CHAP. I. — MEURTRE DE VAIERTINIES II
luelles. Un système de gouvernement même médiocre, lorsqu'il est suivi avsc constance, fermeté et décision, vaut mieux mille fois que tous les essais incohérents des plus brillantes théories. Cet axiome trop méconnu aux époques de décadence, reste toujours vrai, et l'histoire doitle proclamer avec d'autant plus d'énergie qu'on semble davantage l'oublier. Quoi qu'il en soit, Valentinien II, simple catéchumène, et n'aft'ant pas encore été régénéré par l'eau baptismale, voulait régner en prince chrétien. Son idéal était celui de Constantin le Grand et de Théodose. Personnellement il avait des qualités ^minentes. Un jour, on apprit que le jeune empereur mandait à Milan une comédienne de Rome, fameuse par sa beauté et par l'influence désastreuse qu'elle avait exercée sur les jeunes gens des familles patriciennes. On ne manqua pas d'interpréter dans le sens le plus scandaleux cette démarche impériale. Mais on fut fort surpris de voir l'actrice en vogue confiée à la direction de saint Ambroise, qui la détermina à changer de vie, et à consacrer au service de Dieu, dans un monastère, les attraits dont le démon s'était servi pour la perte de tant d'âmes. Valentinien II ménageait souvent de pareilles surprises aux mauvaise langues de sa cour. Il lui arrivait quelquefois de présider, les (jours déjeune, des festins d'apparat auxquels il ne prenait lui-même Tiulle part, laissant à ceux de ses sujets encore païens toute liberté de s'abandonner aux jouissances que leur religion leur permettait, pendant qu'il s'astreignait lui-même à toutes les austérités de la sienne. Il avait pris au sérieux les devoirs de la royauté, Assidu aux délibérations du conseil impérial, il prenait connsissance de .toutes les affaires et rendait à chacun prompte et bonne justice. Les influences d'intérêt ou de fêmaille ne lui firent jamais incliner la balance de la justice. Dans un procès considérable, on le vit prononcer contre ses propres sœurs et donner gain de cause à ni partie adverse.
21. Avec une telle supériorité de caractère, Valentinien II avait le croit de vouloir être le maître dans son empire. Malheureusement Théodose, avant de le quitter, avait investi le général Arbogast, germain d'origine, d'une sorte de prcpotûuce civile et militaire ea
Occident. Comme talent, Arbogast justifiait un pareil choix, mais non comme Drobité. Le titre de préfet du prétoire et de généralissime des armées impériales lui tourna la tête. Fort de la confiance que Théodose lui avait trop légèrement accordée, il afficha des prétentions sans bornes. Valentinien II ne devait plus être qu'une machine à signatures, une sorte d'idole couronnée, ratifiant tous les caprices du premier ministre. Le jeune empereur se révolta contre une pareille tyrannie. Plusieurs fois, il écrivit confidentiellement à Théodose, pour se plaindre de la situation intolérable qui lui était faite. Arbogast se défiait surtout de l'influence de saint Ambroise. A peine s'il permettait au prince de recevoir dans son palais l'illustre archevêque. Théodose eut le tort de négliger ces douloureuses confidences, que Valentinien lî lui faisait parvenir au moyen de messages discrets et sûrs. Peut-être le grand empereur attribua-t-il à une présomption exagérée et à une ardeur juvélile les plaintes trop justement arrachées à une royale victime par ies entreprises exorbitantes d'un intrigant de bas étage.
22. Les choses en étaient là, quand Arbogast crut devoir conduire Valentinien dans les Gaules, pour faire connaître à cette importante province le souverain légitime qui succédait à un usurpateur récent. Ce voyage triomphal ne fut pour Arbogast qu'une occasion d'afficher son pouvoir suprême. Valentinien II avait bien plus l'air d'un prisonnier que d'un souverain. Toutes les faveurs, toutes les grâces étsiient accordées par le premier ministre, sans même que l'empereur en eût été informé. Seul, dans son palais de Vienne, oh les soldats, sous prétexte de lui rendre les honneurs militaires, le gardaient en réalité comme uu captif, Valentinien dévorait en silence l'opprobre et la honte qui lui étaient imposés. Arbogast recevait toutes les solUcitations, accordait toutes les «grâces, distribuait toutes les faveurs. Pour comble d'ignominie, un iîertain décorum paraissait colorer cette usurpation criante. Deux fois par semaine, un consistoire public, présidé par l'empereur, s'ouvrait solennellement. Arbogast venait s'agenouiller aux pieds de son auguste victime, comme pour prendre ses ordres et obtenir la ratification de mesures que Valentinien ne connaissait même
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pas. Telle était celte servit'jde, la plus cr;-:pVie que rimagination d'un bourreau ait pu rêver contre un souverain. Un jour, à l'une de ces parades officielles et hebdomadaires, comparut une dépu* tation du sénat romain, qui A'enait demander pour }a vingtième fois le rétablissement de l'autel de la Victoire; Arbogast, avec son impudence ordinaire, avait provoqué cette demande et promis le succès. Il s'approcha de Valentinien, pour lui faire signe d'accorder la requête; mais le jeune empereur ne lui laissa pas même le temps de formuler sa pensée, « Allez, dit-il aux députés rouKiins. Mon père et mon frère, dauguste mémoire, ont déjà résolu cette question : il est inutile de la renouveler! » Arbogast, fort surpris de cette velléité d'indépendance, n'osa point insister. On savait que Théodose le Grand n'était point favorable aux tentatives de réaction païenne. Soulever un conflit, à propos de cet incident, pouvait tout compromettre. La députation sénatoriale se retira. Arbogast se tut et l'opinion publique applaudit à l'acte de fej-inetô du jeune empereur. Huit jours après, dans un nouveau consistoire, le premier miiiistro vint, selon sa coutume, s'agenouiller aux pieds du souverain nominal, comme pour en recevoir des ordres qu'il avait lui-mtMue dictés (i'avance. Yalentinien II, au lieu du parchemin qu'on présentait h sa signature, en remit un au're qui contenait la destitution d'Arbogast. Ce dernier, d'un coup d'œil rapide, le pajcoui-Lit. Puis, le lacéranL en mille pièces : « Ce n'est pas de vous, dit-il, que je tiens mon pouvoir. Ce n'est pas vous qui me le retirerez! — Insolent! s'écria Valentinien. Gardes, saisissez le traître ! — Arrêtez, dit Arbogast. Je représente ici l'autorité du grand Théodose ! d — A ce nom auguste, tous les bras levés s'arrêtèrent. Valentinien ne trouva pas un seul serviteur qui voulût prendre son parti. Désespéré, il saisit le glaive d'un soldat. « Qu'allez-vons faire? dit Arbogast. Prétendez-voun m'assassiner? — Non, répondit Valentinien, je veux mourir! Un empereur qui n'a pas le pouvoir de commander, doit cesser à la fois de régner et de vivre. » — Il allait en effet se porter un coup mortel. D'un geste, Arbogast le fit désarmer. Les courtisans se précipitèrent autour du jean-^ prince. A force de supplications et de
larmes, ils obtinrent que Valentinien se prêterait à une comédie de réconciliation avec son minisire, ou plutôt son tyran. Leur zèle mercenaire aboutit à un replâtrage. On publia que le malentendu entre l'empereur et Arbogast était éclairci ; et la scène fut terminée.
23. Mais, des deux côtés, l'aniraosité restait la même. Valentinien avait immédiatement expédié un courrier à Théodose. Un autre de ses sileniiaires, comme on disait alors, fut chargé d'un message pour saint Ambroise. « Venez sur-le-champ, mandait le ieune prince ; je veux recevoir le baptême de votre main. » La réponse du grand archevêque arriva la première à Vienne. « Qu'avez-vous besom de moi? disait Ambroise. Vous ne manquez pas d'évêques dans les Gaules. » — Un nouveau silentiaire partit surle-champ avec ordre d'informer cette fois l'évêque de Milan de la véritable situation des choses. La lettre ostensible dont il était porteur pouvait tomber impunément entre les mains d 'Arbogast. Elle était ednsi conçue : a Venez au plus vite : vous me servirez de garant près du comte, et pourrez lui certifier la sincérité de mes sentiments à son égard. » — « A peine cette lettre était-elle partie, dit M. de Broglie, que Valentinien aurait déjà voulu en avoir la réponse. Son impatience croissait d'heure en heure : le soir en se couchant, le matin en s'éveillant, sa première comme sa dernière question était toujours : Le silentiaire est-il revenu * ? » — Hélas 1 il ne devait pas revenir à temps. Arbogast avait lui-même fait partir pour Gonstantinople un affidé qui devait expliquer sa conduite et la justifier près de Théodose. En attendant le retour des deux messagers, la situation restait fort tendue. Le ministre continuait à gouverner ; mais Valentinien se refusait à sanctionner tous les décrets. Dans l'intervalle, le bruit se répandit que les barbares venaient de paraître en Illyrie. Le jeune prince saisit avidement l'occasion. Il déclara qu'il voulait partir pour se mettre à la tête de son armée, et défendre les frontières de l'empire. Arbogast ne pouvait décemment s'opposer à une pareille résolution. Tout ce
» M. de Broglie, l'Église et l'Empire rom.t ton». VI, pag. 359.