CHAP. IV. — PERSÉCUTION, GUERRE ET PESTE
accourue de toutes les provinces de l'Asie-Mineure fut telle que 1« musiciens et les acteurs durent renoncer à se faire entendre dana l'amphitliéâtre. Le sourd grondement des flots humains qo| encombraient le cirque et la ville entière couvrait les voix el étouflait le bruit de tous les instruments. Quand les sacrifices commencèrent, il y eut un instant où la multitude, écrasée dans l'enceinte et aux abords du temple, poussa des hurlements de détresse et cria : Jupiter, fais-nous de la place! — L'évêque de Néocésarée, Paint Grégoire le Thaumaturge leur fit dire : Vous aurez bientôt plus de place que vous n'en voudrez 1 — En effet, le soir même, lo fléau faisait son invasion au milieu de cet immense concours et changeait les festins, les jeux, les danses, en un appareil de mort. La contagion éclata avec la rapidité de la foudre. Les temples étaient remplis de pestiférés, qui expiraient en invoquant le secours de leurs muettes idoles. Les fontaines étaient assiégées par des multitudes agonisantes, qui voulaient à tout prix étancher les ardeurs d'une soif inextinguible. Les maisons, les places, les rues, étaient encombrées de cadavres. Les vivants ne songeaient même pas à enterrer les morts, ils n'auraient pu suffire à cette tâche, et, dans leur désespoir, on vit des moribonds se traîner jusqu'à leurs tombeaux de famille pour s'y donner à l'avance la sépulture. Saint Grégoire iustifia alors son surnom de Thaumaturge. Il parcourut toutes les maisons de la ville. Partout où il se présentait, il invoquait le nom de Jésus-Christ et le fléau s'arrêtait. Ce fut bientôt autour de lui comme un délire d'enthousiasme. Les prêtres idolâtres interrompirent leurs sacrifices pour aller à l'évêque et se faire bénir de sa main. Cette bénédiction était le seul remède qu'il employât, mais ce remède était infaillible. Tout ce qui survivait à Néocésarée s'attachait aux pas du Thaumaturge; on ne voulait le perdre de vue, ni jour, ni nuit. La veille, Néocésarée et sa province étaient presque toutes païennes; le lendemain, les adorateurs de Jésus-Christ se comptaient par centaines de mille. A la voix du Thaumaturge, le fléan cessa ses rc^vages et passa en d'autres contrées.
7. Gallus, qui savait profiter même de la peste, et qui avait utilisé Umt^ l'invasion des Goths pour se donner une couronne, n'était pas t^NuraidîT
30i PONTIFICAT DE SAINT LUCIUS I (252-254).
n eaptife homme à défendre l'empire contre les invasions barbares. Toute .eurede' la j)iéoccupation de sa politique se concentrait vers un seul but, °'é>^èqnM celui d'anéantir les chrétiens. Ce rêve, caressé par tant d'autre?, jomj ti. g^y^T^i qi après lui, n'est pas si facile à réaliser qu'il l'imaginait. Cependant les tribus insoumises de la Mauritanie et de la Bysacène, comptant d'une part sur l'inertie de l'empereur et de l'autro sur l'impuissance et l'abattement où la peste avait réduit l'Afrique romaine, se précipitèrent en masse dans les provinces Numides. Les hommes sans défense furent massacrés, et les barbares se reti- Tèrent emmenant prisonniers une multitude infinie de femmes et â'enfants. A la nouvelle de ce désastre, saint Gyprien écrivit aux évêques de Numidie la lettre suivante : « C'est au milieu des sanglots et des larmes de nous tous, que j'ai lu à mon peuple la lettre 011 vous m'informez du sort lamentable de nos frères et de nos sœurs, captifs chez les barbares. Quand la charité fraternelle ne nous ferait pas un devoir de les arracher à leurs fers, la pensée seule du Christ nous y contraindrait. Ne sont-ils pas les membres de Jésus-Christ, les temples de l'Esprit-Saint, ces chrétiens aujourd'hui esclaves en Mauritanie ? Quand le Christ nous a rachetés de nos péchés, ne devons-nous pas le racheter nous-mêmes de la captivité qu'il subit dans la personne de ses membres? Quel père ne s'attendrirait à la vue de tant de fils arrachés à leurs pères; quel époux demeurerait insensible aux dangers de tant d'épouses violemment arrachées au toit conjugal? Quelle angoisse, quel serrement de cœur, à la pensée de tant de vierges chrétiennes, pour lesquelles nous avons moins à redouter les tortures de la captivité, ou les chaînes des barbares, que les infâmes délices du sérail ! Quoi ! des membres consacrés à Jésus-Christ par un vœu de continence éternelle, sont en ce moment le jouet d'un brutal et farouche vainqueur! Dans ces senti-. ments, qui nous sont communs à tous, nous avons rapidement et largement contribué, pour subvenir à tant de désastres. Soyez bénis d'avoir songé à nous, en cette circonstance, et de nous avoir ouvert le champ fertile où nous jetons la semence de notre aumône, pour qu'elle puisse germer et mûrir en une moisson d'immortalité. Nous vous envoyons cent mille sesterces, produit des offrandes du
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clergé et du peuple de l'église de Carthage '. Nous en remettons la dispensation à votre sagesse, afin que vous puissiez, au moyen de ces ressources, racheter le plus grand nombre possible de captifs. Nous joignons ici les noms de nos frères et de nos sœurs qui onî voulu s'associer à cette bonne œuvre. Ils la continueront avec d'autant plus d'ardeur et de zèle qu'ils sont convaincus que vous daignerez vous souvenir d'eux et prononcer leur nom devant le Seigneur ^. » On a souvent relevé ces actes de charité de la primitive Église; mais on ne s'est pas, je crois, suffisamment rendu compte de leur signification et de leur portée, au point de vue social. Dans les grandes calamités publiques, l'empire romain penchant vers sa décadence, abandonnait les peuples, comme de? troupeaux que ne défendent plus leurs maîtres. C'était vers l'Église que se tournaient alors les vœux et les espérances des populations désolées, parce que le secours ne leur venait plus que de là. La collecte des fidèles de Carthage ne fut point isolée. Toutes les chrétientés d'Afrique et d'Asie en firent de semblables. En peu de temps, les malheurs de la Numidie furent réparés, grâce à la charité de l'Église, et nous verrons bientôt les évoques de cette province, au nombre de dix-huit, reprendre leurs conciles, au milieu de populations redevenues florissantes. Voihà comment par ses bienfaits l'Église, même sous un régime païen, s'élevait à la hauteur d'une puissance sociale; voilà comment, quand le monde fut chrétien, l'Église dut nécessairement être associée à l'empire et fonder le règne des deux majestés, temporelle et spirituelle, dont l'union sera toujours la meilleure sauvegarde des sociétés. C'esS Jà pourtant ce qu'il a plu au rationalisme moderne d'appeler l'usub pation de l'Église!
8. L'invasion des barbares de la Mauritanie supérieure n'interrompit même pas la persécution officielle dirigée contre les chrétiens dans la Mauritanie ^'oférieure, ou Sétifienne, 11 semblerait
* rillemont évaluait de son tein^js cette somme à 25,000 livres tournois^, "îj représenteraient aisém3Pt «ne valeur de 50,000 francs de notre mounaiO' '.'ueUa ►S. Cypr., Efist. Lix; Pat>-o(. lat., tom. IV, col. 559.