‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 4)Chapitre 14 sur 77 · CHAP. I. — MEURTRE DE VALENTINIEN II · texte numérisé non relu

CHAP. I. — MEURTRE DE VALENTINIEN II

On n'a que l'embarras du choix. Arbogast jeta les yeux sur Tua des Magistri Scriniorum, gardes des sacs ou cartons de la chancellerie impériale, simple commis dans l'une des directions administratives. Son nom d'Eugène avait été jusque-là fort inconnu ; ses instincts, particuliers à cette race de fonctionnaires, se traduisaient par une nullité aussi complète que son désir d'avancement était plus prononcé. De pareils titres n'auraient pas suffi seuls pour faire sortir Eugène de la tourbe de ses collègues. 11 en avait deux autres qui séduisirent Arbogast. Eugène était littérateur ; il avait la prétention d'écrire et de parler comme un disciple de l'Académie. Enfin, il était païen de cœur, et n'avait embrassé ostensiblement la religion de Jésus-Christ que par une dissimulation hypocrite, dans l'unique but de faire sa cour aux précédents empereurs. Sa position officielle l'avait obligé jadis à corres- -pondre quelquefois avec saint Ambroise. 11 en avait profité po'îî écrire au grand évêque sur le ton du dévouement le plus obst'i quieux. En même temps, il avait entretenu avec Symmaque des relations d'intime famiharité. Un tel homme était digne d'être choisi par Arbogast. Le rhéteur Eugène T;;* nrcclarad Angusfp, revêtu du manteau de pourpre et déclaré empeix-r d"Occider.^. Jamais il n'avait tenu une épée ; ce qui n'empêcha pav les légions de le déclarer invincible. Jamais il n'avait su le premivT mot du droit législatif, cela précisément lui valut l'honneur d'être c'noisi de préférence pour contresigner de son nom impérial les décrets d 'Arbogast.

26. Le monde apprit, sans trop d'étonnement, qu'un grammairien, ancien professeur d'humanités, ami de Symmaque, employé subalterne de la chancellerie impériale, montait sur le trône. La légitimité, au point de vue romain, ne consistant jamais que dans le fait accompli, les scrupules de notre civilisation moderne n'existaient pas. A un empereur quelconque en succédait un autre, sorti on ne savait d'où. Peu importait, pourvu qu'il régnât. C'était à ce degré d'abaissement qu'en était réduite la pourpre des Césars ! Franchement, Arbogast aurait pu se dispenser de recourir à une substitution de personne. On l'aurait accepté

lui-même, tout Germain qu'il fût, et même tout couvert du sang de son maître! Il n'osa point cependant. Nous ne lui en ferons pas uq reproche. Sa réserve fut un dernier hommage rendu à la majesté des Césars T'héodose avait répondu, de Constantinople, au funèbre message qui lui avait été adressé relativement aux funérailles de Valentinien II, par l'ordre de rendre aux dépouilles du malheureux prince les honneurs habituels. Il désignait même, pour recevoir ce corps sanglant, l'urne de porphyre conservée à Milan, où jadis on avait déposé les cendres de Maximien-Hercule, le collègue de Dioclétien. Aussitôt que ce message fut arrivé, on procéda à la lugubre cérémonie. Elle eut lieu dans la basilique métropolitaine. Ambroise, qui s'était jusque-là confiné dans la retraite et le deuil, parut en chaire, et prononça l'oraison funèbre. «II arrive eafîn au milieu de nous, s'écria-t-il, cet empereur bien-aimé ; mais com-! bien différent de ce que nous l'attendions! Il a voulu accomplir sa. promesse. Il avait juré de venir nous défendre contre l'invasion des barbares. Il tient aujourd'hui son serment. Hélas ! il a donné sa vie pour ne pas manquer à sa parole. Il a franchi les Alpes, il a quitté les Gaules pour voler à notre défense. Mais c'est un cadavre que nous saluons. Le crime de cet auguste empereur fut d'avoir voulu défendre son empire ! Je n'ai pas besoin de vous dire de le pleurer. Qui donc ne pleure pas ici ? Je vois, dans cette immense assemblée, des gens qui ne le connurent jamais, des étrangers, des barbares, des ennemis. Tous le pleurent! Que de larmes versées sur le parcours de son convoi funèbre, depuis les Gaules jusqu'ici ? Ce n'est pas un empereur, c'est un père, dont nous déplorons, par un deuil universel, la perte irréparable. Et moi aussi je pleure ! M'33 yeux, comme dit le prophète, se sont couverts d'un voile de larmes, parce que celui qui faisait mon orgueil et ma joie n'est plus. Oli ! non-seulement les yeux du corps, mais ceux de mon âme sont noyés dans la douleur ! Il m'a été arraché, ce prince qui m'av>iit rendu l'espérance, après que j'avais perdu toute espérance! Ecoutez, peuple, et voyez me -iouleur ! Le nom de Valentinien était noire rempart. Nous avons vu les bandes ennemies repasser les Alpes, à la terreur seule de son nom. Et voilà que ce mur d'ai?

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rain, ce bouievard de l'Italie, est couché dans ua cercueil ! Jcri!salem pleurs la nuit et le jour. Les larmes iaoadent ses joues. JNul de ceux qui l'aiment n'est assez puissant pour la consoler. Oui^ l'Église, la Jérusalem véritable, a pleuré nuit et jour ; les larmes inondent ses paupières, car celui qui par sa foi et sa piété la rendait florissante, a misérablement succombé. Sur le corps inanimé de Valentinien, l'Église verse le parfum de ses douleurs ; elle célèbre sa vie comme celle d'ur. héros et d'un saint. 0 Église de Dieu ! tu avais reçu un premic r soufflet sur la joue, quand tu perdis Gratien; un second, quanf, Valentinien I te fut ravi. Et maintenant sur les deux joues tes larmes coulent, parce que la mort de Valentinien II renouvelle tous ces lugubres souvenirs, et que le deuil du plus jeune et du plus aimable des princes nous fait pleurer le sort de tous les empereurs qui eurent le courage de se montrer chrétiens ! Elle pleure, l'Église, par les sages qui sont ses yeux : oculi enim sapientis in capite sunt ; par les fidèles dont il est écrit : oculi tut sicut columbœ. Elle pleure par ses prêtres qui sont comme les joues de l'Église, décorées de la barbe d'Aaron, cette majesté sacerdotale d'où le parfum précieux descend jusque sur la frange du manteau ! Les prêtres sont la fleur de l'Église, sa grâce la plus parfaite. Elle pleure par eux 1 Elle pleure par ses vierges, les lys embaumés de sa couronne, exhalant l'odeur des vertus comme celle de la myrrhe, symbole de pénitence. Les voies de Sion pleurent ; les restes d'Israël gémissent ; les vierges sont dans le désespoir, et Jérusalem est abîmée dans l'amertume de son affliction ! 0 mon prince, délices du monde, orgueil de l'Italie ! Je vous avais promis d'aller à vous; vous m'attendiez à Vienne. Déjà les instructions étaient données, les relais indiqués * ; le voyage s'effectuait. Et je vous manquai ! Vous vouhez recevoir de ma main l'auguste sacrement du baptême. II était trop tard! Plût à

Quod non potuissem propriis animalibus occurrere, etiamsi iter ingressus essem. Cet incident, noté par saint Ambroise, nous fait deviner un raffinement de l'astucieuse perfidie d'Arbogast. Non content de retenir les courriers du jeune prince, il interrompait le service des relais de pofte, d'Italie dans les Gaules^ pour isoler Valentinien de saint Ambroise.

Dieu que vous fussiez vivant, pour que je vous fisse agréer mes excuses ! Je vous dirais que je n'avais aucun soupçon des périU qui vous menaçaient; que vos premières lettres ne m'avaient point été remises, qu'on avait intercepté à dessein les voies de communication sur ma route. Lorsqu"enfJa m'arriva ce dernier message? où vous me demandiez de venir en hâte me porter garant de la sincérité de votre réconciliation avec !e comte [eô qnod vadem fidet iuœ me apud Comiteni lanii hahcre velles) , et vous conférer le baptême, je n'hésitai plus. Je partis. Déjà j'avais franchi les sommets des Alpes, je volais au-devant de vous, quand je rencontrai le messager de mort qui m'apprit la fin cruelle d'un empereur Lien-airaé, mon fils, mon pupille, la lumière de mes yeux, l'espoir de notre salut ! 0 jeune et excellent prince ! Il ne me fut donc pas donné de vous revoir vivant î Je ne présume rien ni de ma vertu, ni de mon talent, ni de ma prudence ; mais quel soin j'aurais apporté à rétablir entre vous et votre ministre la confiance et l'union ! Avec quelle ardeur je me fusse offert moi-même comme otage I Quand même le comte se fût montré inflexible, du moins je serais demeuré à vos côtés ! J'avais tant à sauvegarder alors ! Aujourd'hui, il ne me reste plus rien que mes sanglots et mes larmes. Ma douleur augmente chaque jour avec mes gémissements. Tous me disent avec quelle impatience vous m'attendiez. Tous proclament que mon absence a causé votre mort ! Et pourtant je ne suis point un autre Elie; je ne suis pas un prophète. Je. ne pouvais deviner l'avenir. Hélas ! je ne suis qu'une voix désolée qui pleure sur un passé désormais irréparable ! Je ne sais plus que pleurer et gémir. Il me souvient de ce jour oîi je vous reçus petit enfant dans mes bras, alors que Justina, votre mère, me confiait l'orphelin impérial. Il me souvient de ces deux ambassades que je fis en votre nom dans les Gaules, alors que, chancelant encore sur le trône, vous négligiez vos propres intérêts pour ne songer qu'à la sépulture de votre fi'ère I En vérité, il vaut mieux pour les évêques être persécutés qu'aimés parles empereurs 1 Combien n'étais-je pas plus heureux quand j'avais à défendre ma vie contre Maxime, qu'aujourd'hui où je pleure sur le sort lamentable de Va»

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