CU-IP. VI. — PAUL DE SAMOSATE
carnant, il s'est fuit homme. Dans ce grand acte de l'Incarnation, le corps pris au sein de la Vierge, est devenu « l'habitacle oh. réside corporellement la plénitude de la divinité '. » Il fut uni à la ùivinitc d'une manière indissoluble; il fut déifié. Voilà pourquoi Jôsus-Clirist est à la fois Dieu et homme. Tel l'Ancien Testament et les prophètes l'avaient annonce; tel le reconnaissent et l'adorent toutes les églises du monde, qui croient avec l'Apôtre que, dans sa personne, « l'égal de Dieu s'est anéanti lui-même , nous apparaissant comme le Fils de David selon la chair °. » C'est comme Dieu que Jésus-Christ opérait les miracles décrits par l'Évangile. C'est comme homme, que participant à toutes les infirmités de la chair, sauf le péché, il a subi la tentation, la souffrance et la mort. Voilà les points principaux de notre croyance. Nous désirons savoir si vous les admettez et les enseignez comme nous. Veuillez donc nous déclarer catégoriquement si vous partagez notre foi 3. »
7. Nous ignorons quelle lut la réponse de Paul de Samosate. Peut-être se dispensa-t-il d'en faire aucune. Sa vanité personnelle semblait prendre plaisir à tout le bruit qui se faisait autour de son nom. Saint Denys d'Alexandrie avait deviné le caractère orgueilleux de l'hérésiarque. Dans les lettres qu'il lui adressait, il éviîait de lui donner son titre d'évêque, se bornant à l'appeler : (c Mon ami '*. « I] insistait sur la frivolité de ses arguments, sur son ignorance profonde de la doctrine cathohque, et sur l'inintelligence avec laquelle il ne saisissait des Écritures que la lettre sans en prendre l'esprit. « En vérité, lui disait-il, Jean l'Évangéliste eut raison d'écrire que le monde ne comprendrait point la doctrine du Verbe. Vous êtes l'un de ces lecteurs qui ne comprennent pas. Vous êtes condamné au triste rôle du serpent des anciens jours, forcé de se rouler sur le limon, se nourrissant de la terre qu'il souille, et s'elTorçant de mordre la pierre immuable, c'est-à-dire le Christ ^. » Paul de Sani'^atc n'clait point habitué à un langage aussi énergique. La faveur de Zénobie
• Coloss., II, 9. — • Philipp., Il, 7 ; Rom., i, 8. — » Labhe, Concil., tom. ?, «ol. 844-849. — * Epist. Dionys. Alexand., ad Paul. Samosat.; LabLe, Concii., tom. I col. 850. — s Id., ibid. col. 831.
4G0 ruNiiKiCAT HE saint vua.\ i {■liV.i--li}.
lui ménageait un cercle d'admirateurs faciles, dont les complaisances et l'adulation ne manquaient jamais à son amour-propre. Voici comment il répondit au courageux évoque d'Alexandrie : « J'honore en votre personne ce qui est réellement digne d'honneur, votre âge vénérable et les stigmates du Christ, cicatrices de la persécution. Quant à votre sagesse et à votre prudence, je les abandonne aux éloges du vulgaire. Vos injures ne sauraient m'atteindre. Peu importe que vous m'appeliez un serpent, nourri de terre et soufflant l'abjection. Ces sortes d'aménités ne valent pas la peine d'un prologue. Vous me demandez d'expliquer clairement ma doctrine. Je rais le faire, ou plutôt, ce sont les paroles mêmes de 1 Écriture qui vont le faire pour moi. Répondez, si vous le pouvez, aux dix questions suivantes : !• Vous dites et vous écrivez que le Christ est Dieu par nature, et non point un homme comme nous. Or, nous l'entendons s'écrier dans sa Passion : « Mon âme est troublée '. » Est-ce là, dites-moi, la parole d'un Dieu? 2° Quelques instants après il ajoute : « Mon âme est triste jusqu'à la mort *. » Est-ce encore là une parole divine? Et ne sommes-nous pas obligés d'y voir l'infirmité de la nature humaine, impuissante à surmonter ses angoisses? 3° Lorsque les Juifs demandaient au Christ un prodige pour confirmer sa mission, il leur dit : « Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours. — « Il entendait, ajoute l'Évangéliste, le temple de son corps '. » Eh bien ! direz-vous que le Verbe de Dieu fut détruit par les Juifs? Non, sans doute. Ce serait un blasphème. Convenez donc que le Christ mis à mort n'était point le Verbe , mais seulement le Temple du Verbo , comme Jésus-Christ le dit lui-même. 4° Il est écrit dans l'Évangile : « Après avoir pris le calice, Jésus rendit grâces, et dit : Recevez et partagez entre vous. Ce calice est le Testament nouveau de mon sang qui sera répandu pour vous *. » Moi jo demande comment le sang d'un Dieu aurait pu être partagé et répandu? 5° L'Évangile dit encore: « L'enfant croissait et se
« Joan., XII, 27. — * Mallh., xxvi, 38. — > Joan., ii, 19-îl. — • Luc, xxii, t1-20.
ClIAl'. M. TAtL Dli SAAIOSAÏE. 4t)l
fortifiait '. » Ox-, le Jésus, seul né du Saint-Espiit et de la Vierge, pouvait croître. Comment donc osez-vous soutenir que ce Jésus préexistait à tous les siècles, au sein du Père, sans avoir ni commencement, ni fin? 6° On lit de même dans l'Évangile: «« L'Ange du Seigneur apparut en songe à Joseph et lui dit : Lèvetoi, prends l'enfant avec sa mère et fuis en Egypte. Car Hérode cherche l'enfant pour le mettre à mort '. » Direz-vous que cet enfant fugitif avec sa mère était coéternel au Père et résidant au sein de la divinité? Comment eût-il été l'immuable, lui qu'on transporta d'un lieu à un autre? Comment eût-il été l'Éternel, lui dont l'Évangéliste vient de raconter la naissance à Bethléem? 7° Je n'ai point trouvé dans l'Écriture que la forme corporelle et l'âme puissent exister en un homme sans constituer une hypostase. Aussi je voudrais bien savoir comment vous entendez le passage de l'Apôtre : « Le Christ , qui avait la forme de Dieu, s'est anéanti jusqu'à prendre la forme d'un esclave, et il parut Bous l'extérieur d'un homme '. » Mais s'il a pris la forme d'un esclave, s'il en avait l'extérieur, il en avait donc aussi l'hypostase ou la personne. L'Écriture nous défend de reconnaître deux dieux. Vous le proclamez; je le sais comme vous. Que sera-ce pourtant que cette forme impersonnelle? cette apparition sans hypostase? Si le Christ n'eut pas de réalité substantielle, qu'était-il? Comment pouvait-il avoir une forme sans personnalité? — 8" Un autre épisode évangélique n'est pas moins significatif. Jésus, à l'âge de douze ans, s'était rendu au temple de Jérusalem avec Joseph et Marie. « Au retour, dit le texte sacré, l'enfant resta seul dans la ville; ses parents ne s'aperçurent point de son absence. Ts le croyaient avec le reste de la caravane. Le soir venu, lis le cherchaient j'^armi leurs parents et leurs amis. Ne l'ayant point trouvé, ils retournèrent à Jérusalem. Jésus était assis d-^ns le Temple, au milieu des docteurs. Saaaère lui dit : Mon fils, pourquoi avez-vons agi de la sorte? Voilà que votre père et moi nous vous cherchions, pleins d'inquiétudes et d'angoisses *. » Or, je vous le demande,
« Loc, u, 40. — » Matth., n, 13. — » Philipp., n, 7. — » Luc, i, ^-48.
4G:2 roN'TiFiCAT de saint Félix i (269-274).
cet eniant que ses parents cherchent ainsi, peut-il être l'Éternel, le Yerbo iramuabîa, demeurant au sein du Père? 9* Il est écrit au livre d'Isaïe : a Dieu, le grand, l'éternel, ne souffre ni l-a faim, ni la soif; il ne se fatigue pas : sa science ne saurait croître parce qu'elle est infinie •. » Cette parole du Prophète n'est-elle pas la condamnation anticipée de votre doctrine? Est-ce que Jésus n'a pas souffert la faim, la soif, le travail, la fatigue ? Il n'était donc pas le Dieu grand et éternel. 10° Enfin, vieillard, voici ma dernière objection. Je suppose que Pierre, l'apôtre, le disciple privilégié du Sauveur, avait plus que tous les autres une notion exacte de la nature du Christ. Vous ne le nierez pas , c'est un fait que vous affectez d'ordinaire de mettre particulièrement en évidence. Or, voici les paroles que Pierre adressait aux Juifs : « Sachez-le, maison d'Israël. Le Juif que vous avez mis en croix est celui que Dieu a fait Seigneur et Christ '. » Maintenant, vieillard, m'accuserez-vous d'inventer une doctrine mensongère? Ce n'est pas moi, c'est l'apôtre Pierre qui déclare que le Jésus crucifié par les Juifs a été fait, par Dieu, Christ et Seigneur. Donc c'est vous qui inventez une erreur, quand vous dites que le Christ crucifié était co» éternel avec le Père ^. »
Troisième 8. Tcllcs étaient ces dix objections de Paul de Samosate. II les tiuci.e. Dépo- croyait triomphantes; elles n'embarrasseraient plus aujourd'hui i.iui Je "le moindre élève de théolosrie. Paul de Samosate confondait j.^t'ire tyno- cn Jésus-Christ les personnes avec les natures. Il dédoublait
daie adresbCC . i» r i ^ » . .. i i,t i i
au pape, la personnalité du Sauveur, et faisait du verbe une hypostase, du Christ une autre hypostase. Saint Denys d'Alexandrie essaya vainement d'éclairer cet esprit vaniteux. Deux conciles 'se tinrent successivement à Antioche. L'hérésiarque y comparut. Un saint prêtre, illustre par son érudition et son éloquence, Malchion, fut chargé de soutenir une conférence publique contre le gectaire. Les arguments présentes de part et d'autre, dans la dis- •è'ussion, étaient recueillis par des sténographes. Paul de Samosate fut réduit ail sileftce; mais il ne s'avoua pas vaincu. Un troisième
• iia., XL, 28. — *Act.,^{l, 86. - ' Labbe, Concil., tom. I, col. 850-894.
CUAT. VI. — PAUL DE 3AM0SATE. 403
ronciie, plus nombreux que les précédents, se réunit alors. Cent cinquante évêques y assistèrent. Denys d'Alexandrie ne put venir ie présider. Il était déjà atteint de la maladie qui devait terminer sa carrière mortelle, mais son zèle et sa foi paraissaient lui survivre pour animer cette imposante assemblée. On avait convoqué tous les évêques de l'Asie-Mineure, et, à leur tète, Firmilien de Cappadoce, le même qui, après avoir un instant suivi le parti de l'antipape Novatien, avait ensuite pris une part active dans la controverse 3u baptême. Entraîné deux fois dans l'erreur, il avait doux fois réparé sa chute par une noble rétractation. Firmilien se mit en route, malgré son grand âge, pour venir une fois encore attester la divinité de Jésus-Christ; mais il mourut à Tarse, le 28 octobre 269, sans avoir pu achever son voyage. L'Église catholique a inscrit son nom au catalogue des saints. Paul de Samosate aurait pu trouver dans Firmilien un glorieux exemple à suivre. Ce que l'Église condamne dans les hérétiques ce n'est pas la faiblesse humaine, toujours sujette à l'erreur; c'est l'obstination qui refuse de s'incliner devant la vérité définie par l'autorité de Pierre: c'est l'orgueil qui' affiche hautement sa révolte contre le Saint-Esprit. Denys d'Alexandrie envoyait au concile une réponse détaillée à toutes les objections de Paul de Samosate. Il étabhssait la vérité catholique dans toute sa netteté. Les deux natures en Jésus-Christ sont étroitement unies, disait-il, mais elles ne forment pas deux hypostases ou personnes. C'est donc bien réellement que Jésus- Christ est Dieu ; c'est bien réellement que la Yierge Marie porte le titre de Mère de Dieu, 0£ot6/.c;, expression que l'illustre évêque répète après Origène et saint Denys l'Aréopagite *. Nous n'avons plus les actes du concile d'Antioche. Eusèbe les résume en ces termes : « Jamais un pareil nombre d'évêques n'avait été réuni. On eût dit que toute l'Église catholique s'était donné rendez-vous pour confondre la sacrilège doctrine de Paul de Samosate. Condamné unanimement , convaincu d'erreur et de mauvaise foi, il fut excommunié et déposé, "Celui qui se distingua le plus, dansJa cou-
' Labûe, Concil., tom, I, lûc. citât.
464 PONTIFICAT IJE SAINT KKI.IX I (^l'.'.l-JT i ' .
troverse soutenue au sein de rassemblée, fut le prêtre d'Antioctie, Malchion, que sa vertu et sa science énainentes avaient fait placer à la tête du didascalée chrétien de cette ville. Malchion, réfuta avec une vigueur irrésistible tous les sophismes de son adversaire. Dans une exposition pleine d'éloquence et de solidité, il mit à nu les fraudes et les déguisements de l'hérésiarque. Tous les Pères Bouscrivirent la sentence de condamnation, et adressèrent au pape saint Denys I, dont ils ignoraient encore le glorieux martyre, ainsi qu'à Maxime d'Alexandrie, qui venait de succéder au patriarche ■aint Denys, mort lui-même dans l'intervalle, une lettre ainsi conçue : « A Denys de Rome, à Maxime d'Alexandrie, à tous les ministres de Dieu, évêques , prêtres et diacres de l'Église catholique; Helenus et Hymenaeus, Théophile, Théotecne, Maxime, Proculus, Nicomas, Émihen, Paul, Bolanus, Protogène, Hierax, Eutychius, Théodore, Malchion, Lucius avec tous les autres évêques, prêtres et diacres de l'Église de Dieu réunis de toutes les provinces de l'Orient, salut dans le Seigneur. — A la nouvelle du progrès de l'hérésie, nous avons convoqué les évêques des provinces les plus lointaines, afin de pouvoir, en un concile solennel, mettre un terme à l'arrogance de Paul de Samosate. Ainsi nous avons invité spécialement Denys d'Alexandrie et Firmiliea de Cappadoce, ces pontifes de bienheureuse mémoire. Denys ne put se rendre à notre appel. Il adressa toutefois une lettre détaillée au clergé et aux fidèles d'Antioche. Dans cette lettre, fidèle au précepte de l'Apôtre, il ne voulut môme pas inscrire de salut.itiun pour l'hérésiarque. Nous joignons ici une copie de cette IctUc. Firmilien de Cappadoce avait précédemment assisté aux d<;ux conciles qui ont été tenus contre Paul de Samosate. Il avait Qélri de ses anathèracs la nouvelle hérésie. Nous fûmes témoins du zèle qu'il déploya dans ces deux circonstances. Cependant l'hérésiarque, par de vaines promesses de soumission, avait trompé Firniiiien , lui jurant d'abandonner son erreur. Ce n'était qu'une feinte. Firmilien touché de ses dcmonsti-atioas hypocrites consentit à diirérei" la sentence d'excommunication. En apprenant la duplicité de Paul de Samosate, l'évêque de Cappadoce, raahgré son
CUAr. VI. — PAUL DE SAMOSATE. -îvvi
grand âge, se mit en route pour venir au concile. Nous attendions! avec impatience l'arrivée de ce saint pontife; mais il s'endorpjit "., Tarse dans les bras du Seigneur. Après avoir procédé à l'exameni des doctrines de Paul de Samosate, nous dûmes commencer une enquête sérieuse sur sa conduite et ses mœurs. Il fut solennellement établi que ce docteur de mensonge avait abandonné la vérité catholique; qu'il a commis une foule d'altérations et d'interpolations pour accréditer ses erreurs; enfin qu'il s'est banni lui-même de la communion de l'Église. Quant à sa conduite, elle n'est paà moins scandaleuse. Né de parents pauvres, élevé par la charité des fidèles, n'ayant jamais acquis par des moyens licites aucune fortune, il nage aujourd'hui dans ropulence= L'argent et l'or dont il dispose sont le fruit d'industries sacrilèges, ou de concussions criantes. Ainsi il se fait payer par les solliciteurs des services qu'il dédaigne de leur rendre, après en avoir touché le prix. Dans les procès qui surviennent entre les frères, il vend aux deux parties sa future sentence, et transforme le tribunal du Christ en un comptoir de marchand. Tout respire autour de sa personne le faste et l'arrogance. Il exerce plusieurs dignités civiles qu'il préfère à celles de l'Église : il aime mieux son titre de procureur fiscal que celui d'évêque. Il se montre au forum dans l'appareil d'un proconsul, recevant des placets, lisant sa correspondance et dictant des lettres aux secrétaires qui l'accompagnent. Précédé d'une multitude servile, suivi d'un troupeau d'adulateurs, il étale ainsi aux yeux du public un luxe et un faste qui excitent la haine et l'envie contre notre religion sainte. Dans les assemblées des frères auxquelles il préside, c'est toujours la même pompe mondaine, le même déploiement d'un cortège tout profane. Il veut dominer les consciences par la terreur. Il s'est fait ériger un trône , non point comme en ont les évêques de Jésus-Christ, mais absolumentpareil à ceux des magistrats civils ; il l'appelle son tribunal et ne permet pas qu'on lui donne un autre nom. Quand il y vient prendre place, on le voit s'agiter au moindre prétexte, se livrer parfois aux transports de sa fureur et frapper du pied comme ua proconsul mécontent. Il veut y être applaudi, comme un acteur; VIII. 30
4faC PONTIFICAT DE SAm.' FÉLIX I (269-27î;.
il a, parmi lafo'ile. des satellites qui donnent le signal, et si quelques fiaè.es, par respect pour la maison de Dieu, refusent de s'associer a ces indécentes manifestations, il les interpelle avec des menaces et des injures. Parmi ceux de nos pieux collègues qui ont cessé de vivre, il en est contre lesquels il se déchaînait dans ses discours >.vec une véritable rage. Au contraire, il ne parlait jamais de luirjême que pour exalter sa capacité, son mérite et sa science. On eût dit un sophiste, ou un charlatan. Il en vint à ce point d'orgueilleuse folie de substituer aux hymnes et aux cantiques en i'honneur de Notre-Seigneur Jésus-Christ des vers à sa propre ouange. Ce fut pendant la solennité pascale qu'il inaugura ces chants sacrilèges. Des actrices les exécutèrent au milieu des iidèles ne ce spectacle fit frémir d'horreur. Parmi les évêques et les prêtres du voisinage, il s'en est associé un certain nombre qui se ont ses échos au milieu de leurs populations et travaillent à propager son impiété et son erreur. Il refuse de dire avec nous que le Fils de Dieu soit descendu du ciel. Il a répété vingt fois devant nous que le Christ, né comme tous les autres hommes, est un homme semblable à nous. Cependant , lui qui refuse à Jésus- Christ le titre de Dieu, se laisse effrontément proclamer un ange du ciel, dans les hymnes qu'il fait chanter en son honneur et dans les discours de ses adeptes. Il prend plaisir à ces adulations infâmes, et ne manque jamais d'aller en personne les entendre. Nous rougissons d'avoir à déclarer qu'il vit notoirement dans un commerce impudique. Leiî prêtres et les diacres de son parti imitent ses désordres et Ton a inventé à Antioche un nom pour désigner les femmes qui se prêtent à leurs honteuses passions. On les appelle : ffuveCcaxtat, subintrodvctœ. Couvert de tant de crimes, Paul de Samosate s'esl fait des complices en autorisant dans ses inférieurs les débordements dont il se rend lui-même coupable. Il espérait ainsi ensevelir dans un éternel silence les forfaits dont il est souillé. Sei richesses lui permettent de gorger ses créatures, en sorte qu'il s'est formé un parti qui l'exalte eA prend sa défense. Frères bienaimés, nous savons que l'évêque et le clergé ne doivent donner aux fidèles que des exemples de la vertu. Or, nous avonâ acquis
-•'-Al'. \1. — l'AUL DE SAMOSATE. 467
la certitude que cette funeste coutume des subintroducfœ a déjà causé la chute d'un grand nombre de prêtres d'Antioche, et fait peser sur tous les autres les plus odieux soupçons. Qu'on n'essaie donc point de la justifier, en taxant d'exagération notre sentence De quel front un évêque oserait-il prêcher aux fidèles la chasteté, la fuite des occasions, quand on l'a vu prendre d'abord dans sa maison une jeune femme dont il s'est lassé bientôt et qu'il a remplacée par deux créatures, éclatantes de jeunesse et de beauté, qu'il traîne partout à sa suite , et dont il se fait accompagner dans ses somptueux festins! Le scandale était à son comble; les vrais chrétiens gémissaient en silence; la crainte du tyran leur fermait la bouche. A ces causes, nous avons- d'abord solennellement excommunié Paul de Samosate, cet orgueilleux esprit en révolte contre Dieu et son Église. Gomme il a refusé de se soumettre, nous l'avons déposé de l'épiscopat et nous avons élu à sa place un pontife selon le cœur de Dieu, Domnus, fils de Démétrien *, pontife d'heureuse mémoire, qui avant Paul de Samosate avait saintement présidé l'Église d'Antioche. Domnus s'est fait remarquer jusqu'ici par toutes les qualités qui conviennent à un saint évêque. Nous vous notifions donc sa promotion, afin que vous receviez ses lettres, et que vous l'admettiez à votre communion *. »
0. Dans ces fragments de la lettre synodale d'Antioche, Eusèbe l n'a reproduit in extenso que les détails relatifs à la conduite scandaleuse de Paul de Samosate; il a écourté, ou passé sous silence toute la partie dogmatique. C'est que l'historien, attaché du fond du cœuràl'Arianisme, avait quelque intérêt à laisser dans l'ombre
' Nous n'avous pas besoin après les anathèmes que le concile vient ck^ piouoncer -ontre les oweîaaxTat d'expliquer ici que !e saint évêque Démétrien, père de Domnus, avait été promu à l'épiscopat après a^'oir été marié. Le protestantisme passe volontiers sous silence la question des subtntro- (UrJcE, mais il relève avec soin la mention d'un évêque d'Antioche, fils d'un autre évêque, espérant, à l'aide d'une équivoque vingt lois éclaircieparles témoignages explicitoR de l'histoire, persuader aux lecteurs inattentifs que les évêques et les prêtres de la primitive Église ne reQOQçaient poiat «• mariage pour entrer dans les ordres.
« Euseb... Hist. ecc^w.» Mh^ VAI* cap. jxx.
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.-ONTIFICAT DE SALNT FÉLIX I {2Q[)-'-2'i
jne discussion qui condamnait d'avance la doctrine d'Arius. La personnalité divine de Jésus-Christ avait, dans sa courte manifesîation sur la terre, si puissamment saisi le cœur du monde, que, durant les trois premiers siècles de l'Église, toutes les discussions, iOutejïîes controverses dogmatiques eurent cette personnalité pour objet. Les gnostiques de toute nuance la représentaient comme ."incarnation du démiurge, inférieur il est vrai au Dieu éternel, mais supérieur à tout le cosmos visible. Les patripassiens, exagérant dans un autre sens, confondaient Jésus-Christ avec le Père;^ Paul de Samosate divisait en deux la personnalité de Jésus-Christ. L'une des personnes avait été un homme, l'autre un Dieu. Arius reprendra cette thèse en la développant, et tombera sous l'anathème du concile de Nicée, comme Paul de Samosate sous celui )lu concile d'Antioche. Un terme théologique déjà employé pour désigner l'union hypostatique des deux natures en la personne de Jésus-Christ, le mot de consubstantiel, ô(i.ooO(jioî, fut sérieusement discuté par les Pères du concile d'Antioche. Cette particularité importante, qu'Eusèbe n'a pas cru devoir signaler^ nous est attestée à la fois par saint Basile et saint Athanase. « Les évêques réunis pour la condamnation de Paul de Samosate, dit saint Basile, écartèrent le terme de consubstantiel, parce qu'il prêtait à une interprétation fausse, en exprimant la notion de la substance et de ses accidents, selon l'acception matérielle du mot; en sorte qu'il pouvait impliquer une division complète entre les deux termes jouissant de la consubstantialité. Par exemple, deui pièces de monnaie, frappées d'un même métal, sont réellement consubstantielles. Mais c'était là une acception trop grossier pour qu'on pût raisonnablement l'appliquer à la substance divine, en laquelle il n'y a point de partie divisible, ni plus ancienne l'une que l'autre. Le penser seulement serait une impiété. Qu'y a-t-il en effet de plus ancien que ce qui n'a point de commencement? Un tel blasphème détruirait l'essence même du dogme catholique. Entre le Père et le Fils il y a consubstantialité, sans division, quoiqu'avec distinction de personnes *. » Ces paroles do 1 Basil.. Emst. lu ; Pair, gract tom. XXXII^ col. 393.
CHAP. VI. — PAUL DE SAMOSAXii. 463
-«leûnt Basile, exactes quant au fond, présentent néannioins dans la forme une erreur que saint Athanase a relevée. D'après lu témoignage de saint Basile, on pourrait croire que les Pères d'Antioche rejetèrent absolument le terme de consubstantiel : ils se contentèrent seulement de l'expliquer et de prévenir ainsi la fausse interprétation que lui donnait Paul de Samosate. Voici comment sainj Athanase s'exprime à ce sujet : «Les évêques qui déposèrent Paiû de Samosate avaient admis le terme de consubstantiel. Maisl'héré* siarque abusa de cette expression pour la détourner dans le sens de son erreur. Vous distinguez la substance divine en trois hypostases, disait-il. Je veux bien admettre cette distinction. Mais il en résulte nécessairement que, sur ces trois substances, il y en a une qui a précédé les deux autres, et c'est ce que je soutiens. Tel est le sens dans lequel le concile d'Antioche répudia le mot de consubstantiel. Du reste, ce terme était usité bien antérieurement dans l'Église. Ainsi les fidèles avaient dénoncé, à Rome, saint Denys d'Alexandrie, sous prétexte que ce grand évêque refusait d'employer le mot de consubstantiel. Le pontife romain lui écrivit à ce sujet pour lui attester que ce terme était reçu par toute l'Église catholique. Denys d'Alexandrie se justifia près du pape, son homonyme, dans un livre intitulé : « Exposition de Foi et Apologie. » Il y parlait ainsi : « J'ai déjà repoussé l'accusation mensongère par laquelle on prétend que je me refuse à déclarer que le Christ est consubstantiel à Dieu. Je n'ai jamais repoussé le terme de consubstantiel; j'ai seulement dit, 10 qui est vrai, qu'il ne se trouve nulle part dans les Écritures. Mais quant au sens qu'il exprime, je le tiens pour indubitable et ai toujours professé '. » 11 est donc incontestable que le mot de consubstantiel, qui devait plus tard si souverainement déplaire à Eusèbe de Césarée, était déjà, en l'an 260, consacré dans le langage théologique de l'Église. Les Pères d'Antioche formulèrent en ces termes leur profession de foi, qu'Eusèbe n'a pas juge à propos d'insérer dans son Histoire , mais qui nous a été conservée par le «oncile d'Éphèse : u Nous confessons que Jésus-Christ, notre Seî-
« Athanae,, de Synodis, cap. xi-ni, xuv; Pair, grœc, tom JtXVÎ, col. 770-771»
gneur, CDgendré du Père avant les siècles, s'est incarné en ces derniers temps dans le sein de la Vierge; qu'il n'y a en lui qu'une seule personne, mais qu'il réunit les deux natures, divine et humaine. Tout entier Dieu; tout entier homme; il est Dieu avec le corps; mais ce n'est pas en raison du corps qu'il est Dieu. Tout entier homme avec la divinité, ce n'est point en raison de la divinité qu'il est homme. Ainsi il est tout entier adorable avec le corps, bien que ce ne soit point en raison du corps qu'il est adorable. Tout entier adorateur avec la divinité, ce n'est point selon la divinité qu'il est adorateur. Tout entier incréé avec le corps, bien que selon le corps il ne soit point incréé. Tout entier informé avec la divinité, bien que selon la divinité il n'ait point été formé. Tout entier consubstantiel à Dieu, même avec le corps , bien que ce ne soit point selon le corps qu'il est consubstantiel à Dieu. Par la même raison ce n'est point selon la divinité qu'il est coessentiel aux hommes, bien que, selon la chair, et même avec sa divinité il soit coessentiel aux hommes *. »
10. Quand la lettre synodale adressée au pape saint Denys par les pères d'Antioche arriva à Rome, c'était saint Félix I qui occupait la chaire de saint Pierre. Il confirma solennellement la sentence portée contre l'hérésiarque, et écrivit aux évêques d'Orient une lettre dont nous possédons encore un fragment : « Notre foi à l'Incarnation, disait-il, est celle que nous ont transmise les apôtres. Nous croyons que Jésus-Christ Notre-Seigneur, né de la Vierge Marie, est le Verbe, le Fils éternel de Dieu, et non point un homme élevé par Dieu à cet honneur, de telle façon qu'il serait autre que Dieu même. Le Fils de Dieu n'a point choisi un homme pour se l'associer, en telle sorte qu'il y aurait deux personnes en Jésus-Christ. En s'incarnant au sein de la Vierge, 1& Verbe , Dieu parfait , est devenu homme parfait *. » Il était assez facile de condamner Paul de Samosate et de le déposer canoniquement ; mais l'exécution de la sentence semblait devoir présenter plus de difficultés. L'hérésiarque joignait à son titre
» Labbe, ConeiL, tom. III, col. 980. — * Pair, iat., tom, V, col. HZ.
CUAP. VI. — SYNCHRONISMIi;. 471
d'évêque celui de procureur de Zénobie à Antioche. 11 disposait donc de la force armée, et il en usa pour se maintenir dans l'Église au mépris de la sentence du concile. Domnus ne put prendre possession de son siège. Il se produisit alors une intervention tout à fait inattendue, mais que la situation politique à cette époque explique à merveille. Aurélien, nous l'avons dit, songeait à relever le pouvoir de Rome en Asie. Il tourna donc ses armes contre la reine de Palrayre. L'une des premières conquêtes d'Aurélien fut précisément Antioche, cette capitale de la Syrie, qui était alorr comme la clef de l'Orient. « Or, dit Eusèbe, les chrétiens s'adressèrent à l'empereur, pour en obtenir l'expulsion de Paul de Samo* sate. L'empereur voulut lui-même examiner l'affaire ; il prononç? la sentence en ces termes : L'église d' Antioche et les bâtiments qui en dépendent doivent être livrés à celui des deux compétiteurs qui est reconnu par l'évêque de Rome et en correspondance avec lui *. » Les officiers impériaux se chargèrent d'exécuter cette sentence. Paul de Samosate, banni par eux, alla mourir dans l'exil et vraisemblablement dans l'impénitence finale. L'histoire du moiûf ne parle pas de son repentir.
§ IIS. SynehroBlnne»
H. n ne faut voir dans la décision favorable d'Aurélien, à propos de l'affaire de Paul de Samosate, qu'une combinaison poli' tique. Ce prince n'avait rien perdu de ses préjugés contre le christianisme, mais il laissait en ce moment respirer en paix les fidèles utilisant même le crédit dont ils jouissaient en Orient pour 1*-; succès de ses vastes desseins. L'année précédente (271), il avai^. signalé ses armes par une double victoire en Italie et dans le» Gaules. Les Germains, traversant les Alpes, s'étaient avancé? .Sanîs l'Italie septentrionale jusqu'à Placentia (Plaisance). Sous les mûri de cette ville, une grande bataille, livrée par un des n'eutenants impériaux, n'avait abouti qu'à l'entière défaite des Romasns. T]&
*■ Easeb., Hist. eccut., lib. Vll^ eap. xxz.
cri d'effroi retentit alors dans la capitale du monde. Rome était ouverte et n'attendait plus que l'arrivée de trois cent mille barbares, habituiîs au massacre et au pillage. Sous l'influence de la terreur générale, les superstitions païennes se ravivèrent; on mit en œuvre tous les genres de libations et de sacrifices pour apaiser le courroux des dieux. Aurélien lui-même écrivait aux sénateurs : « Pères conscrits, j'ai lieu de m'étonner qu'en présence des dangers de la patrie vous n'ayiez point encore songé à consulter les livres pibyilins. Ne siégez-vous donc plus au Capitole? vous croyez-vous; par hasard dans un temple de chrétiens? ); Les sénateurs, tremblants, s'excusèrent de leur mieux, en disant qu'ils avaient voulu éviter au trésor de l'empire les frais immenses nécessités par les hécatombes d'hommes et d'animaux qui devaient, selon les rites sacrés, accomoagner l'ouverture des livres fatidiques. « Je ne reculerai devant ■«.ucune dépense, répondit Aurélien; j'offre d'avance tous les captifs de quelque nation qu'ils soient et toutes les espèces d'animaux dont il sera besoin. » On ouvrit donc les fameux livres sibyllins. Le sang des victimes humaines se mêla à celui des bœufs et des moutons pour inonder toutes les places de Rome. Les temples des dieux regorgèrent d'offrandes. Aurélien fit placer quinze mille livres d'or devant la statue de Jupiter Capitoliu Cependant, les Germains approchaient toujours. Déjà leurs tentes étaient dressées sur les ïives du Métaure, près de la cité actuelle de Pesaro, dans la même '«allée où, cinq siècles auparavant, Asdnibal avait péri avec son armée de Carthaginois. Ce fut là qu'Aurélien vint attaquer les barbares. Il fut assez heureux pour les anéantir. Le carnage dura trois jours. L'empereur, victorieux, poursuivit le cours de ses succès, pénétra dans les Gaules et vint jusque dans les plaines j^italauniques (Chalons-sur-Marne) offrir )» bataille à T(:tricus, ce "ésar qui tenait depuis si longtemps la puissance romaine en (jchec. Tétricus fut défait et mis à mort Les légions gauloises essayèrent encore de soutenir la lutte ; mais elles finirent par succomber et la Gaule redevint province romaine.
12. Tels étaient les glorieux antécédents d'^urélien, quand, traversant l'IUyrie et la Thrace, il se présenta en Orient (272).
CUAP. YI. — SYNCnilONlSME. 473
Depuis Antîoche jtsqu'à Alexandrie, toutes les cités obéissaient au pouvoir de la reine de Paîmyre. Le nom romain était tombé dans un discrédit universel. Aurélien voulut venger la majesté de l'empire. Sur son passage, il cherchait à reconquérir l'affection des peuples par la douceur qu'il affectait personnellement et surtout pnr la discipline qu'il faisait régner dans son armée. Les fidèles dWntioche, ainsi que nous l'avons dit, l'accueillirent comme un libérateur. Zénobie lui livra une première bataille sous les mui'v de cette ville. Mais la victoire se déclara pour les Romains. Uu autre combat plus décisif, à Éraèse, fit perdre à cette courageuse reine l'espoir de retenir l'Orient sous son sceptre. Elle se promit du moins de conserver son royaume de Paîmyre, et courut s'enfermer dans cette ville. Paîmyre, ou Thadmor, fondée par Salomou dans une oasis, au milieu du désert, n'avait jamais cessé d'être la capitale d'un royaume indépendant. Placée entre les deux grands empires de la Perse et de Rome, elle devait à sa situation et à l'appui des populations arabes une indépendance que Zénobie voulait à tout prix lui maintenir. Aurélien vint en personne investir cette place. Quelques jours après son arrivée , il écrivait au sénat ; (c On ne saurait se faire l'idée des fortifications de Paîmyre. IL n'est aucun point de ses murailles qui ne soit défendu par trois ou quatre balistes. Certains engins de guerre lancent des feux du haut des remparts. Jamais cité ne fut mieux préparée à faire une longue et vigoureuse résistance. » La perspective de rester deux ans peut-être sous les murs d'une forteresse presque impénétrable, à l'extrémité de l'empire, à huit cents lieues de Rome, effrayait Aurélien. Il essaya de fléchir le courage de Zénobie, et lui adressa ce message : « Aurélien, empereur et restaurateur de la puissance iomaine en Orient, à Zénobie et à tous ceux qui se sont rangé» sous ses étendards. Vous auriez dû vous déterminer de vous-même à la démarche que je vous prescris par cette lettre ; rendez-vous : à cette condition je veux bien vous promettre une amnistie complète. Zénobie sera traitée en reine par le Sénat et le peuple de Home. Je garantis aux habitants de Paîmyre le maintien de toua leurs privilèges. » La lettre ixnpériale n'eut aucun succès. Voici la
réponse qui y fut faite : « Zénobie, reine d'Orient, à Aurélien Auguste. C'est par les armes, non par une lettre, qu'on obtient ce que vous exigez. Jadis Gléopâtre a préféré la mort au pompeux esclavage que vous m'offrez. La Perse m'envoie des auxiliaires ; les Arabes et les Arméniens mourront pour ma cause. Avez-vous Onblié qu'une poignée d'Arabes mettait naguère en fuite vos légions ? Que sera-ce, quand les troupes alliées que j'attends seront venues? » — Cette fière réponse avait été rédigée par le fameux Longin, que Zénobie entretenait à sa cour; elle devait coûter lu vie à son auteur. Après cet échange de messages inutiles, le siège commença, soutenu de part et d'autre avec une égale vigueur. Les Perses se présentèrent, comme l'avait imprudemment annoncé Zénobie. Aurélien n'avait pas négligé cet avis téméraire. Il s'était tenu sur ses gardes, et les Perses furent taillés en pièces avant leur arrivée en vue des lignes romaines. Les Arabes du désert, et les chefs d'Arménie, gagnés à prix d'or, abandonnèrent le parti de Zénobie pour celui de l'empereur. Malgré ces succès partiels, le siège n'avançait pas. Il est probable que, sans la famine qui se déclara parmi les assiégés, jamais Aurélien n'eût mis le pied dans Palmyre. Mais, après de longs mois de résistance, les vivres manquèrent. Zénobie prit un parti héroïque ; elle parvint à sortir de la cité, monta un chameau des plus légers à la course et se dirigea vers la Perse, pour y solliciter en personne du secours. Elle était arrivée au bord de l'Euphrate, et montée sur une barque, elle allait traverser le fleuve, lorsqu'un détachement de cavaliers romains la reconnut et la fit prisonnière. On l'amena à Aurélien. « Gomment, lui dit-il, avez-vous osé défier la puissance de tant d'empereurs ? — Je n'ai jusqu'à ce jour connu qu'un seul empereur, répondit Zénobie. Gallien et ses semblables ne méritaient péis ce beau nom. Vous le portez dignement, parce que vous savez vaincre. » — Il y avait dans cette réponse autant de finesse que de dignité. Aurélien le comprit peut-être ; mais il ne se montra pas, dans sa conduite ultérieure, digne d'une pareille louange. Longin fut décapité par son ordre, ainsi que tous les anciens conseillers de Zénobie. Ce sang a fait tache sur la gloire du vainqueur. Non content
CnAP. YI. SYNCnROKlSME. 475
As cette cruauté inutile, Aurélien voulut faire escorter son char triomphal au Capitole par la reine captive. Vainement on lui dit que triompher d'une femme c'était se déshonorer. Il n'en crut rien, parce qu'il estimait Zénobie, et avec juste raison, au-dessus de la plupart des hommes. Il n'en est pas moins vrai quj l'histoire, flétrissant ce triomphe, a donné raison aux conseillers de l'empereur. Ajoutons cependant que, fidèle du moins à sa promesse, Aurélien ne fit pas mourir sa captive. Zénobie acheva ses jours ' dans une somptueuse villa de Tibur, Heureuse, si le voisinage des papes persécutés lui procura l'occasion de mieux connaître, dans sa retraite, la religion du Christ que la conduite de Paul de Samosate, au temps de sa splendeur, avait dû lui apprendre à mépriser !
13. Sous ce rapport, la condition des princes estlaplusmalheu- Anraien, reuse de toutes. La vérité ne leur apparaît presque jamais qu'à Martyre da l'époque de leurs disgrâces. La prospérité, qui les enivre déjà '*FéUiT assez par elle-même, attire encore autour d'eux les stupides adulations des ambitieux et des parasites. Comment se fait-il que cette leçon de l'histoire, si souvent répétée à l'oreille des souverains, ne les corrige jamais? Il serait si simple de savoir cela une fois et d'en profiter toujours. Mais l'infirmité humaine est telle que l'expérience de tous les siècles ne suffit pas à corriger un seul homme, Aurélien, avant son triomphe, s'était montré simple dans ses goûts, modeste dans ses habitudes, passionné pour le travail, l'ordre et la régularité. C'était par ces qualités qu'il était grand. Rome fut toute surprise de le voir, à son retour d'Orient, s'environner d'un luxe asiatique. Lui qui refusait jadis une robe de soie à l'impératrice, sa femme, « parce que, disait-il, la soie était plus chère que l'or, » ne se montrait plus en public qu'avec un manteau de pourpre indienne, comme jadis Caligula et Héliogabale. Un diadème en pierres précieuses sur la tête, un sceptre d'or et de diamants à la main, il parcourait les rues de la ville sur un quadrige traîné par des éléphants, pendant que la fowle prosternée criait : Salut à notre Dieu ! Chose remarquable , ce changement subit dans les mœurs d'Aurélien, constaté par tous les historiens profanes, coïncida chez lui avec un changement non moins radical
476 rOîiTIFICAT DE SAINT KUTÏGlliEiS (275-283).
vis à vis de l'Église chrétienne. Depuis son avènement à l'empire, laissant dormir les préjugés païens qu'il nourrissait jadis contre les fidèles, il n'avait point renouvelé les anciens décrets de proscription. « Mais, dit Eusèbe, avec le temps, ses dispositions se modifièrent. Dans son conseil se trouvaient des hommes hostiles à l'Église ; il prêta l'oreille à leurs calomnies et à leurs récriminations. On parla bientôt de renouveler la persécution. Ce bruit gagnait chaque jour dans l'opinion publique. Déjà les édits avaient été préparés ; oa le> apporta à l'empereur; mais, au moment où il allait y apposer sa signature, la foudre éclata et arrêta sa main. C'était un aver*^ tissement céleste. Aurélien ne le comprit pas ; il persista dans ses cruels desseins et quelques jours après les sanglantes ordonnances étaient promulguées '. » La neuvième persécution générale commençait. L'une de ses premières victimes fut le pape saint Félix, qui mourut dans les tourments, le 29 décembre 274 -. Nous n'avons tius les actes de son martyre.
POATIFICAT DE SAINT EUTYCHIEN (275-283).
§ I. Kfeavlëme Persécution Générale.
14. L'orage soulevé contre l'Église n'empêcha point le clergé et les fidèles romains de donner un successeur au pontife mort pour la foi. L'élection dut avoir lieu dans la nouvelle catacombe ouverte p.ir saint Félix I et dans laquelle on venait de lui donner à luimême la sépulture. Après un interrègne de cinq jours seulement, l- dimanche 3 janvier 275, Eutychien fut promu sur le siège de saint Pierre. «Eutychien, dit le Liber Ponti/icalis, était étrusque d origine. Son père, Marinus, habitait la cité de Luna ^. 11 siégea •^''us les règnes d'Aurélien, Tacite, Probus et Garus, depuis lo
- Euseb., Hist. eccles., lib. VII, cap. xxx.
* Cette date est certairie. Copendant le Martyrologe romain fait mémoire I 11 poutife martyr sous la rubrique du 30 mai. Vraisemblablement jlte d.T ijière date fut postérieurement adoptée, i la suite de la translation de» reliques de saiut Félix î.
* Aujourd'iiui Luneggiano, ville maritime de Toscane, ear la Macra.
i.UAl'. VI. — NEUVIEME PERSECCÏIO.^J tiENERALK. Ali
consulat d'Aiir^'-lion III et Marcellin (275), jusqu'aux ides â^ décembre, sous le consulat de Carus II et Carin (6 décembre 283). 11 régla, par une constitution, la cérémonie de la bénédiction rjos fèves et du raisin sur l'autel du Seigneur. Durant sa vie, il ensevelit de sa main, en divers lieux, trois cent quarante-deux martyrs. Il ordonna, par un décret spécial, que tous les martyrs fussent revêtus de la dalmatique et du colobium de pourpre, avant d'êtn* inhumés; en même temps il enjoignait de lui adresser un rapport' exact de la sépulture. En cinq ordinations, au mois de décembre, il imposa les mains à quatorze prêtres, cinq diacres, et neui évoques destinés à diverses églises. II reçut la couronne du martyre, et fut enseveli dans le cimetière de Calliste. Après lui, le siég« épiscopal demeura vacant pendant huit jours. » Le colobium de pourpre et la dalmatique étaient déjà employés à l'usage des mi« nistres de l'Église, quand ils servaient à l'autel. C'est le motif qui inspira au pape saint Eutychien l'idée de les rendre obligatoires pour la sépulture des martyrs. Une pareille distinction constituai^ dans l'avenir une garantie d'authenticité pour les saintes reliaues. «Le colobium, dit M. Martigny, paraît avoir été le premier vêtement des clercs dans l'Église romaine. Il leur était tellement propre qus plus tard il fut appelé levitonarium, c'est-à-dire : habillement des 'évites *. Le colobium, chez les Romains, était affecté aux hommes libres 2; dans la suite, il fut exclusivement réservé aux sénateurs ^ C'était une espèce de tunique étroite, se prolongeant jusqu'aux talons et sans manches, ou du moins dont les manches ne descendaient pas plus bas que le coude, %o>,ogo;, et du genre de ceux qui? tes Grecs appelaient exomides. Dans la symbolique chrétienne, la suppression des manches signifiait, selon Cassien *, le retranche* ment des œuvres et des superfîuités du monde. ^ paraît que lev apôtres se servaient de ce genre de tunique dans la vie commune : on conserve dans la basilique des apôtres le colobium de saint Tnomas *. Le colobium était ordinairement de lin, et quelquefois
1 Suidas, Glossar. vêtus. — 2 Servius, In IV Œneidos, — » Cod. Theodot,, lib, XIX, lit. X. — * Caasian., Instit., lib. I, cap. iv. — » Macri, Hierolex, mi h. V.
il était orné sur le de^'ant de bandes de pourpre appelées clavi, gante de décoration usité pour les sénateurs et qui a donné naissance au laticlave ^ La dalmatique, ainsi nommée parce que les Romains avaient emprunté ce genre de vêtement aux Dalmates, i.vait été adoptée comme ornement ecclésiastique dès le i" siècle. C'était une longue tunique à larges manches descendant jusqu'au eoude. La dalmatique fut de toute antiquité l'un des insignes des papes, quana ils officiaient pontifîcalement. De bonne heure, les souverains pontifes furent dans l'usage de la décerner aux évêques 2omme une distinction et *ne récompense ; ceux-ci en faisaient quelquefois la demande au Saint-Siège, soit pour eux-mêmes, 8oit pour leurs diacres, dont les fonctions étaient des plus imporlantes dans la primitive Église. Jusqu'au pontificat d'Adrien I |772-79o), la dalmatique resta l'ornement spécial des diacres de l'Église romaine. Les autres ne pouvaient en user sans on privilège du souverain pontife; ils portaient seulement l'aube, le manipule et l'étole ^. » Ces détails d'érudition ecclésiastique nous font comprendre le but de saint Eutychien, quand il décorait les martyrs des deux vêtements sacrés, le colobium et la dalmatique. La pourpre du colobium convenait à la phalange empourprée des martyrs. La dalmatique des pontifes marquait la consécration des saintes reliques. Cet ensemble de mesures qui attestent si solennellement l'antiquité du culte des reliques, ne saurait être du goût des protestants, mais qu'importe? La vérité catholique subsiste, malgré leurs impuissantes dénégations.
45. A un autre point de vue, la critique moderne pourrait trouver ici quelques renseignements sur l'autheiiticité des corps saints exhumés des catacombes. On sait qu'une discussion sérieuse s'engagea naguères, au sujet des témoignages extérieurs du martyre ^ue Rome a, de tout temps, considérés comme péremptoires. On disait que les palmes, gravées sur les marbres des loculi et la fiole de sang insérée dans le revêtement de plâtre, au moment même de la décomposition du corps, n'étaient pas des garanties certaines d'authenticité. Les palmes pouvaient n'être qu'un emblème con-
! Martigny, Dict, des antiq, chréi., pag. 161, 162. — > Id.j ibid.j pag. 200
CUAl'. VI. — NEUVIÈME PERSÉCUTION GÉNÉRALE. 479
ventionnel, un symbole d'espérance déposé par la piété filiale sut la tombe d'un chrétien mort dans la foi de l'Église, mais sant avoir subi le martyre. Enfin on disait que les fioles de sang encastrées dans le revêtement de plâtre avaient pu être des reliques que le défunt avait vénérées pendant sa vie et qu'il voulait conserver après sa mort, pour veiller sur ses cendres. Cet échafaudage d'hypothèses plus ou moins ingénieuses tombe devant les réalités historiques. La sépulture des martyrs dans les catacombes était environnée de tant de précautions et de soins qu'il est impossible d'admettre ces fins de non-recevoîr. Les papes vouiaien-u y présider eux-mêmes. Saint Eutychien avait enseveli de ses mains trois cent quarante-deux martyrs,. Ce chiffre formidable n'avait cependant pu se répartir qu'entre les trois persécutions générales de Dèce, de Valérien et d'Aurélien. Mais ce chiffre lui-môme, si minutieusement noté, prouve l'importance qu'on attachait à la sépulture des martyrs. Leur mémoire ne se perdait plus ; elle était inscrite aux registres des Notant, contrôlée par la vigilance des souverains pontifes qui voulaient être minutieusement informés de tous les détails relatifs à l'inhumation. Comprendrait-on , alors que saint Eutychien prenait une mesure de ce genre et défendait de procéder à la sépulture d'un martyr, sans lui en avoir transmia l'avis préalable, comprendrait-on, dis-je, qu'on eût oublié de désigner la tombe renfermant des restes si précieux, par des signes extérieurs qui la fissent distinguer des loculi ordinaires? Quand on enveloppait les dépouilles sacrées du colobium des diacres et de la dalmatique des pontifeS; il est clair qu'on entendait jpur rendre un culte. Mais comment perpétuer ce culte, si la tombe, une fois refermée, n'offrait aucun signe caractéristique qui !a u. 'signât à la vénération des fidèles? Le corps de chaqur- béros c' i- lien qui tombait sous le fer des bourreaux devenait un auto!, l.i"' onstitutions pontificales, rendues avant saint Eutychien, nmi- .df suffisamment appris. Or, il eût été complètement impossili'i' xécuter ces décrets des papes, si le loculus d'un martyr n'avait pas différé extérieurement de celui d'un simple fidèle. Voilcà îm^rquoi le fossor des catacombes, sur le marbre qui fermait le sépulcre, gra-
480 'ONTIFICAT DE SAINT EUTYCHIEN (273-288).
xait les palmes du martyre ou les divers instruments de supplice, tantôt une ancre, quand on avait jeté le confesseur dans le Tibre, tantôt le glaive ou la hache du licteur, quand la victime de Jésus- Christ avait été décapitée. « C'est par le sang que l'Église fut purifiée, dit un poète chrétien, c'est dans le sang qu'elle a germé; par le sang olle s'est accrue , dans le sang elle trouvera sor triomphe et sa fin *. » Nous avons, dans cette exclamation hé^ foïque, la preuve du culte rendu dès le premier âge au sang des martyrs. Rome est toute empourprée de ce sang répandu à si grands flots, disait saint Cyprien, « que l'on compterait plutôt les ^•rains de sable des mers que le nombre des martyrs 2. » Or, ajoute *ie grand évêque , « ces innombrables témoins de Jésus-Christ D'ont pas de meilleure preuve de leur confession glorieuse que leur ?ang lui-même ^. » Dès lors, comme garantie du martyre, on scellait sur le tombeau une fiole remplie du sang des généreux soldats du Christ. Vainement on avait prétendu que le vase de sang ne se trouvait jamais sur les loculi^ simultanément avec une inscription constatant explicitement le martyre. C'est le contraire qui est vrai *. Il faut cependant noter qu'il y a, et en grande quantité, des tombes de martyrs, près desquelles on n'a pas dû trouver à'ampoule de sang, par suite du genre de mort infligé à ces héros
Sanguine mundata est Ecclesia, sanguine cœpit Sanguine succrevit, sanguine finis erit.
(Gruter, Polianth.; Boldetti, pag. 127.)
* S. Cypr., de Exhort. martyr., cap xî; Patr. lat., toia» V. «ol. 672. Quos sanguis suis martyris c^se clamât.
Voici une série de sept inscriptions où les /ocu/t étaient munis de la fiole :e saug :
RVFFINVS Eï CHRISTI MARTYRE?
t:i MARTYRES CHRISTI.
iOinetière Saiûte-Priscille, Boldelti, pag. 233; Aringhi, tom. Il, pag. 149.)
MARCELLA ET CHRISTI MARTYRES GCCCCL. (Boldetti, pag. 233; Marinii,pag. lit.)
PETRVS ET PANCARA PO SVERVNT MABTYRE FELICITAT».
S. Cyriaque, Boldttti, pag, 434; Mat ini, pag. 15.)
oil.\i. YI. — NEUVIEME l'ERSECUTION GExNÉHALi:. 81
de la foi. Ainsi il n'y avait pas effasion de sang, lorsqu'ils étaient brûlés vifs, noyés dans des puits, précipités dans le Tibre, 0';^ plongés dans l'huile bouillante. Mais, en ce cas, les iapicidœ es les fossores gravaient sur leur tombe un emblème significatif^ soif une ancre, soit une chaudière. Fort souvent on n'avait point h temps, dans ce travail précipité des catacombes, d'inscrire le nom du martyr. L'ampoule de sang et la palme y suppléaient. De là (I CCS marbres muets, » dont parle Prudence, qui couvrent les saints « dont le Christ seul connaît les noms. » Mais, dira-t-on, ne pouvait-il pas se faire que le vase de sang, recueilli par un pieux chrétien comme une relique précieuse, ait été plus tard déposa sur la tombe de ce chrétien pour protéger ses cendres? Dès lors, îa présence de ce signe extérieur témoignerait, il est vrai, de l'antiquité du culte des reliques, mais ne garantirait pas l'authenticité du tombeau d'un martyr. Cette objection, plus spécieuse que solide, suppose une ignorance absolue des notions élémentaires dé la législation et de l'histoire de l'Église. Aujourd'hui encore, leà lois canoniques défendent absolument d'inhumer un fidèle avec
EZHCEN MAPTIPIOS ETH EIKOSl ATQ EiPHXH COI X»-
"Efr/jev (xaçittf'.o; éxri jî/.oti Suw. 'Etp^vY] aoi èv XpiaTtji,
(Muratori, pag. 1918; Marini, pag. 416.
a-ESONIVS SrVLVIVS BONE MEMORI.'Ë
INNOX. QVl VIXIT ANNIS XX M. VI ET HORAS !II
ÇVI FEGERVNT SVCCISSA MARTIR MARINVS FRATER.
(Caemet. Vise Salariœ; Mariai, pag. 368.)
MARCVLYS CiVISNEFESINVS HAC DiE XXII
IVLII MARTYRIO CORONATVS CAPITE TRVNCATVS
lACEï QVEM EGO SAVINILLA lESV CHRISTl ANCIL
LA PRGPRHS MANIBVS SEPELIVI.
(Cicmcter. S. Sabiniilae ext. civit. Nepesiu ; Morini, 390, 3; Boldetti, png. 580.)
SAXCTIS MaRTYRIBVS TIBVRTIO
BALERIANO ET MAXÎMO QVORVM