‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 3)Chapitre 82 sur 96 · CHAP. VII. — CONCILE DE SINUESSE · texte numérisé non relu

CHAP. VII. — CONCILE DE SINUESSE

sur le trépied et recevoir les félicitations de l'empereur. Or, ces témoins éprouvés selon la règle légale, libra occidm, affirmèrent avoir vu Marceliin offrir de l'encens. Un synode se tint. Tous le» prêtres de Rome ne purent s'y réunir, parce que la persécution continuait encore. Marceliin s'y présenta ; il niait l'acte d'apostasie qui lui était reproché, s'appuyant sur cette circonstance que les prêtres Ur])ain, Castorius, Juvénal, ainsi que les diacres Gaïus et Innocent, au lieu de l'accompagner selon le devoir de leur charge, l'avaient anandonné et ne pouvaient dès lors rendre un témoignage jur.^^que de ce qui s'était passé en leur absence. Le synode lui répondit unanimement : Vous seul serez votre propre juge ; vous prononcerez vous-même la sentence de votr« absolution ou celle de votre coadam^ration. Nous ne serons que des témoins. Vous êtes l'accusé, mais aussi vous êtes le juge. Quant aux prêtres et aux diacres qui ont abandonné le pontife dont ils tiennent leur sacerdoce ou leur diaconie, ils seront soumis à notre examen pour avoir déserté leur poste et trahi leur devoir juridique de témoins de l'évêque. Si le pontife eût été mis à mort, ils auraient dû l'être avec lui, et plût à Dieu qu'au lieu de vivre déshonoré, l'évêque fût mort martyr ! — Le synode s'assembla dans la crypte de Cléopàtre, en la ville de Sinuesse, et comme la crypte était trop étroite, les membres composant le synode y entraient seulement cinquante par cinquante pour siéger. Le premier jour on procéda à la condamnation des prêtres Urbain, Castorius, Juvénal et des deux diacres Gaïus et Innocent. Les cinquante évêques » écoutaient le pontife sans le juger. Entrés secrètement dans la crypte, par crainte des August&s, ils prononcèrent la sentence contre les trois prêtres et les deux diacres qui avaient abandonné le grenier du père de famille, permettant ainsi à l'ennemi d'entrer et de manger

1 Le texte lalin donne encore ici le nom des cinquante juges. On remarquera que quelques lignes auparavant, il ne s'agissriit que d'un synode de prêtre^ • Fadus Unque synodus, non tamen coîledi siint m tntegro sncenlotes, çuia curriculus urçebatur persecuiionis. Maintenant le texte parle d'évêques» //! svMt qui inir.rei'unt episcojd, miditmtes, non tamen judicantes pontificem. Noa reviendrous pUis loin sur cfclte divergence.

ie forain. L'anathème fat lancé. Ils jugèrent ces cinq coupables ;i xnais ils ne jugèrent point le pontife. Ils le laissèrent aux piises avec les soixante-douze témoins, lui à la fois accusé et juge, pour qu'il prononçât lui-même ou sa propre innocence, ou sa propre condamnation ; nam in LXXII libra occidua reparationem resurgit minus *•. Il se trouva que le premier témoin introduit était un père de famille qui n'avait été marié qu'une fois ^, comme si Dieu permettait qu'un laïque, qui avait respecté la foi conjugale, fût le premier à accuser un pontife coupable d'avoir trahi ses serments de fidélité envers l'Église, son épouse sainte. Treize autres témoins comparurent avec ce premier et dirent; Nous avons vu Marcellia ollïir de l'encens à Hercule, Jupiter et Saturne. — Quel jour? (îemanda le pontife. — Le jour où, dépouillant la pourpre de Jésus-Christ, vous aviez revêtu une robe d'écarlate. Dioclétien était radieux, parce que, triomphant de vos précédents refus, il vous avait contraint d'offrir de l'encens devant son tribunal. — L'évêque Athanasius dit : Vous entendez ces affirmations. — L'évêque Pierre ajouta : Parlez à votre tour, pontife, et jugez votre propre cause. — Les cinquante évêques souscrivirent ensuite ie procès-verbal de l'interrogatoire des quatorze déposants qui déclaraient parler au nom des soixante-douze témoins. — Le lendemain arrivèrent vingt-trois prêtres de Rome. Ils souscrivirent à la condamnation d'Urbain, Gastorius, Juvénal et des deux diacros Caïus et Innocent. — Le surlendemain, cinquante autres évêques ^ siégèrent dans la crypte pour la troisième session

* Nous nous contentons de citer en latin ce passage qui a mis à la torture j'esprit de tous les critiques. Nous essaierons de l'expliquer plus loin.

> On lit, daus une constitution du pape saint Sylvestre, ces paroles : Non ■ondemnnhitur subdiaconus, acoiytus, exorcista, ledor, nisi in ssptem testimonia ■i/iog et ttxorts ftabentes et omnmo Christum prœdicantei. On voit par là que l'É- 'ilise fxi;.'e:iit comme garantie d'un témoignage contre ses ministres, la réi-iilni-ité de vie dans l'accusateur. D'autre part, le texte des Actes semble (i&iiiiier qu'à «ctte époque ou continuait encore à préférer le chrétien qui /iv^if. été marié qu'une fois à celui qui, après son veuvnge, avait convolé

■: .- s.^ioudf; ulliance. Nous avons eu l'occasion de faire la même remarque iii<!i;uit les canons apostoliques.

..'i.rs noms sont tous consignés dans le texte des Actes. On remarquera

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du synode. Marcellin, l'évêque de Rome, prit place avec eux, retenant toujours son titre de pontife, car il n'avait point été condamné et ne pouvaitl'être avant que les soixante-douze témoins eussent tous été entendus. Les évêques Anastase et Anthime dirent au pontife : Prononcez vous-même dans votre propre cause, nous ne vous jugerons pas; rendez vous-même la sentence. — L'évêque Sébastien dit : N'en appelez point à notre jugement. C'est à vous à instruira et à juger votre cause. Donnez l'ordre d'introduire les témoins qui déposeront de la vérité ; car vous ne serez absous ou condamné que par vous-même. Cependant, comme les évêques qui nous ont précédés ont à juste titre prononcé la sentence contre les prêtres Urbain, Castorius, Juvénal et les diacres Caïus et Innocent, il convient d'abord que nous souscrivions à leur sentence. Il fut fait ainsi, et quatorze nouveaux témoins furent introduits. Ils déclarèrent qu'ils avaient vu le pontife offrir de l'encens. L'évêque Sallustiua les adjura de songer à la portée de leurs dépositions : Gardezvous, leur dit-il, de proférer une accusation mensongère. — Les témoins persistèrent dans leur déclaration. L'évêque Pierre dit à Marcellin : Vous l'entendez, pontife ; jugez maintenant, car vous ne pouvez être absous ni condamné que par vous-même. La santé des membres tient à celle du chef. — . Marcellin prit la parole et dit d'une voix distincte : Je n'ai point sacrifié aux dieux; j'ai seulement laissé tomber quelques grains d'encens sur le trépied.

Les cinquante évêques, se levant alors, dirent aux témoins : Nous n'avons plus besoin de vos attestations, après celle qui vient de sortir de la bouche du pontife. — Ils souscrivirent donc le procèsverbal de la séance, et l'évêque Quirinus dit à Marcellin : Pontife universel, vous avez blessé tous les membres de l'Église. Après dix-huit ans d'un sacerdoce irréprochable, vous avez cédé à la malice de Satan ! — Le jour suivant, cinquante autres évêques siégèrent dans la crypte ; ils souscrivirent la condamnation des trois prêtres et des deux diacres. Puis on introduisit les quarante-

encore ce brusque changement de dénomination. La veille, vingt-trois nouveaux juges, arrivés de Rome, n'étaient que de simples prêtres. Aujourd'Iiui ceux qui siègent dans la crypte sont des évêques.

guatre témoins qui restaient encore '. L'évêque Cyriaque dit ara pontife : Jugez enfin dans votre propre cause. Nous attendons votre sentence pontificale. — Marcellin, se prosternant alors le front dans la poussière, d'une voix entrecoupée de sanglots, s'écria : J'ai péché devant Dieu et devant vous ; je ne suis plus digne du ïang sacerdotal ; je me suis laissé séduire par les protestations captieuses de l'empereur! — Le prêtre Helciade dit : Il est justement condamné par sa propre bouche. C'est lui qui a prononcé contre lui-même Yanathema maranatha, car nul évêque n'a le droit de condamner le pontife. Le premier siège n'est jugé par personne î — Quand on souscrivit le procès-verbal de cetto séance, Marcellin, le premier de tous, signa de sa main, souscrivant ainsi à sa propre condamnation. Or Dioclétien, alors occupé h l'expédition contre les Perses, fut informé de ce qui s'était passé à Sinuesse ; il en témoigna un vif ressentiment. Par son ordre, plusieurs évêques cachés dans cette ville furent traînés aa supplice et reçurent la couronne du martyre. Le jugement que Marcellin rendit contre lui-même eut lieu le s des calendes de septembre, sous le consulat de Dioclétien VIII et Maximien Vil (23 août 303) '. »

33. Le cardinal Baronius, dans la seconde édition des Annales de t Église , après avoir reproduit intégralement le texte des Actes, s'exprimait ainsi : « On pourrait, dans ce monument, relever bien des détails obscurs, étranges et inexacts. Cette considération, et surtout l'incertitude qui plane encore sur la prétendue chute du pape Marcellin, nous avaient d'abord empêché de nous prononcer sur la question; nous avions préféré l'abandonner au jugement du lecteur. Personnellement nous inclinions alors vers l'opinion qui regarde les Actes du concile de Sinuesse comme entièrement fabuleux. Mais, après un nouvel examen plus attentif, il nous a paru qu'il serait souverainement téméraire de rejeter les monuments de l'antiquité, sous prétexte que l'éloignement, l'imperfoction des manuscrits, la

* Le texte donne le nom de ces quarante-quatre témoîns. ■— • Synodvu Si» messana; Pair, lat., tom. VI, col. H-20.

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nt'gligence des copistes et la rouille des siècles, les ont comme enve- .oppés d'un nuage plus ou moins impénétrable à nos yeux. Il en est des pièces de ce genre comme des mL'dailles antiques. Le numismate recueille celles-ci, même quand elles sent obstruées par une patine épaisse; il sait qu'un signe, une lettre, un mot retrouvé peut le mettre sur la trace de quelque fait historique, méconnu ou contesté. Voilà pourquoi, dans cette seconde édition des Annales, nous reprenons à nouveau l'étude de la question. Les deux principales objections qu'on oppose à la véracité des Actes de Sinuesse, sont : î° l'impossibilité de réunir en pleine persécution un concile presque aussi nombreux que celui de Nicée, oii toute la puissance de Constantin eut peine à rassembler trois cents évêques; 2° l'erreur chronologique qui place l'expédition de Dioclétien contre les Perses sous le viii* consulat de ce prince, vu* de Maximien; tandis qu'il est constaté que ce double consulat coïncide avec la dernière année du règne de Dioclétien, celle même oii cet empereur abdiqua solennellement le trône. Le triomphe contre les Perses avait eu lieu deux ans auparavant. Cependant, malgré l'importance de ces deux objections dont nous reconnaissons la valeur, il ne nous semble pas qu'on soit en droit d'en conclure la fausseté intégrale des Actes. Sous la persécution de Dèce, après le martyre de saint Fabien, pendant que les prêtres de Rome gouvernaient l'Église durant Vinteri7n , il se trouva de nombreux évêques dans la capitale du monde. Qu'y aurait-il donc d'impossible à ce que les évêques d'Italie, d'IUyrie, des Gaules, de la Germanie fussent accourus près de Rome, à la nouvelle que le pape, fondement et chef de l'Église, venait de se rendre coupable d'un acte d'apostasie ? Les Actes authentiques de saint Sébastien ne nous apprennent-ils pas que plusieurs milliers de chrétiens se retirèrent en Campanie, dans les domaines du sénateur Chromace, et que, même au plus fort de la persécution de Dioclétien, ils ne furent point inquiétés ? Une réunion d'évêques et de prêtres fut donc possible à Sinuesse. Quant à la fausse indication de date, rien ne prouve qu'elle ait fait partie intégrante des Actes euxmêmes. Le contraire semblerait plutôt vrai puisque, dans la clause finale, il est fait mentiou d'événements postérieurs au concile et

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du martyre subséquent de plusieurs évêques. Une note inexacte, ajoutée après coup par une main posthume, ne saurait en rien nuire à l'authenticité du monument lui-même. Voilà ce que nous avions à cœur de dire. La chute de saint Marcellin nous paraît avérée; nous croyons au concile de Sinuesse; et notre amour pour ^es pontifes romeiins ne saurait nous faire dévier d'une ligne sur le droit chemin de la vérité *. »

34. Ainsi parlait Baroîiius, et comme on insistait devant lui sur ce que cette opinion paraissait injurieuse à la majesté des pontifes de Rome, il répondait : « Jésus-Christ qui leur a donné l'infaillibilité dogmatique ne les a pas rendus impeccables ^. » Tel était déjà de son temps l'état de la question. Deux témoignages contradictoires, appartenant à la plus haute antiquité ecclésiastique, rendaient et rendent encore aujourd'hui la solution fort difficile. Dans son livre contre le donatiste Pétilien, saint Augustin disait : a Je ne perdrai point le temps à disculper les pontifes de Rome des calomnies gratuites dont on a chargé leur mémoire. On prétend par exemple que Marcellin et ses prêtres Melchiade, Marcel et Sylvestre, ont livré les saintes Écritures aux persécuteurs ; qu'ils ont offert de l'encens aux idoles. Pétilien lea traite d'infâmes et de sacrilèges : moi je réponds qu'ils furent innocents. Jusqu'à ce que Pétilien ait prouvé son assertion, je suis dispensé de prouver la mienne. » D'un autre côté, le pape saint Nicolas I le Grand, dans une lettre à l'empereur grec Michel II, s'exprime ainsi ' : «Au temps des Augustes, Dioclétjen et Maximien, l'évêque de Rome, Marcellin, qui consomma ensuite glorieusement son mcLTtyre, avait été tellement circonvenu par les idolâtres qu'il entra dans un de leurs temples et déposa quelques grains d'encens sur le trépied. Un nombreux concile d'évêques se réunit à l'occasion de cet acte de faiblesse. Une enquête fut ouverte. Le pontife luimême confessa sa faute. Cependant aucun évêque n'osa le juger. Tous lui répétaient : Prononcez vous-même la sentence ; votre

' Baron., Annal, eccles., ann. 303, n. 100 à 108. — * Fecit illos infallibiles non impeccafjiles. — s Nicolai Papse I, Epist. ad Michael Grœc, imperaU; Pair, lat.^ tom. CXIX, col. 1183.

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cause ne relève pas de notre tribunal, mais du vôtre. Ne vous en référez pas à notre jugement, ajoutaient-ils : soyez à la (ois votre conseil et votre juge. Enfin ils disaient : Le premier siège ne saurait être jugé par personne '. » Entre la négation absolue de saint Augustin et l'affirmation solennelle de saint Nicolas le Grand, la question reste incertaine. Bossuet se prononce énergiquement pour l'innocence de Marcellin. « Pailerai-je, dit-il, de l'absurde accusation lancée contre ce pape et dv fameux concile de Sinuesse , où trois cents évoques auraieri, assisté à sa rétractation? Fausse g;i vraie, la légende a été sou tenue par Baronius ; elle a été ci ue pendant trois cents ans pa,presque tous les canonistes qui en ont tiré ce principe qu'en certains cas un synode peut se réunir, sinon pour juger un souverain pontife, au moins pour le convaincre et le forcer, par un sentiment de pudeur, à abdiquer une charge dont il se serait rendu indigne. Du reste, aujourd'hui tous les savants sont d'accord pour conspuer le prétendu concile de Sinuesse. Les actes qu'on eu présente sont manifestement supposés. Leur style barbare, leur absurdité sautent aux yeux. La chute de Marcellin est une fable, dont nul auteur ancien n'a parlé. Théodoret nomme ce pape uniquement pou; dire qu'il s'est illustré durant la persécution ^. Un tel éloge aurait-ii été décerné par un auteur presque contemporain à un pontife apostat? Il est vrai que les Donatistes formulèrent une accusation d'apostasie contre Marcellin, de même que contre les saints pontifes Melchiade, Marcel et Sylvestre. Mais ils ne fouriîîssaient aucune preuve, aucun témoin ; jamais ils ne parlèrent du fameux synode de trois cents évêques. Saint Augustin , dans ses livres contiii Pétilien, n'en parle pas davantage. Comme si d'ailleurs il eût été facile durant la persécution de réunir un nombre d'évêqtîes presqu» égal à celui du concile de Nicée, tenu en pleine paix et protégé par toute la bienveillance de Constantin! Mais, laissons là Sinuesse et son fabuleux concile. Je suis persuadé (jue Baronius n'en a sou-

* Théodoret, lib. H, cap. m. — «Bossuet, Defensio cleri Gnllicani, lib. lï, cap. xxxii, cum nota. {Œuvret compl. de Bossuet, Outlieûin-Ciialaudre, tom. JLVl, i-ag 474.)

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