‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 4)Chapitre 27 sur 77 · CHAPITRE îî · texte numérisé non relu

CHAPITRE îî

SOMMAIRE

PONTinCAT DE SAINT ANASTASE I (399-401).

§ I. STNCHRONISMS.

t. Division de l'empire. Arcadius en Orient, Honorius en Occident. — 2. Sli» licon le Vandale, premier ministre d'Honorius. — 3. Rufia le Gaulois, premier ministre d'Arcadius. — 4. Lettre d'Arcadias à saint Arsène. Vie de saint Arsène au désert. — 5. Projets ambitieux de Ra3n. Meurtre àa comte d'Orient Lucianus. — 6. Intrigue de l'eunuque Eutrope. Mariage d'Arcadius avec Eudoxia. — 7. Vengeance de Rufin. Les Huns en Orient. Alaric en Grèce. — 8. Expédition de Stilicon contre Alaric. Intervention d'Arcadius *n faveur du roi des Goths. — 9. Vengeance de Stilicon. Gainas. Assassinat de Rufin. — 10. Déchaînement de la popul.ice conlre le cadavre de Rufin. — 11. L'eunuque Eutrope, premier ministre d'Arcadius. -~ 12. Cruautés d'Eutrope. — 13. AboIitioQ du droit d'asile dans les églises, par Eutrope. — li. La légation de la Pentapole, Discours de Synesius à l'empereur d'Orient. — 13. Eutrope et Alaric. Invasion des Goths dans la Grôce. Nouvelle déconvenue de Stilicon. — 16. Révolte de Gildon. Annexion de l'Afrique à l'empire d'Orient. — 17. Défaite de Gildon par Mascézil. Assassinat de Miscézil par Stilicon. — 18. Campagne de l'eunuque Eutrope. Son consulat. — 19. Le goth Trébigild et l'eunuque Eutrope. — 20. Nouvelles désastreuses. — 21. Eutrope et l'impératrice Eudoxia. Disgrâce d'Eutrope. — 22. Eutrope réfugié dans la basilique. Le droit d'asile. Jcaj Chrysostome et Arcadius. — 23. Homilia in Eutropium. — 24. Porto politique du droit d'asile. — 23. Exécution d'Eutrope. — 26. Homilia capio Eutropio.

§ II. DêCBKTS DE SAINT âXASTASE I.

27. Notice de saint Anaslase I, d'après le Liber Poniificalis. — 23. Épitre d saint Anastase 1 aux évoques des Gaules et de Germanie. — 29. Contro verse au sujet de l'authenticité de cette épître. — 30. Préjugés hostilecontre les décrets des papes. — 31. Etat officiel et authentique de la correspondaoce de saiût Aaastase I, durant un ponti&cat de deux ans*

§ in. LES PÈRES DO OfSERT.

Description géographique et historique des monastères de Nitrle et de Scété. — 33. Absolue nécessité des ordres religieux dans rÉgllse. — 34. Saint Macaire l'Ancien. — 33. Saint Macuire le .leuue. — 36. Saint Pamboa. — 37. Saint Isidore de Scété. — 38. S;iint Sérapion le Syndonite.

— 39. Saint Sérapion d'ArsinoS. — 40. Saint Paphnuce et sainte Euphro- 8ine. — 41. Saint Abraham et saiute Marie. — 42. Saiui Martiniea et sainte Zoé.

48. Retraite de saint Jérôme à Bethiéem. Ses travaux. — 44. Les établissements monastiques de Bethléem. — 4.5. Rufia au mont des Oliviers. — 46. Jalousie. Premiers symptômes de discorde. — 47. L'Origénisme et l'Anthropomorphisme. — 48. Théophile, pilriarche d'Alexandrie. — 49. Jean de Jérusalem embrasse l'Origénisme. — oQ. Le moine Aterbius à Jérusal«m. Éclat scandaleux. — 51. Lattre de saint Jérôme à Népotien. — 52. .Mort de Népotien. —53. Saint Epiphane à Jérusalem. Épisode du voile d'Anablatha. — 54. Pallade. — 55. La prétendue iconoclastie de saint Epipbane. — 56. Sermon de saint Epiphaiie à l'église du Saint-Sépulcre. Guerre déclarée. — 57. Interdit lancé sur saint Jérôme. — 58. Ordination de Paulinien, frère de saint Jérôme, par saint Epiphane. — 59. Nouvelles mesures de rigueur contre les monastères de Betbiéem. La Pentecôte de 395 en Palestine. — 60. Lettre de saint Epiphane au patriarche de Jérusalena.

— 61. Soumission de saint Jérôme. — 62. Le gouverneur de Palestine Archelaûs. — 63. Tentative inutile de réconciliation. — 64. Apt>el de Jean de

Jérusalem au patriarche d'Alexandrie, Théophile. Le légat Isidore.

65. Revirement .«ubit. — 66. Émeute à Alexaiidri-i. Théophile proscrit l'Origénisme. Réconciliation. — 67. Départ de lîufiu pour l'Italie. Ses /nvectives contre saint Jérôme. — 68. Concile d'Alexandrie coatre l'Origénieme. Traduction du Ilîpt 'Apj^wv par Rufiii et siiut Jérôme. Coudaumalioa du Ilepi 'Apxwv par saint Anastase I. — 69. Saut Jérôuîe uouimé par le patriarche de Jérusalem à la parochia de Bethléem. — 70. Épîîre du pape saint Anastase à Jean de Jérusalem. — 71. lui[iortance du rescrit pontifical do saint Anastase. — 72. Saint Porphyre, évêque oc Gaza. — 73. Mort de talnt Anastase I. L'(/r.fuf Pileatus.

§ I. Synchronisme.

I. Le V siècle allait s'ouvrir par le court pontificat d'Anastasel. t'heure de la décadence de l'empire romain d'Occident était soa» (Dée. Par un dessein merveilleux de la Providenr»'. qui veille sur les destinées de TÉglise, tout était préparé pour qnn dans cette ruine du vieux monde, la seule puissance des papes e( lins évêques restât debout. Les barbares qui allaient franchir de Imus les côtés à la fois les bEurières de l'empire, devaient renconir-r partout la reli- XI. 8

114 /UNTinCAT DE biiîKT JiM'-^TnSB l (o99-i01),

gion de Jésus-Christ, comme une puissance sociale pîusliautBj plus imposante, plus souveraine que celle des armes. L'autorité du pontife d?. Tionie se constituera sur les débris de celle des Césars. Vainqueurs et vaincus s'agenouilleront devant la croix dominatrice, sous la main bénissante du vicaire de Dieu en terre. Ainsi se réalisera la parole du divin Maître : Cww exaltatus fuero a terra omnia traham ad meipsum. La politique humaine peut se demander pourquoi Théodose le Grand retomba dans la faute de Constantin L En présence d'ennemis nombreux comme les essaims d'abeilles au printemps, formidables par leur énergie encore sauvage, et surtout par l'alliance étroite que le sentiment commun de haine contre le pouvoir romain établissait entre eux, en dépit de la diversité de races , de climats et de provenance ; comment Théodose ne comprit-il pas que l'unité du monde Romain était plus nécessaire que jamais? Il fallait concentrer sur une seule tête la défense de tout le corps attaqué. Il est remarquable en effet, que la prospérité matérielle de l'empire avait toujours été en raison directe de son unité. Toutes les fois que le commandement y avait été divisé, les désordres civiles, les révolutions sanglantes à l'intérieur, les désastres, la honte à l'extérieur, avaient été la conséquence immédiate du fractionnement de l'autorité suprême. Au contraire, dès qu'une seule main avait pris les rênes de la puissance, le calme, le repos, une sorte de tranquillité relative s'établissaient sur tous les points de ce vaste empire. Il y a là, croyons-nous, une loi fondamentale que l'historien doit mettre en lumière. Cette loi pourrait se formuler ainsi : L'ordre dans les sociétés humaines est en raison directe de l'unité du commandement. Le désordre au contraire est en raison directe du fractionnement des pouvoirs. Cet axiome que ^ous croyons irréfutable s'applique à toutes les formes de gouVer» nements, sans en exclure aucune. Il est aussi vrai pour les monarchies que pour les républiques. L'expérience de tous les siècles, dans le passé comme dans le présent, l'a toujours confirmé. Cependant Théodose ne paraît pas s'en être préoccupé. De même que Constantin, il légua par testament à l'univers soumis la division des empires d'Orient et d'Occident sous deux maîtres,

CJIAP. II. — SYNCHRONISME. il3

inexpérimentés l'un et l'autre, jeunes ious deux, et disons le mot, tous deux incapables. Faut-il attribuer uniquement cette faute, car c'en était une et très-grande faut-il, dis-je, l'attribuer exclusivement à l'amour paternel qui circonscrivait le cœur et la pensée du héros dans les sentiments étroits de la famille? Nous ne le croyons pas. Ce serait trop rapetisser le génie politique de Théodose. La vérité est que, si rien n'est plus facile que la théorie du pouvoir, rien n'est plus difficile que sa pratique. Le monde romain s'était dilaté outre mesure. Il s'étendait sur une circonférence trop étendue pour qu'un seul homme pût suffire à tant de responsabilité. Ses frontières sans cesse attaquées, depuis le Rhin en Germanie et les montagnes des Pietés et des Scots, dans la Grande-Bretagne, jusqu'aux bords de l'Euphrate et du Tigre en Orient, ou au mont Atlas en Afrique, défiaient l'énergie du plus vaillant des héros. La bravoure personnelle, si éclatante qu'elle soit, n'a pas cependant le privilège de l'ubiquité. Sous le rapport militaire, il était donc dès lors impossible de réaliser sur une si vaste échelle l'unité du commandement. La difficulté, au point de vue administratif, n'était pas moins évidente. L'Afrique ne parlait pas la même langue que l'Italie; celleci avait un idiome différent de celui des Gaules et de la Germanie. L'Orient avait son langage à part. Les descendants de Romulus, maîtres du monde, avaient fini par ne plus s'entendre entre eux et ne pouvaient se faire comprendre de leurs sujets. Les deux langues maîtresses, le grec et le latin, assez répandues en Europe et en Asie pour constituer l'une et lautre une sorte d'idiome officiel, indiquaient d'avance une division politique naturelle entre l'Orient et l'Occident. Ces nécessités de position dominèrent vraisemblablement la politique de Théodose, comme elles avaient dominé celle de Constantin. Arcadius régna donc à Byzance et Honorius à Milan. Car, ainsi que nous l'avons déjà indiqué précédemment, depuis la fameuse donation Constantinienne faite au pape saint Sylvestre, Bome, le centre nominal de l'empire, cessa d'être habitée par les empereurs, pour devenir la résidence de la majesté pontificale. Ce fait iiTécusable aurait dû frapper les adversaires de la Donation et arrêter sous leur plume le torrent dïn Fictives eli

d'injurieuses critiques qu'ils n'ont cessé, durant trois siècles, de lui prodiguer avec autant de légèreté que de passion.

2. Sous les fils de Théodose, l'histoire, abaissée comme l'empire lui-même, est contrainte de descendre dans les bas-fonds d'une cour corrompue et vénale, de rechercher la trace des favoris, de démêler leurs intrigues, pour saisir le fil caché d'événements désastreux. Sur son lit de mort à Milan, Théodose avait recommandé les deux jeunes princes, ses héritiers, à la fidélité de Stilicon. Celui-ci était d'origine barbare; le sang des Vandales coulait dans ses veines. Nous ne lui en ferions pas un reproche s'il avait joint, à l'énergie native de sa race, un sentiment vrai de loyauté et d'honneur. Son père avait jadis commandé, au temps de Valens, les troupes auxiliaires de Germanie, frayant ainsi à son fils la route des grandeurs. Stilicon s'était distingué, sous Théodose, par une habileté, une souplesse et un zèle infatigables. Ce qui l'avait mis surtout en relief fut une ambassade dont il avait été chargé près du roi des Perses, Sapor III. Il subjugua l'esprit de ce monarque, par un talent fort accessoire. Passionné pour la chasse, [sapor en faisait son occupation habituelle. Stilicon accomplit souâ ies yeux des exploits cynégétiques tels que le roi des Perses ne crut pouvoir mieux récompenser les mérites de ce chasseur extiaordinaire qu'en accordant toutes les demandes du- diplomate. A son retour à Constantinople, Stilicon se vit comblé de faveurs. Théodose lui fit épouser sa nièce, Serena, jeune princesse qu'il affectionnait au point de la désigner par testament sa fille adoptive. Lors du voyage d'Honorius à Milan, Stilicon et sa femme furent chargés d'accompagner le jeune prince, qui n'avait encore que onze ans. Ils amenaient avec eux leur fille, Marie, enfant du même âge, que Théodose s'empressa de fiancer avec Honorius. Quelques mois après, Théodose mourait, et Honorius devenait empereur d'Oecident. Sous son nom, ce fut Stilicon qui réga>i* Dans un voyage à Rome, pour faire reconnaître l'autorité de son jeune pupille, Sti* licon, grand écuyer, généralissime de l'armée, comte des domestiques, et pat^dessus tout beau-père de l'empereur, traita la eité ta YaDdcde. Sous prétexte de faire exécuter les prohibitions lixétt.

dosiennes du culte idolûtrique, il fit détacher les lames d'or qui décoraient les portes du temple de Jupiter Capitolin et se les adjugea comme épaves. Serena, sa femme, non moins zélée que lui pour le culte de l'or, ayant remarque un collier de diamants et de pfiles qu'une antique statue de Rhéa portait au cou, le fit détacher et remporta soigneusement, afin de mieux prouver son orthodoxie. Ou imagine facilement ce que pouvait être l'administration d'un grand emi)ire, tom!)ée en de pareilles mains. Dès le lendemain de la mort de Théodose, on avait eu l'idée de ce que Stilicon était capable de faire comme administrateur, et Serena comme mère. .L'armée impériale, campée à Milan, se trouvait composée des vainqueurs et des vaincus de la bataille d'Aquilée. Les anciens soldats d'Eugène et d'Arbogast fraternisaient avec les troupes venues de Constantinople, sous la conduite de Théodose. Parmi cette agglomération d'hommes fortuitement réunis sous l'étendard triomphant d'un héros, on parlait toutes les langues, on avait servi toutes les causes, on appartenait à toutes les nationalités, mais on n'en aspirait pas moins à la récompense plus ou moins méritée de ses services. Parmi ceux qui faisaient sonner le plus haut leurs titres, se trouvait le jeune chef des Goths auxiliaires, Alaric, descendant des Baltes, la première et la plus illustre famille de cette nation après celle des Amales. Les réclamations d' Alaric étaient fondées. Après la défaite d'Andrinople et la mort de Valens, il avait mis son épée au service de l'empire et n'avait pas peu contribué, avec les bataillons indigènes qui le suivaient, à délivrer la Thrace, la Macédoine et l'Illyrie de l'invasion barbare. Une seconde fois, il venait de se signaler dans la lutte contre Eugène. Les corps d'auxiliaires goths qu'il commandait, avaient été décimés par l'ennemi. De tels services valaient une récompense. Théodose l'avait forébien compris : il avait promis au jeune et déjà illustre capitaine de lui donner en toute propriété une des provinces ^e Thrace. Cette largesse impériale aurait eu le double avantage de satisfaire, pour le moment, les désirs ambitieux d'Alaric et de placer aux avant-postes barbares un guerrier dont la bravoure et le dévouement eussent été pour jamais acquis à l'empire. Stilicon n'était

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pas homms à suivre une pareille politique. îl aimait trop les province? T)Oiir les céder à qui que ce fût, ou, pour mieux dire, il affectionnait trop les revenus qu'on en pouvait tirer pour s en dessaisir. Alaric, furieux de ce déni de justice, quitta Milan avec ses Gotlis. Il ne devait pas tarder à y revenir, et l'en sut plus tard ce que l'avarice des gouvernants peut coûter de désastres à un empire. Pour le moment, Stilicon se crut fort habile en répondant à toutes les réclamations de l'armée par un édit d'amnistie, qui ne lui demanda qu'une simple signature. Il déclara que tous les soldats qui avaient porté les armes dans la rébellion d'Eugène et d'Arbogast, ainsi que tous les fonctionnaires civils compromis dans l'insurrection, seraient couverts par la clémence magnanime d'Honorius, lequel daignait oublier le passé et renvoj'ait chacun dans sa patrie. Les vaincus d'Aquilée se retirèrent donc, et les vainqueurs ne tardèrent pas à faire de même. Sans bourse délier, Stilicon s'était débarrassé des uns et des autres. Serena cependant négociait une autre besogne non moins délicate, quoique plus secrète. Son gendre Honorius avait onze ans. Il annonçait, dans cet âge si tendre, toute la nullité intellectuelle dont il devait, durant un long règne, donner le spectacle au monde. Esprit borné, lourd, apathique, dans un corps maigre, frêle et rabougri, il avait la parole traînante et embarrassée, le teint couleur de bistre, les yeux presque toujours fermés, comme s'il lui eût f^illu trop d'efforts pour soulever ses paupières. Malgré cela, Honorius voulait; mais, comme toutes les natures moralement ou pliysirmament incomplètes, c'était le mal qu'il voulait, et il le voulait aussi absolument que stupidement. Or, Honorius était l'époux légal o'e Marie, fille de Stilicon et de Serena; il le savait, et comme à son titre fort envié d'empereur il joignait celui d'un semi-idiotisme, il prétendait faire valoir ses droits. Sa première complice, dans cette première révolte, était la petite impératrice Marie. Serena, dont l'habileté, comme matrone, valait celle de Stilicon comme administrateur, manœuvra si bien, qu'à force de topiques, la jeune Marie sa tille expirait, quelques mois après, dans ses brus. Bien quïl eût eu sa part dans les largesses de sa belle-mère, Honorius survécut et s'estima trop heu-

CHAP. II. — STNCHROTÏISME.

reux d'éDOuser la seconde fille de Stilicon, Thermantia. Mais cette alliance, contractée sous de pareils auspices, demeura inféconde.

3. Nous rougissons d'avoir à enregistrer des détails de ce genre; cependant ils sont nécessaires à connaître. Outre qu'ils ont une liaison intime avec les faits qui suivront, ils jettent sur l'histoire générale une de ces lueurs sinistres qui éclairent les abîmes de corruption où tant de royautés sont venues tour à tour se précipiter de gaîté de cœur, Stilicon avait un rival qui n'acceptait point la supériorité dont la recommandation dernière de Théodose semblait avoir investi le mari de Serena. Ce rival était Rufm, grand maître du palais de Gonstantinople et premier ministre de l'empereur d'Orient, Arcadius. Rufm était un gaulois, né sur les bords de la Gironde, à Elusa (Eauze), dans la Novempopulanie, la future Guyenne de la monarchie française. Il n'avait pas eu, comme Stilicon, l'avantage de se trouver en naissant fils d'un général d'armée. Son extraction était plus que modeste : ses envieux disaient qu'il était fils d'esclave; ses adorateurs lui donnaient un bourgeois pour père. Nous serons dans le vrai en prenant un moyen terme entre ces deux extrêmes du dénigrement ou de l'adulation, et en plaçant le berceau de Rufîn dans quelqu'une des chaumières de la province Aquitanique, habitées par d'honnêtes Gaulois qui n'étaient ni esclaves, ni citoyens romains, mais simples cultivateurs. A quelle école Rufîn avait-il appris l'éloquence? S'étaitil, dans sa jeunesse, attaché au service de quelque riche famille patricienne de Burdigala, de Milan ou de Rome? Nous ne le savons pas : toujours est-il que Rufin était éloquent, qu'il parlait le grec aussi facilement que le latin, et qu'à force de servilité et d'intrigue, il s'était glissé parmi les pédagogues du jeune Arcadius et avait fiai par les supplanter les uns après les autres. Sans doute les moyens qu'il employa pour subjuguer l'esprit et le cœur de soa impérial élève ne furent pas très-nobles. L'histoire lui doit cepen-

nt cette justice do constater que son influence ne^e 'orna point

ement à captiver l'affection d' Arcadius. Théodose lui-même en

i as''.endant. Ce fut Rufin qui conseilla le massacre de Thes-

ub, 11 eut assez de crédit pour défendre, contre les remordj

de l'eiriperear la légitimité de cette atroce mesure, qui avait épouvante ]e monde. Enfin il poussa l'audace au point d'entreprendre de la ju-stifier pros de saint Ambroise lui-même. Chose plus incroyable encoi-c, a[)rbs la pénitence de Théodose, Rufin ne perdit rien delà faveur dont i! était en possession. Il fat créé patrice; il fut admis au conseil de l'empire, et, qui plus est, il y exerça impunément le droit d'insolence. Un jour, à l'une des séances qu'il présidait en l'absence deThéûdose, il se piMuiit d'insulter gravement le général Promotus, qui venait de s'illustrer par une victoire sur les Greuthongues. Promotus, plus habitué aux ripostes militaires qu'à celles de la rhétcKrique, se leva de son siège et vint appliquer un vigoureux soufflet surlajûue du pédant favori. On imagine la rumeur, le scandale, le bruit que ce malencontreux argument souleva, non-seulement au palais, mais dans la ville de Constantinople tout entière. Le rhéteur insulté avait couru près de Théodose, lui montrant les glorieuses cicatrices reçues dans l'accomplissement de ses fonctions. Théodose, grand par tant d'autres côtés, n'avait pas la main heureuse en fait d'amis. 11 prit chaudement la querelle du soufflette, et, le lendemain, en séance solennelle, il déclara que, s'il ne suffisait pas de sa volonté bien connue pour protéger les hommes de sa confiance, il les élèverait si haut, qu'il faudrait bien, sous peine de crime de lèse-majesté, respecter en eux son propre pouvoir. Le conseil trembla à cette parole. On croyait déjà voir la pourpre sur les épaules de ivufîn. Heureusement pour sa gloire. Théodose ne réalisa pas cette men.ace, mais Proraotus n'en comprit pas moins qu'il lui fallait s'éloigner. Il sollicita et obtint facilement l'honneur d'aller reprendre son commandement contre les barbares. La vengeance de Ptufin le suivit dans cet exil déguisé. Quelques mois après, le brave général expirait sous le poignard d'une horde de Bastarnes, payés pour cette exécution par le premier ministre de Constantinople. Un cri d'indignation s'éleva de toutes parts, à cette nouvelle : mais déjà Théodose n'était plus en Orient. Engagé dans son expédition contre Eugène, il ne sut jamais la vérité sur ce crime épouvau* ble. Le meurtrier essaya de ramener à lui l'opinioa publiqu% par des actes d'un genre tout difl'éreut. Jusque-là Rufia

avait appartenu au culte idolâtrique. II se fit solennellement inscrire au nombre des catéchumènes, et, pour mieux témoigner la sincérité da sa conversion et son ardeur de néophyte, il érigea à grar>ds frais, dans le faubourg dit de Chalcédoine, à Censtantinople, une somptueuse basilique dédiée à saint Pierre et à saint Paul. Ce monument s'éleva sur un vaste monticule depuis longtemps connu sous le nom du Chêne, en raison d'un chêne quatre ou cinq fois séculaire qui le dominait de ses larges rameaux, Rufin aurait voulu que l'église s'appelât Apostoleton, comme pour faire rejaillir sur elle un reflet des souvenirs glorieux attachés au titre Constantinien de la basilique byzantine des douze Apôtres. Mais la désignation vulgaire persévéra, en dépit de ses prétentieuses visées, et la basilique de Rufin porta le nom d'église da Chêne. Le jour de sa dédicace fut solennisé avec une pompe extraordinaire; près de soixante évêques assistèrent à la cérémonie, Rufin y reçut le baptême et voulut avoir ^our parrain saint Eva-» grius du Pont. L'eau régénératrice put eflacer, aux yeux de Dieu, ses crimes passés, mais elle n'en fit point pei'dre la mémoire aux peuples de l'Orient. D'ailleurs, le nouveau baptisé devait bientôt ajouter de nouvelles scélératesses aux anciennes. Cependant il se maintint quelque temps dans une ligne de conduite à peu près irréprochable. Ainsi, après la mort de Théodose, il fit écrire par Arcadius une lettre dans laquelle le jeune empereur suppliait saint Arsène, son ancien maître, de quitter le désert et de revenir à la cour, afin de l'aider par ses conseils à porter le fardeau du pouvoir.

4. Une ambassade solennelle partit de Constantinjple, chargée de cette missiou ostensible, dont Rufin voulait se donner l'honneur au profit de sa popularité. Au fond, il n'eût pas été médiocrement embarrassé si le retour d'Arsène lui avait donné pour collègue un homme de ce mérite; mais il comptait assez sur la vertu du solitaire pour savoir qu'il n'accepterait pas la proposition impériale. Tout l'univers le savait comme lui ; car Is. vie d'Arsène, depuis sa retraite au désert, faisait l'admiration *\î iverselle. Le jour oh, fugitif de la cour de Byzance, il était veni2 frapper à la porte du monastère de Scété, ou l'avait confié à la direction du

WÊr

i22 po:;tificat de saint anastase i (399-401).

vieux solitaire, Jean le Nain, komonyme et émule en sainteté du tameux Jean de Lycopolis. Jean le Nain aaecta de ne pas voir le nouYC\ arrivant, qui prit en silence, avec les autres religieux, sa part des travaux de la journée. Le soir, la communauté se réunit pour rompre le jeûne. Il n'y avait pas de place pour le nouveau venu qui resta seul debout, pendant que la communauté, assise, prenait son frugal repas. Arsène, les bras croisés sur la poitrine, attendait modestement qu'on voulût bien songer à lui. Jean le Nain prit un morceau de pain noir, et, le jetant à terre : « Vous pouvez manger, dit-il, si vous en avez envie. » Arsène se prosterna et mangea, dans cette attitude, le pain qui lui était offert. Quand il eut fini, Jean dit aux frères : « Allez, retournez dans vos cellules. Cet bomme est un vrai serviteur de Dieu. Demandez-lui de prier pour nous. » Arsène se retira dans une grotte taillée au flanc de la montagne. Il ne se distinguait des antres que par une Immilité plus grande et une ardeur insatiable d'austérités et de mortifications. On l'entendait répéter sans cesse ces paroles : « Arsène, qu'cs-tu venu faire ici? » — Par cette interrogation qu'il s'adressait continuellement à lui-même, et que saint Bernard devait s'approprier plus tard, il s'entretenait constamment dans la première ferveur de sa vocation. Le thallim de blé qu'on lui distribuait pour trois mois, comme aux autres frères, suffisait à sa nourriture pour toute une année. Cependant l'hôte des cours avait retenu, sans s'en apercevoir, quelque chose des habitudes de sa vie précédente. Dans les réunions hebdomadaires qui suivaient l'ofïice du dimanche, il s'asseyait avec les frères, et croisait les jambes l'une sur l'autre, comme il le faisait jadis au conseil de l'empire. C'était une infraction à la règle. Mais déjà la vertu d'Arsène était devenue un tel objet d'admiration pour ses supérieurs eux-mêmes que nul n'osait le prévenir. L'abbé Poimen {Roi^ni-Pastor)^ trouva un expédient qui conciliait h la fois les droits de la règle et les égards dus à un mérite si éraînent. 11 ordonna à l'un de ses religieux de prendre, à la réunion prochame, l'attitude proscrite. Au jour fixé, tout se passa suivant qu'il était convenu. Poimen reprit sévèrement le délinquant volontaire. Arsène, depuis ce jour, renonça pour jamais à son habitudflF

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invétérée. Sa préoccupation constante iHait d'expier, par au raffinement de privations, les délices et les magnificences dont il avait joui autrefois. Il ne voulut aucun meuble dans sa cellule, pas mêias vji escabeau pour s'asseoir. Ses yeux étaient sans cesse baignss Co larmes, à tei point qu'on fut obligé de lui attacher sur la poitrine un linge pour les recevoir. « Je pleure mes péchés! » disait-iï. Assis sur la terre nue, il passait les jours à tresser des nattes avec des feuilles de palmier. L'eau dans laquelle trempaient continuellement ces feuilles finissait par se corrompre; on voulait la changer. « Non, disait-il. Laissez-moi cette odeur fétide, en expiation des parfums dont je me servais autrefois ! » — Moins robuste que l'âme, le corps succomba bientôt sous tant de rigueurs. Arsène fut atteint d'une maladie qui le mit aux portes de la mort. Poimen le fit rapporter de sa cellule dans un des bâtiments de l'hospice, contigu à l'église du monastère. On l'étendit sur un lit de peaux de bêtes; on plaça un oreiller sous sa tête endolorie; on lui prodigua enfin tous les soins d'une charité tendre et d'une vénération profonde. Comme il était ainsi traité, un solitaire qui ne le connaissait pas, entra, et choqué d'une telle recherche : a Voilà donc, s'écria-t-il, comment on change les mortifications de la règle en un raffinement de sensualité et de luxe ! — L'un des assistants le prit à l'écart et lui dit : Que» faisiez-vous dans le monde? — J'étais, répondit le moine, un pauvre berger, gagnant ma vie à la sueur de mon front et fort chétivement, — Ehbien! repritTinterlocuteur, celui que vous voyez étendu sur ce grabat était dans le monde le précepteur des Augustes. Il avait pour le servir cent esclaves vêtus de soie et couverts d'or; il reposait muUeraent sur des lits de pourpre, pendant que vous, simple berger, voua vous trouviez moins à l'aise dans votre chaumière que vous n'êtes ici ! — Le moine se prosterna, fondant en pleurs. Mon père, j'ai péché! dit-il. Pardonnez-moi, je suis un misérable plein d'orgueil, et j'insultais Arsène, ce miroir d'humilité! » — L'illustre malade guérit. Avec la santé que Dieu lui avait rendue, on remarqua chez lui un désir encore plus vif de perfection. Une voix intérieure, répondant aux instances toujours plus pressantes de sa prière, lui ^t entendre un jour ces paroles : Fuge, tace, quiesce, kœc sunipri^

cîpîa sdutis. « Solitude, silence et paix, voilà le commencement da salut. » Docile à cette inspiration céleste, il s'enfonça plus Jivant dans la solitude, s'imposa la loi de ne plus parler, mêm»- ji fjes trois disciples, Alexandre, Zoilus et Daniel. Sauf une heure chaque dimanche, il nouvraitpUis la bouche. « Je me suis toujours repenti d'avoir conversé avec les hommes, disait-il, jamais d'avoir gardé le silence.» On remarquait que dans ses rares entretiens, il recherchait de préférence la conversation d'un moine complètement illettré. « Quel charme pouvez-vous trouver dans ce commerce avec une intelligence si peu cultivée, lui demandait-on, vous Iqui avez été nourri dès l'enfance dans la littérature? — Hélas ! il n'est que trop vrai, répondit-il. On m'a fait apprendre les lettres grecques et latines, mais j'en suis encore à l'alphabet de la science des saints, tandis que ce prétendu ignorant y est un maître consommé! » — «Ce qui fait que nous n'avançons pas dans la voie de la vertu, disaitil encore, c'est que nous nous contentons de la science extérieure, qui enfle sans édifier. Au contraire, ces âmes simples et sans lettres, convaincues de leur ignorance personnelle, s'ouvrent tout entières à Dieu qui les remplit de la surabondance de sa grâce !» — Un jour, un fonctionnaire impérial apporta au solitaire un testament daté de Rome, par lequel un sénateur, son oncle, lui laissait toute sa fortune. Arsène déroula le parchemin, le lut, et, sans rien répondre, se disposait à le déchirer. « Au nom du ciel, arrêtez ! s'écria l'officier public. Il y va de mon honneur et de ma vie peut-être. On ne détruit pas ainsi un testament. — Soit, répondit Arsène. Reprenez cette pièce si précieuse pour vous. Quant à moi, je ne saurais être l'héritier de mon oncle ; car j'étais mort au monde bien avant lui. »

— Plus Arsène fuyait les hommes et plus il en était recherché. Les ermJtes qui vivaient dans son voisinage, sous la direction du saint alité Marc, le prièrent un jour de consentir à les recevoir quelquefois et à ne pas fuir obstinément leur compagnie. « Dieu sait, répondit-d, combien je vous aime tous, mais je sens que je ne puis être tout à la fois avec Jésus-Christ et avec les hommes. Or, il ne m'est pas permis de quitter l'un, pour converser avec les autres. »

— Le patriarche d'Alexandrie, Théophile, accompagné de quelques

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visiteurs de distinction, le vint trouver un jour et le pria de leur adresser quelques paroles d'édification. « Me promettez-vous, dit le saint, de m'accorder la grâce que je vais vous demander? — Oui, répondit le patriarche. — Eh bien, dit Arsène, je tous en supplie, en quelque lieu que je puisse jamais fixer mon séjour, promettez-moi de m'y laisser en repos et de vous épargner à vousmêmes la peine de m'y venir chercher! » — Ce fut toute la réponse du solitaire. Le lendemain, Théophile lui fit demander s'il consentirait de nouveau à le recevoir. « Oui, s'il vient seul, répondit Arsène, autrement je lui fermerai ma porte. » L'illustre patricienne sainte Mélanie, dont la charité faisait alors l'admiration du monde, ne fut pas plus heureuse. Elle fit le voyage d'Egypte uniquement pour avoir le bonheur de s'entretenir avec le grand solitaire. Parvenue à la pauvre celkilc d'Arsène, elle s'agenouilla, et, le contemplant en silence, elle implorait du regard une parole de ses lèvres. Le saint lui dit ; « Une femme ne devrait pas quitter sa maison. Vous avez traversé les mers afin de pouvoir dire à Rome que vous avez vu Arsène, et par là inspirer à d'autres la curiosité d'en faire autant. » Mélanie, toujours prosternée, le conjura de se souvenir d'elle dans ses prières. « Allez, lui dit-il, je prierai Dieu qu'il me fasse la grâce de ne me souvenir jamais de vous! » Cette dure parole affligea profondément le cœur de Mélanie. Elle la raconta ea pleurant au patriarche Théophile. « Consolez-vous, lui dit celui-ci, vous n'avez pas compris la pensée du solitaire. Il priera Dieu d'oublier votre personne, parce que vous êtes une femme : mais soyez sûr qu'il n'oubliera jamais votre âme dans ses creusons. » La vie d'A> sène devait se prolonger un demi siècle encore, dans cette austère solitude, car il ne mourut qu'en 449, âgé de quatre-vingt-quinze ans. Quand il eut appris, par une révélation divine, que le terme de son pèlerinage était proche, il en prévint ses disciples, a Je vais bientôt mourir, leur dit-il. Laissez-moi demander à votre charité une dernière grâce, c'est de vous souvenir de moi au saint sacrifice, devant l'autel du Seigneur. Priez Dieu, que si je fus assez heureux pour faire quelque chose pour sa gloire en cette vie, il daigne m'en récompenser dans l'autre. » Les religieux s'agefiouillèreot

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aux pieds da vieillard, les inondant de leurs larmes, a Calmezvous, Uxir dit-il, mon heure n'est pas encore venue. Je vous avertirai lorsqu'elle approchera. Promettez-moi seulement de ne conserver de moi aucune relique, n Cette parole redoubla l'affliction des disciçles. Ils lui demandèrent comment il voulait être enseveli. «Vous m'attacherez une corde aux pieds, leur dit-il, et vous traînerez mon cadavre sur le sommet de la montagne voisine. Les lions du désert se cha.rgeront des frais de mon tombeau. » L'heure vint où il allait mourir. Son agonie fut calme et paisible. Cependant des larmes coulaient toujours de ses yeux. «Père, pourquoi pleurezvous? lui dirent ses disciples. — Je pleure mes péchés, répondit Arsène. La confusion et la douleur qu'ils me causent, ne m'ont jamais quitté depuis que je suis venu dans cette solitude. Ces dernières larmes sont un hommage suprême à la justice et à la miséricorde de mon Dieu. » — Ayant ainsi parlé, il s'endormit doucement dans le Seigneur. Tel était Arsène, cet illustre amant de la sohtude. Quand les messagers impériaux lui eurent apporté la lettre d'Arcadius, son ancien disciple, il s'était contenté de répondre : a Dites à votre maître que je ne l'oubherai jamais devant Dieu. Je prie le Seigneur de nous pardonner à tous nos péchés, »

5. Piufin ne s'était pas trompé en préjugeant que jamais sa politique n'aurait rien à craindre de la concurrence d'Arsène. Aussi, tel n'était pas alors le sujet des préoccupations du premier ministre. Il s'inquiétait uniquement de la prépondérance que les événements avaient faite à Stilicon, son rival. Celui-ci, neveu par alliance de Théodose, deux fois beau-père du jeune Honorius, se trouvait, tout Vandale qu'il fut, à deux pas du trône. Le désir d'y monter, cette ambition forcenée de la pourpre que tant de préxîédents heureux encourageaient, n'étaient pas moins prononcés tîiez Stilicon que chez Rufm. Entre ces deu^ ministres d'Occident et d'Orient, il ne pouvait être question que d'arriver le premier. Rufin le Gaulois semblait en ce moment plus éloigné du but que . jlicon le Vandale. 11 s'agissait donc pour le Gaulois d'abréger ia distance. Or, Rufin avait une fille de seize ans, dont on vantait partout la grâce et la beauté. Arcadius n'avait lui-môme que dix-

CEAP. II. — SYNCHRONISMR. 127

tuiï; ans. Rien n'était plus simple que de devenir Ea beau-père de l'empereur d'Orient, comme Stiîicon l'était de oalui '^ccident. Les manœuvres usitées en pareille circonstance étaient familières au ministre gaulois. Il n'en négligea aucune. Les eunuques du leune empereur furent mis dans la confidence, et tinrent, à l'occasion, les propos qu'il fallait. Arcadius, moins intelligent encore, s'il est possihle, que son frère Honorius, tomba de lui-même dans le piège qu'on lui tendait. En vérité, Rufin lui avait fait trop d'honneur de dépenser tant d'habileté contre un caractère si parfaitement ingénu. Rufin triomphait donc. Il mit pour condition au mariage, désormais arrêté en principe, qu'il serait lui-même associé à l'empire et déclaré Auguste. Un prince de dix-huit ans, aussi facile à tromper que se montrait Arcadius, n'était pas homme à reculer pour si peu. La condition fut acceptée. Tout allait à souhait, lorsqu'un incident fort étranger ù lïntrigue principale vint mettre un temps d'arrêt dans les préparatifs. On se rappelle que, trente ans auparavant, le préfet des Gaules, Florentins, s'était énergiquement opposé aux tentatives ambitieuses de Juhen. Florentius avait eu le bonheur de se soustraire aux vengeances de l'empereur apostat. Il avait laissé un fils, Lucianus, élevé dans la retraite avec un amour paternel gar le proscrit d'autrefois, qui avait mis au service du jeune homme l'expérience que l'âge et les révolutions lui avaient donnée. Lucianus profita des leçons de son père. 11 devint honnête homme, phénomène fort rare à cette époque de décadence, et parut avantageusement à la cour de Théodose, qui l'estimait. La mort du grand empereur brisa ses espérances. Sous le régime vénal inauguré par Rufin, il n'était plus possible d'obtenir la moindre charge sans la payer. Lucianus eut le tort de se soumettre à la loi commune. Il céda au premier ministre de fort belles terres patrimoniales qu'il possédait dans les Gaules, et, à ce prix, il en reçut le tiire et les fonctions de comte d'Orient, avec résidence à Antioche. Fatal compromis auquel Lucianus, pour le moment, sacrifiait sa consciecce, en attendant qu'il y laissât la vie 1 Le programme d'un fonctionnaire, tel que le souhaitait Rufin, était aussi simple que dégradant. Un seul article le résumait : Obéir aveuglé-

iBSntau premier ministre. Peut-être Lucianus n'avait-il pas comprit cele iaus son marché. Quoi qu'il en soit, sa mission à Antioche fut aussC conorablement remplie qu'elle avait été ignominieusement acquise. Le comte d'Orient fit bénir son administration par sa justice, son impartialité et son désintéressement. Strict observateur des lois, il ne laissait à personne le pouvoir de les violer. Dans un procès considérable oii se trouvait engagé le patricien Eucherius, oncle maternel du jeune empereur, il n'hésita point à prononcer contre lui. Ce fut sa perte. Eucherius courut se plaindre à Gonstantinople de l'insolence du comte d'Orient. Il arriva précisément à l'époque oii venait de se conclure la négociation matrimoniale qui allait élever Rufin à l'empire. Le jeune Arcadius semblait prendre un vif intérêt à la cause de son oncle ; il se plaignait du procédé de Lucianus; il paraissait surpris qu'un protégé de son premier, ministre eût montré si peu d'égards pour un prince du sang, un membre de la famille impériale. Rufm se crut obligé à faire du zèle. Ilprit, le soir même, la route d'Antioche et franchit en dix jour 3 les relais de poste qui le séparaient de cette capitale de la SyrieJ Ce voyage parut alors une merveille de célérité. Rufin arriva dans la nuit aux portes d'Antioche. Sans prendre la peine d'entrer dans la ville, il se fit amener Lucianus, lui reprocha aifièrement son insolence, et commanda à son escorte de le flageller impitoyablement., L'ordre fut exécuté dans le sens oii il avait été donné. Le comte d'Orient expira sous les coups. Quand il fut mort, on replaça son cadavre dans la litière qui l'avait amené. On le reporta sur son lit, et les habitants d'Antioche apprirent le lendemain, par voie lOfficielle, que leur préfet bien-aimô était mort subitement. Ils n'en .crurent pas un mot. Mais déjà Rufin était reparti pour Gonstantinople, où il rentrait après vingt jours d'absence, fort heureux de son crime et % préparante annoncer à l'empereur que justice était faite. 6. Ai\ moment où les cheyaux q ni traînaient son char galopaient a travers le faubourg dit de Ghalcédoine et passaient en face de l'égkifie du Chêne, Rufin remarqua dans la population ua mouvement inaccoutumé, un air de fête publique. On était aa ff avrii 395. Le premier ministre se demanda si l'on fêtait à c«É|t

date quelque saint en renom. La solennité ijascale était terminée; la Pùque tombait cette année le 25 mars, et avait été célébrGô depuis un mois. En approchant du palais, R-ufin eut bientôt le mot de l'énigme. Il rencontra un cortège impérial portant en crrande pompe \es présents que le jeune Arcadius envoyait à sa i, /icée. Une foule immense de peuple entourait les paranymphes. Dissi* mule derrrière les panneaux de son char, Rufin, dont cet incident interrompait la coui'se, bénissait ce contre-temps. Il laissa défiler tout le peuple, contempla avec une joie indicible les riches ornements qu'il croyait destinés à sa fille chérie, et s'applaudissait de revenir à temps pour assister aux fêtes du mariage et pour se voir lui-même proclamé empereur. C'était en effet les noces d'Arcadius qui s'apprêtaient pour ce jour même. Rentré au palais, le premier ministre saisit dans ses bras son futur gendre. Mais il fut accueilli par un éclat de rire sardonique qui coupa court à ses illusions ambitieusement paternelles. Durant les vingt jours de son abseuro toute une révolution de palais s'était accomplie à Constautinoplp. L'éclat de rire d'Arcadius le lui révélait soudainement, et il se repentait alors d'avoir été commettre à Antioehe un crime qui lo ruinait. Mais les détails lui manquaient encore. Arcadius ne se donna pas la peine de les lui apprendre. 11 lui dit seulemen: . « Vous serez toujours mon ministi'e, et ma confiance en vous n'er, reste pas moins entière. » Ce peu de mots suffit pour rent^re quelque confiance à Rufin et pour délier la langue des courtisans. Ceux-ci lui appiirent que, pendant qu'il courait sur le grand chemin d'Antioche, il avait été devancé dans la faveur d'Arcadius par lo vieil eunuq;ie Eutrope. Celui-ci était l'un de ces misérables ijistruments que les cours dégénérées recueillent, parce qu'ils sont propres à tout faire et que la conscience, chez eux, est depuis ci longtemps morte, que les besognes les plus ignominieuses ne la réveillent jamais. Vil jouet de la fortune, rebut de la plus infâme débauche, Eutrope était né en Arménie et avait reçu en ce pays, dès sa tendre enfance, les stigmates qui le vouaient à v.n métier désûOtîorant, De main en main, de sérail en sérail, il cvait succes- Sivei.icnt habile l'Assyrie, l'Egypte, la Galatie, recueillant tous les Xï. d

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vices de ces régions diverses et de ses différents maîtres. Vendu au général Arinthœus, sous le règne de Yalens, il fut acheté plus tard par le maître du palais Abundantius, qui eut pitié de sa vieillesse miserais et lui donna un poste infime dans la domesticité de la cour. Au milieu de ces vicissitudes, à peine dignes de figurer dans un roman de bas étage, Eutrope avait singulièrement profité de ses aventures pour se former une conscience qui ne reculait devant aucun crime et un extérieur hypocrite qui eût défié le physionomiste le plus habile. Théodose le Grand s'y laissa prendre. Le vieil eunuque devint grand chambellan. Il fut chargé, en cette qualité, d'une mission impériale près de saint Jean de Lycopolis. D'ailleurs, tous les vices se dissimulaient sous le masque de son empressement affecté. Ce fut lui qui contribua le plus à l'élection de saint Jean Chrysostome au siège épiscopal de Constantinople. En travaillant dans ce sens, Eutrope voulait surtout se ménager pour l'avenir une puissante influence. Il travaillait dès lors à renverser le pouvoir de Rufin. Le voyage intempestif de ce dernier à Antioche lui fournit l'occasion d'un triomphe. Tous les ennemis du premier ministre étaient nécessairement les protégés de l'eunuque grand chambellan. Le soufflet qui avait naguère causé la mort de Promotus valut à la famille de ce malheureux général les bonnes grâces et l'appui d'Eutrope. Or, parmi les orphelins que laissait Promotus, se trouvait une jeune fille nommée ^Elia Eudoxia, laquelle avait été confiée à sa loyauté par son frère d'armes, le fameux comte gaulois Bauto. En mourant, le comte avait remis les destinées de cette fille unique à la garde de Promotus. Le legs avait été noblement recueilli et fidèlement exécuté. Mais quand Promotus eut succombé sous le fer des Bastarnes soudoyés par le premier ministre d'Arcadius, Eudoxia se trouva sans asile et sans appui sur la terre. Eutrope la reçut dans sa demeure, ainsi que Bes deux frères adoptifs, les fils légitimes de Promotug, Il les éleva tous trois, avec une sollicitude que l'histoire louerait pleinement, Bi elle n'eût été inspirée par un sentiment profond de vengeance. Eudoxia repondit aux soins de l'eunuque. Le prêtre Pansaphius, depuis évêque de Nicomédie, avait été chargé de son éducation et

de celle des fils du général. Les deux jeunes gens, plus âgés q« leur sœur adoptive, étaient déjà admis à la cour d'Arcadius. San.> cesse ils vantaient à ce prince la beauté, les grâces, la distinction e%' le charme d'Eudcxia. Chaque jour ils rendaient compte à Eutrop©de l'impression produite par ces entretiens sur l'âme du jeune empereur. Cependant la belle inconnue demeurait soigneusement renfermée dans la demeure de l'eunuque. Personne à Constantinople ne pouvait se flatter de l'avoir jamais vue. Un peintre habile, et dont la discrétion fut chèrement achetée, fit son portrait. Après le départ de Rufin pour Antioche, les deux fils de Promotus présentèrent la miniature à Arcadius. Leur intrigue eut un succès plus rapide qu'ils n'avaient osé l'espérer. Le jeune empereur renonça sur-le-champ à la fille de Rufin, et déclara qu'il n'aurait jamais d'autre épouse qu'Eudoxia. On eut quelque peine à modérer son impatience, car il voulait procéder immédiatement au marioge. Mais Eutrope, qui savourait sa vengeance, répondit au jeune prince que la solennité de ses noces ne pouvait être célébrée di gnement, en l'absence du premier ministre. Arcadius se rendit? cette raison spécieuse avec d'autant plus de facilité qu'il se pra mettait un malin plaisir de la déconvenue de Rufin. Tels furent lej détails que ce ministre, si habilement joué, recueillit des courtisans. Les corbeilles de diamants et de riches parures dont il venait d'admirer la magnificence, au lieu de prendre le chemin de sa propre demeure et d'aller rehausser la beauté de sa fille, avaient été remises à Eudoxia, qui parut le soir même au palais, en qualité d'impératrice. Rufin dévora en silence cet affront. Il assista aux fêtes du mariage : son visage avait l'impassibilité du marbre, mais son cœur était rongé par des serpents.

7. Entre lui et Eutrope, un duel à mort commençait. Le Gaulois devait être vaincu par l'eunuque. Ce ne furent pourtant pas les scrnpules de Rufin qui donnèrent à celui-ci le désavantage. Il ne recula devant aucun crime. A première vue, il avait deviné que l'échec qu'il essuyait à Constantinople devait avoir été concerté à Wilan. Efi effet, Stilicon, le ministre d'Honorius, avait lié des relations fort secrètes, mais très-étroites, avec Eutrope. La combinai-

132 TOUTIFICAT DE SAINT ANASTASB I (399-401).

son qui faisait monter la jeune gauloise Eudoxia sur le trône d'Orient, ét"ll\e résultat de cette alliance. Rufin retrouvait donc son premier ennemi de Milan, doublé d'un second fort dangereux à Byzance. ]1 essaya de se débarrasser d« l'un et de l'autre. Les moyens auxquels il eut recours déshonoreront à jamais sa mémoire. A quelques jours de distance, deux de ses affidés quittèrent Constantinople; le premier se dirigeait vers l'Orient, longeait les deux rives du Pont-Euxin, et franchissant le Palus Méotide, '/enait s'aboucher, de l'autre côté du Tanaïs (Don), avec le chef des Huns. Il lui proposait, de la part du premier ministre d'Arcadius, d'envahir la frontière romaine par l'est, entre la mer d'Hyrcanie (Caspienne) et le Pont-Euxin. Une offre de ce genre ne pouvait manquer d'être favorablement accueiUie. Les Huns se précipitèrent par la voie qui leur était ouverte ; ils franchirent le Tanaïs, escaladèrent les sommets du Caucase (juillet 395), et comme une horde de loups affamés, saccagèrent l'Arménie, la Cappadoce, la Cilicie et la Syrie, traînant ou chassant devant eux une multitude innombrable de prisonniers. Un instant, on put craindre, pour Antioche et pour Jérusalem, une invasion qui n'eût pas laissé subsister dans ces deux villes un seul homme, ni un seul monument. }.îais Rufin tenait en ses mains la clef de cette inondation de barbares. Après lui avoir ouvert la porte autant qu'il le fallait pour jeter l'épouvante dans tout l'Orient, et se rendre d'autant plus nécessaire au faible Arcadius, il se hâta de la refermer. Les Huns, ses très-obéissants et dociles serviteurs, au lieu de poursuivre leur marche victorieuse sur la Syrie et la Palestine, eurent la bonté de se retirer par la Mésopotamie et rentrèrent, à l'automne suivant, sous leurs tentes remplies de butin. Le sefond courrier de Rufin avait pris la route de l'Occident. Traversant la Mésie et la Dacie, il était arrivé aux pieds des monts Carpathes et s'était abouché avec Alaric, le jeune et vaillant chef des Goths. « Vous avez servi l'empii-e,' lui avait-il dit. Le grand Théodose voulait récompenser votre vaillance; mais il est mort. Stilicon, l'indigne ministre d'Honorius, vous a outragé. L'heure de la justice est venue. L'empereur d'Occident, Arcadius, mon auguste maître, ne souffrira pas plus longtemps qu'on mécon^.

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naisse ies services rendus par vous à son père. Théodose vous Rvait promis de riches domaines dans la Thraoe. Son fils Arcadiua vous donne le royaume de Grèce. A vous de le conquérir! » Alaric ne se le fit pas dire deux fois. Comme un torrent irrésistible, il se précipita avec ses bandes à travers la Dacie, la Mésie et la Thrace, plaça des garnisons dans les principales cités de la Macédoine, el poursuivant le cours de ses exploits, remonta l'Illyrie et la Pannonie jusqu'au pied des Alpes Juliennes. Rufin triomphait du triomphe des barbares. Leurs avant-postes campaient sous les murs de Constantinople. Arcadius, tremblant pour sa couronne, se jeta dans les bras de son premier ministre, lui demanda presque pardon de s'êti'e marié sans son consentement, lui promit de nouveau la pourpre et le supplia de sauver l'empire. Rufin daigna se laisser fléchir. Il consentit à se dévouer pour le salut commun et se rendit seul en parlementaire au camp des barbares. Les Goths le connaissaient; ils l'accueillirent comme un allié. Sur sa prière, qui était un ordre pour eux, ils s'éloignèrent de Constantinople. Au retour de cette hypocrite ambassade, Rufin fut couvert de fleurs ; on lui décerna le titre de sauveur de la patrie ; Arcadius le baisa sur les deux joues, et l'impératrice Eudoxia elle-même fut contrainte de lui accorder le plus gracieux de ses sourires.

8. Cependant l'œil vigilant d'Eutrope suivait une à une toutes les menées de l'intrigant ministre, et des courriers en informaient jour par jour Stilicon. Celui-ci était alors occupé sur les bords du Rhin à repousser une invasion de Suèves, d'Alemanni et de Francs. Marcomir et Sunnon succombaient tour à tour devant sou habileté victorieuse. Marcomir fut enlevé par des émissaires de Stilicon, qui le chargèrent de chaînes et l'emmenèrent captif à Florence, Le prince franc y mourut bientôt de désespoir. Il était nère de Pharamond, le premier roi dont le nom ait été régulièrement infe. crit à la tête de nos chroniques nationales. Sunnon, frère de Mai^ comir, se préparait à la vengeance ; déjà, au son des trompes et corne d'uroch, il avait convoqué autour de lui ses guerriers, lorsqu'il fut assassiné dans sa tente. Le meurtre avait été payé par Stilicon (395). Cette façon de faire la guerre, plus digne d'un Van

dale que d'an généralissime romain, effraya les bartares. Les tribus germaines, depuis le Rhin jusqu'à l'Elbe, vinrent renouveler «ntre le^ mains de Stilicon leurs précédentes alliances. Il n'y eut pas jusqu'aux Pietés et aux Scots de la Grande-Bretagne, qui ne prissent l'épouvante; à la seule nouvelle d'une prochaine descente du ministre d'Honorius dans leur île. Leurs dZ-putés se rendirent à Trêves avec des présents et des otages, qui furent acceptés comme une garantie de paix. De retour à Milan, Stilicon y trouva les messages d'Eutrope, qui lui apprenaient, d'una part, l'invasion d'Alaric «n Grèce, et, de l'autre, la connivence de Rufin dans cette levée de boucliers. Il comprit qu'en livrant au roi des Goths les riches provinces de la Macédoine et de l'Hellade, Rufin comptait créer une barrière entre les deux empires d'Orient et d'Occident. Il prit snrle-champ 1 1 résolution de déjouer cette politique, tout en évitant de donner à ses démarches le caractère d'une lutte à main armée entre les d-^-ux frères couronnés. Feignnnt donc de voler à la défense d'Arcadias, menao-^ par les Goths et impuissant à résister à "leurs or-ûe';, il anaonÇv. ,.-.'il allait combattre Alaric et venger l'honneur du nom romain. Depuis la mort de Théodose, les troupes d'Orient, que le grand empereur avait amenées dans son expédition contre Eugène, étaient restées en Italie. Stilicon déclara qu'il allait les reconduire à Gonstantinoplo, en passant *ur le corps d'Alaric. Il partit en effet non-seulement avec elles, mais avec l'armée d'Occident, franchit les Alpes Julienne.^, travers* la Dalmatle et les défilés du mont Olympe. Au pied de cette montagne, «i fameuse dans la littérature classique, s'étendaient les vastes plaines de la Thessalie. C'était là qu' Alaric avait réuni ses bandes. Au milieu d'une prairie plantureuse, oîi les troupeaux, sous la direction des enfants et des femmes de la tribu, trouvaient une nourriture abondante, il avait établi son campement, à la façon dos nomades. Un double fossé circulaire, muni extérieurement de palissades et forliné à l'intérieur par une file de chariots recouverts de [(0::ux c!;-; L^^ufs fraîchement tués, protégeait le camp contre les flèches et les torches de l'ennemi. Los gueri-iers, armés d'arcs, ^de Irondes et de javelots, étaient postés en ordre de bataille sur

tor/.j la circonférence, prêts à repousser l'attaque de quelque côté < nielle vînt. Stilicon n'ignorait pas à qui il avait affaire. Alaric n'était pas seulement un chef de barbares, il avait appris à l'école des Romains les secrets de la discipline et de la tactique militaires. Le roi goth en savait sur ce point autant et plus que le ministre vandale. Stilicon passa deux jObrs à combiaer son plan de bataille. A l'aile gauche, les Arméniens et les autres troupes d'Orient furent échelonnées sur une vaste étendue, de manière à pouvoir entourer par un mouvement de revers le camp des barbares. Les soldats gaulois furent placés à l'aile droite : ils devaient engager l'action avec leur impétuosité ordinaire, car, dès cette époque, le mot d'un de nos anciens chroniqueurs était vrai : « Aucune armée romaine n'eût voulu engager un combat sans s'être mise sous la protection de la bravoure gauloise '. » L'infanterie, massée au centre, avait l'ordre d'avancer lentement, à mesure que les deux ailiis se développeraient, conservant toujours ses distances par rapport à l'une et à l'autre, par conséquent prête à porter du secours là oii il serait nécessaire. Quand toutes ces mesures, parfaitement combinées et bien comprises de tous les chefs, eurent été prises, au moment oîi les soldats attendaient le signal de l'attaque, on vit accourir à toute bride un messager, portant le costume des cursores impériaux, «t demandant à parler de suite à Stilicon. Il remit au premier ministre de l'empire d'Occident une lettre d'Arcadius. « De quel droit, lui disait le jeune empereur, vous êtes-vous permis d'attaquer le roi des Goths, mon allié? Quittez au plus vite le sol do rillyrie orieatale (c'était le nom qu'on donnait alors à la Grèce). Ces provinces m'appartiennent. J'en ai confié le commandement et la défense à Alaric, mon fidèle confédéré. Quant aux troupes d'Orient que vous avez jusqu'ici retenues sous vos étendards, et dont ''ous vous servez en ce moment pour me combattre moimême dans la personne d'un prince mon allié, renvoyez-' av. iiioi sur-le-champ à Gonstantinople. » — Stilicon lut et relui à diverses

* Nullus olim exercitus cujusvis imperator cum ulicno rege conflictare sine gai' licâ slrenuitate auderet. ^Robert. GaguiD, Annales Francorum. Paris, Viart 4521. Prologus).

136 PONTIFICAT DE SAINT ANASTASE I (399-iOI).

reprises cet insolent message, où il reconnaissait l'inspiratici: i «.rfide de Rufîn. Il hésita quelques minutes sur le parti qu'il dex.'t prendre. Les officiers qui rentourciient le suppliaient de dtîchirei' l'impertinent parchemin. <i Kous vous suivrons jusqu'au hout du inonde! lui disaient-ils. Commençons par égorger cette nuée de Gotlis qui ne saurait échapper à notre glaive. Ensuite nous irons à Constantinople vous faire justice de RufiU. » — Les soldats tenaient le même langage. Ils brûlaient d'en venir aux mains avec les barbares. Stilicon résista à toutes leurs instances. Il fit sonner la retraite. En présence de toute l'armée réunie, il donna lecture de la lettre d'Arcadius. « Je serais un traître, dit-il, si je n'obéissais point aux ordres du fils de Théodose le Grand ! » — Puis, s'adressant aux légions orientales : tiBemam, dit-il, vous prendrez la route de Constantinople, pour aller vous mettre à la disposition de votre empereur. Dites-lui que Stilicon vous a donné lui-même l'exemple du respect et de la docilité qu'on doit aux souverains. Et maintenant, fidèle jeunesse, que j'ai vue triompher sur tant de champs de bataille, braves compagnons de gloire, soldats de l'armée d'Orient, adieu ! »

9. Stilicon n'en dii pas davantage en public. Mais il passa la nuit à donner des ordres secrets. Le lendemain. Gainas, un général gotb, rival d'Alaric, se mit à la tête des troupes d'O/ient, repassa le mont Olympe, dont il longea le versant septentrional, dans le dessein de traverser la Macédoine et de se rendre par terre a Constantinople. Cependant Stilicon, avec l'armée d'Occident, reprenait la route de l'Italie. Alaric se donna bien garde d'inquiéter la retraite de l'un et le mouvement en avant de l'autre. Rufîn avait prévenu le roi des Goths de la mesure prise par Arcadius, et lui avait recommandé d'éviter toute démonstration qui pourrait ea compromettre le succès. Gaïnas put donc gagner sans encombre Thessalonique. Il y donna quelques jours de repos à ses troupes et y reçut les envoyés de Rufin, lesquels lui apportaient, ue la part de leur maître, les promesses les pins séduisantes et les plus riches présents, s'il consentait à seconder les projets ambitieux au ministre d'Orient. « L'empire, ouvert de toutes parts aux ennemis^

CUAP. II. — SYKCnRONISîIE. 137

lui faisait dire Rufin, a besoin d'être commande virilement. Arcadius comprend cette nécessité. Il n'attend que votre arrivée pour ine conférer la pourpre. Préparez en ce sens Tespiit de vos soldais, et comptez sur la. reconnaissance du futur empereur. » — Gainas accepta les présents, amusa les envoyés par de vaines assurances de dévouement, et continua sa route. Dans Tarmée q^'il conduisait, il n'était pas un seul soldat qui ne sût les véiitables intentions de son général, et la vengeance éclatante qu'il se proposait de tirer de l'infâme duplicité de Rufin. Cependant, nul d'entie eux ne trahit le secret. Tant l'indignation publique, plus forte que toutes les astuces de la diplomatie, était prononcée contre l'odieux ministre! Celui-ci pourtant se croyait enfin parvenu au terme de ses V03UX. Le convoi qui rapportait les restes de Théodose précéda de quinze jours l'arrivée de Gainas à Constantinople. Le 19 novembre 395, le cercueil impérial, tout humide encore des pleurs dont saint Ambroise l'avait arrosé à Mijan, vint prendre place à côté de celui de Constantin, dans la basilique des douze Apôtres. Arcadius et la nouvelle impératrice Eudoxia lui rendiient les honneurs suprêmes. Ilufin régla les détails de la cérémonie ; tous les regards étaient fixés sur lui. C'était pour la dernière fois qu'ij paraissait devant le peuple, en costume de simple particulier. Les ouvriers les plus habiles travaillaient alors aux broderies de son manteau impérial. On savait qu'il devait être proclamé Auguste, le jour où les troupes de Gainas feraient leur entrée solennelle h Byzance. Pour ne pas mêler la tristesse d'un deuil aux fêtes de l'inauguration , l'armée d'Orient s'était arrêtée à Iléraclée de ïhrace, vingt-cinq lieues en-deçà de la capitale. Enfin, ces troupes reçurent l'ordre de se mettre en marche, Bt, le 27 novembre, 3'Ja, elles vinrent se masser, prés de riiebdomon, dans la grande plaine destinée aux revues. Arcadius, sur une tribune de marbre environnée de statues, d'aigles et de drapeaux, avait à ses côtés son premier ministre, ou plutôt son collègue. Quand lesb-'innières de Gaïnas passèrent au pied de la tribune impériale, Arcadius se leva, et leur rendit le salut militaire. Des applaudissements éclatèrent de toutes parts, à ce geste à la fois simple et noble du jeune empereur. Rufio

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prit ensuite la parole et commença une longue harangue. Il Jit ce qu'il voulut, car les soldats ne l'écoutèrent point. Sur l'ordre de Gainas, ils vinrent se grouper en deux masses compactes, de chaque côté de la tribune impériale. Ce mouvement insolite alarma quelque peu Arcadius, qui voyait évacuer toutes les places occupées autour de lui par les courtisans ou les sénateurs. Les soldats de Gaïnas s'y installaient silencieusement; et quand Rufîn, enivré d'espérance plus encore que des flots de sa propre faconde, jugea à propos de terminer son discours, un cercle de fer l'enveloppait. Il était seul aux pieds du trône d'Arcadius. L'appariteur qui devait donner le signal de la proclamation n'était même plus à son poste. « Que tardez-vous? dit Rufin au jeune empereur. Levez-vous et donnezmoi le manteau de pourpre ! » — Ainsi interpellé, Arcadius, que cet appareil menaçant intimidait, demeura immobile. Rufîn le saisit par le bras, en articulant quelques vifs reproches. A cette vue, lout(» les épées sortirent du fourreau. Une voix terrible, celle de Gaïnas, éclata comme un tonnerre. « Misérable, tu veux donc nous faire porter des chaînes, et tu comptes sur nos bras pour en donner aux autres! Ne sais-tu pas d'où nous venons? Crois-tu qu'après avoir renversé deux tyrans au-delà des» Alpes , nous soyons bien pressés d'en faire un troisième ? » Un cri de mort retentit de toutes parts. Rufin s'était jeté, éperdu et tremblant, aux pieds du jeune empereur, et les serrait convulsivement. Un soldat «'avança, et, lui plongeant son épée dans le flanc : « Tiens, dit-il; reçois ce coup. C'est Stilicon qui te le donne! » — Baigné du sang de son premier ministre, Arcadius voulait fuir. Les soldats de Gaïnas le rassurèrent par leurs chaleureuses acclamations, et le conduisirent en triomphe au palais. Le règne du gaulois Rufin était fini, celui de l'eunuque Eutrope commençait.

10. Le cadavre de Rufin fut mis en pièces par la populace. On s'en arrachait îes lambeaux, comme à une curée. Un soldat parvint à s'approprier la tête du premier ministre, cette tête qui avait fait trembler le monde ! Il mit une pierre entre les dents, pour écarter les deux mâchoires, et, suspendant ce hideux trophée au bout d'une lance, le porta en triomphe dans la ville. Un autre avait coupé la

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main droit? du cadavre, à l'avant-bras. Il s'empara de cotte dépouille sanglante, disposa les doigts rigides en forme de sébile rt?^ mendiant, et se mit à quêter, d'abord dans les rangs i^es spectateurs, puis de porte en porte, criant : « Donnez une obole à celui çui n'eut jamais assez d'or ! » An bout de la jo^irnée, le farouche quêteur avaitr^massé uue fortune ! Les femmes de Constantinople se montrèrent les plus acharnées, dans cette œuvre de vengeance populaire. Elles se disputaient l'honneur de tremper leurs pieds dans le sang encore chaud de la victime. L'épouse de Rufin. qui attendait, au fond de son palais, le retour triomphant du nouvel Auguste, apprit bientôt l'horrible réalité. Elle prit avec elle sa fille, cette fiancée qui deux mois plus tôt pouvait, sans trop d'umbition, se flatter de monter sur le trône. Tremblantes, éperdues, ces deux malheureuses, par des rues détournées, gagnèrent la basilique chrétienne et vinrent embrasser l'autel du Dieu tout-puissaLt, comme un asile contre la fureur des hommes. Nectaire vivait encore. Il les accueillit, les consola, et obtint pour elles d'Arcadius la faveur d'aller ensevelir leur existence désormais flétrie dans un monastère de Jérusalem.

11. C'était en effet une grande faveur que leur accordait Arcadlus. Déjà l'eunuque Eutrope avait remplacé dans l'esprit de ce faible prince le souvenir de Rufin. Eutropius in Arc2dium velut in pecudem quamdam imperium exercebat. « Eutrope domina Arcadius comme on domine une bête. » Telles sont les énergiques paroles de Zosime '. La main sanglante de Rufin, qu'on avait ironiquement chargée d'or, n'effraya pas l'eunuque. Il commença par se faire adjuger tous les biens de la victime. Comme il lui succédait dans les honneurs, il était juste qu'il se substituât à sa fortune. Gainas reçut, à titre de récompense, la charge de maît?*- des armées impériales. C'eût été un lot magnifique, si Eutrope. dans la crainte de grandir démesurément un soldat capable d'égorger froidement un premier ministre, n'eût imaginé de restreindre l'office de Gainas au commandement exclusif des Gcths auxiliaires,

1 Zosim., V, 12t

En consôquence, il créa, sous le titre de chef général des milices, une dignité et une fonction nouvelles, en faveur d'un ancien cardeur de laine, Léon, dont l'embonpoint et la gourmandise faisaient dire au satirique Glaudien que « la capacité de son ventre dépassait celle d'un cyclope, et que son appétit défiait celui d'une harpie à jeunl » Gaïnas, furieux de se voir préférer un tel concurrent, se repentit presque de la mort de Rufln, et ne se consola qu'en préparant celle d'Eutrope. Celui-ci n'avait pas osé d'abord prendre le titre de premier ministre. Sa condition humiliée lui semblait un obstacle. On l'appelait, par une allusion outrageante : « La vieille amazone. » 11 se contenta donc, dans le principe, de s'intituler comme auparavant : « Primicier de la chambre sacrée », ou grand chambellan. Mais quand on le vit improviser un cardeur de laine généralissime, et, bientôt après, élever un ancien cuisinier, Hosius, à !a dignité de maître des oitices, la profession d'eunuque devint fort recherchée en Orient. Tous ces êtres avilis encombrèrent les avenues du pouvoir et se disputèrent les premières places dans l'État. « L'engouement alla si loin, dit Eunapius, auy teur contemporain, qu'on en était venu à se mutiler, au risque d'en mourir, pour se rendre digne des faveurs du tout-puissant eunuque ' ! » Tant de servilisme enhardit Eutrope. 11 se fit déclarer patrice, consul ; il se maria même, s'il faut en croire Glaudien, et ne trouva plus de difficulté à se faire appeler premier ministre. Il se promettait même d'échanger bientôt ce titre subalterne contre celui d'Empereur Auguste. Car toutes les ambitions de Rufin semblaient lui être échues en partage, avec les domaines qu'il en avait hérités. Vis à vis d'Arcadius, sa ligne de conduite fut la même. Il s'agissait d'énerver ce jeune prince dans les plaisirs, afin de le tenir en servitude perpétuelle. L'année s'écoulait donc, pour le fil^ ^a Théodose ie Grand, à peu près à la manière des empereurh de Chine. Invisible à ses sujets, il passait Fhiver dans son palais de Constantinople, au milieu du sérail, parmi des festins sans cesse

1 Quiflinn cuoi uliro eunwhi fiei i relient, viiam sibi cum virihtuie aaemeru» (Euuap., cilal. a Suida, \cyho Ll-ç.ÙT.:\ii}.

renouvelés, assistant chaque soir, du fond d'une loge gi'illé, aux jeux du cirque ou aux combats de gladiateurs. Le printemps venu, il se rendait soleonellement, et avec une pompe annoncée quinz<i jours d'avance, au port de Constantinople , descendait dans un© boj-quR complètement dorée, au milieu d'une flottille où prenait place la foule de ses parasites, des courtisanes, des joueurs do flûte et des baladins. Cette escorte impériale se rendait au palai'î d'i'té, bâti dans les délicieuses campagnes d'Ancyre, parmi ces po j»jlations phrygiennes si renommées par leur mollesse. Là, de; nouveaux plaisirs succédaient aux anciens, «t Arcadius croyaic régner, parce que le fardeau des voluptés l'accablait. Il y avait pourtant, près du jeune empereur, une femme qui ne goiîtail que fort médiocrement ce train de vie. C'était Eudoxia, la fiilc de î-ro- \notus, dont Eutrope avait fait une impératrice. Elle sentait l'inuignation bouillonner dans ses veines, avec le sang gaulois. Elle était déjà, sans le savoir, une alliée de Gaïnas, et, comme lui, elle attendait l'heure de la vengeance.

12. L'eunuque premier ministre, avec l'arrogance et l'aveuglement ordinaires aux parvenus, ne remarquait pas même ces symptômes alarmants, ou, s'il les voyait, il affectait de los dédaignefs Son regard tombait maintenant de trop baut pour s'arrêter à dr pareils détails. Tout ce qui lui rappelait le souvenir de ses hurr » liations passées lui était devenu insupportable. Abundantius, lu comte des domestiques, qui, sgjis le règne de Théodose le Grand, avait eu pitié de la détresse d'Eutrope et avait introduit cette peste à Ja cour, fut accusé d'im crime de lèse-majesté imaginaire. Son procès, instruit d'avance, ne fut pas long. Abundantius fut relégué dans les déserts sauvages de la Colchide, et le premier ministre fit main basse sur tous ses biens. Timasius, un général qui s'était illustré jadis au combat de l'Amnis Frigidus^ dans la campagne de Théodose contre Eugène et Arbogast, eut le mênia sort. Ce vieux soldat, d'une franchise toute militaire, n'épargnait pas les railleries au sujet du premier ministre, qu'il avait vu, quelques années auparavant, balayer les chambres des dernières servantes du palais. Il De se faisait pas faute, on le conçoit, de rire du nouveau généra-

PONTIFICAT DE SAIIST AiSASTASE I (399-401].

lîssîme impérial, «lecyclopeLéon, » ainsi qu'on l'appelait. Eutrope mit une îîa tragique à ses plaisanteries. Timasius avait près de lui, en qualité de secrétaire intime et de familier, un ancien vendeur de jaucisses de Laodicée, deux fois banqueroutier, trois fois condamne pour vol, mais dont l'esprit facétieux plaisait à Timasius. Aux époques de décadence, ce sont les déclassés qui mènent le inonde. Bargus, ainsi s'appelait le confident du général, était tout prêt à vendre le maître qu'il avait charge d'amuser, pourvu qu'on lui pa>àt bien la trahison. Eutrope s'en chargea. Une négociation secrète fut entamée entre l'eunuque et l'ancien marchand de saucisses. Bargus fabriqua, sous le nom de son maître, de fausses lettres qui impliquaient la complicité de Timasius dans une conjuration contre l'empereur. Muni de ces pièces de conviction, Eutrope courut les porter au jeune empereur. Arcadius frémit au péril qu'il venait de courir. Le premier ministre le rassura. Le procès de Timasius fut instruit. Les juges hésitaient à le condamner. « Quoi ! disaient-ils, sur la délation d'un misérable caupo (cabaretier), tel que Bargus, il faudra priver l'empire d'un de ses plus illustres défo;i?eiîr3! » — Leurs scrupules ne servirent de rien. Timasius, son f.îs Syaglius, sa femme Pentadia| et tous leurs prétendus complices furent condamnés à l'exil perpétuel dans l'île déserte d'Oasis, ea Egypte. Leurs biens furent confisquas au profit d'Eutrope. Syagrius parvint à s'échapper. Pentadia réussit elle-même à gagner une église, où elle invoqua le droit d'eisile. Seul, le malheureux Timasius, enveloppé par les soldats, au moment où il quittait son palais, fut conduit au lieu de sa déportation. Syagrius, son fils, se dévoua pour l'arracher à une mort certaine. Avec quelques amis plus ou moins fidèles, il se rendit au désert d'Oasis, acheta le contours d'une bande de voleurs nomades, et se mit avec eux à la Recherche de son père. Mais la vengeance d'Eutrope avait devancé ). zèle de îa piété filiale. En abordant sur la plage aride de l'Oasis, ?imasiu8 avait été poignardé. Son fils eut le môme sort. Cependant l'infâme r-Hrgus, nommé préfet de cohorte, fut envoyé, avec une somme Oi.^^rrae, prix du sang innocent, exercer son nouveau commandemeat d»as une province éloignée. Il était loin de supposer

CllAV. ii. — S"ï*CnRONlSME. 143

que celui-là même qui récompensait si largement sa trahison, avait déjà pris des mesures pour se défaire de sa peroonue. Eutrope avait un puissant intérêt à se débarrasser d'un complice sabaiterne. dont les révélations, à un jour donné, pouvaient être fort compromellantes. Or, la femme de Largus avait à se plaindre de son mari. L'eunuque premier ministre ne parut pas, cette fois, dans la négociation ; mais d'habiles agents le remplacèrent. Le dénonciateur du général fut dénoncé à son tour. On ne prit pas la peine, pour un misérable de son espèce, d'épuiser la série des formalités judiciaires. Bargus, coupable de lèse-majesté, fut étranglé dans sa prison. « Il y eut, dit Zosime, comme un éclair de joie dans le public, quand on vit les deux scélérats s'attaquer mutuellement, et la justice divine frapper nn crmioel par la main de son complice *. »

13. On aurait pu croire la vengeance d'Eutrope satisfaite ; elle ne l'était pas encore. Pentadia, Tinnocente épouse de Timasius, avait échappé à ses coups. L'évêque de Constantinoplej Nectaire, et ce fut son dernier acte, avait pris sous sa protection l'Infortunée victime. Il avait refusé de la remettre aux mains de l'eunuque, et déclaré qu'on brûlerait plutôt Tcglise et qu'on regorgerait lui* même, avant de toucher à la suppliante du Seigneur. Cette éner-» gique attitude sauva les jours de Pentadia. Mais elle fournit l'occasion à l'eunuque de décréter l'abolition du droit d'asile pour les églises chrétiennes. Le 4 septembre 397, un édit signé par Arcadius déclarait qu'à l'avenir les évêques qui refuseraient de livrer à la justice impériale un criminel d'état, sous prétexte de droit d'asile, seraient eux-mêmes poursuivis comme coupables de èse-majesté et passibles des peines affectées à ce crime. Par criminels d'état, le nouveau décret stipulait qu'il fallait entendre non pas seulement ceux qui auraient trempé dans un attentat contre la vie du prince, mais tous ceux qui auraient tramé quelque complot contre ses ministres et ses officiers. Ils devaient être punis de ta peine de mort, avec confiscation des biens, exhérédation des ea»

"Zosiiû., V, 10.

m PONTIFICAT DE SAINT ANASTASE I (393-431).

fants et note d'infamie sur toute la famille. Pour un eunuque, la loi était iiassabîement draconienne, u Aussi, dit Zosime, nul n'osait plus, dans Gonstantiaople, regarder en face le premier ministre, et "a tête se perdait dans les nues '. » L'Orient tout entier se courbait sous ce joug de fer. Un morne silence planait sur les cités de l'Asie. Les plus audacieux s'abordaient en défiance, et se demandaient à voix basse, d'amis à amis : « A-t-on des nouvelles? Que fait l'eunuque - ? »

14. L'eunuque se préparait à étonner le monde par de nouvelles audaces. En attendant, il faisait les deux seules bonnes actions qui aient signalé son passage au pouvoir. Nous voulons parler d'abord de l'élection de saint Jean Cbrysostome au siège épiscopal de Constantinople. Ce fut l'influence d'Eutrope, comme nous l'avons dit précédemment, qui la détermina. Que pouvait espérer l'eunuque d'un tel choix pour l'appui de sa politique personnelle? 11 nous est impossible de le deviner. Aussi énergiqueraent ennemi du luxe et de la corruption qu'avait pu l'être, en un autre temps, saint Grégoire de Nazianze ; aussi carrément déterminé à rompre en visière avec îe crime, même quand le crime se chamarrait de pourpre et d'or, Jean Cbrysostome, dévoué pardessus tout aux pauvres, aux opprimés, aux malheureux, ne pouvait jamais être, pour Eutrope, ni un allié, ni un complaisant. Peut-être l'eunuque avait-il songé à opposer la noble fierté de Cbrysostome aux dédcùas de Faîtière Eudoxia. S'il fit ce calcul diabolique, il réussit pleinement. Mais lui-même ne devait pas jouir du succès de sa malignité. Peut-être enfin (car les natures les plus perverses ne font pas toujours ni constamment le mal) Eutrope n'était-il pas fâché de rehausser sa puissance, aux yeux de l'univers entier, par le choix du prêtre le plus illustre de l'Orient. Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas la seule bonne action d'Eutrope. Il en fit une seconde, qui étonna singulièrement 5e public. Vers la fin de l'an 30G, une légation de la province de Tyrénaïque, dite Pcntapole, aborda à Constantinople. Elle avait à sa tête un des ciioyens les

» Zosirn., y. 11. — * Eauap., Exc'd, 36.

plus nobles de Cyrèae, et vraisemblablement de tout l'empire, car Synesius, c'était son nom, pouvait justifier, d'après les registres publics, sa descendance légitime d'Eurysthène, premier roi latfidémonien, de la race des Héraclides. L'iiéritier de tant de gloire ne faisait nullement parade de cette haute naissance. Il avait passé sa ieunesse à étudier la philosophie de Platon, à l'école de la célèbre Hypatia. Revenu plus tard à Cyrèns, il consacra sa vie au culte des Muses, ainsi qu'on disait alors. Son cœur inclinait pourtant déjà vers le christianisme ; mais ce n'était qu'une aspiration vague et mal définie, que le lettré se gardait même d'approfondir. Pour le moment, Platon suffisait à son intelligence. L'amour de la philosophie ne rendait pas Synesius indifférent aux réahtcs pratiques au mihcu desquelles il vivait. La Pentapole venait d'être ravagée par une série de fléaux. Un tremblement de terre y avait détruit les habitations. A la suite de cette commotion géologique, une nuée de sauterelles s'abattit sur les campagnes, dévorant toutes les récoltes et jusqu'à l'écorc» même des arbres. Enfin une invasion de tribus nomades, succédant au tremblement de terre et aux sauterelles, avait pillé le peu qui restait après les deux premiers fléaux. La Cyrénaïque ruinée, se trouvait pour longtemps hors d'état de payer les impôts au fisc impérial. Elle chargea Synesius d'en solliciter la décharge entière. Comme, en ce temps, il fallait acheter même la justice, les villes de la province se cotisèrent pour faire ensemble les frais d'une couronne d'or, que le chef de la légation devait offrir au jeune empereur Areadius. Ce présent et l'éloquence de Synesius devaient aplanir toutes ies difficultés. Le descendant des Héraclides le croyait du moins; mais il avait compté sans la réclusion officielle qu'Eutrope imposait à la majesté de son souverain, Synesius et sa légation furent éconduits assez brutalement. On se souciait peu de recevoir une couronne d'or d'une main, quand, de l'autre, il eût fallu signer une remise d'impôts. Renvoyés du palais , les députés de la Cyrénaïque frappèrent en vain à toutes les portos de Constantinople. Aucune ne s'ouvrit pour eux; on les traitait comme dos ennemis du tout-puissant ministre ; ils semblaient porter avec eus XI. 10

U peste. Le descendant des rois de Sparte fut réduit à coucher en plein air, sous les portiques d'un temple, où, par grâce, on lui per* mit d'étendre sa couverture de voyage. Le philosophe ne se découragea point- Chaque matin, il se glissait parmi la foule des clients qui allaient saluer quelque fonctionnaire ou quelque important personnage. irJientôt on sut dans la ville qu'un fils des Héraclides, un des plus doctes élèves d'Hypatia, un sage dont l'Orient admirait l'éloquence, n'avait pas trouvé d'autre abri dans la métropole que le pavé où dormaient les mendiants. Un grammairien en parla au jeune Arcadius ; un tachygraphe en entretint le sénat : ce idt l'événement du jour. La curiosité aidant, on résolut de donner à la réception des envoyés de la Pentapole d'autant plus de solennité qu'on les avait traités plus durement eux-mêmes. Le jour fixé pour l'audience, ils furent introduits dans la grande salle du palais, i^jcadius, assis sur son trône, avait à ses côtés son fidèle Eutrope. TÔBs les eunuques devenus magistrats, généraux, sénateurs ; tous les barbares devenus patrices, gouverneurs, consuls, assistaient à l'audience en toges de pourpre et d'or. Synesius, vêtu modestement du pallium des philosophes, exposa en quelques mots précis et énergiques l'objet de sa requête. Passant ensaite des mulheurs particuliers de la Pentapole à la situation désastreuse de 10rient : u Empereur auguste, dit-il, un roi enseigné par la sagesse, ne s'enferme pas, comme un reclus, au fond ce son palais. H vit libre au grand jour, il exerce son corps en développant, son intelligence, il apprend à combattre, il apprend à comiuanJer. On ne lui impose ni ses soldats, ni ses ministres, il les choisit lui-même, et il les choisit parmi ces sujets, non point parmi, les barbares, car la garde de la patrie et des lois appartient à ceux qui ont intérêt à les défendre. Si le berger, disait Platon, mêle dos loups à ses chiens, il aura beau les prendre jeunes et cherchera les apprivoiser, malheur à lui ! i)es que les louveteaux auront senti la faiblesse ou la lâcheté des chiens, ils les étrangleront, et, après eux, le pasteur et le troupeau. Lorsqu'on songe à ce que peut entreprendre, dans un moment de pér.U pour l'Etat, une Jeunesse étrangère, nombreuse, formée par d'autres lois que nous, ayant

CEAP. II. — SYNCHRONISME.

d'autres idées, d'autres affections, d'autres coutumes, il faut avoir perdvi toute prévoyance pour ne pas trembler. Le rocher de Sisyphe, suspendu par un fil sur nos têtes, voilà notre situation, Qu3 le moindre espoir de réussite se présente à ces étranger::;, 3 ces barbares, et nous verrons quelles arrière-pensées nourrissaient en secret nos défenseurs d'aujourd'hui ! Quand un germe de maladie s'est infiltré dans les veines d'un homme, on appelle un médecin qui combat le mal par des remèdes vigoureux. Prince, vous êtes le médecin de l'empire ! Au poison qui circule dans le corps social, il est temps d'appliquer un remède. Le premier, le plus efficace, c'est de rappeler les Romains à leur antique vaillance. Au lieu de livrer nos armes à des Scythes, confions-les à nos laboureurs, qui sauront protéger les campagnes fécondées par leurs sueurs ; invitons les écoles, les métiers, le commerce, à nous fournir des soldats ; la populace même de nos villes ne reculera pas devant ce devoir d'honneur. L'oisiveté la jette aujourd'hui dans les théâtres où elle se dégrade : qu'on l'instruise, qu'on la discipline, qu'on lui montre le danger de la patrie, et elle s'armera, avant que la ruine commune ne soit venue changer en lamentations les rires impurs de vos baladins! Avec les armes, reviendront la vaillance et la gloire. Plus de victoires partagées avec des mercenaires I Plus de partage avec eux, nulle part et en rien ! Les barbares sont tout aujourd'hui ; qu'on les éloigne de partout. Que les magistratures leur soient fermées, et surtout la dignité sénatoriale, ce comble des honneurs romains ! Thérais la bonne conseillère, et le grand dieu de la guerre se voilent la face de honte, quasd ils voient un homme vêtu d'une mauvaise casaque de fourrure, commander à des citoyens en chlamyde ; ou bien quand un autre barbare, déposant sa peau de mouton pour endosser la toge, vient s'asseoir sur le siège de nos magistrats, et délibérer sur les destinées de notre empire! En vérité, je ne puis m'en taire, nous sommes bien les plus fous et les plus sots des mortels ! Est-il une seule de nos familles, si peu aisée qu'elle soit, qui ne CQ opte au moins un ou deux Goths parmi ses esclaves? Le maçon, le tournier, ie porteur d'eau est pour l'ordinaire un Goth ; ce sont les Goth»

14S PONTIFICAT jJE SAf.Ni' A.NAo i .•..']". 1 ('JU'j- IL) i ;.

qui s'attellent à nos brancards, comme des bêtes de somme, et portent nos litières. Eh bien ! ces Gotbs à la crinière rousse et plate, portefaix dans nos maisons, deviennent nos magistrats au tribunal, nos consuls, nos géuérau?: d'armée .' Au temps de nos pères, il ar» riva qu3 deux gladiateurs, Crisus et Spartacus, déserteurs del'am phithéâtre, se réunissante, d'autres esclaves fugitifs, e5:citèrentuue insurrection formidable où Rome faillit périr. Pourtant, ce n'était là qu'un ramassis d'esclaves de toute race et de tout pays, sans lien natal, sans conformité de mœurs et qui n'av^nt ni alliances ni relations avec les hommes libres. Chez nous, au contraire, les conspirateurs possibles, les rebelles de demain, nos esclaves en un mot, sont liés par le sang avec les fonctionnaires et les magistrats qui nous gouvernent. Au premier signe de ces complices naturels, nos esclaves se joindront à eux, ils grossiront le nombre de leurs soldats. Déjà maîtres de nos demeures, ils n'auront qu'à prendre la peine de nous égorger. Yoilà le danger qui menace l'empire. A qr.i la faute, si ce n'est à nous ? Osez vous mettre à l'œuvre, empereur auguste, et commencez par purger nos camps. Saisissez le van d'une main ferme, séparez le bon grain de l'ivraie parasite, car c'est dans l'armée qu'est la racine du mal. Les barbares ne sont pas si redoutables, puisque nos pères les ont vaincus ! Les R.omains non plus, ne sont pas si amollis! Rendez-leur des armes; vous ressusciterez parmi eux les vieilles mœurs et l'antique énergie- L'empire naguère ouvrit par pitié un asile aux Goths suppliants et fugitifs. Qu'ils y vivent, s'il le faut, en hôtes tolérés et reconnaissants, mais qu'ils n'en soient plus le fléau et la ruine! » — Ainsi parla Synesius, le futur évêque de Ptolémaïs. Jean Ghrysostome, s'il eût entendu ce discours, n'en aurait désavoué* ni l'éloquence, ni la noble inspiration Jamais remontrance plus directe et plus ferme ne fut portée aux pieds d'un trône; elle peint, avec une saisissante réalité, la situation de l'empire envahi par les barbares de l'intérieur, avant même que le gros des hordes étrangères ne fût arrivé. Cette critique si fine à la fois et si amère d'une administration qui tuait tout, la virilité du prince, celle du peuple, celle de l'armée et qui jetait l'honneur et la dignité de Rome en proie

anx Goths, Eutrope l'entendit. D'un geste, il pouvait envoyer la courageux orateur au supplice. Eutrope ne fit pas ce geste, et l'histoire lu: tient compte, à l'égal d'une bonne action, de ce crime qa'il pouvait commettre impunément et que cependant il ne commit pas. Le député de la Pentapole reçut les félicitations de toute la cour. Les habiles, parmi ses auditeurs, avaient cru devoir se réserver, pour le cas oii Eutrope viendrait à sévir contre le descendant des Héraclides. Aux passages les plus vifs de sa harangue, ils avaient, à tout hasard, fait un signe, murmuré un chuchottement d'improbation. Synesius avoue franchement, dans le récit qu'il nous a laissé de cette mémorable séance, que ces interruptions le troublèrent fort et qu'il s'était cru perdu. Eutrope se donna le plaisir de dérouter les habiles et de forcer Synesius à changer sa réprimande en actions de grâces. La Cyrénaïque obtint l'immunité qu'elle sollicitait, et sa légation fut renvoyée comblée d'honneurs et de présents.

15. Eutrope ménageait bien d'autres surprises, et à de plus grands personnages encore que Synesius. Le ministre d'Occident, Stilicon, avec lequel il avait si habilement concerté la ruine de Rufin, se promettait de trouver dans l'eunuque devenu tout-puissant le même concours qu'autrefois. C'était une illusion. Alaric, délivré inopinément, au pied du mont Olympe, par la trahison de RufÎQ, n'osait lui-même se hasarder à continuer ses exploits ea Grèce. Il avait tout heu de craindre qu'en changeant de ministre Arcadius n'eût aussi changé de politique. Dès lors, le roi des Goths, qui n'avait de barbare que le nom, mais qui en réaUté était aussi habile diplomate que vaillant guerrier, s'abstint de toute manifestation compromettante, sachant bien qu'entre l'Occident et l'Orient alliés contre lui, il ne lui resterait aucune chance. Ses craintes furent bientôt dissipées. Eutrope lui manda, par un affidé discret, que le changement de ministre n'avait en rien changé la politique du ministère, v Rufin ne vous avait cédé que l'IUyrie, moi, disait Eutrope, je vous abandonne eu sus le Péloponèse. » Alaric se précipita comme un torrent sur la nouvelle province qui lui était «*} signée. Les Tùermopyles ae l'arrêtèrent pas ; il campa dant iQt,

fjO po:;ti?igat de saint anasïass i {o'J'J-iQl],

plaines de Pharsale; la hache des Goths détruisit pour jamais les frai? ombrages de Tempe, et les chariots barbares troublèrent les eaux limpides du Spercbius. Alaric se donna le luxe assez étrange viour un roi barbare de respecter l'antique gloire d'Athènes. Il ne permit point à ses bandes de pillards l'entrée de cette cité classique; il s'y rendit presque seul, fat reçu des magistrats avec une pompe inouïe, et passatoute une journée à visiter en amateur l'académie, le lycée et le porlique. Il se dédommagea à Eleusis, où les soldats Goths eurent hcence de piller le temple fameux de cette ville, l'un des rares monuments idolâtriques que les païens eussent conservé florissant, depuis la conversion des Césars. Mégare fut emportée d'assaut, l'isLhme franchi, et Corinthe dévastée. Stilicon accourut. 11 atteignit le roi barbare entre Argos et Sparte, et lui infligea une sanglante défaite sur les rives de TEurotas. Malheureusement la victoire, bien que complète, ne fut pas décisive. Alaric parvint, avec les débris de son année, à occuper la position presque inexpugnable du mont Pholoé, dernier sommet de l'Erymanthe. Stilicon traça une hgne de circonvallation au pied de la montagne et attendit que la famine lui livrât' son redoutable ennemi. L'attente fut longue. Stilicon, pour charmer les loisirs d'un i)locus assez ennuyeux, fit venir de .Milan des comédiens, des bouffons, des courtisanes etdesmimes. Pendant qu'il s'endormait dans ces nouvelles délices de Gapoue, Alaric redoublait de vigilance, etjparvint às'ouvrir une communication par les défilés mal gardés de la montagne. Ce ne furent pas seulement des renforts et des vivres qui lui arrivèrent par celte voie. Un jour, des envoyés de Constantinoplo lui apportèrent un message d'Arcadius qui lui conférait la dignité de généralissime des armées d'Orient en Illyris et en Grèce. Après lui avoir notifié cette haute faveur impériale, les fonctionnaires bysantins S3 rendirent au camp de Stilicon ; le trajet se fit durant la nuit. Alaric profita de cet intervalle pour quitter, avec toute son armée, le plateau de Pholoé. Au matin il rentrait î'i Corinthe, faisait afficher dans Ta ville le décret officiel qui l'investissait du commandeittent de la Grèce. Cependant, les messagers byzantins se présentaient à F tilico", "i; '•:v"no:i!; oi!; f<îlui-ci venait de cuastater uvM

CUAL\ II. — SyXCHM>'ISlIE.

douleur ia disparition d'AIaric. Les nouvelles qu'ils lui apportaient n'étaient pas de nature à le consoler. Arcadius, ou plutôt Eut.ope, au nom de l'empereur d'Orient, lui faisait demander de quel é^o'A il avait envahi des provinces qui relevaient exclusivement de \m juridiction de Byzance? De quel drdt surtout il avait osé déclarer la guerre à Alaric, gouverneur rc^aain de l'Illyrie et du Pcloponèse, patrice de Constantino;j!e, et généralissime des armées impé»riales en Grèce? — SliMcon ponsa étouffer de rage, en se voyant repris par Eutrope dans le mémo piège qui lui avait été tendu naguère, avec le même succè:^, i^ar la perfidie de Rufin. Il évacua promptoîuent la Grèce et rentra à Milan (396). Sur son passage, il avait recueilli de toutes parts des moqueries et des huées. Mais une nouvelle sinistre vint bientôt jeter la consternation en Italie : c'était encore le résultat d'une combinaison politique d'Eutrope. 16. La moisson avait manqué dans la Péninsule, par suite d'un.6 sécheresse extraordinaire; on attendait impatiemment la foLte de Garthage qui devait ramener Fabondance avec le blé d'Afrique. La flotte ne vint pas, la famine sévissait à Rome ; le peuple S3 portait en foule au sommet des collines qui bordent le Tibre, à son embouchure au port d'Ostie. Tous les yeux interrogeaient la vaste étendue des mers. Enfin une voile fut signalée à Thorizon : c'était un navire romain. Il n'apportait pas de blé, il annonçait au con-" traire qu'il n'en fallait plus attendre d'Afrique, parce que le gouverneur de cette province, Gildon, venait d'abattre les statues d'Honorius à Garthage et de proclamer la réunion de l'Afrique à l'empire d'Orient, sous le sceptre d'Arcadius. Gildon descendait des anciens rois de Mauritanie, et comptait Juba au nombre de ses ancêtres. Il était frère de Firmus, qui, sous le règne de Gratien, avait essayé de se tailler un manteau impérial dans sa patrie. A cette époque, Gildon avait ofi'ej-t sc3 services à Gratien et n'avait pas peu contribué à la chute de Firmus. 11 en avait été récompensé par le titr3 de comte d'Afrique. Théodosc lui avait fait épouser Salvina, m'èce de l'impératrice Galla. Après une pareille alliance, on avait cru pouvoir compter sur la fidélité de Gildon; mais le descendant des rois maures avait hérité de tous les instincts sau-

vages de sa race. Il n'était fidèle qu'au culte de l'or. Sou avarice, sa cruauté, ses débauches, avaient je ne sais quel caractère monstrueu <jui épouvîinte l'imagination. « Habile à composer des poisons, dit M. A. Thferr)', soit avec le suc des plantes, soit avec le venin des serpents, il les administrait lui-même à ses ennemis attirés par ruse à sa table, et il les voyait avec bonheur pâlir et expirer au milieu des éclats de joie. Dans un moment d'abominable gaîté, il livra les plus nobles dames de Garthage à sa horde de nègres éthiopiens. » Tel était Gildon, le gouverneur d'Afrique. Les propositions que lui fit parvenir Eutrope, en les accompagnant de présents magnifiques et de promesses plus séduisantes encore, furent immédiatement acceptées par le barbare. Il s'agissait de proclamer la réunion de l'Afrique à l'empire d'Orient, de saisir les convois de blé en partance pour l'Italie, et de remplacer les statues de l'empereur Hononus par celles de son frère Arcadius. Gildon se souciait aussi peu de l'un que de l'autre des deux jeunes princes. Ce qu'il voulait, c'était se préparer à lui-même les voies à une royauté indépendante. 11 fit aussitôt main basse sur la flotte annonaire, entra dans Garthage où il mit tout à feu et à sang, fit fondre les statues d'argent et d'or d'Honorius, en attendant qu'on lui envoyât de Constantinople celles d' Arcadius, en même métal. Il se promettait, quand le temps serait venu, de les traiter de même. Pour le moment, il se disait le très-fidèle sujet du César d'Orient, et, en cette qualité, il couvrit toute la province d'Afrique de deuil et de ruines. Eutrope s'était engagé à lui fournir une armée, en prévision des attaques qui pourraient survenir de la part de l'Italie. Gildon ne comptait pas beaucoup sur la réalisation de cette promesse ; l'eunuque lui-même, tout en la faisant, se réservait de ne point la remplir. Il voulait tromper le Maure son allié, comme il en avait trompé tant d'autres; mais Gildon avait des ressources plus sûres et plus prochaines. Jl fit appel aux tribus de Numidie, et convoqua tous les habitants du désert à la curée de l'Afrique. On vit accourir sous ses étendards les Nubiens, les Nasamons, les Maziques, les Autololes, et toutes ces peuplades farouches dont le nom seul était un effroi. Ces guerriers, à demi nus, montaient des chevaux

CHAP. II. — STNCHROJÎISME. 153

sans selle ni brides, lançaient des flèches empoisonnées et portaient dans toutes les cités l'incendie, le viol et le pillage. Gildon trouva des alliés plus féroces encore, s'il est possible, dans les Donatistes. Ces hérétiques que la main vigoureuse de Théodose avait un instant comprimés, se rangèrent avec enthousiasme dans le parti de l'insurrection. Un de leurs évêques; Optât, évêque de Thamugade, dans la province de Carthage, devenu le favori et le conseiller de Gildon, luttait avec ce tyran de cruautés et d'infamies.

17. Stilicon, à Milan, n'était pas médiocrement embarrassé. Il lui fallait pourvoir d'abord au ravitaillement de l'Italie, dont les populations, à la lettre, mouraient de faim. Il lui fallait en même temps préparer une armée assez forte pour entreprendre la conquête de l'Afrique. Or, les troupes d'Occident s'étaient débandées, à la suite de l'expédition avortée du Pcloponèse. Les soldats ne voulaient plus servir sous un ministre qui, deux fois, leur avait fait manquer la victoire, au moment où elle semblait assurée. Enfin , derrière Gildon qu'il était résolu de combattre, Stilicon apercevait Arcadius et la main sinistre d'Eutrope. Tout faisait craindre une lutte entre les deux frères couronnés. Cette lutte aurait mis une moitié du monde aux prises avec l'autre. Stilicon déploya, dans ces circonstances critiques, une énergie et une habileté vraiment admirables. Des navires de transport, équipés à la hâte au port de Pi?œ (Pise), à l'embouchure de l'Amo, allèrent se charger de grains sur les divers points du littoral des Gaules et d'Espagne, où les gouverneurs de ces provinces avaient reçu l'ordre de former des magasins de blé. Les mesures furent concertées avec précision, et rapidement exécutées. Le retour des navires, échelonné à des intervalles réguliers, ramena bientôt l'abondance. Restait la question de la guerre d'Afrique. C'était la plus délicate et la plus périlleuse. Stilicon, dont la i>ùpularité avait été si profondément atteinte par les derniers événements, ne voulut point assumer seul la responsabilité de l'entreprise. Faisant revivre une ancienne coutume de la république romaine, depuis longtemps tombée en désuétude, il appela le sénat à se prononcer. Les pères conscrits eurent donc à délibérer sur l'opportunité de la guerre centre Gildon, sur le danger

.4o4 rONTIFICAT DE SAINT ANASTASE I (399-40i).

d'une lutte probable entre les deux empires d'Orient et d'Occident, et sur les moyens à prendre pour sauver l'honneur du nom romain. Leur résolntion se montra à la hauteur du péril. A l'unanimité, la oécessité de la guerre immédiate fut déclarée. Une députation de sénateurs, ayant Symmaque à sa tête, partit pour Constantinople, avec mission de harangaer le jeune empereur Arcadius, et de lui faire comprendre qu'un fils de Théadoss le Grand ne devait ni ne pouvait livrer l'empire aux barbares. Cette manœuvre était d'autant plus habile qu'elle démasquait complètement la perfidie d'Eutrope, et la' rendait dès lors inutile. Le vieil eunuque, en effet, avait espéré que sa négociation avec Gildon demeurerait secrète. Du moment où il la vit éventée, il se rejeta sur les sentiments d'amitié qui unissaient entre eux les deux monarques d'Occident et d'Orient. 11 protesta de la droiture de ses intentions, déclarant même qu'il était prêt à faire l'expédition projetée de compte à demi avec Honorir.s. On ne lui en demandait pas tant. Il suffisait de sa neutralité, qui demeurait dès lors acquise. Stilicon ne perdit pas de temps. Armé des décrets du sénat, il ordonna une levée générale de troupes en Italie, en Espagne, dans les Gaules, et jusque dans les provinces soumises de la Grande-Bretagne. Aucune exemption ne fut accordée. Toute la jeunesse en état de porter les armes dut s'enrôler sous les drapeaux. D'ailleurs l'opinion publique et le sentiment d'honneur national secondaient ces énergiques mesures. En quelques mois, une armée vaillante, pleine d'ardeur et d'enthousiasme, était réunie. Les vieux cadres des légions de Joviens, Herculiens. Heureux, Invincibles, Beiges, Nerviens, Lions, furent bientôt comblés. Il fallut créer un corps nouveau sous le nom d'IIonorîaqaes, pour recevoir les recrues. Toute cette jeunesse ne respirait que les combats et demandait à grands cris la guerre. Il lui fallait un chef. Stilicon avait scngé un instant à se réserver l'honneur du commandement. Mais il comprit qu'après son double échec contre Alaric il devait s'etiacer, et laisser à d'autres mains les lauriers qu'en allait récolter en Afrique. Or, Gildoa avait un frère puîné, qui se nommait Mascezil, lequel avait passé sa jeunesse à la cour de Milan, s'était converti au christianisme et avait été

CHAP. II. — SYNCURONIS:'.IE. l55

baptise par saint Ambroise. Depuis lors, il était resté fidèle à l'empire. L'un des premiers, il s'était enrôlé parmi les recrues, à la nouvelle de la trahison de son frère. Stilicon se oonnaissait en hommes. Il confia à Mascezil le commandement général des troupes expéditionnaires. A mesure que les navires chargés de rap*jrovisionnement de l'Italie étaient rentres à Pise, on les avait concentrés dans ce port et disposés à recevoir le corps expéditionnaire. Quand tout fut prêt, la flotte mit à la voile, emportant huit mille guerriers, l'élite des armées d'Occident. C'était peu pour se mesurer contre les soixante mille barbares de Gildon. Mais le courage et la discipline devaient suppléer au nombre. D'ailleurs Mascezil, disciple de saint Ambroise, comptait plus sur la prière que sur les armes. II avait vu Théodose le Grand employer ce moyen contre Eugène et Arbogast; il se promettait d'en user lui-même. Cependant les débuts ne semblèrent pas heureux. Le départ s'était CiTectué dans les premiers jours de février 398. En cette saison, les tempêtes sont fréquentes sur la Méditerranée. Un coup de vent assaillit la flotte, à la hauteur de la Sardaignc, et força Mascezil à relâcher dans la petite île de Capraria, en face de Cagliari. Quelques pauvres moines s'étaient consacrés à Dieu dans ce désert. Mascezil les emmena avec lui en Afrique, a Vous prierez pour nous tandis que nous combattrons! » leur dit-il. On débarqua heureusement sur la côte africaine. La petite armée d'Occident se mit aussitôt en ra?irche, et atteignit les troupes ennemies entre Thébaste et Ammédéra, sur les confins de la Numidie. A la vue de cette poignéa d'adversaires, Gildon éclata de rire. « Il n'y en aura pas assez, dit-il, pour servir de litière à mes chevaux ! » De fait, la disproportion numérique était telle que Mascezil lui-même en fut épouvanté, Stilicon, uniquement préoccupé de l'idée qu'Eutrope pouvait jeter une armée en Afrique, avait tout fait pour prendre terre le premier. Le corps expéditionnaiio de Mascezil n'était qu'une avantgarde. D'autres troupes devaient lui être envoyées par de nouveaux convois. La prudence conseillait donc au généralissime de rétrograder vers le point de débarquement et d'y attendre ses renforts. Telles étaient les pensées qui alisorbaient alors son esprit. Sa faibiô

troupe était campée au sommet d'une montagne. La nuit était venue. De toutes parts il apercevait dans la plaine les feux de l'ennemi, et entendait les chants de joie des barbares, qui se promettaient pour le lendemain une victoire suivie comme toujours du pillage. Dans cette an?viélé, il se jeta sur un lit de camp, résolu à y prendre quelques heures de sommeil, avant de donner le signal de la retraite. Mais à peine avait-il fermé les yeux qu'il vit en songe un vénérable vieillard, dont le front lui paraissait entouré d'une auréole lumineuse. En le considérant avec attention, il reconnut Ambroise, cet illustre pontife qui l'avait instruit naguère et lui avait conféré le sacrement de baptême. Mascezil allait se précipiter à ses genoux; mais Ambroise ne lui en laissa pas le temps. Du bâton recourbé qu'il tenait à la main, il frappa trois fois la terre, en disant d'une voix solennelle : « Ici ! Ici ! Ici ! » — A ces mots, la vision disparut, et Mascezil s'éveilla, avec le sentiment profond que saint Ambroise lui assurait la victoire en ce lieu-rcême, s'il y demeurait encore trois jours. Nos modernes rationalistes seront sans doute tentés de rire de la crédulité de Mascezil. Leurs sarcasmes posthumes n'en seront pas moins impuissants à bannir le surnaturel du domaine de l'histoire. Troisjours après cette vision merveilleuse, Mascezil, à la tête de sa poignée de soldats, descendit dans la plaine. Il s'avança résolument près d'une légion de Numides, et, dans leur idiome, les somma de rentrer dans le devoir et d© reconnaître l'autorité d'Honorius, leur légitime souverain. Le porte étendard, devant lequel Mascezil s'était placé pendant sa harangue, agita le drftpeau ennemi, pour faire signe à sa troupe de massacrer l'orateur. D'un coup de plat de sabre, vigoureusement appliqué sur le bras de l'enseigne, Mascezil paralysa son mouvement et fit tomber le drapeau. A cette vue, les troupes plus éloignées, croyant que les premiers rangs venaient de faire leur soumission, poussèrent les cris de • Vive Honorius ! Vive Mascezil ! et remirent l'épée au fourreau. Gildon accourut en furie; il était trop tard. Toute l'armée régulière était déjà passée sous les drapeaux de son frère. Les barbares, qui s'étaient tenus prudemment à l'arrière-garde, avaient tourné bride, en voyant disparaître l'espérance du butin.

CUAP. II. — SYNCHRONISME. 151

Abandonné de tous, Gildon s'étrangla de ses propros mains. La guerre d'Afrique était finie. Mascezil, victorieux, revint on Italie. On dit que Stilicon, jaloux de sa gloire, la lui fit cruellement expier. Un jour, que le premier ministre et le général se rendaient dans le même char à une viila Toisine, en traversant un pont jeté sur rOlona, Mascezil fut précipité par les gardes dans le fleuve. Stilicon s'amusa quelque temps à regarder sa victime, qui se débattait sur l'eau, et qui ne tarda pas à disparaître. Le premier ministre, satisfait, continua sa route. Tel est le récit des historiens contemporains. S'il est authentique, comme il y a tout lieu de le croire, on ne peut qu'applaudir à la réflexion de Lebeau. « Cette atrocité, dit-il, méritait à elle seule la fin tragique qui devait terminer la vie de ce politique Vandale! » (398).

18. Toutefois, avant d'expier ses propres crimes, Stilicon devait jouir de la. chute d'Eutrope, son ennemi. L'eunuque, qui venait de livrer deux fois l'empire aux barbares et de soudoyer successivement Alaric et Gildon, se trouva bientôt débordé par les redoutables auxiliaires qu'il s'était d'abord choisis et qui s'imposèrent ensuite. Encouragés par les succès des Goths du Péloponèse, ceux de l'Asie Mineure franchirent la frontière et dévastèrent la Syrie. Eutrope eut la fantaisie de jouer au général. Il s'affubla d'un costume guerrier, et, avant de partir contre l'ennemi, passa les légions en revue dans la plaine de l'Hebdomon. Les satires de l'époque, celle de Claudien entre autres, prétendent que la ville de Constantinople rit démesurément, à là vue de cette figure parcheminée de l'eunuque, a dont la peau ressemblait à celle d'un raisin sec. » Elles ajoutent que les soldats se moquaient de sa voix grêle et efféminée, qu'il essayait de rendre martiale. Nous admettons qu'on dut avoir en effet fort envie de rire, mais nous croyons qu'on se garda bien d'en rien faire paraître. Depuis longtemps, on n'osait plus se compromettre à ce point. Eutrope soutint son rôle jusqu'au bout; il partit pour les frontières d'Arménie. Quand les barbares le virent, à la tête des lignes impériales, ils se disaient l^ uns auîE. autres : « Les Romains n'ont plus d'hommes. Voyez leur général! » — L'eunuque se vengea des barbares en offrant à leurs chefs assez-

iS8 PONTIFICAT DB SALNT ANÀSTASE I (399-401).

d'or pour les engager à repasser la frontière. Après cette glorieuse campagne, il revint à Constantinople. Son harnais militaire était poudreux et usé ; les légions qui l'accompagnaient semblaient harassées de fatigue. Eutrope s'attendait à une ovation triomphale. Le peuple le regarda passer, sans une seule acclamation, croyant "dire assez de garder le silence devand cette ridicule parade. Rentré dans son palais, Ectrope se jeta dans les bras de celle qu'il nommait sa femme, et s'écria, fondant en pleurs : « Voilà donc leur reconnaissance pour tant de fatigues et de dangers ! Que ne suis-je mort de faim, dans les montagnes d'Arménie, plutôt que d'être témoin de tant d'ingratitude !» — Ce ne fut là qu'an incident bien vite oublié. Arcadius, moins ingrat que ses sujets, s'empressa de désigner son généralissime pour le consulat de la prochaine année 399. Depuis la division de l'empire, c'était la coutume que chaque empereur nommât l'un des atsùT. Consuls. L'étiquette et la courtoisie impériales, non moins que la nécessité de connaître officiellement les personnages qui donneraient leur nom à la nouvelle année, faisait une loi aux deux cours de se communiquer d'avance leur choix. Quand on apprit, en Occident, qu'un vil eunuque allait porter les faisceaux illustrés jadis par les Scipions et les Fabius, il y eut un mouvement d'indignation universelle. Mais il fallut se résigner, et la statue d'Eutrope fut solennellement inaugurée au Capitole parmi celles des consuls. « C'en est donc fait ! s'écrie Claudien. Notre honte est consommée. Il ne reête plus qu'une chose ; c'esrt que fous les eunuques du monde, les égaux, les compagnons du consul, viennent occuper les sièges da ce» iaux pères de la patrie, de ces lâches sénateurs qui ont sanctionné l'infamie! Allons, eunuques, accourez, "venee faire cortège à votre chef. Patriciens nouveaux, sortez de la chambre à couche» : votre place est à la curie ! Quittez la litière des matrones, on vous attend au Capitole! Mais, non! cela ne f.e passera point ainsi. Si le terrible Stilicon rougit de tirer l'épée contre de tels ennemis, qu'il prenne un fouet pour sangler toutes ces échines habituées à se courber sous un pareil «bâtiment ! n

19. Le fouet de Stilicon était trouvé. Ce fut Gaïoas, qui en noua solidement les cordes. Au mois de février 399. arriva, à la cour de Constantinople, un chef de la tribu des Greuthongues, branche considérable des Ostrogoths , étanlie alors, avec l'autorisation d'Eutrope, près de la ville de Nacolia, dans la province Phrygienne. Ce barbare se nommait Trébigild. Sa nation avait été admise, en qualité de colonie agricole, pour tirer parti des fertiles campagnes de l'Asie Mineure. Mais les Greuthongues, comme tous les barbares, étaient de fort mauvais laboureurs. Il leur fallait la vie nomade, la guerre et le pillage. Trébigild, aussi noble dans sa tribu qu'Alaric l'était dans celle des Baltes, venait se plaindre de son lot et réclamer, en Phrygie, l'indépendance qu'on avait accordée, en Grèce, à Alaric. Eutrope se montra sourd aux prières du chef greuthongue, et le renvoya sans la moindre gratification. Or, Trébigild était proche parent de Gaïnas. Ce général mécontent profila de l'occasion pour se venger de l'eunuque, en exaltant encore la mauvaise humeur du chef greuthongue. « On ne sut pas d'ailleurs, dit M. A. Thierry, ce qui se passa entre ces deux barbares ; mais quand le chef étranger partit, pour regagner sa colonie, il avait le cœur profondément ulcéré. Il s'acheminait lentement vers sa demeure, honteux d'y reparaître les mains vides, et de la retrouver pauvre, dénuée de ce luxe grossier qui faisait l'orgueil des familles germaines, et attestant soit le bonheur de son chef dans les expéditions de guerre, soit son crédit près des généraux romains, et sa faveur près de l'empereur. Les femmes surtout tenaient à étaler ces marques de l'autorité de leurs maris, ou sur elles, en parures bizarres, ou comme ornement, sur les parois de leur maison. La femme de Trébigild devançait en idée le moment de son retour, impatiente de voir les cadeaux que devait rapportet du palais impérial un chei de son importance, un tribun, parent du maître des milices, Gaïnas., Si loin donc qu'elle l'aperçut, elle franchit le seuil de sa porte pour courir au-devant de lui, et le serra joyeusement dans ses bras. C'était, suivant le portrait que nous en a tracé Ciaudien, une grande et robuste Germaine, à la voix rad^ à l'œil hardi, aux instincts belliqueux, digne en un mot d'être dans

les vers du poète païen une personnification de Bellone. Gomme les femmes de sa colonie, elle avait adopté un costume moitié phrygien, moitié goth. Son corps se dessinait sous une longue chemise de lin ; une agrafe retenait les deux pans de sa robe rejetéù en arrière, et le contour d'une mitre solidement agencée emprisonnait ses longues tresses blondes toutes prêtes à s'échapper. Que m'apportes-tu? lui dit-elle. L'empereur a sans doute été généreux! — Je n'apporte rien, répondit tristement le guerrier, et il lui raconta ses déboires, l'inutilité de ses démarches et les outrages qu'il avait reçus de la part de l'eunuque. A mesure qu'il parlait, la surprise, la honte, la colère, se peignaient tour à tour sur les traits de la Germaine. Soudain , se déchirant le visage avec les ongles, elle éclata en malédictions contre les Romains, en reproches contre son mari. Te voilà donc voué à la charrue ! lui disait-elle. Laisse l'épée pour enseigner à tes camarades l'art de fendre la glèbe et de suer sous le râteau! Le beau métier pour des hommes ! Le Greuthongue, par tes soins, va devenir un adroit laboureur, un bon vigneron, qui saura aligner ses ceps et les tailler en temps opportun ! Heureuses les autres femmes dont les époux ont conquis des cités ! Celles-là peuvent se parer des dépouilles enlevées par la vaillance. Aussi nos sœurs de l'armée d'Alaric sont riches et fières ! Les filles d'Argos et de Lacédémone tremblent devant elles, et les vierges de Thessahe sont les servantes de leur maison. Mais moi j'ai épousé un homme faible et sans cœur, un goth dégénéré, qui renie les mœurs de ses pères et prétend demeurer fidèle à des maîtres ingrats ; un lâche qui aime mieux vivre en sujet sur un champ qu'on lui prête, que de le conquérir lui-même et de le posséder par le droit de Fépée ! Ces grands mots de justice et de fidélité dont on se couvre, au fond que signifient-ils, sinon qu'on n'ose rien, parce que le courage manque? Les Romains nous enseignent eux-mêmes, en ce moment, comment on récompense les fédérés qui observent les traités et comment on punit les autres. Toi, tu vas humblement réclamer ce qui t'est dû : on te chasse ! Alaric vivait pauvre, dans les contrées de la Mésie. Irrité d'us refus, il envahit l'Epire, il la pille, et on l'en fait gouvernewï

CHAP. II. — SYNCEROXISME. 16|

Ta me diras peut-être : Alaric avait une grande armée, et jô eompte à peine quelques soldats î C'est vrai. Mais la guerre c'en donnera. Et puis, as-tu affaire z tes hommes? Vois plutôt celui qui les commande et qui marche devant leurs aigles! Écoute donc mon conseil et suis-le. Reprends enfin ta vie de barbare. Fidèle, les Romains te méprisent et te foulent aux pieds. Rebelle, ils te craindront et te couronneront de lauriers. Va donc, et quand ta seras enrichi de butin et redouté de tous, tu redeviendras Romain, si la fantaisie t'en reprend. » Cette scène d'intérieur barbare, admirablement tracée par Claudien, est de la plus complète vérité. C'était bien là la pensée et le langage de toutes les femmes des fédérés germains, à la vue du succès d'Alaric ; c'étaient bien là les excitations qui venaient troubler l'officier vandale ou goth dans son passage de la barbarie à la civilisation romaine, et ébranlaient sa fidélité jusque sous le toit domestique *. »

20. Sous l'inQuence de cette femme passionnée, Trébigild devint un héros. Toute la tribu des Greuthongues fut bientôt en armes. A la nouvelle de l'expédition qui se préparait contre l'empire, les barbares accoururent, dans l'espoir d'être admis au partage du butin. La Phrygie fut dévastée. Trébigild s'avança en Asie Mineure, annonçant résolument l'intention de franchir le Bosphore, Eutrope ne désespérait pas de s'en tirer, vis-à-vis du nouveau rebelle, au moyen de quelque sacrifice d'argent. Il lui envoya des émissaires qui lui dirent : « Que voulez-vous? On vous l'accordera, — Je ne veux rien, répondit le farouche greuthongue. — Quel grade souhaiteriez-vous? — Aucun. — FLxez vous-même la somme qui vous conviendait? — Non. — Que vous faut-il donc? — La tête de l'eunuque 1 » — Cette réponse ne laissa pas que d'inquiéter un peu le tout-puissant ministre. Mais il se garda d'en rien laisseï •voir. Il affectait de rassurer la ville de Constantinople, en traitant cette rébeUion de feu de paille. « Je ne prendrai même pas la peine d'envoyer des soldats contre cette poignée d'Ostrogoths, disait-il.

* Claudian.. In Eutrop., ir, rers. 200-229; M, Â. Thierry, Nouveaux récité

4e l'tiistoiri Tomaine, p^g. 207-214,

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