CDAP. I. — MARTYRE DE SAINT U!',UA,N I
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les chn^ticns ont fait leur pape? — Oui, dit le no!)lo vioillard. C'est raoi qui .^édais les homnies pour leur faire aharidonner la voie du cinie et les conduire dans celle de la vérité I — Belle vérité, s'écria Aluiachius, qui consiste à outrager h^s dieux et à se révolter contre les empereurs ! — 11 est vrai, dit Urbain, je n'adore pas vos dieux et je ne crains pas vos princes. Faites votre devoir. — Vous en êtes témoins! dit Alniachius aux assistants. Que faut-il taire de ces impies? — Envoyez-les, dit la foule, à la prison du temple da Jupiter, au Pagus Jriopnis. — L'ordre fut donné dans ce sens, et le pontife fut traîné en prison. Durant la nuit, les frères gagnèrent à prix d'argent le geôlier Anolinus et pénétrèrent dans le cachot du saint pontife. Ils se prosternèrent à ses pieds, fondant en larmes, et lui demandèrent sa bénédiction. La nuxt s'écoula en piiôrf;* ferventes, et, au lever du soleil, les frères, après avoir reçu le haiser d2 paix, quittèrent l'auguste captif. Le lendemain, Almachius fjt de nouveau comparaître Urbain et ses compagnons. Ntt vous obstinez pas davantage, dit-il. Sacrifiez aux dieux qu'adoi eut les empereurs. Déjà, pour avoir suivi vos conseils funestes, cinq n:ille hommes ont péri. Vous ôtes responsable de leur mort. — ils n'ont pas péri, comme vous le croyez, répondit Urbain; ils sont glorieusement montés au royaume des cieux. — Ainsi, dit !« préfet, c'est dans ce fol espoir que Cécile, son mari et son beaufrère ont sacrifié la plus brillante existence pour courir d'euxmêmes au supplice ! Non, ce n'est là qu'une duperie barbare. Ils t'ont laissé, en mourant, d'immenses richesses. Il s'agit maintecaut de les restituer. — Au nom du Créateur, à qui vous devez vos hommages, répondit Urbain, ceux dont vous parlez ont distribué tous leurs biens aux pauvres. — Le temps de l'arrogance est passé, reprit Alniachius; obéis ou meurs! — Ceux-là seuls mourront, dit Urbain, dont la foi ou les œuvres outragent le Dieu vivant. — t5 adressant alors aux deux saints prêtres, Jean et Mamilianus : Et vous, leur demanda le préfet, êtes-vous aussi dans les mêmes sentiments? — Hélas ! répondirent-ils, les paroles que vient de prononcer notre père sont des paroles de salut; mais les âmes perverses sont fermées aux accents de la sagesse. — Je le vois, reprit VIII. 5
es PONTIFICAT DE SAINT UR13AIN I (222-230).
Âlmacbius, vous êtes encore pires que ce vieux fou ! Misérables, féjà tant de fois condamnés, ne rougissez-vous pas de persévérei Jans votre criminelle impudence? — En même temps il ordonnail J(i flageller les confesseurs avec des fouets plombés. Pendant le lupplice, on les entendait répéter cette exclamation : Seigneur, jous vous rendons grâces! — Almachius, transporté de fureur, vociférait du haut de son tribunal : Les infâmes! Ils sont protégés par quelques secrets magiques ! — Urbain lui répondit : Comprenez plutôt que c'est vous-même qui êtes devenu semblable à vos dieux; vous avez des oreilles et n'entendez point; dss yeux, et ne voyez pas la réalité. — Gomment, s'écria le préfet, tu injuries les dieux eux-mêmes! Tu paieras ce blasphème de ta tête, je le jure par les dieux et les déesses de l'empire! — Le bienheureux Urbain reprit : L'histoire est la pour vous apprendre le respect que méritent vos prétendus dieux. Mais le Dieu vivant, celui tjue nous adorons et qui a créé le monde, a daigné nous fortifier, nous, ses humbles serviteurs, en nous disant : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l'âme *. » — Je comprends lor obstination systématique, reprit Almachius. Tu es vieux, et poui toi la mort sera un repos. Voilà pourquoi, jaloux de ces jeunes gons. tu les entraînes à sacrifier leur vie parce que tu sens chaque joui s'échapper la tienne. — Jean, l'un des deux prêtres, indigné de cette injure, s'écria : Les paroles que vous venez de proférer sont ur odieux mensonge. Dès sa plus tendre jeunesse, notre père n'a véci que pour Jésus-Christ et a considéré lamortcommeungain. Plusieurs fois il a confessé le nom du Christ devant les tribunaux et expost! sa vie pour ses brebis. — Almachius fit reconduire les bienheuremi martyrs dans la prison, oîi les frères se rendirent encore, oonunÊ la nuîf- précédente. Il y avait parmi- eux trois tribuns : Fabien Calliste, Ammonius, et deux prêtres : Fortunat et Justin. Ils frappèrent à îa porte du cachot. Le diacre Martial, qui s'y tenait ei observation, en informa le bienheureux Urbain. Celui-ci pria h geôlier Anonilus de les laisser entrer. Quand la porte se fut ou
» Matth., :^, 98,
CllAr. I. — MARTYRE DE SAINT URDAIN I. Ul
TPile, ils se prosternèrent aux pieds du pontife, et loi dirent en pleurant : Priez pour nous, père très-saint, car la persécution ♦ redouble de violence et notre heure approche. — Fils bien-aimés, répondit doucement Urbain, loin de pleurer à ce sujet, réjouissezvous au contraire. Ces cruelles tribulations sont la voie qui nous conduit au royaume de Dieu ! — Ils passèrent donc toute cetta Riîit à psalmodier les hymnes et les saints cantiques, implorant la miséricorde du Seigneur. — Ëmu de ce touchant spectacle, le geôlier Anolinus ne put lui-même retenir ses larmes. La grâce avait changé son cœur. Il s'agenouilla devant Urbain et lui demanda en pleurant le baptême. Mon fils, dit le pontife, croyezvous de tout votre cœur à Jésus-Christ? S'il en est ainsi je vous conférerai le sacrement de régénération. — Je crois, Seigneur, s'écria Anolinus. — Urbain le baptisa et lui administra le sacrement du chrême. Puis^ comme le jour approchait, il célébra les saints mystères et distribua à tous le pain céleste '. »
22. « Almachius, à cette nouvelle, se fit amener le nouveau Mehtt.? e chrétien avec Urbain et les autres captifs. Il ne te suifît pas, dit-il urbaia i. au pontife, de persévérer dans ta démence sacrilège, tu fais encore de nouvelles victimes. On me dit que notre officier Anolinus s'est laissé lui-même séduire par le poison de tes erreurs. — Malheureux que je suis ! s'écria Anolinus, j'ai passé toute ma vie sans connaître mon Créateur et mon Dieu! Béni soit-il du moins, d'avoir enfin éclairé mon âme, dans sa miséricorde infinie! — En voilà encore un dont il faut se hâter de faire taire la langue, dit Almachius, ^À l'on ne veut pas avoir à déplorer de nouvelles révoltes. — Il prononça donc immédiatement une sentence de mort. Anolinus fut conduit au temple de Diane, et, ayant refusé de sacrifier à l'idole, il eut la tête trancnee, le xv des calendes de juin (18 mai 230). Après un nouvel interrogatoire, Urbain et ses compagnons furent encore si cruellement flagellés que Lucien, l'un des diacres, expira sous les coups des bourreaux. Le prêtre Fortunat put secrÊtemeut enlever son corps et l'enseveiit dans la crypte du
*Acta S. Vrbani Papœ, cap. i; BoUandist.. Act. sanct., tom. VI mail, die r.sv.
Oi> PO.NXJFICAÏ ÛS SAINT PONTIEN (2oQ-23o).
Cimetière de Pi-étextat, le xii des caîcndes de juin (21 mai). Enfin trois jours s'écoulèrent encore, et Alinachius fit conduire le bien heureux Urbain et les autres confesseurs au temple de Diane, ?u la voie Nomentana, avec ordre aux licteurs de leur trancher la ti^to s'ils refusaient de sacrifier. Sur la route, le pontife exhortait ain? ses compagnons : En ce moment, le Seigneur nous appelle; il non dit : Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, je vou referai. Jusqu'ici nous ne l'avons vu que comme en énigme f dans un miroir : tout à l'heure nous le verrons face à face ! — Ar rivés au temple idolâtrique, les martyrs dirent aux bourreaux Faites ce que vous avez à faire. Inutile de nous proposer un apostasie que nous avons déjà tant de fois repoussée. — Malgr cette parole, les licteurs redoublèrent d'instances pour les con traindre à sacrifier. Sur leur refus, on les fit sortir du temple, et i! eurent la tête tranchée. La nuit suivante les trois tribuns chrétier) qui avaient visité le pontife dans sa prison, Fabien, Galliste, Ammo nîus, avec quelques autres frères, vinrent en pleurant enlever 1 corps du pasteur qui avait donné sa vie pour ses brebis. Ils l'en sevelirent avec ses compagnons dans le cimetière de Prétextai 8ur la voie Appienne, le viii des calendes de juin (25 mai 230) '. i
23. « Pontien, Romain de naissance, dit le Liber Pontificalh était fils de Calpurnius. Il siégea cinq ans, deux mois et deu: jours, sous le règne d'Alexandre Sévère, depuis le consulat di Pompéien et Pelignianus (230-231). L'évêque Pontien, avec l prêtre Hippolyte, fut déporté par Alexandre daa" l'îlot de Buccin;! en Sardaigne, sous le consulat de Sévère et Quintianus (235). Il ; reçut la couronne du martyre, le m" des calendes de novembn (i9 octobre 233). En deux ordinations au mois de décembre
* Bolland., loc. cit.
* Aujourd'hui Isola del Tavolato, sur la côte orientale de Sardaigne, en fcto dn village de Terra nuova, l'antique Phannasia. Cet îlot a cinq milles de 1od| ter dou^ de larse.
CUAT. I. — rONTlFICAT DE SAINT 1>0NTI1:N. 09
ii av?uî consacré six prêtres, cinq diacres et six cvêqncs, destinfts à Civerses églises. Le bienheureux Fabien, second successcnr d«j Ponlien, ramena plus tard le corps du martyr à Rome, et Tcnseviilit dviris la catacorabe de Calliste, sur la voie Appienne. Après la mort de Pontien, le siège épiscopal demeura vacant pendant dix
• iiirs. »
2'i. Le retour d'Alexandre Sévère rendit pendant quelque temps Sivui i.. la tranquillité à l'Kglise de Rome ; du moins on ne voit pas que les apV, ." .'. violences d'Almachius se soient prolongées après cette époque. Ou cauv-ii ignor(i ri.iipression que ressentit l'empereur, quand il eut connaissance des actes du préfet. Il est à croire que ce prince, ennemi de la cruauté, blâma les excès d'Alrnachius ; mais on ne voit point qu'il ait exprimé autrement le déplaisir que lui eût causé le mcurti'e iui'idique de tant de chrétiens. Quoi qu'il en soit, le système suivi .MIS 1(! règne d'Alexandre, à l'égard des souvcrruns pontifes, ne .!i<Ia pas d'être appliqué à PonLien. Ce saint pane eut à soulTrir î i jiei-sécution pour la liberté de son ministère; il ne fut cependant pas mis à mort, mais un ordre émané de la cour impériale l'exila .'vec le saint prêtre liippolyte, diij'ô:ent de l'évêque de Porto, dans rde Buccina, l'une des plus sauvages de la côte méridionale de Sardaigne. Cependant, rafl'aiie de l'excommunication d'Origène nétait point terminée. Ce docteur se p;. lignait toujours que les
• •vêques réunis en concile par l)cmétrit;s, patriarche d'Alexandrie, *. valent jugé sa doctrine d'après les livres interpolés que les héré- )!ques répandaient sous son nom. La Palestine continuait à lui o'.lVir l'hospitalité que lui refusait l'I-^gypte, sa patrie. Son séjour iiabituel était Césarée. Théoctiste, saint Alexandre de Jérusalem, lii avaient confié la charge d'interpréter les Écritures, et trou- \ aient tant d'utilité et de plaisir à ses doctes entretiens qu'ils ne ^ Cm séparaient presque jamais. Firmilien, évêque de Césarée en r.;i[ipadoce, partageait leur admiration pour ce grand homme, 'i'antôt il le mandait près de lui, pour l'utilité des églises dont il avait la direction ; tantôt il venait le trouver en Judée, pour conférer des choses divines. Cependant, Démétrius mourut l'an 231, après avoir occupé le siège d'Alexandrie pendant quarante-trois
70 PONTIFICAT DE SAINT PONTIE.W (:2o0-2o5;.
ans. L'affection qu'il montra pour Origène pendant la première période de son épiscopat; la sévérité qu'il déploya contre lui dans la suite; la cause du docteur alexandrin soutenue par de saints évêques, ses contemporains, et embrassée avec chaleur par saint Jérôme, présentent un problème qui n'a pas encore été résolu, et qui a laissé la postérité dans le doute sur les véritables sentiments d'Origène. Quoi qu'il en soit, la mort du patriarche et l'élection d'Héraclas, disciple et ami d'Origène, qui fut élevé sur le siège d'Alexandrie, mirent fin à la lutte engagée. La chaire du catéchiste, laissée vacante par la promotion d'Héraclas à i'cpiscopat, fut confiée à un autre disciple d'Origène, saint Den^-s d'Alexandrie, qui devait aussi s'asseoir sur le siège patriarcal.
23. Alexandre-Sévère avait entrepris une expédition contre les Germains. Les légions, mécontentes de la sévérité avec laquelle il travaillait au rétablissement de la discipline militaire, et soulevées par Maximin de Thrace, l'assassinèrent près de Mayence, dans la vingt-huitième année de sa vie (233). Maximin se hâta de recueillir le fruit du crime. Le nouvel empereur, ancien pâtre dans les montagnes de la Thrace, était un géant, haut de huit pieds et demi, grossier et sans lettres, parlant à peine la langue latine, se faisant un jeu de la vie des hommes , d'un caractère sauvage et féroce. Son premier soin fut de publier des éditsde moriconire les chrétiens, qu'il détestait par la seule raison peut-être qu'Alexandre Sévère les avait aimés. Ce fut la sixième persécution générale qui éclata contre l'Église. Les décrets de Maximin étaient spécialement dirigés contre ceux qui enseignaient dans les églises et qui les gouvernaient. L'impossibilité matérielle d'étendre la proscription à toute la multitude des fidèles sans dépeupler l'empire, non moins que l'espérance de réussir à éteindre la religion dans le sang de ses chefs et de ses pasteurs, avait commrldé cette réserve. L'ordre fut immédiatement expédié de mettre A mort, dans l'île même où Alexandre l'avait exilé, le saint pape Pontien (novembre 233}. Son corps fut depuis transporté à Rome, et déposé, sous le pontificat de saint Fabien, dans le cimetière de Callisîe.
CIIAP. I. — AYLNE.Ml-.'iT ET MAKïillE. 71
26. Antéros, Grec d'origine, dit le Liber Pontiflcalis, était fils de BTotieedt Roraulus. Il siégea un mois et douze jours, sous le consulat de d'après le
^.. ,, •. p • T r T iT 1 1 T , Liber Ponti-
Sévère et Quintianus. 11 avait tait déposer, dans le heu le plus caché ficaiis. de l'église, les Actes des martyrs, recueillis par les notaires. L© œart. préfet de Rome, Maxime, fit rechercher ce précieux dépôt et envoya au supplice le bienheureux Antéros, qui refusa de le livrer. En une ordination, au mois de décembre, Antéros consacra un évêque. Il fut enseveli dans la catacombe de Calliste, sur la voie Appienne, le m des nones de janvier (3 janvier 236). Le siège épiscopal demeura vacant treize jours. — « Les glorieux mémoires, dont la rédaction était coi^fiée aux notarii de l'Église romaine, dit dom Guéranger , devaient s'être considérablement accrus en nombre et en importance, durant les persécutions de Trajan, d'Antonin, de Marc-Aurèle et de Sévère. Nous avons vu quelles pages sublimes la tyrannie d'Almachius , sous Alexandre , leur donna l'occasion d'y ajouter. Le saint pape Antéros s'occupa de réunir ces Actes, dont il se fît rendre compte par les notarii, afin de les recueillir dans les archives du siège apostolique *. » Une fresque, peinte au plafond du cubiculum du cimetière des saints Nérée et Achillce, qui est proche de celui de Calhste, semblerait avoir eu pour objet de conserver à la postérité le souvenir de cette mesure prévoyante d'Antéros. On y remarque un personnage vénérable, assis sur une cathedra, entre deux ministres debout à ses côtés. Ses deux mains sont étendues pour bénir trois personnages, dont l'un est à genoux et les deux autres dans l'attitude d'une profonde vénération. Us viennent de déposer à ses pieds une caisse de forme ronde, remplie de volumen roulés, dont ils semblent lui faire hommage. Le savaut archéologue Bianchini * n'hésite pas à reconnaître
* D. Guéranger, HUt. de minte Cécile, oag. 456. — * Bianchini, Noîm ad Lia. Poniif.
ici uû souvenir monumental du rapide pontificat d'Antéros, dont M. de Rossi a retrouvé naguères l'épitaphe sépulcrale dans la catacombe de Saint-Calliste.
^if^to. 27. Quoi qu'il en soit, Antéros ne laissa qu'un nom dans le catalogue des papes, une image dans la catacorabe des saints Nérée et Achillée et une inscription dans la crypte pontificale du cimetière ds Calliste. A cette époque, la houlette du prince des pasteurs était une palme de martyre. Au moment où le sang chrétien couiait ainsi à flots dans les rues de Rome, le Sénat consterné apprenait les détails de l'insurrection militaire qui venait de changer la face du monde. Alexandre Sévère était parti à l'automne de l'an 234, pour refouler une invasion des Germains occidentaux sur les bords du Rhin. La dernière guerre contre les Perses avait forcé de dégarnir momentanément les frontières de la Germanie ; il ne restait dans les Gaules que trois légions. C'était trop peu pour contenir les bandes affamées de pillage, qui se tenaient toujours prêtes à envahir le territoire romain. A l'approche d'Alexandre, les iribus germaines se hâtèrent de franchir le fleuve. L'hiver s'écoula en préparatifs sérieux. L'empereur, accompagné de Mammsea, sa mère, qui le suivait dans toutes ses expéditions, se préoccupait surtout de rétablir la discipline militaire, si fortement ébranlée par la licence des règnes d'Héliogabale et de Caracalla. 11 décréta que tout officier ou soldat vétéran recevrait, à l'expiration de son congé, une portion de terre voisine des frontières de la Germanie, avec les esclaves, les bestiaux, et les instruments de labour nécessaires pour la mettre en valeur. Ce système, excellent au double point de vue politique et agricole, avait déjà été appliqué par .es Romains en Orient. Alexandre Sévère voulait le mettre en vigueur dans les régions rhénanes et danubiennes. Mais il y apporta des restrictions qui blessèrent les vétérans. D'une part, ces bénéfices militaires ne devaii^nt passer à leurs fils qu'à la condition que ceux-ci suivraient eux-mêmes la carrirre des armes. De l'autre, les conditions de discipline et de mor;ilité, pour ôLre admis dans les colonies militaires des Riparienscs, furent spécifiées avec rigueur et éncrgiqoement maintenues. Le jeune empereur comptait sur l'appât de
CflAP. 1. — AVÈNEMENT ET MARTYRE. 16
3es récompenses pour faire revivre l'ancien esprit d'honneur et d'abnégation, qui avait jadis porté si haut la gloire des armes romaines. Il se trompait. Aux époques de décadence, les convoitises surexcitées veulent jouir sans condition. Un ferment de révolte travaillait toute /'armée. Durant les loisirs du campement d'hiver, la lutte se dessina avec violence; et l'insurrection se donna un chef. Caius Julius Verus Maximin, ce géant dont nous avons parlé plus haut était né en 173, dans une misérable hutte, au fond de la Thrace. Sa mère, Abaca, appartenait à la tribu des Alains ; son père, Meck, était un Goth. L'enfant atteignit bientôt une taille et une force extraordinaires. Pâtre, il tuait d'un coup de poing les ours des montagnes, et dévorait un bœuf en un repas ; chef de bande, il devint la terreur de la contrée. Le goût des aventures la poussa à s'enrôler dans la cavalerie romaine. Septime Sévère le prit en affection et lui ouvrit la carrière des honneurs. Disgracié sous Macrin, le géant revint en Thrace, y acheta d'immenses territoires et paraissait avoir renoncé pour jamais à toute autre ambition que celle d'assouvir librement une voracité phénoménale en histoire. L'avènement d'Alexandre Sévère vint l'arracher aux délices de sa retraite. Le fils de Mammœa fit appel au vieux guerjier, le décora du laticlave des sénateurs, et lui confia le commandement d'une légion à la tête de laquelle Maximin fit des prodiges de valeur contre les Perses. Là devait se borner la reconnaissance du Thrace. L'espoir de régner, peut-être aussi l'instinct farouche de sa nature, en firent un rebelle. Les troupes de Germanie, soulevées par ses promesses et ses intrigues, vinreot assiéger la tente impériale. Alexandre et sa mère Mammœa furent égorgés à Sicila CSiklinger., près Mayence), le 19 mars 233. Alexandre n'avait que vingt-six ans. Avec lui s'éteignait réellement la fortune de Rome. Quand ie sénat et le peuple inscrivirent son nom au catalogue des dieux, nul ne soupçonna peut-être que c'en était fait de la vitalité de l'empire. Tant de révolutions militaires, civiles ou domestiques, avaient déjà passé, suivies de réactions plus ou moins prospères, qu'on pouvait croire qu'il en serait de même à l'avenir. Mais les révolutions sont aux peuples ce que les maladies sont à l'individu.
A mesure que les unes et les aaLres se multiplient, elles épuisent le corps, jusqu'à ce que société ou individu s'endorme dans la mort. L'avènement de Maximin le Thrace à l'empire des Césars était le prélude du triomphe définitif du monde barbare sur le monde romain. « L'épée règne seule; dit M. de Champagny. Pendant cinquante ans, le mécanisme constitutionnel et monarchique de l'empire devient ce qu'il y a de plus simple au monde. Il n'y a ni hérédité, ni élection, ni adoption, ni émeute populaire, ni même le plus souvent sédition des soldats ou soulèvement des généraux. Mais tout simplement, lorsqu'un empereur a le tort i'un peu de sévérité en fait de discipline, ou même le seul tort de durer trop longtemps, ses soldats l'égorgent ou son préfet du prétoire le livre à l'ennemi. Et à sa place, ou ce préfet du prétoire lui-même, ou un capitaine quelconque, souvent malgré lui, est décoré d'un lambeau de pourpre, et récompense par une largesse obligatoire les soldats qu'enrichissent de cette façon chaque empereur tué et chaque empereur élu. A ce prix, le nouveau prince est reconnu pour Auguste, et son jeune fils pour César, jusqu'au jour oii pèrr^ et fils, Auguste et César, seront mis à mort à leur tour. C'est la souveraineté de l'assassinat *. » Voilà donc à quoi aboutirent les réfermes d'Alexandre Sévère, essayées de bonne foi sur la base de la morale indépendante. L'honnêteté individuelle du prince échouait contre la résistance d'une armée et d'un peuple où la notion du bien et du mal s'était oblitérée. Il est visible aujourd'hui, è la clarté de l'histoire, que l'unique condition de stabilité pour les empires est la moralité das peuples. En dehors de ce principe, les tentatives les plus sages, les efforts du génie ou de la vertu couronnés se brisent impuissants. Plus haut encore que toutes ces considérations, no*:' ?,pparaît la loi providentielle qui préside au gouvernement ù:* Église. Personnellement Alexandre Sévère comprenait que le christianisme était une force rehgieuse immense. Son grand tort fat de ne pas appliquer, comme chef d'empire, le remède aont il appréciait l'énergie, comme particulier. Sous son
'Champagcy. Les Antonins, tom. 111, pag. Z'2b, 329.
CflAP. I. — EGLISE D ORIENT. 15
lègne les légistes continuèrent à envoyer par raison d'État, les chrôLiens au bourreau. Ces sortes de contradictions sont de tous les temps et de tous les régimes. Le ^Martyrologe, outre les noms que J.ous avons précédemment cités, mentionne, sous le rogne d'Af'exandre, à Dorostore, dans la seconde Mésie, sur le Danube, les Vétérans Julius *, Pasicrates ^, Hesychius^, et Valention *, qui ver» gèrent leur sang pour Jésus-Christ; enCappadoce, saint Therpès^; à Rome, les saints Quiriace ^, évoque, Maxime ^ et Astérius ', - prêtres, et le diacre Archelaûs ^. Volontaire ou non, la persécution contre l'Église entraîne pour les princes une conséquence fatale Alexandre Sévère l'éprouva, comme bientôt Maximin devait l'éprouver lui-même. Ce géant couronné signala son avènement à l'empire, en faisant égorger tous les ministres, officiers, patriciens, sénateurs et jurisconsultes, qui avaient occupé quelques charges sous son prédécesseur. Les pontifes chrétiens, nous l'avons dit, furent compris les premiers dans cette liste de proscription. Les Germains cependant échappaient à l'action vindicative du nouveau César. La guerre pouvait avoir des chances diverses. Maximin ne jugea pasà propos de les alîronter. Par le conseil des esclaves barbares, des boutions et des gladiateurs, dont il s'était tout d'abord entouré, il envoya une légion d'incendiaires qui, la même nuit, mirent le feu à tous les campements, villes et villages des triijus germaines. Ce rapide et brillant. succès lui permettait d'adjoindre à son nomie titre de Gerruduique, en attendant qu'il allât en recevoir l'investitura triomphale au Gapitole. Mais ici, l'événement trompa ses espérances,
§ II. Église d'Orient.
28. La réputation d'Origène, en Orient, le désignait aux ven- iunnence t-eances des persécuteurs, comme le plus infatigable des docteurs de TEglise. Aussi fut-il recherché avec un soin particulier. Mais, retiré en Gappadoce près de l'évêque Firrailien, son ami, il resta caché pendant deux ans chez une femme riche et pieuse, nommée
* «7 raai. — « 25 mai. — ' Î5 juin. — * 25 mai. — * 1 juiu. — • 23 avril. — ' Id. — * 21 octobre. — » 23 août.
«l'Orient.
:j POKTiFICxiT DE SAINT AKliittOo {jl^^Ô-'^ÔÙ}.
Ja;ic;i:ic. AmLroise . son ami, alors diacre, et Proloctète, pK'© de Cùsaicf;, en Palestine, furent saisis et amenés en Germanie, où gfc trouvait Maximin. Oiigène écrivit àson ami une exhortation aa crutyie. Les deux coiilcsseurs rendirent, en présence du tyran, u-i suleiincl hommage à la foi chrétienne; néanmoins, ils ne furent pas mis à mort, et la fin du règne de Maximin, qui arriva bientôt (fin de l'année 236), les rendit à la liberté. Par un privilège commun à tous les grands hommes, le nom d'Origène se trouve mêlé ;x tout ce qu'il y eut d'illustre et de saint dans son siècle. Il était encore à Césarée, lorsque la Providence y amena un jeune homme destiné, dans les desseins de Dieu, à devenir l'instrument de grandes choses. Grégoire de Néocésarée, dans le Pont, né de pareiUs nobles et riches mais païens, accompagnait sa sœur, mariée à un jurisconsulte que le gouverneur de Palestine avait emmené avec lui comme assesseur pour le soulager dans l'administration de la province. Il venait de terminer d'une manière brillante l'étude du droit romain, et s'était déjà produit au barreau avec succès, lorsque la grâce lui fit rencontrer Origène. L'espèce de charme que l'éloquent alexandrin exerçait sur les âmes agit duutant plus sur celle de Grégoire que le jeune homme y semblait mieux préparé par des mœurs chastes et une vie exempte de la corruption si fréquente dans le monde païen. Venu à Césarée pour y conduire sa sœur et retourner de suite dans sa patrie, le jeune orateur s'attacha à Origène au point qu'on disait que ces deux âmes s'étaient unies comme autrefois celle de Jonathas et celle de David. Dès lors, oubliant affaires, patrie, parents projets ambitieux ou profanes études, il ne songea plus qu'à profiter des leçons d'un maître qui le conduisait à une patrie céleste H a depuis écrit la méthode dont le philosophe chrétien se senùt pour incliner peu à peu son âme sous le joug de la foi. Ce plan d'um; éducation ciirétienne, au m* siècle, présente dans son l'nseaible et sa vaste étendue la meilleure réponse à cens, qui prétendent qu'à son origine la foi ne se répandait dans lu moaue que par le fanatisme d'es^jiHs étroits et ignorants. Il peut servir en même teniDs à donner une idée de l'universalité des con-
naissances d'Origine. « Comme un habile agriculteur, dît Grégoire, sonde en tous sens le terrain qu'il entreprend de cher, ainsi Origène creusait et pénétrait les sentiments de ses ci pies, les interrogeant et considérant leurs réponses. Quand il 1' avait préparés à recevoir la semence de la vérité, il leur enseignait les diverses parties de la philosophie ; la logique, pour former leur jugement, en leur apprenant à discerner les raisonnements i olides d'avec les sophismes spécieux de l'erreur; la physique, pour leur faire admirer la sagesse de Dieu par la connaissance raiâonnée de ses ouvrages; la géométrie, pour habituer leur esprit à la rectitude par la rigueur des propositions mathématiques ; l'astronomie, afin d'élever et agrandir leur pensée, en leur donnant l'immensité pour horizon ; enfin la morale, non pas celle des philosophes dont les définitions et les divisions stériles n'enfantent aucune vertu, mais la morale pratique, leur faisant étudier en eux-mêmes les mouvements des passions, afin que l'âme, se voyant comme dans un miroir, pût extirper jusqu'à la racine des vices. Il abordait ensuite la théologie ou la connaissance de Dieu. Il leur faisait lire, sur la Providence qui a créé et qui gouverne le monde, tout ce qu'ont écrit les anciens philosophes ou poètes, grecs et barbares, sans se préoccuper autrement de leurs systèmes, de leurs sectes ou de leurs opinions pa^-ticulières. Dans ce labyrinthe de la philosophie païenne, il leur servait de guide, pour démêler ce qu'il y avait de réellement vrai et d'utile, sans se laisser prévenir par la pompe et les ornements du langage. Il posait en principe qu'en ce qui regarde Dieu, il ne se faut rapporter qu'à Dieu lui-même, et aux prophètes qu'il a inspirés.--^ lors seulement il commençait l'interprétation des Écritures, qu'il possédait à fond, l't dont il avait, avec l'aide de Dieu, pénétré profondément tous les secrets. »
29. Après cinq années employées à de telles études, Grégoire reçut le baptême et se disposa à quitter le savant maître qui avait révélé à sa jeunesse une voie et une vie nouvelles. En présence d'une nombreuse assemblée, il lui adressa d'une voix émue S6f9 deiiùers adieux, a Priez le Seigneur, lui dit-il eu terminant, qu'ii
"iS i^olillYxCÀI DE SAIKT ANTEEÛS (23o-23C).
nous console de notre séparation ; priez-le qu'il envoie SOQ bon ange pour nous conduire; mais surtout priez-le qu'il nous ramène près de vous : plus que tout le reste, cela nous pourra consoler. » Tels éN.icnt, à ces heureux âges de l'Église naissante, les liens d(» reconn. ; -^ance et d'attachement qui unissaient les disciples chrétiens à leurs savants maîtres. De retour à Néocésarée, Grégoire, en qui sa patrie attendait un orateur habile, un jurisconsulte éminent, ne se montra à ses concitoyens étonnés que comme le plus fervent des néophytes. 11 abandonna tout ce qu'il possédait dans le monde et se retira dans une campagne sohtaire, pour y être tout avec Dieu. Une pareille conduite, dans une ville qui ne comptait que dix-sept chrétiens, parut une folie, mais c'était la folie de 2a croix qui convertit le monde. Phédime , archevêque d'Amasée, appela Grégoire à l'évêché de Néocésarée. Il fallut vaincre la résistance de ce saint, qui fuyait de solitude en solitude pour échapper au fardeau de l'épiscopat. Ici se révèle, dans toute sa plénitude, la vertu des miracles dont Jésus-Christ avait investi ses disciples, en disant qu'on leur verrait faire des prodiges plus étonnants encore que les siens. Chaque pas du nouvel évêqce était accompagné d'une merveille. Commandez à ce rocher d'aller en tel endroit, lui disait un prêtre païen, et je croirai à Jésus. Grégoire, animé de cette foi qui transporte les montagnes, parlait au rocher, qui se déplaçait de lui-même et se rendait au lieu désigné. — Chaque matin, la maison de Busonius, qui avait donné l'hospitalité è l'homme de Dieu, était envahie par une foule de malades. Grégoire, en passant, les guérissait. Il devint bientôt le roi spirituel ce «ette ville , dans laquelle il résidait sans avoir un toit où reposer sa tête. « Qu'importe ! disait-il à ses disciples qui murmuraient; ne sommes-nous pas à couvert sous l'aile de Dieu? Vous irouvez-vous à l'étroit sous la voûte du ciel? Songez à bâtir la maison de votre âme, et ne vous affligez que de ce que nous ne trouvons point de tels édifices préparés. » Bientôt il jeta le plan d'une éghse, à la construction de laquelle chacun voulut concourir de son argent et de son travail. — Il réglait les différends ; les tribunaux devinrent déserts. Il commandait aux éléments comme
l.liA?. l. — LGLiiJi b UhiiON'l. 7^
Riiz conscir-nces ; ci; les flots du Lycus débordé obéissaient à sa Poix. On lui donna le surnom de faiseur de miracles (Thaumaturge), que rhisloire lui a conservé. Ses actions prodigieuses sont attestées par tous les écrivains contemporains : saint Grégoire de Hysse, saint Basile, Rufm, saint Jérôme, l'historien Socrate, Sozo» mène, Tliéodoret ; en sorte que, sur ce point, la foi peut défier la critique îa plus malveillante. Leur authenticité, du reste, peut s'établir immédiatement par ce fait : Au moment de sa mort, le saint évoque qui n'avait trouvé que dix-sept chrétiens en prenant pos- Sfssion du siège de Néocésarée , y laissait à peine un pareil nombre d'infidèles. Une conversion si rapide, si universelle, serait un miracle inexplicable, sans les nombreux miracles qui la déterminèrent.
30. La puissance divine qui éclatait dans la personne de saint Grégoire le Thaumaturge multipliait dans toute la contrée le nombre des chrétiens. La ville de Comane le fit jrrier de venir constituer une église dans son sein, ec lui donnant un évêque. L® jour fixé pour l'assemblée, les principaux et les magistrats de 1® ville cherchaient le plus noble, le plus éloquent, le plus distingué par les qualités qu'ils voyaient briller dans saint Grégoire, pour le lui présenter. « Vous ne devez pas, leur dit l'illustre évêque, exclure de votre choix les plus humbles et les plus pauvres. L'Esprit souffle où il veut. — Si vous voulez choisir parmi les artisans, lui répondit en raillant un des magistrats, prenez Alexandre le charbonnier. — Eh I qui est cet Alexandre ? répondit Grégoire, n On lui amène un homme demi-nu, vêtu seulement de quelques misérables haillons, la figure et les mains noircies par la poussière du charbon. Toute l'assemblée se mit à rire à son aspect : le charbonnier seul conservait son calme, paraissant satisfait de sa condition et témoignant, par son extérieur grave et modeste, de son recueillement et de sa paix intérieure. Grégoire le prit à part ; après une conférence sérieuse avec lui, le Thaumaturge rentra seul dans l'assemblée et fit un discours sur les devoirs redoutables de l'épiscopat. Il allait terminer cette conférence, lorsqu'on introduisit dans l'assemblée un homme revêtu des ornements pontiti-
»() PO-NT.FICAT DE SAINT ANTÉROS (23o-23uJ.
eaux. Tous les regards se tournèrent de sou côté : c'était Alexandre ^e charbonnier, que, d'après l'ordre de saint Grégoire, on avait ainsi transformé, c Ne vous étonnez pas, dit le Thaumaturge, si vous vous étiez trompés en jugeant selon les sens. Le démon voulait rendre inutile ce vase d'élection, en le tenant caché. » Après la consécration épîscopale, qui eut lieu immédiatement, le nouvel élu fit un discours au peuple. Sa parole était solide, forte et pleine de sens, quoique peu ornée ; son air et son maintien étaient nobles et majestueux. Sous la figure d'un charbonnier, Grégoire avait découvert le vrai mérite et la solide vertu. Saint Alexandre gouverna dignement l'Église de Comane, et souffrit le martyre par le feu. dans la persécution de Dèce.
^'dan<'^iM^°' 31. Ces générations de saints illustres, produits par la vertu de ""fidèfe/^ l'Évangile, travaillaient tous ensemble à propager et à entretenir le feu sacré que Jésus-Christ est venu apporter sur la terre. On se tromperait pourtant si l'on croyait que l'Église n'eût alors aucun désordre, aucun dérèglement à déplorer. Quelques écrivains ont fait un tableau d'autant plus brillant de la perfection chrétienne au III* siècle qu'ils se préparaient à une plus rigoureuse sévérité pour les siècles suivants. La vérité est que Jésus-Christ demeure avec son Église tons les jours ; mais qu'en aucun temps la perfection absolue ne s'est rencontrée sur la terre. La vérité est que, dans tous les siècles, on reconnaît, au sein de l'Église, l'homme et Dieu, les misères de l'un et les miséricordes de l'autre. Ainsi, comme nous le verrons bientôt en détail, Origène se plaint « que plusieurs ne venaient à l'assemblée des fidèles qu'aux jours solennels, et y paraissaient moins pour s'édifier et s'instruire, que pour suivre î'iiabitude, ou se reposer plus à l'aise. Quelques-uns, dit-il, restent à s'entretenir de choses indifférentes ou même profanes. Les femmes elles-mêmes troublent le silence et le recueillement des saints mystères. » Il reproche aux chrétiens de s'attacher exclusivemf.'it aux affaires temporelles, à leurs champs, à leur commerce, aux procès. «Au lieu de s'appliquer à la méditation de la parole divine,
* Exod. Hom. 12 et 13 ; Oper. Origen.
ORAP. I. — ŒUVRES D OUIGÈNF^ Q{
on se passionne pour les spectacles du cirque, les courses de chevaux, les combats des athlètes. Il en est qui ont la foi, qui vienne»; à l'église, s'inclinent devant les prêtres, se montrent dévoués ai affectionnés pour les serviteurs de Dieu, donnent volontiers pour l'ornement et l'entretien de l'autel : mais ils ne prennent aucui soin de corriger leurs mœurs, ne quittent point leur ancienne vie. i:t restent dans leurs vices et leurs iniquités. » Le mai ne s'arrôta^'i pas aux degrés inférieurs; Origèn.e se plaint que, de son tenips, ok trouvait dans l'Église des ambitieux, qui briguaient les honneurs, du sacerdoce ou de l'épiscopat, malgré leur indignité personnelle^ et qui ne cherchaient dans ces fonctions saintes que le profit et le faste des premiers rangs. « Que les prélats, dit-il encore, apprennent, par l'exemple de Moïse, à ne pas désigner par testament leur» successeurs, parmi leurs parents ou leurs alliés, comme si le gouvernement de l'Église était un héritage. » — Ailleurs, parlant du luxe des évêques : « Nous voudrions presque, dit-il, avoir de^ gardes comme les rois ; nous nous rendons terribles et de difficil • accès, principalement aux pauvres; nous traitons ceux qui nou* parlent et qui nous prient de quelque chose, comme ne feraienr pas, envers des suppliants, les tyrans et les gouverneurs les plu> cruels. » Ces passages, et d'autres semblables qu'on trouve eu grand nombre dans les écrits des Pères du m* siècle, prouvent qu'à cette époque, comme à toutes celles de l'histoire de l'Église, l'ivraie était mêlée au bon grain : l'œuvre de Dieu ne se continuait pas moins, malgré ces taches légères, se propageant et rassemblant peu à peu le monde sous le joug de la foi.
§ III. (EuTres d'Origène.
32. Origène prolongea sa vie jusqu'en 253, et mourut dans la ville de Tyr, à l'âge de soixante-neuf ans, sous le règne de Gallus, successeur de Dèce. Lié avec l'empereur Philippe, qui passa ur instant sur le trône de(» Césars, le docteur alexandrin adressa à ce prince plusieurs lettres qui existaient encore au temps de saint Jérôme, et dont nous ne saurions aujourd'hui trop déplorer la perfe (244). Origène avait été appelé deux ans auparavant au con- VIII. ft
^2 i-ONTIFIGAÏ DE sAiNï ANlEROS (335-336).
die de Philadelphie, en Arabie, pour défendre la doctrine de rÉglise contre Bérylle, évêque de Bosra. Ce prélat, qui a laissé du reste la réputation d'un pieux et savant docteur, était tombé dans nne hérésie renouvelée des Théodotiens. Il prétendait que Jésus- Christ n'avait point existé avant l'incarnation et n'avait commencé à être Dieu qu'en naissant de la Vierge. Il ajoutait qu'il n'avait été Dieu que parce que le Père demeurait en lui, comme dans les Prophètes. II détruisait ainsi le dogme de la divinité du Verbe. Des erreurs aussi graves furent relevées par les évêques d'Arabie, qui essayèrent de ramener Bérylle à la foi orthodoxe ; mais, par une obstination qui doit faire trembler dans un évoque compté par saint Jérôme au nombre des plus illustres et des plus doctes écrivains de l'Église, il refusa de se rendre à leurs lumières. Origène fut donc appelé au concile de Philadelphie, convoqué à ce sujet, et dont on avait encore les Actes du temps d'Eusèbe. Des conférences particulières n'ayant pas eu d'abord le succès qu'on en avait espéré, Origène, dans une discussion publique, établit avec tant de netteté et de force le dogme catholique que Bérylle se rendit à ses arguments et reconnut enfin la vérité. Il se montra plein de gratitude envers Origène, et lui écrivit plusieurs lettres pour lui faire de touchantes actions de grâces. Il semblait que partout où l'erreur se montrait, Origène dût aller la combattre, et que ce grand homme fût, en quelque sorte, la tradition livante. Quelques années après, nous le retrouvons encore en Arabie, foudroyant une secte d'hérétiques qui enseignaient que es âmes muuraient avec le corps, pour reprendre une nouvelle ne au temps de la résurrection. Origène n'eut pas de peine à îxposer la vérité catholique et à la faire tellement comprendre 5110 ceux qui étaient tombés dans cette hérésie l'abandonnèrent entièrement. L'étude de l'Écriture sainte, qui faisait l'occupation ordinaire des nouveaux convertis, donna lieu, en ce temps, à une «ecte d'hérétiques, dont Elcésaï paraît avoir été le chef. Ils rejetaient certaines parties des saints Livres , et choisissaient , à leur gré, les passages qui leur convenaient, dans l'Ancien ou le Nouveau Testament, proscrivant tout le reste. Ils répudiaient
CHAP. I. — ŒUVRES D'OBIGÈNE. 83
€ntièrem3nt les Épîtres de saint Paul et préconisaient un livre hiératique , œuvre sans doute d'un de leurs chefs , dont ils regardaient les paroles comme inspirées de l'Esprit saint. La foi à cet ouvrage remettait les péchés. Ils soutenaient qu'il est permis de céder à la persécution, de dissimuler sa foi et d'adorer les idoles, pourvu que le cœur n'y aie point de part. Origi" ne écrivit contre eux plusieurs traités et les combattit avec l'éloquence victorieuse du génie appuyé sur la tradition et la croyance catholiques. Quand la mort vint le frapper, après un demi siècle de combats et de victoires, l'illustre docteur laissait une mémoire universellement respectée.
33. Il n'en fut pas de même de ses ouvrages, au sujet desquels Anoiogie s'est élevée une controverse qui ne sera probablement jamais dé- par le mr fmitiveraent terminée. Nous pouvons juger du degré d'aniraosité PamphUe''. que la lutte engagée à ce sujet prit dès l'abord, par l'Apologie d'Origène composée dans sa prison par le martyr saint Pamphile et publiée plus tard par Eusèbe de Gésarée. L'arianisme prétendait avoir Origène pour principal fauteur. Eusèbe de Gésarée, malheureusement trop engagé dans cette redoutable hérésie, fut soupçonné à tort ou à raison d'avoir notablement altéré le texte primitif de saint Pamphile, son ami, et surtout de l'avoir complété par des adjonctions frauduleuses. Quand Rufin, en 408, traduisit en latin et vulgarisa cette Apologie ', saint Jérôme n'eut point assez d'anathêmes pour protester contre ce qu'il regardait comme une fraude historique. La querelle de l'origcnisme émut alors le monde entier, et se compliqua de la question accessoire d'authenticité soulevée par saint Jérôme au sujet de l'Apologie d'Origène par le martyr saint Pamphile. Aujourd'hui ces luttes ardentes ont fait place à une appréciation plus calme des faits et à une disposition d'esprit moins partiale et moins passionnée. Il est certain qu'Origène a combattu les hérétiques, ses contemporains, et qu'il a toujours de bonne foi soutenu la doctrine qu'il croyait celle de l'Église. Il est certain d'autre part que les hérétiques ont falsifié
* Panaphili martyris, i4/)o/o5'ia pro Origene, de grœco in latinum trans!rilaa Rufino. [Pairol. gvœc, tom. XVII.) Huet. Origeniana, lib. 111. [PatroL, ibid., •col. 634.)
une notable partie de ses ouvrages, du vivant même de ce grandhomme. Il s'en plaignait lui-môme avec une éloquente amertume. Enfin il est avrn'' (ju'après sa mort les hérétiques continuèrent sur ses écrits leuv \ i-e d'altération subreptice et impie. Reste donc pour nous l( oir d'examiner les oîuvres qui nous sont res-
tées de lui , e.' i:int compte des interpolations apocryphes qui ne sauraient atteindre la réputation d'orthodoxie du docteur alexandrin. Sans doute, on voudrait pouvoir faire plus, et séparer exactement, dans chacun des ouvrages d'Origène, ce qui lui appartient en projire, d'avec les passages altérés par les hérétiques. S'il n'était pour cela question que de retrancher tout ce qui est contraire à la foi catholique, la tâche serait facile. Mais, dans le lombre immense de questions philosophiques et théologique» Iraitées par Origène, il s'en trouve qui, de son temps, n'avaient point encore été fixées par une décision de l'Église. Dès lors le grand docteur a pu incliner plus librement vers une solution qui n'a pas été ratifiée depuis. Il se peut donc que certaines des erreurs qui lui ont été reprochées et dont nous avons donné précédemment la liste, celle de la préexistence des âmes en particulier, ait été réellement soutenue par lui, sans qu'on ait le droit de li; flétrir du nom d'hérésiarque, puisque ce rôle consiste dans l'obstination à maintenir une erreur définie. Quoi qu'il en soit, ce qui domine à nos yeux la question personnelle, c'est la modestie avec laquelle s'expiime toujours Origène. Sous ce rapport, ses ouvrage» forment un ("itraste parfait avec ceux que Tertullien eut le maU heur d'écrir.' - i is l'influence du Montanisme. Autant le prêtre de narthage est xm nnt, acerbe, personnel, autant Origène se défie de ses propres hi i.'res et de ses vues individuelles. L'un a la fierté du génie jii- ' irrogance, l'autre en a la noble simplicité jus-
qu'à la cau'l^ ou se rappelle que Tertullien débuta, dans sa carrière d'aj;" .^iste par le vigoureux discours Ad martyres. Origène traita le lutmie sujet dans les mêmes conditions, mais avec une éloquence mille fois plus tenih'e et plus suave.
34. Il s'adresse à Ambroise «t à Protoctète, ses deux amis, alors emprisonnés pour la foi. « Sevrés du lait des enfants, arrachés au
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sein maternel, dit-il, Ambroise, digne serviteur de Dieu, et vous, très-pieux Protoctète, Isaïe vous adresse cette virile parole : « Atiendez tribulation sur tribulation ; espérez contre toute espérance ; encore un peu de temps, encore un peu de temps M» iSVibles athlètes, un combat ne suffira point; vous en subirez mille autres, parmi les dérisions d'une multitude égarée qui nous îr:ute de fanatiques et de sacrilèges. Et pourtant, qui n'emorasserait avec joie tribulations sur tribulations, pour atteindre contre loutc espérance au but de nos espérances? Qui ne combattrait ce 'éiiilime combat du chrétien, oîi la grâce de Dieu multiplie les .-ienfaits dans une mesure qui dépasse toutes les souffrances, acca- : iant de ses largesses infinies ceux qui laissent briser ce vase de teire, le corps, pour prouver qu'ils aiment leur Dieu de toute leur ânie-V A la pensée de cette glorieuse récompense qui vous attend aux cieux, je voudrais apprendre que vous tressaillez d'allégresse dans votre cachot, comme les apôtres, quand ils eurent le bonheur de soiifTrir pour le nom de Jésus-Christ. Que si un sentiment de tristesse, ûe regret ou d'amertume cherche à se glisser dans votra âme, laissez parler l'esprit du Christ qui est en vous : Mon âme, pourquoi êtes-vous si triste, dira-t-il, et pourquoi le trouble que vous ressentez? Espérez en Dieu, car je confesserai encore son nom saint ! Plût à Dieu qu'en face des tribunaux, devant le glaivtt levé sur nos têtes, notre âme conservât son impassible sérénité,' dans la paix de notre Dieu qui dépasse tout sentiment! Mais, puisque nous ne sommes point assez parfaits pour dominer nof affections intérieures, sachons du moins les dompter extérieure* ment et apprendre au monde que le Créateur du monde est notre seul appui. Ce grand Dieu qui a ordonné les cieux et la terre, el. répandu partout la vie, nous regarde mourir. Il est attentif à ce spectacle de notre foi. Fixons donc sur lui nos regards et détour* nons-les de cette foule (f 'hommes qui passeront demain, pouf entrer dans une éternité de supplices ^. Il se trouvera peut-être
' Isa . XKviii, 9-11, ei versione 80. — * Origen., Exhortatio ad Martyrium, <au. I, a; Patroi. grœc, >onp Xi, <?«< «64, 565. — ' Origen., Exhort. ad Mat» iijrium, cap. IV.
des docteurs d'aposUisie, qui vous diront : Vous pouvez aller jusquelà; nier jusqu'à telle limite, pour sauver votre vie ^ Quant à moi, voici ce que je ciois la vérité. L'époux qui a daigné se fiancer à notre âme veut dans son épouse bien-aimée une intégrité complète. Il ne souffre pas de mélange impur. Sa divine affection est jalouse. Notre confession doit donc être intègre pour être parfaite 3. Or. elle le sera, si, durant le temps du combat , nous bannissons do notre cœur toutes les suggestions de Satan , toutes ses tentations de doute, de négation, d'apostasie, tous les moyens termes qu'il nous présente comme des échappatoires au martyre ; si nous sommes armés, non pas seulement contre les outrages, les violences, les dérisions des bourreaux, mais contre la tendresse et les larmes de nos amis et de nos proches, contre l'affection d'une épouse, d'un père ou d'enfants bien-aimés'*. Ambroise, fi-ère sacré, je vous en conjure, méditez cette parole del'Hlvangile; elle a été prononcée pour vous: Quiconque aura quitté pour mon nom frères et sœurs, parents et enfants, champs et maison, celui-là retrouvera toutes ces choses au centuple et possédera l'éternelle vie. Ainsi le martyr, au sein de Dieu, Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, duquel émane toute paternité sur la terre et dans les cieux, sera non plus le père d'un ou de deux enfants mortels, il sera le père de génération* immortelles et sans nombre ^. Le jour du combat, quand vous serez appelés à cette lutte glorieuse, une couronne de spectateurs^ des milliers de témoins se réuniront, comme pour les plus illu;sti-csathlètes. Vous serez vraiment devenu un spectacle pour le mondo, les anges et les hommes. En face de vous, le monde entier, tour les hommes, chrétiens fidèles ou païens aveugles; au-dessus de vi;r têtes, à gauche et à droite, les bons et les mauvais anges suivroat les péripéties de votre lutte. Les anges du ciel applaudiront à votjovictoire; les montagnes de l'éternité, les rivages du fleuve de vic^ les collines du royaume des élus renverront l'écho de ces chant» de triomphe. Mais hélas ! si l'un de ceux qu'on a vu briller dans
> Origen., Exhort. ad Martyr., cap. Viïi. — • Ibid., cap. ix, x. — * lôid.^ cap. XI. — » Ibid., XIV.
CHA?. I. — ŒUVRES iroiUGENE. S7
l'Église, comme autrefois l'étoile du matin dans les chœurs angéliques, si l'un de ces pieux fidèles dont les œuvres saintes resplendissaient d'un glorieux éclat, venait à laisser tomber de son front la couronne du martyre, alors on entendrait cette exclamation désolée : Comment s'est-il précipité du ciel, Lucifer, lui qui s'élevait sur les ailes de l'aurore? Il s'est brisé dans sa chute ' ! — Vraisemblablement il nous faudra affronter les sarcasmes et les injures de quelques infidèles qui nous ont connus, dont la vie s'est écoulée près de nous. Ils secoueront la tête en nous voyant livrés aux supplices. Redisons alors les paroles des prophètes : « 0 mon Dieu, vous nous avez rendus l'opprobre de nos voisins, un objet de dérision pour ceux qui nous entourent. Nous sommes devenus la fable des nations, le jouet des multitudes. Et le jour s'écoule dans cette honte, la confusion couvre ma face, parmi les injures et les blasphèmes des ennemis et des persécuteurs. Voilà ce que je souffre, ô mon Dieu, mais je ne vous ai point oublié ; je n'ai pas violé votre alliance, mon cœur ne s'est pas éloigné de vous ^ ! » Ainsi, dans cette lutte, notre effort ne doit pas seulement se borner à écarter de nous l'apostasie. Il nous faut exercer à ne pas même rougir des traitements infâmes que nous apprêtent les ennemis de notre Dieu. Vous en particulier, Ambroise, frère saint, vous que plusieurs grandes cités ont reçu jadis avec une pompe triomphale, maintenant que, victime de Jésus-Christ, vous allez porter la croix du martyre sous les yeux de tout un peuple, songez que notre Dieu vous précède aux tribunaux des gouverneurs et des rois, priez-le de donner la fermeté à votre cœur et la sagesse à vos lèvres. Demandez cette grâce pour vous-même, demandez-la pour le compagnon de vos combats, l'associé de votre martyre, Protoctète, afin qu'ensemble vous complétiez par vos souffrances ce qui manque à la passion du Christ 3. »
35. Tel est le style d'Origène. La pensée de ce grand homme s'exprime presque constamment par un texte de l'Écriture, dont ii possédait tout 'ensemble et chaque détail dans la mémoire. Nul
» Origen., Exhort. ad Martyr., cap. xviii. — * Ibid., xix. — ' lôid., xxr j.
parmi les Pères de l'Église n'atteignit à ce point de transformation mtellectuelle, où les formules du langage humain sont remplacées par celles du divin Aoyoç. Ce fut précisément cette étonnante aptitude d'Origène qui donna à ses œuvres un crédit si considérable, en un siècle oii l'éiude de l'Écriture absorbait toutes les intelligences chrétiennes. La littérature profane, comme l'avait dit Clément d'Alexandrie, était l'or égyptien que les fds d'Israël ravissaient jiour décorer l'autel de Jéhovah; c'est-à-dire que les chefs-d'œuvre du génie païen, en poésie, en histoire, en philosophie, devaient tour H tour venir rendre hommage à la parole de Dieu, au livre universel, à la Bible. Tel était le magnifique programme de ITcrlise au m' siècle. Nous croyons qu'il doit êîre encore aujourd'imi le nôtre, et qu'il suffira à l'essor de l'esprit humain jusqu'à Ta consommation des siècles. L'Épître d'Origène à son disciple Grégoire, qui fut depuis l'évêque thaumaturge de Néocésarée, nous fait merveilleusement comprendre la pensée du grand docteur sur ce point. « Origène, à son fils et seigneur, révéré Grégoire, salut en Dieu notre Père. Vous le savez, toute intelligence bien douée peut, à l'aide de l'étude, atteindre à la vocation contingente qui lui est échue. Ainsi, il vous est loisible de devenir, si vous en avez le goût, un légiste consommé dans la connaissance du code romain, ou, si vous le préférez, un philosophe émérite dans l'une des plus célèbres écoles de la Grèce. Mais, avec les ressources du rare talent que Dieu vous a donné, je voudrais vous TOUS voir uniquement appliqué à l'étude du christianisme. La philosophie grecque serait comme le prélude, comme un cercle j,7éparatoire qui convergerait à son centre, la doctrine de Jésus- Christ. Il en serait de même de la géométrie et de l'astronomie dont le témoignage viendrait corroborer les textes sacrés de l'Écriture. En un mot, ce que les philosophes disent de la musique, de ïa grammaire, de la géométrie et de la rhétorique qu'ils nomment les coadjutrices de la philosophie- \o voudrais le dire de la philosophie elle-même qui me semble appelée à devenir la coadjutrice du
* Tùv f, :f'.£euTùiv j;»4i. .,oy!i' ■ -4 ^vir.gentinm rr/rn sapienlia.
CDAP. I. — CEUYRES d'oRIGÈNE. 89
«liristianisme. C'est peut-être implicitement ce que Dieu nous voulut taire entendre, quand, dans l'Exode, il ordonne à tous les fils <i Israël d'emprunter aux Égyptiens, leurs voisins et commensaux, (les vases d'argent et d'or, des étoffes précieuses, pour les employer [)ius tard àla majesté du culte divin. De ces dépouilles de l'Egypte, les enfants des Hébreux construisirent le Saint dos saints, l'archt d'alliance avec son couvercle d'or, les chérub.'.it;, ie propitiatoire, l'urne qui renfermait la manne, pain des anges. Vraisemblablement l'or le plus par de l'Egypte eut cette destination sublime; la seconde qualité de cet or dut être employée au chandelier à sept lij'anches, avec les lampes qu'on y attachait, à la table des pains dt proposition et a l'encensoir. S'il y eut une troisième et une qua> tricine qualité d'or, on en fit, ainsi que de l'argent égyptien, les vases sacrés pour le service des autels. Ainsi, de leur séjour sur la terre de servitude, les fils d'Israël rapportèrent les abondantes riche!-ses qui décorèrent le tabernacle du Seigneur. Avec les étofl'eà précieuses des Égyptiens il est croyable qu'on exécuta tous ces ouvrages qui demandent, comme dit l'Écriture, la pittoresque industrie de l'aiguille, les voiles brodes de Vatriinn intérieur eî extérieur. Sans prétendre spéciOer tous les usages divers auxquels les Israélites purent employer les dépouilles païennes de l'Egypte, ii suffit de dire qu'elles furent transformées pour le culte du vrà iJieu. Cependant je remarque que ri']criture, chaque fois qu'Jsraë' tij:;!i):iil dans une prévarication, emploie cotte formule : Ils soo> (•c(i:'.scendus vers l'Egypte. N'est-ce point tacitement faire entendre 1 icrtains esprits ce qu'il y a de pernicieux à habiter l'Egypte. :'"est-à-dire, à se plier encore aux disciplines du monde, après s'être enrôlé dans la milice du Seigneur, dans le culte sincère et pieux d'Israël. A coup sûr, tant que l'Iduméen Adad * habita le «' xVlsraël, il ne mangeait pas le pain idolâtrique de l'Egypte ; mais, ' près qu'il se fut enfui de ce territoire sacré, véritable fugitif de la sagesse de Dieu, il contracta une alliance avec le Pharaon dont il épousa la sœur, et le fds né de ce n^aria^f- fut élevé parmi
' m Reg., XI, 14. Cf. tom. II de celte //"''of/t.j pag. 5u6.
les enfants du Pharaon païen. Plus tard, Adad revint à la terie d'Israël, mais ce fut pour jeter la division et le schisme au sein du peuple de Dieu, ce fut pour ériger les veaux d'or dont ils disaient : Israël, voici tes dieux, les dieux qui t'ont délivré de la servitude "gyptienne ! Pour moi, j'en atteste une longue expérience, j'af- Jirme qu'ils sont extrêmement rares ceux qui abandonnent les charmes de l'Egypte, pour venir de plain pied s'établir sur la terre du Seigneur. Au contraire, on trouverait par centaines les frères d'Adad l'Iduméen, je veux dire ces essaims d'hérétiques sortis des ruches philosophiques de la Grèce, qui viennent à Béthel, la fausse medson du Seigneur , inaugurer leurs veaux d'or. L'Écriture nomme les confins de Dan comme le siège du culte schismatiquc. Ainsi ces frères d'Adad se sont forgé des fables oii l'erreur des Gentils confine aux vérités de la foi. Vous donc, fils bien-aimé et vénéré Seigneur, appliquez-vous à l'étude des divines Écritures. Je dis : Appliquez-vous. Sans une attention continue et persévérante, la lecture des livres saints exposerait à mille erreurs. C'est là cette porte à laquelle il convient de frapper par l'humilité et la prière, afin que le portier divin, dont parle Jésus-Christ, nous daigne ouvrir. Tels sont les avis que ma tendresse paternelle me suggère pour vous. Ai-je trop présumé de moi-même, en vous les adressant? Dieu le sait, et le Père, et son Fils Jésus, dans l'union de l'Esprit-Saint. Oh ! puissiez-vous arriver à cet état de perfection où vous direz non pas seulement : Je participe à l'héritage du Christ, mais : Je suis entré dans le peirtage de Dieu même * ! »
36. Nous nous trompons fort, si le génie chrétien qui a écrit cette page n'était pas le plus humble des fils de l'Église, en même temps qu'il en était le plus érudit et le plus illustre. A ce propos, on nous permettra de comparer avec celles-ci les pages que nous a^ons extraites plus haut du livre des Philosophumena, et nous demanderons s'il y a, entre les deux manières de s'exprimer et de sentir, l'ombre d'une ressemblance. Je sais que l'axiome : Le style
•Ori^'ei^^ Epht. ad Gregorium., l'airol. grœc, toui. ii col. 88.
CnAP. I. — OEUYPES D ORIGÈNE. H!
c'est l'homme, ne doit jamais être pris au pied de la lettre. Il convient de l'appliquer avec des restrictions et des tempéraments. Mais à mesure que nous avancerons dans l'étude des écrits d'Origène, le lecteur se convaincra de plus en plus que les injures accumulées contre saint Calliste par l'auteur dos Pkilosophumena n'ont jamais pu tomber d'une telle plume. Le traité d"Origène sur la Prière esj encore une de ces œuvres qui supposent l'humilité de la foi dan:; son alliance avec le génie. « Tout un ordre de choses surnaLiii'oUes, dit le grand docteur, évolue au dessus de notre caduque mortalité, sans que notre raison les puisse comprendre. Mais ce qui est impossible à notre nature, la grâce infinie de Dieu qui s'est manifestée à nous par Jésus-Christ Notre-Seigneur et par l'effusion de l'Esprit-Saint l'a rendu possible '. Vous vous étonnerez peut-être, Ambroise, frère laborieux et saint, et vous Tatiana, noble et virile chrétienne, vous dont j'apprends avec joie aujourd'hui qu'il vous arrive enfin de déposer, comme Sara, les féminines infirmités, vous vous étonnerez, dis-jo, que je considère les impossibilités humaines comme des possibilités divines. Au rang des impossibles, eu égard à l'infirmité humaine, je mets tout d'al:)ord un traité de la Prière, digne à la fois du sujet et de Dieu lui-même; oii l'on nous apprendrait ce que nous devons demander à Dieu; comment il le faut demander; les formules mêmes de la prière, et, pour chaque circonstance de temps, de lieux, de personnes, les demandes les plus opportunes. — Mais à tant d'ignorances qui sont le fond de notre nature, l'Esprit supplée, cet Esprit qui élève vers Dieu de notre cœur même des gémissements inénarrables. Or celui qui scrute les cœurs sait ce que désire l'Esprit, lequel demande pour les saints tout ce qui est selon Dieu. Puis donc qu'il est si difficile de parler de la prière; puisqu'il est besoin de la lumière du Verbe Premier-né et de la coopération de l'Ësprit-Saint pour concevoir et exprimer des pensées dignes d'un tel sujet, à Dieu ne plaise que je présume assez des forces de ma misérable humanité pour entreprendre rien de semblable, avant d'avoir humble-
*Origea.j Je Omtione, cap. i; PatrrA. gr'.ec., tom XI, col. 416.
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ment supplié la miséricorde infinie d'ouvrir pour moi les sources de vérité, les oracles de l'Évangile, et d"éclairer ainsi mon intelligence M » — L'objection du rationalisme moderne contre l'efficacité delà prière, était déjà vulgaire au temps d'Origène. «Dieu, disaient les païens, dans sa prescience a tout prévu, et dans sa providence tout réglé d'une manière définitive. Dès lors à quoi bon prier celui qui connaît à l'avance nos bes-oins, et dont la déter* mination est déjà prise 2? » Cette notion erronée de la prescience et de la providence divines renouvelait en réalité la sombre doctrine du Fatum des anciens. Elle se formulait parmi les sectes contemporaines d'Origène en ces deux maximes : « Si Dieu, d une part, a la prescience de l'avenir et si, de l'autre, il a choisi de toute éternité la solution, la prière est inutile. Si tout arrive d'après la volonté de Dieu, si ses décrets sont immuables, la prière est vaine '. » M. Renan n'a rien ajouté à ces dilemmes. Il aurait pu, pour donner satisfaction au bon sens public, prendre la peine d'indiquer la réponse que la théologie catholique n'a cessé d'opposer à ces paralogismes. a II faut, dit Origène, distinguer soigneusement entre les phénomènes de l'ordre naturel proprement dit et ceux de l'ordre 3pirituel. Les premiers sont réglés par des lois antérieures qui SiiïTent d'ordinaire leur cours, tant qu'il ne plaît pas à la puissance divine de les modifier. Les seconds sont essentiellement libres. Le nier serait une ineptie. Le bien et le mal moral n'existeraient point ^ans le système contraire, et il faudrait anéantir toutes les législations qui reposent unanimement sur le principe du libre arbitre '.iumain. Il est vrai. Dieu a prévu l'usage que nous ferons du libre arbitre, mais il ne nous a point imposé fatalement tel usage plutôt que tel autre. En sorte qu'il a prévu aussi qu'à tel instant donné nous e prierions avec confiance, avec ardeur, avec persévérance. Gonséquemment il a prévu ou qu'il accorderait la grâce sollicitée, ou qu'il la refuse: -jt, soit parce qu'elle n'eût pas été expédiente pour nous, soit parce qu'elle eût été indigne de lui. Mais cette prévision ne retranche rien ni à notre liberté, ni à so^' indépendauce •. »
> Origen., ik Oral., cap. u. — * IbUl., v. -- ' .'.» . "-'■'. — • lUa., Vi.
CllAP. I. — œUYRES d'origène. P3
Toute la doctrine catholiq.-e de la prière est admirablement résumée dans ce chapitre d'Origène, dont nous ne pouvons donner qu'une analyse rapide. « La prière, cuntinue-t-il, n'a pas besoin de longues formules. Elle ne doit point avoir pour objet des intérêts frivoles et passagers comme ceux de la terre, mfin elle doit sortir d'une conscience pure et d'une âme dégagée des passions et des pensées matérielles *. La force de la prière chrétienne est dans son union avec l'Église de la terre et celle du ciel, dont Jésus- Christ est le pontife '. » — « Ce qui ne veut pas dire, ajoute-t-il, que nous devions seulement adresser nos prières à Dieu le Père, que Jésus-Christ priait lui-même et qu'il nous a appris à invoquer dans l'Oraison dominicare. Jésus-Christ est un seul Dieu avec le Père et l'Esprit-Saint; il a droit à nos adorations comme à nos prières 3. » L'illustre docteur expose ensuite, dans un commentaire fort étendu, le sens de l'Oraison dominicale *. Le protestantisms pourrait méditer avec fruit les paroles d'Origène sur le texte évargélique : « Donnez- nous notre pain de chaque jour. » — « Il eu est qui prétendent, dit-il, que ces mots doivent s'entendre uniquement du uain matériel, dont nous faisons l'aliment de nos corps. Je crois à propos d'écarter cette interprétation grossière et d'ex» pliquer le sens de ce pain supersubftfantiel, ainsi que ie nomme l'Évangile. Eh quoi! Jésus-Christ qui avait d'abord recommandf'j à ses disciples de ne demander que ce qui intéresse le royamn* sles cieux, oubliant ses propres préceptes, leur eut enjoint de solliciter du Père l'humble faveur du pain matériel de chaque jour! Grande et noble prière en vérité i «Travaillez, disait-il, h acquérir non ce pain périssable, mais celui qui dure dans la v:V éternelle et que vous donnera le Fils de l'homme ^. » Et ailleurs « Mon Père vous donnera le véritable pain du ciel, le pain do Dieu qui assure la vie au monde ^. » Quel est ce pain véritable qui nourrit vraiment l'homme créé à l'image de Dieu et perpétue en lui la ressemblance du Créateur? Évidemment c'est le Verbe,
« Origen., de OrnL, cap. vin. — ^ IbiJ., x-xiv. — » Ibid., x\, xvj, — ♦ Ibid,^ XXII-XXXI. — ^ Joui., vi, 26. — * Ji^id., 32.
aliment des âmes. Mais, objectera-t-on, le "Verbe était présent; c'était lui-même qui parlait alors et qui annonçait dans l'avenir un autre pain, différent encore. Écoutez la réponse de l'Évangile et apprenez à connaître quel était ce pain. « Si vous ne mangez, dit Jésus-Christ, la chair du Fils de l'horame, si vous ne buvez son sang, vous n'aurez point la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour ; car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang un breuvage *. » Voilà donc l'aliment que, dans notre indigence spirituelle, il nous faut demander à Dieu pour ne pas mourir de faim. C'est là le pain vivant et supersubstantiel dont il nous faut ^tre affamés'. »
37. Nous avons eu précédemment l'occasion de faire observer lue, dans la pensée des Pères de l'Église, le dogme de l'Eucharistie était intimement lié avec celui de la résurrection de la chair. Le pain descendu du ciel, c'est-à-dire le corps de Jésus-Christ, devenu l'aliment de notre mortalité, est une semence divine et un gage de la future résurrection. Cette idée se retrouverait certainement dans le traité d'Origène : De Resurreclione^ si nous le possédions intégralement. Il ne nous en reste plus que trois fragments assez courts, cités, les deux premiers par saint Pamphile dans son Apologie d'Origène, et le dernier par saint Jérôme dans une Épître à Pamraachius. Autant qu'il est possible d'en juger par ces lambeaux épars, le plan d'Origène ne dut pas s'écarter beaucoup de celui d'Athénagore sur le même sujet. Discussion des prétendues impossibilités de la résurrection et examen des raisons d'analogies, de convenances ou même de stricte justice, qui militent en faveur de ce dogme ; telle paraît avoir été pour l'un et l'autre apologiste la donnée fondamentale qu'ils cherchèrent à développer. Origène emprunte à l'héroïsme dont les martyrs offraient alors l'exemple un argument plein d'actualité : « Ne serait-il point absurde, dit-il, que ce corps couvert de cicatrices pour le nom de Jésus-Christ; ce corps qui a subi avec l'âme les tortures des bourreaux, de la
» Joan., VI, 54. — • Origen., de Orat., cap. xxvu.