même. Les sentiments du peuple de Lystres sont Ijien exactement ceux que devait avoir une contrée où la fable plaçait l'apparition de Jupiter et de Mercure aux deux vieillards Philémon et Baucis. Le sacrificateur païen, avec ses victimes couronnées de Ueurs, se disposant à faire couler le sang des taureaux sur lautel de Jupiter, est l'expression d'une réalité qui semble vivante. Un apocryphe n'eût jamais parlé ainsi. « Cependant, continue saint Luc, il survint quelques Juifs d'Antioche de Pisidie et d'Iconium, qui soulevèrent la multitude dans un sens oppose. Une émeute éclata, et Paul, traîné hors de la ville par la populace furieuse, fut accablé d'une grêle de pierres, et laissé pour mort sur la place. Les disciples vinrent chercher son corps ; mais quand ils l'eurent entoure, Paul se leva plein de vie , rentra avec eux à Lystres, d'où il partit le lendemain, avec Barnabe, pour Derbe'. » 11 y a, dans la narration de saint Luc, un sous-entendu qui se laisse d'ailleurs facilement deviner, mais qui prouve, une fois de plus, que l'écrivain sacré ne s'était nullement imposé la loi de tout dire. Un certain intervalle s'était écoulé, entre l'apothéose improvisée en l'honneur des deux apôtres et le supplice delà lapidation, auquel saint Paul survécut miraculeusement. Les disciples, qui viennent la nuit relever son corps sanglant, avaient été convertis durant cet intervalle. Pourquoi Barnabe fut-il épargné par la fureur populaire quels arguments les Juifs opposaient-ils à l'évidence d'un prodige aussi manifeste que la guérison subite d'un homme privé, dès sa naissance, de l'usage de ses jambes? Saint Luc ne nous l'apprend pas. 11 est permis de conjecturer que la jalousie des Hébreux attribuait à des secrets de l'art magique, à des charmes imposteurs,
» Act, XIV, 7-17. - « Ad., XIV, 18-20
PONTIFICAT DE SAlx\T l'IERRE (33-G6).
CoDstitatioa iérarchique des églites de Ljslres, Iconiura et Antioche de Pùidlo.
peut-êlre à l'action démoniaque, le prodige qui avait si vivement impressionné lafoule. On avait dit du Sauveur : « C'est par la vertu de Beelzébuth qu'il chasse les démons ! » On devait le dire des apôtres; et les persécutions dont saint Paul ne cessa d'être l'objet, durant sa glorieuse cai-rière, réalisaient la parole prophétique, prononcée au jour de sa conversion : a Je lui montrerai ce qu'il doit souffrir pour ma cause. »
60. « Après avoir évangélisé la ville de Derbe, et converti un grand nombre de personnes, les deux apôtres revinrent à Lystres, ù Iconium et à Antioche de Pisidie, affermissant le cœur des disciples, les exhortant à persévérer dans la foi , leur apprenant que le chemin des tribulations est celui qui nous donne accès au ro}aume de Dieu. Lorsqu'ils eurent, par l'imposition des mains, ordonné des prêtres dans chaque Eglise, après les prières et les jeunes d'usage, ils les recommandèrent au Seigneur, dont ils avaient embrassé la foi. Traversant la Pi^die, ils revinrent en Pamphilie, prêchèrent encore l'Évangile de Jésus-Christ à Perga, descendirent à Atlalie, où ils s'embarquèrent pour Antioche de Syrie, leur point de départ. Là, en présence de l'Église assemblée, ils racontèrent les grandes choses que Dieu avait jpérées par leur ministère, et comment il avait ouvert aux Gentils ia porte de la foi. Ds demeurèrent ensuite assez longtemps avec les disciples *. »
La constitution des Églises par l'ordination hiérarchique des Presbyteri, au milieu des prières et des jeûnes accoutumés, est ainsi présentée par le protestantisme : « Après avoir, dit M. de Pressensé, traversé rapidement les villes où ils avaient annoncé l'Évangile, et y avoir présidé à l'élection d'anciens, Paul et Barnabas s'embarquèrent à Attahe, pour retourner à Antioche*. » Nousplaigntns sincèrement le sort d'une exégèse qui ne peut se maintenir qu'à force de déguiser le texte par des habiletés convenues. Les paroles de saint Luc sont ici tellement formelles qu'il sulïït de les transcrire, pour renverser l'interprétation protestante. XeipoTovYjffavTe;
6$ a-iTOïî TtpeaêuTÉpouç xax' 'E"/.y.).T)aîav, upoffeuSàjAevoi (letà vTjaTettôv, TtapeOevxo
* Act., XIV, 20 ad ultim. — * Presseusé, Histoire des trois premiers siècles, tom. I, pag. 434.
aùToù; Tw Kwpîw. « Ayant établi sur eux, par l'imposition des mains, des prêtres pour chaque Église, au milieu des prières et des jeûnes, ils les abandonnèrent, en les confiant au Seigneur. » Voilà ce que le protestantisme a la prétention de traduire ou plutôt de faire oublier, eu disant : «Ils présidèrent à l'élection d'anciens. » D'élection, saint Luc n'en dit pas un mot; mais il désigne l'ordination par l'imposition des mains Xeipo-rovriaavTe;, dont en revanche M. de Pressensé ne parle pas. Dans le langage concis, mais substantiel, de saint Luc, les anciens {Presbyteri) ainsi ordonnés sont placés audessus des fidèles, dans chaque Église. XeipoTovoc-ovTt; aùToï;, %a.-^ 'ExxXriaiav. Sous cc titre d'anciens, conime nous l'avons déjà vu dans la première Épître de saint Pierre, et comme nous le verrons encore dans rÉpître à Timothée , les auteurs apostoliques désignaient le sénat de chaque Eglise, composé de l'évêque, des prêtres et des diacres, ses ministres. L'horreur du protestantisme pour toute espèce de hiérarchie a beau dissimulerla vérité , sous des périphrases mensongères, il est évident que Paul et Barnabe constituèrent à Lystres, à Iconium, à Antioche de Pisidie, une autorité de gouvernement et de ministère. L'élection, gratuitement ajoutée au texte par une complaisante exégèse, ne change rien à la nature même des choses. A quoi bon élire des anciens, les constituer à la tête de chaque chrétienté , au milieu de prières publiques et de jeûnes solennels, si l'Eglise de Jésus-Christ eût été une démocratie égalitaire, ou nul n'a ni fonctions, ni responsabilité, ni ministère spécial? Mais c'est trop insister sur des principes aussi lumineux que le rayon du soleil. Cent fois, notre divin Maître nomme son Église un royaume. Or, tout royaume suppose un roi. Il la compare à un bercail; or, tout bercail suppose un pasteur. Qu'on ne sy trompe point; qu'on écarte un instant les préjuges de secte et de parti. Si la pensée pouvait venir à un homme raisonnable de fonder une société visible, permanente et immortelle, il commencerait par lui donner un chef, une hiérarchie, un gouvernement. En vérité, de quel droit un pasteur, un ministre protestant ose-t-il imposer sa direction, son apostolat, sa responsabilité personnelle, si chacune de ses ouaiUes est son égale en dignité, en fonctions et en charges?
512 PONTIFICAT DE SAINT PffiRRE (33-CC).
Le protestantisme lui-même, pour se perpétuer, s'est donné une hiérarchie. Qu'il ait donc le courage de ses actes, et qu'il cesse de redire aux ignorants que Jésus-Christ a fondé son Église sur le libre arbitre de chacun! Comme si, malgré sa légèreté proverbiale, notre siècle pouvait oublier la parole adressée au premier des papes : a Tu es Pierre, et sur cette pierre j'édifierai mon Église !»
§ IX. Les Jnlfii et l'emperear Claade»
61. Saint Pierre continuait à évangéliser la ville de Rome. Grâce [ à ses prédications, le nom du Christ devenait un sujet d'ardentes controverses, dans les synagogues. La puissance impériale, dont Claude avait le titre , était alors réellement exercée par trois afiranchis , Pallas , Narcisse et Calliste , portant encore , dit Tacite, les traces du fouet qui meurtrissait naguère leurs épaules, et se vengeant sur le monde entier du mépris dont ils étaient l'objet. La province de Judée, livrée comme une proie à leurs créature?, changea quatre fois de main, en dix ans. Cuspius Fadus, le premier de ces fonctionnaires, eut à réprimer la révolte de Thendas. Tibère-Alexandre, apostat juif, successeur de Fadus, fit crucifier à Jérusalem les chefs du parti des zéloles, Jacques et Simon. A l'a.'rivée de Ventidius Gumanus, successeur de Tibère-Alexandre, l'efifervescence populaire était au comble. Un soldat romain, de garde à la porte du Temple, un jour de grande solennité, se permit en public un acte d'indécence révoltante. A l'instant, la foule éclata en excès de fureur. Ventidius fit avancer sa cohorte ; et les massacres d'Hérode l'Ascalonite se renouvelèrent, dans la malheureuse cité. A quelques jours de là, un esclave de l'empereur sortit de Jérusalem , emportant un riche butin, dérobé dans le désordre de l'émeute. On l'arrêta, dans la campagne voisine, et on le renvoya complètement dépouillé. Les troupes romaines, pour venger cette injure, reçurent l'ordre de piller tous les villages environnants. Dans cette expédition, un soldat livra publiquement aux flammes un exemplaire de la loi juive. A la nouvelle de cet attentat, la rage des Hébreux ne connut plus de bornes. Sur ces entrefaites, on ap-
CTIAl'. II. — lES JUIFS ET L'EMPEREUR CLAUDE. 513
jrit qu'un Galiléen, se rendant à la Ville sainte, avait été mis àmort sur le territoire de Samarie. Veutidias, sommé de punir les meurtriers, s'y refusa; et bientôt la Galilée se souleva tout entière, prit les arme-, et, sous le commandement d'un chef nommé Éléazar, vint assiéger Samarie. Le procurateur romain accourut, avec une aile de cavalerie et quatre cohortes, surprit ces troupes indisciplinées, et noya la révolte dans le sang. Cependant une députation, lomposée du grand prêtre Ananias et du capitaine du Temple, se vendait à Rome, pour implorer la clémence ou la justice impériale. Pallas voulait donner à son frère Félix le gouvernement de la Judée* Cette circonstance fut favorable aux négociateurs juifs. Une sentence d'exil fut prononcée contre Ventidius , et le frère du favori alla prendre, à Jérusalem, la place devenue vacante par cette révocation. L'insurrection, comprimée pour quelques instants, n'y était pas éteinte. » Les hommes de tête et d'action, parmi les Juifs, selon la remarque de M. Salvador, avaient conçu leur révolution libératrice sur une base assez large. Quand la guerre de Judée éclata, dit Josèphe, les Romains étaient travaillés par leurs discordes intérieures. Les Gaules, qui confinent à l'Italie, s'agitaient; les Celtes se montraient impatients du joug. Après la mort de Kéron, les troubles, jusque-là partiels, prirent un caractère d'universalité. Dans ces conjonctures, les Juifs les plus distingués par leur courage et par leurs richesses voulurent arriver à un ordre de choses nouveau. Ils provoquèrent le soulèvement de toute notre nation. Dans la grandeur du tumulte, leur espoir était de se rendre maîtres de l'Orient. Les Romains, de leur côté, craignaient de perdre ce fleuron de la couronne impériale *. » L'histoire de l'Église doit noter ces incidents caractéristiques, qui préparaient la catastrophe solennellement annoncée par le Sauveur. Pendant que les Juifs se berçaient dans ces rêves d'indépendance, et se flattaient de ressaisir an jour le sceptre de l'Orient, des lettres, couronnées de lauriers, apprenaient au César Claude, que les aigles romaines venaient de triompher en Grande-Bretagne, et que Caractacus, le héros de la
' Salvador, Do;ni?u Rom. en Judée, tom. I, pag. 491; Joseoh.. De Bell, j'ud..^
f/xiàl., pag. 48.
514 PONTIFICAT DE SAIKT TIERBE (33-GG).
résistance, dans cette île loîntaiiie , était prisonnier de pruerre. Or, parmi les soldats de cette expédition, se trouvait un jeune guerrier qui faisait là ses premières armes. Son nom de Vespasien était encore obscur. Jérusalem devait le connaître plus tard.
62. L'attitude des Juifs de Jérusalem se reflétait nécessairement dans celle des Juifs de Rome. Nous comprenons donc qne les dispositions du gouvernement impérial, à leur égard, ne devaient pas être fort bienveillanles. Ainsi s explique l'édit de bannissement, porté conti'e eux par l'empereur Claude. « Il chassa de Rome, dit Suétone, les Juifs qui s'agitaient sans cesse, sous l'impulsion dn ChresiK » Cette brève indication dun historien romain, ne prenant pas même la peine d'apprendre la vraie prononciation du nom du Christ-, place l'empereur Claude au nombre des persécuteurs de l'Église. Eut-il conscience de l'acte que ses favoris lui tirent accomplir? Connut-il, au moins denom, Pierre, le chef d'un empire plus puissant que celui des Césars? Nous sommes réduits sur ce point à de simples conjectures. La race juive, vouée au mépris populiire, avait été plusieurs fois l'objet de mesures semblables, au sein de Rome. La police impériale ne se préoccupait vraisembla' blement guère d'examiner à fond les doctrines controversées dans l'intérieur des synagogues. Les Juifs de Rome se soulevaient contre saint Pierre prêchant le Christ, de même que ceux d'Iconium et de Lystres se déchaînaient contre Paul et Barnabe. L'ordre public était troublé. Chrétiens et Juifs furent chassés, sans distinction, ni choix. Le prince des apôtres quitta donc, pour quelque temps, la future capitale du royaume de Jésus-Christ. Le premier, il entra dans cette route de l'exil, que tant de papes eurent à parcourir après lui. La dispersion de la chrétienté naissante eut pour résultat direct de jeter en Gaule une légion d'apôtres. « L'empereur, dit encore Suétone, venait d'abolir, dans cette contrée, l'exercice du culte barbare et sanguinaire des Druides, qu'Auguste n'avait interdit que pour les citoyens. A la même époque, il permit aux députés ger-
1 Sueton., Claud., xxv.
* Les païens persistèrent longtemps encore à prononcer e/ires/. Us faigaienti ainsi que nous l'apprend Tertullien, dériver ce mot de Xpri^Toç, Utile.
mains de s'asseoir à l'orchestre, quand il vit avec quelle simplicité et quelle contiance ces envoyés, qu'on avait laissés confondus dans la foule, étaient allés d'eux-mêmes se placer à côté des ambassadeurs parthes et arméniens, assis au rang des sénateur-s, disant qu'ils ne leur étaient inférieurs ni en noblesse ni en courage ', » Les Ganlois el les Germains, nos pères, fixaient donc l'attention de Rome, au moment où l'exil de saint Pierre et de ses disciples ouvrait une carrière nouvelle au zèle apostolique. Il y a lieu de s'étonner que ces rapprochements, fournis par l'histoire profane, n'aient jamais été relevés, dans la discussion relative à l'origine de nos Églises. Fortunat les connaissait sans doute, quand il disait, avec un sentiment de fierté chrétienne et nationale : « Terre des » Gaules, applaudis à ta propre gloire ! Rome t'envoie le salut. La » splendeur apostohque visite les Allobroges*. »
§ IL. La foi dans les Gaules.
63. L'heure est venue de dire toute la vérité sur nos origines Etat de la chrétiennes, et de réhabiliter la tradition, méconnue depuis trois ''"^' '""' siècles. En France, l'opinion qui fixe au règne de Dèce la mission de nos premiers apôtres, a prévalu. Son triomphe fut tel que l'enseignement classique, la croyance commune, aussi bien que le sentiment des juges plus éclairés et plus instruits, qui exercent en quelque sorte la magistrature de l'esprit public, et dont le devoir est de se tenir sur les hauteurs et comme aux avant-postes de la science, sont restés presque unanimes sur ce point. On ne semble même plus se douter que la tradition contraire a été celle de toute notre histoire; que l'université de Paris, les parlements, les Églises particulières, les rois et les sujets, les docteurs et les légistes, la France entière l'avaient conservée, maintenue, promulguée et universellement professée jusqu'au xvii^ siècle. Ainsi s'est vérifiée la prophétie de Louis Servin, au parlement de Paris, quand cet
* Suetoii, ioc. cit.
' Giuiia, plaude libens, mittit tibi Roma sulut^n'i
t'ulgor apostolkus visitât Allobrocias.
avocat général, poursuivant la condamnation du nouveau Bréviaire d'Angers, s'écriait, en 1603 : « Si nous endurons que les saincts de nos Gaules soient ôtés de notre calendrier, quelque preuve que nous puissions avoir de Michaël Syngelus, de l'eschoîe grecque, Srdonnée par le saint apostre de la France * ; quoi qu'en disent les vieux livres, le privilège de saint Landeric, évèque de Paris, octroyé à la prière du roy Clovis, et les anciennes chartes; quoi qu'ail rapporté ce docte Hilduein des anciens écrits ; quoi qu'en ait écrit Hincmarus, archevesque de Reims; bref, quoi que nous lisions dans les histoires de nos rois, à la fin on nous en fera perdre la mémoire ^î » Cependant les travaux récents d'un écrivain, aussi érudit que modeste, sur l'apostolat de la Provence^, accueillis par l'admiration générale, pour la science vraiment prodigieuse qu'ils révèlent dans leur auteur, sont venus, de nos jours, protesiei contre cet oubli trop complet du passé. Sous l'inlluence de la parole autorisée et grave du docte Sulpicien, une réaction s'est opiîrée dans les esprits, et un mouvemeut prononcé de retour aux traditions antiques de la France s'est produit au sein delà génération actuelle'*. La prescription qui commençait, en faveur de l'école antitraditionnelle, a donc été interrompue ; et les historiens futurfî en trouveront, dans les écrits de notre époque, de nombreux et éloquents
1 Saint Denys l'Aréopagite.
» Servin, avocat général au parlement de Paris, et conseiller d'État sous Henri 111, Henri IV et Louis Xlll. Voir ses Plaidoyers, iii-4o, 1631; Cf. Dussaussay, De mysiicis Galliœ s:ripio?\bus, pig. 793, iu-4o, itJ39.
3 Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Marie-Magdeleine en Provence , et sur les autres apôtres de cette contrée, par M. Faiilou, de la société de Saint- Sulpice, 2 vol. in-4'', M igné.
* Voyez Histoire de l'Eglise du Mans, par D. Piolin; de l'Église de Metz, par M. l'abbé Chaussier; de Reims, Chatons et Soissons, par M. Riivenetz; Saint Ursin, apôtre du Berry, par M. l'abbé de Lulho ; Documents inédits sur l'apostolat de saint Martial, par M. l'abbé Arbellot ; Vie de saint Paul-Serge, fondateur de l'Église de Narbonne, par M. l'abbé Robitaille; Reclierches sur l'ancienneté de l'Église d'Arras. par le même; Origine et histoire abrégée de l'Église de Mende, par M. l'abbé Cbarbonnel ; Apostolat de saint Front au premier siècle, par M. l'abbé Dion; Tuull et Ahan. Le christianisme dans l'Aquitaine, par M. Coudert de Lavillate; Étude historique et critique sur la misiion, les actes et lecultt de saint Bénigne, apôtre de la Bourgogne, par M. l'abbé Boiigaud, etc.
CIIAP. II. — LA FOI DANS LES GAULES. ol7
lémoignages. Mais il y a loin de ces efforts isolés, de ces recherches individuelles, de ce réveil d'une opinion hésitante et émue, qui se cherche elle-même, à un ensemble de croyance compacte et universelle. La révolution opérée par la critique du xvii" siècle est encore officiellement, si l'on peut parler ainsi, maintenue et protégée; et, par un singulier renversement d'idées, ceux qui l'attaquent passent pour des novateurs; tant une durée d'un siècle et demi a pu lui donner une apparence superficielle d'antiquité !
64. Saint Grégoire de Tours, vers la fin du vi" siècle, au livre I" de VHistoire des Francs, chapitre xxviii, s'exprime ainsi :
(( Sous l'empereur Dèce ' de nombreuses guerres s'élevèrent contre le nom des chrétiens ; il y eut un tel massacre de fidèles qu'on ne saurait les compter. Babyllas, évêque d'Antioche, avec les trois enfants Urbain, Prilidanus et Epolonus; Sixte, évêque de l'Église romaine, Laurent, son archidiacre, et Hippolyte souffrirent le martyre pour la confession du nom de Jésus-Christ. Valentinien et Novatien, hérésiarques fameux, cédant aux suggestions de l'homme ennemi, propagent leurs erreurs contre notre foi. Sous le règne de ce prince, sept évêques furent envoyés pour prêcher la foi dans les Gaules, comme l'atteste l'histoire de la Passion du saint martyr Saturnin. Il y est dit en efiet que : « Sous le consulat de Dèce et de Gratus 2, la vifie de Toulouse reçut son premier évêque, saint Saturnin. » Voici donc ceux qui furent envoyés : à Tours, l'évêque Gatien ; à Arles, l'évêque Trophime ; à Narbonne, l'évêque Paul ; à Toulouse, l'évêque Saturnin; à Paris, 1 évêque Denys; aux Arernes 3, l'évêque Austremoine; à Limoges, l'évêque Martial *. »
* Dèce monta sur le trône en 249 et mourut en 251.
* Ce consulat tombe à la date de 250. 3 Clermont, capitale des Arvernes.
^His!oria Francorum, S. Greg. Tur., lib. I, cap. xxvni.
Sub Deciovero imperatore, mu/ta beUaadversum nomen Christianorum exoriuntur et tanta strages de credentibus fait, ut nec numerari queant. Babyllas eprscopus Antiochenus, cum tribus parvulis, ij est Urba?w, PriUdano et Epolono; et Sixtus romance Ecclesiœepiscnpus, et Laurentius archiduiconus, et Hippolytus, ob Dominici nominis confessionem, per martyrium consummati sunt. Va/entinicnus et Nova- (lanus, maxinn lune hœreticorum principes, contra fidem inimico impellenie grassantur. Hujus tempore, septem viri episcopi ordinati ad prœdicandum in Gallioi
Erreurs 63. Ce text&, en' y joignant celui de Siilpice-Sévere , que nou
historiqoes ,
renfern'.-ies examineroQS plus loin, a suffi, sous 1 influence d'une école ouvertedans ic loïte '- . . „ . , de saint ment hostile à la tradition romaine, pour taire adopter scientifî-
Gréioiie de ii i • •
Tonrs. quement la date de 250, comme celle des origmes chrétiennes delà Gaule. Saint Grégoire de Tours place au nombre des plus illustres victimes de la persécution de Dèce, en Occident, le pape saint Sixte, et son diacre saint Laurent. Or saint Sixte II! ne fut élevé' au souverain pontificat qu'en 257; il fut martyrisé, avec son diacre saint Laurent, pendant la huitième persécution générale, sous l'empereur Valérien. C'est un fait acquis à l'histoire, et contre lequel on ne pourrait élever le moindre doute', sans renverser toute la succession des papes, établie-, comme on le sait, par l'érudition moderne, avec une précision mathématique.
Hippolyte est ensuite nommé, par l'évèque die Tours, comme une autre victime de la persécution de Dèce. L'antiquité chrétienne avait conservé un pieux souvenir de saint Hippolyte, évêque de Porto, Tun des docteurs les plus illustres de son temps. Théodoret place ses écrits au rang de ceux de saint Ignace et de saint Irénée, « ces fleuves des enseignements spirituels •. » Or, saint HippolN'te souSrit la mort pour la foi, le 22 août 269, sous l'empereur Claudele-Goîhiqne, vingt ans^ après la mort de l'empereur Dèce. Les actes authentiques de son martyre, imprimés en' grec et en latin, par les: soins de la Propagande, en 1795, ne laissent aucun doute sur ce point *.
« Sous l'empereur Dèce, continne saint Grégoire de Tours, Valentinienet Novatien, cédant aux suggestions de l'homme ennemi,
missi sunt, sicut historia Passionii sancti mnrtyris Saturnini dènarrat. Ait enim : « Sub Decio et Graio consulibus, sicut fi>ieli recordatione retinetur, primum ao )) summum lolosona civitas sancium Saturninum hahere cœperat sacevdotem. » Hi ergo missi sunt : Turonici?, Gatianus episeopus; Nurbonœ, Paulus episcopus; Tolosœ, Sàturninus episcopus; Parisiacis, Dionysius episcopus; Arvernis , Slremonius episcopus; Lemovidnis, Mfwtialis est destinatus episcopus. (Putrol. làt., LXXl, 175.)
* Fac igitur pateant aures, et spiritualium fontium ftuenfn accipe. Sancti Ignati.... Irenœi, S. Hippolyti, episcopi et martyris. (Théodoret, Dialog., III^ pa;'. 154, lo5.)
* Patrol. grcec., tom. VII.
ClIAr. II. — LA FOI DANS LES GAULES. 519
répandent leurs erreurs contre notre foi, » Cette assertion est encore démentie par la science chronologique '. Vulenlin, dont saint Grégoire de Tours veut parler ici (car il n'y a pas d'bérésiarqnc connu sous le nom de Valentinien), vivait non pas sous l'emper; ur Dèce, eu 249, mais cent dix ans auparavant, sous celui d'Antoninle-Pieux, en d41. Ce qu'il dit de Novatiea n'est d'ailleurs pas plus exact. Novatien, prêtre romain, qui inaugura le premier un schisme, et eut le triste honneur d'ouvrir la li-te des antipapes, ne donna pas ce scandale à rÉglise sous le règne de l'empereur Dèce, mais sous celui de Gallus et Volusien, en résistant à la légitime autorité du pape saint Corneille.
Voici donc, dans les quatre premières lignes du fameux chapitre de saint Grégoire de Tours, cmq erreurs historiques parfaitement constatées ; nous ne revendiquons certes pas le mérite de les avoir relevées le premier; elles l'ont été bien avant nous. Si nous les indiquons, ce n'est point pour diminuer la gloire d'un de nos plus grands évoques, dont l'Église honore la mémoire par un culte public ; il nous faut ici dire toute notre pensée, pour mieux dégager le véritable mérite du père de notre histoire nationale, et le profond sentiment de vénération que nous croyons sincèrement professer pour son ouvrage, tout en y signalant des erreurs involontaires.
66. Saint Grégoire de Tours fait précéder l'histoire des Francs En que d'un abrégé très-succinct de l'histoire universelle, depuis la création féritabie va-
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du monde. Vingt-quatre chapitres tort courts lui suiusent po;;r re- riquedesain*