‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 4)Chapitre 31 sur 77 · CHAP. II. — LES PÈRES DU DÉSERT · texte numérisé non relu

CHAP. II. — LES PÈRES DU DÉSERT

dans cette cassette, trois cents livres pesant d'argent? — Ma fille, répondit Pambon, le Dieu à qui vous offrez ce don sait parfaitement ce qu'il pèse, et n'a pas besoin que vous le lui appreniez» Quant à moi, je ne me connais point à ces sortes de choses.. N'oubliez pas, ma fille, que Dieu qui n'a pas dédaigné les deux oboles de la veuve, les a peut-être mises à plus haut prix que toutes les offrandes des riches. » La dernière année de sa vie, comme Pallade, son disciple, le suppliait de lui léguer une instruction suprême : « J'y consens, mon fils, dit-il. Depuis que je suis venu au désert, je ne me rappelle pas avoir mangé d'autre pain que celui que j'ai gagné par mon travail, ni proféré une parole dont j'aie dû me repentir. Et pourtant sur le point d'aller à Dieu, il me semble que je n'ai pas encore commencé à le servir I » Pambon mourut debout, sans maladie et sans douleur, à l'âge de soixante-dix ans. Il était occupé à tresser une corbeille de jonc^ quand son sourire devint tout à coup rayonnant. Pallade son difr ciple s'approcha. L'âme sainte venait de s'envoler au ciel. Pallad* ] recueillit en pleurant la corbeille inachevée. Plus tard, il la céda à sainte Mélanie, qui la conserva comme une relique précieuse.

37. La mémoire de Pambon se perpétua, à Nitrie, avec une vénération et un culte qui enfantèrent de nouveaux prodiges de sainteté. Parmi ceux qui essayaient de la faire revivre, se distinguait le prêtre Isidore de Scété. Lui aussi avait eu, dans sa jeunesse, à combattre les tentations de l'esprit du mal. Un jour, il se rendait au marché d'Hermopolis, pour y vendre les corbeilles d'osier qu'il avait fabriquées durant la semaine, et les échanger contre la pro'vision de pain qui devait l'alimenter durant les huit jours suivants. Le soleil d'Egypte dardait ses rayons sur son visage. La sueur ruisselait de son front. «Est-ce là, lui disait une voix intérieure, estce là le métier d'un homme qui avait un palais à Alexandrie et dont vingt esclaves s'étudiaient à satisfaire les moindres caprices?» Des pensées d'orgueil, d'impatience et de découragement traversèrent l'esprit de l'anachorète. Ce ne fut qu'un éclair. Soudaid .sidore jeta ses corbeilles sur le sable, et reprit le chemin de sa ceilale, oij, pendant une semaine entière, sans autre nourriture que

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quelques gouttes d'eau saumàtre, il se remit à tresser de nouveau des joncs et des feuilles de palmier. La tentation était vaincue, à fores de tiavail et de mortification. Une autre fois, luttant contre les pensées d'cïgueil qui le poursuivaient malgré lui, etinierpellantle démon, il lui disait : « Dussé-je être damné, tu seras encore plus tas que moi en enfer ! Eh]bien ! fais-moi, si tu peux, précipiter dans tes abîmes; même Ih, je ne cesserai ni de louer ni de servir mon Dieu. » Devenu octogénaire, Isidore travaillait toujours. On l'exhortait à modérer son ardeur et à s'épargner des fatigues qui n'étaient plus de son âge. « Quoi ! s'écriait-il, nous consentirions à demeurer oisifs, ou simplement même à nous ménager, quand le Fils de Dieu a voulu mourir pour nous ! Non, non ! Si mon corps était jeté aux flammes, si l'on en dispersait les cendres au vent et que j'eusse souffert ce martyre pour le nom de Jésus-Christ, tout cela ne serait rien encore 1 » Et comme on paraissait estimer sa vertu et admirer son courage : « Ne dites pas cela ! continua-t-ii. iQue suis-je donc en comparaison de notre père Antoine et de l'abbé jambon, et de tant d'autres serviteurs de Jcsus-Ghrist? » Isidore avait le don des larmes, ce magnifique privilège que notre monde moderne comprend si peu, et dont cependant il aurait tantbesoin! Un jour, en voyant ce vénérable vieillard dont les pleurs sillon" naient le visage, un jeune frère lui demanda le siijet de son affliction. « Je pleure mes péchés, répondit Isidore. N'eussions-nous offensé Dieu qu'une seule fois en noire vie, nous n'aurions jamais assez de larmes pour déplorer un pareil malheur! »

38. Sérapion le Sindonite avait lui aussi le don des pleurs. 11 était obligé de conserver sans cesse sur sa poitrine un linge que trempaient continuellement ses larmes. Son surnom de Sindonite lui était venu de ce qu'un jour on Is trouva complètement dépouillé, n'ayant plus sur lui que le linge (jiincCon), qui couvrait sa nudité. Il Qui vous a réduit en cet état? lai demandèrent les frères. — C'est ce livre, répondit-il. » — Et il leur montrait un rouleau de parchemi^, co-^tenant les Évangiles. Au premier pauvre qu'il avait rencontré sur la route, il avait donné son manteau, à un second, sa tunique. Il ne lui restait plus rien. Sa charité trouva cependant

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encore une nouvelle ressource. Un autre jour, il vendit le uvr® lui-même, pour e,n donner le prix à un malheureux. Et cumraa ja s'étonnait d'un pareil sacrifice : « Que voulez-vous? dit-il. J'avais la dans ce livre : Allez, vendez tout ce que vous possédez et donnez-en le prix aux pauvres. J'ai donc vendu le livre, puisque je ne possédais plus rien autre chose. [» Avant de venir s'enfermer dans les solitudes de Nitrie, Séra,pion avait connu le monde et ses splendeurs. Issu d'une famille patricienne d'Alexandrie, il avait été envoyé dans sa jeunesse à Rome, et avait été reçu au foyer des plus illustres sénateurs. Les pèlerins qui le trouvaient, septuagénaire, au fond du désert libyque, occupé à tresser des nattes ou des corbeilles, s'étonnaient de l'entendre parfois leur demander des nouvelles de la capitale de l'Italie. Le jour où la vocation religieuse avait triomphé dans son âme, il l'inaugura par un sacrifice vraiment héroïque. Quittant pour jamais la robe do soie et le manteau parfumé qui couvrait ses épaules, il s'aiîubla de la casaque d'un esclave et alla s'offrir, en cette qualité, dans 1& maison d'un comédien fameux. Ses services furent agréés, et c>i Vacheta vingt pièces d'argent. Son zèle, son activité, son intelli* gence lui eurent bientôt conquis l'affection de son maître et de sa maîtresse. Il profita de son influence pour les convertir tous deux, car ils étaient païens. Le jour de leur baptâme , Sérapion leur remit les vingt pièces d'argent et leur dit : « Mes frères, au moment de vous quitter, pour aller oii Dieu m'appelle, je vous rapporte cette somme, dont vous m'aviez payé. Elle vous appartient; moi j'emporte le gain de vos âmes. »

39. Le Sindonite avait un homonyme non moins fameux, Sérapion d'Arsinoë, son contemporain, lequel gouvernait près de dix mille moines, dans l'Heptanomide. Comme saint Antoine, comme Pambon, il avait le titre à'abbas (Père), dont notre langue moderne a fait celui d'abbé. Les solitaires qui vivaient sous sa direction étaient dans l'usage de se louer aux cultivateurs de la contrée, pour les aider dans leurs rudes travaux et leur apprendre à les sanctifier par îa prière et la fidélité au Seigneur. Leur salaire consistait en Quelques gerbes de blé, de seigle, ou d'avoine, qu'ils rapporlaieat

aprè» la saison au supérieur général {abbas). Celui-ci en employait ane part'e à l'entretien des moines et des pauvres du pays, il envoyait le reste à Alexandrie, afin qu'il fût distribué aux chrétiens qui avaient besoin de secours.

40. Les prodiges de sainteté et de vertu qui éclataient parmi ces solitudes bénies sont sans noml«re. Un jour, Paphnuce, l'un des plus riches habitants d'Alexandne, avait convié toute sa famille aux noces de sa fille unique Euphrosyna. Elle avait dix-huit ans. Sa beauté était célèbre. Elle allait épouser un des plus brillants partis de la ville. Quant tout fut prêt, Euphrosyna ne se retrouva plus. On la chercha en vain, durant de longues années. Son père était inconsolable : il poursuivit ses investigations, mais toujours inutilement. Cette disparition était d'autant plus extraordinaire qu'Euphrosyna avait été, dès sa plus tendre enfance, un modèle de piété et de soumission filiale. Paphnuce, désespérant de la revoir amais, finit par chercher, dans la pratique des bonnes oeuvres et Vune charité vraiment chrétienne, l'unique consolation de sa triste ■■ieillesse. Il se rendait souvent à un monastère voisin d'Alexandrie, alors gouverné par le saint abbé Théodose. Là, il se plaisait surtout à s'entretenir avec un jeune religieux, nommé Smaragdus. La piété angélique du frère, la modestie avec laquelle il tenait constamment son capuchon rabattu sur son visage, le ton particulier de douceur avec lequel il parlait de Dieu et de ses miséricordes à cette âme affligée, remuaient Paphnuce jusqu'au fond des entrailles. Un jour, on vint lui dire que le frère Smaragdus allait mourir et qu'il le demandait. Paphnuce accourut, a Je suis, lui dit le mourant, cette Euphrosyna que vous avez tant pleurée. J'avais fait vœu de virginité au Seigneur. Le jour fixé pour mes noces, je pris des habits d'homme, et, sous ce déguisement, je fus admise dans ce monastère, où nul ne sait mon secret. Pardonnez-moi, car je vais mourir! » Paphnuce l'embrassa en pleurant, et, dans cette élr-einte paternelle, l'âme de la jeune sainte s'envola vers son Dieu. Le vieillard ne voulut plus quitter la cellule qu'avait habitée sa fille ; il y attendit, à son tour, que le Seigneur daignât l'appeler près d'Euphrosyna, au lieu de son repos.

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