CONCILE DE JERUSALEM
pour éteindre la soif du sang, que pour détrôner les idoles. Au IX'' siècle, l'empereur Léon le Sage inscrivait encore, dans ses Novelles, la prohibition apostolique du concile de Jérusalem. La défense de manger la chair des animaux étouffés était une conséquence de la précédente, et Origène nous en fait très-nettement saisir la portée. Dans la pensée des païens, dit-il, le sang était consacré aux dieux , et la chair étouffée , dont le sang n'avait pas été séparé, participait à cette consécration spéciale. En sorte que la soif du sang n'était pas seulement une volupté féroce , elle revêtait un caractère religieux. Voilà pourquoi il était nécessaire de poursuivre, jusque dans ses racines profondes, ce goût barbare, issu de la superstition idolâtrique. Les prosélytes païens, qui se convertissaient au judaïsme , sans se soumettre à la circoncision , étaient •astreints à ces trois règles fondamentales, maintenues par les apôtres : l'abstention du sang, de la chair étouffée et des idolythes. Elles étaient comprises par les docteurs juifs au nombre des préceptes donnés par le Seigneur à Noë, après le déluge, et traditionnellement conservés dans la mémoire des hommes. Ce fait suffirait ?enl à établir la supériorité de la société hébraïque , sur toutes les autres civilisations de l'antiquité. Mais, renfermée dans le cercle étroit du mosaï-me, la race juive avait été impuissante à faire triompher, dans le reste du monde, les grands principes dont efle était dépositaire. Il fallait que l'Eglise de Jésus-Christ , dilatant ses entrailles, et conquérant de prime abord son titre de catholique, vînt arracher l'univers à la barbarie. Plus tard, quand les générations, adoucies par sa discipline maternelle, eurent abjuré les mœurs sauvages que les décrets du concile de Jérusalem avaient à combattre, l'usage du sang et de la chair étouffée , dans les conditions où nous en pouvons jouir maintenant, n'offrit plus aucun danger. Dès lors , l'interdiction cessa, avec le motif qui l'avait fait naîhe.
8. Il en fut tout autrement, et on le concevra sans peine , de la oi qui prohibait la fornication. A propos de ce dernier article du règlement apostolique, l'exégèse rationaliste s'est donné libre carrière. Quoi ! disait-on , avant le concile de Jérusalem, les vices de
Sens de iQ quatrième prohibition décrétée ac concile de
Jérusalem.
celte sorte étaient donc toléréis dans l'Église ! Jusque là, ni Pierre, ni Paul, ni les apôtres n'avaieiit-ils pas songé à réprimer de pareils désordres ? En vérité, la morale chrétienne n'était alors guère avancée ! Ainsi l'on a dit , sans se douter de l'ineptie d'un tel langage. Proclamons-le donc, d'autant plus énergiquement qu'on semble prendre à tâche de le dissimuler davantage. La conscience païenne étai tellement pervertie que le vice flétri par les apôtres, dans l'assemblée de Jérusalem, passait pour une action, non seulement indifférente en elle-même, mais légitime et commandée par la religion. Qu'on le sache enfin, ce vice était déifié ; il avait des temples, des autels, des bois sacrés, des prêtres, dans toutes les villes du monde! Et, comme s'il n'eût pas suffi de cette infamie organisée, pour assouvir toutes les passions, chaque année ramenait, jusqu'au sein des moindres bourgades, la célébration de my stèresignominieux, où le désordre devenait une obligation sociale et l'immoralité un culte public. Après cela, que faut-il penser de la naïveté des rationalistes? On ne rencontre pas, sans étonnement, disent-ils, dans le décret du concile apostolique, la défense delà fornication! Aujourd'hui, dans notre Europe civiHsée, ce vice se cache ; aucune de nos sociétés ne lui permettrait de s'étaler au grand jour, et la pudeur est passée dans nos lois. Tels furent les résultats du concile de Jérusalem.
§ II. Céphaa & Antioche*
Céphas 9. (, jude et Silas, dit saint Luc, partirent, avec Paul et Barnabe,
2t saint Paul J r 7 j
i Antioche. pour Autioche. A leur arrivée, ils convoquèrent l'assemblée des chrétiens et leur remirent la lettre dont ils étaient chargés. A cette lecture, tous furent comblés de joie et de consolation. Jude et Silas, qui avaient eux-mêmes le don de prophétie, confirmèrent, par leurs exhortations et leurs discours , les sentiments des frères. Après quelque temps de séjour, Jude reprit la route de Jérusalem, mais Silas demeura à Antioche, avec Paul et Barnabe, qui continuaient à annoncer la parole de Dieu '. »
Le séjour de saint Paul à Antioche fut marqué par un incideat
•ild., XV, 30-33.
CHAP. III. — CÉPIIAS A ANTIOCllE. 5GI
dont les Actes ne parlent point , mais que le grand Apôtre nous a retracé dans son Épître aux Galates. « Géphas, dit-il, étant venu à Antioche, je lui résistai en face, parce qu'il était reprébensible. A son arrivée il ne fit aucune difticulté de manger avec les fidèles convertis de la gentilité. Mais quelques frères étant venus de Jérusalem, il se retira de chs réunions, dans la crainte de scandaliser les fidèles circoncis. Les autres Juifs imitèrent cette réserve, et Barnabe s'y laissa entraîner lui-même. Voyant donc qu'ils ne marchaient point en droiture selon la vérité de l'Évangile, j'interpellai Géphas devant toute l'assemblée, et lui dis : « Vous, Juif, vous vivez néanmoins dans la liberté accordée aux Gentils, sans vous astr Indre aux observances hébraïques. Gomment donc contraignezv as, par votre exemple, les Gentils à judaïser *? » 10. Le Géphas, dont parle saint Paul, est-il le même que saint céphasMt-u
- Is même quQ
Pierre ? L'antiquité chrétienne est divisée sur cette question. 1*6 samtpierre. manuscrit sinaïtique porte ici le nom de Géphas, auquel on a substitué celui de Pierre, dans le texte grec ordinaire. La Vulgate conserve de même ce nom de Géphas. Clément d'Alexandrie , Eusèbe de Gésarée, saint Jérôme, Dorothée de Tyr croyaient que le Géphas d'Antioche était l'un des soixante-douze disciples. Mais une série beaucoup plus nombreuse de pères et de docteurs, depuis saint Chrysostôme jusqu'à saint Thomas d'Aquin, affirme que Géphas est le même que saint Pierre. Le texte sinaïtique, il faut en convenir , apporte un argument de plus en laveur des partisans de la non identité. Toutefois, il ne nous semble pas encore assez décisif pour trancher la controverse. Ou sait que le mot hébreu Géphas est le même que le grec traduit par néxpo;, Pierre. Ge fut le surnom que notre Sauveur donna au prince des apôtres. Il était donc fort naturel que saint Paul l'employât dans ce sens. Si jamais on pouvait espérer de nouvelles lumières sur ce problème historique , on ne pourraitles attendre que de la découverte du texte des Hypoty poses de Clément d'Alexandrie, cité par Eusèbe, mais aujourd'hui perdu, ou de quelque autre monument authentique du i" et du il* siècle. En at-
* Galal., H, 11-14.
562 POKTIFICAT DE SAINT PEERRE (33-66).
tendant, nous inclinons volontiers au sentiment le pluS'Commun, qvk voit, dansleCéphas d'Antioche,le chef du collège apostolique, saint Pierre. Cependant, depuis Porphyre jusqu'à Baur, toutes les écoles hostiles à la foi chrétienne et à l'autorité hiérarchique de l'Éghse se sont emparées de cet incident, pour étahhr, d'ime part, que saint Paul avait cédé à un sentiment de personnalité présomptueuse et superbe, de l'autre, que les promesses de Jésus-Christ, faites à saint Pierre, avaient été illusoires. « Voilà donc, disait Porphyre et après lui Juhen l'Apostat, voilà le docteur des nations , ce type héroïque des vertus chrétiennes, le sublime Paul, qui s'abandonne à la fougue de son tempérament, et qui, dans l'excès de son orgueil et de sa vanité, s'emporte jusqu'à oser reprendre publiquement son supérieur hiérarchique ! » Nous ne relevons cette parole de deux ennemis acharnés du christianisme que pour y noter un témoignage irrécusable de la primauté de saint Pierre et du siège apostolique, au tempe de Porphyre , c'est-à-dire en l'an 260 de Tèi'e chrétienne. Quant à l'accusation dirigée contre le caractère de saint Paul, elle ne vaut pas la peine d'être discutée. Le zèle pour la vérité et pour le salut de ses frères inspira seul le grand apôtre; son récit le prouve suffisamment.
L'incident H. Mais, discut Certains hérétiques, n'est-il pas évident que saint
d'Antioche
par rapport Pierre, en cette circonstance, erra sur un pomt de dogme , et pro-
à l'antorifé i t ^ /-.i • • • r.
doctrinale de fossa l'orreur, lui pour lequel Jesus-Christ a avait prié, afin que sa
Saint Pierre*
foi ne défaillit point et qu'il eût la charge de confirmer ses frèresÎD Telle est lobjection qu'on rencontre le plus fréquemment dans la bouche des protestants. « Les défenseurs de la primauté de Pierre, dit M. de Pressensé, ne voient dans l'acte de cet apôtre à Antiocbe qu'une légère erreur de conduite, qui ne saurait porter atteinte à son infaillibilité doctrinale. Ils oublient que Pierre , en refusant de manger avec les païens convertis, donnait gain de cause à une doctrine fausse. En effet, une question doctrinale était en jeu dans cette question de pratique chrétienne ; il niait par le fait l'égalité des chrétiens d'origine différente ; or, c'était professer une erreur positive. Toutes les subtilités d'une habile discussion n'empêcheront pas de reconnaître que son infainibilité prétendue a tait nau-
CnAP. III. — CÉPOAS A ANTIOCHE. 563
frage à Antioche. Paul lui résista ouvertement ; il fit remarquer tout ce que sa conduite avait d'illogique et de coupable, et il conquit ainsi, de haute lutte, l'une des plus importantes conséquences du décret de Jérusalem. Il préparait le moment où, comme un échafaudage destiné à disparaître, cet ordre de choses transitoire ferait place à l'abrogation complète de l'ancienne loi. » A Dieu ne plaise, répondrions-nous, qu'il nous arrive de recourir ici à la subtilité d'une discussion plus ou moins habile I La vérité repose sur des faits, non sur des phrases. Pierre avait-il, oui ou non, mangé sans scrupule avec les païens convertis d'Antioche?Le lait ne saurait être douteux. « Céphas, à son arrivée, dit saint Paul, ne fit nulle difficulté de manger avec des païens convertis. » Pierre se croyait-il personnellement astreint à l'observance des rites mosaïques? Non. C'est encore saint Paul qui nous l'atteste. «Vous qui êtes Juif, lui dit-il, vous vous reconnaissez le droit de vivre comme les Gentils, sans vous astreindre aux pratiques juives. » Donc, au point de vue doctrinal, Pierre et Paul pensaient de même. Quel fut pourtant le sujet précis de la divergence? Saint Paul nous l'apprend. « Céphas, dit-il, craignait de scandaliser les Juifs convertis, récemment arrivés de Jérusalem. » Voilà pourquoi il s'abstint d'un commerce légitime en soi, mais qui pouvait avoir de fâcheuses conséquences pour la tranquillité intérieure de l'Église. Manifestement, la doctrine n'a rien à voir dans ce fait. Les observances mosaïques, dont le concile de Jérusalem venait de délier les païens convertis, n'étaient point choses mauvaises en elles-mêmes, et la preuve c'est que nous verrons bientôt saint Paul lui-même, par déférence pour les Juifs, astreindre son disciple Timothée à la circoncision. Pierre ne s'était-il pas déclaré l'apôtre des circoncis? Dès lors il était fort naturel qu'il évitât de compromettre son ministère, vis-à-vis de ceux qui en étaient plus particuhèrement l'objet. Que l'opportunité de cette réserve ait été plus ou moins contestable, il n'importe ! Le débat ne saurait pour cela changer de nature, il était essentiellement disciplinaire; le dogme n'y était nullement engagé. « Pierre ne manquait pas dans la foi, dit Bossuet, mais dans la conduite. Et, encore que cette faute lai fût commune avec
Jacques, Paul ne s'en prend pas à Jacques, mais à Pierre, qui était chargé du gouvernement. Et il écrit la faute de Pierre dans une Épître qu'on devait lire éternellement dans toutes les Églises, avec le respect qu'on doit à l'autorité divine; et Pierre qui le voit ne s'en fâche pas, et Paul qui l'écrit ne craint pas qu'on l'accuse d'être Tain. Ames célestes, qui ne sont touchées que du bien commun, qui écrivent, qui laissent écrire, aux dépens de tout, ce qu'ils croient utile à la conversion des Gentils et à l'instruction de la postérité ! Il fallait que, dans un pontife aussi éminent que saint Pierre , les pontifes ses successeurs apprissent à prêter l'oreille à leurs inférieurs, lorsque, beaucoup moindres que saint Paul et dans de moindres sujets, ils leur parleraient avec moins de force, mais toujours avec le même dessein de pacifier l'Église. Voilà ce que saint Cyprien, saint Augustin et les autres Pères ont remarqué, dans cet exemple de saint Pierre. Admirons, après ces grands hommes, dans l'humilité, l'ornement le plus nécessaire des grandes places, et quelque chose de plus vénérable dans la modestie que dans tous les autres dons, et le monde plus disposé à l'obéissance, quand celui à qui on la doit obéit le premier à la raison, et Pierre qui se corrige plus grand, s'il se peut, que Paul qui le reprend *. *
§ Illt Seconde mission de saint Paol.
SéparaHon 12. A partir du concile de Jérusalem, le récit des Actes se concentre uniquement sur Paul, dont saint Luc devint à cette époque le compagnon fidèle. La narration prend, en quelque sorte, le caractère d'un journal de voyage. L'écrivain sacré, sans se nommer luimême une seule fois, tant il effaçait sa personnalité devant celle du grand apôtre, emploie du moins la forme collective et dit : Nous étions, nous allâmes, nous vînmes. Le protestantisme a souvent essayé de tirer parti du silence que les Actes gardent sur les autres apôtres, pour étayer son système avorté de Paulinisme. La vérité est que saint Luc, s'étanl, peu après le concile de Jérusalem, attaché à la suite de saint Paul, n'a pu nous transmettre que les détails dont
* BosBuet, Sermon sur l'Unité, !«' point.
CHAP. III. — SECONDE MISSION DE SAINT PAUL. o63
il était témoin chaque jour. « Paul, dit-il, s'adressant à Barnabe, lui parla en ces termes : Retournons visiter les frères, dans toutes les villes de l'Asie où nous avons prêché la parole du Seigneur, et sachons ce qui se passe au milieu d'eux. — Or, Barnabe témoigna le désir d'emmener avec lui, dans ce voyage, Jean surnommé Marc. Mais Paul le priait de renoncer à ce dessein. Il ne convient pas, disait-il, de nous adjoindre un homme qui s'est séparé de nous en Pamphylie, et n'a pas eu la constance de persévérer dans l'œuvre de l'apostolat. — Cette divergence de sentiment fît qu'ils se séparèrent. Barnabe, avec Jean-Marc, s'embarqua pour l'île de Chypre. Paul fit choix de Silas et partit avec lui, recommandé à la grâce de Dieu par les frères. Il parcourut la Syrie et la Cilicie, oonfirmant les Églises, et prescrivant d'observer le décret des apôtres et des anciens *. »
La tradition nous apprend qu'un lien étroit de parenté unissait Barnabe à Jean-Marc. La fermeté apostolique de saint Paul, en cette occasion, servit à la fois les véritables intérêts de Jean-Marc, et les grands desseins de la Providence sur l'Église. Jean-Marc apprit à travailler avec plus de courage et de persévérance à l'œuvre de l'Évangile. 11 profita de la leçon, et mérita plus tard d'être salué par saint Paul, dans son Épître aux Colossiens ', et d'être associé de nouveau à son glorieux ministère. Barnabe, formé à l'apostola} par le Docteur des nations, déploya son activité et son zèle sur d'autres points du monde. Saint Paul, loin de conserver à son égard le moindre ressentiment, ne cessa, dans ses Épîtres ', de relever le mérite de son ancien coopérateur et de témoigner la plus haute estime pour sa personne. Théodoret nous apprend que saint Barnabe prêcha l'Évangile à Milan *, et fut le premier apôtre de cette ville. Le manuscrit smaïtique nous a rendu naguère le texte authentique de l'Épître que saint Barnabe écrivit, après la destruction de Jérusalem. Nous en donnerons plus loin l'analyse.
13. « Paul, reprend l'écrivain sacré, après avoir visité les chrô-
» Act.,xv,3Gad ultim. — « Coloss., iv, 10. — s Galat., ii, 19; ICoriuth.,lX. 6. — * Cf. Sormani, Origine apostolica délia chiesa Milancse,Wûa.no, 1754; Biragbi Sulla fondazione delta santa chiesa Mitanese Ricerche historiche , Milano, 184S
tiens de Derbe arriva à Lystres. Or, il y avait là un disciple nomme Timothée, fils d'une Juive fidèle, appelée Eunice *, et d'un père païen. Les frères de Lystres et d'Iconium rendaient le témoignage le plus favorable de ce jeune disciple. Paul voulut l'emmener avec lui. Il le prit donc, et le soumit à la circoncision, paj? égard pour les Juifs de ces contrées, qui savaient tous que Timothée avait un païen pour père ^. »
On se rend parfaitement compte du motif qui détermina saint Paul. Les Juifs n'auraient jamais laissé un incirconcis prendre la parole, au sein de leurs synagogues. Le ministère de Timothée eût été de la sorte frappé de stérilité en Asie, où les Hébreux de la dispersion étaient eu nombre si considérable. Quoi qu'il en soit, cet acte est précisément la contre-partie de l'incident de Géphas à Antioche ; il prouve surabondamment que la controverse , précédemment agitée entre saint Pierre et saint Paul, était une simple question d'opportunité, de convenance, non de foi. Tous deux savaient également se faire « Juif avec les Juifs pour les gagner à Jésus- Christ 3. » L'ordre fixé par le Sauveur pour l'évangélisation du monde obligeait les apôtres à s'adresser d'abord aux Juifs. Judœo primum. Saint Paul n'oublia jamais cette règle, qu'il inscrit à chaque page de ses Épîtres. Sa première prédication, dans les villes de l'Asie ou de l'Europe qu'il parcourut, eut toujours lieu dans une synagogue, s'il en existait une. Voilà pourquoi Timothée fut circoncis: Après cette cérémonie mosaïque, le jeune disciple reçut de l'Apôtre l'imposition des mains, en présence de toute l'assemblée"*. Dès lors, entre l'âme de saint Paul et celle de son jeune coopérateur se formèrent ces nœuds dune affection paternelle et sainte, dont les' Épîtres nous ont conservé tant de traces. Paul l'appelle « son cher fils ^, » il écrit aux Philippiens : « Timothée forme avec moi une seule âme ®; » — u Je me souviens de tes larmes ^, » lui écrivait-il, en parlant de leur séparatiom. Timothée n'était pas moins attaché aux ÉgUses qu'à Paul lui-même. Il unissait à l'énergie de
* II Timoth., I, 5. L'aïeule maternelle de Timothée s'appelait Loide. — AcU. XVI, 1-3. — a 1 Cor., ix, 20. — Ml Timoth., i, 6; I Timoth., iv^ li. — I Timoth., r, 1-11; Timotii., l, 2. — « Philipp., il, 20 7 II Timoth., i, 4.
CHAP. m. — SECONDE MISSION DE SAINT" PAUL
Dieu.
la jeunesse la maturité de l'expérience K Les missions les plus, graves et les plus délicates pouvaient lui être confiées. Saint Paul, •avait ime entière confiance en lui et se déchargeait parfois sur lui de l'organisation d'Églises nouvelles. Les deux Épîtres qu'il lui adi-essa plus tard sont le monument immortel de cette union apostolique, qui reproduisit, au berceau de l'Église, l'exemple de David et de Jonatlias.
14. a Paul et ses compagnons, dit saint Luc, continuaient à par- ^[es^apjtre^^ courir les cités, publiant partout le décret dogmatique ^ des apôtres et des anciens de Jérusalem. Les Églises étaient ainsi confirmées dans la foi, et croissaient chaque jaur en nombre. Après qu'ils eurent traversé la Phrygie et la région des Galates, l'Esprit-Saint leur défendit de porter la parole de Dieu en Asie. Ils se dirigèrent donc sur la Mysie, dans l'intention de passer en Bithinie, mais l'Esprit de Jésus ne le leur permit point. Ils venaient d'arriver à Troade^ lorsque Paul eut la nuit une vision. Un Macédonien lui apparut, se tint debout en face de lui, et lui adressa cette prière : Passez en Macédoine et secourez-nous. ~ Aussitôt après cetle vision, nous cherchâmes les moyens de passer en Macédoine, certains que Dieu nous appelait à évangéUser ce pays K »
L'Esprit-Saint dirige les apôtres, c'est lui qui ouvre ou ferme aux missionnaires la voie de lÉvangile. La Phrygie, l'une des importantes provinces de l'Asie-Mineure, avait Laodicée pour capitale. La Galatie, ainsi nommée des Gaulois, originaires de la tribu Senonaise, qui, trois siècles avant l'ère chrétienne, passèrent en Orient,, sous la conduite de Brennus, et pillèrent le temple de Delphes, avait pour capitale Ancyre. L'Esprit de Jésus permit aux apôtres' de parcourir ces provinces, mais il leur interdit dévangéliser l'Asie proconsulaire, composée de l'Ionie, l'Éolie et la Lydie. Quel fut la motif de cette interdiction? Faut-il le chercher dans le caractère-
^ Ao,p.al xà xexpci.t.éva. Telle est l'origine apostolique du moi Dogme, ^ dans la langue cHrétienne. On peut s'étonner qu'eu parlant du conole de Jérusalem. M. de Pressensé ose dire que la lettre synodale des apôtres ne ut point « la promulgation d'un décret. » {Hist. des trois prermeys siècles, I, 4t,9.)
Md., XVI, 4-10.
voluptueux et efiféminé d'une contrée que les auteurs classiques appellent : la molle lonie? Il nous est impossible de le conjecturer. « L'Esprit divin souffle où il veut. » La Bithinie et la Mysie avaient déjà été visitées par saint Pierre. Telle est peut-être la raison pour laquelle Paul est destiné à porter la semence de la foi dans un champ nouveau. Troade, ville maritime de la petite Phrygie, où le conquérant apostolique eut la vision qui l'appelait en Macédoine, était située à trente stades des ruines de l'antique Ilion. Sur cette terre, illustrée par la mythologie païenne, l'Ange de Dieu donne saint Paul le signal de victoires nouvelles, et lui montre l'Europ comme le théâtre de ses futures conquêtes. Jadis, sur le rivage opposé, Alexandre le Grand avait vu en songe un prêtre juif, qui l'invitait à subjuguer l'Asie. Les rôles sont intervertis; les arme? sont différentes ; Paul n'a d'autre glaive que la « parole de Dieu vivante et efiicace. » Il laissera pourtant, sur le sol européen, une empreinte plus durable et il fondera une civilisation plus forte que l'empire dAlexandre.
Saint Pani 15. « Ayant fait voile de Troade, continue saint Luc, nous nous
* Phaippe»
dirigeâmes en droite ligne sur la Samothrace, et, le lendemain, nous débarquâmes à Néapolis. De là, nous vînmes à Philippes, colonie romaine et première ville de cette partie de la Macédoine. Après quelques jours, employés à nous créer des relations, le sabbat suivant, sortant de l'enceinte de la cité, nous nous rendîmes sur le bord du fleuve, où se tenait l'assemblée des Juifs pour la prière, et nous adressâmes la parole aux femmes qui étaient déjà réunies. Or, une marchande de pourpre, nommée Lydia, originaire de Thyatire, qui avait la crainte du Seigneur, nous écouta. Dieu ouvrit son cœur et lui inspira d'accueiUir avec docilité les instructions de Paul. Elle fut baptisée, avec toute sa famille. Nous suppliant ensuite, elle dit : Si vous m'avez jugée fidèle au Seigneur, entrez dans ma maison et demeurez-y. Elle nous contraignit par ses instances *. »
La prière de l'humble Lydia fut exaucée. Sa demeure, convertie en église, devint le centre d'une chrétienté nombreuse et florissante,
» ÂcL, XY), 11-15.
ciiAP. iii. — séc^'Mje m'ssiun de saint pacl. 569
à laquelle saint Paul adressa plus tard une Épître remplie des témoignages de sa tendresse et de son dévouement apostoliques. Pbilippes était située sur les bords du Str^i^mon , an nord de la Thracc. Elle devait son nom au père d'Alexandre-le-Grand, qui l'avait bâtie, et son importance, aux mines d'or qu'elle exploitait au pied du mont Pengée. Jules-César l'éleva à la dignité de colonie romaine, et, dans les médailles frappées sous l'empereur Claude, elle prend la qualification de Colnnia Augusta Julia Philippensis. L'émigration hébraïque, fixée à Pbilippes, était trop peu considérable pour avoir une synagogue, ni même un simple oratoire, dans le genre de ceux que Philon nomme npo^euxa'- («Proseuches, n maison de prière). Sur les rives du Stryraon, comme autrefois leurs pères au bord des fleuves de Babylone, les enfants d'Israël venaient, chaque sabbat, invoquer le Dieu d'Abraham et chanter dans l'exil les cantiques de Sion. Quelques femmes juives, descendantes de Sara et de Rachel, assises près d'un fleuve étranger, sous le ciel de la Grèce, tel est l'auditoire auquel l'apôtre adresse la bonne nouvelle de l'Évangile. Une Lydienne de Thyatire est sa première conquête , et la marchande de pourpre entra ce jour-là dans les rangs « de la phalange empourprée des martyrs » de Jésus-Christ *. On sait que les étoffes et la pourpre de Lydie étaient sans rivales dans l'antiquité. Dans les ruines de Thyatire, on a récemment découvert un monument élevé à son président par la corporation des teinturiers. Lydia était sans doute venue se fixer à Pbilippes, pour échanger, contre l'or des mines du Pengée, la pourpre qu'on fabriquait dans sa patrie. Mais elle trouva, dans la parole de Dieu, une perle plus précieuse que tous les trésors.
16. « Un autre jour, dit saint Luc, en nous rendant à la prière, Lapythoniwa il se rencontra, sur notre chemin, une jeune esclave qui avait l'esprit * '^^"' de Python, et dont l'art divinatoire était une source de fortune pour ses maîtres. Cette jeune fille suivit Paul, et, s'attachant à nos pas,
1 Le Martyrologe romain fait mention de sainte Lydia, sous la date d';.. 3 août. «Pbilippes, en Macédoine, fête de sainte Lydia, marchande de pourpre^ qa: embrassa la première la foi à l'Évangile, par la prédication de l'apôtre saint Paul. »
570 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-6t5).
elle criait : Ces hommes sont les serviteurs du Dieu très-haut ! Ils viennent vous annoncer le salut. — Cet incident se renouvela plusieurs jours de suite. Paul le souffrait avec peine. Se retournant donc, il commanda à l'esprit : Au nom de Jésus-Christ, dit-il, je te l'ordonne, sors de cette jeune fille. — A l'instant, la malheureuse fut délivrée. Cependant ses maîtres, ayant ainsi perdu toutes les ressources qu'ils en tiraient, s'emparèrent de Paul et de Silas, et les amenèrent à « l'Agora, » devant le tribunal des stratèges. Ces Juifs, dirent-ils, remplissent notre cité de trouble et de désordres î Us enseignent des pratiques qu'en notre qualité de Romains nous ne devons ni tolérer, ni suivre. — A ces mots, le peuple se précipita sur les apôtres; on déchira leur tunique, et, par ordre des magistrats, ils furent flagellés. Après avoir essuyé tous les outrages de la multitude, Paul et Silas furent conduits à la prison, et les stratèges recommandèrent au geôlier de les garder avec le plus grand soin. Celui-ci, pour répondre à la mission qui lui était confiée, plaça les îlpôtres dans un cachot souterrain, et leur fit serrer les pieds dans des entraves. Or, vers le milieu de la nuit, Paul et Silas, priant à haute voix, louaient le Seigneur; les gardes qui veillaient à la porte entendaient leur prière. Tout à coup, il se fit un tremblement de terre si violent que les fondements de la prison en étaient ébranlés. En un clin d'œil, toutes les portes furent ouvertes et les liens de tous les captifs brisés. Brusquement éveillé, et s'apercevant que les portes étaient ouvertes, le geôlier avait saisi son épée et voulait se tuer, car il croyait que les prisonniers avaient pris la fuite. Mais Paul lui cria : Ne vous faites point de mal ; nous sommes tous ici ! — Rassuré par cette voix, le geôlier demanda de la lumière, entra dans le cachot, et, dans son effroi, se précipita aux genoux de Paul et de Silas. Puis les faisant sortir : Seigneurs, dit-il, que 306 faut-il faire pour être sauvé? — Crois au Seigneur Jésus, répondirent-ils, et tu seras sauvé, toi et toute ta maison. — Ils lui annoncèrent alors la parole divine, ainsi qu'à toute sa famille. Le geôlier lava leurs plaies, et fut baptisé, avec toute sa maison. Les conduisant ensuite dans sa demeure, il leur servit un repas, et fit éclater son allégresse, parce que Dieu lui avait accordé le don de la foi.
CnAP. III. — SECONDE MISSION DE SAINT PAUL. 571
Quand le jour parut, les stratèges envoyèrent à la prison des licteurs, chargés de dire au gardien : Mets ces hommes en liberté. — Le geôlier transmit à Paul cette nouvelle. Les magistrats, dit-il, ont envoyé l'ordre de vous relâcher. Maintenant donc quittez cette prison et allez en paix. — Paul se tournant alors vers les licteurs : Les stratèges de Philippes, dit-il, nous ont fait flageller publiquement, sans jugement préalable, nous, citoyens romains; et maintenant ils prétendent nous relâcher en secret ! Il n'en saurait être ainsi. Qu'ils viennent eux-mêmes, qu'ils nous mettent publiquement en liberté ! — Les licteurs s'empressèrent de porter cette réponse aux magistrats. A ce titre de citoyens romains, les stratèges furent saisis d'épouvante ; ils vinrent en personne, suppliant les apôtres de quitter la prison, les accompagnèrent jusqu'à la porte et leur demandèrent comme une grâce de sortir de la ville. Paul et Silas, ainsi délivrés, se rendirent dans la maison de Lydia; et après avoir consolé les frères, ils sortirent de la cité K »
17. Tout ce récit est empreint d'une chaleur et d'une vérité qui' Jlnihenticit n'appartiennent qu'à un témoin oculaire. Apollon Pythien, le dieu des Acte». des oracles, avait dans toute la Grèce des organes accrédités par la superstition publique. La pythonisse de Philippes, pauvre esclave qui enrichissait ses maîtres du produit de son art divinatoire, était possédée du démon. Le rationalisme moderne n'admet point les possessions, mais Platon, le prince des philosophes, Plutarque, l'historien le plus grave et le plus sérieux de l'antiquité, affirment tous deux la réalité des phénomènes démoniaques, dont la pythie de Delphes et les sybilles de la forêt de Dodone fournissaient le triste spectacle. On voyait, disent-ils, ces femmes fatidiques s'agiter sur leur trépied, dans des convulsions étranges. Leur bouche était écumante leurs lèvres demeuraient serrées, et cependant une voix, qui paraissait sortir du fond des entrailles, se faisait distinctement entendre. Leurs yeux hagards, leurs membres crispés et saisis d'un tremblement universel, offraient tous les symptômes d'une surexcitation diabolique. Elles articulaient ainsi des paroles que les auditeurs effrayés recueillaient comme autant d'oracles. Toute cette
^Ac!., XVI. 16 ad ultim.
démonologie s'est révélée de nos jours, avec les mêmes caractères, et le spiritisme fait autant de ravages, dans notre moderne civilisation, que les pythonisses au sein de la Grèce. L'Église catholique a seule le pouvoir de réduire au silence ces voix infernales. Saint Paul le fit dans la cité macédonienne. Aujourd'hui encore il est des gens qui font métier de ce commerce avec les démons. L'Église catholique leur est odieuse, parce qu'elle leur enlève leur gagnepain. Ce fut ainsi que Paul et Silas virent se soulever contre eux les instincts vindicatifs d'une cupidité sacrilège. Les colonies romaines étaient administrées par deux magistrats, que les Grecs nommaient « stratèges , » les latins a duumvirs. » Le texte des Douze Tables, qui réglait la légalité du culte public, défendait l'introduction d'une religion nouvelle , sans l'assentiment des magistrats *. C'est sur celle législation que s'appuient les accusateurs de Paul et de Silas. La multitude, sans attendre le jugement régulier, se précipite sur les apôlres. Les stratèges cèdent à la violence popi>laire, et, pour lui donner satisfaction, font flageller les accusés. Op les jette ensuite dans un cachot , et on les soumet à l'horrible tor«^ ture des entraves, ou ceps. L'instrument auquel on donnait ce nonj était composé de deux pièces de bois , échancrées par des ouvertures correspondantes, étagées en forme de trous. En rejoignant l'un sur l'autre les deux madriers, chaque pied se trouvait comprimé dans un espace déjà trop étroit et resserré encore par des vis. Selon que les pieds étaient fixés au troisième, au quatrième, ou au cinquième trou, le patient, les jambes écartées dans une position intolérable, endurait d'aÔ'reuses soufirances. Couché sur le sol du cachot, il ne pouvait faire aucun mouvement. Telle était la situation des deux apôtres, lorsqu'ils faisaient retentir la prison de Philippes des louanges du Seigneur. Le Dieu qui brise toutes les chaînes et protège la liberté de l'Église, rompit subitement leurs entraves; le geôlier, qui répondait sur sa tête de la personne des captifs, se croit perdu. En Romain stoïque, il préfère le suicide à une accusation capitale. Saint Paul lui sauve la vie du corps et l'initie à
1 Separatim nemo hahessit deos, neve novos, sedne advenas,nisi publiée adsdtot ffrivatim colunto. (Cicer., De Legib., il.)
ClIAP. III. — SECONDE MISSION DE SAINT PALL. 573
la vie immortelle de l'âme. Quelle majesté surnaturelle dans la scène nocturne de la prison ! A la lueur dune torche vacillante, le geôlier se prosterne aux pieds des deux captifs, lave les plaies ensanglantées que la flagellation avait laissées sur leurs corps. Ses veux s'ouvrent à la lumière divine de la vérité; il reçoit le baptême, '{, dans son allégresse, il veut servir de ses mains un repas aux ipôtres. A l'aurore, les stratèges, efTrayés sans doute par le trem- \ù ement de terre qui a consterné toute la ville, se hâtent d'envoyer un ordre de mise en liberté pour les deux étrangers. Dans les idées païennes , un tremblement de teire passait pour un signe de la, vengeance des dieux. Mais les lois Valeria, Porcia et Sempronia garantissaient la liberté des citoyens romains; quiconque levait sur eux la verge dont on frappait les esclaves était puni de mort. Ce mot : Je suis citoyen romain ! était comme une formule magique, qui assurait l'inviolabilité d'un homme jusqu'aux extrémités du monde. Dès que Paul a prononcé ce mot, les stratèges sont à ses pieds; ils le supplient d'oubher le passé, ils implorent sa miséricorde. Le captif devient le juge de ses bourreaux.
18. Paul et Silas, en quittant Philippes, y laissèrent vraisembla- saM Pnk blement Luc et Timothée ; c'est du moins ce qu'on peut conjecturer saionfquô. du texte des Actes, qui continue en ces termes : « Après avoir traversé AmphipoUs et ApoUonie, Paul et Silas arrivèrent à Thessalonique, où ils trouvèrent une synagogue juive. Selon sa coutume, Paul y entra, et, durant trois sabbats consécutifs, il entretint les Juifs du sens des Écritures, démontrant que, d'après les prophéties, il fallait que le Christ souffrit et rcisuscitât d'entre les morts. Le Christ, disait-il, c'est Jésus, dont je viens vous annoncer l'Évangile. Quelques Hébreux embrassèrent la foi de Paul et de Silas. Mais les indigènes et les païens qui se convertirent formèrent une multitude considérable, parmi laquelle on remarquait en grand nombre de femmes de la plus haute distinction. Ce succès des apôtres exaspéra les Juifs. Ils soudoyèrent quelques gens sans aveu, se mirent à leur tête, et vinrent séditieusement assiéger la demeure de Jason, où Paul et Silas avaient reçu l'hospitalité. Les apôtres étaient absents ; la foule s'empara de Jason et de quelques frères,
et les traîna devant les magistrats, en criant : Ces hommes sont ies perturbateurs du repos public. Jason les a reçus. Ce sont des rebelles qui foulent aux pieds les décrets de César. Us proclament un autre roi, qu'ils nomment Jésus ! — Par ces clameurs, ils remplirent la ville de tumulte, et les stratèges eux-mêmes partageaient l'émotion générale. Cependant Jason et les autres disciples obtinrent d'être mis en liberté, sous caution. La nuit étant venue, les frères se hâtèrent de faire partir Paul et Silas *. »
Thessalonique, aujourd'hui Saloniki, devait son nom à une vic-< toire remportée sur les Thessaliens par Philippe, fils d'Amyntas. Son heureuse situation sur le golfe Thermaïque donnait à son commerce une importance considérable, et lui valut à elle-même le titre de capitale de la seconde Macédoine. Nul doute que les Juifs de Thessalonique n'eussent reçu la missive expédiée à toutes les synagogues par le Sanhédrin de Jérusalem, et que Saul avait jadis sollicité l'honneur de porter lui-même à Damas. Les termes de l'accusation formulée contre l'apôtre sont exactement les mêmes que ceux de la circulaire du grand prêtre. Mais la fureur des Juifs est impuissante à arrêter l'essor des nations, qui se précipitent dans le sein de l'Église. Paul conserva de son séjour à Thessalonique des souvenirs d'affection et de tendresse qui déborderont plus tard dans les deux Épîtres adressées par lui à la chrétienté de cette ville.
jBalot Paul 19. « Les deux apôtres, continue saint Luc, se rendirent à Béroé. à fiéioé*
A leur arrivée, ils entrèrent dans la synagogue. Les Juifs de cette
ville étaient animés de sentiments plus nobles que ceux de Thessa-
lique. Ils accueillirent avec une sainte avidité la parole de Dieu,
scrutant chaque jour les Écritures, pour trouver dans les prophéties
la confirmation du récit évangélique. Plusieurs embrassèrent la
foi, et, parmi les païens, beaucoup de femmes de distinction, et des
hommes, en assez grand nombre, se convertirent. Mais quand les
Juifs de Thessalonique apprirent que Paul évangélisait la ville di
^ Ad., xvn, 1-10. Le Martyrologe romain fait mémoire de Jason, sous la date du 12 juillet. On croit que saint Jason fut le premier évêque de Tarse, patrie de saint Paul. Il mourut en Chypre. {Martyrol» rom., cum noiis Barotiii, 12 jul.)
CHAP. III. — SECONDE MISSION DE SAINT PAUL. o7j
Béroé, ils s'y rendirent, dans le dessein de soulever la multitude contre lui. Aussitôt, les frères firent partir l'apôtre dans la direction de la mer, comme s'il avait l'intention de s'embarquer. Timothée et Silas demeurèrent cependant à Béroé, et Paul se fit conduire, par ses guides, à Athènes *. »
Béroé, au sud-ouest de Thessalonique, sur le littoral de la mer de Macédoine, avait vu naître, non loin de ses murs, et grandir dans ses fertiles campagnes, le César de la Grèce, Alexandre le Grand. Pella, patrie du héros, était à quelques stades de Béroé. Le philosophe qui partagea avec Platon la royauté de la sagesse antique, Aristote, avait reçu le jour au même lieu. Par un dessein providentiel du gouvernement de Dieu sur les empires, Aristote avait élevé Alexandre le Grand; la philosophie païenne avait eu cette fortune d'aiguiser elle-même l'épée qui allait subjuguer le monde et de s'incarner dans le conquérant de l'univers. Et pourtant, à quoi avait abouti cette alliance des deux forces les plus considérables de l'humanité? Des stratèges romains gouvernaient, au nom de l'empereur Claude, la patrie d'Alexandre, et l'héritage scientifique d Aristote était passé à des sopliistes qui, pour quelques drachmes, plaidaient le oui et le non sur le même sujet, avec une logique également invincible. Paul, un Juif, un proscrit, que la haine et la jalousie chassaient de ville en ville, sans autre glaive que la parole, sans autre force que la patience apostolique, fondait un empire immortel.
20. Athènes le vit à son tour, ce conquérant de la foi, pénétrer Athènes.
,,,...,.„, SaiDt Paul
?ous ses portiques, et traverser tout un peuple de divinités, taillées l'Aréopage, dans le marbre, l'ivoire, l'argent et l'or, par le ciseau de Phidias et de Praxitèle. L Acropole, avec ses chefs-d'œuvre du siècle de Périclès; le Parthénon, dédié à Minerve; le temple de Thésée, tous ces monuments où l'art avait mis au service du polythéisme une perfection de formes qui ne sera jamais dépassée, ne sufïisaient point à la superstition de la Grèce. Chaque rue, chaque carrefour, chaque porte était encombrée d'autels votifs, de simulacres païens,
» Âct., XVII, lD-15.
de statues protectrices. « Paul, arrivé à Athènes, dit le texte sacré, renvoya ses guides à Béroé, et les chargea de mander à Silas et à Timothée de le rejoindre aussi promptement qu'ils le pourraient. En les attendant à Athènes, Paul éprouva dans son cœur une émotion profonde, au spectacle de cette cité, livrée tout entière à l'idolâtrie. Chaque sabbat, il discutait avec les Juifs et les prosélytes dans la synagogue, et tous les jours il parlait au peuple dans l'Agora. Des philosophes épicuriens et stoïciens entamèrent avec lui des dissertations publiques. Parmi la foule, les uns disaient : Que nous veut ce semeur de paroles? d'autres : Il parait que cet étranger vient nous annoncer de nouveaux dieux! C'est ainsi qu'ils interprétaient TÉvangile de Jésus-Christ, que Paul leur prêchait. Us le conduisirent devant l'Aréopage, et lui dirent : Pouvons-nous savoir quelle est cette nouvelle doctrine que tu publies? Tes paroles frappent nos oreilles comme une nouveauté que nous désirons connaître. — (Les Athéniens, en eûet, et tous les étrangers fixés dans leur ville, faisaient leur unique affaire de dire du nouveau, ou d'en entendre.) Paul, debout au milieu de l'Aréopage, parla en ces termes : Athéniens, je vous considère comme le peuple de l'univers le plus profondément attaché au culte des dieux. En traversant votre ville, j'ai vu vos temples et vos statues. Sur un autel, j'ai lu cette inscription : « Au Dieu inconnu. » Or, ce Dieu, que vous adorez sans le connaître, c'est lui que je vous annonce. Ce Dieu, qui a créé le monde et toutes ses merveilles, lui, le souverain Seigneur de la terre et des cieux, n habite point les temples élerés par la main des mortels. Dans sa plénitude, il ne saurait nen emprunter, comme un indigent, aux œuvres de l'homme, puisque c'est lui qui dispense à tous l'inspiration, l'existence et la vie. D'un seul père, il a fait sortir la race humaine, et l'a répartie sur toute la terre, déterminant la durée des nations, et fixant lui-même leur pairie. A tous il a imposé robhgatiou de le connaître; et tous, comme à tâtons, se sont mis à sa recherche. Cependant, il se tient près de chacun de nous, car en lui nous avons la vie, le mouvement et l'être. Et, comme le dit un de vos poètes, nous sommes sa race. Étant donc de la race de Dieu, nous ne devons point assi-
nniler l'Être divin à l'or, h l'argent, au marbre sculpté par le génie it l'art de l'Iiomme. Cependant le Seigneur, prenant en pitié notre époque d'ignorance, annonce maintenant à tous les hommes l'Évangile de la pénitence, parce qu'il a fixé le jour où ce monde doit être jugé, selon les règles de la justice éternelle, par celui qu'il a investi de ce pouvoir souverain, et qu'il a manifesté à tous, en le ressuscitant d'entre les morts. — A ce mot de résurrection, l'apôtre fut interrompu par la raillerie des uns, et par l'impatience des autres, qui lui disaient : Nous vous entendrons un autre jour sur ce sujet ! — Ce fut ainsi que Paul sortit de l'Aréopage. Cependant, quelques Athéniens s'attachèrent à l'apôtre et embrassèrent la foi. De ce nombre furent Denys l'Aréopagite, une femme nommée Damaris, et quelques autres *. »
21. Pour se rendre exactement compte du discours de saint Paul •'""'"s dad:*. à l'Aréopage, il faut se transporter, par la pensée, au milieu de cet '^^l' aux auditoire athénien, dont les préjugés, les mœurs, la civilisation formaient un ensemble qui n'a pas d'analogue dans nos sociétés modernes. La frivolité proverbiale de ce peuple, amoureux de nouvelles , curieux comme un enfant , impressionnable comme un artiste , s'alliait à des terreurs religieuses d'autant plus étranges que le culte mythologique était plus gracieux et plus riant. Durant une peste qui désola Athènes, Épiménide, désirant apaiser les dieux et craignant d'en oublier un seul, fit lâcher un grand nombre de chèvres du haut de l'Aréopage, avec ordre d'immoler chacune d'elles, sur la place même où elle se se'ait ai'rêtée, en l'honneur de la divinité à laquelle ce lieu serait consacré. « Voilà pourquoi, ajoute Diogène de Laerce qui raconte ce fait , on trouve à Athènes des autels qui ne portent le nom d'aucune divinité. » Ce fut à cet instinct religieux que Paul s'adressa d'abord, pour annoncer aux Athéniens le Dieu véritable, dont les Juifs ne prononçaient jamais le nom. Du reste , l'apôtre précise son enseignement avec une netteté d'exposition telle que chacune des sectes philosophiques de la Grèce s'y trouve d'avance réfutée. Le Dieu de P^ul est un Dieu
^Act., xvij, 13 ad ultiia.
personnel, qui a créé le ciel et la terre. Le panthéisme d'Epicure, le fatalisme des stoïciens avaient complètement perdu la notion d'un Dieu créateur. Les divers systèmes cosmogoniques de la my thologie supposent un arrangement de la matière par le principe divin; la révélation mosaïque avait seule nommé le père des mondes, et appris à l'homme que la matière fut, h l'origine, tirée dn néant par le Verbe incréé. Les Grecs avaient la prétention de se croire autochtones; ils étaient nés du sol même de la patrie. Ce préjugé national s'était formulé, dans le langage vulgaire, par l'épithète de barbare, injurieusement jetée à la face du reste de l'humanité. Saint Paul établit dans l'Aréopage le dogme de l'unité des races humaines. 11 profite de cette exposition pour renverser en passant les superstitieuses croyances du paganisme, qui attribuait à des divinités subalternes la conservation des limites de la patrie, des bornes mêmes du champ héréditaire. C'est le Dieu unique, personnel, inQni, immuable qui préside seul, par sa providence, aux destinées des nations, des siècles et des empires. Le monde cherche ce Dieu, il le poursuit, comme à tâtons, au milieu des ténèbres du polythrisme. Et pourtant le Dieu véritable e?t à la portée de toutes les existences; nous l'avons en quelque sorte sous les yeux, puisqu'eii lui nous avons l'être, le mouvement et la vie. Cette vie en Dieu n'est point celle du panthéisme, qui nous ferait dieux nousmêmes. Nous sommes en Dieu , mais comme son œuvre, non comme partie de lui-même. Nous sommes de Dieu, non comme émanation, mais comme créatures. L'élévation de cette théologie frappait sans doute l'auditoire. Tout au moins, l'apôtre jusque-là ne fut point interrompu dans son discours. On le laissa même, par une conséquence nécessaire des principes qu'il venait d'exposer, flétrir l'anthropomorphisme du culte païen, et jeter, en passant, aupeuple d'idoles et de statues qui encombraient la cité, une de ces paroles victorieuses, sous lesquelles devaient un jour sécrouler lei temples idolâtriques. Mais quand , abandonnant les préliminaires , il commençait à entrer dans l'exposition de l'Évangile , avant même qu'il eût prononcé le nom de Jésus, au moment où le mot de résurrection toir^it de ses lèvres, tout cet auditoire, qui ne croyait pas même à
CH.Vr. III. — SECONDE MISSION DE SAINT PAUL. 579
l'immortalité de l'âme, refusa de l'entendre. Dans les railleries den uns, on peut reconnaître la légèreté des enfants d'Épicure ; dans la gravité affectée de ceux qui lui disent : « Nous vous écouterons à ce sujet une autre fois, » on retrouve le caractère des stoïciens. Tous d'ailleurs éconduisent saint Paul, sans emportement, ni violence. Il n'y avait pas, chez les Athéniens, une foi quelconque assez forte pour armer un seul bras contre la doctrine apostolique. A ces habitués du sophisme et du persifflage, il était impossible de prendre une question au sérieux. Voilà pourquoi la mission de saint Paul eut si peu de succès à Athènes. Le nombre des fidèles fut restreint, mais la conversion de saint Denys l'Aréopagite promettait, pour l'avenir, des conquêtes nouvelles.
22. Timothée et Silas vinrent rejoindre l'apôtre à Athènes. En n^^part même temps, Paul était informé que les Juifs persécutaient, avec un redoublement de rage, les Églises de Macédoine. Il eût voulu partir lui-même pour Thessalonique, et affermir ses chers néophytes, par sa présence et ses exhortations. « Mais, dit-il, Satan s'opposa à la réalisation de ce vœu *. » Quels furent la nature et le caractère des obstacles que l'ennemi du salut fit naître, en cette occasion, sous les pas de l'apôtre? Nous n'avons à ce sujet autîun renseignement précis, mais il ne semble pas fort difficile de le conjecturer. Si les disciples étaient l'objet d'une persécution ardente , Paul lui-même devait y être mille fois plus encore exposé. Sa vie était constamment menacée, par une haine qui ne se lassait jamais. Quoi qu'il en soit, ne pouvant se rendre en personne à Thessalonique, il y envoya Timothée et Silas, et partit lui-même d'Athènes, avec saint Luc, son compagnon fidèle, pour se rendre à Corinthe. « Il y trouva, dit le texte des Actes, un Juif nommé Aquilas, originaire du Pont, qui était venu depuis peu d'Italie , avec Priscifla sa femme. Le décret d'expulsion, porté par l'empereur Claude contre les Juifs, les avait chassés de Rome. Aquilas et Priscilla gagnaient leur vie à fabriquer des tentes. Cette profession était aussi celle de ?au]. Il se fixa donc chez eux et partageait leurs travaux. Cependant,
' I Thess.j II, 18.
chaque sabbat, il disculail dans la synagogue, et prêchait le nom de Jésus aux Juifs et aux Grecs. Silas et Timothée, à leur retour de Macédoine, vinrent le rejoindre à Corinthe '. »
D'Athènes à Corinthe, la route que saint Paul eut à parcourir, traversait Eleusis et Mégare ; elle coupait le Géphise , humble rivière, que la poésie a illustrée dans ses chants, à l'égal des plus grands fleuves du monde. A l'approche du temple de Gérés, le chemin prenait le nom de Voie sacrée. C'était là que passaient, en se rendant aux mystères d'Eleusis, les théories de jeunes filles grecques, portant sur leur tête les canéphores et les corbeilles symboliques, remplies des dons de Cérès, Les mystères éleusiaques avaient, dit-on, quelque analogie avec les initiations hiératiques de la Perse. Le blé , semé par le laboureur, y était considéré, dans sa transformation successive, comme l'image non-seulement de la genèse du monde, mais encore de la palingénésie des âmes 2. Notre-Seigneur avait employé une parabole de ce genre, quand il disait aux apôtres, la veille de la Passion : « Si le grain de froment, tombé terre, ne meurt, il reste seul. Mais s'il meurt, il multiplie ses fruits au centuple. » L'histoire ne nous dit pas si Paul s'ari'éta à Eleusis, mais nous savons, et les Pères nous l'enseignent, que nouveau Triplolème, il apportait à la Grèce un froment divin, dont les gerbes se sont épanouies sur le monde en fruits de grâce et de vertu.
§ IV. Première Épitre anx Thessalonlclens.
gniet 23. Timothée et Silas avaient trouvé les frères de Thessalonique
fermes dans la foi, et portant, avec un courage invincible, le témoignage du martyre, en face de la persécution. En parlant des chrétiens de la prl«iitive Église, un païen disait : « Je ne sais avec quelle confiance ils croient naturellement à leurs mensonges , mais on dirait qu'ils sont déjà ressuscites*! » Cette parole nous fait comprendre l'énergie du sentiment qui dominait dans les chrétientés
1 Âct., xviii, 1-3. — * Sepp, Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tom. 111, pag. 213. — 3 Joan., xil, 2i, 25. — * Miuutius Félix. (Patr. lat., 111, 259.)
CHAP. !II. — PnEMTÈRE fPITRE AUX THESSÂLONTCIENS. 581
nouvelles. Le mépris de la vie présente, la certitude de la bienheureuse immortalité, transformaient les âmes et préparaient au monde ce grand spectacle d'une foi désarmée, qui triomphe de toutes les armes humaines. Cependant, on se tromperait grandement si l'on se représentait ces Églises primitives dans une attitude complètement irréprochable. Au siècle apostolique, comme dans le nôtre, la perfection coudoyait l'indolence; le bien était mélangé de mal; l'erreur côtoyait la vérité. Parmi les fidèles de Thessalonique, il s'était trouvé des esprits inquiets, que l'enseignement de l'apôtre n'avait pas apaisés. Ceux-là insistaient sur l'imminence du jugement final ; ils annonçaient que le monde allait finir , que le second avènement du Fils de l'homme était proche. La prophétie de Notre-Seigneur, en face de Jérusalem, préoccupait ces imaginations exaltées. Sans tenir compte de la parole du divin Maître : « Le jour et l'heure sont restés dans les secrets du Père, » on supputait les temps. La persécution sévissait; elle était, disait-on, le précurseur de la catastrophe suprême. Le Christ allait paraître dans sa gloire, venger sa cause et écraser ses ennemis, sous les foudres de la justice éternelle. Cette erreur a survécu aux néophytes Thessaloniciens. Qui n'a pas entendu, même de nos jours, des prophètes de ce genre? Vainement lÉgHse catholique a frappé d'anathème ces chercheurs téméraires, qui prétendent connaître le secret de Dieu. Leur audace n'en a point été diminuée; s'il fallait les en croire, les décrets éternels n'ont pour eux aucun mystère. Et cependant, que deviendrait le inonde, à quel degré d'inertie et de stupeur ne descendrait point l'activité humaine, lorsque tous les esprits s'arrêteraient à l'approche d'une date fotidique, dans l'épouvante d'une destruction universelle et irrémédiable, annoncée à jour fixe? Le danger n'était pas moins grand, à Thessalonique, qu'il pourrait l'être chez nous. Il inspira au cœur de saint Paul sa première Épître aux Thessaloniciens.
24. (( Paul, Silas et Timothée à l'Église de Thessalonique, unie eu Dieu le Père et Jésus -Christ Notre-Seigneur. Grâce et paix sur vous ! Pour vous tous, nous rendons à Dieu de coulinuelles actions de grâces, faisant de vous, sans interruption, mémoire dans nos
prières. 11 nous souvient, devant Dieu notre Père, des œuvres de votre foi, des labeurs de voire charité, de l'héroïsme de votre espérance en Jésus-Christ Notre-Seignear. Frères chéris de Dieu, nous savons quelle fut votre élection; ce n'est point seulement pai la prédication qae l'Évangile s'est manifesté au milieu de vous ; il a éclaté par des miracles, par l'effusion de 1 Esprit-Saint, dans la plénitude des dons célestes. Vous ne l'ignorez pas vous-mêmes, et vous savez ce que nous fûmes parmi vous. Dès lors, devenus nos imitateurs, ou plutôt les imitateurs de Jésus-Christ, vous avez reçu la parole divine, malgré des tribulations sans nombre, vous l'avez accueillie dans i allégresse de l'Esprit-Samt. En sorte qu'à votre tour vous êtes devenus les modèles de tous les croyants de la Macédoine et de l'Achaïe. Par vous, la parole du Seigneur s'est propagée, non pas seulement en Achaïe et en Macédoine, mais, dans tout l'univers, votre foi a pénétré, en telle façon qu'il nous devient comme inutile de parler. Chacun nous prévient, en racontant l'accueil que nous avons reçu de vous, votre conversion de l'idolâtrie au culte du Dieu vivant et véritable, votre foi en l'avéno.raent de son Fils Jésus, ressuscité d'entre les morts, celui qui nous a délivrés de la colère à venir '. »
25. " C'est qu'en elièt vous n'avez pas oublié, frères, que notre séjour parmi vous ne fut pas vain. Outragés, couverts de plaies, à Philippes, nous eûmes en notre Dieu assez de confiance, pour nous rendre près de vous, et vous annoncer, avec une sollicitude incessante, la bonne nouvelle du Seigneur. Notre doctrine n'avait rien de commun avec les mystères d'erreur et d'infamie. Eprouvés par Dieu luimême pour la prédication de son Évangile, nous vous avons parlé, sans aucun souci do plaire aux hommes, mais uniquement préoccupés de plaire au Dieu qui soude les cœurs. Jamais le langagci de l'adulation ne fut le nôtre, vous le savez; jamais un motif de cupidité n'a dirigé nos actes, Dieu en est témoin. Nous ne cherchons pas notre gloire des hommes, ni de vous, ni d'autres. Il nous était permis de faire peser sur vous la charge de notre entretien,
* I Thessal., i integr.
CIIAP. III. — PKEMIÈRE ÉPITRE AUX THESSALONICIENS. 583
car nous sommes les apôtres du Christ : mais nous nous sommes faits petits , au milieu de vous. La nourrice réchauffe ses enfants dans son sein : ainsi il en fut de nous. Notre unique amour c'était vous. Notre ambition, ambition immense, était de vous donner, nonseulement le trésor de l'Évangile, mais notre vie tout entière, car vous étiez devenus nos bien-aimés. Vous vous rappelez, frères, notre travail et nos fatigues. Jour et nuit, pour n'être à charge à personne, nous prêchions l'Evangile de Dieu. Vous en fûtes témoins, et le Seigneur iui-même! Dans la sainteté, la justice, sans récrimination ni reproche, nous nous sommes prodigués, chez vous, à quiconque embi'assait la foi. Un père ne se donne pas plus à ses fils. On nous vit de même vous exhorter, vous consoler, vous conjurer de vous montrer, par votre persévérance, dignes du Dieu qui vous a appelés à son royaume et à sa gloire. Mais aussi nous rendons à Dieu dé continuelles actions de grâces, parce que la parole du Seigneur, que vous entendiez de notre bouche , vous ne l'avez point considérée comme un langage humain, mais comme le Verbe de Dieu, agissant en vous par la foi. Ainsi, vous avez marché sur la trace des Églises de Judée, unies dans Je Christ Jésus ! Vous avez souffert des persécutions, de la part de vos compatriotes, de même qu'elles en soutirent de la part des Juifs. Ceuxquiont mis Jésus-Christ à mort, ceux qui ont tué les prophètes, nous persécutent nousmêmes; ils sont les ennemis de Dieu el des hommes. Ils voudraient nous interdire d'évangéliser les nations et de leur porter le salut; c'est ainsi qu'ils comblent la mesure de leurs crimes, car la colère de Dieu s'est appesantie et persévérera, jusqu'à la fin des temps, sur leur tête. Pour nous, frères, dans notre désolation d'être séparés de vous, non de cœur mais de corps, nous avons ardemment souhaité le bonheur de vous revoir. Nous voulions retourner près de vous (moi du moins, Paul, je l'ai tenté une première et une seconde fois), mais Satan a mis obstacle à la réalisation de ce vœu. Quelle est en effet notre espérance, notre allégresse, notre couronne de gloire? N'est-ce pas vous, vous notre joie et notre triomphe en face de Jésus-Christ Notre-Seigneur au jour de son avènement? »
^ II Thessal., ii iutegr.
26. « Voilà pourquoi, ne pouvant plus supporter la douleur de l'absence, nous avons préféré demeurer seuls à Athènes, et nous envoyâmes Timothée, notre frère et ministre de Dieu dans l'Évangile du Christ, afindevo as affermir et de vous encourager dans votre foi. De telle sorte que nul d entre vous ne se laisse ébranler par la persécution présente. Vous savez, en effet, que nous avons été posés pour souffrir. Quand nous étions parmi vous, nous vous prédisions les tempêtes qu'il nous faudrait affronter. Elles sont venues, vous en avez fait l'expérience, et moi, à cette nouvelle, j'eus hâte de connaître quelle était votre foi, dans la crainte que le tentateur n'eût réussi à vous séduire et à rendre inutiles tous nos labeurs. Maiutenant que Timothée est de retour, il nous a décrit votre foi et votre charité ; il nous apprend que vous conservez de nous un souvenir fidèle, que vou> désirez nous revoir, avec la même ardeur que nous en avons nous-mêmes. Nous sommes donc consolés en vous, frères. Votre foi allège toutes nos peines et toutes nos tribulations. Nous vivons enfin, quand nous savons que vous êtes fermes dans la route du Seigneur. Et quelles actions de grâce pourrions-nous jamais assez rendre à Dieu, pour la joie dont il nous comble par vous? Nuit et jour, dans la surabondance de notre amour, nous le prions de nous accorder le bonheur de vous revoir, afin de compléter ce qui manque encore à votre foi. Qu'il daigne, ce Dieu notre Père et Jésus-Christ Notre-Seigneur, diriger lui-même nos pas vers vous! Qu'il daigne multipHer votre nombre, qu'il fasse surabonder votre charité les uns à l'égard des autres et envers tous les hommes, qu'il la rende telle que la nôtre est pour vous, confirmant ainsi vos cœurs dans une sainteté irréprochable, devant Dieu notre Père, pour l'avènement de Notre-Seigneur Jésus- Christ, avec tous ses saints, dans la gloire. Amen '. »
27. « Quant au reste, frères, nous vous prions, nous vous supplions, dans le Seigneur Jésus, de marcher dans la voie que nous vous avons tracée par notre enseignement, afin de plaire à Dieu et de progresser dans sa grâce. Vous savez en effet quels préceptes je vous ai donnés, au nom de Jésus Notre-Seigneur. La volonté de
» I Thessal., in integr.
CIIAP. m. — PREMIÈRE ÉPITRE AUX TIIESSALONICIOS. 585
Dieu, c'est la sanctification de vos Ames. Il veut que vous renonciez à la fornication ; que chacun de vous sache porter le vase fragile du corps, dans la sainteté et la pudeur, sans l'abandonner à l'ignominie des passions, comme font les païens qui ne connaissent pas Dieu. Le Seigneur veut que nul n'opprime, ne déshonore, ou ne trompe son frère, et le Seigneur, nous vous l'avons dit, nous vous l'avons enseigné, s'est constitué le vengeur de tous ces crimes. Ce n'est point aux jouissances impures, c'est à la sainteté qu'il nous appelle. Quiconque foule aux pieds ses préceptes s'attaque donc, non point à l'homme, mais au Dieu qui nous a donné son Esprit- Saint, pour gouverner nos âmes. Je ne crois pas nécessaire de vous parler de la charité fraternelle, car vous avez appris de Dieu luimême à vous aimer les uns les autres, et vous pratiquez cette tendresse pour tous les frères de Macédoine. Nous vous supplions seulement, frères, de progresser toujours dans cette vertu, de maintenir parmi vous la concorde et la paix, de vous appliquer au soin de vos affaires, au travail des mains, selon que nous vous l'avons recommandé. Devenez des modèles de probité et d'honneur, pour ceux qui vivent en dehors de notre croyance, et ne convoitez jamais le bien d autrui, n
«Nous ne voulons pas cependant, frères, vous laisser dans l'ignorance, au sujet de ceux d'entre vous qui se sont endormis dans la mort, de peur que votre deuil, comme celui des païens, ne soit sans espéiance. De même que nous avons foi en la mort et en la résurrection de Jésus-Christ , ainsi nous sommes assurés que Dieu recevra dans son sein les morts, qui se sont endormis dans le nom de Jésus. Voici donc la parole que nous vous annonçons, de la part du Seigneur. Nous qui vivons encore, attendant l'avènement du Christ, nous ne devancerons point, au jour de cet avènement, ceux qui nous ont précédés dans le sommeil de la mort. Quand, au signal donné par le Seigneur, à la voix de l'archange, au son de la trompette divine , le Christ descendra du ciel , lef morts ressusciteront les premiers. Ensuite nous , les vivants, réservés jusqu'à cette heure, nous serons, avec eux, transportés dans les nuées, au-devant du Christ, que nous escorterons dans
les deux, poui" y être éternellement avec le Seigneur. Consolezvous donc les uns les autres, dans ces paroles d'espéi'ance •. Quant au temps et à l'heure, frères, il n'est nul besoin de vous en rien écrire. Vous savez tous que le jour du Seigneur éclatera subitement, comme le voleur apparaît dans la nuit. Les hommes diront : Paix et tranquillité ! et soudain la ruine imprévue fondra sur eux, sans qu'ils puissent la conjurer. Telles les douleurs de l'enfantement prennent la femme qui va devenir mère. Pour vous, frères, vous ne marchez point dans les ténèbres, et ce jour ne peut vous surprendre, comme un voleur qui tombe sur sa victime. Tous, vous êtes les fils de lumière, les enfants du jom^; nous ne sommes point euténébrés, comme les enfants de la nuit. Ne nous endormons doni point, ainsi que font les autres, mais veillons, dans notre sobriété. C'est la nuit qu'on dort, c'est la nuit qu'on destine à l'ivresse. Nous qui sommes de la génération du jour, maintenonsnous sobres, revêtus de la foi et de la charité, comme de notre cuirasse, portant notre espérance, comme le casque qui protège la tête des guerriers. Dieu ne nous a point réservés aux traits de sa colèie ; il nous a établis pour conquérir le salut, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, mort pour nous, afin que, vivants ou morts, nous possédions avec lui l'éternelle vie. Tels doivent être les motifs de votre consolation mutuelle; continuez, comme vous le faites, à vous édifier les uns les autres. »
^HijirilaiB «28. Et maintenant, frères, nous vous en supplions, sachez 6t (teraier
•kapûie. reconnaître les services des ouvriers évangéhques, qui travaillent, parmi vous, qui vous sont préposés dans le Seigneur, et vous prodiguent leurs exhortations; ayez pour eux une charité de plus en plus surabondante, en considération de leurs labeurs; conservez avec eux la paix. Frères, nous vous en conjurons, calmez les esprits inquiets, consolez les pusillanimes, soutenez les faibles, secourez les infirmes, soyez patients envers tous. Prenez garde que nul d'entre vous ne rende le mal pour le mal; partout et toujours, cherchez le bien les uns des autres, cherchez le bien de tous. Que
• Thessal., iv integr.
CllAP. IJI. — l'REMIKR^ ÉriTRE AUX TllESSALONICliNS. 1187
votre joie soit constante. Priez sans interruption; rendez grâces à Dieu de tout ce qui vous arrive. Telle est la volontfj de Dieu, dans le Christ Jésus, par rapport à vous tous. N'éteignez point en vos cœurs la flamme de l'Esprit-Suint. Ne méprisez point les prophéties; éprouvez tout, et retenez ce qui est bon; abstenez-vous de toute apparence du mal. Que le Dieu de paix vous rende saints, dans toute votre conduite; qu'il maintienne dans une pureté intègre vos âmes et vos corps, pour l'avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il est fidèle, ce Dieu, qui a daigné vous appeler à lui ! C'est sa puissa-nce qui opérera en vous ces merveilles. Frères, priez pour nous. Je vous adjure, par le Seigneur, que cette lettre soit lue par tous les saints, nos frères. La grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec vous! Amen ^ »
29. Le cœur de l'apôtre déborde, en élans de tendresse et de saiut Paui et charité divine, dans cette lettre. Voilà les pages immortelles qu'un ce coriothe. Juif, fabricant de tentes, dictait, de la voluptueuse Corinthe. Aujourd'hui la Grèce, comme le dit Bossuet, est plus fière d'avoir reçu les lettres de ce Juif que d'avoir donné le jour à Socrate, ou à Platon. « Cependant, continue l'écrivain sacré, Paul redoublait d'efforts pour évangéhser Corinthe, et pour faire connaître leChrlft Jésus aux Juifs de cette ville. Mais ceux-ci ne répondaient à son zèle que par des contradictions et des blasphèmes. Un jour, secouant sur eux les pans de son manteau, il leur dit : Que votre sang retombe sur vos têtes! Désormais, je nen suis plus responsable, et je vais m'adresser aux Gentils ! — Dès lors il quitta la demeure d'Aquilas et de Priscilla, pour habiter chez Tite le Juste, converti du paganisme à la foi, dont la maison était attenante à la synagogue. Cependant, Crispus, l'archisynagogus de Corinthe, crut au Seigneur avec toute sa famille; et un grand nombre de Corinthiens, imitant son exemple, embrassèrent la lui et reçurent ie baptême. Sostlicne, successeur de Crispus, lut de ce nombre *. Le Seigneur fortifia encore le courage de son apôtre. Une nuit, il lui apparut, dans une vision, et lui dit : Ne crains rien ; parle en
* Thessal., v integr. — » 1 Cor., i, 2; Acl., xviii, 17.
toute liberté, car je suis avec toi; nul ne saurait te nuire. Le peuple que je me suis réservé est nombreux en cette ville. Paul demeura donc dix-huit mois à Corinthe, sans que sa prédication fût troublée. A cette époque, Gallion était proconsul d'Achaïe. Les Juifs, dans leur fureur contre l'apôtre, le traînèrent au tribunal de ce magistrat. Cet homme, disaient-ils, nous prêche un culte défendu par notre loi. — Paul ouvrait la bouche, pour répondre à cette accusation ; mais le proconsul ne lui en laissa pas le temps. Juife dit-il, s'il s'agissait ici de quelque injustice, ou de quelque attentfè commis contre vous, j'écouterais volontiers votre plainte. Mais si n'est question que de points de doctrine, de disputes de mots, de commentaires de votre loi, pourvoyez -y vous-mêmes. Je ne veux pas me constituer juge de pareils différends. — Il les mit ainsi hors de cause. Dans leur exaspération, les Juifs se saisirent de Sosthène, prince de leur synagogue, qui venait de se convertir, et le flagellèrent sous les yeux de Gallion. Le proconsul les laissa faire, et ne voulut en rien intervenir dans cette qnerelle. Paul passa encorf de longs jours à Corinthe, après ces événements *. » Le proconsul 30. Galliou, proconsul d'Achaïe, était frère de Sénèque le phî- OèredeSé- losophc, et lui devait sa fortune. Messahne, la première femme de l'empereur Claude, avait exilé Sénèque dans lîle de Corse. Le jour où Claude, épousa, en secondes noces, Agrippine, mère Néron, Sénèque fut rappelé , et devint le précepteur du jeune prince. Il obtint pour Gallion le proconsulat d'Achaïe, et, s'il faut l'en croire, Gallion méritait cette faveur. « Aucun mortel, dit-il, n'est si cher à son meilleur ami, que Gallion l'est à tous. Personne ne saurait l'aimer à demi 2. » La conduite de Gallion, vis-à-vis de Paul et de Sosthène, ne justifie qu'imparfaitement cet éloge. Les Juifs de Corinthe, en traduisant l'apôtre au tribunal du proconsul, s'appuyaient vraisemblablement sur un ancien décret de l'empereur Claude, accordé aux instances dHérode Agrippa, et qui leur reconnaissait le droit de s'administrer d'après leurs propres lois. Josèphe nous a transmis le texte de l'édit impérial. On y lit ces
* Act.f xvin, 4-18. — ' Senec, Prœfat. nalur., quœst. I, IV.
nèqac.
CHAP. HT. — SECONDE ÉPIÏRE AUX TIIESSALONICIENS. 389
paroles : « Nous voulons que les Juifs conservent, sans le moindre empêchement, les mœurs de leur patrie, dans toutes les provinces de notre empire ; les avertissant, néanmoins, de ne pas abuser de cette grâce, de se conduire avec modération, et de ne point afficher leur mépris pour les cultes des autres peuples *. » Les Juifs de Gorinthe, sans tenir compte des réserves énoncées par l'édit, se croyaient le droit de réclamer la protection du magistrat romain contre un Juif, qu'ils accusaient de ruiner la religion mosaïque. Tel est, évidemment, le sens de leur plainte : « Celui-ci prêche un culte contraire à notre loi. » Il n'est pas douteux, non plus, que Gallion, en se récusant, fit personnellement preuve de modération. Que le motif réel de sa déclaralion d incompétence ait été une profonde indifférence religieuse, ou le mépris que les Romains professaient pour les Juifs, ainsi que l'ont cru la plupart des exégètes, le résultat est toujours le même, c Gallion était l'homme du fait, et non de l'idée, le juge des attentats, non des théories doctrinales 2. » Sa conduite, en se récusant, fat donc irréprochable. Mais, que penser d'un proconsul qui laisse sous ses yeux, aux pieds de son tribunal, une populace furieuse, déchirer, à coups de verges, un homme qu'aucune condamnation n'a atteint? Où est ici la protection que toute justice doit à l'innocence? Toutes les phrases philanthropiques de Sénèque échouent devant cette attitude du magistrat romain, qui assiste gravement, entouré de ses licteurs et de sa garde proconsulaire, au supplice d'un innocent, sous prétexte qu'une querelle de Juifs ne le regarde pas!
§ ir. Seconde Ëpitre aux Thessaloniciens.
31. Les paroles si explicites de l'apôtre, au sujet du second objet avènement de Jésus-Christ, n'avaient pas suffi h calmer toutes les premier^ inquiétudes des novateurs, à Thessalonique. Ils prétendaient main- "^ ^'^ "' tenant que Paul annonçait formellement, dans sa première Épître, qu'il vivrait personnellement jusqu'au jour de la catastrophe finale.
* Josepb.j Antiq.jud., xiv, 5.-2 Vidal, Vie de saint Paul, tom. I, pag. 405.
C'était ainsi qu'ils interprétaient ces mots : « Les morts endormis dans le Christ ressusciteront les premiers; ensuite, nous, les vivants, nous, réservés jusqu'à cette heure, nous serons avec eux «transportés dans les nuées, au devant du Christ. » Puisque Paul sera encore vivant, à l'époque du jugement dernier, disaient-ils, cette catastrophe est imminente, nous y touchons! à quoi bon travailler désormais? Les imaginationss'exaltaient ainsi dansces rêves extravagants. Les novateurs parlaient de prétendues visions qui confirmaient leurs théories ; ils allaient jusqu'à supposer de fausses lettres de l'apôtre, dans le sens de leurs folles idées. La seconde Épître aux Thessaloniciens, écrite à Corinthe, un an après la première, avait pour but de rétablir enfin le calme e' la tranquillité dans les esprits. « Paul, Sylvain, Timothoe, à l'Église de Thessalonique, réunie en Dieu le Père et Jésus-Christ Notre-Seigneur, grâce et paix vous soient données par Dieu notre Père et le Seigneur Jésus-Christ ! Nous devons rendre sans cesse de? actions de grâces à Dieu pour vous, frères, parce que votre foi s'accroît de plus en plus, et que votre charité mutuelle surabonde; en sorte que nous nous glorifions de vous, devant les autres Églises, pour votre patience et votre foi au milieu des persécutions et des souffrances que vous endurez dans la perspective du juste jugement de Dieu, vous rendant dignes du royaume céleste, pour la conquête duquel vous souffrez. Si le Seigneur doit à sa justice de punir ceux qui vous oppriment, il vous doit à vous-mêmes, comme à nous, le repos, au jour de la manifestation du Seigneur Jésus, quand il descendra du ciel avec les anges, dans sa gloire, pour livrer aux supphces d'une flamme ardente les impies qui l'auront méconnu et qui foulent aux pieds son Évangile. Ceux-là expieront leur crime, dans les tourments de la mort éternelle, sous le regard de Dieu et sous le poids de sa toute-puissance, alois qu'il sera venu glorifier ses saints, et déployer les merveilles de sa bonté, en faveur de ceu.-: qui auront cru en lui. Tel est l'enseignement que nous vous avons transmis, au sujet de ce jour formidable. Voilà pourquoi, aussi, nous prions «ans cesse pour vous, afin que le Seigneur vous rende dignes du bienfait de sa vocation, qu'il accom-
ClIAr. m. — SECONDE ÉPITRE AUX TIIESSALONICIENS. T/Jl
[>l'Ssc eu VOUS tous les desseins de samiséricorde, et confirme, par S'i puissance, l'œuvre de votre foi. Ainsi le nom de Notre-Seigncur Jésus-Christ sera glorifié en vous, et vous-mêmes vous le serez en lui, par la grâce de notre Dieu ', »
32. « Or, nous vous conjurons. Frères, par l'avènement de Notre- Seigneur Jésus-Christ et par l'espérance que nous avons d'y prendre part, ne vous laissez point si facilement ébranler dans vos sentiments , ni effrayer soit par des visions, soit par des discours , soit même par do fausses lettres qu'on vous présente comme émanées de nous , au point de vous faire croire que le jour du Seigneur est imminent ! Que personne ne puisse ainsi, d'aucune façon, vous séduire. L'avènement de Notre-Seigneur doit être précédé de la grande apostasie et de la manifestation de l'homme du péché , du fils de perdition, qui se posera en adversaire de tous les attributs divins, et s'exaltera au point de s'asseoir dans le Temple de Dieu, pour s'y faire adorer. Ne vous souvient-il plus que je vous disais ces choses, quand j'étais au milieu de vous? Vous savez donc ce qui retient maintenant cette manifestation impie, qui éclatera en son temps. Quant au mystère d'iniquité, il s'élabore déjà. Seulement, que celui qui tient maintenant continue à tenir, jusqu'à ce qu'il disparaisse. Alors viendra l'homme du mal, que le Seigneur Jésus foudroiera d'un souflQe de sa bouche et qu'il anéantira dans la splendeur de son avènement. La manifestation de ce pervers sera l'œuvre de Satan; elle s'accomplira avec l'appareil d'une puissance formidable, au milieu de signes et de prodiges imposteurs, avec toutes les séductions de l'iniquité. Ainsi, il entraînera à leur perte les malheureux qui n'auront point fondé l'assurance de leur salut dans l'amour de la vérité. Dieu déchaînera sur eux l'esprit d'erreur; ils croiront au mensonge, et seront condamnés, avec tous ceux qui remettent la vérité pour se complaire dans le crime. »
33. « Pour nous. Frères chéris de Dieu, nous devons de continuelles actions de grâces au Seigneur, qui vous a choisis, comme des prémices de salut , pour être sanctifiés par son Esprit, dans la
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foi à la vérité. C'est par cette foi et par notre prédication qu'il vous a appelés à la conquête du glorieux royaume de Jésus-Christ Notre-Seigneur. Donc, Frères, demeurez fermes, et maintenez toutes les traditions que vous avez apprises , soit en notre bouche, soit par notre première Épitre. Que Jésus-Christ Notre-Seigneur, lui-même, que Dieu notre Père, qui nous a aimés, et nous a donné les consolations éternelles et la sainte espérance, daigne ranimer vos cœurs et les confirmer en toute œuvre de salut et en toute saine doctrine. '— Pour tout le reste, Frères, priez pour nous, afin que la parole de Dieu parcoure l'univers, et soit en tout lieu glorifiée, comme elle l'est parmi vous. Priez, afin que nous soyons délivrés des persécuteurs et des méchants , car la foi n'est point le partage de tous. Le Dieu auquel vous croyez est fidèle, il vous afifermira lui-même et vous gardera du mal. Nous avons , dans le Seigneur, la confiance que vous observez et que vous observerez toujours nos préceptes. Que le Seigneur donc dirige vos cœurs, dans l'amour de Dieu et la patience du Christ! Au nom. de Notre- Seigneur Jésus-Christ, nous vous ordonnons de vous séparer de tout frère qui suit une voie déréglée, et contraire à la tradition reçue de nous. Vous savez, en effet, comment il faut nous imiter. On ne nous vit point donner l'exemple d'une turbulence inquiète; jamais nous n'avons mangé gratuitement le pain d'autrui; à la sueur de notre front, sans craindre nulle fatigue , nous travaillions jour et nuit, pour n être à charge à aucun de vous. Ce n'est pas que nous n'eussions le droit de vous imposer cette charge , mais nous voulions vous tracer, par notre exemple, le modèle à suivre. Aussi, quand nous étions parmi vous, nous vous répétions cette maxime : Quiconque refuse de travailler ne doit pas manger. Or, nous avons appris qu'il en est parmi vous qui sèment l'inquiétude, passant leur vie dans l'oisiveté, préoccupés surtout de recherches d'une curiosité téméraire. A ceux-là, nous ordonnons, les suppUant par Jésus-Christ Notre-Seigneur, de rentrer dans le silence d'un travail utile et de gagner, par l'œuvre de leurs mains, le pain qu'ils mangent. Pour vous, Frères, ne cessez de faire le bien. Si quelqu'un refuse d'obéir à l'ordonnance que nous vous transmettons par cette Épître, notez-
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le, et rompez avec lui tout commerce, pour le confondre ; ne le considérez point, cependant, comme un ennemi, mais reprenez-le, comme un frère. Que le Dieu de paix vous donne partout une paix inaltérable ! que le Seigneur soit avec vous ! Moi Paul, je signe cette salutation de ma main. Tel est le seing de toutes mes Épîtres, reconnaissez mon écriture. La grâce de Notre-Seigneur Jésus. Christ soit avec vous tous! Amen ', »
34. Les chrétientés naissantes avaient une foi tellement vive et une espérance si assurée dans les réalités futures, que les prëdic lions du divin Maître , relatives à la fin des temps, à la destruction de ce monde périssable et au jugement dernier, faisaient l'objet de toutes leurs préoccupations. Saint Paul avait, de vive voix, expliqué aux Thessaloniciens ces mystères de l'avenir; il en réfèrcdans son Épître à cet enseignement antérieur, dont le souveni n'est point venu jusqu'à nous. Quelle est la puissance suprême qui retient et enchaîne l'homme ennemi, l'Anteclirist, l'émissaire de Satan? Un certain nombre d'interprètes ont pensé, que dans cette parole mystérieuse : « Que celui qui retient maintenant continue à retenir, » l'apôtre indiquait la puissance romaine. Ils rattachent à cette hypothèse d'autres expressions, non moins obscures, de l'Apocalypse, d'où il résulterait qu'à la fin des temps, Rome redeviendrait la Babylone maudite, serait le siège de l'Antéchrist, et périrait avec lui. Nous avouons que ces diverses interprétations nous semblent par trop arbitraires ; il est plus simple à la fois et plus digne de la majesté de l'Écriture de respecter ce qu'elle a de mystérieux, laissant à la Providence le soin de nous révéler, à l'heure marquée par ses décrets, ce qui dépasse en ce moment notre intelligence. On remarquera d'ailleurs l'accord de l'enseignement apostolique avec celai de l'Évangile. Notre-Seigneur nous a dit que « l'heure et le moment » demeurent dans le secret de Dieu. Saint Paul ne lève pas le voile qui couvre cette heure mystérieuse. Seulement il desf-ine, à grands traits, l'invasion satanique, qui précédera la fin des temps; il décrit le règne de l'Antéchrist et la puissance d'erreur
*|[ Thessal., lu inlegr.
avec laquelle il exercera sur :e monde la grande séduction des derniers jours. Le jugement suprême, par le Christ vainqueur; la condamnation des impies aux ilamraes d'un feu éternel; l'exaltation des saints et des justes dans les joies du ciel , tels sont les dogmes que l'apôtre enseigne nettement aux fidèles de Thessalonique, et que l'Église ne cessera de prêcher aux hommes. Qu'on ne s'y méprenne point ! Ces lueurs terribles, jetées sur l'avenir du monde, dont le reflet épouvantait les premiers chrétiens, et dont la perspective aperçue, de siècle en siècle, a peuplé les déserts d'anachorètes et les cités de martyrs , n'ont rien perdu pour nous de leur importance et de leur éclat formidable. Aujourd'hui, comme au siècle apostolique, il convient de parler de leurs fins dernières à nos générations oublieuses et indifférentes. Les vains ménagements qu'on voudrait garder sur ce point équivalent à une sacrilège mutilation de l'Évangile. La révélation de Dieu s'ouvre, avec l'aurore des temps, par la création du ciel et de la terre; elle se clôt, à la fin des temps , par la formidable sentence : « Allez , maudits , au feu éternel ! »
§ \1. Retour à Jémsalem.
35. Les deux Épîtres aux Thessaloniciens avaient été écrites de Corinthe, durant le séjour de dix-huit mois qu'y fit saint Paul. Les progrès de l'Évangile , dans cette cité , avaient répondu au zèle de l'apôtre. Aquilas et Priscilla, Crispus, Tite le Juste, Sosthènes, Gains et Stéphanas, seuls nommés dans les Actes et les Épîtres, avaient vu un grand nombre de leurs compatriotes imiter leur conversion et embrasser la foi : Mulii Corinthiorum audientes credebant et baptizabantur . Corinthe était pourtant l'une des cités les plus voluptueuses de la Grèce. On disait : « Vivre ë la mode de Corinthe, » en parlant d'une vie de mollesse et de délicieuse oisiveté. Le proverbe : Non licet omnibus ire Corinihum, indique suffisamment le luxe dispendieux et exagéré de cette ville fameuse. Quel contraste pourtant! Paul arrive dans ses murs; il travaille des ■mpins; il fabrique, avec les solides étoffes du pays, les tentes dont
ClIAP. m. — RETOUR A JÉRUSALEM. 59S
on se servait alors, non pas seulement, comme aujourd'hui, dans les expéditions militaires, mais pour tous les voyages, à travers des pays où nos auberges modernes étaient inconnues. A la sueur de son front, l'apûtre gagne le pain de chaque jour, et, pendant qu'il mène cette existence obscure et laborieuse, il trouve le temps de conquérir des âmes et de fonder une Église, où les fidèles, convertis paï ses soins, apprennent de lui à mépriser les richesses de ce monde, à fouler aux pieds les plaisirs et les voluptés , à vivre pour le ciel, dans le désintéressement et la mortification ! Le jour de la séparation arriva. « Paul dit adieu aux frères, continue saint Luc, et s'embarqua pour la Syrie, accompagné d'Aquilas et de Priscilla. A Cenchrée (port oriental de Corinlhe) , il se rasa la chevelure , pour accomplir un vœu qu'il avait fait au Seigneur. Débarqué à Ephèse, il y laissa Aquilas et Priscilla. Dans une synagogue où il entra, il annonça l'Évangile aux Juifs. Ceux-ci le prièrent de demeurer quelque temps parmi eux, mais il ne céda point à leurs instances. Avec la grâce de Dieu, leur dit-il, je reviendrai près de vous. D'Éphèse il se rendit à Césarée, et monta à Jérusalem, où il salua l'Église ». >,
36. On était alors en l'an 53 de notre ère, vingt ans seulement saint Paai s'étaient écoulés depuis l'Ascension du Sauveur, et l'Évangile avait rationalisme déjà pris possession des principales cités du monde ronjain. Le rationalisme moderne, en face des travaux apostoliques de saint Paul, a pris une attitude qu'il convient de signaler. Ce courage indomptable qui atfronte les résistantes, qui triomphe sous le fouet des bourreaux, s'appelle, dans la langue des incrédules, du fanatisme. Les Juifs persécutaient l'apôtre, nos rhéteurs l'injurient. Mais ni les uns ni les autres ne sauraient détruire un fait, qui confond et leurs railleries et leurs outrages. Ce fait, c'est que le monde est chrétien. Il l'est, depuis dix-huit siècles, et il le sera jusqu'à la consommation des siècles. A un tel résultat, donner pour cause le fanatisme, c'est abuser de la raison, et se jouer de la créduhté publique ! Qu'on réfléchisse d'ailleurs au caractère du récit des Actes,
1 Act., xviii, 18-22.
rî96 PONTIFICAT DE SAINT PIERRE (33-66).
OÙ trouver le ton exalté du tanaiisme, dans celte narration brève et simple? Paul et ses compagnons s'embarquent à Cenchrée. Paul a fait un vœu; avant de monter sur le navire, il se coupe la chevelure. Qu'était ce vœu? Quelle signification avait cette cérémonie? L'écrivain sacré ne le dit même pas. Il nous faut, pour le conjecturer, recourir à la connaissance des usages juifs. Pour appeler le secours de Dieu sur une entreprise, ou pour témoigner la reconnaissance d'un bienfait obtenu, la loi de Moïse avait institué le vœu du nazaréat , qui consistait à s'abstenir de vin , de toute boisson fermentée et même de raisins secs, pendant un temps déterminé, ce temps était ordinairement d'un mois. Celui qui le prononçait, s€ coupait les cheveux, le premier jour, et les laissait croître jusqu'à l'expiration du terme fixé. Vraisemblablement Paul, sur le point de quitter la Grôce, voulait rendre grâces à Dieu des succès de sa prédication. Mais l'historien sacré omet tous ces détails; il note le fait et passe outre. Si le fanatisme, dont parlent nos rhéteurs, avait guidé cette plume inspirée, l'acte de saint Paul nous eût été présenté de manière à relever la piété de l'apôtre, à exalter sa foi, et la proposer à l'admiration des siècles à venir. Ce n'est pas tout. Le texte sacré ajoute en deux mots que saint Paul vint débarquer à Éphèse. Or la traversée, dont saint Luc parle si brièvement , fut tellement orageuse qu'elle faillit coûter la vie aux passagers. Un naufrage les jeta dans lîle de Crète, où saint Paul fonda une Église et où il laissa pour évêque, Tite, son disciple. Croit-on que cette modestie d'un écrivain qui supprime, dans sa propre biographie, des traits de cette nature, soit le fait d'un fanatique ? Et pourtant, si nous savons qu'en cette occasion Paul et ses compagnons apostoliques firent naufrage, c'est parce qu'une mention sommaire de l'Épître aux Corinthiens nous a permis de le deviner. « Trois fois, j'ai fait naufrage, » dit saint Paul, et loin d'insister sur tant de périls héroïquement affrontés, Paul ne permet pas à saint Luc de les inscrire dans son récit!