CHAP. II. — SIXIÈME PERSÉCUTION GÉNÉRALE
Jusque-là les édits impériaux avaient frappé l'universalité de-s chrétiens. Il semble qu'à mesure que les progrès de la religion de Jésus-Christ s'accusaient davantage, les persécuteurs les plus farouches aient en quelque sorte reculé devant l'immensité du massacre. Pour qu'une telle considération pût frapper l'esprit de Maximin le Thrace, il fallait que la foi eût étendu ses conquêtes dans un cercle prodigieux. Le sang, en effet, n'arrêtait guère ce tyran. Non-seulement il faisait répandre à grands flots celui dti anciens ministres et agents de son prédécesseur, non-seulement ii! se faisait un jeu d'exiler, de proscrire ou de tuer les patriciens, persuadé qu'ils détestaient en lui la bassesse de l'extraction jointe à l'infamie d'une usurpation odieuse; mais il incendiait froidement les campagnes germaines sur une étendue de quatre cent milles, et faisait passer au fil de l'épée toute la population, hommes, femmes et enfants. Qu'un pareil monstre, auquel les soldats euxmêmes donnaient le surnom de Busiris ou de Phalaris, ait songé à restreindre la persécution contre l'Église aux seuls évoques, c'est, à nos yeux, la preuve la plus convaincante que dès lors, la tâche d'égorger sn masse tous les chrétiens de l'empire paraissait une entreprise impossible et absurde. D'ailleurs Maximin, parvenu au trône par un crime, avait déjà les sollicitudes et les anxiétés du pouvoir. Sa réactioA contre le souvenir d'Alexandre Sévère était soutenue par l'assentiment des prétoriens, dont l'appui contrebalançait les sympathies populaires en faveur de l'empereur assassiné. Mais un massacre géméral de tous les chrétiens à la fois risquait d'épouvanter le monda, ^1 pouvait compromettre la durée du nouveau règne. Aux époques ds décadence, chacun des parvenus couronnés se flatte de l'illusion naturelle aux ambitieux. Il croit pouvoir conserver ce que le hasard^ les révolutions, ou le crime, lui ont fait obtenir. La restriction de Maximin le Thrace fut probablement inspirée par une politique de ce genre. L'événement trompa ses espérances. Il mit à mort, coup sur coup, deux papes, Pontien et Antéros , et lui-même vit bientôt trancher son règne et sa vie. Couronné par un crime, il devait mourir sous le poignard d'assassins vulgaires.
o. Ce n'est pas que de plus nobles résistances ne se fussent élevées contre cet odieux tyran. Les légions romaines, en Afrique, se révoltèrent à la pensée qu'un féroce géant de Thrace était devenu leur maître. Elles étaient alors coramandées par un noble vieillard, Marcus Antonius Gordianus, descendant par son père de la lignée des Gracques, et par sa mère, Ulpia Gordiana, de la famille de Trajan. Ce général avait quutre-vingts ans. Illustré par ses victoires en Mauritanie, il avait reçu de l'armée !o surnom d'Africain. Deux fois consul, à l'époque d'Alexandre Sévère, il avait tellement charrné le peuple de Rome par sa douceur, sa libéralité et sa magnificence, que chaque fois qu'il paraissait en public, on le saluait par ces acclamations enthousiastes : Vive le jiouveau Scipion ! Vive le véritable Africain ! Or, Marcus Antonius Gordianus était campé avec son armée à Thysdrum, non loin de ;^arthage, lorsque les soldats, se précipitant dans sa tente, lui dé- .(•rnèrent le titie d'empert-ur, conjointement avec son fils Gordien, le jeune, qui avait jusque là servi son père, en qualité de lieutenant-général, dans l'armée d'Afrique. Le vieux Gordien i :poussa en pleurant la pourpre qu'on lui présentait. Il se jeta aux y.lcds des conjurés, les suppliant de renoncer à un dessein qui devait être si funeste au père et au fils. Mais on lui répondit que (iéjà ce fils avait accepté à Carthage le trône du monde ; qu'il s'agissait maintenant non plus de discuter, mais de s'unir pour triomph T d'un monstre qui déshonorait l'empire romain. Le vieillard îéda et l'armée, couronnée de lauriers, le ramena à Carthage, oii .'es deux empereurs furent accueillis comme les sauveurs de la patrie. Une députation fut envoyée à Home, pour informer le sénat et le peuple de ce grand événement. On se souvient que Maximin îe Thrace était toujours en Germanie, et qu'il n'avait point encore Tij-ift en personne possession de la capitale du monde. D'ailleurs, i^ ae devait jamais avoir la joie de fouler, de son pied barbare, les marches triomphales du Capitole. Rome avait appris avec une indicible stupeur l'assassinat d'Alexandre Sévère ; elle avait frémi de rage en se voyant la proie d'un géant thrace, dont les crimes dépassaient l'extraordinaire stature '"'> fut donc une joie immense
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et universelle quand le courrier de Cartilage proclama les deî;x noms de Gordien le père et de Gordien le Jeune, comme successeurs de César. En un clin d'œil, la foule se rua sur les statues do Maximin; on les arracha de leur piédestal; on les traîna par l/^s rues de la ville, en les couvrant de boue et de malédictions. Toutes les créatures du tyran, pourchassées dans les palais où elk's venaient à peine d'abriter leur récente faveur, furent égorgées par la populace en délire. Sénat et peuple proclamèrent l'avénemen* des deux nouveaux princes, et, ce jour-là, Carthage sembla sauve- Rome. Or, Gordien le père, par son mariage avec Fabia Orcstilla, éfait entré dans cette grande famille des Fabii, dont le pape saint Fabien était lui-même un membre. On conçoit dès lors comment l'élection pontificale des catacombes, coïncidant aved'acclamation de l'armée, du sénat et du peuple en faveur des deux empereurs Gordien, pouvait être, au point de vue purement humain, d'une utilité immense pour l'Église (237).
6. Le résultat ne fat point tel que de légitimes espérances pou- Mcmire vaient alors le faire attendre. Il est d'ailleurs fort remarquable que, dkn. l^ dans l'histoire de l'Église, l'appui des politiques de ce monde im'i' rili'ti« trompe presque toujours les prévisions. Le triomphe de l'Église ry?' "t' Gorarrive d'ordinaire de la façon la moins calculée et par les instruments les plus inattendus. L'avènement des Gordien ne fut qu'un éclair entre deux orages. Six semaines après la nouvelle de leur proclamation, Rome consternée apprenait une catastrophe. Le vieil empereur avait commencé, à Carthage même et pour l'Afrigifle, les réformes qu'il comptait appliquer successivement à toutes Iss" parties de l'empire. Capellianus, gouvernear de Numîdie, créatRPe de Maximin, fut destitué. Mais au lieu d'accepter sa révocation ce fonctionnaire en appela aux armes. A la tête d'une force consi dérable de Numides qui se joignirent à ses légionnaires, il vim brusquement fondre sur Carthage. Rien n'était préparé pour cette attaque soudaine. Gordien le Jeune essaya pourtant la résistance. Il sortit de la ville, avec une légion. Les Carthaginois lui prêtèrent volontairement leur concours , mais ils étaient pour la pkpart mal armés et peu aguerris. Au moment où 's'engageait ce combat
improvisé, qui allait décider du sort du monde, un orage éclata sur les deux armées. Les soldats de Gordien cédèrent au premier choc; le jeune César fat tué en combattant. Son vieux père, à la nouvelle du désastre, détacha sa ceinture d'or, et s'étrangla, pour ne pas tomber vivant aux mains de l'ennemi. Capellianus poursuivit les fuyards jusque dans les murs de Carthage (juin 237). Il ne restait plus de la famille des Gordien, si chère au peuple de Rome, qu'un enfant de douze ans, Marcus Antonius Gordianus, petit-fils de Gordien l'Ancien, par Metia Faustina, mariée au consul Junius Balbus. Cet enfant fut proclamé César sous le nom de Gordien le Pieux, et on lui adjoignit pour collègues Pupien et Balbin. Claudius Maximus Pupienus n'avait pour ancêtres que son mérite et sa valeur personnelle. Successivement préteur, consul, gouverneur de Bithynie, de la Grèce et de la Game Narbonnaise, il avait triomphé des Sarmates, en Illyrie, et des tribus germaines, sur lo Rhin. (Juand le choix du sénat et du peuple l'appela à l'empire, il écait pn'-ietdeRome. DeciusCœliusBalbiiius,son impérial collègue, était un sénateur de naissance illustre, et d'un caractère qui lui avait conquis toutes les sympathies, dans les diverses fonctions administratives qu'il avait exercées jusque là. soit comme gouverneur de province, soit en qualité de consul. Les trois nouveaux empereurs se partagèrent les rôles : Balbin, qui n'avait aucune expérience de la guerre, demeura à Rome avec l'enfant couronné Gordien le Pieux, en qui la population romaine avait mis ses plus >hères complaisances. Pupien prit le commandement de l'armée qui devait se réunir à Ravenne pour aller combattre Maximin. Pupien, d'ailleurs, ne se faisait pas illusion sur la gravité des circonstances et le danger dv° la situation. Avant de se séparer de son collègue, il lui dit : Si nous délivrons le genre humain de la tyrannie d'un monstre, quelle sera notre récompense ? — La reconnaissance et J'amour du sénat, du peuple, de l'univers entier, répondit Balhin. — Dites plutôt, reprit ce dernier, la haine des prétoliens, qui nous deviendra funeste ! — Ce triste présage devait trop tôt se réaliser. Maximin le Thrace était à Sirmium (Sirmich), capitale de la Pannonie, se préparant à une expédition contre les