CDAP. II. — SEPTIÈME PERSÉCUTION GÉNÉRALE
dans les rues. On eût dit une moitié de la ville prenant l'autre d'assaut. An sailieu de ces excès, la conduite des chrétiens fut admirable. À peine y trouva-t-on un seul exemple d'apostasie. Les enfants, les femmes, les vierges confessaient généreusement leur foi, et perdaient avec joie les biens de la terre, pour acquérir des droits au royaume céleste. Les séditieux s'étaient saisis d'une sainte vierge, nommée ApoUonie ou Apolline. Ils lui cassèrent toutes les dents à coups de bâton, et, la traînant hors de l'enceinte d'Alexandrie, ils allumèrent un grand feu, dans la campagne, prêts à l'y jeter si elle refuscdt d'adorer les dieux. Elle pria qu'on lui donnât un peu de temps, comme pour réfléchir à ce qu'elle devait faire; mais quand on l'eut laissée à elle-même, poussée sans doute par une inspiration particulière, elle s'élança dans le bûcher et y fut consumée '. Un chrétien fervent,'^nommé Sérapion fut pris dans sa propre demeure. On lui rompit tous les membres aux jointures, et comme après cet horrible supplice il vivait encore, on le précipita par une fenêtre sur le pavé de la rue, où il expira. Traqués comme des bêtes fauves, assommés par les passants, les chrétiens ne pouvaient sortir de leurs maisons sans être massacrés ; le nombre des victimes fut immense. La vengeance des païens ne se ralentit un peu, que quand la guerre civile vint tourner leurs armes contre eux-mêmes, et laisser aux fidèles un repos qui ne fut pas de longue durée.
§ TI. Saint Cyprien» évêqae de Cavthage»
32. De grands événements allaient bientôt changer la face de acnrtre l'empire. Origène, qui vivait encore à cette époque, écrit, dans "^^phiTippe!" son ouvrage contre Celse, que les ennemis du christianisme vou- ^àtbènl ' laient faire retomber sur les fidèles la responsabilité des émeutes qui éclatèrent à la fois sur tous les points de l'univers. Ses paroles sont remarquables, parce qu'elles confirment implicitement le fait historique du christianisme de l'empereur Philippe, a Nos calomniateurs, dit Origène, profitent des circonstances pour soulever
* Mariyrol. rom., 9 februar. \ Bolland., AcU sanct.t eod. di«*
188 PONTIFICAT DE SAINT FAtrHlN (236-230).
contre nous l'opinion publique. Ils disent que nous sommes cause dss révolutions qui jettent partout la terreur. Ils prétendent que les malheurs de l'empire sont dus à l'accroissement du nombre des fidèles, et à la négligence des magistrats qui ne sévissent plus contre nous, comme on le faisait antérieurement*. » Rapprochées des témoignages explicites que nous avons cités ailleurs, ces expressions d'Origène ont une véritable importance. Quoi qu'il en soit, le règne de Philippe, inauguré da-ns le sang, allait finir de même. Son frère Priscus, auquel il avait confié le gouvernement de Syrie, mécontenta les populations par la hauteur de son caractère et le despotisme de son administration. L'Orient se révolta et proclama l'avénement à l'empire de Jotapianus, un Arabe, qui se prétendait héritier de l'ancienne race royale d'Emèse, et qui faisait remonter jusqu'à Alexandre le Grand sa lignée maternelle. Un autre prétendant, qui ne nous est plus connu, sous son nom de Pacatianus, que par les monnaies frappées durant son règne éphémère, prenait en même temps la pourpre. Enfin, les légions de Mésie et de Pannonie, exaspérées par la domination brutale du beau-père de Philippe, qui les commandait, arborèrent ouvertement l'étendard de la rébellion, et proclamèrent César un de leurs officiers, Marinus (248). La nouvelle "de cette triple usurpation fut apportée presque simultanément à Rome. Philippe, effrayé, se rendit au sénat et offrit d'abdiquer le pouvoir, si l'on croyait que cette mesure pût être utile à l'empire. Une proposition de cette nature prouvait une grandeur d'âme assez peu commune chez les païens. Elle fut rejetée, et le sénateur qui mit le plus d'énergie à la combattre fut précisément celui qui aspirait le plus sérieusement à l'héritage de Phi^ lippe. Ce prince avait, en 245, dirigé en personne une expédition victorieuse contre les tribus gothiques et germaines qui avaient francin le Dirnube. Il avait été habilement secondé alors par un général pannonien, Decius, qui fut en récompense de sa brillante conduite nommé sénateur. Ce fut ce Decius qui prit la parole pour protester de l'affection universelle dont l'empereur Philippe était l'objet. Il insista pou;* le supplier de gaurder une cou-
• 0'=»(>n Contrn Celsum, lib. III, (j.ip. XV i Palrof. grœc., tom. Xt, col. ftS7
CHAP. II. — SEPTl/ïE PERSÉCUTION GÉNÉRALE. { Sy
ronne dont il se montrait si dîgne, et affirma que les révoltes partielles seraient bientôt étouffées soùs l'explosion du mépris publie. Philippe le crut. A cette première faute, il en ajouta une seconde qui en était comme le corollaire obligé. Il nomma Decius généralissime de l'armée chargée d'aller étouffer la rébellion militaire de la Pannonie. Chose bizarre ! Decius refusa cet honneur. Etait-ce pour se faire désirer davantage? Etait-ce par un dernier sentiment d'une fidélité qui luttait encore contre des aspirations ambitieuses? Nous ne le savons pas, et il importe peu. Ce qu'il y a de certain, c'est que Philippe le pressa d'autant plus qu'il se montrait plus désintéressé. Enfin Decius consentit à partir. A son arrivée, les légions égorgèrent Marinus , leur créature, portèrent sa tête au nouveau généralissime, et pour compléter l'œuvre, proclamèrent le sénateur Decius seul véritable empereur, Auguste et César. On dit que Decius refusa et qu'il fallut le menacer de mort pour vaincre sa résistance. Si ce ne fut point une autre comédi(^ de sa part, son changement fut prompt; car le lendemain, à h. tête de son armée grossie par l'accession des légions rebelles, il reprenait le chemin de Rome pour aller y combattre Philippe. Cependant un courrier le précéda, chargé d'un message dans lequel Decius exposait à Philippe, que forcé par les circonstances de se prêter aux vues des soldats, il les ramenait à leur maître légitime, et qu'aussitôt à Rome , il quitterait les insignes d'une ihgnité qu'on lui avait imposée. Cette fois, Philippe ne crut point à la sincérité de son lieutenant. Mais il était trop tard. A la tête fi' une armée supérieure en nombre, Philippe vint au-devant de »on rirai et l'attendit dans les plaines de Vérone. Il laissait Rome à la garde de son fils, jeune prince que le sénat et les prétoriens semblaient environner d'une affection profonde et sincère. Decius parut sous les murs de Vérone (octobre 249). La bataille s'engagea. Philippe fut vaincu, et massacré par ses propres soldats. A la nouvelle de sa défaite, les prétoriens égorgèrent son jeune fils, et Cneius Metius Quintus Trajanus Decius fut proclamé empereur.
33. Dans ces jeux sanglants des révolutions, des intrigues et des nt-tittioa turpitudes humaines, il est évident au'il ne feut point chercher un Ejîts7c
ne.
prov
i90 PONTIFICAT DE SAINT FABIEN (236-2o0).
principe de morale, ni ua enseignement de fidélité. Si l'empereur Philippe, réparant avec courage les hontes de son origine, avait voulu monter à la hauteur de son rôle, il se fût ouvertement proclamé le premier des empereurs chrétiens. Peut-être, et ce n'est qu'une conjecture, peut-être eût-il succombé sous cette tâche. Peutêtre Dieu n'aurait-il pas permis que des mains souillées de sang élevassent les premières l'édifice de Constantin. Mais en tout état db cause, Philippe du moins serait mort en empereur martyr. La réaction officielle qu'il eût essayée contre les brutalités du paganisme expirant, l'aurait illustré aux yeux de l'histoire, et canonisé dans l'Église. Philippe recula devant sa mission. Il n'en périt pas moins; mais il périt de la mort vulgaire des ambitieux trahis par la fortune. Il laissait graver sur ses médailles des inscriptions telles que celles-ci : PIETAS AVG lOVI CONSERVAT. « La piété des Augustes conserve la foi à Jupiter. » IVNO CONSERVATRIX. « Junon, conservatrice de l'empire. » FORTUNA REDVX. « Le retour de la Fortune '. » Hélas! La fortune lui fut infidèle, Jupiter et Junon ne le sauvèrent pas des flatteries intéressées d'un intrigant, et le jonr où, en qualité de PorUifex Maximus, il assistait an sacrifice de la truie sacrée *, les entrailles de la victime ne lui assurèrent pas la victoire. Dèce, le nouvel empereur, ne dissimula point ainsi ses sentiments personnels. Aussitôt qu'il eut fait proclamer Césars ses deux fils Herennius Etruscus et Hostilianus, son premier soin fut de proscrire sur tous les points du monde, l'exercice de la religion chrétienne. Il suffisait, pour justifier cette mesure, que son prédécesseur eût nourri pour le culte du vrai Dieu des sympathies privées. « Aussitôt son arrivée à Rome, dit Eusèbe, l'empereur Dèce, en haine de Philippe, son prédécesseur, lança son édit de proscription '. u — « Alors, reprend saint Cyprien, commença
1 Gruter, Inscript, antiq^, xxrx ; Orelli, Inscript, latin, sélect., pag. S2i, n. 985.
' L'épisode historique auquel nous faisons allusion ici, se trouve raconlé eu ces termes dans le recueil de Julius Obsequens : Cum ponUfkum lece \)sii(e mactarentur, suis utero maris fœminarum genitalia avparuere. {iu\. 0'')seq Caes.ir XXVIU.)
^Eusf!)., Hist. eccles.f iib. VI, cap. XXIX.
générale.
CHAP. II. — INTERRÈGNE. i'Jl
une suite interminable de tortures de la part des bourreaux. Les poursuites n'avaient plus seulement pour fin la condamnation, et I pour consolation suprême la mort. On graduait la cruauté par une série de raffinements, de façon que la victime survécût aux supplices. On ne voulait pas lui accorder trop tôt la couronne. On la taliguait dans l'espoir de fléchir son courage, et s'il lui arrivait, grâce à la miséricorde de Dieu, de mourir avant l'heure prévue les bourreaux se croyaient trompés *. » Telle fut la septième persécution générale. Sa première victime fut le pape saint Fabien qui eut la tête tranchée, le 20 janvier 250. Nous n'avons plus les actes de son martyre.
interrègne (20 janvier Z50 • Z jnSn 351).
34. La persécution s'ouvrit avec tant de violence qu'il ne fut Caractère pas possible à l'Église de Rome de se réunir, pour donner un persécutkîn* successeur au pontife martyr. En même temps que la nouvelle de l'élévation de Dèce à l'empire, une copie de l'édit de proscription était parvenue à tous les gouverneurs des provinces. Le nouveau prince déclarait « que, résolu de traiter tous ses sujets avec clémence, il en était empêché par la secte des chrétiens, dont l'impiété , attirait la colère des dieux et toutes les calamités sur l'empire. Il ordonnait donc que tout chrétien , sans distinction de qualité ou de rang, de sexe ou d'âge, fût obligé de sacrifier dans les temples : que ceux qui refuseraient fussent enfermés dans les prisons de l'état, et soumis d'abord aux moindres supplices, pour vaincre peu à peu leur constance, et enfin, s'ils demeuraient opiniâtres, précipités au fond de la mer, jetés vifs au milieu des flammes, exposés aux bêtes, Buspendus à des arbres pour être la pâture des oiseaux de proie, enfin déchirés de mille manières, par les plus cruels tourments *. » Le nouvel édit, lu publiquement dans le camp des prétoriens, fut affiché au Gapitoie, et successivement dans toutes les villes et bourgades de l'empire. Un
» S. CyprJan., Epist. vu, Patrol. lat., tom. IV, col. 241.
ï S. Gregor. Nys&en., Vita Thmmaturgi, Patrol. grcec, tom. XLVI, C6-. 944.
192 INTERRÈGNE (20 JAZiVlER r!;0-2 JUIN 2ol).
caractère particulier, remarqué par saint Augustin, signale cette proscription, u Les persécuteurs, dit ce Père, avaient reconnu que plus ils mettaient de chrétiens à mort, plus il en renaissait de leur sang. Ils craignaient de dépeupler l'empire, s'il eût fallu faire mourir tant de milliers de fidèles. Les édits ne portent donc plus l'ancienne formule : Quiconque se confessera chrétien, sera mis à mort, mais seulement: sera tourmenté jusqu'à ce qu'il renonce à sa foi. Sous cette douceur apparente, le démon du midi cachait un feu beaucoup plus dangereux. Combien en effet qui eussent souffert courageusement une prompte mort, se laissèrent abattre à la tub de supplices si longs et si variés?» Jamais tempête plus formidable ne s'était soulevée contre l'Église de Jésus-Christ. Princes, gouverneurs, peuple et sénat, tout ce qu'il y avait de grand parmi les Romains, concourait à la fois pour effacer de la terre le nom de chrétien. Dèce était convaincu que, d'après son essence, le christianisme était incompatible avec la constitution et l'existence de l'empire. « Les magistrats suspendaient toutes les causes particulières ou publiques, pour vaquer à la grande, à l'importante affaire, l'arrestation et le supplice des fidèles. Les chaises de fer ardentes, les ongles d'acier, les bûchers, le glaive, les bêtes, tous les instruments inventés par la cruauté des hommes, déchiraient, nuit et jour, le corps des martyrs ; chaque bourreau semblait craindre de n'être pas aussi barbare que les autres. Les voisins, les parents, les amis, se trahissaient lâchement et se dénonçaient aux magistrats. Les provinces étaient dans la consternation; les familles étaient décimées; les villes demeuraient désertes, et les déserts se peuplaient, bientôt les prisons ordinaires ne suffirent plus à la multitude de ceux qu'on arrêtait pour la foi ; il fallut convertir ea prisons la plupart des édifices publics *. » Saint Grégoire de Nysse, qui nous peint ce tableau de la situation des chrétiens, n'a rien exagéré. Tous les auteurs païens conviennent que Dèce s'était imposé la double tâche d'arrêter à jamais, dans l'étendue de l'empire romain, la propagation de la religion chrétienne et de comprimer l'invasion
' ÛKgor. Nyssen., I oc. cilaL
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des barbares. Il ne réussit ni à l'une, ni à l'autre. La foi sortit triomphante de cette rude épreuve ; et les Goths, sous la conduite de leur roi Gulva, prirent Nicopolis, Martianopolis, emportereni, Philippopolis d'assaut, égorgèrent cent milie habitants, emmenant une foule de prisonniers illustres, sous les yeux de l'empereur ioîpuissaiit.
35. Les revers de ses armes ne faisaient que redoubler la colère le Dèce : il les attribuait à l'impiété des chrétiens. A Rome» Moïse et Maxime, prêtres, Nicostrate *, diacre, et une multituda Jnnombrable de fidèles peuplèrent tous les cachots de l'État. Les saints Abdon et Sennen ^, persans ; les saintes Victoire et Anatolie 3 ^ romaines , versèrent leur, sang pour Jésus-Christ. Sainr Alexandre *, évêque de Jérusalem, vieillard vénérable, fut traîne à Gésarée, au tribunal du gouverneur de la Palestine, et jeté dan* les fers, où il succomba aux mauvais traitements. A AntiocRfc l'évêque saint Babylas fut mis en prison, et voulut être enten-p, chargé des chaînes dans lesquelles il mourut ^. Origènu, que sa réputation désignait comme une des plus nobles victimes, fut jctô au fond d'un cachot, ayant au cou un carcan de fer et aux pieds dos entraves fixées jusqu'au quatrième trou, qui lui tenaient les jambes horriblement écartées. On ne le fit point mourir dans l'espoir que sa chute entraînerait celle d'un grand nombre de chréfiens. Il demeura ferme, et put, de sa prison, écrire des lettres d'encouragement aux frères souffrant comme lui pour la foi. A Comane, l'évêque saint Alexandre, dont nous avons raconté l'élection, fut brûlé vif ^. Alexandrie, oii les chrétiens venaient d'être, l'année précédente, si cruellement persécutés, vit se renouveler les scènes les plus sanglantes. L'aspect des tourments intimida un granf nombre de fidèles, surtout parmi les classes élevées, et l'on eu malheureusement à enregistrer beaucoup de défections. Les uns so laissaient conduire, pâles et tremblants, aux autels des faux dieux,
» Martyr, rom., 25 nov. — « Ibid., 30 jul. ; Bolland., Act. sanct., eod. die. — • ^ Martyr, rom., 23 dec. — 4 Ibid., 48 mart.; Bolland., Act. sanct, eod. die. - 6 Martyr, rom., 24 jan. ; Boll. , Act. sanct., eod. die, — . • Martyr, rom.i H aug. Bollaad., Act. sanct,, eod. die,