CHAI'. I. — EPITRE DE SAINT URBAIN
et la vérité doctrinale qu'elle énonce sont également incontestables.
3. Au moment oii le roi spirituel des catacombes inaugurait son pouvoir de miséricorde, de charité et de paix, l'empereur. Alexandre Sévère achevait son éducation, sous l'influence de Mammaea, sa mèr«. Le conseil de l'empire, où Domitius Ulpien occupait le premier rang, se composait de quinze autres jurisconsultes dont la plupart ont laissé un nom dans l'histoire. Pomponius, Modestinus, Venuleïus, Hermogène, Callistrate y siégèrent tour à tour. Chacun d'eux a laissé, dans le Corpus jwns cimlis^ des traces de sa science du droit et des sentences qui font encore aujourd'hui autorité. Cependant, et c'est une remarque qui s'applique à tous les juristes en général et à Tertullien en particulier, la science des lois n'est pas toujours la notion saine et la claire perception du juste dans son essence. Ici s'appliquerait le mot de saint Paul : « La lettre tue et l'esprit vivifie. » Tertullien n'avait vu dans l'Évangile qu'un code dont il s'exagérait la rigueur littérale , sans tenir compte de l'esprit de divine mansuétude qui en était l'âme. Les juristes païens , dans les décrets et édits impériaux relatifs au christianisme, n'envisageaient que le texte de proscription, sous sa forme brute et radicale. Ils le maintenaient littéralement, sans songera examiner s'il était conforme en soi aux principes essentiels de l'équité, de la morale, et de la justice distributive. Ces erreurs sont de tous les temps et de tous les régimes. L'infirmité humaine est telle que les plus fières intelligences ont besoin de s'appuyer sur un texte tout fait, pour se dispenser d'un examen individuel. Il en fut ainsi à l'époque d'Alexandre Sévère. La loi, d'accord avec les préjugés vulgaires, interdisait la profession du christianisme; les hommes d'État et les jurisconsultes s'en tenaient au texte de la loi et l'appliquaient dans son sens le plus rigoureux, croyant peutêtre de bonne loi servir ainsi les véritables intérêts de l'empire. L'histoire constate leur erreur; elle est forcée de plus d'incriminer leur négligence. Oui, c'est un crime non pas seulement d'appliquer mais de laisser subsister à l'état latent et sans abrogation formelle des lois injustes. On fausse ainsi la conscience pubhque; on laisse
suspendu le glaive de la loi sur la tête d'hommes innocents selon les règles de la justice immuable; on habitue les peuples à regarder la vertu ou le crime comme choses indifférentes en soi, dont la louange ou l'opprobre dépend d'une question de temps, de lieux ,^ et de personnes. Les sociétés dégénérées précipitent de la sorte ' leur décadence morale ; elles se surchargent de vieilles lois qu'on n'abroge jamais et auxquelles chaque année l'infprévoyance quotidienne en ajoute de nouvelles ; en sorte qu'à un moment donné, la même action que telle loi glorifiait devient un crime capital, vis à vis de tel autre code récemment en vigueur. La force brutale se trouve ainsi l'unique juge, comme elle reste l'unique ressource; jusqu'à ce que la nationalité elle-même s'effondre dans une irréparable ruine. On n'a pas suffisamment étudié, à ce point de vue, la responsabilité des juristes dans la chute de l'empire romain. La question mériterait pourtant d'être prise au sérieux. Pour ne pas retomber dans les fautes du passé, il est important de les connaître ; voilà pourquoi nous croyons de notre devoir d'indiquer ici, comme résultantes définitives de l'histoire , ces deux grandes données : La plus forte somme de vitalité appartient aux nations dont les lois sont à la fois et les plus équitables et les plus simples : La décadence naît du jour où l'on se prend à légiférer chaque matin sur des matières purement administratives, quand de simples règlements transitoires suffiraient, au lieu de consacrer toute sa science et toute son énergie à améliorer le texie des lois générales , en éliminant tout ce qui, dans la suite des âges, a pu s'y glisser de contraire aux principes de l'équité naturelle. Ce fut précisément l'erreur des jurisconsultes païens dans leur lutte contre le christianisme ; et c'est là ce qui explique l'apparente contradi( tion entre les sentiments personnels d'Alexandre Sévère et les rigueurs exercées contre les chrétiens sous son règne. Ce prince aimait 3es maximes (de l'Évangile. Le laraire de son palais ne renfermait pas seulement i les statues des dieux et celles des empereurs qui avaient le mieux DQéiité du genre humain; Alexandre y avait placé l'image de Jésus- , Christ lui-raôme, à laquelle il se plaisait à rendre les honneurs '■ divin»!. En 218, quatre ans avant son élévation à l'empire, il avait
eu l'occasion de connaître à Antioche et d'apprécier le génie d'Origène. Mammaea avait envoyé à Alexandrie une escorte d'honneur pour lui amener le célèbre docteur chrétien. Origène demeura quelque temps près du futur empereur et de sa mère; il les entretint de la religion chrétienne, de la divinité de son origine, de la sublimité de ses dogmes et de la pureté de sa morale. Le jeune prince prenait plaisir à ces leçons, et si, dans la suite, il montra 'ine telle horreur pour les dissolutions de son cousin Héliogabale ; s'il parut animé, dans tout le cours de sa vie, des vrais principes de l'humanité et de la justice , les contemporains , comme la postérité, en ont fait honneur à l'influence chrétienne de sa première éducation. Origène quitta Antioche, comblé des faveurs de ses hôtes augustes, et revint à Alexandrie se livrer à ses études de prédilection. Alexandre Sévère n'oublia jamais les entretiens de sa jeunesse avec le grand docteur alexandrin. Son admiration malheureusement tout humaine pour Jésus-Christ alla si loin, qu'il fit présenter au sénat de Rome la proposition d'admettre au rang des dieux de l'empire le fondateur d'une religion dont la morale était si pure. Le sénat voulut consulter les oracles sur cette impériale volonté ; mais, dit Lampridius, « leur réponse fut que, si l'on célébrait cette nouvelle apothéose, les temples seraient bientôt abandonnés et tous les hommes chrétiens. » Alexandre Sévère n'insista plus. Il se contentait de répéter à tout propos la maxime : « Ne faites point à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît à vous-même ; » et il aimait à redire qu'il l'avait empruntée à la morale des chrétiens. Il la fit graver sur les murs de son palais et au front des édifices publics. Par son ordre, un héraut la proclamait au tribunal, chaque fois qu'on y prononçait la sentence d'un criminel.
§ II. Mouvement Intellectuel.
4. Cependant l'Orient, préoccupé de la gloire et de la réputa- Trawoi tion d'Origène, prêtait l'oreille aux accents de cet illustre maître ®'*«*"* du didascalée chrétien. Il avait récemment converti à la foi catholique un opulent alexandrin, nommé Ambroise, engagé dans les
Hj l'ONTIFICAT DE SAINT URBAIN I (222-230).
erreurs du gnosticisme. Ce nouveau disciple, ravi de l'éloquence et âo l'érudition de son maître, stimulait encore l'ardeur naturelle d'Origcne pour le travail. Il lui demanda un commentaire général de tous les livres de l'Écriture sainte ; le docteur se mit à l'œuvre et composa ses 'EÇriy^rixa, et la Défense de la religion contre Celse le fj/nloaop/ie, un de ses plus beaux ouvrages. Amliroise fournissait d'ailleurs à toutes les dépenses qu'occasionnaient ces travaux. Il avait partagé sa maison avec le grand docteur, pour être plus à portée de l'encourager dans ses études. Il avait mis à sa disposition sept secrétaires (notarii), chargés d'écrire sous sa dictée. Des transcripteurs {li'brarii), mettaient au net les premières épreuves des notarii. Enfin des copistes reproduisaient les exemplaires de;s mômes ouvrages. Des sténographes recueillaient les instructions orales que le savant docteur donnait chaque jour à ses auditeurs. Origène revoyait leurs manuscrits, en présence de son ami, pendant les heures de repas, afin de ne pas perdre une seule minute de ce temps si précieux pour le génie. Origène se prêtait aux bienveiljantes exigences d'Ambroise, qu'il appelait quelquefois en riant son piqueur. La multiplicité des travaux, la diversité di.-s occupations exaltaient son imagination au lieu de l'épuiser. Il travaillait nuit et jour avec une ardeur incroyable. Sa constitution, quoique frêle et délicate, résistait néanmoins à des efforts si soutenus. C'est ainsi qu'il parvint à composer près de six mille ouvrages, en faisant entrer dans ce nombre ses homélies et ses lettres. C'est cette application infatigable qui le fit surnommer par ses contemporains yiOLiy.ivxtç.oi [aux entrailles de bronze), ou A^damantimis [le diamant). A cette époque, les Églises de la Grèce étaient désolées par les ravages que faisaient dans leur sein les hérésies des Valenti- Siens, des Montanistes et de Noët. Les évêques de l'Hellade firent appela Origène, ce prodige d'éloquence, en qui revivait la science des saints Pères, pour combattre les nouveaux sectaires. Il s'arracha donc à sa studieuse retraite, à ses laborieux exercices, pour se rendre à l'invitation de la charité. Ambroise ne voulut pas se séparer de ■on illustre ami et l'accompagna dans son voyage. Origène prit la route de terre et , remontant la Palestine , vint saluer saint
CHAP. I. — MOUVEMENT INTELLECTUEL. Il
Alexandre, évêque de Jérusalem, et Théoctiste de Césarée, ses anciens hôtes. Démétrius, patriarche d'Alexandrie, lui avait xernis ù son départ des lettres de communion, dans lesquelles il faisait i"éloge du savoir et des vertus de son catéchiste. Les évêques de Palestine, dans leur admiration pour ce grand homme, voulurent l'attacher d'une manière plus particulière encore à l'Église que, simple laïque, il servait avec tant de gloire. Ils lui imposèrent donc les mains et l'ordonnèrent prêtre. 11 avait alors quarante ans. Origène continua sa route : il vit à Nicopolis (l'ancien Emmaus) le savant Jules Africain; réduisit, à Éphèse, les hérétiques à un honteux silence ; ouvrit, dans chaque ville, des conférences avec les sectaires qu'il confondait par la clarté de ses arguments, et auxquels il ne laissait d'autres ressources que d'altérer le compterendu des controverses qui était rendu public, et de prêter au docteur cathohque , dans ces i^elations falsiOées à dessein, des opinions ou des raisonnements qu'il n'avait pas émis, genre de calomnie dont ils ne se firent pas faute. Cependant Démétrius ayant appris, à Alexandrie, l'ordination d'Origène, écrivit aux évêques de Palestine pour se plaindre de cet acte irrégulier. Que ce fût la jalousie, comme l'indiquent Eusèbe et saint Jérôme, ou simplement le zèle pour la discipline ecclésiastique qui ait fait agir Démétrius dans cette circonstance, il est probable qu'on sera tou- ■ours' réduit, sur cette question, à de simples conjectures. Quoi qu'il en soit , le patriarche d'Alexandrie fit entendre d'amères récriminations. Dans une sorte de lettre circulaire, il informa les évêques d'Asie qu'Origène , par une action jusque-là demeurée secrète, avait enfreint les lois de l'Église, et s'étail, ft-ippc luioiême d'irrégularité. Alexandre répondit qu'il n'avait conlrré le sacerdoce à Origène que sur des lettres de recommandation délivréesparDémétriuslui-même; qu'il ignorait les faits articulés dans les lettres subséquentes du patriarche. On réussit, après des négociations assez longues, à calmer ce différend, et Origène revint à Alexandrie. Mais la paix dont il jouit ne fut pasde longue durée.
5. Jules Africain, qu'Origène rencontrait en Palestine, était un i-pUred des plus savants prêtres de cette époque, h naquit a hmmaus, dont à Origèu
njei de Vespasîen, au lieu d'une simple bourgade, avait fait une ville,
hentinité , , . , ,
histoire SOUS le nom de Nicopolis. Elle avait été récemment brûlée par
)lique
uianne. Quintillus Varus, gouverneur de Syrie. Jules Africain, député par ses compatriotes vers l'empereur Héliogabale, en avait obtenu le rétablissement. Les travaux de chronologie de Jules Africain l'ont rendu célèbre. Pour démontrer l'antiquité de la religion et lanouveauté des histoires païennes, il écrivit en grec, sa langue maternelle, une histoire universelle depuis la création du monde jusqu'à la quatrième année du règne d'Héliogabale, 1 au 221 de Jésus- Christ. Cet important ouvrage, qui existait encore au temps de Photius, est maintenant perdu *. Il écrivit encore un livre qu'il nomma Cestes on Ceinture brodée, à l'imitation des Stromates de Clément d'Alexandrie et d'Origèno. L'histoire naturelle, l'agriculture, la géographie, l'histoire, la géométrie, la médecine avaient fourni des matériaux à cet ouvrage qui ne nous est point parvenu. Une Épître à Aristide, dans laquelle Jules Africain cherche à accorder les deux généalogies de Jésus-Christ, selon saint Matthieu et selon saint Luc, a échappé au naufrage. « C'est, dit l'auteur, une tradition commune en Palestine, que Jacob et Héli étaient frères utérins. Héli étant mort sans enfants, Jacob épousa sa veuve et fut père de saint Joseph selon la nature, tandis qu'Héli l'était selon la loi ^. » L'entrevue d'Origène et de Jules Africain donna naissance à une controverse philologique entre ces deux savants. Origène avait employé, devant Jules Africain, une citation tirée de l'histoire de Suzanne. L'Africain prétendit que cette partie du livre de Daniel était apocryphe. Nous avons encore les lettres échangées à ce sujet entre ces deux grands hommes. Voici celle de l'Africain : « A mon maître et à mon fils, l'illustre Origène, salut, de la part de l'Africain. Dans votre conférence publique avec Bassus, vous vous êtes appuyé d'une citation empruntée à l'histoire de Daniel, Je me suis incliné alors devant votre autorité, ainsi que je le devais.
' Les quelques fragments de la Chronographie, ou Histoire universelle de Juli-8 Africain, qui ont été cités par les Pères, se trouvent réunis dans la Pbtrologii grecque, tom. \, col. 64-94.
* Juliuà Africauus, Epistola ad Aristidem. Patrot. grœc, tom. X, col. 53.
Cependant je m'étonne que vous ignoriez que cette partie du livre est apocryphe. Malgré le charme et l'élégance du récit, c'est une pièce controuvée et de fabrique récente; les preuves en sont nombreuses. D'abord, on y lit qu'aussitôt la condamnation prononcée contre Suzanne , Daniel , saisi soudain de l'inspiration divine, s'écria que la sentence était injuste. Or jamais, dans l'histoire authentique du prophète, on ne rencontre de ces inspirations subites; c'est toujours après des visions, des songes, ou des apparitions angéliques, qu'il prophétise. Ce n'est pas tout. Le jeu de mots qu'on lui prête en cette circonstance serait tout au plus digne du mime Philistion. A celui des deai vieillards qui déclare que l'abri où Suzanne fut surprise était un irpîvo; (chêne), il répond qu'il sera lui-même izpiabtii (brisé) par l'ange du Seigneur. A l'autre qui désigne cet arbre par le nom de ffxîvoç (lentisque), Daniel répond qu'il sera lui-même axia^eii (déchiré). Or ce jeu de mots ne saurait subsister que dans le texte grec, et n'a aucun rapport avec la langue hébraïque. D'ailleurs, ,comment accorder la vérité de la situation historique avec ce fabuleux épisode? Les fils d'Israël étaient alors captifs à Babylone ; les Chaldéens les jouaient aux dés ; on les tuait impunément sur les places publiques oii leurs cadavres demeuraient sans sépulture ; on leur enlevait leurs fils pour en faire des eunuques, et leurs filles pour en peupler les sérails. Voilà pourtant ceux que l'apocryphe auteur nous représente comme jouissant h Babylone du droit de vie et de mort! Il nous les montre portant une sentence capitale contre l'épouse de leur propre roi Joachim, dont le monarque babylonien aurait fait son associé au trône. Si l'on répond, pour atténuer la portée de cet iu"gument, que le Joachim du récit apocryphe r^'est pas le même rue le roi de Juda de ce nom, je demanderai tou|&ars d'oii venaient à ce captif ce palais somptueux, ces magnifiques Jardins? Enfin, et c'est le point principal, cet épisode manque complètement dans les exemplaires juifs de la Bible. J'ajouterai de plus que les écrivains sacrés n'ont point coutume de citer textuellement les paroles de leurs prédécesseurs. La richesse de l'inspiration divine ne leur permet pas cette ressource, qui est à l'usage de notre indigence.
14 PONTIFICAT DE SAINT URBAIN I (:^iJiJ-330}.
Or, le récif apocryphe met dans la bouche de Daniel une citation , empruntée à V Exode, et lui fait dire aux vieillards la sentence de la loi : « Vous ne tuerez point l'innocent et le juste '. » Voilà les motifs qui me déterminent à rejeter comme apocryphe l'histoire de Suzanne, dont le style me paraît d'ailleurs différent du livre de Daniel. En vous soumettant mes scrupules à cet égard, je frappe à votre porte ; répondez-moi en me faisant entendre les paroles de la, science, et instruisez-moi. Saluez vos hôtes, mes maîtres. Tous les savants de ce pays vous saluent. Courage et santé, tel est le vœu que je forme pour vous du fond du cœur 2. »
6. La réponse d'Origènè ne se fît point attendre. L'illustre docteur y développe quelques-unes des raisons que nous avons précédemment fait valoir nous-même ^, et prouve que la situation des captifs de Babylone n'excluait point l'exercice de leur autoaopiie. Comme les questions bibliques ont heureusement repris en France un intérêt qu'elles n'auraient jamais dû perdre, nous croyons utile de reproduire les principaux passages de cette Épître. Elle débute ainsi : « Origène à l'Africain. Frère bien-aimé, salut en Dieu le Père, par Jésus-Christ son Fils saint! Vous m'exposez votre sentiment par rapport à l'authenticité de l'histoire de Suzanne, que les Églises adoptent dans leurs exemplaires des prophéties de Daniel. Votre lettre est courte, mais elle soulève en quelques lignes des questions fort complexes, qui demanderaient un volume d'explications. Je me rends la justice de confesser ici mon insuffisance, et j'avoue que je ne suis pas aussi docte qu'il le faudrait pour vous répondre. D'ailleurs, les quelques jours que j'ai passés à Nicomédie ne m'ont pas laissé tout le loisir nécessaire pour examiner chacune de vos objections et les résoudre. Ayez donc, je vous prie, égard à cette double considération, et accueillez avec indulgence mon Épître, en suppléant au besoin à ses imperfections et à ses lacunes. Tout d'abord, permettez-moi de vous dire que l'histoire de Suzanne et les autres fragments du livre de Daniel, qui manquent dans le»
' Exod., XXIII, 7. — * Jul. Afric, Epistoi. ad Origan. Patroi groet. loDO. X(, col. 42-48. — 3 Cf. tom. III de cette Histoire, pag. 349-352.
CJiAP. I. — MOUVEMENT INTELLECTUEL. 15
exemplaires hébreux, se trouvent cependant dans les versions des Septante et de Théodotion ; c'est là où je les ai relevés pour les Octaples. Ce n'est pas d'ailleurs la seule divergence de ce genre. Ainsi, au livre d'Esther, la formule de la prière de Mardo* chée et de la reine manque dans les exemplaires hébreux. Je pourrais citer mille exemples analogues dans les livres de Job, de Jérémie, du Pentateuque lui-même. Si je ne le fais pas ici, ce n'est point que je dédaigne une telle étude. J'ai suffisamment prouvé le contraire, soit dit sans prétention aucune, quand, à force de peines, j'ai conféré toutes les éditions de la Bible, et scrupuleusement noté chacune de leurs variantes. Dans ce travail, j'ai pris les Septante comme base. Je le devais faire pour ne point introduire un texte subreptice, quand toutes les Eglises du monde reçoivent cette version comme authentique. D'ailleurs, en agissant autrement, j'aurais fourni un prétexte à l'avidité méchante de ces critiques qui calomnient les plus saintes choses et incriminent tout ce qeJ. s'élève au-dessus du vulgaire. Pour mon compte, je cheicî.e à posséder l'ensemble des Saintes Écritures, de manière à pouvoir citer aux Juifs le texte qu'ils ont dans leurs exemplaires, sans m'exposer à invoquer devant eux un témoignage qu'ils n'admettent pas ; profitant au besoin des quelques passages qui manquent dans aos éditions et qui se trouvent dans les leurs. Si l'on se conformait exactement à cette règle dans les controverses entre chrétiens et juifs, on ne verrait pas ces derniers tourner en dérision notre foi, sous prétexte que nous n'avons pas la notion exacte des Écritures qu'ils admettent comme authentiques. Voilà pour ce qui concerne l'objection fondamentale, savoir que l'histoire de Suzanne ne sa trouve pas dans les Bibles hébraïques. Quant au jeu de mots que vous traitez si sévèrement, et qui ne saurait, dites-vous, avoir eu d'équivalent en hébreu, la vérité est que nous ignorons complètement les termes hébraïques correspondant au grec up(vo; et «y/îvoç. Moi aussi je me suis préoccupé de ce passage, et, pour éclaircir me» doutes, je me suis adressé à plusieurs Juifs. Gomment appelez-vous, dans votre langue, leur disais-je, les arbres qu'on nomme en grec nuw9ç et cr/jvoç? Nous ne conûaissons pas, me répondirent-ils, la
signification de ces mots grecs; montrez-nous les arbres en question, nous vous indiquerons le nom qu'ils portent dans notre langue. Je les leur montrai. Ils me dirent alors que ces deux sortes d'arbres n'étaient nulle part inscrites dans l'Écriture, et au'ainsi ils ignoraient quel nom elles avaient pu porter en hébreu; qu'on pouvait en ce cas recourir au vocabulaire syriaque ; que d'ailleurs le» Rabbi étaient fréquemment obligés de composer en hébreu des mots nouveaux, pour désigner les objets dont la Bible ne fait point mention. Il est clair, par cette réponse, que les Juifs auxquels je m'adressais ne connaissaient point l'histoire de Suzanne ; mais il n'est pas moins évident qu'ils ignoraient les vocables hébreux correspondant aux termes grecs de Tcptvo; et de ox'^°îj et que dès lors îl était impossible de savoir si le jeu de mots auquel ces termes se prêtent a pu ou non exister dans la langue sacrée. Vous vous prononcez nettement pour la négative ; avez-vous, sur ce point, des données plus certaines? Il me souvient d'avoir conversé un jour avec le fils d'un Rabbi, destiné à succéder un jour h son père, et dont l'éducation avait été tout entière dirigée dans ce but. Il me disait que l'histoire de Suzanne étedt parfaitement authentique, et que la tradition avait même conservé le nom des deux infâmes vieillards, qui s'appelaient Sédécias et Achiab, les mêmes dont le prophète Jérémie fait mention quelque part '. J'ai connu un autre Hébreu qui me confirmait l'existence de cette tradition. Il ajoutait que les infâmes vieillards abusaient de leur influence religieuse pour déshonorer les victimes de leurs passions, et leur faisaient espérer qu'en se prêtant à leurs criminels désirs elles obtiendraient l'honneur de deveair mères du Messie libérateur. Mais puisque les Rabbi recoanaissent l'authenticité de cette histoire, me demanderez-vous, pourquoi l'ont-ils rayée des exemplaires de leurs Bibles ' La réponse est fort simple. Tout ce qui renferme un blâme contre les anciens, les princes et les juges est soigneusement dérobé à la connaissance du peuple, par les Rabbi. Ils relèguent ces témoignages accablants dans leurs archives secrètes (àTtoxpûçoiç). Je pour-
^ Jerem., xxix, 22.
rafs citer à l'infini les exemples de ces dissimulations intérf^<?.'TS'. Ainsi saint Paul nous apprend que parmi les prophètes, a b^- uns ont été lapidés, d'autres sciés en deux, d'autres décapif.cs. " Xoi:3 savons de plus par la tradition qu'Isaïe fut réellement scio en (h'iix : est-ce que les Écritures nous le disent? On a donc suppri-r.;'; flos Livres canoniques tout ce qui avait rapport aux barbares ?':pv)Ji>-3 que les Juifs firent subir aux prophètes; et c'est dans le mêtne but, qu'on a retranché cette histoire de Suzanne, ovi ci-? jn^es d'Israël se montrèrent dignes d'être princes à Sodome. L'objection tirée du mode d'inspiration qui saisit soudain Daniel, en face du tribunal inique, sans être précédée de songes, de visions ou d'apparitions angéliques, ne saurait nous arrêter beaucoup, quand l'Apôtre nous apprend que Dieu s'est communiqué aux propliètf^s, non par un seul mode d'inspiration, mais qu'il leur a parle vmltifariam multisque modis. Pourquoi restreindre l'inspiration de Daniel à un mode unique et déterminé? Il n'est pas exact non plus do prétendre que les écrivains sacrés ne citent jamais textuel iomei^t des paroles empruntée^ à leurs prédécesseurs. Cette affimMliom'a étonné sous la plume d'un homme aussi versé que vous \'vb'<> dans la science de l'Écriture. Est-il un seul fidèle qui ne s.icho qu'une des plus magnifiques prophéties d'Isaïe se trouve reproduite mot à mot par Michée? Voici ce passage : « Aux derniers jours, la montagne du Seigneur sera resplendissante de lumière ; la ^maison de Dieu s'élèvera au sommet des monts et dominera les I vallées. Toutes les nations, tous les peuples se mettront en marche et diront : Venez, gravissons la montagne du Seigneur, or.trons dans la maison du Dieu de Jacob. Il nous fera connaître sd voie, et nous la suivrons. Car c'est de Sion que sortira la loi, et le Verbr-î du Seigneur se manifestera à Jérusalem. Il sera juge parmi le=î nations, il étendra sa juridiction sur un peuple immense K )> Vous pourrez trouver, dans les derniers chapitres d'Ézéchiel, et çà et là dans jérémie, des citations textuelles du livre de Moïse. Je les aurais relevées pour vous les transmettre, si la brièveté de mon
1 Isa., II, 2 et seqq.; Mich., iv, 1 et seqq.