CHAP. I
perdre les hommes. Ces deux ennemis de l'âme cherchent à l'enchaîner par mille distractions et la captivent sous une fouJe de préoccupations vaines. Tantôt c'est un malheur à venir qui l'intimide, ou la poursuite d'un gain espéré qui la passionne; ici l'attrait des voluptés l'enchaîne ; ailleurs la mollesse ou la sensualité la dégradent ; par tous les genres d'appâts, la mort séduit l'homme, pour le river à la vie présente, afin qu'à la sortie du corps l'âma dépouillée àe toutes vertus ne porte sur elle que le poids du vice et du péché. Je le sens, cher Tiburce, je n'ai fait qu'effleurer trop rapidement un si grave sujet. Si vous désirez m'entendre davantage, je suis à votre disposition. — La grâce avait agi, .pendant que Cécile parlait. Le jeune païen s'était livré tout entier à l'action divine qui régénérait son cœur. Ses yeux étaient pleins de larmes. Il éclata en sanglots, et, prosterné devant la vierge, il s'écria : Si jamais mon cœur et ma pensée se laissent reprendre aux charmes de la vie présente, je consens à être privé des délices éternelles qui doivent lui succéder. Laissons ce monde aux insonsés qui en font toute leur joie. Jusqu'ici j'ai vécu sans but. Désormais j'en ai un I — Puis, s'adressant à Valérien : Frère chéri, lui dit-il, aie pitié de moi ! J'ai trop vécu dans une ignorance qui fait en ce moment mon désespoir. Conduis-moi sans délai à l'homme de Dieu, je t'en supplie. Qu'il me régénère dans le sacrement de la purification et me fasse participer à cette vie bienheureuse dont le désir me consume ! — Valérien conduisit son frère au très-saint pape Urbain, qui l'accueillit avec une indicible allégresse. Tiburce fut instruit des vérités de la foi ; il reçut le baptême, et la grâce de l'Esprit-Saint qui descendit dans son âme, fut si abondante, qu'il voyait les anges de Dieu face à face et que ses prières étaient toujours exaucées au ciel *. »
45. (c II serait trop long d'énumérer toutes les faveurs miraculeuses obtenues par l'intercession des trois serviteurs de Dieu, ajoute l'auteur des Actes. Je passe immédiatement au récit de la glorieuse persécution qui couronna leur vie sainte. Le préfet de
Interroea-
toire et
coodiimua-
Uon (le Val«
rien et d".
Tiburce
^ Acta sanct., GœcUioB, cap. vi-zi?.
i4 POr^TIFICAT DE SAINT URBAIN I (222-230).
Rome, Turcius-Almachius, non content d'envoyer chaque jour au martyre une foule de chrétiens, avait défendu, sous les peines les plus rigoureuses, qu'on rendît à leurs corps les honneurs de la sépulture. Sans tenir compte de cette prohibition, Tiburce et Valérien, dont les jours s'écoulaient dans l'exercice delà charité et les pratiques du culte divin, passaient leurs nuits à ensevelir le corps des martyrs. Dénoncés au préfet par quelques païens, les deux frères furent arrêtés par un centurion et menés au tribunal d'Almachius. L'illustration de votre naissance et la noblesse de votre famille ne sont donc rien pour vous ! leur dit-il. Comment pouvezvous les compromettre et vous dégrader au point de vous affilier à une secte ignoble ? On me dit que vous prodiguez votre fortune à des mendiants de la pire espèce ; que vous ensevelissez avec les plus grands honneurs des scélérats mis à mort pour leurs crimes ! Seriez-vous par hasard initiés à leurs infâmes mystères? Il n'y a que trop sujet de le craindre, en vous voyant vous préoccuper de donner une glorieuse sépulture à des conjurés de si bas étage 1 — Plût à Dieu, s'écria Tiburce, qu'ils daignassent nous admettre au nombre de leurs serviteurs, ces prétendus conjurés dont vous nous appelez les complices ! Ils ont eu la gloire immortelle de fouler aux pieds le néant de ce monde. En mourant, ils ont conquis le royaume invisible mais éternel des célestes réalités. Puissions-nous imiter leur vie sainte et mourir comme eux ! — Le préfet, l'interrompant, lui fit cette question : Dis-moi, Tiburce, quel est le plus âgé de vous deux? — Ni mon frère n'est plus âgé que moi, ni moi plus jeune que lui, répondit le bienheureux. Le Dieu unique, saini ^ et éternel, nous a rendus tous deux égaux par sa grâce. — Mais i qu'entends-tu par le néant de ce monde? ajouta le juge. — Tout ce' qui est en ce monde, répartit le martyr ; tout ce qui entraîne les âmes à la mort éternelle, à laquelle aboutissent les félicités du temps. — Et que sont les réalités invisibles mais éternelles du royaume des cieux? demanda le préfet. — Ce sont, reprit Tiburce, la vie future réservée aux justes et le supplice à venir pour les impies. Cette double et inévitable éventualité est proche de chacun de nous. Mais on détourne les yeux de cette formidable perspective. Le re-
gard séduit s'arrête aux surfaces et aux ombres mobiles du présent. On ose décorer le mal de titres pompeux qui ne sauraient convenir qu'au bien, et on flétrit le bien des noms injurieux qui appartiennent exclusivement au mal. — A coup sûr, s'écria le préfet, tu n'as pas trouvé tout cela dans ton esprit. — Vous dites vrai, reprit Tiburce. Je ne parle point selon l'esprit que j'avais, alors que j'étais esclave du siècle. Je parle maî^^tenant selon l'Esprit de celui que j'ai reçu au plus intime de .^on âme, le Seigneu.' Jésus-Christ. — Sais-tu même ce que tu dis ? s'écria le préfet. — Et vous, répliqua Tiburce, savez-vous bien ce que vous demandez! — Jeune homme, dit Almachius, il y a de l'exaltation chez toi! — Tiburce répondit : J'ai appris, je sais, je crois ! Tout ce que j'ai dit est la réalité vraie. — Quant à moi, reprit Almachius, je n'y comprends pas un mot et je ne saurais entrer dans un pareil ordre d idées. Comment cela se fait-il? car enfin je crois avoir mon bon sens. — C'est, reprit Tiburce, que l'homme charnel ne comprend pas les choses de l'Esprit ; l'Esprit, au contraire, juge tout et n'est lui-même jugé par personne. — A ces mots, le préfet donna, en souriant, l'ordre de faire approcher Valérien. — Ton frère n'a pas la tête très-saine, lui dit-il. J'espère que tu me répondras d'une manière plus sensée. — Un médecin incomparable, dit Valérien, a daigné prendre soin de la tête de mon frère et de la mienne : c'est le Christ, Fils du Dieu vivant. — Allons, dit le préfet, parle-moi sagement. — Votre oreille est faussée, reprit le confesseur. Il vous serait impossible d'entendre notre langage. — Mais c'est vous qui êtes dans le faux, dit Almachius. Jamais on ne vit une pareille folie. Cette secte maudite, pour laquelle vous abandonnez fortune, parents, amis, vous fait de plus perdre la tête. Vous dédaignez les plaisirs, vous répudiez le bonheur, vous méprisez tout ce qui fait le charme de la vie, et ne trouvez de goût qu'aux macérations, aux opprobres, à l'infamie! —Valérien dit alors : L'hiver dernier, je voyais une bande joyeuse traverser la campagne, au milieu dea jeux et des danses, promenant son ivresse et ses bruyants plaisirs dans la plaine. En même temps, j'apercevais çà et là, dans les champs, des laboureurs aui remuaient la terre, plantaient la vigne,
ro:;TiFiCAT de saint urbain i (222-230).
écussonnaient les églantiers, greffaient les oliviers, arrachaient les rejets parasites, se livraient enfin à tous les utiles travaux de la culture. La folle bande disait à ces laborieux ouvriers : Misérables que vous êtes, quittez ce rebutant travail; venez vous réjouir avec nous et prendre part à nos fêtes ! A quoi bon s'épuiser ainsi à ces rudes fatigues, et surcharger la vie de si tristes préoccupations? Ils accompagnaient leurs paroles d'éclats de rire, de battements de mains et d'une provoquante hilarité. Or, lè printemps succéda auxpluvieuses journées de l'hiver. La plaine cultivée avec tant d'efforts se couArit d'un vert feuillage ; les buissons étalaient leurs roses fleuries ; la grappe naissante descendait en festons le long des pampres; à tous les arbres du verger se suspendait l'espoir des fruits délicieux. Le travail du laboureur avait sa récompense. Cependant la bande oisive des citadins était rentrée à la ville : or, en ce moment, la disette y régnait. Les rieurs désespérés se lamentaient Voilà pourtant, disaient-ils, ces villageois que nous poursuivions de nos sarcasmes ! Leurs travaux nous semblaient un honteux esclavage ; leur misérable condition nous faisait horreur; l'abjection de' leur personne nous les rendait insupportables. L'événement a prouvé aujourd'hui qu'ils étaient les sages, et nous les insensés. Inutiles à nous-mêmes et aux autres, on nous fait expier aujourd'hui notre oisiveté. Nous les avons bafoués, ils nous laissent maintenant mourii de faim ! — Ton apologue est ingénieux, dit Almachius. Je me plais à le reconnaître, mais il ne répond pas, ce me semble, à ma question. — Laissez-moi achever, , reprit Valérien. Vous nous traitez de fous et d'insensés, parce que f nous distribuons nop richesses aux indigents ; que nous donnons ■ l'hospitalité aux étrangers ; que nous secourons les veuves et les orphelins; que nous ensevelissons les morts; que nous célébrons avec les plus grands honneurs la déposition des martyrs. A vos yeux c'est de la folie, du délire, de mépriser les voluptés et les délices de la vie; détenir nos passions sous le joug; de ne point profiter des avantages de notre naissance pour nous plonger dans la débauche et nous rassasier d'orgies. Le jour viendra oii nous recueillerons au centuple le fruit de ces privations. Alors nous se-
CliAT. 1. — SAIME CÉCILE. 47
i oiis dans l'allégresse, et ceux dont nous refusons de partager les values joies seront dans les pleurs. Cette vie présente est pour rhûinme le temps de semer. Ceux qui sèment ici-bas dans les larmes moissonneront des délices sans fin, dans l'éternelle vie. — Ainsi, interrompit le préfet, les invincibles empereurs et nous, leurs sujets iidèles, nous sommes réservés à un deuil éternel: tandis que vous êtes prédestinés à une félicité san":; bornes? — Mai qui êtes-vous donc, dit Valérien, vous et vos empereurs? Quanc votre heure sonnera, ne vous faudra-t-il point mourir, et aller rcadre à Dieu un compte d'autant plus rigoureux que vous aurez exercé ici-bas une plus grande puissance? — Assez de paroles inutiles, dit alors le préfet. Offrez des libations aux dieux et je vous rends la liberté. Sinon vous êtes des rebelles et je vous envoie à la mort. — Les deux frères répondirent ensemble : Tous les jours nous offrons nos sacrifices à Dieu, jamais aux dieux ! — Et quel est donc le Dieu que vous adorez? demanda le préfet. — Mais, dirent-ils, est-ce qu'il peut y avoir un Dieu autre que Dieu luimême ? Est-ce qu'il peut y en avoir plusieurs ? — Enfin ce Dieu unique dont vous me parlez, répliqua Almachius, comment le nommez-vous? — Élevez votre pensée, dit Valérien, aussi haut que vous le voudrez, sur les ailes du plus puissant génie, vous ne sauriez découvrir le nom de Dieu. — Ainsi, objecta le préfet, Jupiter, ce n'est pas le nom d'un dieu? — Mais, répondit Valérien, vos propres historiens ne vous enseignent-ils pas que Jupiter est le nom d'un débauché, d'un adultère, flétri par ses meurtres et ses crimes? J'ai heu de m'étoaner que vous puissiez appliquer à un tel scélérat le nom de dieu, qui est exclusif de toute idée de souillure, et qui exprime l'infinie perfection, dans la majesté de la toute-puissance. — En ce cas, reprit Almachius, tout l'univers est dans l'erreur ; ton frère et toi vous êtes les seuls à connaître le vrai Dieu! — Non, dit Valérien, ne vous faites pas ainsi illusion à vous-même ! La multitude des chrétiens qui ont embrassé la doctrine sainte ne saurait déjà plus se compter. C'est vous qui formerez bientôt la minorité dans le monde, peireils aux épaves flottantes qui surnagent sur
48 PONTIFICAT Dii 6Al.\T LilLAl.N i {212-2^U^.
les flots après un naufrage et qu'on recueille pour les jeter au feu ' . »
10. « Almachius irrité donna l'ordre aux soldats de flageller ValérJen. Comme on le dépouillait de ses vêtements, le généreux confesseur s'écria : Voici donc arrivée l'heureque j'ai si impatiemment attendue ! Voici le jour plus heureux pour moi que toutes les fêtes I — Pendant qu'on le frappait, un héraut faisait retentir ces paroles : Peuple romain , apprenez à révérer les dieux et les déesses de l'empire ! — Citoyens romains, criait le martyr, que le spectacle de mes tourments ne vous empêche pas de confesser la vérité. Persévérez dans la foi ; brûlez les idoles de pierre et de bois qu'adore Almachius ! — Cependant Tarquinius, assesseur du préfet, s'approchamt du magistrat, lui dit à voix basse : Seigneur, condamnez-les à mort, l'occasion est favorable. Si vous différez, ils distribueront toute leur fortune aux pauvres et quand enfio vous aurez prononcé contre eux la peine capitale, la confiscation ne vous produira rien. — Ce conseil cupide fut goûté du préfet. Il ordonna immédiatement aux licteurs de conduire les deux frères au Pagus Triopius, sur la voie Appienne, au quatrième milliaire de Rome. Là se trouvait un temple de Jupiter : si les deux jeunes chrétiens refusaient d'offrir de l'encens à la statue de ce dieu, ils auraient la tête tranchée. Les vénérables et glorieux martyrs du Christ furent donc emmenés au lieu indiqué, sous la conduite de Maxime, greffier du prétoire. Le sort des deux illustres victimes toucha le cœur de cet homme. Quoi ! disait-il, vous, la fleur de la jeunesse romaine ! frères unis par un amour si tendre ! pourquoi vous obstiner dans ce fatal aveuglement et courir à la mort comme à un festin? — Penses-tu, reprit Tiburce, que si nous n'étions assurés des félicités de l'autre vie, nous montrerions tant û'edlégresse, au moment de perdre celle-ci? — Mais quelle peut être cette autre vie ? demanda Maxime. — Notre corps est recouvert par des vêtements, répondit Tiburce ; or le vêtement de l'âme, c'est le corps. De même qu'on se dépouille d'un habit, ainsi la
* Sanct. Cacilia Acla, xv-ivill.
CHAP. I. — SAIISTE CECILE.
mort dépouille l'âme de son enveloppe de chair, he corps retourne a la terre d'où il tient son origine. î! sera réduit ea poudre, mai» pour ressusciter, comme le phénix, à la lumièiv qui doit éclater un jour. Quant à l'âme, si eH.e est pure, elle sera transjDortée dans les florissantes régions du paradis, pour y attendre, au sein des félicités éternelles, la résurrection de son corps. ~ Ah ! dit Maxime si j'avais la certitude que vous dites vrai, moi aussi je serais pré' à répudier les frivolités de la vie présente ! - Si c'est là seulement ce qui t'arrête, écoute, reprit Tiburce. L'heure approche oè nous allons recevoir le coup de la mort, cest-à-dire où, poin la gloire de Jésus-Christ, nous allons dépouiller le vêtement du corps et posséder l'éternelle félicité de la vie. Je te promets, au nom du Seigneur notre Dieu, qu'en ce moment tes yeux s'ouvriront à la lumière et que tu comprendras la vérité que je te prêche. Une seule condition est mise à cette faveur, c'est que tu te repentes sincèrement de tes fautes passées. - J'accepte votre promesse, dit Maxime, et je m'engage de mon côté à tenir la mienne. G'està V9V8 à commencer. — Eh bien, dirent les deux frères, fais-nous cc> duire dans ta demeure, on nous y gardera à vue toute cette nuit. Nous manderons celui qui doit te purifier, et avant notre mort tu* verras l'effet de nos promesses. - Le greffier prit sur lui d'accepter la responsabilité d'une pareille proposition. Les licteurs conduisirent dans sa maison les deux martyrs, qui lui exposèrent, eu présence de sa famille réunie, l'ensemble de la foi chrétienne. : o.Ks IPs auditeurs et les soldats eux-mêmes, touchés par la grâce ■iivine, demandèrent le baptême. Cécile, informée de l'événement, amena pendant la nuit quelques prêtres qui administrèrent à ces néophytes inattendus le sacrement de la régénération '. »
17. « La nuit acheva son cours, et les premiers rayons de l'aurore pénétrèrent dans la demeure sanctifiée. Il se fit en ce moment un silence solennel parmi la pieuse assemblée. Cécile le rompit la première. Soldats du Christ, dit-elle à Valérien et à Tiburce, rejetez le.? œuvres de ténèbres et revêtez-vous des armes de lumière I Vous avez dignement combattu, achevez maintenant Acta tanct. CœcUioe, cap. xix.
vnr.
50 l'ONTIFICAT DE SALNT URBAIN I (222-230).
votre course ; allez conquérir la couronne que vous donnera le juste ^as'e, à vous et à tous ceux qui sollicitent son avènement! — L'escorte se remit en marche, mais dans des sentiments bien différents de ceux qui l'animaient la veille. Greffier et licteurs étaient chrétiens, comme les deux confesseurs qu'ils menaient au supphce. Arrivés an Pogus Triopius, près du quatrième milliaire de Rome, les sacrificateurs de Jupiter se tenaient au seuil du temple, offrant >îc l'encens à tous les voyageurs et les invitant à le brûler sur "autel du dieu. Ils présentèrent le symbole idolâtrique aux deux frères Valérien et Tiburce, qui le refusèrent, se mirent à genoux, et dirent : Jésus-Christ, notre Dieu, nous vous offrons, comme un pur encens, l'âme des nouveaux disciples conquis à votre foil — Sur leur refus de sacrifier aux idoles, on donna l'ordre aux soldats chrétiens de décapiter les rebelles. Les soldats s'y refusèrent. Quelques passants se chargèrent du rôle de bourreaux, ils firent rouler Pur le seuil du temple la tête de Valérien et de Tiburce, qui reçurent à la fois le coup de la mort et la couronne de l'immortalité. Kn cet instant, les yeux de Maxime furent témoins d'un prodige. Quand le glaive frappa les martyrs, disait-il, j'ai vu distinctement les anges de Dieu, resplendissants comme des soleils. Getta vision ne s'effacera jamais de ma mémoire. J'en atteste la réalité. L'âme de Valérien et celle de Tiburce me paraissaient s'élever vers les cieux, comme deux formes virginales. Les anges les j^çurent dans leurs bras et les transportèrent au pied du trône de !Dieu ! — Eq disant ces paroles, il versait des larmes d'attendriscement et de ioie. Parmi les païens qui entendirent ce récit de sa Louche, un grand nombre se convertirent et embrassèrent la foi. Cependant Almachius, en apprenant que le greffier de son tribunal était devenu chrétien , le fit mettre à la torture. On l'asiommaàcoups de fouets plombés. Cécile voulut ensevelir Maxime de ses mains, et déposa son corps près de ceux de Valérien et de Tiburce. En souvenir de l'allusion empruntée au phénix, qui avait commencé l'œuvre de sa conversion miraculeuse, elle fit graver l'image symbolique de cet oiseau sur la tombe du martyr '. »
* Àcta *ancl. Ccecilice, cap. xx, iXi. L'iuscriptioD que la yierge roinniae fil
CUAP. I. — SAINTE CÉCILE. 51
18. « Almachius songeait au bénéfice que la confiscation des ArreetaUon biens de Valérien et de Tiburce devait lui procurer. Cécile le pré- tô\nrdP' Tint en distribuant tout ce qui restait de cette opulente succession iux pauvres. Le préfet donna l'ordre de l'arrêter. Quand les agents du tribunal parurent devant la bienheureuse, elle leur dit : Citoyens romains, mes frères, vous êtes les officiers d'un magistrat impie, dont la conduite fait horreur. Quanta moi, je suis chrétienne, et rien ne saurait m'être plus glorieux ni plus doux que de souffrir tous les tourments pour le nom de Jésus-Christ! Ne vous laissez point attendrir par ma jeunesse, ni toucher par un sentiment de stérile compassion pour moi. Vous ferez mon bonheur, en exécutant les ordres rigoureux que vous avez reçus ! — A ces mots, les officiers d'Almachius ne purent rctenii' leurs larmes ; ils déploraient l'aveuglement de la jeune et noble patricienne; ils la conjuraient, au nom de sa famille si grande et si illustre, au nom de sa beauté sans rivale, d'avoir pitié d'elle-même. Cécile leur répondit : Mourir pour Jésus-Christ, ce n'est point sacrifier sa jeunesse, c'est la renouveler; c'est échanger un peu de fange contre un trésor, une tente de soldat contre un palais. Si l'on vous proposait en ce moment des pièces d'or, poids pour poids, contre les pièces de billon que vous pouvez posséder, refuseriez-vous? Or, Jésus-Christ, notre Dieu, ne se contente pas de cet échange à poids égal , déjà si avantageux pour nous. Ce qu'on lui offre, c'est-à-dire une vie passagère et courte, ii le rend au centuple, en y ajoutant l'éternité. — L'émotion avait gagné tous les assistants. Dans le transport de son zèle aposto- Jique, Cécile montant sur un gradin de marbre qui se trouvait à
graver en outre sur la tombe des trois martyrs se conserve encore aujoar» d'hui dans la crypte de l'église de Sainte-Cécile, où elle a été transféré*, fiiprès avoir longtemps orné la catacombe de Calliste, où elle avait été priotl* livement placée. Elle est conçue en ces termes :
SANCTIS MARTYRIBVS TIBVRTIO BALERIANO ET MAXIMO QVORVM NATALES EST XVIll KALEDAS MAIAS.
(D. Guéranger, Hist. de sainte Cécile, pag. 110.)
fî2 i'£ lï/lftT URBAIN I (:222-230).
proximité, regarda tous Ces liommes et d'une voix inspira» 'eiir deinandn : Croyez-vous à la sincérité de mes paroles? — Oui. sècrièV'?.u'.-\'>. le Christ qui possède une servante telle que ?ous doit être ^n Dieu véritable! — Eh bien! reprit Cécile, Retournez près un malheureux Almachius. Dites-lui que je sollicite #n délai ; qu'il veuille bien retarder de quelques jours mon arrestation. Dans l'intervalle, vous reviendrez ici et vous y trouverez le très-saint personnage qui vous fera participer aux privilèges de ^éternelle vie. — Les officiers d'Almachius se retirèrent et la Providence permit que leur maître se prêtât, sans trop de difficulté, à la demande de Cécile et à leurs propres vœux. Ils revinrent à la Jiaison de la vierge, où le bienheureux pape Urbain les attendait. [l commença à les instruire. Chaque jour leur nombre s'augmen- 'ait des néophytes de leur famille ou de leurs amis qu'ils amenaient uvec eux, et quand l'époque du baptême solennel fut arrivée le «-aint pape administra le sacrement de régénération à plus du quatre cents personnes de tout sexe et de toute condition. Or, parmi eux se trouvait un clarissime, du nom de Gordien. Cécile, pour prévenir les atteintes du fisc, transporta sur sa tête la propriété de la maison qu'elle habitait. Ainsi, après le martyre de la bienheureuse, le palais des Cœcilius devint le lieu d'assemblée des chrétiens. Le pape Urbain y vivait caché, et, de cette retraite ignorée des païens, étendait le cercle des conquêtes de Jésusthrist. Almachius fit enfin arrêter Cécile. Quand la généreuse vierge parut devant son tribunal, il lui dit : Jeune fille, comment t'appelles-tu ? — Les homrccs m'appellent Cécile, répondit-elle ; mais j'ai un nom plus glorieux; je suis chrétienne. — Quelle est ta condition ? — Je suis de race noble et fille de clarissimes, — Je le sais, mais c'est ta religion que je veux connaître. — Vous aviez mal posé la question; elle offrait deux sens et eût exigé deux réponses.. — Quoi ! es-tu donc si maîtresse de ta pensée , en un pareil moment? D'où te vient cette assurance? — D'une conscience pure et d'une foi sincère. — Ignores-tu quel est mon pouvoir? — Vous ; même, connaissez-vous le mien? Quant h votre puissance, je la définirai en deux mots, si vous Je désirez. — Parle, je t'écoute».
~ Le pouvoir d'un homme mortel c'est à la lettre une outre pleine de vent. Percez l'outre avec une pointe d'aiguille, elle se dégonfle aussitôt et il vous reste dans la main une pellicule flasque et inutile. — Des injures, toujours des injures! s'écria le préfet. —Non, reprit Cécile, injurier quelqu'un c'est articuler contre lui des allégalions fausses et calomnieuses. Prouvez-moi que j'ai prononcé une erreur, et je reconnaîtrai que je vous ai dit une injure. — Tu ne saurais ignorer les décrets rendus parles invincibles empereurs, nos maîtres. Quiconque se confesse chrétien doit être puni de mort; -on laisse la liberté et la vie à ceux qui abjurent cette religion infâme. ' — Vos empereurs, dit Cécile, et Votre Excellence elle-même, ^ous êtes tous dans l'erreur. Cette loi prouve uniquement votre cruauté et notre innocence. En efTet, si le nom de chrétien était un «rime, ce serait à nous de le nier obstinément et à vous de noua contraindre par les tortures à le confesser. — Mais, objecta AlmS" -chiiis, c'est une pensée de clémence qui a dicté cette disposition! <iux empereurs. Ils ont voulu vous assurer par là un moyen de sauver votre vie. — Non, non ! reprit Cécile, ou ne saurait ima« l^iaer une conduite plus impie et plus funeste à l'innocence. Vous ■employez d'ordinaire les tortures pour faire avouer aux scélérats il nature de leur crime, ses circonstances, le lieu, le temps où i' fut commis, le nom des complices. Mais, dès qu'il s'agit de nous, v.nivo prétendu crime est dans notre nom. Il nous suffit de reniel t'o nom pour trouver grâce à vos yeux. Or, nous connaissons la graiî» deur et le prix de ce nom divin ; jamais nous ne saurions le repu- <iier. Mieux vaut mourir avec gloire que vivre déshonorés ! Vous voudriez faire tomber de nos lèvres un mensonge ; mais, en proclamant la vérité, nous vous infligeons une torture mille fois plus cruelle que les supplices auxquels vous nous condamnez ! — Finissons-en, dit Almachius. Tu as à choisir entre ces deux partis : Ou sacrifie aux dieux, ou nie simplement que tu sois chrétienne, et tu te retireras en liberté. — Quelle humiliante situation pour un l!!ge! dit la noble vierge. Il veut que j'abjure le titre qui prouve mon innocence, et que je me rende coupable d'un mensonge! &r vous admettez la gravité de l'accusation cootre les chrétiens,
pourquoi me contraindre à nier que je sois chrétienne ? Si vous désirez m'absoudre, pourquoi ne pas ordonner une enquête qui établira victorieusement mon innocence? Car enfin je n'ai commis? aucun crime. — Mais, dit Almachius, voici des témoins qui déposent que tu es dirétienae. Nie-le seulement, et tout est fini. Si tu persistes à le confesst;r, je serai contraint de prononcer la sentence ; alors tu reconnaîtras ta folie, et il sera trop tard. — Une pareille accusation, dit Cécile, est pour moi un titre triomphal. Le supplice sera ma victoire. Ne me traitez point d'insensée; reprochez-vous plutôt à vous-même d'avoir pu croire que vous me forceriez à renier le Christ. — Malheureuse! tu ne comprends donc pas que le pouvoir de vie et de mort est déposé entre mes mains par les augustes empereurs ! Gomment oses-tu me parler avec tant d'orgueil? — Autre chose est l'orgueil, autre la fermeté, dit Cécile. J'ai parlé avec fermeté, oui; avec orgueil, non; car, nous autres chrétiens, nous avons ce vice en horreur. Si vous ne craigniez d'entendre encore une vérité, je vous ferais remarquer que vous venez, d'énoncer une proposition complètement fausse. — Qu'ai-je dir de faux? — Vous avez dit que les empereurs vous avaient conféré le pouvoir de vie et de mort. — Eh bien, n'est-ce pas la vérité ? ai-je menti en disant cela? — Oui, c'est une erreur; si vous le désirez, je vais vous le prouver jusqu'à l'évidence. — Expliquetoi. — Les princes, dites-vous, m'ont donné le pouvoir de viiet de mort. Vous savez bien cependant que vous n'avez •>-. ne sauriez avoir qu'une seule puissance, celle de mort. Vuu* pouvez ôter la vie à ceux qui en jouissent, mais vous ne sauriez la rendre à ceux qui l'ont perdue. Dites donc que les empereurs ont fait de vous un ministre de mort, et rien de plus. Si vous ajoutez autre chose, c'est une prétention aussi erronée qu'impuis' santé. — Cessons ces jeux de mots, dit Almachius; viens et sacrifie aux dieux. — Et où sont-ils ces dieux? Quelle vue avez-vous donc s' vous pouvez les apercevoir ! Quant à moi, et je crois avoir i)onne vue, en fait de dieux, je ne découvre ici que des statues de pierre, d'airain ou de plomb. — Jusqu'ici tes injures n'atteignaient qui^ moi, je les ai souffertes avec le dédain qui convient à un philosophe;
CHAP. I. — SAINTE CECiLE. ÛD
mais je ne supporterai pas que tu outrage.3 les dieux. — Chacun de vos paroles, depuis le commencement de cet interrogatoire, a tour à leur été convaincue par moi de déraison, d'erreur ou de frivolité. Voulez-vous maintenant nous donner à croire que vos yeux mêmes ont perdu la vue nette et saine des objets extérieurs? Nous voyons tous ici ces pierres inutiles, ces statues de marbre, et vous affirmez que ces pierres sont des dieux ! Mais touchez-les vousmême, et vous reconnaîtrez que bien réellement ce sont des pierres. Pourquoi vous exposer ainsi à la risée du peuple ! Tout le mondç sait que Dieu est au ciel. Vous obtiendriez de ces pierres inertes un meilleur service, si vous les faisiez jeter au four et convertir en blocs de chaux. Elles s'usent ici dans leur oisiveté, sans pouvoir se défendre elles-mêmes des flammes, ni en préserver leurs adorateurs '. »
19. a La colère d'Almachius était au comble. 11 n'osa cependant RÎTronter les conséquences d'une exécution publique, après un interrogatoire où les manifestations favorables à la vierge n'avaient pas été équivoques. Il ordonna donc que Cécile fût reconduite en sa maison. Là elle devait être enfermée dans le caldaiium *, qui
• Ad. sanct. Cœciliœf xxi-xxv.
• 0 Les thermes, chez les Romains, étaient divisés en plusieurs salles. La première était le frigidarium, où l'on prenait les bains froids. La seconde, appelée tepidarium, otrrait une eau tiède aux baigneurs. La troisième, désignée sous le nom de caidnrium, calidnrivm, ou encore sudatorium, servait pour les bains à vapeur. Des réservoirs d'eau bouillante faisaient monter des tourbillons de vapeur dans cette saile, et un fourneau, appelé laconicum^ dont les flammes circulaient nu moyen de tuyaux conducteurs sous le pavé et jusque dans l'épaisseur des murs, élevait encore cette température brûlante. La voûte, ordinairement revêtue en stuc et de forme hémisphérique, était fermée par un bouclier d'airaiu qui se manœuvrait à l'aide d'une chaîne et servait de soupape, quand l'intensité de la chaleur devenait trop snirocante. On psut voir la description du caldarium dans Vitruve, lib V, cap. x, et dans les divers auteurs qui ont traité des bains des anciens. — Le supplice auquel Almachius condamna sainte Cécile n'est point sans exemple dans l'histoire. Cette manière de donner la mort, sans répandre le sang, fut cnaployée par Constantin lorsqu'il fil périr l'impératrice Fausta. Zozime {Hi^t,, lib. Il) rapporte que celte princesse fut enfermée, par ordre de l'empereur, dans une salle de bain que l'on avait cliaufTée outre mesure et qu'on l'eQ relira oiorte. Nous trouvons à Rome uu autre exemple d'un martyre inflifj'ê
36 l'U.\;;i!CAT DE S.-.i.M LUBAlxN 1 (222-230).
seiTait pour les bains à vapeur, et suffoquée dans cette atmosphère brûlante où on la tiendrait toute la nuit. Mais, par une miraculeuse disDOsition de la Providence, Cécile y passa en effet toute la nuit, sans que l'horrible chaleur à laquelle elle était soumise eût seulement produit sur ses membres la plus légère transpiration. Elle était là comme dans un lieu de rafraîchissement et de doux repos. Almachius, mformé du prodige, envoya un licteur trancher la tête di:' Cécile dans le caklarhan. Le bras mal assuré du bourreau no put, après trois coups, l'abattre entièrement. Laissant la vierge à demi-morte, le licteur se retira. Une loi des anciens défendait à l'exécuteur qui, en trois coups, n'avait pu achever sa victime, de continuer à frapper davantage. Aussitôt la foule des nouveaux «hrétiens convertis par la glorieuse vierge s'empressa autour d'elle ; «n recueillait avec des linges le sang qui s'échappait de ses blessures. cHîe survécut trois jours encore, ne cessant d'exhorter les néophytes \ demeurer fermes dans la foi. Le troisième jour (qui était vraisemblablement un dimanche) le trcs-suint pape Urbain vint à la maison bénie pour y présider l'assemblée des fidèles. Cécile lui dit
a^ec des circonstances analogues à celui de sainte Cécile, par un magistrat qui
ne voulait pas non plus prendre sur lui l'odieux d'une exécution publique.
','est celui des deux frères saint Jean et saint Paul, sous Julien l'Apostat.
ji\ sait que ce prince avait évité de publier de nouveaux édits contre les
■'arétiens, préférant un autre système de persécution plus dangereux et plus
fficace. Les deux {)Htricien8, après avoir confessé la foi devant le préfet de
;ome, Béreutiauus, furent reconduits, p-ir ses ordres, à leur maison, où on
iMir trancha la tête en secret, après quoi ils y furent ensevelis par les exé-
( iileurs. — A l'époque de la réparation par le cardinal Sfondrate, de la ba-
'iilique de Sainte-Cécile, un oratoire ouvrant sur une des nefs latérales, à
*roite en entrant, fut reconnu porter sur une voûte. Les abords ayant été
.ndés, ou ne tarda pus à découvrir l'hypocauste d'une salle de bains. Les sou-
raux qui Hvaienlété interceptés furent facilement ouverts, et l'on reconnut
."■iicore uue >Je8 cb.iudières avec les restes des tuyaux de plomb par lesquels
I:. vapeur montait dans le caldarium, dont les dimensions, très-inférieures à
cilles qu'on remarque dan? les anciens thermes destinés à l'usage public,
ei.iieul en rapport avec l'babilaliou particulière dont cette salle avait formé
UD appendice. Platuer et Bunsen ue fjul aucune difficulté de reconnaître
dans celte pièce l'antique salle de bain, lieu du martyre de Cécile. [Beschrei-
bung der slatit Rom., tom. 111, '^it. 111, pag. 643, 644.) (Guéranger, Hist. de
sainte Cécile, pag. 137, 138; 350-352.)
Bienheureux Père, j'avais demandé au Seigneur de ne mourir qu'après vous avoir revu. Je vous lègue ces pauvres que je nourrissais et cette maison que j'ai habitée, pour la convertir en une église où le Seigneur résidera à jamais. — Après avoir ainsi parlé, la vierge remit entre les mains du Dieu vivant son âme sainte eJ précieuse. La nuit suivante, le très-saint pape Urbain présida aux funérailles de Cécile. Les diacres transportèrent le corps virginal dans la calacombe ; il fut enseveli dans la crypte réservée aux évêques, parmi les tombeaux des évêques et des martyrs. Urbain consacra la maison de Cécile au nom delà sainte Eglise et jusqu'à ce jour on n'a pas cessé d'y offrir les saints mystères en mémoire de la glorieuse vierge *. »
20. Le nom de Cécile, figura dès lors avec ceux des saintes Preuve. Félicité et Perpétua, dans les prières du Canon de la Messe. La uadii.iH-
■^ Délies et mo-
lisîe des héroïnes chrétiennes, dont le saner généreusement versé nnmenta!.s
' , delà véracité
pour la foi sera ainsi associé jusqu'à la fin des siècles au sang de des aci.s .ie
* J -1 o sainte Cécile.
J 'Agneau divin dans le sacrifice eucharistique, devait se compléter plus tard par l'adjonction des saintes Lucie, Agathe, Agnès et A nas« lasie, dont nous inscrirons à leur date les glorieux combats. Val^ rien , Tiburce et Maxime avaient souffert la mort le xviii deà kalendes de mai (14 avril 230). Le pape Urbain allait la recevoir lui-même le viii des kalendes de juin (25 mai 230). Ce fut donc dans l'intervalle qui s'écoula entre ces deux époques qu'eut lieu le martyre de sainte Cécile, dont les Actes ne nous ont point conservé la date précise. « Comme la solennité que l'Église romaine consacrait chaque année à sa mémoire, dit dom Guéranger, eût pu se trouver en concurrence avec les fêtes de l'Ascension du Seigneur ou de la Pentecôte, on la reporta à une autre saison, afin qu'eîîe ne perdît aucun de ses honneurs. Quant à la raison qui lui fit -<isigner le 2à novembre plutôt que tout autre jour de l'année, il serait impossible de la déterminer avec certitude aujourd'hui. Peut-être la ré-^dification de la maison de Cécile sous une forme plus appropriée à sa dd«tinatio'? d'église, et la dédicace qu'on ea
' Acia sanct. Caciliœ, C4|). ''^Vi ci i> -'fi-'
aura célébrée à cette occasion, dans le iv* ou le v* siècle, auront fourni, comme il est arrivé d'autres fois, l'occasion de reporter la fête de la sainte patronne loin du jour qu'elle avait occupé d'abord '. La première mention qui soit faite de la basilique de Sainte- Cécile, sur les documents officiels qui sont arrivés jusqu'à nous, se rapporte à l'an 499. Parmi les souscriptions d'un concile tenu cette année môme à Rome, sous le pape saint Symmaque, on lit celles de Boniface et de Marcien, prêtres du titre de Sainte-Cécile -. C'est également au v' siècle que l'on doit rapporter la rédaction définitive des Actes de sainte Cécile sous leur forme actuelle. Ils appartiennent à la classe de ceux qui furent rédigés, après la paix de l'Eglise, sur des mémoires antérieurs. L'auteur voulut réunir, dans un seul et même récit, les diverses circonstances de Thistoire de la sainte qu'il avait pu recueillir, soit des Actes rédigés par les notarii de l'Église romaine, soit d'autres écrits qui ne devaient pas être rares dans une ville oîi le culte de la glorieuse martyre était en si haute vénération, soit enfin des traditions orales et des monuments ^. Ccs) Actes^ comme un grand nombre d'autres, furent composés pour être lus du haut de l'ambon, dans l'église de la sainte, au jour de sa fête. Pour cette lecture publique, il était nécessaire de former un récit complet et uniforme de tout ce que la tradition romaine possédait de renseignements sur la célèbre martyre. De là le ton soutenu et les velléités oratoires du rédacteur, qui [.-Àï précéder sa narration d'un précis rempli de généralités, dans le goût des exordes que l'on retrouve en tête delà plupart des Actes recueillis par dom Ruinart. Cette coutume de lire solennellement les Actes des martyrs, au jour de leur fête, s'est conservée jusqu'aujourd'hui et se perpétuera jusqu'à la fin des siècles, dans les légendes du Bréviaire *. » Quant à l'authenticité des détails
1 D. Guéranger, llixf. de sninle Cécile, pag. 156. — ' Id., ibid., pag. 159. On sait que le titre de Sainte-Cécile est encore aujourd'hui un titre cardinalice de l'ordre des prêtres. Il est actuellement porté par S. Em. le cardinal de Reis'ich. — » Id., ibid., pag. 160.
* Id., ib!d., pag. 164. Nous n'avons pns reproduit cet exorde des Ac'.es ; on peut Je lire au tome CXVl de la Patrol. grœc. Les nouveaux Bollaudiste»
hîstortques insérés dans les Actes de sainte Cécile, elle est confirmée par un ensemble de preuves traditionnelles, liturgiques et monumentales qui défient toute critique. Sous ce rapport, les objections de l'école du xvii* siècle ont successivement été résolues de façon à dissiper tous les doutes. L'office de sainte Cécile, tel que nous le lisons aujourd'hui dans la liturgie romaine , existe dans lo Sacramenfaire de saint Grégoire le Grand. « Le livre des Évangiles, que la vierge portait sur sa poitrine, continue dom Guéranger ; les ',>rières ardentes qu'elle adressait à Dieu aux approches de son mariage avec Valérien; ses jeûnes de deux et trois jours; le cilic8 qu'elle cachait sous ses vêtements; le concert des musiciens au milieu duquel elle chantait au Seigneur; la confidence qu'elle fait à Valérien ; les paroles de celui-ci aux pauvres de la voie Appienne, et son arrivée devant Urbain; la prière du pontife au récit des merveilles opérées par Cécile; le retour de Valérien auprès de son épouse et l'apparition de l'ange; les paroles de la vierge à Tibuice au moment où celui-ci commence à ouvrir les yeux à la lumière; l'exclamation de Cécile, au lever du jour, dans la maison de Maxime, avant le départ de Valérien et de Tiburce pour le martyre; la protestation des officiers d'Almachius après l'exhortation que la vierge leur adresse ; la victoire qu'elle remporte elle-même sur la tyrannie du préfet de Rome ; une des réponses de son interrogatoire; enfin les dernières paroles qu'elle adresse au pape Urbain, au moment d'expirer, sont empruntés littéralement au texte des Actes , et représentent par conséquent des faits dont l'Église lomaine acceptait la responsabilité, dès la fin du vi" siècle '. » Ajoutons que cet exemple nous donne incidemment le sens que l'Église a constamment entendu conserver à sa liturgie; savoir le caractère traditionnel, et nullement, comme on se l'imaginait na-
a'étant pas encore arrivés dans leur gigantesque publication au 22 uovem« ftre, on ne trouve point les Actes de sainte Cécile dans leur collection. Les anciens Bollandistes ont seulement extrait de ces Actes , sous la rubrique du li nvril, ce qui était relatif aux saints Valérien, Tiburce et Maxime.
' D. r.uéranger, Uisi. de sainte Cécile, pag. 175, 176.
guère, souii l'iafluence d'un principe implicitement protestant, la reproduction unique des paroles de l'Écriture sainte '. Quoi qu'il en soit, nous avons, au point de vue historique proprement dit, des témoignages non moins éloquents d'authenticité en faveur des Actes, de sainte Cécile. En 821,1e pape saint Pascal I eut la joie de retrouver le tombeau intact de sainte Cécile, dans la catacombe de Calliste. Les recherches précédentes avaient été infructueuses, parce que certains manuscrits avaient substitué à l'indication exacte àe ce y.ùiti.r,r/i&iov, celui de Prétextât. « Par une faveur divine et une grâce spéciale de la Providence, écrit Pascal, les investigations nourelles furent couronnées de succès. Je m'empressai de me rendre au cimetière de Calliste ad sanctum Xistum , non loin de la porte ^ppienne. Là, il me fut donné de contempler les restes de Cécile. £lle reposait, ainsi qu'il est écrit dans sa très-sainte passion, parmi ies tombes de la crypte pontificale, à côté de Valérien, son vénérable époux. Le corps de la vierge était couvert d'une étofîe de ^oie et d'or. Les linges qui avaient servi à recueillir le sang virgiial qui s'échappait de la triple blessure faite par le licteur étaient .'oulés aux pieds de la sainte et tout imprégnés du sang qui s'était :oagulé. Nous les avons touchés de nos mains, et nous fîmes en triande pompe transporter ce corps vénérable dans la ville de rlome ^. » Le pieux trésor fut déposé par Pascal I dans la bttsilique
' Les liturgies dissidentes, établies aux xviie et xvine siècles, affectaient ivlle prétention, non pas certes que leurs auteurs eussent le moins du monde ii>!iscieuce de l'erreur formidable qui servait de point de départ à leur sysii^me. La plupart d'entre eux se préocciipaieut beaucoup plus d'ailleurs de ..i.;.^ér)isme que de protestantisme. 11 n'en est pas moins vrai que leurs élu-
.iiraiions aboutirent partout à une collection plus ou moins ingénieuse de
•iitons des Livres saints, appliqués aux sujets les plus étrangers à l'objet que ■ fé auteurs sacrés ■•avaient en vue. On croyait par là propager la méditatioa ..L- l'Écriture et U science des siints Livres. Nous nous sommes toujours élunué que les liturgisles de cette époque se soient accordés à conserver intacles les prières du Canon de la messe, où, sauf les paroles sacramentelles de la consécration, il ne se rencontre pas une seule citation textuelle de J'I-.critnr^.
' i-.i-.;. ils l'.ips» I, Ei-titoL I, de int)pnlioU''' '^pliavinrum sand. Cœciliœ. Patroi, Lu , lu.ii. i:il. cul. 1087.
CHAP. I. — SAINTE CÉtilLE.
de Sainte-Cécile, au li^ n même où la vierge avait consommé so» glorieux nicartyre. Il y demeura huit siècles, sans que l'œil de» mortels mt de nouveau admis h le contempler. Le mercredi, 20 octobre 1599, l'illustre Sfondrate, cardinal du titre de Sainte- Cécile, entreprit la restauration de la basilique. En dégageant le* abords de l'autel, on découvrit un sarcophage en marbre blanc, dans lequel était enfermé un coffre de cyprès, fermé au moyen d'un couvercle glissant dans une coulisse. « Le cardinal , de se? mains tremblantes d'émotion, dit dom Guéranger, enleva respea tueusement le frêle obstacle qui dérobait la vue du corps de la vierge. Le moment fut solennel. Après huit siècles d'obscuritô et de silence, Cécile apparaissait de nouveau aux yeux des fidèlea du Christ, dans l'ineffable majesté de son martyre. Elle était revêtue de sa robe brochée d'or, sur laquelle on distinguait encore les taches glorieuses de son sang virginal; à ses pieds reposaient les linges teints de la pourpre de son martyre. Étendue sur le coté droit, les bras affaissés en avant du corps, elle semblait dormir profondément. La tête, par une inflexion mystérieuse et touchants. était retournée vers le fond du cercueil. Le corps se trouvait dans» une complète intégrité et la pose générale conservée par un pro.^ dige unique, après tant de siècles, dans toute sa grâce et sa modestie, retraçait avec la plus saisissante vérité Cécile rendant le dernier soupir, étendue sur le pavé de la salle du bain '. On se croyait reporté au jour où le saint pontife Urbain avait renfermé dans l'arche de cyprès le corps de Cécile, sans altérer en rien l'attitude que l'épouse du Christ avait choisie pour exhaler son âme dans le sein de son Époux. On admirait aussi la discrétion de Pascal qui n'avait point troublé le repos de la vierge et avait sy conserver à la postérité un si grand spectacle -. » Le lendemain^. Clément VIII députait l'illustre cardinal Baronius pour aller en son nom reconnaître et vénérer le corps de sainte Cécile. « J'arrivai sur le soir, plein d'allégresse, dit le savant historien, à la basilique de Sainte-Cécile. Je vis d'abord l'arche de cyprès, qui
i Bosio, Relatto tnventionis ^t repositionis S. Caciliœ et sociorum. (Nota d» D. Guéranger.) — « D. Guéranger. Htst. rh minie Cécile, pag. 294.
>vait été renfermée dans le sarcophage de marbre. Un couTercIe iort mince et légèrement endommagé la fermait. J'admirai comment, après huit cent soixante-dix-huit ans *, un coffre de bois, enfoui sous terre, privé d'air, subissant l'humidité du marbre qui le contenait, avait pu se conserver ainsi dans son intégrité, sans aucune disjonction, fissure, ni avarie, toujours solide et résistant; en sorte que chacun pouvait encore le toucher, le manier, sans inconvénient aucun. Son couvercle , très-léger pourtant , était si extraordinairement conservé qu'on put l'ùter et le remettre à volonté, durant plusieurs jours, pour satisfaire la dévotion de ceux qui désiraient vénérer les précieuses reliques. Après avoir considéré longtemps, et respectueusement examiné cette châsse, nous voulûmes enfin voir le corps sacré qu'elle renfermait. Ce fut alors que nous pûmes redire la parole de David : « Selon qu'il nous avait été dit, nous avons vu dans la cité du Seigneur des vertus, dans la cité de notre Dieu -! » Le corps de oainte Cécile était absolument dans le même état que le décrivait iiuit siècles auparavant le pape Pascal I , quand il avait refermé le tombeau. A ses pieds étaient encore les voiles imbibés de sang; la robe dont parle le pontife était toujours reconnaissable à son tissu de soie et d'or, quoique un peu endommagée par le temps. Sur le corps de la sainte, on remarquait d'autres tissus d'une soie légère; leur dépression aidait à suivre la pose et l'inflexion des membres. Le corps n'était pas étendu, comme ceux des morts, dans leur tombeau. La très-chaste vierge était couchée sur le côté droit, comme sur un lit de repos, les genoux rapprochés, dans l'attitude modeste d'une chrétienne endormie. Le respect que commandait cette virginale apparition fut tel que, malgré l'attrait d'une pieuse curiosité, nul n'osa soulever les vêtements pour découvrir le corps sacré. Tous les cœurs étaient émus d'un sentiment d'ineffable vénération. Il semblait que, veillant sur le
* Le cardinal Baronius pensait que l'arche de cyprès ne remontait qn'è l'époque de la première translation par saint Pascal I, en 820. D. Guéranyer croit qu'il faut en reporter l'origine à la date même d u martjre et à la date de saint Urbain 1, en 230. — * Psalm., XLVii, 9.
CUAP. I. — SAINTE CÉCILE. 63
soTMiicil de sa fiancée, l'Époux céleste fit entendre cette parole: e N'éveillez pas ma bien-aimée avant l'heure où il lui plaira de se lover elle-même *. » Témoin de ces merveilles, je vis, je reconnus, j'adorai '! )) — Avant de refermer une seconde fois ce ti'ésor , si miraculeusement conservé dans son intégrité durant tant de siècles, le pieux cardinal Sfondrate voulut, comme dernière consolation de sa piété personnelle, retenir une parcelle des vêtements de Cécile. « Sans toucher à la tunique de soie qui recouvrait immédiatement le corps de la sainte, il détacha un fragment de la robe tissue d'or. Ce fut en cette circonstance qu'il vérifia un détail des Actes du martyre. Il attesta en effet avoir senti, à travers la tunique de soie, les nœuds du cilice qui, comme une forte armure, avait protégé les combats de la vierge et partageait maintenant ses honneurs '. Cependant un sculpteur habile, Etienne Maderno, fut chargé d'éterniser par son art l'attitude de Cécile dans son tombeau. Le dessin fut levé avec une religieuse exactitude, et le brillant artiste de vingt-quatre ans, inspiré par un tel sujet, dota la statuaire chrétienne du chef-d'œuvre de grâce et de modestie qui fait une des principales gloires de la basilique Transtibérine *. » Nous n'avons plus à ajouter à ces intéressants détails fournis par dom Guéranger qu'une dernière découverte, faite en 1857 parle savant archéologue chrétien, M. de llossi. « Quand j'eus exploré, dit-il, la crypte pontificale de la catacombe de Saint-Galliste, j'y ".herchai l'emplacement primitif du tombeau de sainte Cécile. Au lond de la crypte, à gauche, je remarquai un enfoncement étroit qui me parut devoir être l'entrée du sépulcre virginal. Après avoir fait enlever les décombres qui l'obstruaient, je pénétrai dans une seconde chambre. A gauche, creusée dans la paroi mitoyenne du tombeau des pontifes, était creusée une niche sépulcrale, complètement vide, d'une dimension beaucoup plus grande que les tombes
» Canlic. cantic, vni, 4. — * Baron., Annal., ad au. 821. — * D. Guéranger, Hist. de sainte Cécile, pag. 314.
* D. Guéranger, Hist. de sainte Cécile, pag. 311. L'illustre abbé de Solesmes a reproduit dans sou ouvrage uue gravure très-exacte du chef-d'œuvr« d* Maderno.
G4 PONTIFÎtA, i>K SAINT URBAIN I (222-230).
crdinairss, et dont le soubassement était contigu à la tombe des pap/?s. Latéralement au sépulcre, une peinture à fresque, do gtyle byzantin, offrait l'image d'une jeune sainte, aux pieds do laquelle de nombreux graffiti témoignaient de la dévotion d'une série de pèlerins qui avaient ainsi écrit leurs noms. Évidemment c'était bien là le sépulcre primitif de Cécile, déposée par Urbain I •ians la crypte réservée au groupe principal des pontifes et des martyrs, au cimetière de Saint-Calliste. Il est vrai que la fresque n'est accompagnée d'aucune inscription désignant expressément le nom de la sainte, mais l'emplacement du sépulcre est à lui seul une indication suffisante. D'ailleurs, si la niche sépulcrale est vide, ci, par conséquent, l'épitaphe qui se trouvait jadis sur le marbre fermant le cubiculum n'existe plus, il nous reste une preuve incontestable que l'image sans nom de la jeune sainte est bien celle de la vierge Cécile. Au-dessous de cette peinture, il s'en trouve une liutre représentant un pontife. C'est Urbain, comme l'atteste l'insiription que nous lisons encore : SCS VnBA.NVS. Or, nous savons que saint Urbain ne fut point enseveli dans la catacombe de Calliste, mais dans celle de Prétextât. L'histoire ne nous fournit aucune mention des relations de saint Urbain avec le cimetière de Calliste, sinon celle de la sépulture que ce pape y donna de ses fnains à la célèbre martyre sainte Cécile. Nous sommes donc ec présence du monument élevé par ce pontife à la glorieuse vierge, et illustré par la découverte qu'en fit une première fois Pascal I en 820 '. »
§ IV. tHaatjvB de Saint Urbain f .
21. Quelques semaines après le glorieux trépas de la fille de Co,'cilius, le bienheureux pape Urbain fut découvert dans la catacombe, avec trois diacres et deux prêtres, par Carpasius, un des oiliciers du préfet de Rome. « A la vue d'Urbain, disent les Actes, Almachius frémit, comuie un lion qui flaiio une proie. Est-ce là, dit-il, cet Urbain, ce séducteur déjà condamné deux fois, et dont
»De Rossi, Roma Sotterranea. tom. I, pag. 237.