‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 2)Chapitre 83 sur 97 · CIIAP. III. — CONCILE DE JÉRUSALEM · texte numérisé non relu

CIIAP. III. — CONCILE DE JÉRUSALEM

sanglant de la circoncision. Saint Pierre, en ouvrant au centurion Cornélius, et en sa personne à tous les Gentils, la porte du salul par l'Évangile, n'a point maintenu la loi judaïque de la circoncision. Paul et Barnabe ont suivi l'exemple du prince des apôtres. Antioche, où Pierre a établi son siège, suit fidèlement la tradition du chef de l'Église. L'enseignement hérétique des judaïsants y soulève une véritable tempête : Factâ seditione non minimâ. Les Églises de Phénicie et du territoire samaritain, évangélisées primitivement par saint Pierre, accueillent avec enthousiasme Paul et Barnabe. A Jérusalem enfin les deux envoyés d'Antioche sont reçus, par les apôtres et les anciens de cette ville, dans le même sentiment d'approbation et de concorde fraternelles. Seuls, les judaïsants, convertis du pharisaïsme à la foi chrétienne, interrompent ce concert d'éloges, et font entendre le cri d'une haine jalouse et d'un exclusivisme intolérant. A Jérusalem comme à Antioche, ces esprits étroits, imbus des préjugés judaïques, maintiennent opiniâtrement les privilèges de la chair et du sang, la prérogative de race, la suprématie de la descendance d'Abraham. Saint Luc ledit, en termes formels, sans nommer toutefois les sectaires; mais saint Épiphane nous apprend que leurs chefs s'appelaient Cérinthe et Ébion, pharisiens convertis, les mêmes qui avaient précédemment élevé contre saint Pierre, après le baptême de Cornélius, le drapeau de la révolte, arboré aujourd'hui contre saint Paul. II est donc impossible de caractériser d'une manière plus précise le sens réel de la controverse et la position respective des partis dans le débat.

2. Cependant l'école germanique de Baur n'a pas craint de transposer les rôles et de présenter cette lutte, ainsi spécifiée et définie dans le texte des Actes, en un antagonisme imaginaire, où saint Paul, unique représentant du principe chrétien, aurait eu pour adversaires obstinés Pierre et les autres apôtres. Disons de suite, pour rendre justice au protestantisme français, qu'il a refusé de s'engager, avec les docteurs de Tubingue , dans une voie aussi manifestement enonée. «Cette hypothèse, écrit M. de Pressensé, a contre elle aussi bien les déclarations explicites de saint Paul que le récit de Luc. On ne peut attribuer à aucun des apôtres l'opposition soulevé©

contre Paul à J érusalem. 11 nous apprend, dans sa lettre aux Galatos, avec quelle promptitude ils lui tendirent la main d'association '. u Cette réflexion est complètement juste, et fait d'autant plus d'honneur à l'écrivain qu'elle suppose un certain courage. Le protestantisme, en 63*61, sans distinction de nuances ni d'écoles, s'est donné, en ces derniers temps, pour mot d'ordre, la proclamation d'une prétendue doctrine pauliniste, opposée à celle de saint Pierre, et triomphant, au premier siècle, de l'enseignement otficiel et de l'autorité hiérarchique. M. de Pressensé, tout en s'affranchissant de l'hypothèse de Baur, tient à rester fidèle à la tactique protestante. « Les Eglises sorties du sein du paganisme, ajoute-t-il, avaient fait un grand pas dans la voie de l'émancipation, en abolissant la circoncision pour les païens convertis, et en les mettant ainsi sur le même rang que les Juifs de naissance. Cette innovation avait été introduite par Paul, et elle supposait de sa part une autorité égale à celle des autres apôtres^. » Les termes à.' émancipation, A' innova tioriy employés ici, ne constituent pas seulement un anachronisme palpable ; ils sont de véritables non-sens. Le priocipe de la vocation des Gentils à la foi remonte à une source plus haute que celle de saint Pierre ou de saint Paul ; il procède directement, sans intermédiaire et sans ambiguïté, de la parole même de Jésus-Christ, u Allez, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. » Jte, doccie, omnes gentes, baptisantes ees. A quoi donc servent, au sein du protestantisme, les milliers d'exemplaires de l'Évangile, jetés sur tous les rivages du globe, si vous n'y lisez pas la charte divine par laquelle notre Sauveur appelait l'universalité des nations au salut par le baptême? En vérité, est-ce sérieusement qu'on peut soutenir des thèses de convention, des progranmaes de parti-pris, quand on se dit chrétien et qu'on est en face des paroles si lumineuses de Notre-Seigneur Jésus-Christ? Où est maintenant u le grand pas dans la voie d'émancipation, fait, comme vous le dites, par les Églises sorties du paganisme?» Selon

• H. de Pressensé, Htst. des trois premiers siècles, tom. I, pag. 458, 459.

• M» de Pressensé, Hist. des trois premiers siècles, pag. 467.

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l'ordre donné par le Sauveur, les païens convertis ont reçu le baptême; ils sont entrés dans le bercail du divin Pasteur; la parole de l'Évangile s'est réalisée pour eux au pied de la lettre; rieu de plus, rien de moins. « Cette innovation, dites-vous, avait été introduite par Paul. » Il n'y avait pas d'autre innovation que celle de l'Évangile. Mais, en admettant l'existence de cette prétendue innovation, ce tut saint Pierre, non saint Paul, qui baptisa le premier païen converti; ce fut saint Pierre, non saint Paul, qui reçut, en la personne du centurion, les prémices de la gentilité; ce fut saint Pierre, non saint Paul, qui afiranchit Cornélius de la loi mosaïque de la circoncision. Ces faits sont notoires, évidents, incontestables. Crolt-on les anéantir, sous la conspiration impuissante d'un paulinisme de fraîche date?

3. Écoutons, de la bouche de saint Paul lui-même, le récit de son Réoit par

, saint Panl de

voyage. « Quatorze ans après mon premier voyage a Jérusalem, son voyage

. ,. à JéiiulUom»

dit-il, j'y retournai accompagné de Barnabe et de Tite. J'obéis, en

my rendant, à une révélation de Dieu. Je rendis compte aux fidèles de cette Église, de l'Évangile que je prêche aux nations, et j'en conférai en particulier avec ceux qui représentaient l'autorité ', de peur de m'êlre égaré déjà dans ma course, ou de m'exposer à le faire dans l'avenir. Or, Tite qui m'accompagnait, et qui était né dans le paganisme, ne fut point assujetti à la circoncision. Vainement quelques faux frères, furtivement introduits dans l'Église, et se donnant la mission de restreindre la liberté que nous avons reçue de Jésus-Christ, pour la changer en servitude, essayèrent de l'y contraindre. Sans écouter un seul instant leurs suggestions, nous sûmes garder inviolable pour vous la vérité de l'Évangile. Quant à ceux qui représentaient l'autorité (ceux-là, quels ils furent autrefois, il n'importe ! Dieu ne lait point acception de la personne humaine), ceux donc qui représentaient l'autorité n'exigèrent rien de semblable. Au contraire, ils reconnurent que l'Évangile des incirconcis m'avait été contié , de même que l'Évangile de la circoncision le tut à Pierre. Car l'apostolat de Pierre parmi les cir- .

* C'est le sens littéral du grec ; Kat' ISiav 2è totc Soxoùot, (Gai,, li, 1-10.)

concis est l'œuvre de Dieu, aussi bien que mon apostolat parmi les Gentils. Ainsi, reconnaissant la grâce qui m'a été donnée, Jacques, Céplias et Jean, ces colonnes visibles, tendirent la main à Barnabe et à moi, en signe d'association, nous destinant à la prédication des Gentils, pendant qu'eux-mêmes évangéliseraient les races de la circoncision. Ils ne nous firent point d'autre recommandation que celle de songer aux pauvres, et je l'ai toujours fidèlement observée. »

Ainsi parlait saint Paul aux Églises de Galatie , où les partisans de Cérinthe et d'Ébion essayaient de faire pénétrer leur judaïsme pharisaïque. Si ce témoignage est accablant contre la fabuleuse hypothèse de Baur, il ne l'est pas moins contre le système qui nie toute autorité hiérarchique et doctrinale, au sein de l'Église primitive. Pourquoi Paul, l'apôtre appelé par Jésus-Christ lui-même, reçoit-il, dans une révélation divine, l'ordre d'aller conférer avec Pierre, Jacques et Jean à Jérusalem? Pourquoi attache-t-il à cet entretien une importance telle qu'il le considère comme l'épreuve décisive, le contrôle sans appel, qui conBrmera sa voie et autorisera son ministère? Que signifie cette expression de colonnes visibles, par laquelle il désigne Jacques, Céphas et Jean? Enfin, pourquoi note-t-il la circonstance des mains fraternellement serrées, comme le sceau irréfragable qui consacre sa mission et son apostolat? Si Jacques, Céphas et Jean n'avaient eu aucune autorité hiérarchique et doctrinale dans l'Église, il eût été fort inutile de les consulter. Leur approbation ou leur blâme eût été inditiérent. L'idée ne fût venue à personne d'accepter leur contrôle, ni de solliciter leur assentiment. Paul, le grand apôtre, le novateur sublime, ainsi que l'appellent les protestants , aurait-il songé à prendre leur conseil, à se soumettre à leur sentence, à garder si fidèlement leurs recommandations? Mais, disent les protestants, Pierre et Paul sont du moins sur le pied d'égalité entre eux, le premier comme apôtre des circoncis, le second comme apôtre des nations. L'Église primitive se divise en deux départements, dont les chefs, indépendants l'un de l'autre, ont une autorité semblable. S'il en fut ainsi, répondrons-nous d'abord, l'Eglise primitive avait donc une hiérarchie

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de gouvernement et de doctrine. Dès lors, comment peut-on nier le principe de la hiérarchie dans l'Église? Mais il convient de définir plus nettement et de bien comprendre cette fraternité de l'apostolat, dont saint Paul nous a retracé la glorieuse histoire. Paul vient à Pierre, et Pierre lui tend la main. Paul fut appelé miraculeusement, et séparé pour l'Évangile par Jésus-Christ lui-même. Il tient directement de Dieu sa mission ; et pourtant c'est à Pierre qu'il s'adresse, pour constater que sa voie est légitime, que sa course n'est pas vaine, que son ministère est réellement fructueux. Ne forte in vacuum cui^rerem autcucurrissem. C'est Paul qui parle ainsi de Pierre. Et quand la main de Pierre a touché la sienne, Paul ajoute : « Voilà comment Barnabe et moi nous fûmes destinés à prêcher les nations, pendant que Jacques, Céphas et Jean évangéliseraieut les circoncis. Nous ne reçûmes d'autre recommandation que celle de nous souvenir des pauvres, et je l'ai toujours soigneusement observée. » Ainsi Paul reçoit et garde la recommandation de Pierre. L'apôtre des Gentils, dans sa course à travers le monde païen, enverra aux pauvres volontaires du Christ, en Judée, les généreuses otïrandes des convertis d'Athènes et de Corinthe. Il travaillera de ses mains, pour n^être point personnellement à charge à ses néophytes, mais il recueillera les dons de leur charité pour l'œuvre du denier de saint Pierre. Il n'oubhera jamais ce devoir; il l'accomplira avec la plus tendre sollicitude. Quod etiam sollicitus fui hoc ipsum facere. Il a reçu une recommandation, mais lui-même n'en a fait aucune à Pierre. Tels sont les grands exemples de soumission d'une part, et de charité fraternelle de l'autre , que Pierre et Paul ont donnés à l'Église naissante; Le protestantisme les comprend-iJ. quand il imagine, entre ces immortels héros de la foi, je ne sais quel antagonisme posthume? L'Église cathohque dépose des couronnes sur ces deux fronts amis. « L'apôtre des nations, dit-elle *, et le portiev

* Apostolorum quœ coronat principes.

Mundi magister afque cœli janiior, RomcB parentes, arbitrique gentium, Per ensis ille, hic per Crucis vicior necem, Vitœ senatum lauréat i possident.

{Brev. rom., De Fest. SS, apost. Pétri et Pauli, XXIX Juû., hymn.)

des cieux, voilà les deux pères de Rome, les arbitres du monde, les princes des apôtres ! Triomphateurs en mourant, l'un par l'épée, l'autre par la croix, ils entrent, chargés de lauriers, au Sénat de la vie ! »

Discours 4. La lutte, engagée par les hérétiques judaïsants contre la

au ooDciie liberté chrétienne de l'Évangile, est certainement l'une des plus

'Jf Jérnsalem. , ...

solennelles de l'histoire de l'Eghse. La circoncision, ce lieu sacramentel du Testament antique, dont les Juifs, dans leur orgueil national, faisaient leur plus beau titre de gloire, devait-elle être abrogée ? Le baptême devait-il désormais multiplier les enfants spirituels d'Abraham, sur tous les points du globe, et faire éclore, au sein des nations, une génération nouvelle, héritière des promesses patriarcales ? Que devenait alors le privilège du peuple élu ? A quoi bon se dire Hébreu, fils d'Hébreu, et compter tous les anneaux des générations passées, qui rattachaient le Juif de race aux douze fils de Jacob? Ainsi parlaient les néophytes du judaïsme, qui voulaient perpétuer au sein de l'Église chrétienne l'exclusivisme pharisaïque, dont ils avaient si longlemps partagé les mesquines jalousies,, (( Les apôtres et les prêtres s'assemblèrent, dit saint Luc, pour en délibérer. La discussion était grande; Pierre se levant, parla ainsi; Hommes frères, il y a déjà longtemps, vous le savez, que Dieu m'a. choisi, entre nous tous, pour faire entendre aux nations, par ma bouche, la parole de l'Évangile et l'enseignement de la foi. Dieu q^ui connaît les cœurs a rendu témoignage en faveur des païens convertis à ma voix, en leur communiquant l'Esprit-Saint, de la même manière qu'il l'avait fait pour nous. Entre eux et nous, il n'a mis aucune diil'érence , c'est par la foi (non par la circoncision) qu'il a purifié leurs cœurs. Maintenant donc, pourquoi tenter Dieu, en imposant sur la tête des disciples un joug que nos pères el nousmêmes n'avons pu porter? C'est par la grâce de Jésus-Christ que nous croyons être sauvés, telle est aussi la foi des disciples. — Quand Pierre eut parlé, toute la multitude se tut '. » Le monde entier fait encore silence, lorsque le successeur de Pierre élève la voix, pour juger une doctrine, ou dicter des règles de conduite. Lp

1 AcL, xVj, 6-12.

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