CHAP. VII. — PONTIFICAT DE SAINT EUSÈBE
spectateur de ton courage. Parce que tu as résisté, mon secours ne te manquera jamais. » Antoine rendit grâces à son libérateur, et le lendemain il se fixait sur une montagne reculée de la Thébaïde, au milieu de ruines abandonnées, pour vivre loin du regard des hommes des seules faveurs de son Dieu. Il y demeura vingt uns inconnu au monde. La réputation de sa sainteté lui amena alors une foule de disciples. Nous le verrons plus tard sortir de sa lcd:)orieuse retraite, guérissant les malades sur son passage, consolant les affligés, apaisant les dissensions, réconciliant les inimitiés invétérées, visitant les monastères qui s'étaient peuplés sous sa conduite, les uns à l'orient du Nil, les autres à l'occident, près de la ville d'Arsinoé. Les solitaires recueillaient ses instructions comme des oracles. « Les montagnes de la Thébaïde étaient pleines de chrétiens qui passaient les jours et les nuits à chanter les psaumes, à étudier, à jeûner, à prier, à travailler pour taire l'aumône, conservant entre eux l'esprit de paix, d'union et de charité. A la vue de ces pieux solitaires dont la conversation était toute avec le ciel, on pouvait s'écrier de nouveau : Qu'ils sont magnifiques, vos tabernacles, ô Jacob ! Que vos tentes sonl belles, ô Israël ! Comme des vallons pleins de fraîcheur et d'onibf^, comme des îles délicieuses au milieu du fleuve, comme des pavillons que le Seigneur a dressés lui-même ! » Ce sont les paroles pleines de saint enthousiasme qu'un tel spectacle arrachait quelques années plus tard à l'éloquent évêque d'Alexandrie, saint Athanase. Dieu préparait ainsi, dans les travaux d'une solitude féconde, les futurs soldats de la vérité, les courageux défenseurs de l'Église, les in- «répides adversaires de l'Arianisme.
4t. Nous avons raconté précédemment la lente agonie et la mort de Marcel I , dans l'abjecte condition où la cruauté de Maxence avait réduit le saint pontife. Depuis deux ans, un prêtre de Rome, Eusèbe, avait reçu la consécration épiscopale et gouver-
nait l'Église en qualité de vicaire du pape captif. Appelé à recueillir l'héritage d'un martyr, Eusèbe lui-même ne fit que passer sur le trône de saint Pierre. Voici la notice qui lui est consacrée par le Liber Pontifîcalis. « Eusèbe, grec d'origine, eut pour père Medicus. Il siégea quatre mois et seize jours, sous le règne de Maxence, depuis le XIV des calendes de mai (10 avril), jusqu'au xvi des calendes de septembre (17 aont). Il eut la joie de ramener au sein de Rome quelques apostats à une pénitence sincère. En une ordination au mois de décembre, il avait imposé les mains à treize prêtres, dixsept diacres et quatorze évêques destinés à diverses églises. Il fat enseveli dans la crypte pontificale de la catacombe sur la voie Appienne, le vi des nones d'octobre (2 octobre 310). Après lui le siège épiscopal demeura vacant dix-sept jours. »
L'ordination dont il est question dans cette notice dut avoir lieu antérieurement à la mort de saint Marcel I. On remarquera aussi le long intervalle écoulé entre la date de la mort de saint Busèbe (17 août), et celle de son inhumation dans la catacombe de saint Calliste (2 octobre). Cette particularité tient à un ordre de faits dont le Liber Pontifîcalis n'a point conservé la mention, mais qui nous a été transmis dans l'inscription suivante, consacrée par le pape Damase à la mémoire de saint Eusèbe.
HERACLIYS 'VETVIT LAPSOS PECCATA DOLERE EVSEBIVS MISEROS DOCUIT SVA CRIMINA FLERB SCINDITVR IN PARTES POPVLVS GLISCENTE FVRORB SEDITIO CjEDES BELLVM DISCORDIA LITES EXEMPLO PARITER PYLSI FERITATE TTRANNI INTEGRA CVM RECT0R SERVARET FEDERA PACIS PERTVLIT EXILIVM OMNINO SVB lYDICE L^TVS UTTORE TRINACRIO MYNDYM VITAMQVE RELIQVIT.
« Heraclius soutenait l'inutilité de la pénitence pour les lapsi. Le saint pontife Eusèbe rappelait au contraire à ces malheureux la nécessité de pleurer leurs crimes. Le peuple se divisa en deux partis opposés : la sédition, les meurtres, la discorde et la guerre
CUAP. VII. — rONTIFICAT DE SAINT EUSÈBE. G05
intestine, hautement encouragés par le cruel tyran Mîixence, désolèrent encore une fois l'Église. Fidèle défenseur des droits de la vérité, Eusèbe fut proscrit par les juges. Il mourut exilé sur les rivages de la Sicile. » — Vraisemblablement l'apostat qui avait dénoncé saint Marcel I à la fureur de Maxence était le même Heraclius, dont le nom se trouve enfin dans cette seconde inscription du pape Damase. Heraclius eut le crédit de faire bannir saint Eusèbe, comme il avait eu celui de faire incarcérer saint Marcel 1 dans le haras impérial. Le déplorable schisme indiqué par l'inscription damasienne pourrait faire conjecturer avec assez de vraisemblance qu'Heraclius s'attribuait les fonctions du souverain pontificat, et qu'il faudrait le compter au nombre des obscurs antipapes dont la mémoire est maintenant tombée dans l'oubli. Quoi qu'il en soit, sa doctrine de l'inutilité de la pénitence pour la réhabilitation des lapsi est en contradiction absolue avec celle des Novatiens. On ne saurait donc le rattacher à la secte rigoriste de ces derniers. Peut-être Heraclius était-il le coryphée des Manichéens, dont la présence à Rome nous sera constatée parla notice du successeur de saint Eusèbe. Dans ce cas, Heraclius se fût montré fidèle à la doctrine de Manès, laquelle regardait comme indifférentes en soi toutes les actions humaines, et par conséquent ne pouvait attribuer aucun caractère de culpabilité à la défection des iupsi. Ainsi ce serait aux intrigues ténébreuses du manichéisme, père de nos sociétés secrètes actuelles, qu'il faudrait attribuer l'exil et la mort de deux souverains pontifes, en l'an 310. Saint Eusèbe expirant sur les rivages de la Sicile, loin de Rome dont il était le père, prévoyait-il le prochain triomphe de l'Église ? Nous ne le savons ; mais les fidèles de Jésus-Christ, sous le coup de la persécution qui ne cessait de les décimer ^conservaient un invincible courage et l'inébranlable fermeté de leurs espérances. Nous en avons la preuve dans l'empressement avec lequel leur piété filiale alla recueiUir sur la terre étrangère les restes précieux du saint pontife, pour les déposer dans un loculus de la catacombe de saint Galliste , récemment découvert par le savant archéologue romain, M. de Eossi.
006 PONTIFICAT DE SAINT MELCniADE (310-314).
§ I. Synchronisme.
48. « Melchiade ou Miltiade , dit le Liber Pontificalis, était né en Afrique ; il siégea trois ans, sept mois et douze jours, depuis le consulat de Maximien X (310), jusqu'aux ides de janvier, sous le consulat de Volusien et Anianus (10 janvier 314). Par une constitution, il défendit à tous les fidèles de jeûner le jeudi et le dimanche, parce que les Manichéens, véritables idolâtres qui infestaient alors la ville de Rome, avaient choisi ces deux jours p,/ur leurs jeûnes solennels. Il régularisa par un décret la distribution du pain fermenté, béni par l'évêque sous le nom à'Fv/ogics. En une ordination au mois de décembre, il imposa les mains à sept prêtres, cinq diacres et douze évêques destinés à diverses églises. Il fut enseveli dans la cryte pontificale de la catacombe de saint Calliste, sur la voie Appienne. Après lui le siège pontifical resta vacant seize jours. »
49. Le commencement de l'année 310 vit la punition d'un des principaux persécuteurs de l'Église. Maximien Hercule n'avait pas tardé à se brouiller avec Maxence, son fils, qui régnait à Rome. II passa dans les Gaules et trouva près de Constantin, époux de sa fille Fausta, une noble et généreuse hospitalité qu'il ne paya que par des crimes. Une première fois (308), pendant que Constantin, occupé avec quelques légions à réprimer sur les bords du Rhin les incursions des Francs, avait laissé son beau-père avec le reste de l'armée en Provence, Maximien avait réussi à séduire les principaux officiers et les gouverneurs des villes, et s'était emparé du pouvoir. A cette nouvelle, Constantin accourut à marches forcées jusqu'à Arles qui lui ouvrit ses portes. Il poursuivit l'usurpateur et l'atteignit sous les murs de Marseille. Pour toute vengeance, Constantin dépouilla de la pourpre son indigne beau-père, tout en le gardant dans son palais, près de sa personne. L'impunité enhardit ce vieillard consommé dans le crime. Il fit promettre