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lia PONTIFICAT DE SAINT MARCELLIN (293-304).
tenu avec tant de chaleur l'authenticité, que par amour pour la fameuse maxime : P?-ima sedes a nernine judicatur. » Nous aimons à constater l'éloquente indignation, avec laquelle Bossuet prenait en main la cause d'un pape que ce grand homme croyait calomnié. Cependant, pour être juste, il faut ajouter que l'auteur de la Dcfensio (Icri Gfil/icain ne partageait aucunement la prédilection qu'il rcî rorhcà Baronius. Un doit donc -enir compte de cette préoccupation m sens contraire, tout en lendant ici à l'illusti-e évoque de Meaux il justice qu'il mérite. Mais pendant que Bossuet parlait ainsi, un Ari-il;i!i!e sivant, le P. Laljbe, éditeur de la Culkciion des Concile!^. tenait un l.ingagc tout opposé '. a Bien qu'un très-grand nombre d'érudits se soient eflbrccs de nos jours de prouver la fausseté des actes du concile de Sinc<?;se, dit-il, je crois ces actes vrais. J.oin de les attribuer aux Donatistes, je les considère comme un des nonumcnts les plus vénérables de l'antiquité. Une simple lecture siffit pour y reconnaître un caractère de véracité qui s'impose ir.algré soi à l'esprit. Il ne faut pas oublier d'ailleurs qu'ils ont (' é unanimement acceptés par toutes les Églises; insérés dans les ] lus anciens martyrologes; et maintenus jusqu'ici dans le bréviaire v-.i Rome. Saint Augustin, dit-on, n'avait entendu parler de la chute ce Marcellin que par les récriminations des Donatistes. Il ignorait donc et le concile de Sinuesse et la condamnation de Marcellin. Mais oui, répondrai-je, saint Augustin ignorait tout cela, et (j l'y a-t-il d'étonnant, quand ce même saint Augustin, dans sa lettre cent-dixième, écrite lorsqu'il était déjà prêtre et à la veille d'être promu à l'épiscopat, nous avoue ingénuement que non-seulement il n'avait pas encore lu les canons du concile de Nicée, mais qu'il ignorait même que ce fameux concile en eût dressé aui un ? Je ne saurais trouver étrange que les Actes de Sinuesse et le ! l'cit de la chute de Marcellin fussent demeurés inconnus aux ('-■lises d'Afrique, quand, à cette même époque, on n'y connaissait j is encore un livre mille fois plus célèbre et déjà traduit en latin, 1/ Chronique d'Fusèbe, que saint Augustin fit demander à saint
» Labb., Collect. Concil., tora. II, col. 9'(o.
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Paulin de Noie par Alypius son ami. L'attitude de saint Augustin dans la question ne saurait donc rien établir ni pour ni contre, n Nous ne prolongerons pas davantage les citations contradictoires des divers auteurs sur cette question. Si la cliute du pape Marcellia est rejetée comme une fable par dt i-avants critiques, elle est admise comme un fait avéré par d'autre.^ erudits non moins nombreux. Les premiers Bollandistes affirmaient la chute, Papebrock, leur successeur, la niait ; Tillemont la rejetait, Sommier l'admettait.
35. A notre tour, et avec la plus grande défiance de notre propre jugement, nous allons essayer de tormuler une opinion. Tout d'abord, c'est un fait considérable que l'Église romaine, la première intéressée à l'honneur de ses pontifes, ait maintenu jusqu'à ce jour, après tant et de si minutieuses révisions de son bréviaire, la légende qui admet la chute de Marcellin. En y réfléchissant sérieusement, on se trouve amené par la force des choses h constater ici l'existence d'une tradition non interrompue, indépendante même des Actes de Sinuesse. En effet, le Liber Ponlificalis, ce monument dont nous avons jusqu'ici contrôlé pas à pas et reconnu la véracité, ne fait pas la plus légère allusion au concile de Sinuesse. Voici ce que nous y lisons : « Marcellin, conduit pour sacrifier aux dieux et leur offrir de l'encens, le fit; mais peu de jours après, plein de (iouleur et de repentir, il reçut de Dioclctien la couronne du martyre. )) En comparant ce passage, si net dans sa brièveté, avec l'indication chronologique qui termine les Actes de Sinuesse et dont Baronius soupçonnait déjà l'adjonction posthume , on est frappé des divergences qui surgissent entre l'une et l'autre. Selon l'indication chronologique ajoutée aux Actes, Dioclétien aurait ;ippris au fond de la Perso la tenue du concile de Sinuesse. 11 en eût témoigné toute son irritation par un message où il ordonnait de sévir contre les évêques de ce concile. Mais il faudrait des mois pour aller et venir, même de nos jours, de Rome en Perse. Or, le LiOer Pontificalis affirme que peu de jours après sa chute, post paucos dies, Marcellin témoigna son repentir et fut martyrisé par Dioclétien. Selon le Liber Pontificalis, Dioclétien n'était donc point
en Orient, mais à Rome. La tradition du Liber Pontificalh n'est donc point la même que celle des Actes de Sinuesse. La source oiî l'auteur du Liher PuntificuUs a puisé est donc complètement indépendante des Actes du concile de Sinuesse. Ce point esL d'une importance capitale dans la question. Si, en efTet, il était prouvé, comme le crurent Bossuet, Noël Alexandre, Papebrock, l'agi et tant d'autres, que le récit de la chute de saint Marcellin est passé des Actes du concile de Sinuesse dans tous les martyrologes et bréviaires qui en parlent, le débat, circonscrit autour de l'authenlicitu ies Actes du concile de Sinuesse, dépendrait uniquement du jugement que chaque érudit est libre de porter sur ces Actes euxmêmes. iMais le Liber Pontificalis , indépendant des Actes de Sinuesse, affirme comme ceux-ci la chute de saint Marcellin. Vainement on essaierait de dire que le texte du Liber Pontificalis aurait été surchargé après coup dans le sens des Actes. Sou •texte est tellement concis, clair, suivi, qu'il est impossible d'y trouver la place d'une suture : Marcellinus ad sacrificium ductus est ut thurificaret, quod et fecit; et postpaucos dies pœnitentia ductus ab eodem Diocletiano pro fide Christi cum Claudio, Cyrino et Antonino capite sunt truncati et martyrio coronantur. On remarquera que les Actes du concile de Sinuesse ne disent pas un mot, ni du martyre de saint Marcellin, ni de ses trois compagnons de supplice. Ce n'est pas tout : le Liber Pontificalis nous apprend qu'en allant au lieu de î' exécution, le pontife conjura le prêtre Marcel de ne pas céder aux ordres de l'empereur. Pourquoi ce terme de conjurans, cette formule déprécatoire, quand il ne s'agissait que d'exhorter le prêtre Marcel à la vaillance et au courage d'un soldat fidèle? Cependant le Liber Pontificalis ne prend pas ici un mot pour l'autre ; il se sert île l'expression conjurans parce qu'elle peint mieux la situation d'un pontife dont la récente faiblesse augmentait la sollicitude paternelle dans un sentiment plus profond d'humilité. Enfin le Liber Pontificalis termine en disant que le corps de Marcellin fat déposé dans la crypte qu'après son repentir, pœnifens, il avait désignée lui-même pour sa sépulture. A trois reprises donc, la notice du Liber Pontificalis relate clairement {& diUû de Mdrtellio, ou du moins y fait
•.;iiAr. VII. — CONCILE de sinuesse. 581
une allusion parfaitement rcconnaissable. Mais encore une fois, ce texte est lié, suivi, sans dissonance d'aucune sorte. Il est dono impossilile d'admettre qu'il ait été surchargé postcrieuremcnt dans l'intention de l'harmoniser avec les Actes de Sinuesse. C'est assez (lire que, comme Baronius, nous sommes porté a admettre la chute si glorieusement réparée du pape saint Marcellin.
36. Quant aux Actes eux-mêmes et à leur authenticité, la question se présente sous un autre jour. Il nous paraît certain que ces Actes, vrais dans leur ensemble, ont cependant subi une interpolation partielle. Avant de donner les raisons de ce sentimont, i] nous faut écarter une question préalable, mise en avant par Bossuct. La fameuse maxime : Prima sedes a nemine judicatur, qui se trouve pour la première fois formulée dans ces Actes, ne sau* lait influer en rien sur notre jugement par rapport à leur authenticité. Ou plutôt, s'il était péremptoirement prouvé que ces Actes fussent l'œuvre apocryphe et calomnieuse des Donatistes, la maxime théologique dont nous parlons acquerrait incontestablement plus de valeur encore. Il eût fallu en effet que la doctrine de la primauté indépendante et souveraine du siège apostolique fiît bien universellement reconnue au iv* siècle par l'Église tout entière, pour que les Donatistes aient songé à lui rendre si publiquement hommage, dans une pièce supposée de pure invention, oii ils pouvaient donner libre carrière à leurs sentiments hostiles. On ne gagnerait donc rien, sous le rapport doctrinal, à prouver la fausseté des Actes du concile de Sinuesse. Au contraire, l'axiome relatif à l'indépendance du premier siège n'en subsisterait que mieux. Ce point éclairci, (■este à examiner, avec toute l'impartialité dont nous sommes capable, le texte même de ces fameux Actes. Ils sont écrits en un latin vraiment barbare; nous Iç reconnaissons volontiers avec Bossuet, et nous ajoutons que les divers manuscrits qui nous en restent sont pour la plupart mutilés ; qu'ils présentent liarfois des lacunes considéra1)les, des phrases inachevées ou incm rectes, des expressions obscures, presque inintelligibles; telle est entr'autres l'allusion si souvent répétée, au nombre des soixante-douze témoins admis, sur quatre-vingt-quatre, à déposer contre le pontife. Lo
582 PONTIFICx\T TE SAINT MAP.CICLT.IN (2'Jo-.';04).
texte rapproche sans cesse ces chiffres de celui de la Librn occi- </ua sans autre détail. «Nous laissons l'énigme à débrouiller par quelque nouvel Œdipe, » disait Papebrock ' ; et il concluait à une supposition d'Actes. Aux yeux d'une saine critique, la conclusion est inadmissible. Un faussaire qui fabrique une pièce apocryphe se garde bien de la rendre à ])laisir inintelligible. Quel intérêt le Donatiste prétendu avait-il à nous parler d'une Lihra occidua qui nous est inconnue, et à parsemer son récit d'allusions qui nous semblent aujourd'hui autant de phrases débitées par un sphynx? Cette particularité qui révoltait '^•ipebrock, étudiée plus attentivement, va nous mettre sur la voie de découvertes fort inattendues. La science historique moderne a constaté que jusqu'à l'époque de Constantin, la Libra usitée dans le monde romain était d'un module et d'un poids unique ; elle contenait quatre-vingt-quatre solidi , précisément le nombre des témoins qui virent le pontife Marcellin offrir de l'encens dans le temple de Vesta. Or, à cette même époque, la Libra antique se divisa en Libra orientalis et Libra occidua. Los Orientaux conservèrent l'ancienne division de la livre par quatrevingt-quatre. En Occident, il y eut ce que nous appellerions de nos jours une réduction de monnaies, et la Librn ne valut plus que soixante-douze solidi. Le rédacteur des Actes du concile de Sinuesse était contemporain de ce fait. Quand il énumère les noms des quatre-vingt-quatre témoins, il les appelle une Libra^ parce que leur nombre était exactement celui des %oU6i de la Libra antique. ' Parlant ensuite des soixante-douze qui furent seuls admis à déposer, il constate leur nombre par le terme si souvent répété de Librn occidua, parce qu'en effet c'était leur nombre exact et que chacur! d'eux, avant de témoigner juridiquement, avait dû déposer la soixante-deuxième partie de la Libra occidua, soit un solidus, comme garantie légale de sa véracité. Loin de voir une marque de supposition dans ces détails, nous sommes bien forcés d"y reconnaître l'empreinte d'un auteur contemporain. Peut-être la
* BoUand.^ -ict. sanct.; Propylœum Maii, tom. I; Catalog. Ponlific. In Mar.
eu Al'. VII. — CONCILE DE SINUESSE. 583
fameuse phrase, jusqu'ici marquée d'un point d'interrogation par tous les savants : In LXXIl enim libra occidua rcpai^ationem resurgit annus, fait-elle allusion au changement qui venait d'être prescrit, cette année même, dans la monnaie impériale. Quoi qu'il en soit, l'insistance que met le rédacteur à distinguer si soigneusement la Libra dont il parle par l'épithète d'occidua , nous paraît ellemême caractéristique. Un auteur qui eût écrit en France du temps de Louis XIV , en parlant de la livre , monnaie française de l'époque, ne se serait jamais préoccupé de la différencier constamment avec la livre sterling d'Angleterre. Pourquoi donc le rédacteur des Actes du concile de Sinuesse , écrivant en Campanie, à quelques lieues de Rome,, et parlant de la Zz'ôra usitée dans toute l'Italie, ne manque-t-il jamais de lui adjoindre le titre d'occidua ? Evidemment il y a ici une indication d'origine et de nationa'ilc. Celui qui rédigea le premier ces Actes n'était pas un latin, ou du moins n'écrivait pas en latin ; il était grec, ou écrivait en grec. Cette pensée, je l'avoue, m'a fortement impressionné dans l'étude du monument. La langue de l'Eglise pour les actes solennels, me disais-je, était encore le grec, à l'époque de saint Marcellin. Nous possédons une lettre que l'empereur Constantin écrivait à saint Melchiade, second successeur de Marcellin. Cette lettre est en grec. Les Actes du concile œcuménique de Nicée sont en grec. La réunion de Sinuesse, pour un objet aussi important que la chute d'un pape, devait employer dans son procès-verbal une autre langue que la langue vulgaire, pour ne pas exposer la majesté du siège apostolique aux indiscrétions de l'idiome national. Telles étaient nos préoccupations, en lisant et relisant le texte des Actes. 1! se peut faire que nous ayons trop facilement cédé à cette impression personnelle. Mais enfin , voici nos preuves. Le terme latin désignant une réunion d'évêqucs est toujours celui de conciliwn. Or le texte des Actes n'emploie jamais ce mot ; il inscrit toujours le substantif grec synode, (jyvôSo;. Vingt fois cette expression revient sous la plume du traducteur et vingt fois il dit synode , jamais concilium. En se reportant aux lettres de saint Cyprien qui ne connaît que le mot concilium pour ses uom«
o8i PONTIFICAT DE SAINT MABCEf.TJN ',Ù')Z-:}i)\].
breuâes réunions d'évêques et qui n'emploie jamais le terme de synode, on comprendra la valeur de cette remarque. « Le synode * se tint donc, disent les Actes, mais tous les prêtres ne purent se réunir, parce que Ta persécution continuait son cours. » Il s'agit ici d'une réunion de prêtres, et quelques lignes plus loin ces «prêtres» se transforment en évêques : Venerunt alii quinquaginta epùcopi. Cette fois nous prenons en flagrant délit l'inexactitude ou l'ignorance d'un traducteur latin. Le mot grec ■cpwgûTepoi à l'époque de saint Marcellin, se prenait encore indifféremment pour désigner des évêques ou des prêtres. Le traducteur latin ne tranche pas la question ; une première fois il rend le nçzaêC-ztpoi par son équivalent sacerdotes ; puis, dans son hésitation sur la valeur réelle du grec jtpeag'jTEpoi, il hasarde la nouvelle traduction : episcopi. Deux fois on constate cette anomalie, dans un récit de quelques pages. Cette observation nous paraît concluante. Il serait facile de la corroborer par mille autres détails analogues ; nous invitons les érudits à se donner le plaisir de les découvrir eux-mêmes. L'attention une vbis éveillée sur ce point ne saurait manquer de provoquer îles recherches consciencieuses. Pour notre part, nous croyons *ermemcnt que les Actes de Sinuesse furent primitivement rédigr- en grec, et que nous n'en possédons plus qu'une traduction latine, fort incorrecte, précipitamment dressée, transcrite par les divers copistes avec une négligence visible et des fautes manifestes.
37. Qu'on admette ou non cette pensée qui est la nôtre, il n'en faudra pas moins reconnaître un fait d'une extrême importance, et qui, je ne sais pourquoi, n'a jamais été noté par les critiques anté] leurs. C'est que le texte latin tel que nous l'avons présente la i£:5îradiction si grave de prêtres rassemblés à Sinuesse, et transformés à quelques lignes de aisrance en autani aeveques. Là est le véritable nœud de la question. Les Actes donnent les cent cinquante noms des juges qui siégèrent dans la crypte de Sinuesse;
■ Factus itaque synodus, non iamen colie«ti tunt in integro sacerdote», quia cur-
-ftis/i'.s urgebntur perseculionis.
CIIAl'. VII. — CONCILE DE SINUESSE. 585
ils ajoutent qu'il y en eut deux cent-dix en tout réunis dans cette riile. S'il nous fallait voir dans ces juges autant d'évêques, nous nliésiterions pas, malgré les explications de Baronius, à déclarer îivcc Bossuet qu'une telle réunion de prélats était impossible; nous rejetterions à l'instant même les Actes de Sinuesse comme un monument entièrement apocryphe. Mais le texte latin, tel que lious le possédons, désigne les juges tantôt comme prêtres, tintôt comme évêques. De quel droit affirmer que ces juges furent tons évoques, comme l'a dit Bossuet? Pour raisonner juste, il eût du moins lallu noter cette variante si importante qui les appelle tantôt prêtres, tantôt évêques. Dès lors, la discussion eût suivi un cours légitime. Pour avoir négligé cette circonstance, le? critiques ont tourné stérilement dans un cercle d'affirmations gratuites, ou de négations victorieuses. Que des milliers de chrétiens eussent trouvé un asile dans les domaines ruraux du sénateur Cliromace en Campanie, ainsi que le rappelait Baronius, cela ne fuit rien à la question. Deux cents évoques supposent autant (le diocèses distincts : pour que deux cents évêques se fus^ sent trouvés réunis à Sinuesse, il eût fallu que tous les évoques d'Italie, de Germanie, de la Grande-Bretagne et des Gaules eussent quitté simultanément leurs sièges pour venir à Sinuesse. Or, pendant que le synode avait lieu, le martyrologe nous montre les évêques d'Italie tombant sous le fer des bourreaux. En supposant que, profitaïit de la faveui exceptionnelle de Constance- Chlore, tous les évêques Gei'niau.s, Gaulois, Bretons, fussent accourus à Sinuesse, au bruit de la chute du pape Marceilin, leur iinml)re se fût à peine élevé à soixante ou quatre-vingts, ce qui est iicn loin de deux cent-dix. Enfin, il faut tenir compte d'une autre jnrticularilc non moins intéressante : c'est que, contrairement à la ; ratique de tut.;.- les conciles antérieurs, tels que ceux de Carthage •^ !us ^aint Cyprien, par exemple, et surtout contrairement a ce que les Donatistes en particulier observaient dans leurs assemblées synodales, ainsi que nous le verrons plus tard, les noms des prétendus évêques du concile de Sinuesse ne sont jamais suivis de l'indication de leur siège. Papebrack, Noël Alexandre, d'Aguirre
et tous les autres critiques ont insisté avec raison sur ce point. Ils en déduisaient comme conséquence la fausseté des Actes, sans réfléchir que cet argument avait une force qui se retournait contre eux-mêmes, puisque jamais les Donatistes auxquels ils attribuaient cette rédaction apocryphe ne manquèrent, dans tous leurs conciliabules, d'adjoindre au nom de chaque évêque celui du siège dont il était titulaire. Placée sur ce terrain, la controverse prend donc très-réellement une nouvelle face. Si le synode de Sinuesse ne fut pas composé d'évêques, il ne présente rien d'impossible. Or , nous sommes autorisés par les Actes mêmes à ne pas le croire exclusivement composé d'évêques. Donc la difficulté capitale a disparu. Les noms des juges sont des noms de simples prêtres ; il n'y avait donc point à les faire suivre d'une indication de siège qui n'existait pas. Ici il nous faut noter comme supplément de preuves le mot du bréviaire romain, doat la légende a été évidemment puisée aux deux sources distinctes du Liber Pontificalis et des Actes de Sinuesse. Le bréviaire romain ne dit pas que Marcellin se soit présenté à une assemblée de deu.i cent-dix évêques, mais devant plusiews évoques. Là est la vérité. Il se trouvait sans nul doute plusieurs évêques à Sinuesse. Pour sa part saint Marcellin en avait consacré cinq. Même au temps des persécutions, il se trouvait toujours à Rome un certain nombre d'évêques étrangers. Nous l'avons constaté à l'époque de Dèce. Il en fut très-positivement de même sous Dioclétien. Le récit n'a donc plus rien d'invraisemblable, ni d'impossible. Caractères 38. Et maintenant, si l'on nous demandait de citer quelquesde véracité uucs dcs marques d authenticité intrinsèque qui frappaient lesprit du père Labbe et qui frappent également le nôtre, dans les Actes de Sinuesse; nous n'aurions que l'embarras du choix. Le prêtre de Jupiter Capitolin qui vient trouver l'évêque de Roms pour discuter avec lui la criminalité de l'acte de thunfîcation^ sait que les chrétiens admettent l'Évangile comme parole inspirée, comme règle de leur doctrine et de leurs actes. Les fréquentes perquisitions des persécuteurs dans les catacombes, la trahison d'un certain nombre de lâches chrétiens, ont fait découvrir aux
'ctei.
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idolâtres le texte évangôlique. Le prêtre païen en a îu un exemplaire ; dès les premières lignes, il a remarqué rofîrande de f encens faite par les mages au berceau de Jésus. L'acte de thuriper^ comiua on disait alors, n'est donc point un crime ; c'est en ce sens que le ministre de Jupiter argumente devant le pontife Marcellin. Pouvait-il, avec ses préjugés religieux et nationaux, parler autrement? Noël Alexandre trouve -^on argumentation ridicule ' ; mais ua prêtre de Jupiter Capitolin n'était pas un professeur de théologie catholique. Le rôle de Dioclétien, tel que l'indiquent les Actes de Sinuesse, n'est pas moins frappant d'exactitude et de vraisemblance. Tout le monde sait la résistance que ce prince avait longtemps opposée aux sollicitations de Galerius contre les chrétiena, 11 eût vraisemblablement laissé jouir l'Église d'une paix relative, sans rinfluonce désastreuse de son collègue impérial. En tout cas, il préférait de beaucoup les moyens d'insinuation et de douceur à la brutalité sanguinaire de Maximien Hercule et de Galerius. Sa conduite vis-à-vis de Marcellin est en tout conforme avec cette politique conciliante. Marcellin dut être séduit par les avances de l'empereur. Qui de nous, s'il tenait dans sa main la vie de milliers d'innocents, ne partagerait la même illusion? Des trépieds, garnis de charbons allumés, étaient exposés dans le temple de Vesta, comme il y en a aujourd'hui dans tous nos salons. Ce n'est pas un crime de jeter quelques grains d'encens sur un réchaud pour parfumer un appartement. Marcellin, tout entier au grand objet qui le préoccupe, songeant uniquement à tirer parti pour ses frères des dispositions favorables où il voit l'empereur, le suit au temple de Vesta, consent à jeter quelques grains d'encens, comme tout le reste du cortège, sur le trépied et va continuer un entretien d'oîi peut sortir la paix de l'Églîse. Voilà la faute de Marcellin telle que les Actes de Sinuesse nous l'exposent. Elle est bien plus matérielle que formelle, et le pontife lui-même le dit : « Je n'ai point sacrifié aux dieux; j'ai seulement jeté quelques grains d'encens sur le trépied. Je fus trompé par les promesses captieuses de l'empe-
* Natal. Alexandr., Hist. eccles., lom. VII ; de Sinuessanâ synodo, pag. 3N«
58S l'OXTIFICAT DE SAINT MARCELLIN (29o-30i).
reur. » Remarquons que la notice du Libei' Pontificalis est beaucoup plus sévère vis à vis du pape. Voici ses paroles : « Marcellin fut conduit pour sacrifier aux dieux et leur offrir de l'encens, il le fit.» Entre l'une et l'autre version, la différence est énorme. Les Actes de Sinuesse ne disent pas que Marcellin eiàt été conduit au temple de Testa pour sacrifier aux dieux, mais seulement pour que le public fût témoin de son colloque avec l'empereur. Marcellin, dans les Actes, explique que, s'il jeta quelques grains d'encens sur le trépied, ce fut un acte de pure courtoisie et non un acte idolâtrique par l'intention. Le scandale n'en était pas moins grand, aussi la pénitence et la réparation furent-elles éclatantes. Mais il est évident que si les Actes de Sinuesse eussent été forgés de toutes pièces par les Donatistes, la culpabilité du pape y eût été beaucoup plus accentuée et que du moins nous y retrouverions la version plus énergique du LiOer Pontifie ait s. Nous ne comprenons donc pas ce que ces diverses circonstances pouvaient avoir d invraisemblable aux yeux des critiques du wiT siècle. Noël Alexandre s'étonne que les chrétiens, informés de l'entrée de Marcellin dans le temple, s'y fussent rendus en foule pour voir ce qui allait se passer. J'avoue que c'est l'étonnement de Noël Alexandre >]ui m'étonne. Le pontife des chrétiens entrant amicalement avec X-ioclélien dans le temple de Vesta, c'était bien 'o spectacle le plus extraordinaire que pussent voir les fidèles uj Home. Mais po'.Jiquui entrent-ils, demande le critique, quand nous savons, par des textes positifs de Tertullicn, que l'Église défendait aux chrétiens de mettre le pied dans le simctuaire des idoles? En vérité, l'érudition ici se retourne contre elle-même. Les chrétiens entrent avec d'autant plus d'empressement que la défense existait et qu'ils veulent savoir pourquoi le pape ia viole lui-même. Dans le système adopté par lui, Noël Alexandre approuve hautement la conduite des trois prêtres et des deux diacres qui abandonnèrent le pontife sur le seuil de l'édifice idijlàtrique. Ceux-là du moins, dit-il, ont rempli leur devoir, et pourtant ce sont eux que le concile de Sinuesse condamne avec une désespérante unanimité. Pour raisonner ainsi, il fallait 'ix-nir nubi^f'' fois les '^«'crets, cens-
titillions et canons de la primitive Église, lesquels oblifrcnt le prêtre elle diacre à suivre partout le pontife pour être k's tf'rnoins juridiques de ses actions, propter stylum vcritotis. C'est ainsi que l'authenticité du récit nous apparaît dans chaque détail de l'antique monument.
39. Cependant une partie des Actes du concile de Sinuesse semble manifestement interpolée, ou même ajoutée sous foiine d'appendice par une main étrangère et posthume. C'est toute l'indication chronologique qui les termine et dont Baronius avait dôjà signalé l'inexactitude et l'incohérence. Nous la reproduisons en note • ; le lecteur le moins exercé pourra y remarquer lui-même des lambeaux de phrases surajoutées les unes aux autres, sans liaison entre elles, à mesure que chaque interpolateur croyait avoi? découvert de nouveaux documents sur des faits postérieurs au concile et totalement étrangers à la question. Voilà donc, après mûr examen, ce que l'étude des monuments, sans préoccupation de parti pris, sans préjugé d'écoles, sans aucun égard pour tel ou tel docteur, nous a appris sur la question si controversée de la chute de saint Marcellin. On se tromperait étrangement si l'on croyait que notre sentiment sur ce point particulier puisse altérer en rien notre respect pour les souverains pontifes et notre ferme croyance à leur infaillibilité dogmatique. Au commencement de ce siècle, Pie VII, prisonnier, souscrivit un acte qu'il rétracta quinze jours après. Ni la faiblesse de saint Marcellin, ni celle de Pie VII , n'atteignent la doctrine de l'infaillibilité dogmatique du pontife romain, lorsqu'il prononce en liberté, du haut de la chaire apostolique, une vérité de foi. La mémoire de Pie VII est en vénération dans tout l'univers, malgré cet instant de défaillance, et le nom du pape saint
* Hoc autem audito, Diocktiamts dum esset in bello Persarum, audivit quod trecenti episcopi et triginta presbyteri et très diacones in condemnalionem convenirent. Dum subscripsissent omnes, ipse omnium primus monu sua propria Mar^ cellinus conclusit in suum anathema, anathemati subscribeny. IratHs autem DiO' cleiianus in eamdem civilatem misit et multos episcopos ad martyrii coronan traxit. Factum est autem nihil aliud, dum primo damnati fuissent très presbyteri et duo diacones damnati. Damnatus autem est Marcellinuî episcopus suoj'udicio X kaîendas septembris Diocleti»>i« VIII et Maximiano VII.
td(j PONTIFICAT DE SAINT MARCEl. I (304-310).
Marcellin fut inscrit au livre d'or des éln? par la même Église romaine qui conserve dans son office liturgique le récit de la chute du j.ape saint Marcellin. On nous pardonnera d'avoir insisté si longuement sur cette question. Mais il importait de prouver en face do la science moderne que les légendes du bréviaire romain ne sont pas, comme on le croit trop généralement, des récits plus ou moins véritables proposés à notre piété, sans critique, sans discernement et sans preuves.
PONTIFICAT DE SAINT MARC]i.L I (304-310).
40. Après deux mois d'interrègne, les fidèles de Rome purent se réunir aux catacombes et procéder à l'élection d'un nouveau pape. «Marcel, Romain d'origine, dit le Liber Pontificalis ^ était de la région Via Lata^ et avait pour père Benedictus. Il siégea cinq ans, six mois et vingt et un jours, sous les règnes de Const;i:i ce-Chlore, Galerius etMaxence, depuis le consulat de Maximien Pircule X et Galerius VIII (304) jusqu'à celui de *.... Marcel obtint d'une matrone nommée Priscille, un prœdium sur la voie Salaria, et y établit de nouvelles catacombes. Il partagea les vingt-cinq titres de la ville de Rome en autant de paroisses distinctes, pour y administrer les sacrements de baptême et de pénitence à la multitude des païens qui se convertissaient à la foi. En une ordination faite à Rome, au mois de décembre, il imposa les mains à vingt-cinq prêtres, deux diacres et vingt et un évêques destinés à diverses provinces. La réorganisation de l'Église à laquelle il travaillait irrita Maxence, qui le fit comparaître devant son tribunal, lui ordonnant de renoncer à sa charge et de sacrifier aux idoles. Marcel résista aux menaces et aux promesses du tyran; il fui condamné à servir comme esclave dans les écuries impériales. Le pontife passa de longs jours en cette dure captivité, ne cessant, dans la prière et le jeûne, d'implorer la miséricorde du Seigneur.
' 11 y a ici une lacune dans tous les maouscrits du lÀber Pontificalit et dans tous ceux du catalogue dit Libérien.
CDAP. VII. — PONTIFICAT DE SAIXT MARCEL I. 591
Après neuf mois de détention, les clercs de Rome qui avaient néi^nc.lt'' secrètement son rachat avccles officlGi-s subalternes, vinrent jifnd.int la nuitetledôlivi'ôrent. Une pieuse cliréLicnne, Lucine, qui ;:piès avoir vécu quinze années dans la fidrljté conjugale avec M.ircns, son époux, avait depuis persévéré dix-neuf an? dans la «idnité, donna asile au pontife. Sa maison devint dès lors un titre paroissial dt Komc, sous le nom de Marcel. Le pontife y réunissait ("1 secret U-s fidèles. Nuit et jour les prières et les hymnes sacrées oc cessaient de raont(>r au trône de Dieu. Maxence en fut informé fL fit de nouveau arrêter Marcel. Sur l'emplacement même de l'cgliso. Maxence fit établir un haras où le pontife fut une seconde fil!:-, condamné à servir comme palefrenier. Ce fut ainsi qu'au milieu de vils animaux mourut le saint évoque, auquel on ne donnait pas niêînt-' de vêtements et qui n'avait qu'un cilice sur le corps. La bienheureuse Lucine l'ensevelit dans la catacombe de Priscilie, sur 11 voie Salaju'a, le xvii des calendes de février (16 janvier 310). »
Telle était, à cette funèbre époque, la barbarie avec laquelle on traitait les pontifes de Jésus-Christ; cependant l'heure du triomphe approchait. Plus les persécutions sont violentes, plus la victoire de l'Église est prochaine. 11 en est ainsi depuis dix-huit siècles; les noms changent; les souverains se succèdent; l'Église est toujours persécutée. Une telle expérience aurait dû éclairer les hommes d'État, en leur prouvant que la faiblesse de Jésus-Christ est plus forte que toutes les puissances de ce monde. Logiquement cela devrait être; mais les hommes ne raisonnent pas leurs actions. Ils subissent les influences hostiles du moment, les caprices et l'engouement populaires. Le souffle de la prospérité les entraîne à leur insu dans l'abîme. Que de malheurs^ d'agitations, de révolutions sanglantes épargnés au monde, si la leçon piovidentielle de l'histoire eût été comprise parles pouvoirs humains! Nous verrons cependant les conquérants, les politiques, les puissants de chaque siècle venir tour à tour se heurter contre la pierre du Siège apostolique , qui use toutes les résistances sans se briser iamais. Une tête couronnée, sur n'importe quel point du globe oii
502 PONTIFICAT DE SAINT MARCEL I (30i-310).
Dieu ait placé son trône , devrait se dire : Mes chances de durée sont en proportion de mon habileté personnelle, tant que je n'attenterai point à la tiare pontificale du successeur de saint Pierre. Donc on ne me verra jamais tourner de ce côté les rêves de mon ambition, n\ les prétentions de ma puissance. J'ai bien assez de lutter contre les hommes, sans avoir à me défendre contre Dieu ! Dette politique, qui serait aujourd'hui celle du plus simple h on lens, ne souriait aucunement aux empereurs du iv" siècle. Eux du aaoins n'avaient pas comme non-' dix-huit cents ans d'une expérience toujours renouvelée et toujours identique dans ses résultats, pour diriger leur conduite. Ce n'étaient pas seulement les Césars païens qui méconnaissaient ainsi les lois du gouvernement divin par rapport à l'Eglise. Une inscription, consacrée par le pape Damase àla mémoire du pontife martyr saint Marcel, nous apporte la preuve qu'un certain nombre de fidèles eux-mêmes subirent ou partagèrent en ce point l'aberration impériale. Voici le texte de l'inscription Damasienne ;
VERIDICVS HECTOR LAPSIS QVIA CRIMINA FLERB
pp.j:dixit miseris, fvit omnibvs nosTis amarvs.
HINC FVROR, HINC ODIVM SEQVITYR, DISGORDIA, LITES, SEDITIO, CEDES; SOLVVNTYR FEDERA PACIS. CniMEN OB ALTERIVS CURISTVM QVI IN PAGE NEGAVIT FINIDYS EXPYLSVS PATRICE EST FERITATE TYRANNI. EJKC BHEVITER DAMASVS VOLVIT GOMPEUTA REFERRE MARCELLI VT POPVLVS MERITYM COGNOSGERE POSSET.
« Pasteur véridique, il dénonça aux lapsi l'obligation rigoureuse d'expier leur crime par les larmes de la pénitence, et fut' considéré par ces misérables comme un ennemi public. De là ies fureurs, la haine, l'a discorde, les querelles, la sédition. Les 'iens de la paix furent rompus dans l'Eglise, à propos d'un aposlat qui refusa de se soumettre à la pénitence. Marcel , signalé à la cruauté du tyran Maxence, fut condamné à la déportation. Tels sont les faits historiques retrouvés par Damase. II a voulu
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les résumer brièvement ici, et conserver à la postérité les titres •de gloire du pontife Marcel. » — Les explorations de l'archéologie moderne dans les catacombes de Rome nous ont appris le zèle pieux du pape saint Damase pour la mémoire des martyrs, ses prédécesseurs, et le soin avec lequel il recueillait tous les docu- ^nents de l'antiquité ecclésiastique. Nous sommes donc en droit d'admettre l'authenticUé de ses renseignements sur saint Marcel I. La haine des apostats impénitents fut la première cause des persécutions dont ce pontife fut l'objet. Quand le vicaire de Jésus- Christ mourait au milieu d'un haras ignoble, n'ayant d'autre vêtement qu'un cilice, il priait sans doute pour les enfants égarés qui lui avaient ménagé un pareil traitement. Comme le Dieu crucifié dont il était ici-bas le vicaire, il put redire la touchante parole : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ! » L'apostat dont saint Damase n'a pas inscrit ici le nom survécut à son illustre victime ; nous le retrouverons acharné à poursuivre de sa haine et de sa vengeance le successeur de saint Marcel. ' 41. La violence de la persécution, qui tombait principalement sur les ministres de l'Église, devait durer quatre ans encore. Les bourreaux continuèrent dans cet intervalle à multiplier le nombre des martyrs. Sainte Agnès, vierge romaine, est une des plus célèbres. Elle avait à peine quinze ans; sa beauté avait frappé le fils du préfet de Rome, qui voulait l'épouser. Mais la jeune chrétienne avait choisi Jésus-Christ pour époux. Jetée par le préfet dans un lieu de prostitution, elle y conserva miraculeusement sa virginité. Les flammes du bûcher dans lequel elle fut précipitée s'écartèrent autour de son corps et le respectèrent. Enfin le glaive d'un soldat lui trancha la tête , et réunit l'héroïque vierge à son époux immortel. Le nom d'Agnès fut placé dans les prières du canon de la messe. Vers le même temps, sainte Sotère, vierge, l'exorciste Pierre, Arthemius, geôlier de la prison, converti par les chrétiens captifs, sa femme Candida, sa fille Pauline et le prêtre Marcellin souffrirent également le martyre à Rome. Le reste de l'Italie ne fut pas plus épargné. A Bologne, Agricola fut pris avec Vital, son esclave; l'esclave fut mis en croix et exécuté le pre- VIII. 3»
mier, pour épouvanter le maître. On les enterra tous deux dans
le cimetière des juifs, d'où saint Ambroise les retira dans la suite. A Milan, Nazaire et Celse, Nabor et Félix, Gervais et Protais, dont saint Ambroise découvrit également les reliques : à Aquila, Cantins et Cantianus, avec leur sœur Cantianilla, de la iamille consulaire d'Anicius, donnèrent leur vie pour Jésus-Christ. A Naples, l'illustre évêque Januarius, si connu sous le nom de saint Janvier, versait alors ce sang qui s'est miraculeusement conservé jusqu'à nos jours comme un témoignage d'héroïsme et de foi surnaturelle. — A Augusta-Vindelicoram, dans la Rhétie (Augsbourg), une courtisane, nommée Afi-a, convertie à la foi, donna le spectacle d'un courage héroïque ; elle fut brûlée vive dans une île du Lech, par ordre du proconsul Gaïus. — En Pannonie, saint Irénée, évêque de Sirmium, et Victorinus, évêque de Petavium (Petaw), donnèrent leur vie pour Jésus-Christ. — En Thrace , Philippe , évêque d'Héraclée , Sévère, prêtre , et Hermès , diacre , furent brûlés vifs. C'étaient les dernières étincelles de la persécution en Occident. Un revirement politique , qui devait changer la face du monde, allait bientôt remettre l'Europe occidentale tout entière aux mains de Constance-Chlore. Il était réservé à ce prince équitable , vertueux , bienveillant envers les chrétiens , d'éteindre les bûchers qui ne cessaient depuis deux ans de les dévorer par milliers. Dioclétien était venu , au commencement de l'année 304, triompher à Rome des Perses, des Égyptiens et des peuples de la Lybie. Les médaillco frappées en son honneur, les arcs de triomphe élevés sur son passage, rappelaient, parmi ses autres titres de gloire, <îelui d'exterminateur de l'impiété chrétienne. On parodia sur le théâtre les mystères de cette religion que Dioclétien se vantait d'avoir eiîacée de tout l'univers.. En présence de l'empereur, de toute la cour, de la populace ivre de joie, le comédien Genesius (Genès) se fit revêtir d'habits blancs , comme un néophyte, et simula avec des railleries sacrilèges toutes les cérémonies du baptême. Chacun des gestes de l'histrion était salué par les applaudissements frénétiques de la foule. Cependant l'eau tomba sur le corps de Genès, en même temps
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qu'on prononçait les paroles sacrées. L'acte ur si3 roleva chrétien. Tl s'avança au bord du théâtre. « Écoutez, dit-il, auguste empereur, officiers, philosophes et peuple de Rome ! Toutes les fois que le nom de chrétien a frappé mes oreilles, il me causait une invincible horreur. Je me suis exactement instruit des mystères (le cotte religion détestée, pour vous en donner le divertissement; mais quand l'eau du baptême m'a touché, le ciel s'ouvrit à mes yeux et des anges resplendirent au-dessus de moi. Ils ont lu dans un livre tous les péchés que j'ai commis depuis mon enfance , les ont lavés dans l'eau dont j'ai été baptisé et m'ont ensuite présenté le livre plus blanc que la neige. » On crut d'abord que ces paroles étaient dans le rôle de Genesius et les applaudissements redoublèrent : mais le nouveau chrétien insista ; il parvint à triompher de l'incrédulité qui accueillait l'acteur. Dioclétien outré le fit frappera coups de bâton; on étendit le martyr sur le chevalet; son corps fut déchiré par les ongles de fer; on approchait des torches enflammées de ses blessures. Enfin il eut la tête tranchée pour le Dieu qui s'était révélé si tard à lui, mais qu'il avait si fidèlement confessé dès l'instant où ill'avait ijonnu.
42. Le martyre de saint Genès fut le dernier qu'ordonna Dioclétien. Quelques jours après, l'empereur quittait Rome oîi son luxe oriental avait prêté aux railleries des Quintes. Les Césars commençaient à trouver trop austères les mœurs des Romains dégénérés. La royauté fuyait son antique capitale. Une afTreuse maladie s'empara du Dalmate couronné qui avait prétendu mesurer sa puissance à celle du vrai Dieu. De retour à Nicomédie, l'esprit affaibli par les souffrances , il rencontra Galerius qui prit avec lui un ton de maître, menaçant de le faire massacrer par ses légions s'il s'obstinait à garder l'empire. On vit donc, dans une plaine qu'inondait la foule des grands, du peuple et des soldats, le vieux tyran monter sur son tribunal, et déclarer qu'ayant besoin de repos il cédait le pouvoir à Galerius. En même temps il indiqua un nouveau César : c'était Daïa ou Daza Maximin, ancien gardeur de troupeaux, fils de la sœur de Galerius. L'empereur jeta son manteau de pourpre
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8ur les épaules de ce pâtre, et Dioclétien, redevenu Diocîès, prit ie chemin de Salone, sa patrie (305). — Maximien-Hercule se dépouilla aussi de l'autorité souveraine à Milan, en faveur de Cons- .ance-Chlore, et nomma César, Valerius Sévère, obscur favori de oalerius, le même jour que Dioclétien accomplissait son sacrifice à Nicomédie. Maximien ayant dans la suite ressaisi la pourpre, ht inviter Dioclétien à suivre son exemple. Dioclétien répondit: « Jfc voudrais que vous vissiez les beaux choux que j'ai plantés à Salone, vous ne me parleriez plus de l'empire! » Stoïques paroles, démenties par d'amers regrets. La main de Dieu s'étendit sui res deux persécuteurs et sur leur race, dont Lactance nous a raconté la fin, dans son fameux ouvrage : De morte persecutorum . Nous raconterons bientôt les derniers crimes et la mort tragique de Maximien-Hercule. Sa femme fut jetée vivante dans l'Oronte, où il avait fait noyer tant de chrétiennes. Dioclétien, l'empereur sans empire, bourrelé de regrets et sans doute aussi de remords, ne dormait plus, ne mangeait plus, dans sa solitude de Salone ; il se résolut à se laisser mourir de faim. Saint Jérôme nous apprend qu'avant d'expirer il vomit sa langue rongée de vers. L'impératrice Prisca, sa veuve, fugitive, cachée sous de misérables habits, fut reconnue, arrêtée, décapitée à Thessalonique et jetée à la mer. Que n'avaitelle eu du moins le courage de mourir comme la vierge Suzanne, sa parente, pour le Dieu qui donne à ses serviteurs des couronnes impérissables !
Suite .îoIh 43, A ces changements ds Césars les chrétiens ne gagnaient en On.i.î lien encore. En Orient, Maximin-Daïa qui recevait cette partie du i'" ■» monde à gouverner, ou plutôt à fouler aux pieds, n'entendait rien ni au métier des armes, yii aux choses de l'administration; il n'apportait au service de l'empire qu'une insatiable férocité : c'était par ce côté qu'il avait séduit Galerius, Celui-ci , monstre couronné, donna au monde le spectacle d'une cruauté qui pouvait paraître nouvelle, même après Néron, Tibère et Caiigula. Il nourrissait des ours domestiques auxquels il avait donne son propre nom. Il leur faisait jeter chaque jour sous ses yeux quelques chrétiens , et riait avec d'épouvantables jouissances en voyant
CUAP. Vil. — l'ÛKTlFICAT DE SAINT MARCEL I. 397
broyer des membres palpitants. C'était surtout pendant ses festins qu'il s'accordait ce plaisir de bête féroce. Un autre supplice de soa invention contre les chrétiens avait surtout ses préférences , parce qu'il prolongeait davantage ses horribles spectacles. Oa attachait les martyrs à un poteau , et on leur mettait un feu lent sous la plante des pieds, jusqu'à ce que les chairs torréfiées se détachassent des os. Alors, avec des torches qui brûlaient sans flammes, on leur rôtissait successivement chacun des membres, en sorte que sur tout le corps il ne restât pas un endroit intact. Cependant on leur arrosait la tête avec de l'eau fraîche, on leur humectait les lèvres et l'intérieur de la bouche, de peur qu'ils n'expirassent trop tôt. On en vit résister des journées entières h ces tortures, pour la plus grande joie de Galerius qui s abreuvait à longs traits de leurs souffrances. Le sang des martyrs continua donc à inonder l'Orient. A Aquilée, sainte Anastasie, veuve d'un ambassadeur romain en Perse, fut décapitée le même jour que le prêtre saint Chrysogone qui l'avait instruite dans la foi et soutenue au sein de sa captivité. Leurs noms furent placés tous deux par l'Église dans les prières du canon. — A Thessalonique, sainte Agape, sainte Chionie et sainte Irène furent brûlées vives. Irène, avant son supplice, avait été exposée plusieurs jours dans un lieu de débauche, où par un miracle de protection divine sa vertu îht préservée de toute atteinte. — En Cilicie, Taraque, Probus et Andronic, traînés successivement de Tarse à Mopsueste et Anazarbe pour y être interrogés par le proconsul Maxime, épuisèrent tous les genres de supplices, le chevalet, les ongles de fer, les liroches rougies au feu. Aucune partie de leur corps ne resta sans ijlessure. Les yeux crevés, les dents brisées, la langue coupée, jjlus semblables à des cadavres mutilés qu'à des hommes vivants, ils furent jetés aux bêtes de l'amphithéâtre de Tarse, en présence de toute la population. Une ourse, une lionne furieuse vinrent successivement lécher leurs plaies saignantes, et se coucher à leurs pieds , en les caressant. Maxime, plus cruel que ces animaux, ordonna aux gladiateurs de trancher la tête des martyrs, qui allèrent ainsi recevoir la récompense de leur courage et do
leur inébranlable constance. — Dans la même province de Gilicîe, une pieuse chrétienne, Julitta, fut arrêtée avec son fils âgé de quatre ans, saint Cyrique ou saint Gyr. En voyant torturer sa mère, l'enfant criait qu'il était chrétien comme elle. Alexandre, le gouverneur, le saisit par un pied et lui fracassa la tête sur les degrés du tribunal. La cervelle rejaillit sur le visage de Julitta, qui ne dit que ces mots : «Merci, mon Dieu, d'avoir couronné le fils avant ia mère ! » Le juge lui fit plonger les pieds dans de la poix bouillante , et déchirer le corps avec les ongles de fer. Julitta ne cessait de confesser sa foi. Enfin ce juge, ou plutôt ce bourreau, la fit bâillonner et conduire au lieu du supplice , où elle eut la tête tranchée. — Un autre martyre eut lieu à Tarse, dans des circonstances extraordinaires. Boniface, païen, et intendant d'une dame romaine, nommée Aglaé, entretint longtemps avec sa maîtresse une liaison criminelle. Touchée enfin par la grâce et résolue de changer de vie, Aglaé envoya son intendant en Orient, pour lui rapporter des reliques de martyrs. Boniface prit congé d'elle et lui dit en riant : « Si jamais on vous apporte mes restes comme ceux d'un martyr, faites leur, je vous prie, bon accu^. *) En arrivant à Tarse, il trouva la place publique remplie de chrétiens à qui l'on faisait souffrir les plus horribles supplices. Frappé de ce spectacle, il s'approcha des martyrs et fut si vivement touché de leur constance qu'il s'écria : « Moi aussi, je suis chrétien I » Le gouverneur le fit prendre et le joignit aux saints confesseurs. Son corps , recueilli par les serviteurs qu'il avait amenés avec lui, fut rapporté à Aglaé. Elle plaça ces restes précieux dans un oratoire magnifique qu'elle fit élever à cinquante stades de Rome. — A Gésarée, en Palestine, Appien et Edesius, frères par la naissance et par la foi, furent jetés à la mer. Agapius fut dévoré par les bêtes de l'amphithéâtre. Théodosia, vierge, âgée de dix-huit ans, fut déchirée par les ongles de fer et noyée dans la Méditerranée. — En Syrie, sainte Domnina, et ses filles, Prosdoca et Bérénice, pour éviter les outrages auxquels on exposait les personnes de leur sexe, coururent d'elles-mêmes au-devant de la mort pt se précipitèrent dans un fleuve voisin.
— A Amasée, le soldat Théodore confessa Jésus-Christ devant le--' juges qui lui accordèrent quelques heures de liberté pour réfléchir plus mûrement au parti qu'il voudrait prendre. Théodore en profita pour aller mettre le feu au temple de Cybèle. Repris et torturé longtemps sur le chevalet, il fat enfin brûlé vif. — En Egypte, plus de deux cent cinquante confesseurs furent envoyés aux raines, après qu'on leur eut crevé l'œil droit et brûlé le nerf du pied •: gauche, afin que toute leur -^'ie ne fût plus qu'un long martyre. — A Antioche, sainte Pélagie, vierge, voyant sa maison entourée de persécuteurs, se précipita du ha'i'î du toit. Sa mère et ses sœurs ayant appris qu'on les cherchait elles-mêmes, se jetèrent dans une rivière , en se tenant les unes les autres par la main , et s'y noyèrent. — En Palestine, trente-neuf confesseurs furent décapités en une seule exécution. Quatre autres, du nombre desquels étaient Pélès et Nilus, évêques égyptiens, furent consumés par le feu.
44. Ce long martyrologe, dont les détails sont autant de traits conoiiiabu d'héroïsme et de foi, se déroulait pendant les quatre années 304, tradutura' 303, 306 et 307. Un mstant de relâche dans la persécution locale (Constantin avait permis, vers l'an 303 , à quelques évêques traditeurs de ^'*°°"* "^'^ Numidie de se réunir à Girtha, dans l'intention de nommer un titulaire au siège épiscopal de cette ville, devenu vacant par le martyre du précédent évêque. Ce conciliabule d'apostats qui se reprochèrent d'abord mutuellement leurs crimes et qui finirent par un pacte commun d'alliance, élut pour évêque de Cirtha an prêtre notoirement traditeur, nommé Sylvain. Par une contradiction qui pourrait sembler étrange si l'expérience n'apprenait que les hommes les plus indulgents pour eux-mêmes sont ordinairement les plus sévères pour les autres , ces mêmes évêques déposèrent, six ans plus tard, Cécilien, évêque de Carthage, sous le faux prétexte qu'il avait été ordonné par des traditeurs. — Pendant que des ministres indignes du Dieu de paix et de charité offraient au monde ce scandale, saint Pierre, successeur de saint Théonas sur le siège patriarcal d'Alexandrie, donnait à son église des canons ou règles de conduite à l'égard des chrétiens faibles qui
n'avaient pu résister à la violence de la persécution. Ce monument de l'antique discipline de l'Église respire la mansuétude et la tendresse compatissantes du bon Pasteur. La plus longue durée des pénitences prescrites par saint Pierre d'Alexandrie est de trois ans. Elle regarde les maîtres qui avaient envoyé des esclaves chrétiens à leur place se présenter aux tribunaux des juges et y subir pour eux les tortures. Quant à ceux qui n'ont succombé que par faiblesse et pusillanimité, même sans avoir combattu, on pouvait les recevoir à la coaimunion après une année de pénitence. — Telle est la vertu des saints, pleine de cette miséricordieuse condescendance du (( Fils de l'homme qui est venu chercher , non pas les justes, mais les pécheurs. »
Conitantia, 45. Cependant le nom, si cher à l'Église, de Constantin le Grand,
lioolamé
emi.ereurpar Commençait à surgir dans le monde. La Providence qui veillait à