L.^.^i. Il, — SIXIEME i'EKSECUïIUiN GENERALE. i
Sarmates, quand la nouvelle de la révolution accomplie à Rome lui fut apportée. Abandonnant soudain son plan d'attaque contre les barbares, il fit faire volte-face à ses troupes, et prenant son chemin par l'Illyrie, se dirigea à marches forcées sur Rome. Il se promettait de donner au monde un exemple de vengeance comme il ne s'en était jamais vu. Tout le sénat, toutes les familles patriiiennes devaient être égorgés. Dieu ne permit pas à cette férocité ^ans nom d'exécuter un tel rêve de sang, Aquilée ferma ses portes au géant thrace, qui se vit obligé de subir les lenteurs d'un siège. au moment où il se croyait déjà triomphant au Gapitole. Dans son ardeur, il pressait, il excédait ses soldats. Les prétoriens, accoutumés à se donner des maîtres, avaient pris l'habitude de commander et perdu celle d'obéir. Lassés des brutalités du géant, ils poignardèrent son fils sous ses yeux, puis, le dépouillant lui-même de la pourpre, ïïs le cuuvm'^nl de blessures, prenant plaisir à lui arracher lentement la vie. Le règne de Maximin le Thrace finit de la sorte. Le monstre avait soixante-cinq ans, huit pieds de haut, et des proportions tellement colossales, qu'il portait au pouce, en guise d'anneau, le bracelet de sa femme.
7. La sixième persécution générale contre l'Église était terminée. Outre les deux papes Pontien et Antéros et les deux confesseurs de la foi Ambroise et Protoctète, amis d'Origène, l'histoire n'a enregistré parmi les autres victimes de Maximin le Thrace, qu'un seul nom, mais c'est l'un des plus glorieux entre les héroïnes de la virginité chrétienne. Barbara, si connue aujourd'hui sous le nom vénéré de sainte Barbe, était fille de Dioscore, un des plus opulents citoyens de Nicomédie ', et des plus attachés aux erreurs idolâtriques. La première fois qu'elle fut conduite dans un temple païen, elle demanda à ses parents : Qui sont ces hommes dont on a dressé ici
1 Nous suivons, pour l'analyse des Actes de sainte Barbe, la leçon adoptée par le cardinal Baronius. Les manuscrits nombreux de ces Actes, dont la rédaction est d'ailleurs d'une époque bien postérieure au martyre de la sainte, n'ont pu encore Être classés et réduits à leur juste valeur par la critique aussi large que judicieuse des nouveaux BoUandisles. Leur recueil s'arrête an rcc'-f de novembre cl la fête de sainte Barbe échoit, comme ou 'e sail, le 4 décembre.
^28 PONTIFICAT DE SAINT FABIEN (23G-2oO)
les statues? — Ce ne sont pas des hommes, répondit Dioscore. €« sont les dieux; il faut les adorer. — Je comprends, dit-elJe. Hs sont dieux maintenant, mais autrefois ils furent des hommes. — Oui, répondit "Dioscore, charmé sans doute de la précoce intelligence et de la docilité de sa fille. — Cependant, cette réponse n'avait pas satisfait aussi complètement qu'il le croyait le sens droit et la iogique naturelle de l'enfant. Barbara grandit ; sa beauté, ignorée d'elle seule, faisait le charme de ses parents. Selon la coutume orientale, la jeune vierge, toujours voilée et tenue soigneusement à l'écart du commerce des hommes, vivait avec sa mère et les femmes de service dans un appartement séparé, en forme de tour, attenant à la maison paternelle. La tour que Dioscore espérait garder inexpugnable, la foi de Jésus-Christ sut y entrer victorieuse. Cet incident de l'histoire de sainte Barbe a fait choisir, par un ;neux symbolisme, la vierge de Nicomédie pour la patronne des f^uerriers chrétiens, dont le courage et le génie triomphent des forteresses et renversent l'orgueil des plus superbes remparts. Dans 'a réclusion du gynécée, l'esprit de Barbara s'exerçait en silence aux îuttes intellectuelles. Nos dieux ont été des hommes, se disait la jeune vierge; ils sont donc nés et morts comme les autres hommes. Or, un dieu doit être éternel. L'homme tire son origine de la terre. Maïs la terre n'a pu se créer elle-même. II a fallu qu'un Dieu lui donnât l'existence. Dès lors, nul homme, formé d'éléments terrestres, ne saurait s'appeler dieu. — Telles étaient les préoccupations "olitaires de la fille de Dioscore. Elle trouvait à ce genre de méditations un attrait mille fois supérieur aux frivoles passe-temps de son entourage. Un jour, ses femmes lui dirent qu'il n'était bruit à 'Nicomédie que de la réputation d'un docteur alexandrin, proclami'; illustre entre tous les '^nges. Il se nommait Origène, et enseignait le dogme d'un Dieu unique, dont l'avènement avait mis fin au '.ulte des idoles. La vierge tressaillit à cette nouvelle ; à l'insu de ies parents, elle fît promettre au plus dévoué de ses eunuques de s'acquitter pour elle d'une mission secrète, dont elle le chargea, et lui remit une lettre à l'adresse d'Origène. Le message était C3nça en ces termes : Au sage d'Alexandrie, docte entra les doc-
CnAP. II. — SIXIEME PERSÉCUTION G rl.M'.U A .i: . 120
teiiis, à Origène, Barbara, sa très-humble servante à Nicomédie. On m'apprend que le vrai Dieu vous a constitué son apôtre. Sachez donc que, païenne encore, il m'a été donné de reconnaître la vanité des dieux idolâtriques , statues de pierre ou de bronze, sourdes et muettes. Ceux qu'elles représentent sont nés, ont vécu, iadis et sont morts, comme tous les autres hommes. Ainsi, sans le connaître, j'adore le Créateur, le Dieu tout-puissant que vous prêchez. Voilà pourquoi, père vénérable, j'ai recours à votre sagessse, vous suppliant de me conduire à ce Dieu inconnu, et d î faire briller sur mon âme un reflet du soleil de justice et de vérité dont on me dit que la splendeur vous illumine, n — La soif inassouvie de vérité J d'amour divi^ qui consumait stérilement let intelligences et les cœurs au sein du paganisme, a laissé dans cette lettre une trace de feu. Quelques semaines après, Dioscore, en pénétrant dans l'appartement de sa fdle, y trouva un vénérable vieillard. Quel est cet homme, demanda-t-il dans son étonnement, et pourquoi est-il ici? — Père, répondit la jeune vierge, ce vieillard est un docte alexandrin, expert dans la guérison de toutes les ^3; "rmités humaines. Il est récemment arrivé à Nicomédie, et j'a. 2a recours à sa science. — Dioscore ne soupçonna pas la réalité; il laissa la jeune fille s'entretenir librement avec ce médecin spirituel. Celait un prêtre, du nom de Valens, envoyé par Origène à cette âme qui avait soif de Dieu. Barbara reçut, avec une effusion de reconnaissance et de larmes, la grâce du baptême. Valens lui enseigna l'admirable science de la rédemption, et lui laissa, en prenant congé d'elle, un exemplaire des Livres Saints. Désormais, la divine parole devint la nourriture de son intelligence. Elle faisait chaque jour des progrès dans les voies de la contemplation. 0 l'Esprit de Dieu dirigeait seul son âme. Cependant les plus noble-. tamilles de Nicomédie se disputaient l'honneur d'une alliance avec ja fille de Dioscore. Chaque fois que ses parents la pressaient de choisir un époux, elle éludait leurs instances. Un jour enfln, Dioscore apprit la vérité. Sa fille bien-aimée, son unique enfant, était chrétienne. Le fougueux idolâtre se livra à l'un de ces mouvements de rage, dont parlait saint Justin dans sa seconde Apoio- VIII. 9
gie. Il voulut tuer sa fille. Barbara dût quitter la maison prïtornolle. Des pâtres lui donnèrent asile sur la montagne ; elle s'y tint cachée ; mais Dioscore la poursuivait. II réussit à retrouver sa trace, et quand il l'eut reconnue sous son déguisement de bergère, il la saisit brutalement, la traîna par les cheveux, en la flagellant, et la r.imena à Nicomédie. Or, les nouveaux édits de Maximin venaient (l'être promulgués. Bien qu'ils fussent spécialement dirigés contre h's évêques et les prêtres, le proconsul Marcien se crut autorisé à les appliquer dans toute leur rigueur à une jeune fille de noble r!ce, dont la conversion au christianisme avait fait sensation dans la province. La jeune vierge parut à son tribunal. Au moment où rl'e entra dans le prétoire, l'éclat de sa beauté arracha un cri d":idmiration aux assistants. Le magistrat lui-même en fut touché, et au lieu des sévères paroles qu'il comptait lui adresser, il lui dit, d'un ton de bienveillance presque suppliante : Prends pitié de toimême et consens à sacrifier aux dieux. Je ne puis que m'intéresser à une personne telle que toi. Tant de charmes ne sont pas faits pour les toitures et la hache du bourreau. — La bienheureuse martyre répondit : Oui, je sacrifie de grand cœur; j'offre sans cesse un sacrifice de louanges à mon Dieu, le Dieu qui a créé le ciel et la terre ! Mais les dieux dont vous me parlez ne sont que de vaines statues d'argent ou d'or, œuvres de la main des hommes. Ou bien, si ces idoles représentent quelque chose, elles sont la figuic des démons que la crédulité populaire adore. Mon Dieu est celui qui règne au ciel. — Le proconsul ne put en tirer d'autre réponse, ni faire fléchir ce courage virginal. La résistance de l'héroïne réveilla, dans l'âme du magistrat romain, des sentiments de cruauté et de vengeance. Il la fit dépouiller de ses vêtc- ;nents et flageller à coups de nerfs de bœuf. Le sang empourpra bientôt le corps de la jeune vierge, qui fut ensuite jetée dans un cachot. La nuit suivante, Jésus-Christ apparut à la martyre, dans une nuée lumineuse, et lui dit : Courage, ma fille ! Les anges du ciel tressent ta couronne. — Quand la vision s'évanouit, il ne restait plus une seule trace des plaies de la flagellation sanglante. Au matin, le proconsul fit ramener la vierge en sa présence, et, la
CUAl'. II. — SIXIÈME rERSÉCUTION GÉNÉRALE. 131
voyant guérie : Nos dieux, a'écrîa-t-il, t'aiment malgré toi ! Rends grâce à leur bonté, reconnais la faveur qu'ils t'ont faite. Tu le vois, ils ont cicatrisé tes plaies ! — Comment, reprit la bienheureuse, vos^dieux inertes, qui ne sauraient se mouvoir qu'à l'aide d'une force humaine, auraient-ils pu me guérir, quand ils ne peuvent se donner à eux-mêmes l'existence ? Celui qui a fermé mes plaies, voulez- vous savoir son nom? C'est Jésus-Christ, Fils de Dieu. — Oij est-il? demanda Marcien. — Vous ne sauriez le voir. L'œil da votre âme est encore obscurci par les ténèbres de l'impiété et da l'erreur. — Le proconsul lui fit alors labourer les flancs avec des ongles de fer. La martyre semblait insensible à cet effroyable supplice. Pour réveiller en elle le sentiment de la douleur, les bourreaux promenaient des torches enflammées sur les sillons de sa chair sanglante. La vierge priait, sans que son visage accusât l'expression de la souffrance. Le proconsul donna l'ordre de lui couper les deux seins avec le tranchant d'un scalpel. Cette nouvelle barbarie n'eut pas plus de succès et n'arracha pas une plainte à la victime. Dépouillée de tous ses vêtements, mais couverte de son propre sang comme d'un manteau de gloire, on la traîna dans les mes de la ville. Son père, témoin de ces horreurs, ne versa pas une larme sur la fille qu'il avait tant aimée. Sa fureur idolâtrique ^'Louffait en lui tous les instincts de la nature. Sur la hauteur qui domine la cité de Nicomédie, Barbara eut la tête tranchée. Les Actes disent que ce fut de la main de son père ! Sa belle âme fut cei^ue par les anges et son souvenir est demeuré immortel, comme «on culte, au sein de l'Église catholique, gardienne vigilante et dépositaire fidèle de la mémoire et des ossements sacrés des martyrs (4 décembre 236) *.
8. Ce sang virginal fut le dernier versé dans le cours de la neartre sixième persécution. Maximin le Thrace, égorgé avec le César, son Vup.e'.i'. * fils, sous les murs d'Aquilée, par ses propres soldats, laissait la pi?,!» n'tD» couronne au triumvirat impérial, Balbin, Pupien et l'enfant chéri
^ Martyr, rom,, 4 decembr. Acta S. Barbarœ, Patrol. grœc, tom. CXVI, col. 302.
de Rome, Gordien le Pieux. Pupien, dans les transpo;!? de son allégresse, fit immoler une hécatombe et se hâta de revcnii' à Pome, où il fut reçu avec les honneurs du triomphe. Une ère do calme et de prospérité semblait se lever pour l'empire. Peuple et sénat acclamaient avec un égal enthousiasme les sages règlements que Balbin et Pupien signaient chaque jour. La félicité publique paraissait assurée pour longtemps. Une noivelle insurrection des Perses n'était pas de nature à inquiéter les esprits d'une manière sérieuse. Les hostilités entre Rome et ce peuple lointain étaient permanentes depuis deux siècles. Pupien , l'épée du triumvirat impérial, se préparait à une expédition contre ces rebelles infatigables. De son côté, Balbin, le génie de ladministration , devait visiter pacifiquement les provinces, pour y assurer le triomphe des principes d'ordre, de justice et de fidélité. Gordien le Pieux resterait à Rome, et y achèverait son éducation, sous la direction de maîtres habiles. Tels étaient les projets et les espérances. La réalité fat bien diverse. On était au mois de mai de l'an 238. Les jeux capitolins se célébraient dans la plaine voisine de Rome. Toute la population y était réunie sous la présidence de Gordien le Pieux. Les deux autres empereurs étaient restés dans leur palais pour concerter une dernière fois les mesures à prendre, avant de se séparer. Tout à coup , les prétoriens envahissent la demeure impériale, se jettent sur les deux Césars auxquels ils arrachent leur manteau de pourpre, et, en les accal.lant d'injures et d'outrages, les traînent à leur camp. Au bruit ùr cet attentat, la foule, abandonnant les jeux capitolins, accourt d ms l'espoir d'arracher les deux empereurs aux mains de cette suidatesque effrénée. Ce mouvement ne fit que hâter la mort des augustes captifs, que les prétoriens égorgèrent, laissant les deux cadavres sur le che- ■^îiin. Les prétoriens regrettaient le géant thrace qui les gorgeait de vin et d'or. Ils venaient de protester, par ce nouvel assassinat, contre le retour de l'ordre dans l'empire (mai 238). Le peuple et le sénat proclamèrent, avec une énergie nouvelle, et maintinrent l'avènement de l'enfant impérial, Gordien I ; Pieux. La terreur qub les prétoriens inspiraient fut telle que leiir dernier crime resta