VI. Saint C^Tprlen» Évêqae de Carlbage
27. Plotin conduisait ses disciples jusqu'aux portiques de la foi, sans y pénétrer lui-même. Ces sortes d'initiateurs ne sont pas rares cypnen! aux époques de transition où, entre l'erreur qui s'écrouîe et la vérité qui apparaît, il se forme d'ordinaire un parti de conciliation dans le but d'accorder l'une avec l'autre, et de maintenir par des concessions mutuelles l'ancien statu quo. Pendant que l'école néoplatonicienne essayait à Rome ce système impuissant et bâtard, on j apprenait que, sur la terre d'Afrique, si féconde en hommes de Sçiji^teté et de foi, une conversion complète venait de donner à l'Égliga une de ses plus brillantes lumières, en la personne de Cyprien. D'une famille illustre et depuis longtemps habituée aux honueuis proconsulaires, il avait enrichi l'héritage de ses aïeux par l'éclat de son talent et de son éloquence : les païens le considéraient comme le rempart de l'idolâtrie expirante, ï^a vérité sollicita long-
Co[,>
temps son cœur ; ce ne fut qu'après de mûres délibérations, qu'il se rendit à la voix du saint prêtre Cœcilius, dont il voulut porter depuis le nom qu'il a rendu si célèbre. Mais enfin, Thascius Cœcilius Cyprianus reçut le baptême, et fit profession publique de christianisme. Voici comme il rend compte à Donat, son ami, de la grande victoire qu'il venait de remporter sur ses doutes et ses hésitations : « Il me semblait, lui dit-il, qu'il était bien dur de renEÛtre pour mener une vie nouvelle, et de devenir un autre homme dans le même corps. Est-il possible, disais-je, de dépouiller tout-àcoup des habitudes endurcies et enracinées, qui sont nées avec nous, ou qu'un long usage a entretenues jusqu'à la vieillesse ? Comment apprendre la frugalité, quand on est accoutumé à une table abondante et délicate? Comment celui qui se montrait vêtu de riches étoffes, brillant d'or et de pourpre, s'abaissera-t-il à un habit simple et vulgaire ? Accoutumé à l'éclat des faisceaux, aux honneurs, à une foule nombreuse d'amis et de clients, on ne peut se résoudre à rentrer dans la vie privée, dans le chemin de la solitude ; autant voudrait courir au supplice. Je me parlais ainsi, à moi-même, et désespérant de trouver mieux, j'aimais le mal qui m'était naturel. Mais quand l'eau vivifiante eut lavé les taches de ma vie passée, quand mon cœur purifié eut reçu la lumière d'en haut et l'Esprit céleste, mes doutes, à mon grand étonnement, s'évanouirent; tout fut ouvert; tout devint lumineux: je trouvai facile ce qui m'avait d'abord paru impossible. Je reconnus que ce qui était né selon la chair et vivait sous la loi du péché venait de terre; mais que ce que le Saint-Esprit animait de sa grâce venait de Dieu. Vous le savez assurément, mon cher ami, et vous reconnaissez, avec moi, le bienfait qui nous a délivrés de la mort du péché pour nous rendre la vie de la vertu '. » A ces accents, on reconnaît la transformation merveilleuse que la grâce du baptême avait opérée dans l'âme du néophyte ; on sent l'exubérance de joie d'un cœur renouvelé. Les païens, dont il se séparait avec tant d'éclat, lui rendirent en sarcasmes ce qu'une pareille conversion jetait de
^ 8t CyprUs., Bpist. i, ad Donatom, Patrol. lat., tom. IV, col. 198-^.
CHAP. II. — SAINT CYI'IIIEN. 181
discrédit sur leurs doctrines. Ils le nommaient ironiquement Coprien, par une froide allusion de son nom à un mot grec qui signifie fumier. Mais les humiliations de l'Évangile paraissaient glorieuses au nouveau disciple de la croix. Il en embrassa avec . iveur les saintes austérités. Ses richesses, héritage d'une longue -:ite d'ancêtres, augmentées encore par les charges qu'il avait -iccupées et les services qu'il avait rendus, furent distribuées aux pauvres. Il se voua à la continence parfaite, revêtit l'humble mantL'au des philosophes chrétiens, tc'i que l'avaient porté saint Justin et TertuUien, et commença à étudier l'Écriture, moins pour satisfaire un vain désir de science que pour y chercher des règles de conduite. Parmi les ouvrages ecclésiastiques, il affectionnait surtout ceux de son compatriote TertuUien, avec lequel son génie avait le plus d'affinités. Il ne laissait passer aucun jour sans en lire quelques passages, et, quand il demandait à son secrétaire les œuvres du célèbre docteur, il avait coutume de dire : « Donnez-moi le maître, n
28. Pour répondre aux reproches des païens qui lui deman- Trauéd.?!* daient compte de sa conversion, il écrivit d'abord son livre de la idoles, l* Vanité des idoles, où il prouve l'absurdité du culte idolâtrique, œoignagai, démontre l'unité de Dieu et la divinité de Jésus-Christ. Ce traité rnppelle pour le fond, l'ordre des idées, les objections, les preuves, celui de Minucius Félix, dont il reproduit même textuellement un certain nombre de passages. Quelques critiques, frappés de ces analogies, ont pensé que le prêtre Cœcilius, auquel saint Cyprien déduit sa conversion, pourrait bien être l'interlocuteur du dialog-up r 'Uiain. Pour notre part, nous inclinerions assez à le croire. Le livre des Témoignages succéda bientôt à cette première production. L'ensemble de la religion y est présenté avec la méthode que suivit t.'t développa plus largement dans la suite la théologie scolastique. La première partie est comme un traité de la vraie religion contre les Juifs. L'auteur prouve que la loi ancienne avait un caractère essentiellement temporaire et transitoire; que le Christ y était annoncé comme devant établir un nouveau temple, un nouveau sacrilice, un nouveau sacerdoce, une nouvelle Église ; que les nations
étaient appelées è obtenir par ses mérites la rémission de leurs péchés. La seconde partie est comme un traité dogmatique de la divinité et de l'incarnation de Jésus-Christ. Saint Cyprien y démontre que Jésus-Christ est le Verbe de Dieu ; qu'il est Dieu et homme ; que les prophètes avaient prédit sa passion, son crucifiement, sa résurrection, son ascension et son règne éternel par la vertu de la croix. La troisième partie est une théologie morale, renfermant les conséquences pratiques des dogmes chrétiens, et les règles de conduite pour la direction des âmes. Ce qui forme le caractère le plus saillant du livre des Témoignages, c'est qu'il est presque entièrement composé de sentences extraites des saintes Écritures. Le nouveau chrétien, en approchant de cette source de vérité qui s'appelle la Bible, partageait l'enthousiasme qu'avant lui ressentirent, dans les mêmes conditions, saint Justin, Athénagore et TertuUien. La parole divine loi faisait oublier les monuments de la littérature profane, et allait devenir l'objet unique de son étude et de ses méditations. inircde 29. Nous avons vu qu'un de ses collègues au barreau, Donat, "* Doaau^" avait embrassé en même temps que lui la foi chrétienne. Cette circonstance ajoutait une nouvelle ardeur aux sentiments d'affection que les deux amis professaient depuis longtemps l'un pour l'autre. Dans la ferveur de l'amour divin qui cimentait maintenant leur union mutuelle, ils se retiraient dans les jardins d'une villa que Cyprien possédait aux portes de Garthage, et épanchaient le trop plein ~ de leur âme dans des entretiens où leur foi commune se donnait libre carrière. Donat, qui subissait le charme supérieur et l'attrait irrésistible de son ami, voulut avoir un monument durable de ces délicieux colloques ; il pria Cyprien de les écrire. Nous sommes redevables à son insistance de YÉpître à Donat^ l'une des plus riantes et des plus gracieuses compositions du grand docteur. « Tu l'as voulu, dit-il, mon bien-aimé Donat ; il me souvient de ma promesse, et voici venu le temps de la remplir. La saison des ven- ' danges et le déclin de l'cinnée nous font des loisirs, en amenant l'interruption habituelle de nos travaux. Le site est délicieux ; une fraîche brise caresse mollement les feuillages et les fruits d'automne. Il fait bon s'entretenir ici des préceptes divins, et nourrir
COAP. lU — SAINT CYPRIEN. 183
son cœur de la parole sacrée qui a mis fin à toutes les fableSé Loin donc des profanes témoins et des bruits étrangers, gagnons <;e charmant asile, sur lequel la vigne vierge laisse retomber son ombrage comme un dôme de verdure, dissimulant la porte sous les pampres luxuriants *. » Après ce début plein de grâce et, si l'on ose dire, de jeunesse, Gyprien commence le récit de sa conversion, tel que nous l'avons reproduit tout à l'heure. Puis il ajoute : « Veuxtu savoir le prLx de cette lumière divine, de ce rayon sacré qui vient de resplendir au sein de nos ténèbres? Suppose un instant ■que tu sois transporté sur la cime d'une montagne d'où tu dominerais l'univers. A tes piedsise déroule le vaste tableau du monde; tu plonges tes yeux parmi les tourbillons humains. Regarde. Vois les routes interceptées par les brigands ; les mers infestées de pirates ; la guerre dresser partout ses tentes ensanglantées. La terre s'imbibe d'un sang fraternel. Le meurtre s'appelle crime, quand il est isolé ) il se nomme héroïsme, quand il se pratique en masse. Ce n'est pas l'innocence qui assure l'impunité, c'est l'étendue du forfait. Tourne les yeux sur les villes, fourmilières d'hommes, plus tristes qCtoutes les solitudes. On prépare des combats de glaxliateurs, afia que la volupté cruelle de la populace s'abreuve de sang. On repaît d'aliments substantiels le corps de cet athlète; il absorbe la graisse de la terre, afin qu'il ait meilleure grâce à mourir, et qu'eu mourant il ait coûté plus cher. On tue l'homme pour le plaisir de l'bomme. Tuer est devenu une habileté, une habitude, un art. Ce n'était pas assez de pratiquer le crime; il fallait l'enseigner! Je te le demande, se peut-il imaginer rien de plus atroce et de plus barbare? L'assassinat devenu une œuvre d'artiste et un titre à la gloire ! Et que dire de ces amateurs qu'aucune condamnation n'a jamais atteints et qui viennent froidement, à la fleur de l'âge, faire aux yeux du public l'étalage de leur infamie, les préparatifs de leur trépas, et affronter l'assaut contre les bêtes, non pour expier un crime, mais pour recueillir les applaudissements de la foule qui4es voit mourir! Leur père est là qui est venu jouir de
* S. Cyprian., ad D&mit,, Epist. i, Pair, lat., tom. IV, col. 194-196.
la gloire et du sang de son fils ; leur frère aie privilège d'une !oge près du bestiaire, et leur sœur les regarde! Est-ce assez? Non. Malgré renchérissement que l'extraordinaire magnificence d'un tel spectacle a fait subir aux places, leur mère a payé sa loge et acheté le droit de voir comment une mère perd ses enfants. Se doute-t-elle seulement que sa curiosité soit un parricide ' ! » Nous n'avons pas besoin de faire ressortir ici les analogies de pensée et de style entre le genre de Cyprien et celui de Tertullien, son maître. Elles sont évidentes et se remarquent de prime abord. Toutefois Cyprien a plus de souplesse, de grâce et de suavité. Au besoin il est tendre ; Tertullien ne le fut jamais. Du reste, le spectacle qu'offrait alors le monde païen était de nature à soulever d'indignation un cœur honnête. Il eût rendu éloquent un muet. « Oii donc est le repos, la paix, la sécurité complète? demande Cyprien. Celui-là seul les trouvera, qui arrachant son navire à la fureur des tempêtes du monde, jettera l'ancre dans le port du salut. Détachant de la terre ses regards attristés, il les reportera vers le ciel. Admis à la participation des dons du Seigneur, son âme sera voisine de Dieu. Tout ce que les hommes craignent ou admirent, lui apparaîtra comme indigne de ses ambitions ou de ses terreurs. Que pourrait souhaiter dans le monde celui qui est plus grand que le monde? Y a-t-il un abri plus hospitalier, un refuge plus sûr que la céleste tutelle qui nous détache des liens du monde et du bonheur de la terre, pour nous introduire dans les régions lumineuses de l'immortalité ! Quand nous commençons à comprendre la dégradation dans laquelle l'ennemi nous avait plongés, nous sommes contraints d'aimer en nous ce que nous devons être, d'autant plus que nous savons mieux et que nous déplorons davantage ce que nous avons été. Et pour atteindre ce but, faut-il de l'intrigue, du savoir-faire? Faut-il employer, à force de sueurs, les influences du pouvoir, de la grandeur, de la richesse? Non. C'est un don gratuit de Dieu qui B'oITre de lui-même à nous. De même que spontanément le soleil
« à. Cypriao., Ad Oonat., Epist. i, Patrol. lat., tom. IV, col. 204-207.
CHAP. II. — SAINT CYI'KIEN. -i— ^
irradie sa lumière, que le jour brille, que la fontaine coule, que la rosce s'épand sur la plaine, ainsi l'Esprit-Saint infuse sa grâce et sa lumière dans nos cœurs '. »
30. Voilà ce que le baptême avait fait de Cyprien. Tant de Eiectioa 'e science et de piété fit passer par-dessus la prescription de saint "Tu .H'il^" Paul qui défend d'ordonner un néophyte, règle passée dans les Ca- clttilg^ nons apostoliques et observée dès lors dans toutes les églises. Saint Cyprien fut donc élevé à la dignité du sacerdoce. Un an après (248), le siège épiscopal de Carthage étant devenu vacant, les fidèles demandèrent unanimement Cyprien pour évoque. Lui seul se croyait indigne d'un tel honneur qu'il voulait, disait-il, laisser à ses aînés dans la foi. Mais le peuple assiégeait sa demeure et en fermait toutes les issues. Le modeste prisonnier fut enfin porté malgré lui sur la chaire épiscopale, où son élection fut confirmée par le jugement des évêques de la province et les acclamations de la multitude. Cinq prêtres seulement, inquiets et ambitieux, protestèrent contre une ^ telle élection. Le saint leur pardonna avec une bonté qui fut admirée de tout le monde, et les traita comme ses meilleurs amis. Mais cette condescendance ne réussit point à toucher des esprits envieux et opiniâtres : leur jalousie devint le germe de discordes longues et envenimées, dont l'écho retentira plus tard dans toute l'Église. Les défiances qu'excitait chez quelques-uns sa promotion subite à l'épiscopat, jointes à sa profonde humilité, déterminèrent saint ;
Cyprien à ne rien faire sans le conseil de son clergé et la partici- j^
pation du peuple, non point qu'il crût que ce fût en soi une obligation, car il écrivit plus tard à un évêque nommé Rogatien, qui le consultait à ce sujet, que, par l'autorité de sa chaire même, il avait toute la [puissance nécessaire pour gouverner son église et châtier les membres rebelles de son clergé et de son peuple. Ce îerait donc mal raisonner, de conclure, de l'exemple particulier de oaint Cyprien, que tous les évêques de son temps faisaient de même, et que les évêques de tous les temps doivent l'imiter. La Providence, en plaçant saint Cyprien sur le siège épiscopal de
' s. Cypriao., Ad Donat., Epist. l, Patrol. lat,, tom. IV, col. 220. 22 J,
Carthage, préparait à cette église un puissant rempart contre la persécution qui allait bientôt sévir contre les chrétiens.
31. Dès la dernière année de l'empereur Philippe (249), pendant que tout le reste de l'Église éiait en paix sous le gouvernement de ce prince, un orage précurseur de plus violentes tempêtes éclatait à Alexandrie. Cette ville tumultueuse, l'entrepôt du commerce de l'Orient et la patrie de toutes les sectes, était habitée par une population nombreuse et hardie, dont les mœurs avaient quelque chose de féroce, et dont les mains étaient souvent sanglantes. Les passions populaires y étaient faciles à exciter, et les massacres qui suivaient les discordes civiles firent plus d'une fois trembler Ics gouverneurs romains. Un poète païen essaya d'y raviver les superstitions idolâtriques, que ies progrès du christianisme menaçaient chaque jour d'une ruine prochaine; peu de temps après l'élection d'Hcraclas au patriarcat, profitant de l'attention que cet événement avait contribué à porter sur les fidèles, il souleva le peuple contre les adorateurs du Christ. Ses paroles ardentes, le ton d'inspiré quil se donnait, ranimèrent toutes les anciennes fureurs. Le cri : « Mort aux chrétiens ! » devint l'acclamation universelle. L'extermination des fidèles commença par un saint vieillard, nommé Métrai, que les séditieux voulurent d'abord contraindre à apostasier. Sur son refus, ils le saisirent, l'accablèrent de coups de Dâton, lui crevèrent les yeux et lui transpercèrent le visage avec des pointes de roseau. Après l'avoir traîné en cet état par les rues de la ville, ils le conduisirent dans un faubourg, où ils achevèrent son martyre en le lapidant. Ce sang innocent ne fit qu'accroître leur fureur. Une pieuse femme, nommée Qainta, devint leur victime. Ils la conduisirent en tumulte à un temple d'idoles, et lui commandèrent d'adorer leur dieux. Elle repoussa avec horreur l'encens qu'on lui présentait. Aussitôt elle fut liée par les pieds, traînée, la tête pendante, sur les pavés de la ville, où elle laissait des lambeaux de chair sanglante, et enfin lapidée dans le faubourg. Ces premières 'violences excitèrent la rage de la populace qui euvahit les maisons des fidèles, pillant les meubles et les vnscs précieux, jetant le reste par les fenêtres iiour en faire des feux ae joia