CHAP. V. — PORPHYRE
bî;iit faux, absurde ou pervers. Cette tentative, renouvelée de nos jours avec non moins d'éclat quoiqu'aussi inutilement, suppose, au point de départ, un immense orgueil individuel. Pour opérer un tringe aussi gigantesque entre la vérité et l'erreur, il faudrait d'abord posséder la science adéquate de tous les systèmes philosophiques et de toutes les doctrines religieuses. Est-il un seul homme qui puisse sérieusement se croire en possession d'une pareille omniscience? Il faudrait de plus que le génie, chargé, au sein de l'humanité, d'accomplir cette œuvre de grand commun diviseur, fût philosophiquement, politiquement, moralement et religieusement infaillible. Quel est le sophiste qui oserait affirmer, en face des mortels, sa propre infaillibilité? Un homme infaillible! Ces deux termes sont contradictoires. La contradiction est tellement flagrante que toutes les hérésies, tous les ration alism es, toutes les jnciédulités, sont venus successivement dire à l'Église catholique: Vous prétendez que le pontife qui siège sur la chaire de saint Herre ne peut se tromper, quand, dans la plénitude de sa puissance et la liberté de son action, il prononce dogmatiquement sur une question de foi. Or, ce pontife est un homme ; vous en convenez. Donc il ne saurait être infailhble! N'est-ce pas la, en effet, l'argument le plus répandu, le plus notoire, je dirais le plus vulgaire, qu'on nous oppose chaque jour? C'est qu'en effet, ce n'est point en tant qu'homme, ce n'est pas en sa qualité de mortel, que le successeur de saint Pierre, le vicaire de Jésus-Christ, a le priv lége de l'infaillibilité dogmatique, privilège divin par essence, et complètement surnaturel. C'est par une communication divine, par une délégation spéciale, authentique et formelle du Verbe, que ce privilège est accordé, en matière de foi, au pontife qui prend place sur la pierre où fut bâtie divinement l'Église. L'Eglise catholique affirme qu'elle est d'institution divine; elle le prouve surabondamment par son histoire. Le miracle de sa fondation appelle le miracie d'infaillibilité de son pontife suprême. Mais oij est l'homme en tout cela? Les génies et les saints se comptent par myriades, dans les dix-neuf siècles de l'histoire de l'Eglise ; nul génie , nul saiEt n'a été infaillible. Saint Grégoire le Grand, saint Léon, Inoa»
cent III, Benoit XIV, étaient d'illustres docteurs, avant leur promotion &u souverain pontificat. Gomme simples docteurs, ils ont pu se tromper. Mais le jour où l'élection légitime les appela à l'héritage immortel des vicaires de Jésus-Christ, ce jour-là, la parole vivante de l'Évangile, le Verbe de Dieu, les investissait de l'infaillibilité en matière de foi. Il leur était dit : « Tu es la pierre sur laquelle j'ai jâti mon Église. Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. J'ai prié pour que ta foi ne défaille point. » Il y a donc, entre 'infaillibilité du successeur de saint Pierre et l'orgueilleuse infaillibilité des génies humains, la même distance qu'entre la terre et le ciel.
18. Porphyre ne s'en préoccupa vraisemblablement guère, et nos rationalistes modernes imitent assez volontiers son dédain. Quoi ^u'il en soit, le philosophe antichrétien du m" siècle semble s'être préparé par d'immenses études à son rôle d'éclectique. Il voulut approfondir tous les systèmes des écoles de la Grèce et de Rome. Les fragments conservés de lui par Eusèbe prouvent que les théogonies orientales des Chaldéens, des mages persans, des gy^ ranosophistes ou brachmanes de l'Inde , des hiérophantes de l'Egypte, lui étaient aussi familières que les mystérieuses initiations d'Eleusis, de Delphes ou de Thèbes. Un instant, il parut succomber sous le poids de tant de matériaux hétérogènes. Bans son •voyage à la recherche de la vérité, il ne rencontrait que des monmgnes d'erreurs. Voici comment il s'en exprime à l'hiérophante égyptien, Anebo : c Je suis dans une perplexité indicible. Gomment ces dieux, dont nous implorons le secours, se montrent-ils si humbl es devant nos évocations, et souvent plus pervers encore que le mage qui les appelle ? Des dieux qui devraient imposer la justice à leurs adorateurs , obéissent à des conjurations sacrilèges , . iniques , impies ! Ils exigent qu'on soit pur en approchant de leur autel, et ie les vois prescrire d'abominables infamies ! Les Vates, les interprètes de l'oracle, ne peuvent monter sur le trépied qu'après s'être abstenus, pendant de longs jours, de l'usage de la viande. Sans cela, dit-on, les vapeurs animales offusqueraient leur intelligence et mettraient obstacle aux communications divines. Geo enJant, les
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sacrifices, qui plaisent lant aux dieux, infestent l'air d'exhalaisons auimales ; cependant, c'est dans les entrailles des victimes immolées que l'on fouille pour chercher les secrets de l'avenir ; cependant, c'est sur des cadavres d'animaux égorgés qu'ont lieu les évocations les plus puissantes ! Pour comble d'absurdité, le dernier des hommes ne craint pas d'adjurer, par les imprécations les plus formidables, je ne dis pas un démon de bas étage, ou l'âme de quelque défunt. Non ! il interpelle en maître le soleil, roi des astres, la lune et les plus grands d'entre les dieux célestes, pour les prendre à témoins d'une bagatelle. Que le ciel tremble! que les voiles d'Isis se déchirent ! que les impénétrables secrets d'Abydos paraissent à la lumière ! que le navire égyptien s'arrête dans sa course ! que les membres déchirés d'Osiris deviennent la proie de Typho ! telles sont les imprécations par lesquelles on force les dieux à manifester leur pensée ou leurs décrets. Mais, de la part de celui qui les articule, sans savoir ce qu'il dit et sans pouvoir effectuer une seule de ces menaces, c'est une véritable folie ; et, de la part des dieux, c'est le comble de l'abjection de se montrer soumis à un pareil empire. Vous le savez, le grand hiérophante Ghseremon a recueilli toutes ces formules , comme les plus efficaces de celles que nous a transmises la science antique des Egyptiens. Quelles sottes prières pourtant; quelles absurdes évocations! Est-ce que le soleil, chaque matin, sort, comme le dit ce rituel, d'un fangeux marécage? Est-ce qu'il se repose jamais sur la fleur du lotus? Est-ce qu'il s'avance sur un navire étliéré ? Est-ce qu'il change à chaque heure d'aspect ou de forme ? Est-ce qu'il revêt à chaque saison l'une des figures du zodiaque ? Ces gens-là se sont payés d'apparences. Ils ont pris leurs imaginations pour des réalités, et ils ont consigné tout cela dans des formules obligatoires. Que si une pensée symbolique se cache sous ces mystérieuses enveloppes, je demande qu'on me l'explique. Enfin, pourquoi lant de termes dépourvus de sens; pourquoi ces mots barbares, ou inintelligibles, employés de préférence dans les évocations? Si les dieux entendent la voix qui ies conjure, c'est à la pensée de l'évocateur, non à ses paroles, qu'ils doivent se montrer sensibles. Dès lors un terme oa
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l'autre importe peu. Une langue ne saurait ici primer l'autre. La ▼oix même est-elle nécessaire, puisqu'un Dieu doit savoir lire la pensée au fond du cœur? 11 y a donc là des artifices et des prestiges, mis en avant par les incantateurs; ou bien il faut dire que nous nous faisons de la divinité une idée fort éloignée du vrai '. » i9. Quand Porphyre relevait, de ce ton incisif, les contradictions, les absurdités, les impostures du culte païen, il est clair qu'il n'avait pas encore trouvé le mot de l'énigme, la clef du problème. La conclusion légitime eût été de répudier franchement le polythéisme; mais un apostat ne pouvait s'arrêter à cette idée; un ennemi déclaré de riiglise, encore moins. Porphyre continua donc à creuser dans le chaos, espérant toujours, à force de persévérance, faire jaillir la lumière du sein des ténèbres. Il crut avoir réussi, quand il eut découvert un prétendu moyen de dégager le paganisme de .«es langes grossiers, pour le transformer en une religion idéale, pleine du symbolisme le plus élevé, de la morale la plus pure, et de la plus sublime théologie. « Les anciens, plus rapprochés que nous de la divinité, dit-il, en comprenaient mieux la notion essentielle. Ils savaient que le Numen divinum, sous mille formes diverses, est partout répandu ; qu'il habite l'âme humaine ; qu'il descend et remonte des cieux à la terre ; qu'il réside en tous les êtres animés ou inanimés. Voilà pourquoi les statues des dieux nous offrent tant de représentations, bizarres en apparence, mais d'un symbolisme aussi vrai que profond : des accouplements de formes humaines avec des figures d'oiseaux ou de quadrupèdes ; tantôt le corps d'un homme surmonté d'une tête de bon on d'aigle ; tantôt le corps d'un animal et une tête humaine. Par là, les anciens voulaient nous apprendre que la divinité est le lien de toute la nature ; que l'espèce humaine est appelée à régner pacifiquement sur le monde animal. Dès lors, nous comprenons pourquoi le lion a pu être adoî'é comme un dieu. Un nome d'Egypte, celui de Léontopolis, en porte le nom; une autre région, celle de Busiris, avait adopté le bœuf; celle de Gunopolis, le chien. Mais partout c'est le
* Euseb., Prœpar. Evançel., lib. V, cap. x ; Patr. grcee., tom. XXI, col. 341.
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même principe divin adoré "^ous des manifestations différentes., lî en est de même pour les éléments, ou objets inanimés, l'eau, le feu. tout ce que la divinité suprême a mis au service de l'homms dans la nature entière. C'est donc avec raison qu'on les vénère dans nos temples. Dans le sanctuaire de Sérapis, le rite solennel de l'expiation se pratique encore aujourd'hui par l'eau et le feu. Le Vafes, en chantant l'hymne aux dieux, répand, d'une main, l'eau sacrée, et, de l'autre, porte la torche à la flamme mystérieuse. C'est ainsi qu'au seuil du temple il évoque en langue égyptienne le dieu de ses pères. La vénération se reporte ici sur le? objets mêmes qui nous mettent en communion avec les dieux, et, comme les animaux sont par excellence la matière du sacrifice, le culte de latrie s'applique aux animaux. Ailleurs , dans le pugus d'Anabis par exemple, les honneurs divins sont rendus à l'homme ; on lui a dressé des autels; on lui immole des victimes. Il n'est pas difficile de justifier ce culte par le grand principe de l'unité de l'essence divine, dont l'homme est une des plus sublimes manifestations '. » — Nous ne savons si Porphyre était fort satisfait personnellement û<^* sa théorie ; mais elle était la meilleure qu'il eût pu trouver. Il ia développa dès lors avec une opiniâtreté infatigable. Le paganisme défaillant se rattacha, en désespoir de cause, autour de son défenseur, et l'on peut conjecturer que le succès de Porphyre, dans la société idolâtrique du m* siècle, ne dut pas être moins considérable que celui de Voltaire, dans la période d'athéisme du xviii^. 20. Le panthéisme déborde de toutes parts dans l'exposition doctrinale de Porphyre; c'est le sort fatalement réservé aux philoso- T (lies éclectiques. Mais, dans le monde païen, l'idée panthéistique Otait au fond de tous les cultes. Elle ne révoltait donc pas, comnip aujourd'hui, les intelligences. Delà, un nouvel attrait en faveur de la théorie de Porphyre près des idolâtres, ses contemporains. Le succès encourage. Le sophiste païen s'éleva bientôt à la hauteur du dithyrambe. «Prête l'oreille, dit-il, fais silence dans les régions les plus profondes de ton âme; je vais te révéler la sagesse mysté-
* Euseb., Praepar. Evangel., lib, III, cap. iv.
rieuse et cachée de la religion des Grecs. Jupiter, c'est l'universalité des choses, l'âme des âmes, le dieu des dieux. En tant qu'âme, il est lumière ; il est action et vie universelles. Les théologiens ont longuement disserté sur la nature et les attributs de la divinité. Nulle image poétique, nulle représentation ngurée ne pourrait la peindre à nos yeux. Si pourtant on pouvait parvemr à en imaginer quelqu'une, il semble que ce devrait être une sphère, ayani pour centre la vie et pour circonférence l'immensité. Cependant on a généralement adopté, pour représenter Jupiter, la forme humaine; parce que celle-ci est une sorte de miroir où se reflète l'idée de l'âme créatrice et souveraine, renfermant en elle les types et le germe des êtres. D'ordinaire le dieu est représenté assis, pour signifier l'immobilité sereine de sa toute-puissance. La poitrine et la partie supérieure du corps sont nues; parce que c'est dans les régions supérieures du ciel que l'on jouit de la claire vue de la divinité : les parties inférieures du corps sont recouvertes d'une draperie; parce que, dans les régions infimes de la naturel^ la divinité se couvre de mystères et d'ombre. De la main gauche, le dieu tient un sceptre; parce que, dans l'homme, le cœur placé au côté gauche domine toutes les autres facultés. C'est donc là le symbole le plus naturel de la souveraineté féconde de Jupiter. De la main droite, il porte tantôt un aigle, tantôt une statne de la Victoire : l'aigle, emblème du génie créateur; la Victoire, symbole d'universelle domination ', » — Nos modernes rationalistes s'accommoderaient, je crois, fort peu du symbolisme idolâtrique de Porphyre. Aussi n'est-ce point par ce côté que le philosophe a conquis leurs sympathies. Ce qu'ils admirent en lui, c'est sa haine pour l'îvglise catholique, et sa complaisance pour la morale indépend"" ite. Il nous faut expliquer ces deux points, en faisant ressortir à la fuis les analogies et les diiïérenceç entre l'incrédulité de lios adversaire? actuels et la credulitépaïennc de leur ancêtre Porphyre. I>iiiionoiope 21. Ccllii-ci crovnil sincèrement aux démons, à la magie, à l'as- Porphyre, trologie, aux incantations, aux sciences occultes. Quelle faiblesse 1
' Kaseb.j Vr '}inr Evnn'jtl., lili. II!, cap. IX.