CHAP. II. — RÉVOLUTIONS SOCIALES
teurs des œuvres de saint Ghrysostome, d'inscrire en tête de ce récit : « Histoire fabuleuse d'un empereur inconnu, » Historia eujusdam imperatoris fabulosa^. L'illustre Montfaucon, dans une préface regrettable à tous égards, se croyait le droit de dire : « Le sujet de ce livre est l'histoire de saint Bahylas, évêque d'Antioehe et martyr. C'est une redondante déclamation, où la vérité fait complètement défaut. Il n'est pas douteux que Ghrysostome se soit fait ici l'écho d'une légende populaire, en crédit de son temps. mais sans aucun fondement historigue. Quel pourrait être, ;jei3 demande, cei empereur cnrétieR, qm, après une pais concitie avec un prince quelconque, un roi barbare, si l'on veut, aurai reçu en otage le fils de ce roi, et l'eût égorgé de sa main? VraV semblablement il s'agit de l'empereur Philippe , qui , après h meurtre de Gordien le Pieux, se présenta à l'Église d'Antioclie, pendant les fêtes de Pâques, pour y être admis à la célébration des saints mystères. Babylas, alors évêque de cette chrétienté, interdit à Philippe l'accès de l'Église, et le mit au rang des pénitents. Eusèbe, qui raconte le fait, ajoute que Philippe accepta humblement la sentence; se plaça sans difficulté parmi les pcni tents, et qu'après la confession de son crime, ou Vexomologèse^ comme on disait alors, il reçut l'absolution solennelle. Toutefois. il faut faire observer qu'Eusèbe ne donne point le fait comme certain ; il l'enregistre seulement comme une tradition. Aussi un grand nombre d'érudits élèvent des doutes sérieux sur le prétendu christianisme de Philippe. Quoi qu'il en soit, voilà la tradition quf Ghrysostome a rappelée dans son éloge de saint Babylas, mais en la dénaturant si complètement qu'elle y est devenue méconnaissable^. » Malgré notre admiration profonde pour le génie d^ Montfaucon en particulier et pour la science des bénédictins et» général, nous ne saurions trop déplorer le ton et l'arrogance d'une pareille critique. Quoi ! vous êtes en face d'une œuvre parfaitemenf authentique de saint Jean Ghrysostome. Il s'y rencontre de*
* S. Joana. Chrysost., De S. Babylâ contm Julianum et Gentiles. Patr. groec.^ loia. L., col. 539. — « Ihid., col. 53*
142 rO.NTIFICAT DE SAINT FABIEN (236-250;.
données historiques qui ne cadrent point avec ce qae vous savez de l'histoire générale; mais le fait dont parle l'orateur remontait seulement à cent trente ans, tandis que vous en êtes, vous, sépriré de quinze siècles. Et, au lieu de suspendre votre jugement, fle iiK'ttre un point d'interrogation après cette révélation contemporaiîic dont vous n'avez pas encore la clef, vous jetez à la face de snint Jean Chrysostome la double épithète de déclamateur et de légendaire ! Non, encore une fois, ce n'est point ainsi qu'on procède en histoire. Il faut l^ien le dire, à l'époque oîi Montfaucon écrivait (1690-1700), sa pensée dut se préoccuper malgré lui des luttes engagées alors entre la papauté et Louis XTV. Sons le nom assez obscur de l'empereur romain Philippe, apparaissait la majesté formidable du grand roi, qui eut le mal'icrr d'imposer à la France la déclaration de 1682. Que la science de l'illustre bénédictin se soit laissée égarer par cette considération extrinsèque, nous ne saurions nous eu étonner beaucoup. Jamais peut-être le prestige d'une royauté ne fut porté plus haut, et Montfaucon ne fut pas seul à incliner son génie devant la personnification la plus éclatante de notre monarchie française. C'est donc bien volontiers que nous lui pardonnons son erreur : mais nous ne saurions la partager. Eusèbe, dans les paroles citées plus haut, raconte l'épisode de saint Babylas et de l'empereur Philippe comme une tradition. C'est également à ce titre que saint Jean Chrysostome l'insère dans son discours. Enfin, c'est aussi une tradition que la Chronique d'Alexandrie inscrit sous la rubrique de saint Babylas. Il n'y avait donc rien d'écrit sur cet épisode fameux. Et pourquoi? Saint Chrysostome nous le fait assez comprendre quand il insiste sur l'effet immense que produisit dans le monde romain le spectacle inouï « d'un empereur entouré, dit-il, de satellites, de prétoriens, de tribuns, de courtisans, de magistrats, de gouverneurs de provinces, arrêté soudain à la porte d'une catacombe chrétienne, par un humble évêque, aux vêtements pauvres, au visage décharné, à la contenance modeste, n'ayant autour de lui que des frères agenouillés dans le silence et la ferveur de la
CnAP. II. — UÉVOLUTI0N3 SOCIALES. J 'ùi
prière '. » Le plus glorieux événement de l'Église au m* siècle no fut donc pas écrit à l'époque où il eut lieu; il ne pouvait pas l'être. Chose remarquable d'ailleurs, le silence officiel des chrétiens sur le règne de Philippe fut bien mieux observé encore parles auteurs païens. Ceux-ci n'ont pour Philippe qu'une date d'avénenient et une date de mort, a Le monde païen, dit M. de Champagny, pou- , vait bien supporter un prince assassin, et il en avait supporté 'beaucoup ; mais il ne pouvait supporter un prince qui se soumettait à la censure épiscopale. La patrie païenne était en danger ^ ! » Par prudence donc, les chrétiens n'osèrent rien écrire; par ressentiment, les païens sont restés muets. Mais, en l'an 300, quand Eusèbe inscrivit à Césarée, province d'Antioche, dans son Histoire de l'Égh'se^ l'épisode de Philippe, tous les vieillards contemporains avaient connu cet empereur et avaient pu assister à la scène dramatique de la solennité pascale. Un demi-siècle seulement s'était écoulé depuis le fait. A une distance si rapprochée, une tradition orale ne saurait encore être transformée en légende. Saint Chrysostome, plus éloigné de l'événement de cinquante ans, le racontait au lieu même où il s'était passé. Les auditeurs à qui il s'adressait l'avaient entendu de la bouche de leurs pères. Ce ne pouvait donc non plus être une légende. Nous ne saurions rien en histoire, s'il fallait répudier de pareils témoignages. Donc, à nos yeux, le fait raconté par Eusèbe, par saint Jean Chrysostome et par la Chronique d'Alexandrie, est authentique. Seulement nous croyons que l'enfant impérial, mis h mort par Philippe, était le fils de Gordien le Pieux. Vraisemblablement à l'époque où ce prince fut contraint par ses soldats révoltés de partager le trône avec son préfet du prétoire, il y eut un traité d'alliance réciproque entre les deux Auguste. Philippe se fit remettre, en gage d'union et de paix, lo jeune enfant de son maître. Il l'égorgea plus tard et régna seul. En l'absence d'autres documents, c'est là ce qu'il est permis de conclure des trois récits de provenance diverse que nous avons examinés.
1 s. Joan. Chrysost., loc. cilat. — * Champagny, Les Ardonins, tom. \\\,
pag. an.
J'i.iiippe.
iristianistne 12. « Aiiisi, dit encore M. de Champagny, le hasard des révoluemperéar tions amenait sous la pourpre non-seulement un prince tolérant, mais un prince chrétien. Le témoignage de l'antiquité ecclésiastique nous autorise à le croire; indigne chrétien, nous sommes obligés de le dire *. » Kn effet, Philippe, sur le trône, se montra-t-il à la hauteur de sa foi religieuse? Quand même des documents authentiques ne nous apprendraient pas le contraire, quand même .a question serait encore douteuse, comme elle le fut assez longtemps, nous la croirions résolue dans le sens de la négative. Dès l'instant qu'un doute peut exister sur un fait aussi capital, c'est la meilleure preuve que Philippe ne prit ostensiblement aucune des mesures nettes, franches, énergiques qu'un prince chrétien, digne de sa mission, se fût fait un honneur et un devoir de sanctionner. Philippe eut peur sans doute. Dieu ne voulait pas qu'un César homicide arborât le premier le drapeau pacifique de la croix sur le monde. Ceci nous explique comment les médailles de Philippe portent les insignes du paganisme. Si le pénitent impérial d'Anlioche pratiqua le culte de la religion véritable , ceci regarde sa conscience privée. Comme empereur et officiellement, il ne fit rien pour le triomphe de la vérité. Il est vrai que son nom n'est pas mentionné une seule fois comme persécuteur dans le martyrologe. Il est vrai qu'il prit l'initiative de deux réformes considérables, au point de vue de la moralité publique. Ainsi, lors de la célébration du premier millésime romain, il ne permit ni les combats de gladiateurs, ni les massacres du cirque. D'autre part, Aurelius Victor a écrit de lui cette phrase que nous ne traduirons pas et qui l'honore : Usum virilis scorti removendum honesiissime consultavit. Évidemment, le souffle chrétien inspira ces deux mesures qui soulevèrent, il faut le dire à la honte de la civilisation païenne, une explosion de rage lontre Philippe. « Nous avons, dit Eusèbe, les lettres qu'Origène, alors sexagénaire, écrivit à ce prince et à l'impératrice Severa, sa lemme ^. » Ces lettres existaient de même au temps de saint Jérôme, qui en fait une mention spéciale ^J et Vincent de Lérins, qui les lisait
* Champagny. Les Antonins, tom. III, pag. 345. — » Euseb., Hkt. 90Cies., lib. VI, cap. XXXVI. — ^ Hieronym., de Viris illmU, cap. Liv.
CUAP. n. — RÉVOLUTIONS SOCIALES.
encore au v" siècle, nous atteste qu'elles étaient empreintes d\.\ caractère a d'autorité d'un maître chrétien : » cimsiiani raarjistar'n auctoritate *. Nul doute que le docteur alexandrin n'aitinsisté dans cette correspondance sur les devoirs d'un empereur, qui, le premier, portait la foi du Christ sur le trône des Césars. Malheureusement, cette partie de la correspondance d'Origène est maintenant perdue. Il ne nous en reste pas le moindre fragment. On croit que saint Hippolyte,évêque de Porto, adressa aussi à la femme de Philippe, Octacilia Severa, un traité complet sur cette importante matière. C'est du moins ce qu'il est permis de conclure du titre suivant, gravé sur la chaire de marbre du grand évêque parmi ses autres ouvrages : nPOTPEnTlKOi: npoi IEBEPEINAX,, Exhortation à Severina. T,a femme de Philippe prenait sur les médailles officielles le nom d'Octacilia Severa. La légère différence entre la Severina de saint Hippolyte et la Severa de la numismatique romaine, s'expliquerait assez facilement par l'usage des diminutifs, qui était devenu fréquent à cette époque. Il n'en serait pas de même de la qualité d'impératrice que rien ne fait soupçonner dans l'inscription de la chaire épiscopale. Mais Théodoret a suppléé à ce silence en insérant dans ses dialogues un court fragment du traité adressé par saint Hippolyte à une impératrice : ToO âyio'j 'ÏTiTtoAÛTOu èitKTXÔTi&u xal (làpTupoç VA. vrfi fpô; paGÙîSa xivà £7.to-To),ri;. Voici ce fragment, relatif au dogme de la résurrection. '{ Le Christ a voulu être nommé le premier-né d'entre les morts, 1 prémice des endormis. Après sa résurrection, pour convaincre •:> apôtres qui doutaient encore de la réalité du prodige, pou:- (•ar prouver que celui qu'ils avaient vu mort était bien réellemen' rentré dans la vie, il appelle Thomas et lui dit : «Viens, touche et vois qu'un fantôme n'a ni chair, ni os, coramo vous êtes témoin que j'en ai. » Lors donc que l'Apôtre donne au Christ le nom de Prémice des endormis, il veut nous apprendre que le Sauveur, en rappelant à la vie cette chair empruntée à notre humanité, investissait toute chair du privilège de la résurrection, afin que nous tous, qui avons embrassé sa foi, nous puissions avec une fome
- Vincent, Lirin. Commonitor., ï, cap. xvui; Patro!. Int., tom. L. cU. t63v VIII. 10
e!^p^^nnce attendre le jour de la résurrection bienheureuse '. » j.p dnqrne de la résurrection était toujours la pierre d'achoppeaicnt, coriirp Iriquelle venaient se lieurter le rationalisme et Tincrédii'iL/' dus j^aïtMi.-^. On conçoit donc que Timpératrice Severa ait p:: dt'm.iiider sur ce point des renseignements plus explicites au g(^nie et à la Joi de saint Hippolyte.
§ m. Œuvres de saint Hiooolj'te, évëqoe de Porto*
î3. Ces détails, arrachés un à un à l'ensemble de l'antiquité ec- •Ic.^iastique, composent à peu près tout ce que l'histoire nous a ■jMservé du règne de Philippe. Les auteurs païens, ainsi que nous 1 avons dit, n'inscrivent le nom de ce prince que pour mémoire, et c'est à notre avis la meilleure preuve qu'il faisait réellement profession privée de christianisme. Du reste, s'il pouvait encore rester quelque doute dans l'esprit du lecteur sur la légèreté vraiment incroyable avec laquelle on écartait comme des légendes les témoignages les plus graves et les plus considérables de l'histoire^ nous en aurions une preuve nouvelle en ce qui concerne la personne de saint Ilippolyte, évêque de Porto. Eusèbe et saint Jérôme avaient transmis sur ce grand homme des détails précis. Ils s'expiimaient en ces termes, dazis le livre de Vi/is illustrilnis, composé primitivement en grec par Eusèbe, et traduit en latin par saint Jérôme : « L'évêque saint Hippolyte, dont je n'ai pu d'ailleurs exactement connaître le siège, a écrit des canons, un comput eccksiastique sur la Pàque, commençant à la première année de l'empereur Alexandre Sévère et comprenant un cycle de dix-neuf ans. Il a laissé des commentaires sur tous les livres de l'Écriture, et des traités spéciaux sur Saiil et la Pythonisse, l'Antéchrist, la résui-rection, l'hérésie des Marcionites, la Pàque, toutes les hérésies c: enfin une homélie sur le Christ Sauveur, prononcée dans l'assemblée des fidèles, en présence d'Origène, ainsi qu'il résulte ('■' ses propres paroles *. » Photius ajoutait ces détails : « J'ai lu un
î Tbeodoret, Dialog., Ili; Patrol.grœc, tom. XCIII, col. 284,283. — « finseb.- Hieronym. De Virts iilust., cap, LXI; Patrol. lai., toui. XXllI, col. 672.
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ouvrage d'Hippolyte, disciple de saint Irénée. Ce volume comprend la réfutation de trente-deux hérésies, depuis celle de Dosîthée, jusqu'à celle de Noët *. » Plus tard, rarcî?«vôque de Constantinople inscrivait encore dans son Myinobiblon, journal quotidien de ses lectures, les mentions suivantes : « J'ai lu le commentaire d'Hippolyte, évêque et martyr, sur la prophétie de Daniel 2. — • J'ai lu du même auteur le livre intitulé : Du Christ eide l'Ants* christ 3. » Eusèbe de Césarée, au fond de l'Orient, pouvait, on le conçoit facilement, n'avoir que des renseignements très- vagues sur la petite cité d'Ostie, dont saint Hippolyte avait occupé le siège L'piscopal. Mais le Martyrologe romain, complétant la mention de l'historien oriental, inscrivait la mémoire de saint Hippolyte, sous îa rubrique du 22 août, et disait formellement qu'il avait été évêque du Porlus Romanus *, l'antique Ostie, la ville actuelle de Porto. Cette indication formelle était confirmée par le témoignage explicite de Zonaras et de Nicéphore Galliste. Il était impossible d'ailleurs de recourir aux Actes, lesquels étaient perdus. Tel était l'état de la question au xvii* siècle, quand l'école gallicane avait à l'examiner. Un document inattendu avait pourtant surgi dans l'intervalle. C'était la chaire épiscopale sur laquelle le saint pontife est représenté assis, la tête rasée en forme de couronne, vêtu de la toge antique, le bras gauche appuyé sur un livre, et la main droite, à demi-enveloppée dans les plis du manteau, semblant appeler le baiser des fidèles. La chaire, dont le dossier vient à peine à la hauteur des reins, est pleine ; ses deux appuis se terminent par deux têtes de lion. Du côté droit est inscrit le cycle pascal, composé par le saint évêque, et comprenant une durée de cent-douze uns. En retour, et dans l'inflexion du pied d'ouche, est gravée la liste des œuvres de saint Hippolyte. Cette liste est conçue en ces termes :
... lOïC (iQscriptioû fruste qu'on n'a pu déchiffrer jusqu'ici.) ...NIAC {Item), ... AAMOrC (/n psalmos) ... rACTPIMreON (De Pythonissa) ÏDEP Tor KATA
« Photius, Myriobibl., codex cxxi ; Patrol. grœc, tom. C11I> col. 401. — « Myriobibl., codex ccii ; Paùol. grœc, tom. CIII, col. 673. — ^ Myriobibl^ ibid. — * Martyr, rom., 22 augusti.
44S '■ONTIFICAT î!£ SAINT FABIEN (236-230).
]QANNHN ETArrELIOr KAI AnOKAAÏ'FEQC {De Evangelio secundum Joamem et Apocahjpsi) XPONIKQN HPOI EAAHNAC {Ckronicon ad Grœcos) HPOS HAATQNA H XAI IIEPI TOT nANTOS {In Platonem vel etiam de omni) JIPOTPEÎITIKOI nPO iEBEPElNAN (Exhortaloriua ad Severinam) AnODElZII XPO>'aN TOT ÎIACXA KATA EN TQ IIINAKI {Dcmonsbatio temporurn pascha quemadmodum in tabulam) QDAI EIC ITACAC TAC FPA^AG {Homiliœ in omnes Scripturns) HEPT O'Q KAI SAPKOI ANACTACEQG (De Deo et carnis Besurrectione} DEPI TAFABOr KAI DOGEN TO KAKON (De Bono et unde Malum) ».
La découverte de ce monument, en lool, dans VAgro VeranOy sur l'emplacement de l'antique église de Saint-Laurent extra muros^ fit une sensation immense à Rome et dans l'Europe savante. Bianchini, Bosio, Aringhi, tous les archéologues romains ; Scaliger, Henri de Valois, Heuman , Mabillon, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, s'occupèrent de cette précieuse relique du passé, si inopinément rendue à la lumière. On savait désormais à n'en pouvoir douter que saint Hippolyte était l'auteur d'un Commentaire sur les Psaumes, sur l'Évangile selon saint Jean et sur l'Apocalypse ; d'une Chronique grecque ; d'un Traité sur Platon et sur l'ensemble des connaissances philosophiques ; d'une Exhortation à Séverina; d'un Cycle pascal; d'Homélies sur toutes les Écritures; d'un livre sur Dieu et la Résurrection de la chair; sur le Bien et sur l'origine du mal. Or, malgré l'autorité du monument lui-même, et le fait incontestable de ses découvertes dans VAgi^o Verano, non loin d'Ostie, la critique gallicane persista à dire que saint Hippolyte n'avait point été évêque de Porto, en Italie, mais d'une petite cité arabe, désignée par les géographes anciens sous le nom de Portus Homeritarum. On ne saurait certes pousser plus loin l'aveuglement du parti pris. Ces exagérations nous surprennent aujourd'hui. C'est que nous n'avons plus le même intérêt à ruiner de fond en comble l'autorité du Martyrologe et de la tradition romaine. Nul parmi nous ne s'imaginerait avoir remporté contre l'Église de Rome une victoire signalée, en établissant que le siège suburbicaire d'Ostie, le premier des titres cardinalices,
» Voir un dessin de la statue de saint Hippolyte et le faC'timiie de ce» inecriptionSj Patrol. grœc, tom. X, col. 882, 883.
CflAP. II. — CEUVRES DE SAÏKT HIPPOLTTE. 149
exclusivement réservé depuis un temps immémorial au doyen du Sacré Collège, ne remonte pas si haut qu'on le prétend dans la série des siècles. C'était là, en effet, le côté par lequel une simple question d'archéologie hagiographique se transformait en un casus lidh. Si d'ailleurs la tradition romaine avait raison sur ce point, i.'lle devait l'avoir sur beaucoup d'autres, et dès lors l'échafaudage callican périclitait. Voilà ce qui fit dévier lu science de Tillemont, ;>;ir rapport à saint Hippolyte, comme nous avons vu faiblir celle Je Montfaucon, par rapport à l'empereur Philippe. Depuis Tillemont, Simon de Magistris a retrouvé le texte si longtemps perdu <i:'s Actes du martyre de saint Hippolyte. Nous les traduirons plus i)in. Ils ne laissent aucun doute sur le fait tant controversé, et n>;surent désormais une authenticité irréfragable au témoignage du Martyrologe romain, qui n'a cessé de proclamer saint îlippolyto parmi les évêques de Porto.
i'ic. Ce titre et celui de disciple de saint îrénée, que lui donne De
Photms, sont d'ailleurs les deux seuls renseignements biographiques que nous possédions sur l'épiscopat du grand docteur, qui nous est beaucoup mieux connu par ses écrits que par ses actions. La liste de ses ouvrages, telle que nous la lisons encore sur le monument épiscopal de Porto, maintenant déposé au Musée du Vatican, coïncide assez exactement avec ce qui nous reste des œuvres • de saint Hippolyte. Sauf l'Exhortation à Séverina, et la Chronique grecqnr;^ que nous n'avons plus, il nous reste des fragments de presque tous les autres. Nous devons signaler en particulier les Commentaires sur toutes les Écritures, depuis la Genèse jusqu'à V Apocalypse. Disciple de saint Irénée, et touchant par lui à saint Polycarpe, c'est-à-dire au siècle apostolique, saint Hippolyte est If troisième anneau d'une chaîne qui remonte à saint Jean l'Évangéliste et au Sauveur. Or, son grand travail, comme celui d'Origène. c'est un Commentaire sur l'Écriture Sainte. Par conséquent, d'ua côté, le texte des Livres sacrés était déjà de son temps fixé par un canon ecclésiastique ; de l'autre, ce texte était devenu nour les chrétiens et pour l'Église un objet d'études approfondies et de méditations quotidiennes. Enfin, comme dernière conclusioii,
Origène ne créait pas l'homélie scripturaire, et cette observation déjà faite précédemment trouve ici une confirmation solennelle. On se fera une idée de l'exégèse de saint Hippolyte, par le fragment suivant, retrouvé par Simon de Magistris, et tiré du traité De Saule et Pythonissa (El; ttjv Eyra'^TpiVueov), « On demande , dit Hippolyte, si le prophète Samuel fut réellement, ou non, évoqué parlaPythonisse. En répondant affirmativement, nous dirions une fausseté. Gomment, en effet, le démon pouvait-il, je ne dis pas évoquer l'âme d'un juste, mais celle de n'importe qui? Gela dépasse et sa science et son pouvoir. Gependant la pythonisse aperçut des ombres qui montaient sous ses yeux. C'était pour elle spectacle extraordinaire, car elle s'écrie : Je vois des dieux îvtr de terre ' ! Gependant la pythonisse d'Endor n'avait «voie qu'une seule étme , celle de Samuel. Gomment en voit-elle plusieurs lui apparaître simultanément? Dirons-nous donc que toutes ces âmes non évoquées par elle surgirent réellement à sa voix, ou bien que c'étaient seulement des ombres vaines ? JMais on ne voudra point admettre cette dernière hypothèse, parce que, reprendra-t-on, Saûl reconnut véritablement le prophète et à sa vue tomba à genoux. Or, d'après le récit biblique, Saûl ne vit rien. Ce fut la pythonisse qui lui fit la description d'une de ces formes qu'elle seule voyait. Saûl crut , dans cette description , reconnaître la forme sous laquelle il avait connu Samuel, et, s'agenouillant, il consulta le prophète. Or, rien ne fut plus facile au iémon que de faire apparaître un fantôme représentant exactement Samuel, dont il connaissait parfaitement et la figure et le maintien, et le costume. Mais, objectera-t-on, comment le démon put-il prodire avec tant de véracité, les malheurs qui allaient fondre sur Saul et Jonathas? Voici ma réponse : Le démon prédit la mauvaise issue de la guerre et la défaite de Saûl ; cette conjecture lui est facile, parce qu'il sait que Dieu est irrité contre ce prince. C'est absolument le cas d'un médecin, d'ailleurs peu habile, qui, à la vue d'un homme désespéré, prédirait sa mort prochaine. Que si,
* 1 Keg... Tisviii, 13. Cf. toin. II de cette Histoire, pag. 337, 328.
ClIAP. II, — CEUVRES DE SAINT niPPOLYTE. j."!
spécifiant davantage la prédiction, il se hasarde à fixer d'avance l'heure môme de la mort, le médecin pourra se tromper. Le démon, connaissant les fautes de Saiil et voyant que la dernière de toutes, la consultation chez la pythonisse, avait achevé d'enflammer 18 courroux du Seigneur, prédit la défaite et la mort de ce prince; mais il se trompe sur la date qu'il fixe d'avance au désastre'. » Ce court fragment est de nature à faire regretter la perte du traité dans son entier. La doctrine du saint évoque sur les ignorances menteuses et les illusions du règne de Satan, seraient d'une grande utilité pour notre siècle, qui se rejette avec une témérité formidable, dans les ténébreuses manœuvres de la démonologie idolâtrique.
15. Saint Hippolyte, dans se» Commentaires sur l'Écriture, paraît avoir insisté de préférence sur le sens historique. Cette tendance particulière au docteur de Porto, donne à son œuvre un caractère de précision qui tranche complètement avec l'exégèse d'Origène, son contemporain. Ce dernier, ou du moins l'école qui se décora de son nom, professait en principe que les Livres saints renfermaient certains passages, où les sens littéral et historique proprement dits aboutissaient à l'absurde. Saint Hippolyte réagit visiblement cojitre cette doctrine erronée. Ainsi, à propos du Paradis terrestre, de l'Éden primitif, saint Hippolyte s'exprime en ces termes : «Il nous a fallu rétablir ici la réalité du récit biblique, pour l'opposer aux vaines prétentions de certains exégètes qui disent : Le Paradis est au ciel ; il n'a jamais existé d'Éden terrestre. Or, quand nous voyons encore aujourd'hui, sous nos yeux, les fleuves qui arrosaient le Paradis terrestre ; quand tous les voyageurs peuvent aller les examiner; il est de la plus claire évidence que le Jardin de délices fut très-réellement planté par le Soigneur sur notre terre ; qu'il y a existé, et que ce paradis d'élection était une contrée de l'Orient ^. » Dans son Commentaire sur
1 s. Hipfiolyte, Eîç -criv 'Eyi[aa-:çii\i\)f^ov. Pntrol. grœc, tom. X, co!. 6S!6. Nou« ne saurions Iron recommander à ceux qui voudraient approfondir cette question les savanin ouvrages de MM. de Mlrviile et Gougenot des Mousseaux.
* S. itip[i(.ilyl., In Hexameron. Pnfrol. grœc, tom. X, col. 584. On peut rapprocher ce passage de ce que nous avons dit plus haut du Paradis terrestre, lom. 1 de cette Histoire, pa«» 143-155.
i52 i'ont::^;!:at de saint fai^xe;'; {ii:::]-ty,{)] .
la Genèse, l'illustre évêque de Porto établit nettement, comme nous l'avons fait nous-même *, la distinction entre la création primordiale, qui eut lieu tout d'abord, et la disposition successive ce la matière créée, qui fut l'œuvre des six jours ^. Tout en insistant sur le caractère historique et la véracité du sens littéral de la Bible, saint Hippolyte n'excluait cependant point les sens figuratif et prophétique, qui font de l'-Ancien Testament l'histoire anticipée du Nouveau. Ainsi, en expliquant la prédiction de Jacob, relative aux glorieuses destincps de la tribu messianique de Juda, quand le patriarche mourant voit son fils, dans la suite des âges, « attacher i'ânon au cep de la vigne, et le fils de l'ânesse au lierre de la muraille ; laver dans le vin sa tunique, et son vêtement dans le sang de la grappe ^ , » quand il s'écrie : « Ses yeux ont l'éclatant azur du vin ; ses dents sont plus blanches que le lait * ; saint Hippolyte commente en ces termes : « L'ânon indompté représente la vocation des Gentils ; le fils de l'ânesse, la vocation des enfants circoncis d'Abraham. Ils ont la même mère, c'est-à-dire une seule foi, de laquelle doivent sortir les deux vocations. L'un des fils de l'ânesse est attaché à la vigne ; l'autre au lierre de la muraille. Le premier, c'est l'Église rassemblée des nations et attachée au Seigneur ; le second, c'est le peuple de la circoncision qui se cramponne à l'antique loi. La robe lavée dans le vin, c'est la chair purifiée par l'Esprit-Saint et le Verbe de vérité. Le sang de ■la grappe foulée dans le pressoir , c'est la chair du Seigneur dont le sang jaillit de toutes parts et purifie le monde. Les yeux, qui ont l'éclatant azur du vin, sont les regards illuminés par la parole de vérité. Les dents , blanches comme le lait , sont l'image de la candeur de la parole divine, lait spirituel qui nourrit le corps et l'âme. Dans le sens mystique, cette dernière expression me semble désigner les Sacrements, institués par le Sauveur dans ;a loi nouvelle, et spécialement cette nourriture éclatante et immaculée du sacrement de son corps ^. » Dans le commentaire sur les
» Tom. I de cette Histoire, pa^. 5, 6. — 2 s. Hippolyte, In Gènes. Pntroiffrœc, tom. X, col. BôG. — ^ Gènes., xlix, H. — * Ibid., 12. — » Hippolyte, Excgelica in Gènes. Pair, grœc, tom. X, col. 590.
CUAP. IL — ŒUVRES DE SAINT EIPPOLYTK. 133
Psaumes, saint lîippolyte, appliquant à l'avènement du Sauveur lo i'.iineux Quare fremuerunl gentes de David, résume en quelques traits tout le récit évangélique, et la doctrine des deux natures divine et humaine, unies en la personne de Jésus-Christ. Voici ce passage iraportant au double point de vue de l'objection rationaliste sur la prétendue composition successive et légendaire des Évangiles, et de la question des deux natures en Jésus-Christ, dont les Dithéiles schisma» tiques voulaient faire deux personnes, ou deux divinités distinctes ; « Notre Dieu est venu en ce monde, et s'est manifesté comme homme, dit saint Hippolyte. Il est facile de reconnaître en lui la nature humaine : il a faim ; il a soif; il subit la fatigue corporelle; il craint ; il fuit ; il lutte contre la tristesse dans l'agonie du jardin des Olives ; il repose sa tête appesantie sur un coussin, à la façon des mortels; il demande que le calice de la Passion soit éloigné da ses lèvres ; il est fortifié par un ange, trahi par Judas, outragé par Caïphe, bafoué par Hérode, flagellé par Pilate, tourné en dérision par les soldats, cloué à une croix par les Juifs ; il pousse un cri, recommande son esprit à son Père, incline la tête et meurt; un coup de lance lui ouvre le cœur ; on l'enveloppe d'un linceul ; oa l'ensevelit dans un tombeau. Voilà l'homme, que le Père ressuscita le troisième jour. La nature divine n'est pas moins manifeste en Jésus-Christ. Les anges l'adorent ; les bergers vont saluer sa crèche. Le vieillard Siméon l'attend pour mourir; Anna, la prophétesse, rend témoignage à son avènement ; les Mages viennent le chercher du fond de l'Orient ; une étoile les guide à son berceau. Il change en vin l'eau du banquet nuptial de Cana; il commande aux vents et à la tempête ; marche sur les flots ; ouvre les yeux de l'aveugle-né ; ressuscite Lazare mort depuis quatre jours; sème les miracles sur ses pas; remet les péchés des hommes et communique ce divin pouvoir à ses disciples. Voilà le Dieu *. » Nous le demanderons à tous les lecteurs de bonne foi, l'Évangile que lisait saint Hippolyte est-il différent de celui que nous lisons aujourd'hui? Simon de Magistris a retrouvé dans les manuscrits de la famille
* s. Hippolyte, In Psalm. PatroL grœc.., toai. X, col. 609, 610.
Chigi, des fragments considérables du Commentaire de saint Hippolyte sur la prophétie de Daniel. L'illustre cardinal Maï a complété cette découverte car d'autres passages relevés dans les manuscrits du Vatican '. L'exi'gèse de l'évêque de Porto s'y montre toujours avec ce même caractère de sobriété, de rectitude et de tact exquis, dont le disciple de saint Irénée avait le secret. L'épisode de Suzanne, selon le vœu formulé auparavant par Origène, y est l'objet d'une explication détaillée et suivie.
IG. Le livre de Antechristo paraît avoir été détaché de la grande collection de ses 'E$viYir,Ttxa par l'illustre évêque, en faveur d'un de ses amis, Théophile, auquel il l'adresse. Les chrétiens du m* siècle, au bruit des révolutions sociales qui ébranlaient l'em- ■fft-e, tournaient leurs regards vers les pages mystérieuses aie TApocalypse et cherchaient à y découvrir, autant qu'il est donné à la faiblesse de nos conceptions humaines, le secret de l'avenir. Cette préoccupation est encore celle de beaucoup d'esprits, en nos jours. Mais, comme Bossuet le dit quelque part, bien que toutes les prophéties de l'Écriture s'accomphssent l'une après l'autre, elles ont toujours, dans le mode de leur réalisation, un côLc qui trompe nos prévisions et déconcerte nos calculs. Saint llippolyte professe la même doctrine, a Ce n'est pas sans une légitime appréhension, dit-il, bien-aimé frère, que je vous communique ici mon sentiment, avec la confiance d'une amitié fondée sur la charité du Christ. Si nos prédécesseurs, les bienheureux prophètes, dont la révélation divine illuminait le regard, et qui virent se dérouler sous leurs yeux le tableau de la catastrophe finale, n'ont cependant pas voulu nous la décrire en termes clairs, de peur de nous glacer d'effroi ; s'ils ont enveloppé leur récit de paraboles et de figures , quelle périlleuse témérité ne serait-ce point <à nous, de prétendre pénétrer les secrets qu'ils ont eu dessein de nous cacher ^ ? » C'est donc avec réserve que le grand docteur procède à Texamen des caractères de l'Antéchrist, tels que les
*S. Hippoïyt., Fragm. in Daniel. Patrol. crœc, tom. X, col. 634-687. — « S. Ki pool y t. i-.i Sazaïuiarn, ibid., col. 690. — ^ S. Hippoïyt., de Chrtsio et Antechristo, car. XXIX ; Patrol. grœc, tom. X, col. 749.
CUAP. II. — CEUVKES DE SAINT HIPPOLYTE. i35
prophètes, depuis Isaïe jusqu'à saint Jean l'Évangéliste, les ont successivement tracés. Dans sa pensée, l'avènement de l'Antéchrist précédera immédiatement la fin du monde *. Cette exégèse rencontre aujourd'hui des contradicteurs. Un système nouveau s'est en effet produit de nos jours ; il consiste à admette une période indéterminée entre l'Antéchrist et la catastrophe finale. Sans prendre de parti dans une question qui nous paraît de sa nature une spéculation dépourvue d'utilité réelle, nous constatons que le sentiment de saint Hippolyte n'est point favorable aux récents apocalyptiques. Le saint évêque de Porto, comme les autres Pères dont nous avons analysé plus haut le témoignage, et en particulier comme saint Irénée, son maître, ne se croit pas le droit de proposer un nom déSnitif, exprimant la valeur numérique de 666, chiffre donné par saint Jean à l'Antéchrist. Il cite les divers vocables de Teitàv; Eùâvôa;; AoTErvoç, déjà proposés de son temps, sans y attacher d'importance réelle. Il se borne à dire qu'il faut respecter la donnée mystérieuse de la prophétie, dont l'événement se chargera de prouver la rigoureuse exactitude-. Il croit pourtant, et c'est là le^côté le plus instructif de son interprétation, que l'avènement de l'Antéchrist sera la contrefaçon démoniaque, et point par point, de l'avènement de Jésus-Christ. Ainsi, le Christ est né de la tribu de Juda; l'Antéchrist naîtra de la tribu de Dan. C'est du moins le sens que saint Hippolyte donne à la prophétie connue du patriarche Jacob : « Dan deviendra la couleuvre sur le chemin; le céraste sur le sentier; mordant le sabot du cheval et renversant le cavalier ^. » Il la rapproche de cette autre parole de Jérémie : « Le bruit des coursiers rapides se fera entendre du sein de la tribu de Dan. La terre en sera ébranlée *. » Ce texte est exactement pareil à celui que nous lisons encore aujourd'hui, dans les exemplaires du prophète. Mais les paroles suivantes, que saint Hippolyte continue à citer littéralement comme extraites de la Bible qu'il avait entre les mains, ne se retrouvent plus ni dans nos éditions, ni dans nos
' s. Hippol., de Chrisioet Antechristo.Cdi-p. -Lyni. — ^ Il/id., cap. L. — 'Gènes., 2L1S, n. — * Jérém., viii, 16.
manuscrits. « Un autre prophète, dit-il, s'exprime en ces termes :
Dan rassemblera ses armées de toutes les nations du monde, depuis l'Orient jusqu'à l'Occident. Et ceux quïl aura convoqués et ceux qu'il n'aura pas convoqués, se rangeront également sous ses étendards. La mer blanchira sous les voiles innombrables de ses navires : les campagnes seiont obscurcies sous la multitude de ses boucliers. Quiconque osera engager avec lui le combat sera égorgé par son glaive *. » Il nous importe peu de savoir d'où ce passage a pu être tiré. Il est certain que saint Hippolyte l'emploie comme un texte authentique, parfaitement connu de son temps. II reste donc établi qu'on croyait alors que l'Antéchrist naîtrait d'une famille hébraïque. C'est là, il faut en convenir, une idée qui n'avait alors, eu égard aux circonstances politiques, aucune probabilité humaine. Mais, de nos jours, quand l'influence financière passe Tisiblement aux mains des Juifs, en même temps que le monde semble se disposer d'avance à une monarchie universelle, par les moyens de communication rapide dus aux progrès de la science moderne, cette considération reprend une véritable importance. « Notre-Seigneur, dit saint Hippolyte, a été désigné dans les Écritures, en raison de sa prééminence et de sa gloire, sous l'emblème du lion 2. Ce symbole est également appliqué à l'Antéchrist, en raison de sa tyrannie et de sa violence. Le séducteur voudra en tout contrefaire le Fils de Dieu. Le Sauveur fut un agneau 3; l'Antéchrist, loup dévorant, aura les dehors de l'agneau. Le Christ est loi ; l'Antéchrist sera roi. Le Sauveur, descendant en ce monde, fut soumis à la circoncision ; l'Antéchrist sera circoncis. Le Seigneur a envoyé ses apôtres parcourir le monde ; l'Antéchrist enverra ses pseudo-apôtres dans tout l'univers. Le Sauveur a réuni ses orebis dispersées dans un seul bercail ; l'Antéchrist rassemblera de même le peuple juif dispersé. Le Seigneur a doniié un signe (le signe de"la croix) aux fidèles: l'Antocbrist aura SOL signe. Le Sauveur est venu sous une forme humaine ; l'Ante-
1 S. Hippolyt., de Antéchrist., cap. xv; Patrol. grotc. loin. X, col. 740. — *Apocai.,\, 5. — ' Joan., xviii, 37.
CIJAl'. II. — ŒUVRES DE SAINT nirPOLYTH. 157
christ fera de même. Le Sauveur, par sa fcsurrection, a réédifié le temple de ranciciine loi; l'Antéchrist relèvera de ses ruines la temple matériel de Jérusalem *. » On le vo't, dans la pensée d& saint Hippolyte, le parallélisme entre le Christ et son contrefacteur satanique , s'appuie non-seulement sur une série de faits analogues, mais sur l'identité commune d'une même origine. En sorta que ce serait avec l'aide du judaïsme dispersé, et sous le prétexte de rétablir l'antique gloire de Sion, que l'Antéchrist parviendrait à son règne universel. Il y a là des vues qui commandent notre attention, et que les événements contemporains suffiraient, jusqu'à un certain point, à rendre vraisemblables. Il est évident d'ailleurs que, dans la pensée de saint' Hippolyte, la conversion des Juifs, comme nation, formellement prédite par les Ecritures, ne devrait avoir lieu qu'après l'apparition de l'Antéchrist. Quoi qu'il en soit, le règne de cet homme de péché coïncidera, selon le saint docteur, avec une apostasie officielle et commandée. Tous les pouvoirs se concentreront dans la main de l'Antéchrist. Il ne sera pas seulement un homme ; il se fera adorer comme un Dieu. Ses statues et ses images feront des prodiges, et par conséquent auront des adorateurs. Tel sera le caractère de la bête. J'avoue très-humblement, pour ma part, qu'avant l'invasion du spiritisme dans notre civilisation, il m'était difficile de me faire l'idée d'une puissance étayée sur dépareilles bases. Njs sociétés, formées parle christianisme et maintenant dégénérées, me semblaient d'autant plus éloignées de l'idolâtrie proprement dite qu'elles ont évidemment une tendance à l'athéisme théorique et pratique. Mais, depuis que les prestiges de l'action démoniaque nous ont familiarisés avec des exemples d'une superstition et d'une crédulité telles que le paganisme n'en vit guère de plus grandes, je comprends que le monde moderne, si sûr de sa civilisation, de son génie et de sa science, est parfaitement préparé à s'agenouiller devant le trône de l'Antéchrist. Sous quelque forme donc que l'envoyé de Satan doive apparaître, il viendra; il séduira; il persécutera les saints; et l'uni-
* S. ûiyyoï., de dntecfiTisUj cap. vi.
158 PONTIFICAT DE SALNT i'ABIEiS (236-230).
▼ers l'adorera. Hénoch et Élie combattront personnellement son influence ; ils auront vraisemblablement assez de succès pour convertir les Juifs ; après quoi la catastrophe finale succédera bientôt. Telles sont les principales données qui résultent du livre de l'Antéchrist, composé par le saint évêque de Porto. On remarquera, comme nous, cette netteté de vues, cette justesse d'appréciation qui s'imposent, après seize cents ans écoulés, aux lecteurs d'une œuvre écrite l'an 240 de notre ère. Il faut convenir que nulle littérature humaine n'offrirait des analogies de ce genre.
17. Le traité de saint Hippolyte contre Platon ou de r Univers^ ne nous est point parvenu dans son entier. Il nous en reste un fragment assez considérable, relatif à TASr;;, ou séjour des âmes ' Le saint docteur y professe l'opinion reçue par quelques anciens, et depuis formellement rejetée par l'Église, que les bienheureux •le jouiront de la vision de Dieu, et n'entreront définitivement dans le royaume éternel qu'après le jugement final et la consommation du monde. Jusque-là ils habitent une lumière pure, en société avec les anges. L'évêque de Porto croyait interpréter ainsi dans son sens véritable le nom de sein d'Abraham, donné dans l'Évangile aux limbes, lieu de repos et de féhciLé relative, où les âmes des justes, morts avant l'avènement du Sauveur, attendaient pour entrer au ciel que le sang du Fils de Dieu leur en eût ouvert les portes. Si, dans ces matières ardues oii la définition de l'Eglise peut seule fixer la foi véritable, le génie de saint Hippolyte s'est égaré, il ii'e'i est pas de même quand il s'agit de doctrines moins spéculatives, intéressant d'une manière plus directe la théologie pratique. Nous avons dit que le saint docteur avait composé un grand luvrage contre toutes les hérésies de son temps, et qui, selon le témoignage de Photius, commençait à Dosithée pour finir à Noët, embrassant trente-deux sectes. Nous n'en possédons aujourd'hui que deux fragments ; l'un est relatif à l'hérésie de Noët -, l'autre à celle de Bcron 3, que nous avons eu précédemment l'occasion de
* S. Hippol., Advers. Plat. Patrol. grcec, tom. X, col. 795. — * Hippolyt., Contra Noctum. Pairol. grœc., tom. X, col. 803. — ' Hippol., Contra Beron., ibid., col. 830.
CUAi'. II. — Cî:U\'UES de saint Uli'PULYTL-. 159
faire connaître. Cette notion sommaire suffît amplement pour établir l'impossibilité radicale d'attribuer à saint Hippolyte, aiasî qu'on avait prétendu le faire, la paternité des Pliilosophumena^ lesquels commencent par l'exposition des systèmes philosophiques païens, ne font aucune mention de Dosithée parmi les hérésiarques, et terminent par la prétendue erreur de Galliste, embrassant dana leur examen une série, non de trente-deux, mais de plus de cinquante sectes. Ni dans les détails, ni dans le plan de l'ouvrage do saint Hippolyte, il n'y a donc rien de commun avec celui del PhUosophurnena. L'orthodoxie du premier tranche bien davantaga encore sur les erreurs dithéites du second. Voici par exemple la conclusion du saint évêque de Porto contre les Noétiens : « Frères bien-aimés, demeurons fermement attachés à la tradition apostolique. Notre foi, telle qu'elle nous fut transmise, est celle-ci : Le Verbe de Dieu, descendu du ciel, s'est incarné dans le sein de la bienheureuse vierge Marie. Il a pris avec le corps une âme humaine, capable de raison, et devint ainsi un homme, en tout semblable à nous, sauf le péché, pour sauver l'humanité déchue, et donner l'immortcdité à ceux qui croiraient en son nom. 11 s'est manifesté ainsi comme le Verbe oe vérité, un avec le Père, dont il est le Fils éternel, créateur avec lui de toutes choses, et en ces derniers temps envoyé par le Père pour le salut du monde. La loi et les prophètes avaient figuré et prédit son avènement qui s'est accompli selon toutes les figures et les prophéties, quand Jésus-Christ, né d'une vierge par l'opération du Saint-Esprit, se fut fait l'Adam nouveau ; Dieu, parce qu'il était le Verbe de Dieu ; homme, parce qu'il avait pris un corps et une âme dans le sein de Marie. Ainsi il s'est révélé au monde. Dieu incarné, c'est-à-dire Dieu et homme tout ensemble ^ » Certes, il n-y a, dans cette profession de foi si nette et d'une rigueur théologique si exacte, rien qui ressemble aux deux divinités, l'une céleste, l'autre humaine , que l'auteur des PhUosophurnena croyait découvrir en Jésus- Christ.
* S. Hippolyt., Contra Noct., cap. xvii; yatroi. grœc, tom. X, col. 9SSi
i60 PONTIFICAT DE SAINT FABIEN (236-230).
[.e cycle 18. La Chronique indiquée sur la table de marbre au nombre rit' liippo- des ouvrages de saint Hippolyte ne nous est point parvenue. r s'a c'hairn On avait cru d'ahord pouvoir identifier cette œuvre avec celle r.)sr.op e. ^.^^ auteur anonyme du m* siècle, publiée par Ducange qui la croyait réellement du saint évêque de Porto *. Un examen plus approfondi a bientôt fait répudier l'opinion du savant lexicographe. Comparée au cycle pascal de saint Hippolyte , l'œuvre anonyme présente, au point de vue de la chronologie, des divergences tellement nombreuses et tellement importantes qu'il est impossible de les attribuer au même auteur. Le cycle pascal, inscrit sur le monument lapidaire de saint Hippolyte, présente en effet de tels carac- Jères d'authenticité qu'il est impossible de les mettre un instant en suspicion. Dès lors toute œuvre qu'on voudra donner comme celle d'Hippolyte et qui s'écartera du système chronologique fixé dans cette inscription irrécusable, est d'avance marquée de la note d'apocryphe. Ce fameux cycle, occupe les deux côtés de la chaire épiscopale du grand docteur. Il est gravé en lettres grecques, et comprend une période de seize années, commençant à la première du règne d'Alexandre-Sévère (an de Jésus-Christ 222). Redoublé sept fois, il réglait la date de la fête de Pâques pour 112 ans, c'est-à-dire jusqu'en l'an 333. Il se divise en deux parties. Dans la première, saint Hippolyte marque en quels jours des mois de mars et d'avril le 14'' de la lune peut se rencontrer. Un titre qui se trouve en tête de ce cycle lunaire fixe le commencement du règne d'Alexandre à l'an 222 et sert comme de point de départ à tout le système. « En effet, écrit dom Ceillier, il y est dit que la première année d'Alexandre, le 14* de la lune tombait un samedi, le jour des Ides, c'est-à-dire le 13' du mois d'avril. Or il est certain que iesides d'avril, ou le 13* de ce mois, ne s'est trouvé, sous ce règne, un samedi qu'en 222, date de l'avènement d'Alexandre et en 231, trois ans avant la mort de ce prince. On peut aussi remarquer dans cette inscription : 1° Que saint Hippolyte ne commença son
* Cette chronique a été reproduite par M. Misne, Patrol. cat., tom. III, coi. 658, sous ce titre : Chronicon unonymi qui sub Alexandro Severo îrnperatore mxisse anno Chrisii CC XXXVI perhihetur.
CnA!'. II. — OEUVRES DE SAINT l'IPPnT.TTK.
cycle pascal qu'après la fête de Pâques de cette première année; î*' Qu'en cette année le mois d'avril était intercalaire ' ; 3" Que l'oa finissait le jeûne du carême le dimanche de Pâques; 4° Que le cycle de saint Hippolyte n'est pas tout-à-fait de son invention, mais qu'il observe des usages établis avant lui. Dans la seconda partie, on indique les jours auxquels il faut célébrer la pâque. Cette fête est toujours marquée au dimanche. Lorsque le 14" de la lune tombait un samedi, on ne faisait pas la pâque le dimanche suivant, qui était le 15" de la lune, mais on la transférait au dimanche d'après, c'est-à-dire au 22* de la lune. La raison de cette pratique est que saint Hippolyte, aussi bien que les Latins, ne voulaient pas qu'on célébrât la pâque le jour où Notre-Seigneur fut crucifié. Les chrétiens d'Alexandrie suivaient un autre calcul; ils célébraient la pâque dès le 15* de la lune; le cycle de saint Hippolyte au contraire la renvoie toujours au 16*. Encore au temps de saint Grégoire de Tours cette coutume était observés dans l'Église latine. Maintenant nous célébrons la pâque le 15' de la lune, lorsqu'il tombe un dimanche; en quoi nous suivons le calcul des Alexandrins. Il faut encore noter que, selon le cycle de saint Hippolyte, la pâque pouvait tomber sur l'un des dimanches qui se succèdent depuis le xiii des calendes d'avril (20 mars) jusqu'au XI des calendes de mai (21 avril) ; ce qui prouve qu'on aa
* « L'année grecque était à la fois lunaire et solaire, c'est-à-dire que les mois étaient réglés sur le cours de la lune et la longueur de l'année sur le cours du soleil. Ce qui avait nécessité ce mélange, c'est que les cérémonies civiles et religieuses étaient fixées tantôt au retour des phases de la lune, tantôt au retour des différentes saisons. Après de nombreux essais pour accorder ces deux années, les Grecs adoptèrent une anaée fautive de 360 jours, composée de douze mois de 30 jours chacun ; mais bientôt on s'aperçut que, d'une part, la révolution de la lune n'était pas exactement de 30 jours, et que de l'autre l'année de 360 iours retardait sur l'année solaire, de manière que les saisons ne tombaient plus dans les mêmes mois. Alors on forma des mois qui avaient alternativement 29 et 30 jours, ce qui faisait une année de 354 jours. Puis pour mettre cette année en harmonie avec l'année solaire, on ajoutait tous les deux ans, à la fin du dernier mois un mois supplémentaire de trente jours, et cette année prenait le nom d'embolismiquCf diélététique ou intercalaire. Un système analogue avait lieu dans le calendrier juif, où l'année intercalaire revenait tous les trois ans. »
viir. il
■\{').l PONTIFICAT DE SAINT FABIEN (236-250).
fixait point alors l'équinoxe de printemps au 21 mars, comme le firent depuis les Pères du concile de Nicée, mais au 18 du même mois. On suivait en cela le calcul de quelques anciens astronomes, tels que Méton et Eudoxe, qui, plus de quatre cents ans avant Jésus-Christ, avaient déterminé au 18 mars l'équinoxe de printemps. » Ces rapides indications suffisent pour faire comprendre l'importance du cycle pascal d'Hippolyte. Les études d'astronomie et de chronologie qu'il suppose furent continuées sans interruption au sein de l'Église catholique , qui prépara ainsi à la science moderne un terrain qu'elle exploite glorieusement, sans se montrer d'ordinaire assez reconnaissante pour les mains laborieuses qui l'ont défriché les premières.
§ V. Plotln.
19. Le courant intellectuel qui rattachait toute la science, toute la philosophie, toute la littérature à l'ensemble immortel des vérités révélées, entraînait visiblement au m* siècle la majorité des esprits. Pendant que saint Hippolyte, dans son traité spécial malheureusement perdu pour nous, étudiait le platonisme au point de vue chrétien, «wi philosophe d'Alexandrie, disciple d'Ammonius- Saccas, contemporain et admirateur d'Origène, Plotin, traitait la même question sous le rapport purement philosophique, et fondait à Rome, sous le règne de Philippe, une école qui, au témoignage de saint Augustin, compta des adhérents distingués et nombreux. Plotin, élève du didascalée d'Alexandrie, ne fut pas chrétien luimême; il resta platonicien; mais on ne trouve pas dans ses livres un seul trait d'hostilité ni de haine contre le christianisme. Ce fait est d'autant plus remarquable que les ouvrages de Plotin nous ont été transmis par un des plus fougueux ennemis de la foi, Porphyre, auquel nous devons également emprunter tous les renseignements biographiques relatifs à Plotin. Ce serait donc à torb qu'on voudrait rendre celui-ci responsable des doctrines de celuilà. Saint Augustin, qui avait pour connaître Plotin des renseignements moins suspects, n'hésite pas à en faire l'éloge. « La voix de
t;ilAV. II. — PLOïlN. iLJ
Platon, dit-il, la plus pure et la plus éclatanîi' qu'îty ait dans !s philosophie humaine, s'est retrouvée, dégag^i' ilu nuage de ses erreurs, sur les lèvres de Plotin, tellenaent seniMable à Platon, que l'un semble ressuscité dans l'autre *. » Pour apprécier à sa juste valeur cette parole du grand évêque d'Hippono, tirée de son ouvrage Contra Academicos,i\ convient cependanl de signaler l'importante réserve qu'il crut devoir y joindre lui-même dans ses ^fffVract'itions, où il s'exprime ainsi : «J'ai écrit le traité Contra Academicos dans l'intervalle qui s'écoula depuis le jour de ma conversion jusqu'à l'époque démon baptême. Je me reproche maintenant d'y avoir autant exalté Platon, les platoniciens et autres philosophes académiques, pour la plupart étrangers à la foi, surtout quand je songe aux graves erreurs propagées par eux et contre lesquelles il importe de défendre et de maintenir la vérité chrétienne -. d Bans une de ses Épîtres, saint Augustin nous donne sa véritable pensée sur Plotin' et son école. «Plotin, dit-il , fonda à Rome une chaire philosophique, autour de laquelle se groupèrent en grand nombre des disciples pleins d'intelligence et d'activité. Quelques-uns se laissèrent plus tard entraîner vers l'étude des sciences occultes et d© la magie. Ils se dévoyèrent. D'autres, attirés par l'étude de la sagesse et de la vérité immuable, comprirent enfin qu'elles s'étaient incarnées dans la personne de Jésus-Christ. Ceux-là se sont rangés sous le drapeau de la foi ^. » Ainsi le Plotin transformé par Porphyre en une théophanie, dans le genre de celle d'Apolioiiius de Tyane, n'a jamais eu d'existence historique. On a adoré Plotiu après sa mort. « Ses autels sont encore fumants "*, » disait Ennape : mais cette exagération posthume, œuvre d'une secte hostile au christianisme, ne répondait nullement à la vie réelle de
* Os illud Piatonis quod in philosophia purgatissimum et ludicissimum est, di- '.notis nubibus erroris, emicuit maxime i?ï Plotino, qui Platonicws }>hilosophus itOejus similis judicatus est, ut simut eos vixisse, lantum autem interesse tem}x>nsut i II hoc aie revixisse pulandus sit. (S. Augustin., Contra Académie, m, 19,- Pair, iat., toiu. XXXil, col. 956.)
3'S. Augupt., Rétractai., lib. 1, cap. i, n, 1 et 4; Pairol. tut., ibid., coi. 586, 587., 3 s. AugusL., Epist. CXVIII, Patrol. lat, xxxiil, col. 448. — * Eunap., •■. Vitee P/iilosopfior. In Plotin. . •'' »• :^t«s
1134 PONTIFICAT DE SAINT FABIEN (:2oO-::iô(.);.
Plotin. Porphyre, qui en avait pris l'initiative, était encore fort jeune à la mort du docteur alexandrin; il en était séparé par une génération. Disciple d'Amelius, qui avait lui-même suivi les leçons de Plotin, Porphyre appartenait à cette fraction dissidente dont saint Augustin nous appi-end qu'elle avait glissé dans les rêves absurdes de la magie.
20. Il était nécessaire de rétablir ces faits dans tout leur jour, afin d'éviter à la fois le double inconvénient de traiter de visionnaire absurde • un philosophe dont saint Augustin proclamait si hautement la supériorité, et de se garder cependant des admirations enthousiastes d'une école moderne qui prétend que les Pères de l'Église ont emprunté à Plotin toute leur doctrine. La vérité est que Plotin reçut l'enseignement chrétien du fameux docteur Ammonius Saccas. Dès lors ce n'est pas la théologie catholique qui emprunta à Plotin; c'est ce dernier au contraire qui reçut tout d'elle. Nous devons cependant, ne fût-ce que pour nous rendre compte des efTorts désespérés du paganisme, dans sa lutte contre l'Église , faire connaître exactement la biographie romanesque «consacrée après coup à la mémoire de Plotin par Porphyre. On pourra rapprocher cette tentative de celle de Philostrate, et constater une fois encore que les philosophes idolâtres, au lieu de nier les miracles de Jésus-Christ, comme ils n'eussent pas manqué de le faire si cela leur eût été possible, préféraient leur en opposer d'apocryphes, et inventer des théophanies arbitraires pour combattre l'immense retentissement du fait historique de l'Incarnation du Verbe. «Le philosophe Plotin, qui vécut de nos jours, dit Porphyre, semblait tellement honteux d'avoir un corps, qu'il ne parlait jamais de sa famille, ou de sa patrie et ne voulait pas qu'on fît de lui ni portrait, ni buste. N'est-ce pas assez, disait-il à Amelius, de porter cette image (le corps), dans laquelle la nature nous a renfermés? Faut-il encore transmettre à la postérité l'image de cette image, comme un objet qui vaille la peine d'un re-
1 Nous regrettons de trouver une appréciation aussi peu sérieuse sous la plume de M. Rohrbacher. {,Hist, uni*, dt l'Égiist catholique, tom. Y, pag. aOi- 106, i« édil.)
CHAP. II. — l'LOTlJN. 165
pard »? » — Malgré la répugnance du maître, Amelius obtint du peintre Carterius, un de ses amis, qu'il suivrait les leçons de Plotia et étudierait tellement la figure et l'attitude du philosophe, qu'il pût ensuite les reproduire sur la toile '. De cette façon, la postérité aurait un portrait de Plotin, si l'œuvre de Carterius était parvenue jusqu'à nous. Pour nous consoler de cette perte, Eunapenousadu moins appris que Plotin était né à Lycopolis en Egypte ', détail que Porphyre nous laisse ignorer. En revanche, ce dernier s'étend avec une certaine prolixité sur les infirmités qui affligèrent la vieillesse du maître. « Il était, dit-il, sujet à une alfection chronique d'estomac; cependant il ne voulut jamais prendre les plui simples précautions de la médecine usuelle, en pareil cas. 11 trouvait CCS procédés indignes d'un homme sage. Par un autre principe, il refusa toujours d'user de thériaque. Gomment pourrais-je manger de la chair de bête sauvage, disait-il, moi qui ne mange pas même celle des animaux domestiques *? — ■ Il ne se baignait point; se contentant de simples frictions. Encore ceux qui lui rendaient ce service étant morts de la peste ^, il eut le malheur d'interrompre ce traitement; ce qui lui occasionna une esquinancîe. Sa voix, auparavant forte et vibrante, s'éteignit; la vue elle-même se troubla; des ulcères s'ouvrirent aux pieds et aux mains. Il dut quitter Rome et chercher le repos dans une villa de Campanie appartenant à Zéthus, un de ses anciens amis. Le mal empira, et comme Eustachius, son élève et son médecin, accourut de Pouzzolcs pour le visiter une dernière fois, il lui dit: Je vous attendais. En ce moment je m'efforce de réunir ce qu'il y a de divin en moi avec ce qu'il y a de divin dans l'univers. Pendant qu'il parlait ainsi. ' un serpent qui se trouvait sous le lit du moribond se glissa dans un
' Porphyrii, Plotini vita, cap. i. — » Id., ibid. — ' Eunapii, Vitœ Philosopha In Plotin.
* Porphyr., Plotini Vita, cap. II. Il entrait dans la composition de la thé» riaque (8r](itov, bête sauvage) non-seulement des simples tels que le pavot, 1& viyrrlie, maïs des infusions de chair de vipère, animal dont la thérapeutique jrecqiie se servait avec une sorte de prédilection.
* Lors de la fameuse peste de 262, sous le règne de GaUien. HousaïUOIll l'occation d'en parler plus bas.
i&tà ro:sTlfICAT DE SAINT FABIEN {236-250}.
trem de la muraille , et Plotin rendit l'âme. Il avait sofxante-six ans *. » Porphyre qui commence ainsi la vie de son héros par le récit de sa mort, se hâte d'ajouter que l'âge du philosophe n'a pu Ôtre déterminé que par conjecture. « Plotin, dit-il, n'a jamais tfouîu dire ni le mois, ni le jour où il était né, parce qu'il ne croyait point convenable qu'on célébrât le jour de sa naissance paï des sacrifices, ou par des festins. Cependant il offrait lui-même on sacrifice et traitait ses amis aux anniversaires de la naissance de Socrate et de Platon *. »
21. Après ce début qui trouverait mieux sa place à la fin de ■ I rceuvre, Porphyre nous montre son héros suivant dès l'âge de huit ans les leçons d'un maître de grammaire. C'est à peu près l'histoire de tous les enfants. Un détail un peu plus étrange vient ici se placer sous la plume du biographe. 11 paraît qu'à huit ans Plotin avait encore une nourrice. Il fallut que cette femme lui fît comprendre elle-même que son rôle était fini. Beaucoup d'enfants n'auraient pas eu besoin qu'on le leur fît remarquer. A vingt-huit ans, Plotin s'adonnait entièrement à la philosophie. Il entendit successivement tous les docteurs qu'Alexandrie possédait en ce temps; mais il revenait de leurs leçons triste et découragé. Enfin on le conduisit à Ammonius, et quand il le connut, il s'écria: Toilà celui que je cherchais! Depuis ce jour, il demeura assiduement près d'Ammonius. Lorsque l'empereur Gordien se prépara à faire son expédition contre les Perses, Plotin, alors âgé de trenteneuf ans, se mit à la suite de l'armée, dans l'intention d'aller étudier les doctrines philosophiques de ce peuple. Il se proposait de pousser ses investigations scientifiques jusque dans les Indes. Mais le meurtre de Gordien en Mésopotamie coupa court à ces projets. Plotin en cette circonstance courut quelques dangers; il eut assez de peine à regagner Antioche. Ce fut alors que, sous le règne de Philippe, il vint à Rome fonder une école philosophique. 11 avait alors quarante ans. Sa méthode d'enseignement avait beaucoup d'analogie avec celle de Socrate. Il permettait à ses disciples de lui
I Porphyr., Plotini Vita, cap. ii. — » Ibid. cap. ïj.
CUAP. II. — PLOTIN. IGI
proposer toutes leurs questions; ce qui faisait plus d'une fois dégénérer la leçon en conversations oiseuses. Du reste, et nous notons ce point, le biographe constate que Plotin enseignait ce qu'il avait appris d'Ammonius '. Il n'y avait donc pas dans son enseignement l'hostilité déclarée contre la foi chrétienne que Porphyre cherchera plus tard à y introduire. Jusqu'ici Porphyre n'avait pas encore été en relations personnelles avec le maître. « Mais, dit-iî, là dixième année du règne dé Gallien (263) , je partis de Grèce pour Rome, avec Antonius de Rhodes. J'y trouvai Amelius, qui depuis dix-huit ans assistait aux leçons de Plotin et me re fit connaître. Plotin était alors dans la cinquante-neuvième année de soa ■âge. Je demeurai avec lui cette année ei les cinq suivantes, jusqu'à un voyage que je dus faire en Sicile, la quinzième année du règne de Gallien (268), et pendant lequel Plotin mourut ^ » Tel est, dans ses lignes générales, le canevas biographique sur lequel Porphyre s'est donné la mission de broder une théophanie. Transformer un homme, un philosophe, en une divinité n'était pas fort difficile dans un milieu social oii, par senatus-consulte, on décrétait chaque jour l'apothéose de tant d'empereurs. Voici le procédé adopté par Porphyre. On le trouvera quelque peu analogue à celui de nos modernes spirites. « Parmi les sophistes contemporains, dit-il, on comptait aloi*s un Alexandrin, nommé Olympius, qui avait suivi, de même que Plotin, les leçons d'Ammonius Saccas. Par un sentiment de basse jalousie, Olympius devint l'ennemi déclaré de Plotin. Il eut recours à des opérations magiques, dans le but d« jeter un sortilège sur son rival. Mais ses plus redoutables conjuî-ations échouèrent, et leur effet se retourna contre lui-même : Il i.uit, s'écria-t-il, qu'une vertu puissante habite l'âme de Plotin! — Cependant celui-ci s'était aperçu dès le premier instant des tentatives magiques essayées contre lui par Olympius. Il dit à ses disciples : En ce moment même, le corps d'Olympius éprouve des con vulsions terribles et se resserre comme une bourse' ! » — Evidemment Porphyre fait ici son premier pas dans la déviation magique
* Pdrpbyr., PioiiHi Vita, eap. lU. — * Ibid.,cap. iv, v,vi. — » Wirf., cap, <•
r«frochée par saint Augustin à une fraction de l'école de Plotin. Seulement nous supplions les lecteurs de prendre les mots pour ce qu'ils valent, et de ne se contenter, en cette matière, ni du dédain affecté des rationalistes, ni de l'indifférence un peu sceptique du .^ inonde officiel. 11 faut savoir ces choses, si l'on veut comprendre le règne du paganisme dans l'antiquité, et si l'on veut en prévenir} le retour. Porphyre croyait au surnaturel magique. Moins on lej dit dans l'histoire de convention, plus il faut le dire dans l'histoire impartiale. Il semble que, de nos jours, la vérité fasse peur, tant on Ta diminuée! De sorte qu'en présence des illusions démoniaques qui nous envahissent, les plus fermes esprits se montrent déconcertés. Comme si l'Évangile de Jésus-Christ n'était pas une lutte divine contre le démon! Qu'on le veuille donc enfin comprendre. Il y a un surnaturel satanique, dont les manifestations, dans la civilisation païenne, étaient des faits notoires, constants, avérés. Depuis qu'abjurant la grâce de leur baptême, les peuples retournent au scepticisme pratique, le démon reprend plus visiblement son empire. L'Kglise catholique le sait; elle veille pour le salut du monde. Elle a ses exorcismes tels que Jésus-Christ les avait enseignés aux apôtres. Elle les maintient, en dépit des sarcasmes de l'incrédulité, ou des railleries de la foule. Un jour, et peut-être n'en sommes-nous pas très-éloignés, on demandera de toutes parts à l'Église de chasser les démons qu'on laisse témérairement rentrer parmi nous.
[>rocMô 22. Porphyre, sur ce point, ne ressemble guère au masque de
'ûrpiivrc fantaisie sous lequel le voltairianisme l'avait déguisé. Rien n'est l'ùeri'îotfn moins esprit fort que lui. Il croit au diable ; mais, à la différence livini"^ de l'Église qui y croit de même. Porphyre adore le diable. C'est là tout le secret de l'idolâtrie, bien que nos modernes rationalistes soient convenus de ne jamais le dire, et qu'ils s'efforcent de décerner à Porphyre un brevet d'éclectisme, ou un diplôme de philosophe néoplatonicien. Ce n'est pas notre faute si, découvrant à chaque pas les preuves que, depuis trois cents ans, on falsifie l'histoire, nous le répétons avec autant d'énergie. Arrière donc le Porphyre de nos manuels! et continuons à enregistrer les paroles
CUAP. II. — PLOTIN. iQij
du véritable Porphyre. « Plotin, dit-il, avait manifesté dès sa naissance quelque chose de supérieur aux autres hommes. Un Drêtre égyptien, qui le vit à Rome, le pria d'assister à l'évocation d un démon familier qui obéissait à sa voix. L'évocation devait avoir lieu dans un oratoire d'Isis, le seul lieu de Rome que cet égyptien eût déclaré pur. Le démon fut évoqué; mais, à sa place, on vit paraître un dieu d'un ordre supérieur. L'égyplfen s'écria ; Vous êtes heureux, Plotin, vous avez pour démon familier un dieu de la catégorie la plus élevée M » — Entre les évocations spirites et .cette évocation égyptienne, quelle différence y a-t-il? Aucune. Porphyre ajoute : « Plotin, qui avait pour démon un dieu, tenait toujours les yeux de son esprit divin attachés sur ce divin protecteur. Un jour, Amelius, qui était fort exact à sacrifier et qui célébrait civec soin les néoménies, pria Plotin de venir assister à une cérémonie de ce genre. Plotin lui répondit : C'est aux dieux à me venir chercher et non pas à moi de les aller trouver * ! — Il avait une connaissance si parfaite du caractère et des pensées des hommes qu'il prévoyait ce que chacun d'eux deviendrait dans l'avenir. On avait volé un bijou de prix à Ghioné, respectable matrone qui vivait chastement dans la viduité. Plotin fit comparaître tous les esclaves de la maison ; il les envisagea, et, montrant l'ua d'eux, il dit : Voilà le coupable ! C'était, vrai ^. — Il s'aperçut un •jour des pensées de mélancolie qui m'obsédaient. Je songeais à me suicider. Il vint me trouver dans la chambre que j'occupais, me dit que ma raison n'était pas saine et m'ordonna de voyager. J'obéis ; je partis pour la Sicile, où j'eus l'occasion d'entendre les leçons d'un célèbre philosophe, Probus, de Lilybée ; mais, à mon retour, Plotin était mort*. » La gradation suivie par Porphyre est sensible; il commence par établir, en thèse générale, que Plotin avait une puissance, une vej'tu (5ûva|Aiv) supérieure au reste des iiortels. Il le montre en communication avec les dieux supérieurs t îai attribue le don de lire dans les consciences. On pardonnera
< î'orpbyr., fMini Viia, cap. x. — • Id., ibid. — « Ibid.^ cap. ii. — * Ibid,^ cap. XIV,
au biographe d'intercaler dans son récit les éloges personnels qu'il se vante d'avoir reçus du maître. Ainsi, dit-il, « un jour qu'à la fête de Platon je lisais un pocnie sur le Mariage sacré ^ Plotin me dit, de fjjçon à être entendu par tous les assistants : Vous venez de nous prouver que vous êtes en môme temps poète, philosophe et hiéropliarite I — Une antre fois, je relevais, dans le travail de Diophante, l'un de mes condisciples, certaines erreurs de morale. Je fis un si grand plaisir à Plotin qu'il réi)éta plusieurs fois ; Frappez toujours de la sorte, et vous deviendrez la lumière de la Grèce M » — r.i-s échappées d'araoïir-propre relèvent d'autant le rôle que Porphyn^prétendait s'attribuer après coup, et pouvaient dans sa pensée donner plus de crédit à l'allcgation suivante : « Il y avait ea ce tcnips-là, dit-il, beaucoup de chrétiens. Parmi eux se trouvaient des apostats de l'antique philosophie , tels que Adelphius et Aquiliruis. Ils colportaient les ouvrages d'Alexandf» de Lybie, de Pliilijr.ini.j:^, Je Déaiostrate et de Lydus ; s'appuyant surtout des révélations de Zoroastre, de Zostrien, de Nicothée, d'Allogène et de Mésus, Ces sectaires séduisaient un grand nombre de personnes et se trunipaient eux-mêmes, en soutenant que Platon n'avait pas pénétré la profondeur de l'intelligible. Plotin les réfuta longuement dans ses conférences et écrivit à ce sujet le livre contre le» Gnostiques^. » Dans cette affirmation de Porphyre, nous avons la preuve la plus insigne de sa mauvaise foi. Il voudrait laisser croire au lecteur que Plotin combattit le christianisme, et il se trouve que les prétendus chrétiens, attaqués par Plotin, sont des gnostiques. Son témoignage est cependant précieux à un autre point de vue. Comme renseignement historique, il est important de savoir que la gnose avouait hautement ses relations avec la doctrine de Zoroastre. Quoi qu'il en soit. Porphyre se donne ensuite la satisfaction de nous apprendre que si Plotin le tenait déjà «n si haute estime , Amelius , disciple de Plotin , alla jusqu'à lui faire hommage de son traité : Sur la différence entre In doctrine de Plotin et celle de Numemus. « Il me le dédia, dit-il, sous ce titre ;
* Flot, fit., cap. XV. — » Ibid., cap. xvî.
CUAP. U. — PLOTIN. i":!
A Basile. C'était mon nom avant que je me fusse appelé Porphyre. Dans la langue de mon pays, Malch, mon nom patronymique, signifie roi, et équivaut au BaffiXsùî (Basile) des Grecs *. »
23. Si intéressante que put être cette révélation pour la postérité, Porphyre comi)renait que tout cela n'établissait pas suffisamment le dogme de la divinité de Plotin. Or, c'était là pour lui le point capital. « Pourquoi, dit-il, m'arrêter si longtemps sur lo rocher, ou sous le chêne? selon le mot d'Hésiode 2. gui peaS être plus sage qu'Apohon, ce dieu qui a dit lui-même : Je sais le nombre des grains de sable et l'étendue de l'océan ; je comprends le langage du muet; j'entends celui qui ne parle pas? Or, AnicUus consulta Apollon pour savoir ce qu'était devenue l'âme de Plotin, L'oracle lui répondit par ces vers : Démon, qui étais homme et qui maintenant as pris place dans la hiérarchie divine des AaîpLoveç, délivré des liens de la nécessité qui enchaîne l'homme et du tumulte que causent les passions corporelles ; soutenu par la vigueur de ton esprit, tu te hâtes d'aborder au rivage qui n'est jamais submergé par les ondes loin de la foule des impies, pour marcher dans le sillon des âmes pures, voie divine de lumière, où la justice habite dans un lieu saint, loin de l'injustice odieuse ! Dépouillé de ton enveloppe mortelle, sorti du tombeau de ton âme démoniaque, tu es entré dans Je chœur des Aa{|iovec, où souffle un doux zéphyr; là régnent l'amitié et le désir agréable toujours accompagnés d'une joie pure; là ons'abreuve d'une divine ambroisie; là les amours sont célestes, l'air qu'on respire est celui de l'immortalitél
C'est là qu'habitentles fils de Jupiter qui vécurentdans l'âge d'or, les frères Minos et Rhadamanthe, le juste Eaque, le divin Platon, le vertueux Pythagore, en un mot tous ceux qui ont formé le chœur de Famoui immortel et qui, par leur naissance, sont de la même
'■ Plot. Vit., cap. XVII. Le Melek ou Mnlk phénicien, signifie en effet roi, et Porpliyrc, lyrieu d'origine, jiortail réell«:iuM)t ce nom, avant de l'échanger contre celui de HopopOpoî. titre impérial, puisque la pourpre était alors le privilège des Césars.
AXXà xlii |wl TaÛTa nepi ôpOv y] uEpt irsTpTiv;
■(Hesiod., r//eo5««.,v«rt.î5.)
172 PONTll'ICAT DE SAINT FABIEN (236-250).
race que les plus heureux des Aat|tov«ç *. » Voilà comment, à l'aide de la théurgie idolâtrique, ot en vertu d'un oracle d'Apollon, Porphyre a pu élever des autels à son héros. Cette tentative de Ihéophanie posthume constitue l'un des plus curieux épisodes de la réaction païenne contre le christianisme. Aiais le Plotiu réel y lut complètement étranger.
24. Les livres écrits par ce philosophe étaient au nombre de cinquante-quatre. La plupart de leurs titres supposent une puissance de métaphysique peu commune : du Beau, de l'Immortalité de l'âme; de l'Intelligence, des Idées et de l'Être, des trois Hypostases principales; l'Être un et identique est partout tout entier ; Impassibilité des choses incorporelles; de la Contemplation, de la Beauté intelligible; les Intelligibles ne sont pas hors de l'intelligence- : ce simple énoncé de travaux suffit pour donner une haute idée de la portée philosophique de Plotin et pour laisser entrevoir que les principales données de la théologie chrétienne lui étaient familières. S'il en faut croire Porphyre, Plctin aurait composé des ouvrages d'une nature fort différente sous ces titres : De l'Influence des astres ; du Destin ; du Suicide raisonnable ; du Démon qui nous est échu en partage '. Il y aurait là une tendance prononcée vers les aberrations de la magie et des doctrines fatalistes du paganisme. Mais comme ce qui nous reste des écrits de Plotin a subi l'arrangement posthume de Porphyre, il est impossible aujourd'hui de savoir ce qui appartenait en propre au disciple d'Ammonius Saccas. « Des cinquante-quatre livres laissés par lui, dit Porphyre, les uns ont été composés dans la jeunesse de l'auteur; les autreii lorsqu'il était dans la maturité de son âge et de son talent; enfin, les derniers, lorsque son corps succombait déjà sous le poids des infirmités ; ils se ressentent de l'état d'épuisement dans lequel il? furent écrits*. Il daigna me charger moi Porphyre, tyrien de naissance et son intime ami, de mettre la dernière main à ses ouvrages. C'est qu'une fois qu'il avait écrit, il ne pouvait ni retoucher ni même relire ce qu'il avait composé, parce que la faiblesse de sa
* Plot. Vita, cap. xxil. — » /6i<f„ cap. i?-vi. — » Ibia. — * Ibid., cao. n.
CnAP. II. — PLOïlN. 173
vue lui rendait toute lecture fort pénible. TjC caractère de son écriture, très-menu et très-irrégulier, formait une autre difficulté à ce travail de révision. Tout entier aux idées, il négligeait l'orthographe et ne prenait pas même la peine de séparer les mots '. Du reste, son style est vigoureux, substantiel, renfermant plus de pensées que de phrases, souvent plein d'enthousiasme et de sensibilité. Le philosophe suit plutôt ses propres inspirations que des idées transmises par tradition. Les doctrines des stoïciens et des péripaticiens sont secrètement mélangées dans ses écrits. La métaphysique d'Aristote y est condensée tout entière. Il montrait dans la spéculation un génie original et indépendant 2. » Cette direction de sa pensée vers la contemplation métaphysique n'excluait point cependant les vues d'application pratique. Ainsi il profita du crédit dont il jouissait près de l'empereur Gallien et de l'impératrice Salonine (( pour les prier de faire rebâtir une ville ruinée de la Campanie, et de la lui donner avec tout son territoire, afin qu'il put l'administrer d'après les lois de Platon. Son intention était de nommer cette cité modèle Platonopolis et d'y aller demeurer avec ses disciples. Malheureusement le projet, contrecarré par des courtisans jaloux, ne put aboutir ^. » On se console assez facilement de cet échec. Les villes d'Utopie et d'Icarie, rêvées dans tous les milieux sociaux où la décadence morale étreint les âmes, n'ont jamais réussi. Ce dont on ne prend pas si facilement son parti, c'est que la véritable oeuvre de Plotin, son monument réel, ait été, en somme, revu, corrigé et publié, sans aucun contrôle possible, par Porphyre, qui le divisa en six sections arbitraires, à chacune desquelles il donna le titre à'Ennéade. « J'ai partagé, dit-il, les cinquante-quatre livres de Plotin en six ennéades (neuvaines), en l'honneur des nombres parfaits six et neuf. J'ai réuni dans chaque ennéade les livres qui traitent de la même matière, mettant tou. jours en tête ceux qui sont les moins importants. La première ennéade comprend les traités de morale sous neuf titres : Qu'est-ce que l'animal, qu'est-ce que l'homme? des Vertus; de la Dïalec-
» Plot. Yita, cap. viii. — *lbid., cap. XI?. — s Ibid., cap. xii.
tique; du Bonheur; le Bonheur consiste-t-il dans la durée? da Beau ; du premier Bien et des biens secondaires ; de TOrigine des maux ; du Suicide raisonnable '. » Le lecteur voudra peut-être. Bavoir de suite ce que Plotin ou Porphyre entendait par le suicide raisonnable. Le voici : « Il ne faut pas, dit Plotin, faire soytir par violence l'âme du corps, de peur qu'elle n'emporte, dans cette séparation forcée, quelque chose d'étranger, c'est-à-dire de corporel ; car, dans ce cas, elle emportera cet élément étranger en quelque endroit qu'elle émigré. Par émigrer, j'entends passer dans un autre séjour. Il faut, au contraire, attendre que le corps tout entier se détache naturellement de l'âme, alors celle-ci n'a plus besoin de passer par un autre séjour; elle est complètement délivrée du corps. Quand on emploie la violence, ce n'est pas le corps qui se détache de l'âme, c'est l'âme qui fait effort pour s'arracher au corps, et cela par un acte qui s'accomplit, non dans l'état d'impassibilité qui convient au sage, mais par l'effet du chagrin, de la Bouffrance ou de la colère. Or, un tel acte est illicite. Mais, si l'on sent approcher le délire ou la folie, ne saurait-on les prévenir? D'abord la folie n'arrive guère au sage ; ensuite, si elle lui arrive, il faut mettre cet accident au nombre des choses inévitables qui dépendent de la fatalité, et relativement auxquelles il faut se décider, moins d'après leur bonté intrinsèque, que d'après les circonstances: car peut-être le poison auquel on aurait recours pour faire sortir l'âme du corps ne ferait-il que nuire à l'âme. S'il y a un temps marque pour la vie de chacun de nous, il n'est p;is bon de prévenir l'arrêt du destin, à moins qu'il n'y ait nécessi;/ absolue, comme nous l'avons dit. Enfin, si le rang que Ton obtien là-haut dépend de l'état dans lequel on est ea sortant du corps, i! ne faut pas s'en séparer, quand on peut faire encore des progrès '. >. Ce peu de mots renferme la presque totalité du traité annoncé par Porphyre comme l'œuvre de Plotin. Un pareil laconisme est inacceptable. Ceci n'est pas môme un article, pas même un paragraphe. Il faut donc reconnaître que Porphyre a étrangement
» Plot. Vita. cap. iliv. — • PM. Enneas /, lib. IX.
CIIAP. II. PLUÏ[N. ïli
anusé du nom de Plotin. Dans toute l'antiquité païenne, ie suicide passait pour un acte jjarfaitement li'ile. Plotin, au c( nliaire, déclare que le suicide est un acte illicite. On avait-il pui^é une pareille doctrine? évidemment à l'école chrétienne d'Ammoniu3> Nous croyons donc que Porphyre a sciemment, volontairement et de propos délibéré, sapprimô le traité véritable de Plotin sur cette question. Nous croyons que Plotin, dans son enseignement scoiastique, prohibait nettement et absolument le suicide. C'est Porphyre qui a dû insérer la réserve : « A moins qu'il n'y ait nécessité absolue, comme nous l'avons dit. » Ces paroles, qui semblent se référer à un exposé doctrinal antérieur, nous ont conduit à chercher dans l'ensemble des Ennéades tout ce qui peut se rapporter au suicide. Or, le résultat de cette investigation a été de nous convaincre que partout Plotin le combat comme un acte de lâcheté, de faiblesse et de folie. « Toujours maître de sa raison, dit-il, le sage ne laissera pas éteiudi^e en lui la lumière qui lui est propre. Ainsi, la flamme continue à briller dans le fanal, malgré la tempête déchaînée, malgré le souffle orageux des vents *. » Voilà, croyons-nous, la véiitable thèse de Plotin, mais Porphyre y ajoute cette restriction : « Que dire cependant s'il n'a plus conscience de lui-même, ou si la douleur devient tellement forte que sa violence puisse presque l'anéantir? Si l'intensité de la douleur s'accroît, il décidera ce qu'il doit faire ; car, dans ces circonstances, on ne perd point son libre arbitre". « Ailleurs Plotin revient encore sur ce sujet. Parlant du mépris avec lequel on doit traiter le corps et les accideuts de la vie physique, il dit : (( L'homme est tout autre chose que le corps ; il quittera celui-ci quand la nature en aura marqué le moment. » C'était là une condamnation indirecte du suicide, et Porphyre se hâte d'ajouter : « Il conserve d'ailleurs toujours la liberté de délibérer à cet égard ^. d Ces exemples suffiront pour donner l'idée de la façon dont Porphyre s'est acquitté de la mission qui lui fut léguée
, ' Plot. Enneas I, lib. IV^ cap. vm. — . « Id., ibid. — s Enneas t, iib, IV,
KS.p. XVI.
176 PONTIFICAT DE SAINT FABIEN (236-2r;0),
par Plotin, et fourniront en quelque sorte la clef des fajsiiicaliou» qu'il s'est permises vis à vis de l'œuvre magistrale.
25. « La seconde Ennéade, continue-t-il, comprend les écrits relatifs au monde physique, sous ces neuf titres : du Monde ; du Mouvement circulaire du ciel ; de l'Influence des astres; des deux Matières intelligible et sensible: de ce qui est en puissance et de ce qui est en acte ; de la Qualité et do la forme ; du Mélange où il y a pénétration totale; de la Vision. Pourquoi les objets éloignés paraissent-ifs si petits? contre les Gnostiques, qui prétendent que le démiurge est mauvais, ainsi que le monde lui-même. La troisième Ennéade, également relative au monde, renferme diverses spéculations qui se rattachent à ce sujet, sous les neuf titres : du Destin, de la Providence (deux livres) ; du Démon qui nous est échu en partage ; de l'Amour ; de l'Impassibilité des choses incorporelles ; de l'Éternité et du temps ; de la Nature ; de la Contemplation et de l'Unité ; Considérations diverses. La quatrième Ennéade comprend le vaste sujet de l'âme, et se subdivise ainsi : de l'Essence de l'âme (deux livres); Doutes sur l'âme (trois livres) ; de la Vue ; de la Sensation et de la mémoire ; de l'Immortalité de l'âme ; de la Descente de l'âme dans les corps; Toutes les âmes ne forment-elles qu'une seule âme? La cinquième Ennéade traite de l'intelligence. Chaque hvre ^ contient quelques notions sur le principe supérieur à l'intelligence, sur l'intelligence propre à l'âme et sur les idées. Voici ses neufs subdivisions : des trois Hypostases principales ; de la Génération et de l'ordre des choses qui sont après le premier priacipe ; des Hypostases qui connaissent et du principe supérieur ; Comment procède du premier ce qui est après lui? de l'Un ; les Intelligibles ne sont pas hors de l'intelligence; du Bien ; le Principe supérieur à l'Être ne pense pas. Quel est le premier principe pensant? Quel est le second? Y a-t-il des idées des individus? de la Beauté intelligible ; de l'Intelligence des idées et de l'Être. La sixième et dernière Ennéade se décompose ainsi : des Gi.'nres de l'Être (trois livres) ; l'Être un et identique est partout présent tout entier (deux livres) ; des Nombres ; de la Multitude dei:- idées; de la Volonté et de la liberté de l'un ; du Bien ou de
CnAP. II. — PLOTIN. 177
l'un. Voilà, dit Porphyre, comment nous avons distribué en six Ennéades les cinquante-quatre livres de Plotin. Nous avons ajouté à plusieurs d'entre eux des commentaires, sans suivre uu ordre régulier, pour satisfaire nos amis qm désiraient avoir des éclaircissements sur quelques points'. » Cet aveu, que nous tenons à reproduire dans les termes mêmes àn.Malch Tyrîen, nous dispense d'ajouter une foi rigoureuse à l'œuvre qu'il a éditée. Il suffit donc , pour juger Plotin sans prévention et impartialement, de dire qu'il s'arrêta personnellement au seuil de la vérité, sans pénétrer lui-même dans le temple ; qu'il emprunta la meilleure pari de ses théories à la foi, et que, s'il n'eut pas le courage de la proclamer tout entière, il eut du moins l'honneur de lui préparer un grand nombre de disciples. Cet éloge que saint Augustin lui donne, il l'a mérité.
26. Et maintenant, quand nous faisons un retour sur les modernes théories auxquelles le néoplatonisme alexandrin a donné lieu parmi nous, il nous est impossible de ne pas protester contre les erreurs qu'on a prétendu ériger en théories officielles. La première et la plus considérable de toutes est celle qui consiste à présenter cette école comme essentiellement hostile au christianisme. C'est le contraire qui est vrai ; nous l'avon^ montré plus haut, et nous sommes heureux de trouver que l'Allemagne, dans ses plus récents travaux ' sur ce sujet, a rectifié les fausses données de nos éclectiques français ^. L'idée prédominante de nos écrivains, auxquels le nom d'éclectisme tournait alors la tête, fut de croire que la théologie chrétienne, dont ils ne pouvaient d'ailleurs méconnaître la puissante unité, bien qu'ils en répudiassent l'enseignement, était éclose d'un vaste syncrétisme opéré à Alexandrie au iir siècle, sous l'influence de quelques hommes de génie, comme Plotin, Amelius, Numenius et Porphyre. Il est aujourd'hui démontré que le point de départ des néoplatoniciens fut tout différent. Leur école agissait sous l'influence du christianisme , et cherchait à
» Porphyr., PloU Viia, cap. xxiv. — • H. Kellner, Hellenismus und Chris. tcnthum. Cologne, 1866. 1 vol. in-8». — » Jules Simon, Hist. de l'école (TAla- Hndne, tom. I, pag. 497; Vacherot, «iy/. critique de l'éc. d'Alex., pag. 45S. Vin. i2
écarter des philosophies polythéistes les éléments qui se trouvaient en contradiction directe avec l'idée chrétienne. Loin donc de procéder, comme on le disait, par voie de synthèse universelle, le néoplatonisme alexandrin procéda par voie d'élimination. Le sur-^ nom d'éclectique, dont on voulait le gratifier, ne se justifie eœ aucune manière. Il est vrai, et cela fut son plus beau titre de gloire, que loin de couper en deux l'instrument philosophique, le néoplatonisme chercha à le reconstituer dans son intégrité, par i'alliane« des deux méthodes, celle de Platon et celle d'Aristote. On peut s'étonner que cette idée si féconde ait complètement échappé jusqu'ici à nos modernes critiques. Le fait n'en est pas moins vrai. Mais ce trait de génie appartient en propre au do2teur chrétien Ammonius Saccas. Quant aux développements du néoplatonisme, tels qu'ils nous apparaissent dans l'œuvre de Plotin 'remaniée par Porphyre, il est impossible de n'y pas reconnaître, au premier coup d'œil, une contrefaçon philosophique du dogme chrétien. D'après cette école, la notion de Dieu comprend l'unité abstraite de Parménide A-i-ô êv, le démiurge de Timée NoO;; et le moteur immobile d'Aristote Wûyr) K 11 est remarquable que cette triple manifestation de l'unité prend, dans le langage alexandrin, le nom de personnes ou hjposiases, évidemment emprunté au dogme catholique de la Trinité. Le monde, produit direct du KoO; divin, s'était séparé de son principe par une série de chutes successives, et avait eu besoin d'intermédiaires pour remonter à la pureté de son origine. L'étude et la vertu sont les deux échelons par lesquels l'âme humaine peut maintenant s'élersr jusqu'à l'être absolu. La trace des mystères chrétiens de la Déchéance originelle et de la Rédemption est manifeste dans ce système. Cependant, poijr atteindre à l'unité pure, l'homme a un abîme à franchir. Comment saisir l'infini; voir l'invisible; nommer l'innonmoiabie? Nulle de nos facultés intellectuelles ne saurait nous élever jusque-là. Dieu vient à notre aide , et la rédemption commence par l'extase , la contemplation, cet état réellement intermédiaire entre la nature
* Plotin, Enneas V 'i^ •» cep. vi.
înat(5rielîe et le surnaturel divin. Or, on ne peut arriver à l'extase que par la mortification des sens, le mépris du corps et la victoire sur les passions. Le néoplatonisme empruntait ici à la morale évangélique ses plus austères préceptes d'abstinence, de jeûne, de renoncement, de continence. Cependant la morale seule ne suffit pas. Le monde surnaturel es< peuplé de génies, d'essences spirituelles, de démons, qui remplissent, entre l'univers visibie et son auteur, le rôle de médiums. Les pratiques de la théurgie (art de produire Dieu) mettent l'âme humaine en communication avec ces agents surnaturels. Les évocations, les chants magiques, les sacii fices sanglants, en un mot, tout l'ensemble des rites païens prennent ainsi leur place dans l'œuvre religieuse et loi donne iiî, sa consommation. Telle est, dans son expansion, la doctrine du nîiopiatonisme alexandrin. Elle ne ressemble guère aux brillantes analyses de nos eours officiels. C'est là pourtant ce qu'elle fut : une épuration du paganisme, qui, honteux de lui-même, se transformait en face de la révélation chrétienne, pour ressaisir l'empire des âmes ; unt tentative avortée de gnosticisme idolàtrique,