‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 4)Chapitre 28 sur 77 · XI · texte numérisé non relu

XI

162 PONTIFICAT DE SAINT ANASTASS I (3'J9--i01).

Deux ou trois juges suffiront à îa besogne. » De son côté, Gaïnas répétait à qui voulait l'entendre : « Je connais Trébigild. C'est la bra»oure «n personne. On ne se débarrassera pas de lui avec des plaisanteries, » Dans le fait, Eulrope ne songeait pas le moins du monde à se borner à ces railleries inoffensives. Mais il voulait donner le change à l'opinion, et détourner les esprits alarmés qui commençaient à faire courir le bruit que 'empire était très-sérieusement menacé, et que le général Gaïnas pouvait seul, dans ce péril imminent, sauver l'honneur du nom romain. A aucun prix, l'eunuque n'aurait consenti à lui réserver une telle gloire. On apprit donc, avec une véritable stupeur, que le fameux cardeur de laiue, Léon, était chargé de prendre le commandement des troupes et d'aller combattre Trébigild. Gaïnas laissa faire. Trois semaines après, un courrier, arrivant de Pisidie, annonçait que Léon, enveloppé par les barbares dans les défilés du Taurus, venait de subir une sanglante défaite, et qu'il fallait pourvoir sérieusement à îa défense de la capitale. Cette fuis, Eutrope fut obligé, en dépit de toutes ses haines, d'avoir recours au talent de Gaïnas. C'était se livrer au plus ardent de ses ennemis. Trébigild, si farouche qu'il fût, aurait fini peut-être par faire sa paix avec l'eunuque; Gaïnas jamais. Ce dernier réunit les quelques soldats d'arrière-garde demeurés à Ccnstantinople, et, avec eux, se mit en campagne, bien résolu à n'être jamais assez heureux pour rencontrer les Gj'eiithongues. Avant ?on départ, il s'était concerté avec l'impératrice Eudoxia, et lui avait promis de îa débarrasser enfin du tyran domestique qui la faisait tant souffrir. Il ne tarda guère à tenir parole. On apprit d'abord que Trébigild venait d'écraser les restes de l'armée de Léon sur les bords du fleuve Mêlas, et que le généralissime cardeur de laine evait trouvé la mort dans cette rencontre. Un second courrier survint, des frontières de la iMésopotamie, apportant la nouvelle que Varane IV, J le ro» des Perses, venait d'être assassiné, et que son frère et suc- n cesseur, Isdedgerd, allait se mettre à la tête de son armée pour i.i envahir la Syrie. Un troisième courrier d'Occident était chargé ){ d'apprendre à Arcadius que le sénat romain, indigné de la nomi» -ia

rntîon d'Eutrope au consulat, avait officiellement chargé Stilicoiï de coramencer les hostilités contre l'empire de Cc^stanl-Tinpie» Enfin un message de Gainas, adressé à l'empereur en personne, contenait ces lignes menaçantes : « J'avais toujours dit, et je sai? maintenant par une expérience quotidienne, que Trébigild est uni; véritable héros. Le ciel se déclare manifestement en sa faveur. Il n'a qu'à frapper la terre du pied pour en faire surgir des soldats. Il marche en ce moment sur l'Hellespont, avec des forces telles que^ je m'estime très-heureux de pouvoir lui dissimuler mon existence et celle de la poignée de guerriers qui m'accompagnent. Il faut se résigner à perdre l'Asie, ou consentir à l'accommodement offert par Trébigild. Quant à moi, je déclare qu'il m'est absolument impossibip de barrer le passage au torrent des barbares. Si je nTj puis, auguste empereur, vous sauver par mon épée, je dois cependant essayer de le faire par un dernier conseil, aussi sage que dét^ sintéressé. Trébigild acceptera la paix, si vous consentez à luj sacrifier Eutrope. S'il aime l'État, ce ministre ne peut se refuser au salut de l'empire. En tout cas, il vaut mieux perdre un ministre que perdre l'empereur. »

21. Malgré cette série de désastreux messages, le crédit d'Eutrope se maintint encore quelques jours. L'eunuque aurait pu tenir tête à tant d'orages, s'il eût voulu modérer un peu son despotisme. Arcadius avait une telle horreur de Stilicon, qu'il eût préféré la perte de son trône à la pensée de ménager au puissant Vandale une satisfaction d'amour-propre, en éloignant Eutrope. L'eunuque ne devait périr que par sa propre outrecuidance. Soupçonnant l'impératrice Eudoxia de n'être pas complètement étrangère aux difficultés qui se dressaient de toutes parts contre lui, il eut l'audace de lui dire : « Prenez garde à vous ! La main qui vous a amenée dans ce palais est encore assez puissante pour vous en chasser !» — A ces paroles, le sang des Bructères et des Sicambres, qui coulait dans les veines de l'impératrice, se révolta. I)'un geste, elle écarta l'insolent, puis, courant au berceaa oii dvyrmaien*^ ses deux filles, Flaccilla, âgé« de trois ans, et Pulchérie, de cinq mois è peine, elle les prit dans ses bras. D'un bond, elle se précijiiia

dans l'appartement d'Arcadius, et, d'une voLx étoufîée »ar la fareur : « Tuez-les, dit-elle, et tuez-moi; ou bien délivrez-nous de votre*"" ^.fâme eunuque ! » A ses cris, tous les courtisans, les femmes du palais, les soldats, les familiers étaient accourus. Eutrope, désolé de cette scène de violence sur laquelle il n'avait pas compté, et espérant peut-être en prévenir les résultats par un dernier effort de son astucs habituelle, s'était glissé avec les autres jusqu'au- *5rès de l'empereur. Il ouvrait déjà la bouche pour se justifier, mais Eudoxia ne lui en laissa pas le temps. Elle répéta, devant cette foule, les outrageantes paroles que l'eunuque venait de lui adresser; elle y joignit un résumé de tous ses crimes, et obtint d'Arcadius un geste d'approbation. « Il est temps que justice soit faite, dit-elle en terminant. Qu'on saisisse ce misérable et qu'il expie enfm ses horribles forfaits! d Elle articula cet ordre d'un ton tellement impérieux que tous les assistants se mirent en devoir de lui obéir. Mais déjà Eutrope s'était enfui. Sortant du palais par une issue dérobée, il déchira de ses mains la robe de soie qu'il portait en qualité de consul, ramassa à pleines poignées la poussière du chemin, s'en couvrit le visage et les cheveux, et courut à la basilique des Saints-Apôtres pour y chercher un asile. Une escouade de soldats le poursuivit jusque dans l'église. Eutrope, déchirant alors le voile tendu entre la nef et le sanctuaire, se précipita vers l'autel, et entoura de ses bras crispés une des colonnes de marbre qui le soutenaient. Le fier despote, qui avait quelques mois auparavant signé le décret d'abolition des immunités ecclésiastiques, venait en ce moment les invoquer contre la mort qui le menaçait. 22. Les soldats s'arrêtèrent devant la barrière sacrée et n'osèrent pénétrer dans le sanctuaire. Cependant Jean Chrysoslorae était accouru. Il prit Eutrope par la main, et l'introduisit dans une salle du presbylerinm destinée à recevoir les vases sacrés. Puis, faisant ouvrir le voile du sanctuaire, il se présenta seul devant les soldats. « Evêque! lui crièrent ceux-ci, Eutrope est caché dans cette église. Livrez-le-nous, l'empereur l'ordonne! — Mes enfants, répondit Chrysoatome, l'Église est votre mère et la mienne. Quand elle reçoit un fils dans son scm, cet asile est sacré! — Les soldats agi-»

CHAP. II. — SYNCDRONISME.

lèrent leurs lances, en faisant entendre d'horrîbîes menaces. L'évêque, découvrant alors sa poitrine, leur dit : « Tuez-moi, si vous voulez. Vous ne pénétrerez dans ce sanctuaire qu'en passant sur mon cadavre !» — Le tribun militaire, désespérant de vaincre sa résistance, finit par lui dire : « Venez du moins vous expliquer avec l'empereur et lui certifier que nous n'avons rien négligé pour accomplir ses ordres. » — Chrysostome ne demandait pas mieux. Entre deux haies de soldats, il fut donc conduit au palais. Sur son passage, la foule surexcitée vociférait unanimement les cris de : Mort à l'eunuque ! Mort à Eutrope ! La nouvelle de la révolution qui venait de s'accomplir avait été soudainement portée à l'amphithéâtre, où des jeux extraordinaires réunissaient la foule. L'événement y avait été salué par un véritable délire d'enthousiasme. Le peuple laissa les écuyers en renom exécuter comme ils l'entendraient leur voltige, et se répandit dans les rues en hurlant : « La tête du premier ministre! La tête de l'eunuque ! » Les populaces sont partout les mêmes ; elles ont instinctivement la soif du sang. On apprit bientôt que l'évêque se refusait de livrer au peuple sa victime. L'évêque fut donc insulté sur le parcours. Mais ces insultes n'arrivaient pas à la hauteur de la grande âme de Chrysostome. Il parut, calme et impassible, devant Arcadius. « Quoi ! lui dit ce jeune prince, vous refusez de me livrer l'ennemi de la nobilissime impératrice ! Vous prenez sous votre protection le misérable qui a osé retirer aux églises leur droit d'asile ! n La colère d'Areadius n'était qu'une comédie. Au fond, l'empereur était enchanté que son iavori de l'heure précédente, son cher eunuque Eutrope, fût sous la sauvegarde d'un évêque tel que Jean Chysostome, capable de se laisser égorger plutôt que de céd3I^ à la violence populaire. Le grand évêque répondit : « Les lo!g humaines ne sauraient prévaloir contre la loi divine. Eutrope, dans sa disgrâce, en est le plus écîatant exemple. Lui qui n'a pas craint d'attenter aux di*3Us du sasictuaire, vient aujourd'hui les proclamer, en se couvraut de leur ambre auguste. Dieu permet ces vicissitudes des révolutions politiques, pour l'instruction des soi£? yerains 1 » — Arcadius se garda bien d'engager une "controversi.

^tC5 PONTIFICAT DE SAINT ANASTASE I (398-401).

avec un adversaire de ce genre; il congédia gracieusement i'évêque ei le fié escorter jusqu'à la basilique. Ce n'était pas le plus difficile du rôle qui incombait alors à la faiblesse d'Arcadius. Non-seulement la ville entière demandait la tête du premier ministre, mais les légions elles-mêmes, à mesure que la grande nouvelle leur parvenait, quittaient leurs casernes et se présentaient €n armes dans la cour du palais, pour répéter le même cri. Arcadius fut obligé de paraître à un balcon; il voulait reproduire quelques-uns des arguments de Jean Chrysostome en fa- Teur des immunités ecclésiastiques, mais il n'avait pas l'éloquence de saint Jean Chrysostome. « Vous les avez abolies! lui répondait-on. Il n'y a plus de droit d'asile en faveur des églises. Livreznous Eutrope ! Il nous faut sa tête ! » — Arcadius essaya encore de parlementer. « Oui, il a fait du mal ! je l'avoue. Mais aussi il 4a fait quelque bien! — Non, non, jamais! criaient les soldats. C'était le mal Incarné. Qu'on nous le livre! A mort l'eunuque! » Arcadius, à bout de ressources, cacha son front dans ses mains «t se mit à fondre en larmes. Il pleurait amèrement. Bientôt, relevant la tête, il montra aux légions son visage baigné de pleurs. Ce spectacle les attendrit. En souvenir de Théodose le Grand, les soldats respectèrent la pusillanimité de son indigne fils et se retirèrent.

23. Or, on était à la nuit du samedi au dimanche. La victoire, si Ton peut parler ainsi, demeurait au seul homme qui n'eût pris aucune part à la révolution du palais, bien qu'il en portât seul en ce moment toute la responsabilité ; nous voulons dire Jean Chrysostome. Toute la cité hurlait des cris de mort autour de sa demeure. C'était lui qui couvrait de son manteau épiscopaî l'ennemi de l'ïïglise et du genre humain, l'infâme eunuque ! a Quoi d'étonnant? disait-on. C'est l'eunuque qui l'a fait évêque! » En vérité, si Jean Chrysostome eût été l'un de ces clercs ambitieux qui ont si souvent mendié l'épiscopat aux pieds des puissants du jour, sauf à devenir ensuite le fléau de tout un diocèse, la honte de l'Église, et le plus Cl ;^1 embarras de leurs protecteurs eux-mêmes, il eût passé nne fort mauvaise nuit ! Mais nous l'avons dit, Chrysostome n'avait

nullement ambitionné l'épiscopat, cette charge formidable dontoa se montre d'antant plus indigne qu'on la recherche avec plus d'empressement. Eutrope l'avait voulu pour évêque de Constantinojjle, mais cette bonne action, Tune des rares qu'eût faites l'eunuque, lui avait été toute personnelle. Chrysostome n'y était pour rien» Aussi sa conscience était-elle dans un repos absolu, pendant que la populace criait: a A la trahison de l'évêque ! » — Le len; demain, dimanche, une foule immense envahissait la basiliqua constantinienne des Apôtres. Jean Chrysostome parut à l'ambon^ pour y faire l'homéUe, selon sa coutume. Il étendit le bras ; à co geste, le voile qui couvrait le sanctuaire fut écarté, et l'on vit, agenouillé au bas de l'autel, serrant une colonne, le tout-puissant ministre qui faisait trembler la veille les plus intrépides, et qui implorait a'jjourd'hui la pitié de tous. « Si jamais il fut vrai de dire , « Vanité des vanités, tout n'est que vanité! » c'est aujourd'hui, s'écria l'évêque. Où donc est maintenant la splendeur insigne du consul? Où sont les lampes et les torches qui précédaient sa marche ; les applaudissements des spectateurs, les chœurs de danse, les festins et les joyeuses assemblées? Où sont les couronnes, les tentures à franges d'or, les rumeurs flatteuses de la ville, les acclamations du cirque, les adulations de la foule? Tout cela est passé. Au souffla de la tempête, les feuilles se sont dispersées, et l'arbre, dépouillé,' nu, tremblant, s'agite comme un spectre sur ses racines. L'ouragan a été si fort que les membrures du chêne sont fracassées ; tous ses appuis rompus : il va tomber! Où donc sont maintenant les amis au visage fardé, l'essaim des parasites, et le vin versé tout le jour dans les coupes d'or, et l'art exquis des maîtres de cuisine, et les courtisans qui applaudissaient chacune des paroles de cefc homme, alors que cet homme représentait la puissance? Une nuit, un songe qui s'efface au lever du soleil, voilà ce que fut tout celai La fleur s'était épanouie au printemps, à l'automne elle est des«, séchée. C'était l'ombre, elle a passé; la famée, elle s'est dissouteç la bulle de savon, elle a éclaté ; la toile d'araignée, elle s'est rom* pue. Redisons donc aujourd'hui, redisons toujours la parole de l'Écritui'e : « Vanité des vanités, tout est vanité l » înscrivea cettQ

168 PONTIFICAT DE SAINT ANASTaSE I (399-401).

sentence sur vos murailles, sur vos vêtements, sur vos places, dans vos rues, à vos maisons, à vos fenêtres, à la porte de vos demeures; mais gravez-la surtout au fond de vos consciences, afin qu'elle soit sans cesse présente à votre pensée. Infortuné! Que de fois ne tai-je pas dit que la richesse est fugitive? Tu trouvais cet avertissement insupportable. J'ajoutais que la fortune est un serviteur ingrat qui trahit toujours son maître; tu ne voulais pas me croire ! Et maintenant voici que tu apprends par expérience que la fortune n'est pas seulement fugitive et ingrate, mais homicide, et tu trembles et tu frémis ! Tu t'irritais contre moi, parce que j'osais te dire la vérité. Je suis plus ton ami que tous ceux qui t'encensent, te disais-je. En te reprenant, je te sers mieux que ceux qui te flattent. Et j'ajoutais : La blessure faite par un ami vaut mieux mille fois que tous les baisers d'un ennemi. Ah ! si ta avais voulu supporter les blessures que mon amicale franchise faisait à ton orgueil, les baisers de tes ennemis ne t'auraient pas réduit à ce lamentable état! Oii sont-ils donc maintenant les amis de tes festins? Où sont ces empressés qui faisaient ranger la foule sur ton passage, et se donnaient la mission fort rémunérée de débiter en public tes louanges? Ils ont déserté; ils s'indigneraient aujourd'hui qu'on pût les soupçonner de t'avoir aimé hier ; ils aggraveraient au besoin tes périls pour acheter à ce prix leur sécurité! Moi, du moins, je ne suis pas de ces lâches. Tu ne pouvais me souffrir au temps de ta splendeur, je ne t'abandonnerai pas dans ta chute l L'Église, à qui tu avais déclaré la guerre, ouvre son sein pour te donner asile; pendant que les théâtres comblés par toi de richesses et de faveurs, soutenus par ton crédit malgré toutes nos observations, demandent maintenant ta tête ! Et pourtant, je te l'avais si fiouvent répété ! Pourquoi agir ainsi? te disais-je., Tu te déchaînes en fureur contre l'Église; tu cours, tête baissée, à ta ruine! Ces avis te laissaient fort indifférent: tu n'avais pas le temps de les écouter Voilà qu'aujourd'hui cette foule du cirque, pour laquelle tu dépensais tous tes trésors et toute ta sollicitude, aiguise le poignard dont on veut te frapper. Et l'Église, cette mère dont tu as déchiré les enkadlles, épuise tous ses efforts et toute sa tendresse

cii.'.r. i;. — sy:;i:iiriO:>i5:.iE. iC9

pour te sauver. Certes! si je parle ainsi, ce n'est pas pour insulter un homme qui est à terre, mais pour prémunir et fortifier <îeax qui sont encore debout; ce n'est pas pour exaspérer les plaies d'ua blessé, mais pour garantir la santé de ceux qui n'ont pas de hkssures ; enfin, ce n'est pas pour enfoncer sous les flots un malhssîreuîk qui se noie, mais pour signaler les écueils à ceux dont le vaisseau jouit encore d'un vent favorable. — Qui iat jamais plus élevé au faîte des grandeurs que cet homme? Quelle fortune, dans tout l'univers, dépassait la sienne? N'avait-il pas réuni sur sa tête tous les honneurs qu'on puisse ambitionner? On tremblait devant lui; tous les fronts s'inclinaient devant le sien; et le voijà devenu plus misérable' qu'un forçat, plus dénué que l'esclave, plus indigent que les mendiants affamés! A chaque heure, passe sous ses yeux la menace des épées nues, des précipices, des bourreaux. A quoi pourrait lui servir la mémoire de ses grandeurs évanouies, de ses voluptés passées? Il ne peut même plus jouir de la lumière commune à tous les mortels. Enfermé dans l'étroite et obscure cellule qui le dérobe à tant de vengeances, pour lui, les feux brillants du jour^ ressemblent aux ténèbres de la nuit. D'ailleurs, qu'ai-je besoin de chercher à vous émouvoir par la description des to.-tures d'un malheureux qui attend à chaque instant le dernier supplice? Contemplez-le lui-même, sa vue en dit pins que tous nos discours. Hier,' quand les soldats envoyés par l'empereur voulaient l'arracher à l'asile de ce sanctuaire, sor^^ visage n'était plus celui d'un homme vivant, il avait la pâleur d'im cadavre, ses dents s'entrechoquaient, tout son corps tremblait, sa voix était sanglotante, sa langue balbutiait des mots inarticulés ; on eût dit uire âme glacée dans un corps pétrifié ! Encore une fois, je ne dis point ces choses pour outrager son infortune, mais pour vous attendrir en vous montrant ce qu'il souffre, et vous amener à reconnaître que ses tortures suffisent à votre vengeance. Puisqu'on a poussé si loin l'inhumanitô qu'on prétende me faire un crime à moi-même d'avoir ouv&s* à ce malheureux les portes du sanctuaire, il me faut bien répondre, par le spectacle de sa détresse, à la cruauté de ceux qui le poursuivent encore. Voyons donc, mon frère, vous qui m'accusez,'

170 PO.NTIfICAT LE SAINT ANASTASB I (309-401).

qu'avez-vous à repiocher à ma condaite? — Cet homme, ditesvous, n'avait cessé d'attaquer insolemment l'Église. — C'est vrai, mais il e'j est réfugié. Glorifions plutôt, glorifions notre Dieu d'avoir permis qu'à ce terrible instant l'ancien ennemi de l'Église en ait rei ;onnu la puissance et la miséricorde : la puissance, parce qu'il a succombé dans sa lutte contre elle; la miséricorde, parce qu'ello Iq couvre aujourd'hui de son bouclier. Elle oublie les injures qu'elle en a reçues, cette teudrc mère, course souvenir seulement qu'fciîlo à m\ fils à eon?oler dans son malheur; elle lui tend les bras, lui ouvre son sein, l'enveloppe de ses ailes. Quel trophée de victoire, quel insigne de triomphe sera jamais plus splendide et plus éclatant que celui-ci? Que les païens, que les juifs viennent contempler en ce moment un spectacle qui les couvre de honte. L'Église avait un ennemi acharné, qui niait, qui violait les immunités du sanctuaire. Aujourd'hui, cet ennemi est captif; elle le prend sous sa protection. La majesté de l'empereur le réclame, la haine du peuple ect déchaînée contre lui. L'Éghse intervient, entre le ressentiment de l'un et les fureurs de l'autre. Oui, je le déclare, Eutrope est aujourd'hui le plus bel ornement de notre autel. — Lui, me dites-vous, un ornement ! Ce scélérat, cet avare, ce brigand, dont le contact souille le lieu saint ! — Silence ! mon fit ère. La pécheresse qui baisa les pieds divins du Sauveur était une impure et immonde courtisane. Et cependant le Seigneur Jésus ne lui reprocha pas comme un sacrilège de s'être approchée de lui. Au contraire, il exalta, il admira son repentir. L'impureté de la pécheresse ne souillait pas l'immaculé ; mais le contact de l'immaculé purifia les souillures de la pécheresse. Silence donc, ô hommes, à tous vos souvenirs injurieux ! Nous sommes les serviteurs da Crucifié qui a dit : « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » — Mais, dites-vous, il s'est fermé à lui-même cet asile, en abrogeant, par une loi formelle, l'immunité qu'il implore aujourd'hui. — Je le sais aussi bien que vous. Mais il comprend maintenant, par sa propre expérience, l'injustice de sa vaine tentative. Par son recours à l'Eglise, il proclame plus énergiquement que personne l'abrogation de sa propre loi. Il donne à l'univers entier I4

174 ro:;ïiFiCAT ds faint anastase i (:>9'J-'iOi}.

Tarent au palais, et obtinrent iacilement d'Aicadiusla promesse qua rimmuîîité ecclésiastique serait respectée dans la personne d'Eutrope. Limpérairice Eudoxia ne pardonna jamais à saint Jean Chrysostome de li:i avoir arraché des mains sa victime. Nous verrons bientôt commeat elle se vengea. En atter;dant, illui fallait à tout prix la tête de l'eunuque. Il n'était plus question d'user de violence. La ruse y suflit. Après quelques mois de séquestration dans les bâtiments accessoires de l'église, Eutrope se lassa d'une captivité sans espoir et sans terme. Des agents d'Eudosia vinrent le trouver et lui promirent la vie sauve, s'il consentait à se remettre entre les mains de l'impdratrice. On devait le transporter en Chypre, où il lui serait laissé sur ser ancienne fortune de quoi suffire largement à son existence. L'eunuque prêta l'oreille à leurs insinuations perfides. 11 se remit entre leurs mains et quitta, sans même en prévenir Chrysostome, l'enceinte hospitalière où il avait été si généreusement accueilli. L'ingrat eunuque conservait encore l'espoir de relever sa puissance. En tout cas, il se promettait de grandes choses, si, dans un lieu d'exil tel que la Chypre, aussi voisin de Con^tanlinople et tellement à portée de TOccident, il pouvait un jour en liberté nouer de nouvelles intrigues. Celte perspective le faisait bondir de joie. Il s'engagea par serment à ne jamais quitter l'île de Chypre, sans une autorisation impériale. On le mit à bord d'un navire qui cingla aussitôt dans la direction de Salamine, et il partit plein d'espérances. Ce jour-là même, un décret, affiché dans toutes les rues de Constantinople, annonçait la dégradation d'Eutrope et sa mise en jugement. Le tribunal chargé de prononcer la sentence avait été composé par Eudoxia. L'eunuque fut condamné au dernier supplice. Arcadius présenta timidement quelques objections. Il s'était, disait-il, engagé à respecter l'immunité ecclésiastique dans la personne d'Eutrope. L'impératrice calma ses scrupules, en lui disant qr.e sa promesse, faite alors qu'Eutrope n'était qu'un prévenu, ne pouvait s'é'endre à Eutrope condamné par un jugement solennel. Cette distinction était quelque peu subtile, mais Arcadius n'insista point. Depuis la chute du favori, c'était Eudoxia qui gouvernail. Par ses ordres, la

ger sa paisible et obscure existence contre de pareilles angoisses? La leçon s'adresse donc à tous, aux riches et aux pauvres, aux îl cibles et aux puissants, aux esclaves et aux maîtres. Et maintenant, ai-je réussi à attendrir vos cœurs, à calmer les transports de votre indignation? La pitié a-t-cUe succédé en vous à l'ardeur de la vengeance ? Vous ne me répondez pas : mais les pleurs qui coulent de vos yeux et inondent tous les visages répondent pour 'Cous. Eh bien donc, puisqu'avec la grâce de Dieu j'ai pu frapper ce rocher de vos âmes, il faut rendre vos larmes fécondes en fruits de miséricorde. Tous ensemble, allons nous jeter aux genoux de l'empereur. Ou plutôt, supplions le Dien de toute clémence de fiéchir lui-même le courroux impérial, et de tout disposer pour que grâce entière soit accordée au coupable. Allons interposer le vœu de la charité entre l'infortune et la puissance; conjurons le trèsélément Auguste, au nom de l'Église et de l'autel, de laisser la vie 'i un homme qui la demande à l'Église et à l'autel. L'empereur ne saurait être insensible à cette démarche. En tout cas, Dieu, plus grand que l'empereur, la bénira. Car Dieu a la cruauté en horreur; il aime les miséricordieux comme ses véritables enfants. Ainsi, nous attirerons sur nous le regard de sa clémence, nous rachèterons nos péchés, nous illustrerons l'Église, nous forcerons l'emperear luimême à nous admirer! Le peuple applaudira. Jusqu'au bout du inonde an exaltera notre mansuétude, et la postérité la plus reculée nous couvrira de ses louanges. Courons donc au trône impérial, aisons retei®S le cri de la miséricorde et du pardon! Arrachons à la mort un captif, un proscrit, un suppliant, et méritons à ce prix la sentence favorable que prononcera sur nous, au demi?:- jour, la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui la gloire et l'empire appartiennent, maintenant et dans les siècles des siècles; Amen *. »

24. On a reproduit mille fois cette page de sublime éloquence. On lui a fait l'honneur de la ranger parmi le petit nombre des chefs-d'œuwe classiques que toutes les générations intellectuelles

> S. Joan. CbxjsoBt., Homilia in Eutrop., fcre icteg. ; Pair, grœc , tom. LU, col. 392.

CllAl'. II. — SINCHROîJlSME. 1

épèleront les unes après les autres, désespérant toujours d'en donner une traduction qui rappelle, même de très-loin, les beautés de roriginal- Nous sommes heureux de cet hommage rendu, àsijuste titre, au génie d'un Père de l'Église, au talent inimitable de Jean Chrysostome. Mais le culte oratoire de la forme ne devrait pas ici faire oubher le fond. La thèse de l'évêque de Gonstantinople est à nos yeus beaucoup plus sérieuse que la triomphante argumentation dont il la revêtit. Il aurait pu être moins éloquent, il n'en aurait pas été moins vrai. — Quoi ! dira-t-on, vous trouvez donc que le droit d'asile, appliqué aux églises, fut une mesure avantageuse? Mais c'était l'enfance de la législation, c'était un détestable abus, une prime d'encouragement offerte à tous les scélérats ! — Écoutez, Au \"' siècle, les révolutions sortaient de l'intérieur du sérail et démohssaient des favoris. De nos jours, les révolutions sortent de la rue et décapitent tantôt les rois, tantôt les peuples. Le droit d'asile dont jouissait l'Église au v' siècle se transforma plus tard dans le droit de jugement, déféré d'un commun accord, par ce qu'on appelait la république chrétienne, au souverain pontife. Il n'y a plus aujourd'hui, dans nos constitutions modernes, de droit d'asile, ni de tribunal supérieur. Qu'y avez-vous gagné? Le sabre ou la guillotine. A moins donc d'être aveugle, il faut convenir que les institutions des siècles passés valaient bien les nôtres, et que nous avons encore beaucoup de progrès à faire pour suppléer aux immenses lacunes que leur destruction a laissées dans nos états actuels. Le temps n'est plus où l'on se payait de phrases sonores et de mots vides de sens. Nos catastrophes politiques sont aussi multipliées, mais beaucoup plus sanglantes que celles du v" siècle. Aujourd'hui, comme alors, les barbares sont à nos portes, avec cette différence que les Goths, les Vandales et les Huns, qui se précipitaient à la curée du monde romain, trouvèrent l'Église tellement grande qu'ils se prosternèrent à ses pieds ; tandis que la barbarie civiHsée qui menace d'engloutir nos sociétés dans le sang, ne croit plus en Dieu, et se raille élégamment de l'Église. Le jour de l'invasioa, où trouverez- VGUs donc un asile ?

25. En sortant de la basilique des Apôtres, évêque etpenpie cou*

CDAP. II. — SYNCHRONISME. i71

spectacle éloquent de sa rétractation. Ne comprenez-vous pas que son silence, est plus significatif que tous les discours? Sa situation parie pour lui. Elle dit à tous les hommes d'Etat : Gardezvous de retomber dans les fautes que j'ai faites, si vous voulez éviter le châtiment qui me frappe. Par son malheur, il e&' une leçon pour les autres, et j'ai raison de vous dire que l'autel, étroitement embrassé par ce lion vaincu, brille a^rjourd'hui de sa plus belle splendeur. L'éclat de la majesté royale est moins saisissant, quand le prince siège seul sur son trône, que quand à ses pieds les barbares enchaînés viennent implorer son pardon. Voilà sans doute ce que signifie en ce moment l'immense concours qui s'est porté dans ce temple. Je vous vois en effet plus nombreux que s'il s'agissait de célébrer l'auguste solennité de la Pâque. Toutes les trompettes des légions ne vous eussent pas amenés en aussi grande foule que le désir de voir une infortune muette ! Les vierges ont quitté le foyer de la maison paternelle, les femmes ont déserté le gynécée, les hommes ont abandonné la place publique. Tous vous êtes accourus, pour contempler ce spectacle des vicissitudes humaines, ce mémorable exemole des révolutions politiques, cette face d'eunuque hier si admirée, av-jourd'hui si conspuée, depuis que l'éponge de la disgrâce en a eîTaci le fard? Tant est saisissante la catastrophe qui a fait, d'un heureu:s et d'un illustre de ce siècle, le plus misérable des mortels! Oh ! oui. Riches du monde, entrez dans cette basilique. Voyez cet homme ! Un simple froncement de ses sourcils faisait trembler le monde. Le voilà, plus tremblant que îa grenouille dans son marais, ou le lièvre dans la plaine. Ses deux bras convulsivement serrés embrassent la colonne de l'autel. 11 gémit, il pleure, il sanglotte. Comprenez- vous enfin ce que valent votre arrogance, votre faste, votre orgueil ? Comprenez-vous enfin la vérité des paroles de l'Ecriture : « Toute chuir est comme l'herbe des champs, la gloire humaine ressemble è une fleur. L'herbe se dessèche et la fleur tombe. La fumée quiso dissout dans l'air, voilà la vie de l'homme ! » Pauvres, venez à votre tour. C'est pour vous aussi qu'est fait ce spectacle. Apprcucï À bénir votre sort. En est-il un seul d'entre vous qui voulût

c::a?. 11. — SY?;cnR0:;i5}.iE. -175

Davire qui conduisait Eutrope, au lieu d'aborder en Chypre, revint d Cbalcédoine, et le bourreau trancha la tête de l'eunuque (17 janvier 399).

26. Cette solution sanglante excita dans nn sens fort diffnrenl les passions de la populace byzantine. On criait partout que Jean Chrysoslome avait livré l'eunuque aux vengeances de l'impératrice ; que tout ce qui venait de se passer n'était qu'une comédie concertée d'avance; que l'évêque avait forfait à l'honneur et aux immunités ecclésiastiques, tout en se ménageant le beau rôle pnr une vaine parade d'éloquence. Cbrysostome, le dimanche suivant, parut dans la chaire et s'exprima ainsi : u 11 y a quelques mois à peine, cet'e basilique était assiégée. Des soldats, aux regard:^ farouches, l'avaient envahie ; les épées nnes élincelaient ; le palais impérial tremblait deti'roi. On venait chercher un fugitif qui avait deman:^' asile au sanctuaire. Seul, sans crainte, sans émotion, devant ce. fureurs déchaînées, je résistai à toutes les menaces. Savez-vous sur quoi s'appuyait ma conHance? Sur les paroles de la garantie divine : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. » Oui, l'Église e.-t un rempart inexpugnable. Mais comprenez bien cette parole. 11 ne s'agit pas ici des murs de l'église, mais de ses mœurs ; de sou enceinte, mais de ses lois. Si jamais vous venez demander asile à léglise, cherchez-y le refuge de votre âme, encore plus qu'un abri matériel. Car ce n'est ni le toit, ni l'édifice, c'est la loi et la piété qui constituent l'Église. Hélas ! il ne raisonna point ainsi, Je Hialhcureux captif ! J'entends dire de toutes parts qu'il a été trahi, qu'il a été livré par l'Eglise. Cela est faux. S'il n'eût pas volontairement abandonné l'Eglise, jamais il n'eût été arrêté par une main ennemie. Cessez de iépéter cette exclamation mensongère : Il s'était réfugié dans l'Eglise, et l'Église i'a livré ! Non, l'Église ne l'a ni trahi, ni livré, ni banni de son sein. Mais il a eu le iiiulheur de quitter lui-même lEylise. Ce n'est point ici qu'i: fut trahi ; ses ennemis Tattendaient en dehors de cette enceinte. Et pourquoi doPiC qui'taii-il cet asile sacré? Tu voulais avoir la vie sauve ; li fuUaii; rcs'.er cramponné aux colonnes de Taulel. Là, Dieu lui-mè.me

176 PO^'TIFICAT DE SAINT A.NASTASH I (;^9-40i}.

t'aurait servi de bouclier. Tu étuis pécheur! Ce n'était point une raison pom te désespérer, c;ir Dieu est venu chercher non les justes, m.iis les pécheurs. E-I-ce que l.i pécheresse de l'Evangile n'a p:is troiivé le salut imx pieds de Jésus-Christ? Non, mes frères, 6achcz-le bien, lÉglIse n'abandonne jamais le suppliant qui vient s'abriter sous son aile. Piéfngiez-vous dans le sein de l'Eglise; demeurez-y; elle ne vous trahira pas. Mais si vous la quittez, l'Eglise ne répondra plus de vous. A l'intérieur de ce bercail, le loup ne pcnè're pa^. Si vous coures: au dehors, vous serez dévoré. Mais sera-ce la faute de la bergerie? Non, ce sera la faute de votre inquiète et lâche pusilianimilc. Montrez-moi donc une puissance qui éga'e ccHe do r!]gli?e ! Les re:ï'p:a-Ls, les armes! Qu'est-ce que cela? Av.-c le temps, les remparts sont démantelés. L'Église ne vieillit pas. Les barbares déîuolissent les murailles; les démons sont impuissants à renverser l'Eglise. Comptez tous les ennemis qui se sont acharnés contre elle. Oà sont-ils? L'Église subsiste néanmoins, et, sur leur cadavre, elle élève son front jusqu'aux cieux. Telle est la grandeur de cette reine. Plus oa l'attaque, plus elle est victorieuse ; plus on lui tend de pièges, plus elle fait de prisonniers ; plus on l'outrage, plus elle est rayonnante! Toujours blessée, jamais elle ne succombe; toujours battue des Ûots, jamais elle n'est submergée ; toujours agitée par la tempête, jamais elle ne fait naufrage. Elle lutte, et ne tombe pas ; elle combat, et n'est jamais vaincue. Pourquoi donc Dieu a-t-il choisi pour elle cet état de guerre incessante? C'est pour rendre son triomphe plus éclatant. Vous étiez tous ici, à ce jour mémorable ; vous avez vu le déploiement delà force militaire; vous avez entendu les clameurs sanglantes; vous avez été témoins de la fureur populaire, plus violente que la tlamme d'un incendie, alors que l'on me traînait au tribunal de l'empereur. Gloire à Dieu ! Je ne tremblais pas alcjrs. Savez-vous pourquoi? C'est parce qu'aucun des maux d'ici-bas ne peut faire trembler un chrétien. Serait-ce la mort? Mais la mort est la naissance à la véritable vie. La confiscation des biens? Mais ■^l-■ suis sorti nu des entrailles de ma mère, et .«u je retournerai au «ép'ulcre. Les calomnies des méchantai la haine des grands et du

peuple? Mais Jésus-Christ, mon Maître, a dit ; « Réjouissez-vous, soyez dans 1 exultation quand on dira de vous toutes sortes de calomnies et qu'on vous outragera à cause de moi. Votre récaiûf>ente sera grande dans les cieux. » Aussi, je me voyais entouré de glaive;?, mais je songeais à la gloire céleste; j'attendais la mort, mais je triomphais dans l'espoir do la résurrection. Au-dessus de •cesi agitations d'un moment, je contemplais la récompense immortelle ; les embûches de la ten-e me menaient à la couronne imciiircescible, et je triomphais! Croyez-vous que je fusse humilié de l'escorte ignominieuse qui me conduisait comme un criminel? La seule honte, c'est le péché. Quand tout l'univers voudrait vous outrager, si votre conscience se respecte elle-même, vous êtes plus grand que toutes les injures ' ! «

^ II. Bécrcfs de saînt AnasUiae 1.

27. Telle était la situation du monde, lorsqu'Anastase I fut élu pour prendre place sur la chaire apostohque. Voici la notice qui lui est consacrée par le Liber Pontificalis : « Anastase, romain ■d'origine, eut pour père Maxime. Il siégea deux ans et vingt-quatre jours. Il décréta, par une constitution apostolique, que, durant la récitation du saint Évangile, les prêtres se tiendraient debout, la tête inclinée. Il adressa à l'Église universelle une autre constitution relative à l'Origcnisme. Il érigea à Rome la basilique Crescen- -tiana, sur la voie Mamertine. Pour déjouer les intrigues des Manichéens, il statua qu'on n'admettrait à la cléricature aucun sujet venant d'Afrique, s'il n'était muni d'attestations émanées d'au moins cinq évêques. En deux ordinations, au mois de décembre, ji imposa les mains à neuf prêtres, cinq diacres, et onze évoques dsstinés à diverses églises. Il fut enseveli dans son cimetière ad Ursum Pileaium, le V des calendes de mai (27 avril 401). Après lui, lesiég« épiscopal demeura vacant vingt et un jours. »

*.S. Joan. Cnrj'Sûst., homil. de vcplo Eutropio; Pair, grœc, tom. LU, coi. ••97-398.

28s Nous avons encore le rescrit apostolique par lequel saint Anastase prescrit l'attitude à la fois belliqueuse et soumise que l'Église militante doit observer à la lecture de l'Évangile. L'exemplaire qui nous en a été conservé porte pour suscription : « A tous les évêques de la Gernaanie et de la Burgondie (Bourgogne) : Aâ omnes Germaniœ et Burgundiœ episcopos. » C'était, car tout se tient en histoire, comme l'appel pontifical au zèle des Francs et au dévouement de Clovis. On sait que ce prince, entendant lire par saint Rémi le récit évangélique de la Passion, s'écria, en mettant la main sur la garde de son épée : « Que n'étais-je là avec mes Francs ! » La lettre d' Anastase était ainsi conçue ; « Votre dilection, frères bienaimés, s'est adressée à moi poar me consulter sur divers points de discipline. Le temps qui me presse ce me permet pas de donner un long développement à ma réponse. Je vais donc sommairement, et à la hâte, vous faire connaître la tradition apostolique, sur chacun dae objets de votre consultation. Vous me dites qu'un certain nombre de prêtres ont chez vous l'habitude de rester assis pendant la lecture du saint Évangile, suivant en cela, disent-ils, la coutume de leurs ancêtres dans la foi. Ne laissez pas davantage s'accréditer sin pareil abus. C'est debout qu'il faut entendre la parole rédemptrice du Sauveur. Telle est la pratique qu'en vertu de l'autorité des saints Apôtres nous vous ordonnons de maintenir. Non-seulement les prêtres, mais tous les fidèles doivent se lever dans l'église, à la lecture de l'Évangile, et écouter, la tête inchnée, les paroles de Jésus-Christ. — Vous nous demandez encore de vous tracer une règle de conduite par rapport aux étrangers qui vous arrivent des régions ultramarines, et qui soUicitent l'honneur de la clérica- *ure. Désormais ne les admettez plus qu'autant qu'ils seront porteurs d'attestations émanées d'au moins cinq évêques. Les nombreux abus auxquels la pratique contraire a donné lieu, en ces derniers temps, nous forcent à prendre cette mesure rigoureuse. Nous croyons également devoir vous avertir d'être en garde contre lesManichi ns, que nous avons chassés de l'Église romaine, et qui pourraient se réfugier chez vous. T-Je les recevez à votie cotuinu- AioQ qu'après vous être assurés, par une pénitence suflisaate, que^

leur conversion est sincère. Vous éviterez ainsi qu'ils ne trasi» plantent dans vos contrées les germes d'eJ5«ur qup nous avons voulu déraciner ici. Nous en avons, effectC'yement, découvert un grand notnbre. Notre vigilance s'est portée surtout sur les chefs de la secte, les fidèles nous ont aidé dans cette investigation. Ceux de ces hérétiques qui sont revenus à résipiscence ont été admis par nous à la pénitence publique. Après avoir exigé d'eux une rétractation explicite, signée de leurs mains dans l'église, en présence des fidèles, nous les avons reçus à la pénitence. Mais il s'en est trouvé un certain nombre qui ont résisté à tous les efforts de notre zèle. Ni les motifs tirés de l'ordre religieux, ni ceux que les lois civiles nous permettent d'invoquer, n'eurent aucun effet sur leur esprit. En conséquence, et conformément aux lois des empereurs chrétiens. nous avons été contraint de les faire bannir de cette ville par les magistrats, de peur que la contagion de leurs funestes doctrines ne s'étendît à tout le troupeau de Jésus-Christ. Ils ont donc Hé exilés par l'autorité civue. Mais nous avons eu soin de relever, soit dans les écrits saisis chez eux, soit dans leur confession autiientique devant les tribunaux, le récit de leurs pratiques mystérieuses et infâmes, afin de dessiller tous les yeux et de mettre le peuple chrétien en garde contre ces artisans d'infamie et de mensonge. Nous vous envoyons un exemplaire de la déposition faite par un évêque de la secte, arrêté ici par l'ordre du préteur. Ses aveux vous feront pénétrer dans les secrets d'ignominie que l'enquête officielle nous a révélés. Il nous est revenu qu'un certain nombre de ces sectaires, dans l'intention de se dérober aux poursuites dont ils étaient ici l'objet, se sont enfuis dans vos contrées. Ils se promettent de trouver parmi vous sinon l'absolution de leurs crimes, du moins l'impunité. Yoilà pourquoi nous adressons cette lettre à votre dilection, afin que parfaitement renseignés, vous preniez toutes les mefr' Js nécessaires pour écarter du troupea'^, confié A. vos aoins les p rils de la séduction manichéenne ^ '^=* Datée des none« d'octobre, sous le consulat des clarissimes Arcadius et Bautc. »

*U. ADMta»., Episf.; Pair. îat., tom, XX, coî, 15.

180 PONTIFICAT DE SAINT ANASTASE I (399-40i).

29. Oa a longtemps répudié tout l'ensemble de ce rescrit apostolique, pour deux raisons de détail qui n'atteignaient nu]îement l'authenticité du fond. La date du consulat d'Arcadius et de Bauto, se rapport ot à Fan 385, est évidemment altérée et ne saurait convenir au ponti.icat d'Anastase. D'antre part, la suscription : Ad omnes Germaniœ et Burgundiœ episcopos, offrait, par la mention des Burgondes, un anachronisme non moins manifeste, puisque la race des Burgondes n'embrassa la foi chrétienne que sous le règne de Valentinien ÎII (-i2o-4o3), un quart de siècle après la mort d'Anastase. 11 est donc très-certain que la date du rescrit d'Anastase a été interpolée. Comme Arcadins eut successivement six consulats jusqu'en 408, époque de sa mort, la faute du copiste qui, ne pouvant déchiffrer exacleineiit le nom du collègue consulaire, a pris au hasard celui de Bauto, est très-explicable. Quant au titre de Burgundne, il signifie selon nous que l'exemplaire du rescrit apostolique sur lequel furent dressées les copies manuscrites qui nous sont parvenues, se trouvait, longtemps après la mort d'Anastase, en possession d'une des églises des provinces gauloises habitées par les Burgondes. La substitution du nom de Burgundia à celui de Galîia, qui devait être celui dont Anastase s'était réellement servi, est une naïveté damour-propre national dont on retrouve dans les monuments anciens de nombreux exemples. Il fallait donc, au lieu de rejeter absolument l'épître d'Anastase, se contenter dr; dire, avec le savant Biriius : «La suscription et la date ont subi de' interpolations que nous constatons. Mais tous les manuscrits soa unanimes à présenter cette lettre comme l'œuvre génuine d'Anasi» tase. Nous respectons leur autorité, et nous accueillons avec respect ce monument pontifical, » Cette conclusion est celle du bof sens et de la saine critique.

30. Le motif qui détermina trop souvent les érudits à proscrire impitoyablement ce qu'ils appelaient les Fausses Décrétales, était l'opinion préconçue que les papes des deux premières époques n'imlratenaient pas de correspondance officielle avec ie monde catholique. On se persuadait, de très-bonne foi, que la cour de Home, ainsi qu'on disait encore, avait usurpé, vers la fin. du

VI* siècle, une suprématie doctrinale et administrative à laquelle les souverains pontifes de l'ère primitive n'avaient jamais songé. Comment expliquait-on cette usurpation sacrilège? Comment poavait-on la .:oncilier avec les promesses d'assistance divine faites par Notrfc-Seigneur à son Église, quand il dit : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consomniation des siècles? » Comment pouvait-on oublier à ca point les conditions de la nature humaine qui sont les mêmes dans tous les temps, et croire qu'à un moment donné tous les évêques du monde se fussent soumis à l'autorité prééminente d'un de leurs collègues, qui n'eût été jusque-là que leur égal et simplement primus inier pares? Comment cette révolution avait-elle pu s'opérer sans laisser de traces dans l'histoire? Comment ne voyait-on pas qu'un pareil système, une fuis admis, enlevait à la tradition catholique toute son autorité, puisqu'il avait suffi de l'ambition d'nn pape inconnu pour chano-er de fond en comble le gouvernement hiérarchique de rÉglise? Comment enfin n'apercevait-on pas que, par la brèche ouverte ainsi, de gaîté de cœur, dans le rempart sacré de la tradition, le protestantisme passerait victorieux? Mais on ne réfléchissait point à tout cela. Les fausses théories dont on s'engoue momentanément sont d'ordinaire acceptées par les esprits avec un aveuglement complet sur leurs conséquences. Ce n'est qu'après un lono- intervalle, quand toutes les erreurs contenues en germe dans un faux principe ont eu le temps de se dégager l'une après l'autre et d'apparaître avec leur désolante réalité, c'est alors seulement qu'on finit par oi^i l'on aurait dû commencer. On remonte à la source de ce torrent impur. On scrute à nouveau le principe d'où sont sortis tant de désastres : alors on reconnaît et on proclame l'erreur. Le préjugé des critiques sur la prétendue usurpation des papes semblait pouvoir se justifier par les monuments. En effet, ii se trouvait que les décrets des souverains pontifes étaient fort nombreux à dater du vi' siècle, et qu'ils étaient excessivement rares pour les époques précédentes. Rien de plus naturel, ni de plus facile à expliquer liistoriquement. Durant les trois cents premières années de perséculion, les archives de l'Église romaine avaient été sou-

182 PONTIFICAT DE SAINT ANASTASE I (SyO-'ÎOI)'.

mises à l'incendie et à la dévastation en permanence, pnr la raaint des bourreaux. Après la rapide période de paix qui «suivit l'ère constantinienne, survinrent les barbares, lesquels saccagèrent trois et quatre fois Rome, et promenèrent le pillage sur toutes les contrées i'j nonde romain. Il était (?onc absolument impossible d'espérer que les décrets ''ms premiîMs papes eussent survécu à tant de désastres- Yoilà pourquoi ils sont i-elativement plus rares; voilà pourquoi aussi pfiîîs avons si scrupuleusement insisté sur tous les débris de ces monuments précieux, à mesure que les découvertes de la science moderne nous en ont apporté quelques-uns.

31. Mais pour qu'il ne puisse rester aucun doute dans l'esprit du lecteur, nous allons démontrer par un fait irrécusable que la correspondance doctrinale, disciplinitire et administrative du Saint-Siège avec le monde catholique était, à l'époque d'Anastase I, exactement la même qu'elle est aujourd'hui sous le pontificat de Pie IX, glorieusement régnant. Anastase I n'occupa que deux ans le siège apostolique. Il ne nous reste de lui que trois épîtree ou décrets actuellement échappés au naufrage des sied--. Mais si l'on recueille les indications éparses fournies par îe> ■■.:>-\\rs contemporains, voici l'énumération vraiment surprenante ries rescrits adressés par ce pape à tous les points du monde catholique, durant un si couit pontificat, 1* Quatre lettres adressées soit à saint Paulin de Nôle, soit aux évêques de Campanîp, au sujet de saint Paulin. Cela résulte trèsclairement du texte suivant de ce dernier : « Sache votre vénération que le saint pape de Rome {Urbis), Anastase, a daigné prodiguera notre humilité les témoignages les plus précieux de son amour. Il n'a pas attendu les lettres que nous nous proposions de lui adresser pour lui demander sa protection. Sa charité les a prévenues par une épître où il m'assure de tout son dévouement. Peu de temps après son ordination, il écrivit encore aux évêques de Campanie pour nous recommander à leur bienveillance, nous et notre œuvre. Quelques mois après, il daignait nous inviter à assister à l'anniversaire de son intronisation, honneur d'autant plus insigne que ces sortes d'invitations ne sont officiellement afiresséos qu'aux évôgre?, et que je ne juis qu'un simple prêtre. Je déclinai cette faveur. Il daigna accueillir

CHAP. li. — DÉCRETS DE SAINT ANASTASE I. 183

avec bonté ili^s humbles excuses, et me répondit en ra'assurant que mon absenco n'avait en rien aiTaibli ses sentiments paternels à mon égard. » — 2° Un rescril pontiîicai conférant à Anysius, évêque de Thessalonique, les fonctions de légat apostolique en Illyrie. Gela résulte clairement des paroles d'Innocent i, successeur immédiat d'Anastase, qui confirme Anysius dans celte dignité. t II est juste, lui dit-il, que je maintienne les évèques de Thessalonique dans la prééminence que leur ont successivement décernée mes prédécesseurs de glorieuse et suinte mémoire, Damase, Siricius et Anastase. » — 3° Un rescrit pontifical à l'évêque Jean de Jérusalem, au sujet de la question de TOrigénisme et de la controverse entre saint Jérôme et le prêtre Rufin, Nous avons encore la lettre d'Anastase à cette occasion , et nous en parlerons bientôt plus en détail. — 4° Une lettre adressée par Anastase à Vénérius, successeur de saint Amhroisp sur le siéL,^e ub Luiian, au sujet de rOrigénisrae. Cette leUi-e maintenant perdue est citée par Anastase lui-même, dans son inscrit à Jean de Jérusalem. — 5° Un rescrit pontifical adressé au patriarche d'Alexandrie, Théophile, dans la question de lOiigénisme. Nous avons encore la lettre de Théophile au pape , à cette occasion. — 6° Uu rescrit pontifical adressé par Anastase aux évoques d'Afi'ique, au sujet de l'aSaire des Donatistes. Cela résulte clairement des actes du concile tenu à Cartuage, en 401, qui s'expriment ainsi : « Après avoir entendu la lecture des lettres de notre très-bienheureux frère, Anastase, évêque de FÉglise de Rome, dans lesquelles il nous exhorte, avec la sollicitude et la sincérité d'une affection toute paternelle, à ne rien négliger pour mettre un tt^me aux horreurs et aux infamies dont les schismatiques et hérétiqt s fauteurs de Donat couvrent le sol africain; nous avons rendu ^ Dieu d'unanimes actions de grâces, le remerciant d'avoir confié la direction du troupeau de Jésus-Christ à un si vigilant et si pieux f'ontife, qui, malgré la distance des lieux, ne cesse de maintenir l'union de tous les membres sous un seul pasteur. » — 7" Autre /escrit pontifical aux mêmes évêques d'Afrique qui consultaient Anastase sur la question de savoir si les clercs revenus du schisme

donatiste pouvaient, comme les autres clercs, garder leur rang dans ïa cléricature. Cela résulte clairement d'un autre passage des actes du 'aaême concile, qui s'expriment ainsi : « Il a plu aux pères d'adrt ^r au siège apostolique sur lequel préside notre vénérable frère et collègue, l'évêque Anastase, une consultation pour lui faire connaître, d'une part, les difficultés particulières de l'Église en Afrique, et pour savoir, de l'autre, si, eu égard aux besoins de la paix et à l'utilité générale, les clercs revenus de l'hérésie des Donalistes au sein de l'orthodoxie, ne pourraient pas, quand l'évêque catholique le jugera à propos, être maintenus dans leur ordre. » — 8" Autre rescrit pontifical aux mêmes évêques, qui demandaient la faculté d'admettre aux ordres les jeunes gens précédemment baptisés dans le sein du schisme. Cela résulte clairement d'un troisième passage des actes du même concile, qui s'expriment ainsi : « Les pères ont pris la résolution d'envoyer un délégué à notre saint et vénérable frère Anastase, évêque du siège apostolique, pour lui exposer que notre Église africaine se trouve dans une véritable disette de clercs et de prêtres, et pour le prier, en conséquence, de lever la prohibition précédemment établie par Siricius, lequel nous avait interdit d'ordonner les jennes gens qui auraient reçu le baptême de la main des Donatistes. » — 9° Un nouveau rescrit pontifical adressé à saint Jérôme relativement à la querelle de l'Origénisme. Cela résulte clairement du troisième livre de l'Apologie contre Eufin^ où. saint Jérôme s'exprime en ces termes : «Tu prétends que j'ai inventé, pour les besoins de ma cause, la iittre qui m'était adressée l'an dernier, et dans laquelle le pape Anastase te condamnait. Soit ! Mais le nouveau rescrit pontifical qui vient d'arriver en Orient, qui donc l'a inventé? Le pontife Anastase t'y traite de telle façon que tu ne songes plus maintenant à m'attaquer, mais à te défendre. Yoilà maintenant une épître d'Anastase dont tu ne saurais nier l'authenticité. Comment se fait-il que, dans cette épître, Anastafic, dont tu invoquais l'autorité pour couvrir tes erreurs, jugé à propos de prémunir au contraire l'Orient tout enter contr'* le venir, de ton hérésie? Pourquoi prend-il la peine de déclarer que les Uvreg du n^pi 'Aû-^wv, tels que tu les as traduits.

cnAP. II. — DÉcuETS DE sai>;t a:\astase I. VàTy

sont manifestement en opposition avec la doctvine de la vérité et la tradition des apôtres? Comment se t'.iit-il que non-seulcmcnt Anastase condamne cette traduction faite par toi de l'ouvrage i'Origène , mais qu'il désigne spécialement et condamne, d'une manière non moins formelle, la préface dont tu les as enrichis et ijui est ton osuvre propre? » — 10" Enfin, un rescrit pontifical par lequel Anastase déposait Photinus, évoque lllyrien, dont le siège ne nous est pas connu. Cela résulte clairement d'une requête présentée plus tard à Innocent I, successeur d'Anastase, dans laquelle les évoques dlUyrie implorent la miséricorde du nouveau pontife en faveur du coupable repentant K — Ainsi, de compte fait, nous trouvons, dans les auteurs contemporains d'Anastase, la mention de quatorze rescrits ou décrets pontificaux, adresses, en deux années seulement de règne, par ce pape. Création de vicaires apostoliques, déposition d'évèques, jugements doctrinaux, solutions disciplinaires ou adrainistraiiv.>s, tel? sont les points sur lesquels Anastase prononçait en juge souverain. Ses lettres s'adressaient non point à des évèques subaUemcs, mais au patriarche de Jérusalem, au palriarclia d'Alexandii , ;inx con .iIps réunis en Afiiijue, Elles étaient invoquées comme le d^rni-r mot des ^oufreverses religieuses, non point par de petits esprits, par «les intelligences médioeres ou s^rvdes, mais par saint Jérôme, le génie de tous le plus in.lép.jiida.it el qni ue s'inclina j iroais que devant la vérité. Eu présence de ces faits, éclatants comme la lumière du soleil, que devient le mystère de la prétendue usurpation législative des papes au vi' siècle? Que deviennent les réticences calculées, les accusations cauteleuses, les ironiques sourires que certains critiques se permettent encore quand il est question de la suprématie doctrinale, disciplinaire et administrative du saint-siège? Pour nous, c'est en toute sincérité que nous le déclarons. Si nous n'avions pas trouvé, dans l'histoire des quatre premiers siècles, cette suprématie toujours ea action constamment invoquée, perpétuellement respectée, nous l'aurions

» Tous ces témoignages, que nous résumons ici, sont empruntés au savant travail de D. Constant, //; l'roiec/omena ad Anastasium. On les trouvera réuni* Put--. ÏMt., toio. X\, col. 38-63.

ait sans détour, comme sans hésitation. L'histoire, telle que nous la concevons, a reçu, de la bouche même de Jésus-Christ Notre- Seigneur, son programme aussi simple que magnifique : //s/. es( ; non, non. Eh bien ! la suprématie des papes était au iv* siècie ce qu'elle est au six"; elle était au temps d'Anastase ce qu'elle était au temps de saint Cyprien. Il faudrait s'arracher les yeux pour ne le pas voir. Nous le disons donc, et, grâces à Dieu, nous le prouvons.

§ III. Les Pères dn BéserC

32. Avant d'entamer la grande controverse religieuse de l'Orîgénisme, dont on vient déjà d'apercevoir, par les citations précédentes, quelques lueurs fugitives, il nous faut traverser rapidement, avec saint Jérôme, les solitudes de Nitrie et de Scété, les Thébaïdes égyptiennes, où la question de l'Origénîsme souleva de véritables tempêtes. « Quand on descend de la haute dans la moyenne Egypte, en suivant le cours du Nil, dit M. A. Thierry, on voit les deux chaînes de montagnes parallèles, qui forment son lit jusquelà, se séparer à la hauteur de l'ancienne Memphis. Celle de droite, sous le nom de chaîne arabique, se dirige obliquement vers la mer Rouge et l'isthme de Suez ; celle de gauche projette deux grands rameaux, le premier vers le lac Maréotide, au midi d'Alexandrie, 6 second plus à l'occident, vers la Méditerranée, à travers les sables de la Libye : c'est ce qu'on appelle la chaîne libyque. Entre ces deux rameaux et les collines du Nil d'un côté, les sables libyens de l'autre, s'ouvrent deux larges vallées, dont la plus orientale renferme des terrains nitreux et plusieurs lacs salés , et la plus occidentale, remplie de sables et sans végétation, semble avoir été un ancien bras du Nil et porte encore aujourd'hui, parmi les Arabes, le nom de Fleuve-sans-Eau. Ces deux vallées, séparées l'une de l'autre par un plateau de quatorze lieues dans sa plus gi-ode largeur, composaient les domaines monastiques de Nitrie et de Scété. Rien de plus stérile, rien de plus attristant que ce ïoyaume de la solitude avec ses sombres spectacles et ses privations pour ceux qui l'habitaient, ses périls pour les pèlerins qui

CHAP. II. — LES l'ERES DU DÉSERT. 187

venaient le visiter. Trois routes y conduisaient en partant d'Alexandrie, routes inégalement longues, et qui présentaient chacune sao caractère particulier de fatigues et de dangers. La preraiè:^ franchissait d'abord le lac Maréotide et longeait ensuite la vallée, au milieu des cristallisations de nilre et des marécages salins, jusqu'à la montagne qui furunit le centre des établissements monastiques; mais le lac, soumis aux vents du large, et parfois agité comme la mer, était redouté pour plus d'un naufrage; souvent aussi les fondrières de la vallée devenaient impraticables. La seconde route se dirigeait à l'ouest, entre la mer et le lac Maréotide, jusqu'à son extrémité, puis, tournant au midi,g'avi??ait, à travers les sables, le contrefort qui séparait de la vallée de Niti ie celle du Fleuve-sans- Eau. Cette route passait par un pays désolé, qui n'oSrait au voya< geur ni une goutte d'eau ni un brin de verdure. Quand saintn Mélanie avait voulu la suivre, dans le voyage qu'elle entreprit, avec le prêtre Rufin, aux Thébaïdes, elle faillit d'abord être enlevée par une bande d'Arabes embusqués près de la mer, et ne dut son salut (|u'à la vitesse de son cheval ; puis, son escorte, mai fournie de vi .Tes et peut-être égarée, fut sur le point de mourir de faim l't de soif. Il fallut qu'elle abandonnât ses provisions, au risque d'en manquer elle-même. La troisième route enfin remontait le N'il jusqu'à Memphis ou Arsinoë, et déboucliait de !à dans l'une ou l'autro vallée, en les prenant à leur origine ; mais on rencontrait du côté de Nitrie des flaques d'eau proîondos, laissées par les inondations €U Nil et remplies d'animaux malfaisants. Mél'nie, qui se hasarda aussi sur cette route, en éprouva de rudes inconvénients. Une fois qu'elle traversait un de ces petits lacs mobiles, où se jouaien' parmi les flcuis et les plantes aquatiques une multitude d'n nimauA de toute espèce, et qu'elle se récriait sur la beauté du site, sa voi.\ réveilla des crocodiles monstrueux endormis sous des touffes do joncs, et qui accoururent vers elle la gueule béante. Elle était pe^ due, sans le dévouement des Égyp'ions qui l'accompagnaient 4 sans un secours inespéré, celui de Macaire, le fameux anacnorèta, qui habitait stir un rocher voisin et arriva à temps pour la dél'i* vrei , Au delà de cetta olaine marécageuse, se dressait la montagne

188 rONTIFICAT DE SAINT ANASTASE I (399-401).

de Nitrie. Placée à peu près à mi-chemin entre Alexandrie Memphis et détachée de la chaîne libyque, elle dominait toute ▼allée. On apercevait de loin l'église qui couronnait son somra les cîinquante monastères qui garnissaient ses flancs et son pied, l'ancien bourg de Nitrie, habité par une population indigène. C ensemble formait la Yille du Seigneur ou des Saints. Los cinquan monastères étaient tous sous la même règle cénobitique. et sous gouvernement du même abbé. Ils dépendaient en outrn de l'évêque d'Hermopolis-la-Petile ', ville riveraine du Nil, à l'orient des collines libyques. On trouvait, soit dans ie botirg de Nitrie, soit dans \hospitium du monastère, des boulangers, des bouchers, des médecins, en un mot tout ce qui étnit nécessaire soit aux étrangers de passage, soit aux cénobites malades. A douze milles- environ de ce chef-lieu, plus au raidi, et dans le'^ nombieuses tissures de ia chaîne lybique, ainsi que dans la vallée, s'étendait le quartier des lunres ou cellules. C'est ainsi qu'on nommait plus particulièrement les retraites des anachorètes. Là régnait la vie solitaire dans l'isolement le plus complet. Les cavernes naturelles, les cabanes de feuilles, les huttes souterraines qu'habitaient les ermites étaient disposées de manière qu'ils ne pussent ni s'entendre ni même s'apercevoir les uns les autres ; ils ne se recherchaient qu'en certaines circon»tances et pour s'assister. Les cellules dépendaient de ia Ville des Saints, et n'avaient pas d'autre église que la sienne. Enfin, à un jour et une nuit de marche, et probablement sur l'aride terraia qui séparait la vallée de Nitrie de celle du Fleuve-sans-Eau, s'élevait un monastère en comparaison duquel les couvents de Nitrie étaient presque un Éden. C'était la fameuse Théba'ide de Scété.

> Ainsi appelée pour la distiii;,'uer d'HoruiûpoIis Mnf:n:î, ou • la Grande, • •itiiée ùaLS rHeptanotnide, à l'oneît **[ sur l»-* lionls du N'il, vis-à-vis d'Antiiioë. Les savants niodernes liésilfiil [luur savoir s'il faut idealilier les ruine; d'Hf;rujo',)olis la Graude avec celies qu'uu voit près û AcliiinHiiiH'-^o\ï k\6 celli^s de Beuiisuueif. Hermopolis Parva, ou In Pelitc, ôcut il est ici ipiestioa, porle aujourd'hui la nom de Damnnhow ; elie est le diL-r-lieu do I^ r-rovitii,} de Babyreh. Sa distance d'Alexandrie est de Sd ki!ûinH[r.'s. Ou sait que It •iéjie; d'Mermopoliâ a été conservé jiarnii les évèchés //< /x// ^i^^.Ce tiVre cliiit, dans la première période de ce siècle, porte par .Ms' Fraysaiuous.

* Environ vinst kilomètres

un AT.

i;s l'iKHS DJ U.-SKRT. 189

R Point de sentier pour y uiuatt;r, dit Rufm. Rien quo le désert et le sile^ic*. Presque jamais d'eau; et le peu qu'on y en trouve <l'une o leiii- -iriMii.iiunahîfi et rappelant la saveur du bitume. » La porte 6i;fiî. gaidée par un piôtri^, qui disait aux pèlerins : « On entre ici, niais on n'en sort pas M » ~- ''

33. Telles étaient ces solitudes florissantes, embaumées des sou- Tenirs de saint Antoine et du grand Athanase. C'était là que Théodose le Grand trouvent les véridiques oracles; c'était là qu'Arsène goiîtait le bonheur, après l'avoir inutilement cherché dans le palais des rois. C'était là enfin que les âmes, fatiguées des spectacles de corruption et d'abaissement qu'ofTrait alors le monde, venaient chercher la paix dans la vertu et lajouissance dans le renoncement. Nous avons eu déjà l'occasion de citer en passantle nom de quelquesuns des plus illustres habitants de ces Thébaïdes fortunées. Mais il BOUS faut mettre davantage en relief ces grands patriarches du désert, l'élite de l'humanité chrétienne, qui réalisaient, au iv* siècle, J'idéale sublimité des conseils évangéliques. Celte étude est d'autanf pluri nécessaire, à notre époque, que la véritable notion du mona chisme a. été faussée dan? un plus grand iiomljie d'esprits. On croit par exemple quelerenoncementabsolu etlaréclusion cénobitiqueou anachorétique sont destinés surtout à l'apaisement des âmes meurtries par le monde, ou souillées de grands crimes. On croit, de plus, et c'est là l'erreur la plus commune, que les ordres religieux sont, au sein de l'Église, un luxe dont elle peut se passer, un superflu qui prouve sa fécondité mais qui n'intéresse pas essentiellement son existence. Gonséquemment, tous les États modernes, successivement, se sont appliqués les uns à détruire, les autres à restreindre, tous à combattre en principe les ordres religieux. Ils ne sont pas nécessaires, disait-on. Ils encouragent la paresse; ils immobilisent le sol qu'ils occupent ! — C'étaient les politiques qui raisonnaient de la sorte, afin d'être autorisés à spolier les couventS;, spoliation qui n'a d ailleurs jamais manqué de conduire le^ États h la banqueroute. L'historien pardonnerait assez volontiers s- a^ geai

» M. A. Tnierry, S. Jérôme, tom. I, pag. 292-298 ; Rufin., Vita Pairum^ II, «ap. XXIX.

190 PONTIFICAT DE SAINT ANASTASE I (399-40i).

qui veulent prendre, et qui le peuvent dès qu'ils le veulent, une lo. gique aussi brutale qu'erronée. Mais ce que l'histoire doit, flétrir, c'est qnf ^rop souvent, dans la lutte contre les ordres religieux, les financiers spoliateurs ont eu pour complices ce qu'on nomme le clergé séculier, c'est-à-dire des prêtres et des évoques, lesquels, avec le sentiment de la plus mesquine et de la plus basse jalousie, voyaient avec dépit l'influence, la considération, les aumônes, aller aux couvents plutôt qu'à leurs paroisses. Eh bien ! c'était de leur part un aveuglement stupide. Plus une âme est grande et détachée des biens de ce monde, plus elle domine le monde. Supprimez cette grandeur, anéantissez cette supériorité morale, vous n'y aurez rien gagné. Car vous aurez éteint du même coup les di'vouements qu'elle faisait éclore, les généreux sacrifices qu'elle inspirait. En un mot, vous aurez tari la grande source de charité dont les rameaux arrivaient jusqu'à vous. C'est qu'en efTet la pratique des conseils évangéliques n'est point, dans l'Église, un luxe flûultatif. Elle est aussi nécessaire à l'existence de l'Ég-lise que !a {"iinple pratique de la loi commune. Il faudrait no pas counaître la Laiure humaine pour ignorer que, dans cette universalilc des âmes appelées par Jésus-Christ à former son divin bercail, il en est qui ont faim et soif de perfection, et pour lesquelles le sentier vulgaire, bien qu'il puisse conduire au ciel, est cependant insuffisant. Aussi ne soat-ce pas, comme l'ont dit quelques poètes, les plus grands pécheurs qui habitent de préférence les couvents et qui embrassent avec avidité les mortifications du cloître; ce sont, au contraire, les âmes les plus pures, les intelligences les plus nobles, les cœurs les plus dévoués.

3-4. Il en était déjà ainsi au iv* siècle, et il en sera de même jusqu'à la fin du monde. L'eunuque Eutrope, ce grand criminel, au lieu de cramponner convulsivement ses bras autour des colonnes de l'autel et d'attendre que l'éloquence de saint Ciirysostome l'arrachât aux vengeances populaires, d'un mot pouvait s'assurer l'imf unité. Il aurait pu se lever devant la multitude furieuse, et dire: H I.aissez-moi ! Je vais m'ensevelir dans les solitudes de Nitrie pour expier mes fautes! » La foule se fût écartée, avec respect, de-

Page 1