CUAP. VII. — MARTYRE DE SAINT CAÏUS
païens insistaient. « Moïse, disaient-ils, n'a-t-il pas écrit ailleurs cette formule de sa loi : Tu ne maudiras pas les dieux : Diis n.a maledices? Il reconnaissait donc explicitement la pluralité des dieux. — Non encore, répondait Magnés, l'expression de l'historien hébreu doit s'entendre selon le sens de la langue hébraïque, qui attribuait par extension l'épithète de dieux aux rois, aux maîtres, aux seigneurs, à tout ce qui exerce une domination sur les hommes. Gomment voulez-vous que Moïse entendît par là les dieux des nations, quand toute sa loi n'a d'autre objet que de combattre leur culte, de renverser leurs autels et de brûler leurs statues? D'ailleurs Moïse n'était point un fou; il savait que ces prétendus dieux étaient des noms sans valeur, des morts impuissants, de vains souvenirs. Quel crime y aurait-il donc eu à les maudire? Comprenez mieux le sens du législateur et, s'il vous paraît quelquefois obscur, prenez la peine de vous le faire interpréter. Vous avez bien des interprètes qui passent leur vie à élucider les textes vieillis des lois romaines. » Le prêtre de Jérusalem passait ainsi successivement en revue tous les dogmes chrétiens et en établissait l'incontestable vérité. Son témoignage relatif à l'Eucharistie est un de ceux que le protestantisme voudrait à tout prix anéantir. « Prenant le pain et le vin, écrivait-il, Jésus-Christ a dit en toute vérité : Ceci est mon corps. En effet ce n'est point la simple figure, le mémorial inerte de son corps ou de son sang, comme l'ont rêvé quelques hérétiques, mais bien réellement le corps et le sang du Christ. Oui, Jésus-Christ a donné à ceux qui croient en lui sa propre chair et son propre sang. Il a dit : Moi, le Dieu incarné, je vous donne le pain et le vin; je veux qu'ils soient mon corps et mon sang *. »
22. Les : .ariages qui s'étaient accomplis dans la famille de Dioclétien avec quelques-uns des nouveaux Césars n'avaient qu'à moitié satisfait l'ambition personnelle de l'empereur. Il songeait toujours à la viergo Suzanne, sa nièce et celle du pape Caïus. Il c'était promis de l'approcher des marches du trône, par une al-
• Macarius Magnes, Fragmenta; Patrol. grœc, toœ. X, col. 1343-1419.
552 ruNTIFICAT DE SAINT CAÏUS (283-295).
lianco qu'il croyait digne d'elle. En décorant Galerius de la pourpre, il avait cru préparer un mari pour Suzanne. L'événement trompa ses espérances. La jeune fille avait juré de n'appartenir qu'à Jésus-Christ. Dioclétien confia la négociation de cette affaire à l'impéraffice Prisca. Celle-ci manda près d'elle la vierge chrétienne et sut bientôt le secret de son cœur. Nous avons déjà dit que Prisca était elle-même baptisée. Pendant quelque temps les deux princesses prièrent ensemble, assistèrent aux assemblées des fidèles, attendant en silence que la volonté impériale se produisît plus nettement. « Un jour, disent les Actes, Curtius, familier de Dioclétien, vint trouver l'impératrice : Mon auguste maître, dit-il, compte célébrer demain les noces de Suzanne avec le César Galerius. — Il faudrait auparavant, répondit Prisca, consulter la jeune fille. Jusqu'ici elle ne me semble avoir aucun attrait pour le fiancé qu'on lui destine. — Suzanne, informée de ce qui venait de se passer, versa un torrent de larmes et protesta à l'impératrice qu'elle mourrait plutôt que de trahir ses serments. Dioclétien, irrité, donna l'ordre de la chasser du palais et de la renvoyer dans la maison de Gabinius, son père. Suzanne prit congé de Prisca qui la bénit, en disant : Allez, ma fille. Le Dieu qui sauva -adis la juive Suzanne, protégera la Suzanne chrétienne. — Cependant Dioclétien ne comprenait pas cette obstination de jeune fille. Comment, disait-il à Prisca, vous n'avez pu déterminer Suzanne, un modèle de douceur et de sagesse, à un mariage qui comblait tous nos vœux ! — L'impératrice, pressée par les instances de son époux, finit par avouer que Suzanne était chrétienne et qu'elle avait fait vœu de virginité. — N'est-ce que cela? reprit Dioclétien, je saurai y pourvoir. — Il manda un de ses officiers, Macedonius, païen exalté, et lui dit : Suzanne est rentrée sous le toit paternel; il s'agit de la circonvenir et de l'amener doucement à sacrifier aux dieux. Point de publicité ni de bruit, va. — Macedonius se rendit à la maison du qu irtier de Salluste, habitée pr ^ la jeune vierge. Il portait une statuette d'or de Jupiter Capitolin, posée sur un socle enrichi de diamants. L'empereur me charge, dit-il, de vous remettre ce présent. Adorez le; dieu de César. — La statuette d'or et
CUAP. VII. — DIXIÈME PERSÉCUTION GÉNÉRALE. b'6'à
son trépied furent immédiatement jetés par la fenêtre et vinrent se l)riser sur le pavé de la place, à la vue des passants ébahis. Mace- (lonius n'avait pas compté sur cet incident, qui pouvait initier le [)iiblic au secret des dissentiments de la famille impériale. Il courut au palais et raconta la scène à Dioclétien. Celui-ci songeait dès lors à prendre contre l'Église les rigoureuses mesun';- que Maximien Hercule et Galerius sollicitaient obstinément. L'empire ne pouvait, disaient-ils, coexister avec Jésus-Christ. II fallait en finir avec une religion qui troublait le monde, bouleversait les sociétés et mettait les trônes en péril. Jusque-là Dioclétien avait résisté, craignant qu'un massacre général ne fût l'occasion d'un soulèvement universel. Mais son pouvoir s'était affermi, les Césars qu'il lui prenait fantaisie de revêtir de la pourpre, étaient acceptés sans résistance ; ceux d'entre eux qui se montraient le plus hostiles au christianisme, avaient toute liberté de verser le sang des martyrs, dans les provinces soumises à leur gouvernement. Dioclétien qui se faisait appeler Votre Éternité et qui commençait i prendre au sérieux son rôle de dieu vivant, comprenait que les chrétiens étaient un obstacle au succès de sa ridicule apothéose. Le mépris avec lequel Suzanne traitait ses ordres acheva di l'exaspérer. Va, dit-il à Macedonius; d'un coup de poignard tumu débarrasseras de cette jeune fanatique. — Quelques instants après, Macedonius paraissait de nouveau devant l'héroïque vierge, et, tirant son glaive, lui trancha la tête. L'impératrice vint la nuit éponger le sang de la martyre dont le corps fut enseveli dans le xoifATiivipiov d'Alexandre in Arenario. Quelques mois après, le prêtre Gabinius et son illustre frère, le pape saint Caïus, tombaient euxmêmes sous le fer des bourreaux.
§ I. DixièEne Persécution Gésiérale*
23. Le martyre du pape saint Caïus, de son frère et de sa nièce, avait dcsormuif creusé un abîme entre le frone de Dioclétien et
celui de Jésus-Christ. La lutte allait s'ouvrir avec une violence jusque-là inouïe. Le siège pontifical de Rome demeura vacant depuis le 22 avril 295 jusqu'au 30 juin suivant, sans qu'il fût possible aux fidèles de se réunir pour une nouvelle élection. La présence de Dioclétien à Rome fut sans doute cause de cet interrègne. Quand l'empereur retourna à Nicomédie , la surveillance devint moins sévère et un pontife fut donné pour successeur * saint Gaïus. Voici la notice qui lui est consacrée dans le Liber Pontificalis : « Marcellia, romain d'origine, eut pour père Projcct,us. Il siégea huit ans, onze mois et trois jours, sous le règne des empereurs Dioclétien et Maximien, depuis la veille des calendes de juillet (30 juin) sous le consulat de Dioclétien VI et de Constance II (293) jusqu'à celui de Dioclétien IX et de Maximien VIII (304), époque où la persécution fut si grande qu'en un mois dix-sept mille chrétiens de tout âge et de tout sexe furent égorgés dans les diverses provinces. Marcellin fut traîné à l'autel des faux dieux pour y sacrifier et y offrir de l'encens. Il le fit; mais quelques jours après, touché de douleur et de repentir, il parut de nouveau devant Dioclétien , confessa courageusement la foi et eut la tête tranchée avec Claudius, Cyrinus et Antonin ^ Pendant qu'on le conduisait au supplice, le bienheureux Marcellin conjura le prêtre Marcel de ne pas céder aux instances de l'empereur. Par ordre de Dioclétien, les corps des saints martyrs demeurèrent trente-six jours sans sépulture, au milieu du Forum, pour effrayer les chrétiens par ce lugubre spectacle. Enfin, le vu des calendes de mai, le prêtre Marcel vint pendant la nuit, avec les autres prêtres et les diacres de Rome, recueillir ces précieuses reliques. Elles furent déposées au chant des hymnes dans la catacombe de Priscille, sur la voie Salaria, dans le cubiculum célèbre qu'on visite encore aujourd'hui et que le pontife après sa pénitence avait désigné lui-même pour le lieu de sa sépulture, à côté de la crypte oii repose le corps de saint Crescent. Marcellin, en trois ordinations au mois de décembre, avait imposé les mains à quatre prêtres, deux diacres et cinq
» Bolland., Âct. sanct., 11 auguat., 19 febr.^ 22 april.
CllAP. Vil. — DIXIEME PERSECUTION GENERALE
évoques destinés à diverses églises. Après lui, le siège épiscopal demeura vacant deux mois '. » Telle est la notice du Liber Pontificalis. Avant de l'examiner en détail et de chercher à élucider la célèbre controverse qui s'y rattache, il nous faut continuer l'histoire ensanglantée de cette triste époque.
24. Le Dace couronné, Galerius^ avait hérité de sa mère, adoratrice des dieux des montagnes, sorte de druidesse plus exaltée encore que celles de la Gaule, une haine farouche contre les chrétiens. Ses premières armes n'avaient point été heureuses. Envoyé par Dioclétien contre Narsès, roi de Perse (294), il avait été battu trois fois ; au retour, le fier empereur le laissa, tout couvert de la pourpre des Césars, marcher à pied, durant l'espace d'un mille, à côté de son char. Galérius sentit la leçon : l'année suivante, après une seconde expédition, il présenta enchaînés, à Dioclétien, les plus illustres guerriers persans, toute la famille de Narsès captive, tous les bagages, toutes les richesses de l'armée ennemie qu'il avait complètement vaincue. De ce jour il devint redoutable à Dioclétien lui-même, et se crut le droit de venger sur les chrétiens ses humiliations passées. Il commença donc, pour son compte, et sans prendre l'assentiment des trois autres princes, à ordonner les plus rigoureux supplices contre les fidèles (298). Sa colère tomba d'abord sur les officiers de sa maison, sur les soldats et les chefs chrétiens de son armée. Il les priva de leurs emplois, les chassa de sa présence en les accablant d'outrages, et punit même du dernier supplice ceux qu'il jugeait les plus obstinés. L'histoire a conservé le nom de quelques soldats qui versèrent leur sang pour Jésus-Christ, dans cette circonstance : Maximilien, qui eut la tête tranchée, àTébeste, en Numidie; à Tanger, en Mauritanie, Marcel, centurion de la légion Trajane, qui, le jour de la fête de l'empereur, se refusant à sacrifier pour la vie de Son Éternité, jeta le sarment de vigne, marque distinctive de son grade, ôta son bau*
• Le texte vuigiire du Liber Pontificnlif porte par erreur la durée de Via» terrègne écoulé depuis la mort du pape MarcelIIn à sept ans. Nous rectifioQ* ici 16 leste d'après les savantes notes historiques et chronologiques de Biaacliiui.
5oU rOîiTIFICAT DE SAINT MARCELLIN (2Uo-304).
drier et sa ceinture militaire et se déclara chrétien. Il eut la tête tranchée. Pendant qu'Agricola, prélet du prétoire, dictait la sentence, le greffier nommé Gassien s'écria qu'il ne consentirait point à écrire une telle injustice, et il foula aux pieds le stylet et les tablettes. Le martyre fut le prix de sa généreuse indignation. — On rapporte à la même époque le supplice de quarante soldats chrétiens qui furent mis d mort, pour la foi, dans la province de Laureacura (Larch), ville à présent en ruine, située au confluent de TEins et du Danube.
25. Les cruautés exercées par l'ordre de Galerius lui étaient en quelque sorte personnelles, quoique ses collègues à l'empire ne cherchassent nullement à les empêcher. La plus grande partie de l'Église était en paix, et jouissait même d'une certaine laveur près de Dioclétien, qui venait de porter, contre les Manichéens, un édit par lequel il les condamnait à la peine du feu. Le schisme de Mélùce troublait seul l'harmonie avec laquelle l'Église se développait sous l'influence de fréquents conciles particuliers. Mélèce, évoque de Ly&jpolis, dans la Thébaïde, avait été convaincu de plui^ieurs crimes, entre autres d'avoir sacrifié aux idoles. Il lut dépose dans un concile tenu à Alexandrie par saint Pierre, successeur de l'évêque saint Théonas. Loin de se soumettre à cette condamnation et à la pénitence canonique, il se sépara de la communion de l'évêque d'Alexandrie et de ses autres collègues, commençant ainsi le schisme des Méléciens, qui s'accrut plus tard et ne lut terminé qu'en 325, au concile de Nicée. — Un concile tenu i Illiberis, Elvire, en Espagne (301), est célèbre par ses canons disciplinaires, les plus anciens, après ceux de Carthage, qui nous aient été intégralement conservés. Valerius, évêque de Saragosse, et Osius de Cordoue, y prirent part. La sévérité domine dans ces quatre-vingt-un canons, oij, dans une douzaine de cas, les évêques refusent même à la fin de la vie, non pas, comme on l'a dit souvent, sa pénite ice, mais la communion aux coupables. On décerne cette peine contre le chrétien qui a volontairement apostasie; contre relui qui après son baptême accepte une charge de flamine, ou de prclre d'idoles, et offre des SuCrif-c»"-., wntrelsdélateur qui acausô
CnAP. VII. — DIXIÈME l'ERSÉCUTION GÉNÉRALE. 537
indirectement par sa perfidie la mort de quelqu'un; contre l'homicide volontaire et prémédité ; contre les femmes qui auraient quitté leur mari pour convoler à d'autres noces; contre les vierges consacrées à Dieu qui auraient trahi leurs serments pour vivre dans le désordre, etc. — Un décret remarquable est celui v^ui défend d'avol» des peintures dans les églises, a de peur, disent les Pères du concile, que l'objet de notre culte et de nos adorations ne soit exposé sur les murailles. » On craignait que ces peintures ne fussent, dans un temps de persécution, profanées par les infidèles, ou ne servissent de prétexte à leurs outrages et à leurs calomnies. C'est l'interprétation que l'antiquité chrétienne a toujours donnée à ce canonj qui n'a rien de commun avec les fureurs des Iconoclastes.
26. Vers la fin de l'année 302, on remarquait, au palais de Nico- Editde:* médie, les entretiens fréquents et mystérieux de Dioclétien et du '^séc?itioo*'' César Galerius. Il s'agissait entre ces deux princes de reprendre le **"■**"*• dessein de Néron et de se concerter avec tant d'habileté qu'on pût enfin réussir, par un coup terrible, mais décisif, à exterminer pour jamais le christianisme. Le vieil empereur, l'histoire lui doit cette justice, résista longtemps. « Il était dangereux, disait-il, de troubler encore le repos du monde et de verser des flots de sang. Les supplices d'ailleurs n'aboutiraient pas, puisque les chrétiens ne demandaient qu'à mourir. » — Enfin, poussé par Galerius, Dioclétien consentit à soumettre la question à un conseil da magistrats et de gens de guerre. Les conseillers tremblaient devan* le César des rives du Danube ; tous les avis s'accordèrent sur la nécessité de poursuivre les ennemis du culte officiel. Dioclétien hésitant encore envoya consulter l'oracle d'Apollon de Milet. Apollon répondit : « Que les justes répandus sur la terre l'empêchaient de dire la vérité, b La pythonisse se plaignait d'être muette. les aruspices déclarèrent que les justes dont parlait Ap^Uoii étaient les chrétiens. La persécution fut résolue. On en fixa l'époque à la fête des Terminales (23 février 303), dernier jour de l'année romaine, qui devait aussi dans la pensée des persécuteurs mettre un terme à la religion chrétienne. Le décret d'extermination portait en substance : «Les ép"lises seront renversées et les
558 rONTIFICAT DE SAINT MARCELLIN (29j oOij.
livres saints brûlés ; les chrétiens seront privés de tous les honneurs, de toutes les dignités , et condamnés au supplice sans distinction d'ordre ni de rang : ils pourront être poursuivis devant les tribunaux, sans être admis eux-mêmes à y poursuivre personne, pas même en réclamation de vol, réparation d'injures ou d'adultère. Les affranchis chrétiens redeviendront esclaves. » Un édit particulier frappait les évoques, ordonnant de les mettre aux fers et de les forcer à abjurer. — L'attaque commença par l'Église de Nicomédie, où se trouvaient les deux empereurs. Au point du jour, le préfet de la ville, suivi de généraux, d'officiers et d'une escouade de soldats, se rendit à la basilique, élevée sur une colline et environnée de grands édifices. On rompit les portes ; on chercha quelque figure du Dieu que les chrétiens adoraient. Les Écritures que l'on trouva furent livrées aux flammes ; un horrible pillage commença. Dioclétien et Galerius se tenaient à une fenêtre du palais, présidant à cette première exécution et encourageant leurs émissaires du geste et de la voix. Galerius aurait voulu faire mettre le feu à l'église ; mais Dioclétien, craignant que l'incendie ne se communiquât au reste de la ville, envoya des prétoriens, avec des haches et des marteaux : en peu d'heures, ils curent rasé tout l'édifice. Cependant on avait dépêohé des courriers à l'empereur Maximien Hercule et au César Constance, pour leur porter les nouveaux déciets. Le vieux Maximien les accueillit avec joie : ils étaient depuis longtemps l'objet de ses désirs. Constance- Chlore, après en avoir pris connaissance, fit appeler tous les officiers chrétiens de son palais et leur proposa la double alternative, ou de demeurer dans leurs charges, s'ils sacrifiaient aux idoles ; ou, ç'ils refusaient, d'être bannis de sa présence et de perdre ses bonnes grâces. Quelques-uns, préférant les intérêts de ce monde à leur religion, déclarèrent qu'ils étaient prêts à sacrifier. Les autres demeurèrent inébranlables dans leur foi. La surprise des uns et des autres fut au comble quand ils entendirent Constance leur déclarer qu'il tenait les apostats pour des lâches ; que, n'espérant pas les trouver plus fidèles à leur prince qu'à leur Dieu, il les éloignait pour jamais de son service ! Il retint au contraire les autres
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près de sa personne, leur confia sa garde particulière et les trait'i comme les plus dévoués de ses serviteurs. Les Gaules qui relevaient de sa juridiction échappèrent, par sa protection bienveillante, à la persécution générale : comme si Dieu se fût contenté des martyrs que Maximien Hercule y avait semés sur son passage, seize ans auparavant (287), pendant que le reste de l'Église était en paix. Toutefois Constance, pour ne pas irriter les autres empereurs en se jouant trop ouvertement de leurs décrets, laissa abattre dans les Gaules les églises matérielles, « considérant, dit Lactance, qu'après l'orage, elles pourraient être rebâties. » Cependant la persécution s'étendit en un moment des bords du Tibre aux extrémités de l'empire, les Gaules exceptées. De toutes parts les églises s'écroulaient sous la pioche des démolisseurs; les magistrats établissaient leur tribunal dans les temples ou près des statues des faux dieux, forçant la multitude à sacrifier; quiconque refusait d'adorer les dieux était condamné et livré au bourreau ; les prisons regorgeaient de victimes ; les chemins étaient couverts de troupeaux d'hommes mutilés, qu'on envoyait mourir au fond des mines ou dans les chantiers publics. Les fouets, les chevalets, les ongles de fer, la croix, les bêtes féroces déchiraient les tendres enfants avec leurs mères ; ici l'on suspendait par les pieds des femmes nues à des poteaux et on les laissait expirer dans ce supplice honteux et cruel ; là, on attachait les membres des raurtyrs à deux arbres rapprochés de force ; les arbres, en se redressant, emportaient les lambeaux de la victime. Chaque province eut son supplice particulier : le feu lent en Mésopotamie^ la roue dans le Pont, la hache en Arabie, le plomb fondu en Cappadoce. Souvent, au milieu des tortures, on apaisait la soif du confesseur en lui jetant de l'eau au visage, dans la crainte que l'ardeur de la fièvre ne hâtât sa mort. Quelquefois fatigués de brûler séparément lea fidèles , les païens les précipitaient en foule dans le bûcher t les ossements des victimes réduits en cendre étaient jetés aa vent *.
* Euscb., nis(. eccles., lib. VIII, cap, VI.
Mir'iîr;» 27. La maison de l'empereur fut, la première, exposée à la
jeivri>pê- cruauté du tyran. Valérie, fille de Dioclétien, etPrisca, sa femme, ioptiisiVs'. n'eurent pas la force de résister aux tortures; elles sacrifièrent. Dorothée, le premier des eunuques, Go.'gonius, Pierre, Jules, Mygdonius et Mardonius souffrirent la mort à Nicomédie. On versa du ge! et du vinaigre sur les plaies de Pierre. Il fut étendu sur un gril, ses chairs furent rôties, comme les viandes d'un festin. On jeta pêle-mêle dans les bûchers femmes , enfants et vieillards ; d'autres victimes, entassées dans des barques, furent précipitées au fond de la mer. Saint Anthime, évêque de Nicomédie, tous les prêtres, diacres et clercs de cette Église, furent saisis, et, sans autre examen, sur leur confession seule, on les mena au supplice. Pour exécuter le décret qui interdisait aux chrétiens de poursuivre |uelqu6 cause que ce pût être devant les tribunaux, on avait flacé à î'entrée de chaque salle et jusque dans les cabinets des iuges, des autels portatifs où l'on faisait sacrifier les parties avant ile les admettre à l'audience. On vit à Nicomédie le gouverneur fie la province transporté de joie comme s'il eût vaincu une nation barbare, parce qu'un chrétien, qui avait résisté pendant deux ans, céda enfin à la violence des tortures. — Deux sophistes païens de Nicomédie, en présence des victimes accumulées dans toutes les prisons de la ville, des corps mutilés et sanglants des martyrs qui encombraient la voie publique, eurent le féroce courage d'écrire des hvres contre ces chrétiens qu'il fallait du moins laisser mourir en paix. L'un, professeur de philosophie, dont Lactance a analysé l'ouvrage sans prendre la peine de nous conserver le nom de l'auteur, mit dans son traité, d'une part, tant d'injures contre les victimes, de l'autre, tant de basse adulation pour les tyrans, qu'il ne recueillit que le mépris des païens eux-mêmes. L'autre, non moins violent mais plus astucieux, étaitjuge à Nicomédie; lise nommait Hicroclès. Il intitula son livre : Philaléthès, «L'ami de ia vérité » , comme Gelse avait appelé le sien : a Discours de vérité. » Il l'adressait aux chrétiens eux-mêmes, et a touché, disait-il, de leur déplorable situation, ne voulait point leâ attaquer, mais seulement leur donner de salutaires conseils. » C'était se ménager adroi-
CAa:. \1L — DIXIÈME PEKSllCUTION GÉNÉRALE. CCI
tement le double rôle, si cher à cette âme haineuse, de bourreau et de philanthrope : il se faisait, comme écrivain, le conseil et l'ami de ceux que, comme juge^ il envoyait au supplice. Du reste, son livre était un tissu d'objections contre la vérité du christianisme renouvelées pour la plupart des ouvrages de Celse. Le succès dépassa, s'il était possible, les espérances mômes du sophiste. En récompense de son injurieux libelle, Hiéroclôs fut nommé par Galerius, d'abord gouverneur de Bithynie, et, bientôt après, de l'importante province d'Egypte. Il y déploya contre les chrétiens un tel acharnement que son nom est resté joint à celui des ennemis les plus sanguinaires d'une religion qui eut, dans l'espace de trois siècles, presque autant de persécuteurs que l'empire compta de tyrans.
28. Les livres d'Hiéroclès ne nous sont point parvenus, mais ij nous en reste une réfutation composée par Eusèbe, le premier historien de l'Eglise, le disciple du célèbre martyr saint Pamphile, dont il ajouta plus tard le nom au sien, en témoignage de vénération filiale et de respectueux amour. Saint Pamphile était originaire de Béryte (Beyrouth). Sa famille occupait un rang distingué dans la colonie de Julia-Felix. C'est ainsi qu'Auguste avait appelé l'antique Berytum, en la relevant de ses ruines. Pamphile exerça lui-même, durant les premières années de sa vie, une magistrature importante. Mais il s'arracha bientôt à toutes les espérances de la terre pour suivre les pas de Jésus crucifié. Le saint prêtre Pierius était alors à la tête du didascalée chrétien d'Alexandrie. Pamphile vint se mettre sous sa direction. A cette école, il puisa un ardent amour des Livres saints. De retour en Palestine, il se fixa à Césarée, où il forma une bibliothèque ecclésiastique de plus de trente mille volumes. De nombreux néophytes se groupèrent autour de lui. Eusèbe fut du nombre. Quand la persécution vint fondre sijr cette réunion de savants chrétiens, Pamphile fut arrêté avec douze de ses disciples. Il demeura deux ans dans son cachot. Peut-être sa réputation de science et de sagesse fit-elle naître à l'esprit du gouverneur Firmilien l'idée de retarder son supplice, dans l'espoir que durant l'intervalle les dispositions cruelles des empereurs pourïill. 36
ÔGi fONIifiCAT LE SAi..X MAItCELLI.N (2L/u-^iJi).
raient se modifier. Quoi qu'il en soit, le saint continuait à utiliser les longues heures de sa détention pour le service de l'Église. Nous eu avons une preuve incontestable dans le texte de l'Ancien Testament du manuscrit Sinaïtique. A la fin du livre d'Esther, on lit rannotation suivante : « Cet exemplaire a été collationné sur un manuscrit plus ancien, corrigé de la main du saint martyr Pamjliile, et qui porte cette mention précieuse : Revu sur les Hexaples d'Origène; écrit par Antoninus; et corrigé par Paraphile dans sa [jiison ^ )) Cependant la persécution continuait toujours, Firmiiien se crut obligé d'en finir avec le docteur chrétien, qui fut brûlé vif avec cinq de ses compagnons de martyre *. Ce fut dans le cachot de saint Pamphile qu'Eusèbe de Césarée, incarcéré lui-même, composa son livre contre Hléroclès. Le sophiste avait surtout insisté sur une comparaison sacrilège entre la vie d'Apollonius de Tyane, telle que nous lu connaissons d'après le roman de Philostrate, et l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ. « Est-ce sérieusement, dit Eusèbe, que vous posez la question sur cette base? Sans discuter avec vous les titres de la divinité du Sauveur, sans parler <'.es prophètes qui annonçaient son avènement, des prodiges qui accompagnèrent sa prédication, il me suffirait de vous demander ce qui reste d'Apollonius de Tyane, en dehors de l'absurde roman dont un sophiste s'est amusé à écrire les aventures impossibles. Quoi ! un Dieu aurait paru sur la terre, et il n'y aurait pas laissé de traces! Où sont pourtant les adorateurs d'Apollonius? Quelles sont les âmes qu'il -a converties, les consciences qu'il a purifiées, les peuples qu'il a régénérés? Au contraire, les adorateurs de Jésus-Christ sont partout. Leur nombre ne se compte plus; ieur multitude couvre la terre et fatigue vos légions de bourreaux ^. »
"i9. La voix des apologistes demeura étouffée dans le sang Arnoûe, Lactance, Methodius réfutèrent Hiéroclès et le philosophe
^Kov. Testament. Sinait., praefat., pag. XXXIII. — * Act. S. Pamphili mar» iyris ; Patr. yrœc, tom. X, col. 1540.
3 Eusabi Csesar., Lib. contra Hieroclem; Patr. grœc., tom. XXII, col. 795 et eeqq.
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inconnu. Les bourreaux n'y prenaient pas garde et continuaient leur œuvre de féroce destruction. Il serait impossible de relever chacun des noms de l'immense armée de martyrs que les persécuteurs envoyèrent au ciel, de tous les points du monde, pour exécuter les décrets des empereurs. — Le Pont, la Cappadoce, la Phrygie, l'Arménie, la Mauritanie, la Thrace virent en un instant se renouveler dans leur sein les horreurs qui avaient ensanglanté Nicomédie et la Bithynie tout entière. A Ancyre, en Galatie, saint Théodote qui tenait une hôtellerie dans cette ville fit admirer son courage et sa foi. Il souffrit le martyre avec une foule de chrétiens qu'il animait par ses exhortations et ses exemples. Sept vierges, compagnes de sainte Thécusa, exposées par d'infâmes magistrats dans des lieux de débauche, conservèrent miraculeusement leur honneur pour îe présenter sans tache à l'autel de l'Agneau. — Antioche eut sa phalange de confesseurs, parmi lesquels on remarque saint Romain qui mourut étranglé par la main du bourreau, après que le magistrat lui eut fait couper la langue et subir le supplice des entraves serrées jusqu'au cinquième clou. Pendant l'interrogatoire, le juge ayant cherché à établir la supériorité du culte païen sur la religion chrétienne, Romain lui demanda la permission d'adresser quelques questions à un petit enfant, pour que la vérité sortît pure de sa bouche. On amena Barallah, âgé d'environ sept ans. Romain lui demanda : « Est-il plus raisonnable d'adorer un seul Dieu que d'en adorer des miUiers qui se combattent les uns les autras?» Barallah répondit : «Il n'y a qu'un seul Dieu; on ne doit pcis en adorer plusieurs. » Le juge le fit flageller si cruellement que son sang coulait de tous côtés. Les assistants fondaient en larmes. Le juge, si ron peut associer le nom d'une justice quelconque à de pareils forfaits, jondcunna l'héroïque enfant à avoir la tête tranchée. La mère de Barallah le porta elle-même dans ses bras au lieu du supplice. Elle le baisa tendrement, se recommanda à ses prières, le remit à l'exécuteur, étendit son voile pour recueillir le sang du jeune martyr et obtint d'emporter ses précieux restes après l'exécution. — A Tyr, les bourreaux lassés de tourmenter les chrétiens, ayant épuisé sur eux tous les genres de supplices connus, remirent aux
664 pû:siificat de saiki marcellin ^295-304),
bêtes de ramphiîhéâtre à achever leur ouvrage. On lâcha contre les confesseurs des lions, des léopards, des ours, des sangliers. Mais ces animaux, par une permission divine, ou peut-être dédaignant les restes sanglants de la cruauté humaine , refusèrent de toucher les chrétiens; ils se rejetaient furieux contre les piqueurs qui les excitaient avec des épieux et des broches de fer. On fut fibligé pour en finir de trancher la tête à tous les héros de la Jûi. — A Césarée, en Palestine, on traîna au tribunaJ un étranger, Procope, exorciste de l'Église de Jérusalem, qu'on venait d'arrêter aux portes de la ville, au moment où il y arrivait. Le gouverneur lui présenta de l'encens et lui ordonna de le brûler à ja divinité des quatre empereurs. Procope répondit par ce mot d'Homère : 'Et; xolpavoç êffTw : (( Il ne faut qu'un maître » ; immédiatement il eut la tête tranchée. Tous les évêques de Palestine furent amenés à Césarée pour y être soumis aux plus affreuses tortures» Les juges attachaient la plus grande importance à faire croire au peuple que les évêques avaient sacrifié, espérant entraîner par leur exemple la multitude des fidèles. A l'un, on liait les mains 8ur l'autel des idoles pendant qu'on y brûlait de l'encens, on le renvoyait ensuite en disant qu'il avait sacrifié. Un autre étéiit emporté à demi mort du chevalet; on le relâchait en publiant qu'il avait enfin renié sa foi. S'il retrouvait assez de force pour protester contre cette imposture, on le frappait au visage ; plusieurs mains lui fermaient la bouche et on le renvoyait en s'obstinant à le mettre au nombre des apostats. — L'Egypte vit des scènes de cruauté épouvantables. Dans la Thébaïde, on attachait les martyrs à un poteau, aux ardeurs d'un soleil dévorant, et on les laissait mourir de faim. Au lieu d'ongles de fer, on se servait de verres et de morceaux de pots cassés pour leur déchirer le corps; on leur soulevait les ongles avec des pointes de fer et on versait de l'huile bouillante dans la plaie ; les femmes nues étaient suspendues par un pied à la potence ou aux arbres du chemin; les uns étaient brûlés sur un gril, ou crucifiés la tête en bas ; les autres démembrés, ou attachés à la queue de chevaux sauvages. Ces supphces se renouvelèrent pendant deux années entières, et on compta
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quelquefois Jusqn'à conf exécttfîoiW par jour dans la même vilte. Parmi cette foule de martyrs Thistoîte a conservé le nom de Ph^ îorôma, tribun militaire à Alexandrie, et celui de Philéas, évêque d© Thmuis,dontlaconstance et l'héroïsme arrachèrentdes larmes même à leurs bourreaux. — Ces horreurs à peine vraisemblables, si nous ne savions par des exemples trop récents à quel degré de barbarie peut descendre un peuple quand il se livre à ses instincts féroces, s'exerçaient parfois sur des cités entières. En Phrygie, il se trouva une petite ville d'environ huit à dix mille âmes, dont le gouverneur, l'agent du fisc, tous les officiers et la population en masse se déclarèrent chrétiens. On en référa au conseil impérial. Dioclétien, qui avait fait décapiter les principaux citoyens d'Antioche parce qu'un prétendant à l'empire avait occupé la ville pendant deux jours, et en avait été chassé le troisième par les habitants eux-mêmes, ne pouvait pas éprouver d'embarras pour une misérable petite cité de Phrygie. Il y envoya des soldats qui mirent le feu aux quatre coins, la brûlèrent avec tous les habitants et ne revinrent qu'après en avoir fait un monceau de cendres. — Carthage etlaNumidie furent également le théâtre de persécutions sanglantes. On recherchait surtout, dans cette province, les livres des Écritures. Mensurius, alors évêque de Carthage, pour les sauver des mains» des soldats, eut soin de les emporter hors de la basilique et de ne laisser que les ouvrages des hérétiques. Les émissaires du proconsul, en faisant leur perquisition, emportèrent et brûlèrent tous les livres, sans y regarder de plus près; mais Paul, évêque de Cirtha, actuellement Constantine, et douze autres évêques de cette province, livrèrent les Écritures et les vases sacrés, pour éviter les tourments. On donna le nom de traditeurs à tous ceux qui montrèrent la même faiblesse. Nous verrons plus tard quelles conséquences désastreuses eut leur lâcheté.
30. L'Occident ne fut pas moins fécond en martyrs. L'Espagne, cette terre où la foi avait déjà jeté de si profondes racines, les compta par milliers. Le proconsul Dacien avait été chargé de faire exécuter les édits de persécution. Il se multiplia pour suffire à tant de confesseurs qui regardaient la mort comme un bien. Dix-huit,
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à Saragosse, donnèrent leur vie pour Jésus- Christ. Le plus célèbre d'entre eux est saint Vincent, qui eut la gloire d'être loué par saint Augustin et par lo poète chrétien, Prudence. Vincent était archidiacre de Valerius, évêque de Cœsar-Augusta, Saiagosse. Ce pontife trop âgé pour dispenser lui-même la parole à son peuple avait chargé Vincent de ce soin. Le jeune diacre, plein de zèle, d'érudition et nourri de la méditation des Écritures, s'appliqua avec fruit à ce divin ministère. Au passage de Dacien, sa réputation de sainteté et d'éloquence le désignait d'avance à la persécution. 11 fut arrêté avec Valerius, son évoque, que le proconsul, à cause de son âge avancé, se contenta d'envoyer en exil. Vincent fut mis à la question. A chaque torture, pendant que le chevalet disloquait ses os et que les ongles de fer déchiraient ses membres, le martyr se tournait en riant vers Dacien et lui disait : « Personne ne m'a jamais traité plus amicalement que vous ! » — Parfois il reprochait aux bourreaux couverts de sueur de manquer de vigueur et de courage. Deux fois ces ministres d'une cruauté surhumaine interrompirent les tortures, pour reprendre un peu de force et laisser refroidir les plaies du martyr, afin de redoubler la souffrance en la ravivant. Dacien écumait de rage. Il fit retirer du chevalet ce corps dont on voyait à nu les entrailles et le fit étendre sur un gril de fer, au-dessus d'un brasier ardent. Les parties du corps qui n'étaient pas tournées au feu étaient brûlées avec des lames de fer rouges. On jetait sur les plaies saignantes du sel dont le mordant aidé par l'activité du feu pénétrait profondément dans leschairs. Cette douleur dont l'atrocité révolte l'imagination ne changea rien à la constance du héros chrétien; le proconsul le fit jeter dans un cachot dont on avait semé le fond de fragments de pots cassés. Les gardes, ayant ouvert la porte de la prison, fureuî étonnés de voir le martyr se promener en chantant les louanges de Dieu. Ce spectacle d'une foi invincible les convertit à la reli' gion chrétienne. Dacien, par un nouveau raffinement de cruauté, voulant ôter à saint Vincent la gloire de mourir dans les tortures, Je fit étendre sur un lit moelleux, oir il comptait faire soigner ses ilessures i>ûur le tourmenter ensuite de nouveau. Mais à oeine le
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martyr y fut-il déposé qu'il expira. Son corps fut jeté dans la campagne pour y être dévoré par les bêtes sauvagi^s et les oiseaux de proie. Il y resta quinze jours; le gouverneur lo fit alora coudre dans un sac et précipiter à la mer. Les flots le ramenèreaê au rivage et les chrétiens lui donnèrent la sépulture dans une (église voisine. — A Mérida, une jeune fille de douze ans, nommée Eulalie, montra dans un âge si tendre le même courage que lo diacre Vincent. Dacien, au tribunal de qui elle vint se présenter d'elle-même pour confesser sa foi , essaya d'abord de la gagner par des caresses. Il fit ensuite étaler sous ses yeux tous les instruments de torture et lui présenta de l'encens pour l'offrir aux dieux. Eulalie lui cracha au visage, renversa les idoles et jeta loin d'elle les offrandes. A l'instant, deux bourreaux déchirèrent ses membres délicats avec des crocs de fer. Elle comptait les coups en disant : « C'est là une écriture qui grave sur mon corps la victoire de Jésus-Christ ! » On appliqua sur ses blessures des torches embrasées : le feu prit à ses cheveux , et la flamme ^ en montant, l'étouffa. — A Complutum (Alcala de lîénarôs), deux jeunes frères, Justus , âgé de treize ans, et Pastor, de sept, rivalisèrent d'héroïsme avec sainte Eulalie. En apprenant l'arrivée de Dacien, ils quittèrent l'école et allèrent déclarer au proconsul qu'ils étaient chrétiens. Après les avoir fait flageller jusqu'au sang, Dacien les remit au bourreau qui leur trancha la tête. — La Sicile et toute l'Italie comptèrent des milliers de martyrs: àCatane, le diacre Euplius, arrêté pendant qu'il lisait l'Évangile au peuple, fut conduit au supplice; — h. Syracuse, l'illustre vierge sainte Luce, Lucia, dont le nom a été inséré au canon de la messe, mourut pour conserver l'honneur de sa virginité, que la protection de son Dieu garantit au sein d'un lieu infâme où le magistrat l'avait fait jeter; — en Toscane, Sablnus, évêqua d'Assise, souffrit le martyre, avec Marcel et Exupérance, diacres, et plusieurs clercs. Vénustien, gouverneur de Toscane, que Sablnus avait guéri d'une ophthalmie invétérée, embrassa la foi de sa victime. Il eut la tête tranchée, avec sa femme et ses enfants convertis à son exemple.
■^ PO^'TIi"ICAT DE SAINT ilARCELLIN \^2'J.j-30i).
§ BI. Coacâe de iSUinesse.
31. Déjà saint Marcellin avait accompagné au ciel cette légioa de martyrs. Nous avons reproduit le texte du Liber PontificaliSy qui affirme simplement et sans aucun autre détail que peu de jours avant de souffrir la mort pour Jésus-Christ le vénérable vieillard avait eu la faiblesse de brûler de l'encens sur le trépied des idoles. Voici comment s'exprime à ce sujet le bréviaire romain : « Pendant la terrible persécution de Dioclétien, le pon« tife se laissa ébranler par la vue des supplices. Mais bientôt, pénétré de douleur à la pensée de sa faute, il se présenta couvert d'un cilice au concile de Sinuesse, oîi plusieurs évêques étaient réunis. Fondant en larmes, il fit publiquement l'aveu de sa faiblesse. Aucun des évêques n'osa cependant le condamner. Tous unanimement s'écrièrent : Prononcez vous-même votre sentence. Le premier siège ne peut être jugé par personne. Nous savons que l'apôtre Pierre, pour une défaillance semblable, obtint de Dieu par ses larmes, le pardon suprême ! Marcellin revint à Rome, se présenta devant l'empereur et lui reprocha courageusement de Vavoir entraîné malgré lui à un acte si énorme d'impiété. L'empereur fit décapiter Marcellin avec trois autres confesseurs, Claudius, Cyrinus et Antonin. Leurs corps furent abandonnés sur le forum et y demeurèrent trente-six jours sans sépulture. L'empereur espérait par là intimider les chrétiens. Enfin le bienheureux prêtre Marcel, averti en songe par saint Pierre, vint pendant la nuit, avec les autres prêtres et diacres de Rome, enlever les précieuses reliques qui furent honorablement ensevelies, au chant des /lymnes sacrées, dans la catacombe de Priscille, surla voie Salaria '.» La légende du bréviaire romain donne, on le voit, un incident qui a'est point mentionné au Liber Poniificalis. Elle parle d'un concile de Sinuesse où plusieurs évêques se seraient réunis et oii saint F'îarcellin serait venu spontanément confesser sa faute. Le Martyrologe est muet sur la double circonstance de la chute de Marcellin et
1 Bm. Yfum.f 26 april.
CnAP. VII. — CONCILE DE SINOISSE. îit)9
du concile de Sinuesse. Voîcî ses paixîlafl, à la date da 26 avril : « A Home, fête de saint Marcellin, pape et martyr, qui, sous le règne de Dioclétien, fut décapité pour la foi du Christ avec Claudius, Gyrmus et Antonin. La persécution était alors si furieuse qu'en un mois seulement on compta jusqu'à dix-sept mille martyrs *. » Le silence du martyrologe, sur les deux points importants de la chute de Marcellin et du concile de Sinuesse, laisse donc subsister la question tout entière. Mais il nous reste un troisième monument explicite, précis, catégorique, dont nous allons donner la traduction. Ce sont les actes mêmes du concile de Sinuesse. Ils sont ainsi conçus : 32. « Sous les Augustes, Dioclétien et Maximien, un grand nombre de fidèles se laissèrent gagner par les menaces et les promesses des païens ; ils consentirent à offrir de l'encens aux idoles. Or Marcellin était évêque de Rome. Urbain, le pontife païen du Capitole, vint le trouver. La question s'engagea entre eux sur la question de savoir si c'était un grand crime de brûler de l'encens en l'honneur des dieux. Votre Christ, dit Urbain, celui que vous prétendez fils de la Vierge Marie, ne reçut-il point à son berceau l'or, l'encens et la myrrhe que lui présentaient les mages ? Ces mages croyaient honorer ainsi celui dont vous avez fait votre Dieu et dont vous prêchez la résurrection. Le fait de brûler de l'encens est donc, môme d'après votre propre croyance, un hommage légitime rendu à la divinité. — L'évêque Marcelhn lui répondit : Les mages n'offraient point leur encens à une idole vaine. En le déposant aux pieds de Jésus-Christ, ils manifestaient clairement qu'ils le reconnaissaient pour le Dieu unique et véritable. — Voulez-vous, reprit Urbain, venir un de ces jours au palais de Dioclétien et Maximien, nos invincibles et très-cléments empereurs! En leur présence, je répondrai à toutes vos objections sur ce point. — Marcellin y consentit. Au jour fixé, qui était celui de la fête païenne de Vulcain, le pontife du Capitole dit à l'évêque . Rédigeons chacun de notre côté nos raisons par écrit, et nous le® remettrons aux empereurs. — Ils le firent, et, quand ils eurent été
* Martyr, rom., eod. die.
adiiiis à Taudience des très-sacrés princes, Marcellin, l'évêque de Kome, fidèle à sa mission, et confessant généreusement le Christ, parla avec intrépidité : Pourquoi, disait-il à Dioctétien, semer l'univers de deuil et de carnage, à propos du culte superstitieux des idoles? Pourquoi forcer tous les hommes, sous peine de mort, à brûler de l'encens devant des statues muettes? — Urbain l'interrompit en disant : Adressez-vous à moi, je suis prêt à vous confondre. N'est-il pas vrai que sous ce terme injurieux de vaines idoles vous comprenez le dieu Jupiter et l'invincible Hercule eux-mêmes ? N'est-ce pas ainsi que vous blasphémez la majesté de Jupiter, qui n'est autre que le ciel uni à la terre et aux mers dans son éternelle alliance avec Saturne? Vous êtes pontife comme moi, pourquoi donc n'offrez-vous pas, ainsi que moi, de l'encens à la majesté divine? — Dioclétien prit la parole : Ne poussez point cet homme à bout, dit-il à Urbain. Rien ne prouve encore qu'il veuille se mettre en rébellion contre ma puissance et contre la majesté des dieux immortels. — Or, Dioclétien parlait ainsi parce que Romanus et Alexandre, deux de ses confidents, lui avaient dit : Si vous réussissez parla douceur à gagner l'esprit de Marcellin, toute la population de Rome obéira à vos édits et consentira à sacrifier aux dieux. — S'adressant donc à l'évêque, Dioclétien lui dit : Je reconnais ta sagesse et ta prudence. Tu es peut-être destiné à changer en une amitié fidèle la haine que je portais jusqu'ici au nom chrétien. Viens, et que le peuple soit témoin de notre réconciliation. — L'empereur se rendit aussitôt au temple de Vesla et d'Isis; il y fit entrer l'évêque, lequel était accompagné de trois prêtres, Urbain, Castorius, Juvénal et de deux diacres, Caïus et Innocent. Ceux-ci ne voulurent pas franchir le seuil de l'édifice idolâtrique. Ils quittèrent sur-le-champ l'évêque et pai conséquent ne virent rien de ce qui se passa depuis dans le temple, ils coururent aiipresbytenum, réuni au Vatican, près de l'ancien palais de Néron, et racontèrent le fait. A cette nouvelle, une foule de clirétiens, entre autres quatre-vingt-quatre témoins * désignés par leur nom, coururent au temple ; ils virent Marcellin jeter l'encens
' Les noms de ces quatre-vingt-quatre témoins sont en effet éuuméréfi dans les Âdes. Nous les oineltoiis pour ne pas surcharger le récit.