XI. SO
306 rO.NTIFICAT DE SAINT I^-.NÛCIi.NT 1 [Wl-iw).
tome lui répondait : « En fin de compte, cette perfection de la vie solitaire que tu admires. tant, en quoi consiste-t-sUo? A se retrancher dans !a retraite intérieure contre les occasions dangereuses, et à se Jnettre ainsi clans l'impossiLilité de commettre des péchéâ graves, puisque la tentation mcn^^y^, ^i^iis "^'«ç*-*} t>îi« î^îus «îignç d'un grand cœur de savoir cons^'-voî' lîRnocence, ae gouverner son âme dans le calme et la paix, au milieu des difficultés et des orages d'un ministère actif, où l'on travaille non-seulement à éviter soi-même le péché, mais à en préserver les autres? Voilà pourquoi, depuis si longtemps que nous dissertons ensemble sur le choix d'une vocation, je t'ai constamment répété que si j'avais à choisir entre l'administration d'une église et la vie monastique, avec la certitude de pouvoir bien remplir les devoirs de l'une ou l'autre charge, je préférerais mille fois la première. Je le dis hautement, et ne prends pas cela pour de l'orgueil : tu sais toi-même que je déclinerais le fardeau de l'épiscopat, parce que personjiellement je ne m'en crois pas digne. Que de qualités ne faut-il pas à un évêque? Il doit être inaccessible à tout sentiment de vaine gloire, à tout mouvement d'irritation ou de colère; il doit être un modèle de prudence. Cette humilité, cette douceur, cette circonspection, il a l'occasion de les pratiquer à chaque instant. Mais le sohtaire n'a personne pour l'applaudir ou pour l'outrager, il n'a ni hommes ni choses à administrer, et par conséquent, il n'a iaraais l'occasion de mettre à l'épreuve sa modestie, sa mansuétude et sa prudence *. »
22. Chrysostome resta donc à Antioche, lecteur de l'Église. Ce rang hiérarchique était le plu? Important et le plus considéré des ordres mineurs. « On n'y admettait que des hommes sûrs, recommandés par leur vertu et leur aptitude à la science. Ils vivaient dans la société de l'évêque, l'aidaient dans ses travaux bibliques, et lui servaient de secrétaires. Leurs fonction.» oe consistaient pas seulement à lire en public, pendant la liturgie, le texte sacré ; ils avaient aussi dans leurs attributions la garde des saints livres. C'étaient comme les bibliothécaires de la communauté chrétiâime^
> De SacerdoU, lib. VI> c«p. vu, loc. cît.
ciiconsfanee qui, daus les louaps orageux, ouvrait aux lecteurs la glorieux chemin du martyre. On leur confiait en outre l'école des catéchumènes, dont on sait la haute importance, et qui fut si souvent dirigée par des hommes éminents. Généralement, - V les regardait comme des ministres secondaires de la parole Ue Dieu et du salut des âmes *. » Si nous rappelons ici ces attributions dea lecteurs de la primitive Église, c'est pour mieux faire comprendre la valeur du témoignage suivant de Palladius. « Jean Chrjsostome, dit cet historien, demeura troiS années dans la sociéfé assidue (ffuvExwç) du bienheureux confesseur Mélèce, évêque d'Antiocho, lequel, épris d'amour pour la beauté d'un tel génie et d'un tel cœur ', prévoyait, dans un esprit prophétique, les éclatantes destinées du jeune homme. » Le cœur de Jean Chrysostome, ce grand cœur si méconnu par nos modernes critiques, ravissait par ses charmes le divin Mélèce, cet homme, dont Grégoire de Naxianze et Basile de Gésarée ont comparé la douceur à celle du miel de l'Hybla 3. Mélèce, le plus miséricordieux, le plus patient des évêques, quoique l'un des plus indignement persécutés, formait avec une leadresse particulière et un sentiment de prédilection la jeunesse de Chrysostome; il l'admettait dans son intimité (ÈnéxpeTtev auxtji cwvexû; 7i).r,<ji(ii;eiv). Nous voiîù bien loin des « passions indomptables pour la vie du désert et des folles austérités» auxquelles se livrait, selon M. A. Thierry, l'échappé a des bancs de l'écôle. » Oix trouver en tout cela le « solitaire farouche, jeté tout à coup, sans transition, sans noviciat, sans expérience du monde, sans habitude du maniement des hommes, sur la scène politique du « premier siège métropolitain d'Orient? » A force d'avoir raison contre un adversaire tel que M. A. Thierry, nous nous prenons à deuter de nous-même. Nous nous demandons si nous entendons bien les textes historiques, si nous ne faisons pas quelque erreur d'" date ou quelque faute de traduction. Mais enfin, en relisant une fois de plus les paroles de saint Chrysostome déjà citées, nous sonmies forcé
1 M. Martin d'Agde, Histoire de S. Jean Chryso»t., édit. iik-4», pag. 28. — ' 'EpoHelç TOÛ x<i),>.ouî tt); tovtou xapôîa;. — * Cf. tom. 2 (ie cette Biatoiref 1». itjâ.
de aonvenir qu'il déclarait lui-même son penchant vers le ministère actif et sa répugnance pour la vie monastique. Nous sommes forcé de reconnaître qu'il résistait énergiquement aux soUicitationg de Basile, son ami d'enfance, lequel voulait l'entraîner au désert. Nous sommes forcé d'avouer qu'il s'estimait heureux de son rôle de lecteur près de saint Mélèce, et que, s'il se déclarait humblement indigne de l'épiscopat, il ne voyait cependant rien de plus glorieux que le ministère épiscopal noblement accompli.
23. A l'époque de sa biographie où nous sommes arrivés , Chrysostome n'était plus ce que l'on peut appeler un échappé des bancs de l'école. 11 avait vingt-huit ans. La date ne saurait ici nous induire en erreur. Palladius dit formellement que Chrysostome passa trois ans près de Mélèce. Or, Mélèce fat exilé d'Antioche par la tyrannie de Valens, en 372. D'autre part, nous savons que Chrysostome s'était fsdt baptiser en 369, et, comme il était né en 344, il est impossible de récuser l'authenticité de ces chiffres. Mais enfin, voilà Mélèce traîné en exil, l'arianisme triomphant à Antioche, le massacre et la persécution des catholiques dans la capitale de la Syrie, et les fidèles de la cité contraints d'aller chaque Jimanche assister aux saints mystères dans les campagnes isolées *. Cette fois, rien ne saurait plus retenir Chrysostome dans un monde où tout est en hostilité avec sa foi, ses afTections, ses habitudes et ses espérances. Il va partir enfin au désert. Non ! Mélèce avait confié le soin de son troupeau désolé au prêtre Flavien. Saint Jean Chrysostome demeure près du délégué épiscopal, comme il étciit demeuré près de l'évêque lui-même. Vainement Basile lui répétait que le moment était venu. Chrysostome comprenait que son poste d'honneur était de veiller sur la brèche, avec les courageux défenseurs de l'orthodoxie. Quatre années s'écoulèrent ainsi, période remplie de terreurs, de massacres et de sang. Outre ea persécution en permanence contre les catholiques, Valens égorgeait tout ce qui portait le nom fatidique de Théodose, tout ce qui ge rattachait de près ou de loin à la magie '. Nous avons déjà
* Noas avons raconté tous ces faits^ tom. X de cette Histoire, p. 36S-37i«
uf'
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raconté en détail ces scènes de barbarie. Ce fut durant cet intervalle que Ghryso-storae faillit être emprisonné comme magicien; C8 fut également à cMte époque qu'il écrivait à son ami Théodore, le futur évèque de Mopsueste, la touchante épître que nous avons citée. De retraite au désert, il n'en était autrement question que par la persistance de Basile à en poui-suivi-e le projet, et la fermeté du lecteur d'Antioche à le repousser *.
24. On atteignit ainsi l'année 374, et Chrysostome, âgé de trente ans, n'avait, depuis sa naissauce, quitté Antioche que deux fois seulement ; pour aller à Athènes dans un but littéraire et pour aller à Jérusalem visiter les saints Lieux. « Tout à coup, dit-il, le bruit se répandit dans la ville qu'on nous cherchait, Basile et moi, pour nous élever tous deux à la dignité épiscopale. A cette nouvelle, je fus saisi d'une terreur et d'une anxiété indicibles. Je tremblais qu'on vînt m'enlever de force ; je ne pouvais m'expliquer comment les suffrages des électeurs avaient pu se tourner sur nous Plus je me considérais, plus je me trouvais indigne d'un tel han neur. En ce moment même, Basile, mon noble ami, accouru! pour m'apporter la nouvelle que je savais déjà. Nous nous concertâmes ensemble ; il me pria de ne rien faire cette fois que d'un commun accord, prêt, medisait-iï, àbui.io le parti que je prendrais moi-même, c'est-à-dire à fuir ou à céder selon que je le jugerais à propos. De mon côté, je réfléchissais sérieusement aux qualités éminentes de Basile, je considérais devant Dieu que j'allais faire un tort immense à l'Eglise, en privant le troupeau de Jésus-Christ d'un pasteur si admirable et si bieu fait pour le gouverner. Alors, pour la première fois de ma vie, je dissimulai ma pensée à ce saint ami, habitué depuis si longtemps à lire jusqu'au fond de mon coeur. Je lui répondis que rien ne pressait encore, que nous aurions le temps d'y réfléchir et de nous déterminer au moment opportun. Enfin, je lui fis entendre que, le cas échéant, ^e serais absolument du même avis que lui. Quelques jours après,
» Toû |xèv ovvexû; fcitTeûovTO;, lnoû Sa o6» êwivivovToç. (Cbrysost., Ik Sacerdoi ïib. I, cap. fi.)
l'évêque qui nous devait imposer les mains arriva à Antioche, et je mo cachai si bien qu'on ne me trouva pas. Basile, ignorant ma fuite, dei^^eiirait en repos. On vint l'appeler dans sa maison, sous prétexte d'une affaire quelconque à traiter. Il soriit sans d^/;ance : on s'empara de lui, on l'entraîna à l'église et on le conduisit aux genoui 5u pontife consécrateur. Il résistait, il voulait protester. Les assistants lui dirent : Eh quoi ! vous vous montrez si opiniâtre et SI rebelle, quand votre ami, Chrysostome, dont la répugnance pour K'épiscopat était si connue, s'est suumis avec une docilité parfaite au jugement des Pères? — Cesparoles désarmèrent Basile. Il courba les épaules et se laissa imposer le fardeau redoutable, persuadé que j'en avais déjà fait autant. Mais, après sa consécration, quand il sut que j'avais pris la fuite, il me vint trouver dans ma retraite. Son visage reflétait l'abattement et la consternation de son âme. Il s'assit à mes côtés, et essaya de me raconter la violence dont il venait d'être l'objet. Les larmes étouffaient sa voix, la parole expirait sur ses lèvres, sa poitrine éclatait en sanglots. Quant à moi, triomphant du succès de mon stratagème, je me mis franchement à rire, et l'entourant de mes deux bras, je voulus l'embrasser. Mon éclat de rire lui fit comprendre que je l'avais trompé; il me repoussa, et, du ton le plus indigné, m'adressa d'amers reproches *. » Ce fut alors que s'établit entre les deux amis ce dialogue immortel qui forme le traité De Sacerdotio, le plus beau peut-être des ouvrages de Chrysostome qui a laissé tant d'autres chefs-d'œuvre. Nulle part tant d'élévation ne fut uni à tant de charme et de grâce '. Sous l'influence de cette éloquence pleine de douceur et d'onction, le courroux de Basile se dissipa peu à peu, sans que son émotion fût paoins vive. Car, à la fin de cette conversation, il fondit de nouveau en pleur?. « Par la charité de Jésus-Christ notre Dieu, dit-il à Chrysostome, s'il te reste encore quelque vestige dL .a tendresse d'autrefois, par pilié pour l'état oji je suis, je t'en conjure, tends-moi la main, aide-moi de th parole et de ton
• Cbryiostom., De Sacerdot., lib. I, cap. vr. — » M. Martin d'Apde, Hist. d§ #. Joan. ChrysosU, pag. 40.
«îxemple. Jure-moi de ne plus me quitter; vivons ensemble plus étroitement unis que jamais. » — Jean lui répondL* avec ua affectueux sourire : « De quel secours te serai-je, parmi cette foule immense d'oceap«Tions et de devoirs qui vont t'absorber désormais? Cependant, ô mon bien-aimé, puisque tu attaches quelque prix à mon dévouement, prends courage. Tous les instants dont tu pourras disposer, après les travaux d'un grand minis« itère, je les passerai près de toi : je te soutiendrai de mes consolations. Ma tendresse ne te fera jamais défaut. — A ces mots, poursuit Chrysostome, il se leva, le visC^'e inondé de pleurs. Je le serrai sur ma poitrine et le baisai au frontc Puis l'accompagnant, je l'exhortai à porter avec courage la dignité qui lui était imposée. Oui, lui dis-je, j'ai pleine confiance en la miséricorde de Jésus- Christ. C'est lui-même qui t'a appelé à la conduite de son troupeau. En récompense de ton saint ministère, tu jouiras d'un assez grand crédit auprès de lui pour me sauver moi-même, m'obtenir une sentence favorable au jour solennel de sa justice, et m'introduirs avec toi dans les tabernacles éternels *. »
2o. On e^i fondé à croire que le Basile dont il est question daos ces récits élait le mèrae qui souscrivit, en 381, aux actes du concile de Constantinople deuxième œcuménique ^, avec la qualification d'évêque de Raphanée. Cette petite ville était située sur les bords de l'Oronte, à quelques lieues de la Méditerranée, et fort rap* procftée d'Antioche. On ne sait pas le nom de la cité qui avait élu Chrysostome pour son évêque. Vraisemblablement c'était aussi une des villes épiscopales de la Séleucie maritime, qui relevaient du patiiarcat d'Antioche, Quoi qu'il en soit, les électeurs maintinrent leur décision. Leurs recherches furent poursuivies avec une telle opiniâtreté que l'cUi fugitif, craignant de se voir à son tour enlevé de vive force comme Basile, n'eut d'autre parti à prendre que d'aller se réfugier dans l'asile inviolable d'un monastère. Sa mère, la pieuse Anthusa, venait de mourir *, Rien ne le retenait plus k An-
1 Ite Sacerdot., lib. VI, îoc. cit. — *Nous avons raconté en détail l'histoire 4e ce concile fameux, loin. X de cette Histoire, pag. 459-480. — ^ Georg. Alexandr., Vit. S. Jor.n. Chry-iost. Cf. BoiJ^ Act. Sand. ii sepU
312 PONTIFICAr DE SALNT INNOCENT 1 (401-417).
tioche. Le vénérable Mclèce était toujours en exîl. Cependant Chrysostome éprouvait une immense angoisse à îa pensée d'ïdler ie confiner odhs la solitude. « Je me demandais à moi-même, ditil, comment je pourrais me procurer tout ce qui m'était nécessaire; comment je ferais pour avoir mon pain frais tous les jours; je m'effrayais à la pensée qu'il me faudrait peut-être n'avoir d'autre huile à manger que celle dont on se servirait pour ma lampe. Comment me réduire à n'avoir d'autre alimentation que de détestables légumes? On me forcera peut-être à quelque dur travail, fouir la terre, fendre du bois, porter de l'eau, et toutes les viles fonctians d'un mei'cenaire. Enfin, pour tout dire, je me préoccupais extrêmement de ces détails matériels '. » Ainsi parlait Chrysostome, poursuiv? par ceux qui le voulaient élever à l'épiscopat. L'illustre docteur avait alors trente et un ans. En présence de ces faits, de ces dates, de ces paroles authentiques, recueillis par l'histoire sérieuse et vraie, que devient l'affirmation de M. A. Thierry : « Le jeune Chrysostome, au sortir des bancs de l'école, s'était vu sais^ d'une indomptable passion pour la vie du désert. Réfugié dans una grotte du mont Casius, il y avait mené l'existence la plus isolée f t la'plus sauvage ! » Est-ce donc ainsi qu'on respecte de nos jouis la vérité historique, les souvenirs les plus glorieux du passé, et le droit qu'ont les générations présentes et futures de conserver intègres les sources de la tradition?
26. Nous l'avons dit, et nous le prouverons jusqu'au bout, il n'y a pas un seul mot de vrai dans l'odieux tableau de saint Jean Chrysostome, tracé, sous je ne sais quelle inspiration, par une mainqui nous avai accoutumés à plus d'exactitude, et que nous voudrions d'autant plus respecter qu'elle a sous d'auljes rapports plus de titres sérieux à la considération punlique. Mfiis à Dieu ne plaise que jamai? nous abdiquions, en présence d'une renommée humaine, si grande soit-elle, le droit supérieur et imprescriptible de la vérité I Voilà donc qu'en 375, Chrysostome, âgé de trente et un
ï S. Joann. Chrysost., De Cotnpuneiione, lib. I, cap. vi (Pair, grcec, toin. XLVII, col. 404j.
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ans, ne sortant par conséquent point «des bancs de l'école,» ayant résisté jusque-là à toutes les sollicitations de son meilleur ami qui voulait l'entraîner au désert, et n'étant par conséquent en aurune manière sftisi d'une « indomptable passion pour la solitude, «voilà, dis-je, que Jean Cnrysostome a réussi, par un stratagème fort innocent d'ailleurs, à pousser sur un siège épisCopal l'ami qui lui prêchait la retraite, «t à éviter personnellement cet honneur pour lui-même. Il est maintenant avéré que, sans son humilité excessive, Jean d'Antiôcne eût préféré mille fois le gouvernement d'une église à la vie solitaire. C'est lui-même qui nous l'a dit, et en termes assez francs et assez énergiques pour que nous le puissions croire. Il n'est pas moins avéré que ce fut à son corps défendant qu'il crut devoir, pour se dérober à l'épiscopat, fuir Antiochc et embrasser la profession monastique qui lui souriait si peu. Mais enfin, quand il eut pris cette grande détermination, quand il futsorti de la capitale qui l'avait vu naître, où il avait enseveli sa pieuse mère, et oii il laissait tant d'amis, courut-il s'enfouir dans une grotte du mont Casius, pour y entamer cette série de « folles austérités » dont on nous a entretenus? Non. Il n'en était pas encore là, et cette âme qu'on nous a peinte si altière, si farouche pour les autres, n'avait même pas, vis-à-vis d'elle-même, de ces soubresauts impétueux qui prouvent la faiblesse intime par l'exagération intérieure. « Le Liban et l'anti-Liban, dit M. Martin d'Agde; l'Amanus qui sépare la Syrie de la Cilicie; le Casius qui domine Antioche du côté du Midi et que les anciens appelaient aussi « le mont du soie'û, » parce que le grand astre, d'après eux, y était visible trois heures avant de se montrer à l'horizon de la plaine; le Telmissus dont les bias allongés, couverts de lauriers, de myrtes, de térébinthes, enceignaient de leur vaste croissant tine plaine superbe, où de nombreuses villas et une admirable végétation rivalisaient de splendeur et de luxe ; tou* cela était couvert de monastères et de cellules, et, suivant l'expression de Théodorfit, c émaillé comme une prairie de fleurs célestes *, »
» Theodoret., HetifiitMi hùtoria, cap. iv {^Pair. grœc, t. LXXXII, col. 1341); X. Martin d'Âgde, EitU de S. Jean Chrysost., pag. 53, 54].
Ce point de la Syrie était devenu une seconde Thébaïde. Nous l'avons déjà fait observer, la Providence disposait itss ordres religieux, jomme une avant-garde et un rempart, autour des irontières et des principales cités du monde romain. Plus solide que les murailles des forteresses, ou les légions armées de fer, ce rempart devait protéger la civilisation véritable contre la barbarie et conquérir les vainqueurs de Rome à la foi de Jésus-Christ. Telle était, dans les desseins de Dieu sur son Église, la raison profonde de l'expansion monastique au v* siècle. Nous avons déjà parlé de ce fait considérable; nous n'y reviendrons pas. Il nous suffit de le rappeler ici et d'ajouter qu'Antioche, la capitale de la Syrie, le second patriarcat de l'Orient, le siège fondé primitivement par Pierre, prince des apôtres, n'était pas restée étrangère au mouvement religieux qui peuplait de cénobites les sables de Nitrie et de Scété, les nômes d'Alexandrie, les rochers du Sinaï et de Jérusalem, les rives de l'Euphrate, les plaines de la Gappadoce, les îles de la Grèce, les côtes du Péloponèse, les campagnes de la Sicile et de Rome, les environs de Milan et de Marseille, les îles de Lérins, de Gapraria, les provinces de Tours et deLugdunum : immense ceinture de vertus qui se déployait à travers le monde pour régénérer le passé et préparer l'avenir ! Ainsi que nous l'avons fait observer, toutes ces institutions, de nationalités, de langues et de climats divers, reproduisaient un type uniforme, celui des Thébaïdes d'Egypte fondées par le patriarche du désert saint Antoine, et depuis organisées régulièrement par le grand législateur des solitudes, saint Athanase. La vie cénobitique, su commune, dans l'enceinte d'un monastère , y était combinée avec la vie. V'émitique, dans une cellule ou grotte isolée, de telle façon que le noviciat dans la première préparât le passage à la seconde. Or, saint Ghrysostome en quittant Aatioche alla frapper è. la porte d'un des monastères du mont Gasius. Il y fut admis en qualité de cénobite, absolument comme un novice qui entre de no'^ ^oursdans un couvent de Dominicains, de Ghartreux, ou de Trappistes. Nous ne savons s'il y trouva du pain frais à chaque repas, comme il le souhaitait. Gela serait fort possUile, car, dèa
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cette époque, les monastères étaient pourvus de vastes ateliers 7^ se fabriquait tout ce qui était nécessaire à la consommaU n des religieux. Mab, dès le premier soir, à la fin du repas pris en commun, son âme nageait dans l'allégresse , quand il entendit le» frères réciter cette prière d'actions de grâces qu'il nous a conservée : «Béni soit le Dieu qui a pris soin de moi dès ma jeunesse, et qui donne à toute chair sa nourriture ! Seigaeur, abreuvez-nous aux tdrrents de vos délices, et qu'ainsi fortifiés par votre grâce, nous abondions en œuvres de sainteté, en Jésus-Christ Notre-Seigneur. A lui la gloire, l'honneur et l'empire dans les siècles des siècles. Gloire à vous, ô Tout-Puissant! Gloire à vous, ô Saint! Gloire à vous, Roi des rois, qui nous donnez notre pain de chaque jour dans une joie pure ! Donnez-nous aussi votre Esprit vivifiant, afin que nous soyions agréables à vos yeux, et que nous n'ayions point à rougir devant le tribunal oii vous viendrez rendre à cha^ cun selon ses œuvres *. » Cet hymne d'action de grâces avait faii une si profonde impression sur l'âme de Chrysostome, que plustard il l'apprenait à ses auditeurs de Constantinople, et leur recommandait de le réciter eux-mêmes, dans leurs demeures, après le repas *.
27. Le chant sacré était suivi de l'étude des Écritures, a L'un prenait Isaïe, l'autre saint Paul. Ils s'entretenaient avec ces grandes âmes, cueillant sans effort, dit Chrysostome, le miel délicieux de ces fleurs divines. Quelques-uns conversaient entre eux, et se communiquaient les impressions du jour, ou laissaient éclater l'admiration longtemps contenue pour les œuvres du créateur en préseoce de cette nature si grande, sous un ciel si splendide, au milieu de ce recueillement si profond 3, » Les plus célèbres parmi les hôtes du mont Casius étaient alors Kerre de Galatie, Macédonius le Critophage ♦, Romanus, Severus, Zenon, Easèbe de Teleda,
* S. Joann. Chrysost., Homil. Vf in Matihœum, cap. T {Ptttr, grœc., t. LVIII,
col. 545). - « Id., ibid.
» M. Martin d'Agde, Hist. de S. Jean Chrysost, p. 51 ; S. Joan. Chrysostom., Bomil. Lxviii in Matihœum, cap. v [Pafr. grit^., tom. LVIII, col. 646).
» Critophage (mangeur d'orge), parce que Macédonius ne se nourrissait <)ae de grains d'orge bouillis dans de l'eau.
Malciius, Aphraate, autant de saints dont la biographie nous a été retracée par Théodoret et saint Jérôme *. Le filsd'Anthusa trouvait dans leur société un charme et une douceur qai îe ravissaient. « Comparez, dit-il, la vie de ces hommss qui se sont enfuis au désert, dans les cavernes, sur les montagnes, pour y vivre dans la chasteté, la mortification et la prière, comparez-la à celle que mènent dans le monde les heureux et les oisifs du siècle, les gens de négoce, les militaires, les artisans, les acteurs, les musiciens de nos théâtres et de nos orchestres. Imaginez des voluptés impossibles, faites-en jouir un homme du monde, il y aura au fond de sa coupe plus d'amertume et de lie que vous n'y aurez entassé de plaisirs. L'amour, à lui tout seul, l'amour d'une danseuse traîne après soi plus d'angoisses, de tourments, de fatigues, qu'un soldat en campagne n'en endura jamais, sans compter qu'il dévaste une âme et la réduit à un état plus misérable qu'une ville prise d'assaut. Mais sans parler de ces désordres exceptionnels, où le fouet vengeur du remords déchire impitoyablement le cœur, bornons-nous à la condition ordinaire et commune, et comparons-la à celle des religieux. L'une est l'Océan avec ses tempêtes ; l'autre le port avec la sécurité. Loin des villes, loin des agitations du Forum, loin du tumulte des sociétés, les cénobites sur leur montagne sont inaccessibles aux misères et aux chagrins, parce qu'ils se sont retranchés contre toutes les passions humaines. Plus de sollicitude pour les intérêts mondains de fortune, d'ambition, de vanité; plus de périls, d'embûches, de jalousies, de haines ; plus de coupables amours, plus de trahisons, plus rien de ce qui ensanglante les routes du siècle et le cœur des mortels. A l'ombre des bois, au bord des fontaines, au flanc des montagnes, dans une paix profonde, ils pensent au ciel et s'entretiennent avec Dieu. Leur toit est à l'abri de toute agitation ; leur âme exempte de souillures, libre de toute chaîne, affrannhie de tout fardeau, plus pure que l'or le plus pur. Ahî ne me parlez pas
IS. Jérôme a écrit la vie de Maichus (S. Malcl (Pair, lat., t. LXXIIlf eol. 2W) ; Théodoret celle des autres religieux du mont CaBiuft [Uitior, Reiifiota ; Patr. grae., tom. LlIXil, col. 1283).
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de ces voluptés du monde, de vos courtisanes et de vos acteurs qui séduisent une jeunesse inexpérimentée. Les concerts de la se* litude, cette lauave mélodie qui, des lèvres et de la poitrine des cénobites, s'élance vers le ciel pour célébrer les louanges du Christ, voilà véritablement l'harmonie des chœurs angéliques. Tandis que, du fond de vos théâtres, il sort je ne sais quels hurlements pareils à ceux d'animaux immondes, qui exalteraient les gloires de Satan *. n — Ailleurs, Chrysostome dit encore : « Là, daas ce désert plus beau que le paradis, vous ne voyez que des milliers d'anges sous une forme humaine, des peuples de martyrs, des réunions de vierges. Partout la tyrannie du démon vaincue, partout le règne de Jésus- Christ triomphant. La vieille terre d'Egypte, le berceau des poètes, des hiérophantes et des mages, la patrie des incantations, qui avait éparpillé sur le monde l'art et le secret des prestiges, cette terre nous donne aujourd'hui le spectacle et le modèle des vertus réalisées par les pêcheurs d'âmes de l'Évangile. Elle a répudié ses antiques superstitions. Elle proclame un publicain, un fabricant de tentes comme les véritables conquérants du monde. Elle arbore Tétendard de la croix non pas seulement dans ses cités florissantes, mais dans ses déserts plus florissants que les cités. Sur toute l'étendue de son territoire, l'armée du Christ, troupeau royal, est organisée pour la conquête des célestes vertus. Dans ces légions se sont enrôlés non pas seulement les hommes, mais les femmes, malgré leur faiblesse. Ces héroïnes, elles n'ont pas, comme les amazones de l'antiquité grecque, ceint le bouclier, ni monté des coursiers rapides. La guerre qu'elles ont entreprise est beaucoup plus noble et plus difficile. Elle leur est commune avec les hommes. Il s'agit pour elles, comme peureux, de vaincre Satan et les puissances des ténèbres. Dans cette lutte, la faiblesse d'un sexe n'est point un obstacle, pas plus que la force d'un autre n'est un avantage. Aussi, l'on voit ces femmes disputer aux hommes la palme de la sagesse et ériger le trophée de la yictolra. Le ciel
* s. Joan. Ghrysost., In Matthaum. Homil, uviii^ cap. m {Pair, gfwe., tom. ^XVIII, coi. 644, 645).
318 PORTÏFICAT DE SAINT INNOCBUT I (401-417).
étineelaDt d'ét;oiles frappe zèQins mon regard ^ue les solitudes de l'Egypte, qui nous offrent de toutes parts leurs pavifions mnombrabîes remplis de religieux. Est-il encore quelqu'un qui ait connu la •vieille Egypte, cette ennemie furieuse du Dieu véritable, cette adoratrice des chats, laquelle se prosternait tremblante, dans une terreur religieuse, devant une botte d'oignons? Celui-là comprendra les merveilles de transformation opérées sur cette terre par la puissance àe Jésus-Christ. Mais qu'avons-nous besoin de recourir aux témoi- [ jnages? Les monuments de cette superstition insensée sont encore rdebout. Eh bien ! le peuple qui était tombé dans cet abîme de démence, s'est relevé aujourd'hui jusqu'au ciel; sa coBversation est »vec les anges, il rit de l'aveuglement de ses pères, il déplore le miséïable état de ses aïeux, il conspue l'extravagance de ses hiérophantes, il rejette comme le rêve d'un homme ivre ses fables puériles, il n'a plus d'autre culte que celui de la véritable sagesse, la sagesse des cieux annoncée par les pêcheurs de l'Évangile. La réforme des mœurs a suivi celle des dogmes. Débarrassés des sollicitudes de la vie présente, crucifiés au monde, les solitaires d'Egypte travaillent avec une ardeur invincible pour subvenir non plus à leurs besoins personnels mais à ceux des pauvres. Ils jeûnent, ils veillent, mais ils ne sont pas pour cela oisifs. Après une nuit passée à chanter les louanges du Seigneur, ils travaillent tout le jour, unissant la prière au labeur sans repos et sans terme, instant ainsi l'ardeur de Paul le grand apôtre. Quoi ! disent-ils, Paul, qui avait la sollicitude du monde entier, pa«s^t les nuits sans sonmietl à travailler comme un artisan, aâa de se créer des jessourees pour l'aumône, et nous qni vivons au désert, nous qui sommes exempts des soufcis et du tumulte des grandes cités, nous demeurerions oisifs ! Voilà ce qu'ils dieeot. Ik sont les ûls de cee Égyptiens do^ les marmites pleines de viandes fumantes inspiraient de si amers regrets aux Israélites du désert. Leur patrie était jadis celle de la grande gulal Yoilà ce qu'ils sont devenus, wns le souffle régénérateur du Christ. Ils ont appris la vérité, ils l'ont aîïDée ; ils ont voulu la pratiquer, et maintenant ils s'élancent jualQ'aa ciel. Oa dirak que plus leur chute et leur dégraiâoÛM
tûAP. ni. — f-HRisosTOÀis et la cun-îC'jii moderne, G'*»
«vaîent été profondes, pins ils ont de ressort, pour oombattre les Toîuptés dont ils furent si longtemps les esclaves, et se déi<-ngerde hi matière au point âe lutter, comme détachement, comme pureté, comme yertu, avec les substances incorporelles *. »
28. Chrysostome avait compris, dans son sens le plus large et le plus élevé, la notion de la vie religieuse. L'expérience qu'il en fit au mont Gasius, durant quatre années de cénobitisme (375-378), le réconcilia avec cette existence dont la perspective l'avait tant effrayé jusque-là. Il ne s'inquiétait plus de savoir si l'huile de sa lampe était In même que celle de la salade, pas plus que saint Bernard ne devait un jour se préoccuper d'avaler un verre d'huile pour un verre d'eau. Je sais qu'il est de par le monde des esprits qui se croient élevés et forts, parce qu'ils s'absorbent tout entiers dans les exigences de la vie matérielle. Ceux-là ne comprennent pas qu'ils sont de véritai>^s esclaves, assujettis au pain frais de chaque jour, à toutes les délicatesses de la sensualité, à tous les caprices de la gula. Animalis homo non percipit ea quœ Dei sunt. Mais qu'importe leur ignorance intéressée? Il est évident, pour quiconque voudra sérieusement y réfléchir, que la liberté vraie, individuelle et pratique, la liberté de Jésus-Christ, plus haute que tous les systèmes liberâtres, consiste à affranchir l'âme de la tyrannie dt corps. Entre les serfs de la sensualité et les affranchis du Christ, il y a la distance du ciel à la terre. Aussi nous plaignons, du fond de notre âme, ces paralytiques de la chair et du sang, qui se croient libres parce qu'ils mangent, boivent, dorment, et recommencent à manger, boire et dormir, sans rer"^?, ni trêve, au gré des appétits de la bête. Ils font cela vingt ans, trente ans, soixante ans peut-être, et ils se persuadent qu'ils ont vécu ! Non, ils ont digéré, comme le bœuf, le cheval ou le chien de leur chenil, de leur écurie, de leur étable ! Et ils décorent cette existence animale du nom de liberté ! Et ils rehaussent cela du titre de progrès ! Comme si les convives de Lucullus ne les avaient pas devancés sur ce point, et no
* S. Joannt Chrysost., Bomiiia Tiii in itatlfu; Patroh grac^, tom. LTJI» col. 87, 88.
S20 PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I (401-4lTj[.
te fussent élevés en ce genre a une supériorité çae, grâce à l'É- ▼angile, on ne reverra plus.
29. Chrysostome aima donc, de toute la puissance de son grand cœur, cette vie cénobitique dont il goûta pour la première fois lei charmes à l'âge de trente et un ans. « Quand on est parvenu, ditil, à la cîme d'u ne montagne, on n'entend plus, on ne voit plus ce qui se fait ou se dit en bas, dans la plaine peuplée de cités, tumultueuses. C'est tout au plus un bourdonnement lointain qui arrive aux oreilles, confus et désagréable comme celui d'un essaim de guêpes. Ainsi, quand on a renoncé aux choses du monde pour s'appliquer à la philosophie divine, on est peu touché de ce qui se passe sur la terre. Tant que l'âme est occupée des choses d'ici-ba*, le corps et les appétits corporels la tiennent captive par mille chaînes. Les voluptés l'enveloppent comme d'un nuage; la vue, l'ouïe, le tact, l'odorat, la langue, autant de pièges, de ruines, de sources de maux. Mais quand l'âme brise ce cercle de fer, quand elle plane au-dessus de la prison des sens, pour s'élever dans ^a région des choses spirituelles, alors elle écarte les pensées et les convoitises mauvaises, elle ferme la porte aux impressions venues du dehors, elle captive à son tour les sens, et les force à la suivre àans son essor sublime. Avez-vous vu quelquefois une matrone impérieuse et sévère travailler à la confection d'un parfum de grand prix? Elle y emploie toutes ses servantes ; l'une tient la ba^ lance, l'autre broie, l'autre tamise, celle-ci fait le mélange, cellelà le met sur le feu, pendant que d'autres apprêtent les vases. L'œil de la maîtresse suit toutes ces opérations, les surveille et les dirige. De même l'âme, quand eUe veut produire ce parfum exquis de la componction, appelle à soi tous les sens pour les employer à son œuvre; elle les surveille tous sans leur permett^e ni une négligence ni une distraction. Les yeux, les oreilles ne doivent rien apporter qui détourne du bul suprSnae. Maîtresse impérieuse et vigilante, l'âme absorbée dans la pensée de Dieu ne voit, n'entend plus rien autre chose. Les fonctions de l'organisme animal demeurent suspendues, et comme sî déjà l'âme habitait le» $i$uX| aucune perception ne lui reste des choses d'ici-bas. Tel était
^ CHAP. ni. — CHRYSOSTOME ET LA -JTIQUE MODERNEL» <
grand apôtre Paul, Au milieu des cités qu'il traversait en courrier de rÉvangile, leur tumulte lui était aussi étranger que serait pournousie cadavre d'un inconnu. Davantage même, car il ne disait pas seulement : «Le monde est mort pour moi, » mais il ajoutait « Je sais mort au monde '. » Sublime philosophie de voir déjà 1© laonde mort en ce sens qu'il serait attaché à la croix de Jésus— r/nrist; mais plus sublime encore de se comporter soi-même comme tn mort vis-à-vis du monde vivant ^ ! »
30. Telles étaient les préoccupations de Chrysostome, dans sa vie cénobitique. Demetrius, un laïque, son ami, lui avait demandé une lettre sur la Componction. Le lils d'Anthusa lui avait répondu par un traité qui embrassait l'ensemble de la vie spirituelle et qui devint bientôt le manuel de tous les religieux de Syrie. Un autre ami, Stelechius, également séculier, témoigna le désir de voir compléter ce sujet. Chrysostome lui répondit par une nouvelle lettre qui forma le second livre De Cumpunctione. Nous enregistron? tous ces détails pour mieux prouver que la retraite de Chrysostome dans l'un des monastères du mont Casius n'établissait point entre le monde et lui cette séparation « isolée et farouche » dont la moderne critique nous a tracé, sous des couleurs si odieusement chargées, le sombre et hideux tableau. A la même époque, Chrysostome ne demeurait étranger à aucun des événements politiques qui agitaient le monde. On était à l'année 376. Valens poursuivait avec un fanatisme et une cruauté sans égale sa guerre contre je catholicisme. Après avoir tué ou exilé les évêques orthodoxes et installé à main armée des intrus ariens sur le siège des principales cités de l'Orient, il venait de signer le décret qui enrôlait tous les moines jeunes et valides dans les armées impériales, et condamnait au dernier supplice ceux qui, rendus par leur âge iaxpropres au service militaire, se refuseraient à signer la formule de foi arienne. « Quoi! s'écria saint Chrysostome, lorsqu'un de ses amis vint lui apporter cette nouvelle, est-il vrai que sous des empereurs chrétiens, à la face du jour et des lois, on prétende nous traiter plus
» Galat., VI, 14, — * S. Joan. Chrysost., De Compunct., lib. II, cap. i; Patr çrac, tora. XLVII, col. 412, 413.
indignement que ne feraient des barbares ! — Je ne pouvais croire à ^f./it de fureur, ajoute-t-il. Je fis redire h mon interlocuteur ces ïwrribîes détails. — Il n'est que trop vrai, me dit celui-ci» Mais ce qu'il y a-^'plas navrant, c'est qu'une foule de lâches chrétien.' s'associeat a c»s attentats. Il en est qui se montrent triomphants des nouveaH» édits. Mieux A^audrait, disent-ils, retourner au culte païen et rétablir les sacrifices, que de voirie fL^natisme catholique étouffer dans une retraite et une mortification absurdes des hommes Ubres, de nobles et illustres citoyens qui pourraient jouir de toutes ies délices de la vie. — Je compris alors le danger de la situation. Je prévis tous les désastres qui allaient en résulter pour le monde et ne pus retenir mes larmes. Mon Dieu ! m'écriai-je, arrachez-moi à tant de douleurs; délivrez-moi de cette vie mortelle. Transportez-moi dans les régions fortunées où je n'entendrai plus les échos de la haine, de l'injustice et de la violence humaines ! — Et comme mes pleurs coulaient en abondance : Ce n'est pas le temps de pleurer, reprit mon interlocuteur. Vos larmes n'éteindront pas l'incendie qui va nous dévorer. Il faut agir. Mettezvous à l'œuvre, écrivez un de ces livres que vous faites si bien. Je me charge de le répandre, de le faire lire par ceux qui en ont besoin. J'en connais un certain nombre qui sont de mes amis, et que cette pestilence a déjà infectés. J'ai mes entrées près d'eux, ils accepteront volontiers le remède. — L'affection que vous me portez vous illusionne, lui répondis-je. Vous mesurez mes forces aux proportions de votre amitié pour moi '. » Et l'illustre solitaire se retrancha sous le couvert de sa modestie. Mais l'interlocuteur tint bon. Glirysostome se mit à l'œuvre. Il composa en quelques jours ses trois livres Adversus oppugnatores vitœ monasticœ, chef-d'œuvre de convenance, de modération et de dialectique. On pourrait croire que son génie inspiré par la sainteté prévoyait les reproches d'exagération, d'intolérance et d'emportement que la moderne critique devait un jour lui adresser à lui-même, tant il montre de ménagement pour les hommes et les choses, tant il entre dans le vif des
* S. Joan. Chrysost., Advers. oppugnaU vita monatt., lib, l, cap. U; Pair, frtK., tom. XLVII, col. 321-322
CûAP. Ul. — CHRYSOSTOME ET LA CRITIQUE MODERNE, 323
préjugés hostiles pour y substituer la vérité des principes immuables. 1) On m'objectera, dit-il, que pour faire son salut el éviter la damnation éternelle il n'est pas nécessaire de quitter sa maison. Je le sais bien. Plût à Dieu que les monastères cessassent même d'être une nécessité pour les âmes privilégiées ! Plût à Dieu que les lois et la vertu prévalussent tellement dans le monde que personne n'eût à demander à la solitude protection et abri. Mais puisqu'il n'en est rien, puisque malgré les tribunaux et les lois notre société telle qu'elle est regorge d'injustices et de crimes, et que la vraie sagesse fleurit au désert, faut-il brûler ceux qui s'efforcent d'arracher quelques âmes d'élite à ce grand naufrage, pour les amener au port? Je ne veux pas changer les cités en désert. Je ne veux pas transporter le genre humain dans les couvents, ni sur les rochers de nos montagnes. Non ! Ce que je voudrais plutôt, serait d'établir entre les hommes une paix si profonde, si parfaite, que les hôtes de la solitude éprouvassent le besoin de rentrer dans la ville, et que les habitants de la ville n'eussent plus de motifs pour songer au désert. Encore une fois, puisqu'il ne m'est pas donné de voir mapatrieaussi florissante queje le souhaiterais, est-ce ma faute? Mais du moins qu'on n'arrache pas au monastère les âmes éprises de la perfection évangélique : qu'on les laisse au calme et à la vertu dont elles jouissent *. » Saint Ghrysostome plaidait ici la cause de la liberté du genre humain. Oui, cet esprit «farouche, » cet « orgueilleux, » ce « despote, » dont on nous a peint la prétendue «passion indomptable » pour la vie du désert et pour l'autorité « presque incontrôlée, » il était, au péril de sa vie, sous la tyrannie de Valens, le plus ardent champion de la plus noble des libertés : celle de la conscience. Ne cessons pas de l'écouter lui-même, afin que l'écho de sa grande et courageuse parole nous fasse oublier les récentes calomnies par lesquelles on a voulu le flétrir. N'était-ce donc pas assez de l'avoir fait mourir une fois cet athlète intrépide de la vérité, dudroitetdela conscience ? Faliait-il, en un siècle aussi énervé que le nôtre, immoler de nouveau sou illustre efc virile mémoire ?
» s. Joan. Chrysost., Advers, oppugnat. vîtes tnotuat,, lib, I, cap, us Pa^f^i frcec, tom. XLVlll^ col. 329.
31, « Partout le solitaire est chez lui, ajoutait Chrysostome. Pour le bannir de sa patrie il faudrait le bannir de la terre. Les sources, les fleuves, les lacs fournissent à sa boisson, et pour sa nourriture il lui suffît des plantes, des légumes, du blé, qui croissent partout. Il ne redoute pas l'indigence, il n'a nul souci des richesses, il ne prend la part de personne. Les maisons de campagne, les terres, l'argent, ce n'est pas lui qui les possède ; les tribunaux ne sont pas^ encombrés de ses réclamations ni de ses procédures. Nul n'a d'intérête matériels à débattre avec lui, et nul n'est assez puissant pour le rendre malheureux. A un point de vue plus restreint, hygiéniquement pariant, il a mille avantages sur l'habitant des cités ; il respire l'air le plus pur, il boit une eau délicieuse et limpide, il vit au milieu des parfums et des fleurs. L'homme de k cité, lui, vit presque dans la boue ; aussi est-il plus faible de tempérament, j^us sujet aux maladies. S'il fallait compter par le menu et descendre jusqu'à de plus infimes détails, combien de plaisirs purs, inconnus aux esclaves du monde et familiers aux solitaires? S'asseoir sur l'herbe fraîche, au bord d'une claire fontaine, à l'ombre des arbres toufFus, loin du bruit et de toute agitation; repaître son regard d'un ravissant spectacle, se posséder soi-même dans le sentiment d'une joie plus rayonnante que la lumière du ciel, je le demande, n'est-ce pas mille fois plus doux que de rester enfermé tout le jour dans n'importe quel palais? Non, riches du siècle, non, vos portiques de marbre n'ont pas la fraîcheur de l'air qu'on respire ici. L'ombre de vos lambris dorés ne vaut pas celle de nos forêts. Vos mosaïques ne seront jamais aussi belles que l'émail des fleurs dans nos prairies. Vous en êtes vous-mêmes tellement persuadés que vous voulez avoir des fleurs, des plantes, des arbres, jusque dans vos somptueux appartements. Vous préférez les vastes prairies aux dorures de vos plafonds, ou aux fresques de vos murailles. La preuve, c'est que vous quittez la ville aussitôt que vous le pouvez et que la saison vous le permet. Vous dites joyeusement adieu à tout le luxe artificiel qui vous entoure, pour aller vçbercher dans les campagnes la beauté solide et réelle. C'est ainsi que l'existence du moine^ sombre et austère au premier abord, considérée de plat
CHkv. m. — cunrsusxuMC et la critique modrrne. 323
près, rappelle les Champs-Elysées des poètes mythologiques avec leurs îles, leurs prairies, leurs myrtes, Tair embaumé et ks chœurs vrôtus de blanc qui chantent des hymnes sans fin. »
32. Voilà ce que M. A. Thierry a pu prendre pour l'expression d'une âme naturellement « chagrine, » d'un caractère « farouche. » ignirant les choses de la vie, se heurtant à un tapis de Perse comme à une œuvre démoniaque, et mesurant les splendeurs de la civilisation avec la courte jauge du « plus intraitable des moines! » Qu'on nous pardonne de tant insister sur cette diatribe ; mais les hommes sont ainsi faits. Une erreur mise en cliculation par une plume accréditée s'incruste dans les csprilo; il faut ensuite des années et des volumes pour rétablir la vérité. Or, c'est notre devoir de dire la vérité au point de vue de l'histoire de l'Église, et surtout de la prouver si chiirement qu'il ne puisse pluf y avoir que des aveugles volontaires. On avait dit « qu'an sortii des bancs de l'école, Chrysostome s'était vu saisi d'un^î indomptable passion pour la solitude. » On s'est trompé. Nous avons iburni la démonstration la plus irréfragable du contraire. On ajoutait que « réfugié dans une grotte du mont Cnsius, à peu de distance d'Antioche, il y avait mené l'existence la plus isolée et la plus sauvage. » Or, nous sommes arrivés, dans l'examen rétrospectif de la biographie du grand d(;cteur, à l'année 378, trente-qnatrième de l'âge de Chrysostome né en 344, et CiirysostofriL n'a pas encore mis le pied dans cette grotte du mont Casius, où \me passion prétendue indomptable le poussait depuis si longtemps. Est-il possible? Cela est-il vrai? Abuse-t-on ainsi de la crédulité publique?
33. Nous ne répondrons point à ces questions. La chronologie s'en chargoi'a pour nous.Palladius, l'ami, le contemporain, le ^•oMùgue, le compagnon d'exil de Chrysostome nous apprend d'une part que Chrysostome vécut à Antioche dans la familiarité de sair* Mélèee qui Tavait ordonné lecteur, et resta près de lui jusqu'à l'exil de ce dernier. Or, il est avéï-é que saint Mélèee ne fut exilé par l'empereur Valons qu'en l'an 372, époque oîi Chrysostome avait vingt-huit ans accomplis. D'autre part, saint Chrysostome lui-mèm.s nous
326 PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT! 401-iî7).
apprend qu'il demeura à Antioche après l'exil du bienheureux évêque fa protecteur et son ami, et ne quitta définitivement cette ville que pour se soustraire aux poursuites des électeurs dont le suffrage l'avait choisi pour l'épiscopat. Or, nous savons, par tous îes textes et témoignages de l'antiquité ecclésiastique précédemment cités, que nul ne pouvait être promu à l'épiscopat avant l'âge de trente ans. Cette loi, insérée dans les canons dits Apostoliques, est encore aujourd'hui même en vigueur dans l'Église. Tout récjemment, nous avons vu que Jean de Jérusalem avait été sacré à trente ans. Cette limite d'âge était absolue. Donc, saint Chrysostome ne quitta Antioche que deux ans après l'exil de saint Mélèce, c'està-dire en 374, quand il était lui-même âgé de trente ans. Nous avons vu combien cette détermination lui causait d'angoisses. Il nous a raconté ses préoccupations pour le pain blanc de chaque jour et l'huile d'olives pour ses aliments. Mais, en 374, quand à trente ans^ c'est-à-dire à un âge où le souvenir « des bancs de Fécole » est déjà bien loin, Jean Chrysostome s'enfuit pour éviter le fardeau de l'épiscopat, il ne se réfugia point « dans une grotte du mont Casius, » et ne mena point <( l'existence la plus isolée et la plus sauvage. » J'admirerai, tant qu'on voudra, les couleurs romanesque&du récit de la critique moderne. Mais il faudrait, môme dans le plus beau roman, se préoccuper davantage de la vraisemblance et de la logique des faits. Chrysostome fuyait l'épiscopat, c'est un point désormais incontestable. Or s'il fût allé s'installer seul dans une grotte du mont Casius, à quelque distance d'Antioche, les électeurs qui îe poursuivaient et qui venaient d'enlever moitié par ruse moitié par violence Basile son ami, n'auraient pas eu de peine à faire de même à son égard, 11 ee lût renouvelé pour Chrysostome en Syrie, ce qui venait d'avoir lieu pour saint Martin dans les plaines de Poitiers et de Tours. 11 est vrai que ceIa«^iconcerte un peu la théorie du « vent de prodigieuse fortune «jetant un prêtre de province sur un siège épiscopal. "^lais saint Chrysostome n'avait point a se préoccuper àa couvrir les contradictions do la critique moderne; il songeait uniquement à fuir l'épiscopat. Il prit donc le moyen le plus sûr pour «rm®!' à son but et courut s'enfermer dans un monastière. Là, il
CHAP. m. — CHRYSOSTOliE ET LA CRITIQUE MODERNE. 327
était inviolable. C'est chose singulière de voir à Antioche le fugitif des dignités et des honneurs ecclésiastiques agir exactement de même que saint Martin dans les Gaules, saint Ambroise an Italie, ou saint Augustin en Afrique. Martin apprend que le siège de Tours est vacant, et qu'on songe à lui pour le remplir. Dèi lors Martin, qui avait jusque-là parcouru les campagnes environnantes pour y prêcher le nom de Jésus-Christ, cesse de se montrer en public et se tient confiné dans son monastère de Ligugiacum. Nous avons raconté le stratagème dont il fallut user pour l'eu fciire sortir. Augustin s'était aussi enfermé dans son monastère de Tagaste, et il fallut une ruse du même genre pour le décider à répondre à l'appel d'un ami qui le mandait à Hippone, Ambroise, gouverneur de Milan, arraché lui-même de son siège présidial par l'élection populaire, déclarait, pour échapper à l'épiscopat, qu'il allait se réfugier dans un monastère. C'est qu'en effet le monastère, comme l'Église elle-même, était inviolable. L'Église était l'asile des malheureux trahis par la fortune. Le monastère était le refuge de ceux qui fuyaient la fortune. Ce fut donc dans un monastère du mont Casius que saint Chrysostome se retira au sortir d'Antioche. « Or, dit Palladius, il y passa quatre ans ', » c'est-à-dire la période de 374 à 378, période remplie par la composition des ouvrages que nous venons de citer, période oii il communiquait avec les hommes, ainsi que nous venons de le voir; où il prenait une part active à leurs préoccupations, à leurs angoisses, à leurs espérances et à leurs efforts; période enfin oii il ne menait pas une existence plus isolée que celle de tous les reclus de nos lycées ou de nos séminaires. Voilà la vérité vraie. Jusqu'ici elle ne ressemble guère au roman de la moderne critique. Car enfin, lorsqu'à trente-quatre ans Chrysostome n'avait pas encore mis le pied dans cette fameuse grotte du mont Casius, théâtre de si « folles et juvéniles austérités, » comment serait-il possible de prétendre que « le jeune Chrysostome » s'y était réfugié immédiatement « au sortir des bancs de l'école? »
* Xoovt'aa; nap' aÙTw Sîç ôuo Itt). (Pallad., Dialog. de Vita S. Joann, Chrytott., cap. v; Pair, grœn., tom. XLVJI, col. 18.)
34. Il faudra pourtant que nous la trouvions enfin quelque part^ la grotte du mont Casius qui valut au jeune Ghrysostome « une sorte d"^ paralysie des parties inférieures du corps, et l'impossibilitù de digérer. » Cette «sorte de paralysie des parties inférieures du corps » a produit un étonnement immense dans le monde savant. Quoi! disait-on, Palladius nous raconte que saint Ghrysostome ne sortait jamais qu'à cheval dans les rues de Constantinople *. Comment un homme, paralysé des parties inférieures du corps, pouvait-il supporter ainsi l'exercice de l'équitation? Palladius . \ous apprend que Chrysostome parcourut à pied les principales ■ jtés ressortissant de son siège métropolitain ^. Comment un paraiîytique pouvait-il se tirer de pareils voyages? Enfm, Chrysostome lui-même nous raconte qu'exilé dans les déserts de la Phrygie et de l'Arménie, conduit par une escouade de soldats, il fit soit à pied soit à cheval cette longue route dont chaque étape le menait au ciel. Comment un homme, « paralysé des parties inférieures du corps, » pouvait-il accomplir de tels prodiges? Evidemment, la critique moderne qui rejette a priori les miracles ne sous-entendaiu là rien de surnaturel. Reste toujours cette étrange paralysie des parties inférieures du corps. Disons-le tout de suite, pour ne pas faire attendre trop longtemps le mot de l'énigme. Il s'agit ici non point d'un prodige, ni d'un fait surnaturel, ni même d'une découverte ; mais d'une simple inexactitude de traduction. Voici
1 Voici le t'xte de Palludius : To \i-KoZ-jyim, èv w eIwOô -/.aSc'Çsffôai. [Dialog. de Vita Chry<oxt.,caYt- X; Pair, grœc, lom XLVII, col. 35.) Ce détail, pour le dire en past^aiit, ne s'accorde guère non plus avec la prétendue ostentation de rigorii-ine rjue M. A. Thierry reproclie au grand docteur. Nous connaissons aujounriiui en France plus d'un vénérable évêque qui n'a même pa» is cheval dont se se'.-.viit habituellement saint Chrysostome.
T71V 'A7:â[j.£!.o'.v, èv -g èçaoÉ/ovTO này).o; xai Kufïvoî, y.al XlaWâSto; o\ ÈTricxoTroî • tôu- Vou; ^'io ï'i.'J.Zz o"jv=y.cr,;j.o*j; ô 'loâvvr,;. A'.avû'javTSi; oè vT) ■n.zC.'.v.Tt Tropîfa Tr,v èSôv, slffoÉ/loy-:'-* '.; Tr.v "Exccîov. (Pailad., De Vita Chrysost., cnji. xiv ; Patr. grctc , tom. XLVII, co!. uû) Ou ne saurait ici récuser le ré(;it de Palladius, qui était l'un des compai,'uoi)s de route de saint Jean Chrysostome. Or, d'Apamee ou Myrléa en Silhynie, sur /a Propontide, jusqu'à Ephèse, on ne compte pa.î BQoins de soixante lieues que Chrysostome fit à pied : -r^zliy.ri Tropei'at. Pour un paralytique, la traite eût été longue.
les faits. Vers l'an 378, quand Valens eut perdu le trône et la vie à !a bataille d'Andrinople, la paix fut rendue à l'Église et aux monastères par l'avènement de Théodose. Les cénobites du mont Casiub, parmi lesquels Chrysostome vivait depuis quatre ans, le choisirent pour supérieur et lui décernèrent unanimement le titre à'abbas K Mais l'humble lecteur d'Antioche ne voulait pas plus dc3 honneurs du monastère que de ceux de l'épiscopat. De même qu'il avait refusé les uns, il refusa les autres. Sans hésiter, il alla se confiner cette fois dans une caverne de la montagne, et il y vécut comme y vivaient Arsène, Macaire, ou Sérapion dans les Thébaïdes, Chaque jour, un frère du couvent voisin lui apportait un pain pour sa nourriture. Chaque dimanche, le reclus venait avec les autres cénobites s'asseoir à la table eucharistique. C'est là le seul commerce qu'il eût avec les humains, a II est vrai de dire, ajoute M. Martin d'Agde. que sous le beau ciel de la Syrie, dans ce climat sain et doux, en présence de cette nature privilégiée où Dieu avait accumulé toutes les magnificences de la création, le séjour de l'ascète n'avait rien d'effrayant. Au contraire, une telle solitude devait attirer, captiver par un charme puissant des hommes d'une imagination ardente, d'une foi profonde, agités par les grandes pensées de la religion et mal à l'aise au milieu d'un monde dont leur organisation délicate supportait difficilement les rudes contacts. Pour eux, la solitud» était pleine de Dieu; ils l'y sentaient partout avec une impression ineffable de rafraîchissement et de paix. Ils se sentaient là dans le sanctuaire du recueillement, de l'extase, de l'adoration, oia, suivant l'expression d'un prophète. Dieu se plaît à attirer l'âme humaine quand il veut « lui parler au cœur*, » où l'on trouverait pei'*-être» s'il en restait sur la terre, les traces de ce paradis qui fut lu ,remière demeure de l'homme ici-has, alors que son créateur s'entretenait familièrement avec lui '. »
3o. Incontestables au point de vue géographique , ces appréciations ont le tort , pour les critiques modernes , d'être
1 Georg, Alexandrin., Vit. S. Chrysost. (Boll., Ad. Sanct., die 14 septerab.). — * Osée, II, 14. — 'M. Martin d'Agde, Histoire de saint Jean Chrysostonie, page It.
empreintes d'uu parfuiii de mysticisme qui leur déplaît. Nous n'y insisterons donc pas. ïl nous tarde de rentrer dans le domaine de la chronologie et de rassurer le lecteur sur les dangers que la grotte /Sûlée et sauvage du mont Casius pouvait faire courir à la santé et à la raison de l'illustre docteur. « Il n'y demeura, dit Palladius, que trois fois huit mois» : xàxeï Staipt^/aç xpl; ox.tw ij.r)va;. Quoi! est-il vrai? Trois fois huit mois, c'est-à-dire deux ans, pas davantage? En sorte que, de trente-quatre à trente-six ans, Chrysostome, depuis longtemps sorti « des bancs du collège, » aurait accompli ce noviciat de solitude auquel tant d'autres illustres personnages ses contemporains avaient consacré cinquante ou soixante ans de leur vie? Oui, cela est vrai. Nous sommes bien forcé de le dire, au risque de déplaire à la critique moderne. Il est certain, constant, indubitable que saint Jean Chrysostome, entré dans un monastère en l'an 374, resta dans ce monastère jusqu'en 378; quatre ans. Puis il passa « trois fois huit mois, » ou deux ans dans la grotte du mont Casius ; en tout six années tant de cénobitisme que d'érémitisme. Six années, dont la première commence alors que Chrysostome était âgé de trente ans [accomplis, et dont la dernière se termine alors que Chrysostome avait trente-six ans d'âge. Est-ce clair? Est-il maintenant assez prouvé que toutes les consciences catholiques eurent le droit et le devoir de protester avec indignation contre l'outrecuidance d'un critique moderne qui, en présence de faits si avérés, si notoires, écrit bravement ces phrases à effet : « Le jeune Chrysostome, au sortir des bancs de l'école, s'était vu saisi d'une indomptable passion pour la vie du désert. Réfugié dans une grotte du mont Casius, il y avait mené l'existence la plus isolée et la plus farouche. Ses folles austérités, dans une caverne humide, avaient détruit sa santé; il y avait gagné une sorte de paralysie des parties inférieures du cCps et l'impossibilité de digérer. — Le veut d'une ft>rtune prodigieuse, en jetant un simple prêtre de province sur le siège métropolitain de tout l'Orient, » élevait à un poste pour lequel il n'était pas fait, « le plus intraitable des moines, un anachorète qui n'estimait que le désert, un homme qui avait la richesse en effroi et poussait à l'extrême l'ostentation de la simplicité ! »
CUAP. III. — CHKYSOSTOME ET LA CRITIQUE MODEa^'E, 331
36. Eh bien ! ce parvenu (qu'on nous pardonne un tel blasphème !) ce parvenu, qui poussait à l'extrême l'ostentation de la simplicité, ne traversait jamais qu'à cheval les rues de Constantinople. Il avait un cortège qui lui servait de garde d'honneur. Nous le' ^irrons bientôt figurer dans les processions publiques, ayant à ses côtés l'impératrice Eudoxia. Tout cela ne prouve pas une ostentation do £iraplicité bien farouche. Mais cela prouve surabondamment que Chrysostome n'était point « paralysé des parties inférieures du corps. » Écoutons Palladius ^ « Chrysostome, dit-il, passa trois fois huit mois dans cette grotte, où il voulait être caché à tous les regards. C'est là qu'il apprit par co:!U? le texte entier des Écritures. La plupart du temps, il ne s'accordait même pas une minute de sommeil. Mais, incapable de supporter ce genre de vie et ces veilles ininterrompues, il fut pris d'une maladie d'estomac, et le froid lui causa un rhumatisme sur les reins : ir).r)Yeî; âizo toû xpuou; -ràî îtspl toùç vc3ooy; SuvociAEt;. Ne pouvant pas se soigner convenablement au désert, il prit la résolution de revenir au port de la vie cléricale. C'était un effet de la providence du Sauveur qui, pour le bien de l'Église, ménageait dans son serviteur cette faiblesse organique (Si, cette impuissance à supporter les rudes privations des ascètes,
1 Les faits, les dates, et les expressions ont ici une tel'.e importance que nous croyons devoir citer intégralement le texte de Palladius {Dialog. de Vita S. Joann. Chrysost., cap. v; Patrol. grœc, tom. XLVIl, col. 13, 19J :'û; ôè pâov irspiEYÉveTO toOtwv, oO îtovw toctoùtov.. ôctov ÀÔyw, àva;j«*û«î èv c7rv)),atc<> [AÔvo;, ■^liy/j'j.z-jo- àor,).toc; • Y.i/.zî Zvj.-.y.boA Tçi; ôxio) [Jt-ïjva;, ccOtcvo; ôtcTÉ/st to 7î).e:5- Tov, è"A[ji.avûàva)v -rà; toO Xpti7TOt5 ôta67;y.a; irpô; è^OGTpaxKT.aôv xf;; àyvot'xî. Mvj àva- Ttîs-wv ûè TÔv T-ô; oiETÎa; y.pôvov, fir, vjy.Tup, |iïi jasÔ' fjfiî'pav, ve/.poOxat xà Otto yaiTTépa, 7r).r,Y£i; à-o to-j xp-jou; xà; TîSp: xo'jî vs^poù; Suviast;. Or/. £-ap-/.ùiv ôè éauxw jrpy)- Gt[iS'Jc'.v, TiâXiv xaxaAapiSâvei xôv èxx>,ri(7'.a5Xixôv Xî[x.£va. Kai xoOxo r?;; xoû Swxyjpoç TrpovoCa;, 7:pô; xà /pYiç7'.!J.ov x-r,; 'Exx/.Tjijia; 6tà xrj; àirOôveia; xwv xr,; à7xr,7£(«); tcovwv a'jxôv à7:î>.a(7à(nfiî, îv' èîXTïoôiffôîi; xf, âoyvaaîœ, à7TÔ7y-,',xa'. xâw <;Txy)).aîwv. 'Evx£Û6«v yîtpoxovîîxai o'.à/.ovoç Sià xoù M£/£Ttou, uTr/ip£xv;'7a; xûi Ôuo-taarxrjpîw àJo Ttpô; xoî; xptcriv ÊTETiv. 'HSri SÈxiii; SiôacxaXixr,; «;jto-j àpîtr,; ôia/.oii^.-oOar,;, xal rôiv ),awv èx xf,ç xûù fliôy â).(iy;; Y/,yxaivo|JLÉvwv a-jxoj x-/] cuvxuyîa, 7îp£G-o"jx£po; xEipùxoveTxa: oià "5>),aotavo-j xoù iTtiiTXÔTiou. Kaî S'.aTzpÉ^/ai; xpU xéffcrapa ëxv] âv xr] xôiv 'A.vxioy£wv 'Exx)r,7Îa, à7:o(7e(ivijv£'. xà Èxeîffs îîpaxeïov x^ xo-j pt'o-j à-/.pig£ta, xoùç [y.îv à).i';ojv xS cwspoaOvç, xoùç Se çwxtÇwv x^ ôi5ai7xa>.ia, xoùç Sa ttoxî^wv toîç xoù iIveû|jiaTo; và- (lactv. TouTwv Ô£ oOxwç oùpioSpofxo-Jvxwv xtj xoy XptG-xoO xug£pvr,i7£i, xocjxâxat d iMtxapto; Nexxapto;, ô £7iC(jxo7ioç t^î KwvffxavxivoyTCO/ixùv 'Exx>.r,uîa;.
832 PONTIFICAT DE SAWl INNOCENT I (îOl-417).
Dieu le forçait ainsi à renoncer à la solitude des cellules. De retour a Antioche, il fut ordonné diacre par Mélèce, et servit en cella qualité l'e hienh-^-ureii..: évùque pendant cinq ans {380-385). Son éloquence et ses !i;lu..^s vertus j'jtèrent un éclat incomparable, durant cette période, [jespeuple.s, charmés de la douceur de sa parole, le voulaient voi. élever au sacerdoce. L'és'êque Flavien lui imposit uonc les mains et . rJonna prêtre (386). 11 passa encore douze ans à Antioche (380-308) : il s'y muntra la règle vivante du cierge prodiguant aux uns le sel de la sagesse, illuminant les autres par l'éclat de son enseignement, ouvrant à tous les sources sacrées de l'Esprit de Dieu. Ce fut au milieu de ces heureux travaux dans le gouvernement du troupeau de Jésus-Chrisi que son élec'.ion nu siège de Constantinople vint le surprendre (26 février 390), après la mort du bienheureux Nectaire, n Tel est ce texte de Palladius. Nous en demandons bien pardon à la critique moderne ; mais elle s'est lourdement méprise quand elle a traduit par « une sorte d<paralysie des parties inférieures du corps, » l'expression technique :
Tî/.rjyd; à-ô ToO y.puôu; Ta; -Âspi Tov; vî9',o'j; ôuvâuî'.ç. GrâcC à Ce lopsus d'u!!
illustre traducteur, l'Europe savante aurait pu croire que Chrysostome, le grand Chrysostome, l'orateur infatigable, l'émmle à Constantinople de l'immortel Athanase à Alexandrie, le proscrit d'Eudoxia, était un misérable paralytique, une espèce de cul-de-jatte. Eh bien ! l'Europe savante se serait trompée sur ce point. Elle se fût trompée de même, si elle avait cru un seul instant que Ghrysostoine fut « un simple prêtre de province, poussé par un vent de fortune prodigieuse. » Mais non, elle ne s'est pas trompée ! Seulement, on aurait voulu la tromper. Gomme si les sources historiques n'étaient pas aujourd'hui ouvertes à tout le monde ! Comme s'il était fort difficile de lire et de comprendre trois mots du chroniqueur Palladius! En dernière analyse, il reste du roman dont'sainc; Jean Chry?ostome vient d'être le sujet un contre-sens et vingt anachroriismes. Chrysostome n'était pas fait pour la vie ascétique. Sa santé elle-même y résistait. Sou biographe le dit, et, bien qu'il s'exprime fin grec, il y a encore, grâce à Dieu, des gens qui savent le greei
^ia ifti à<jÔ£V£Îa; Tôiv t?j; àa'/.Vj'reto; tcÔvmv «Otov àvrî/affâar;;, ïv' Ep.7roSi76ei; t^
àSvvaai'a, àTCoox»rrai twv cmfiXatwv. Ainsi, une maladie accidentelle eoar tractée par saint Ghrysostorae durant deux ans de vie ascétique, et prûrnptemenl guérie par les médecins d'Antioche, s'est j-ansforœée en \ine paralysie habituelle et persistante. Ainsi Ghrysostorae, qui passa en tout quatre ans de sa vie dans un monastère et deux ans dans une grotte du mont Casius, c'est-à-dire en totalité six ans de vie monastique, sur cinquante-quatre qu'il avait lors de sa promotion en 398 ^ au siège épiscopal de Constantinople, nous est représenté comme un farouche habitant du désert, apportante Byzance les défauts habituels des moines, c'est-à-dire l'ignorance absolue des usages, des habitudes, des nécessités du monde social et la raideur cassante, implacable, brutale et tyrannique d'un parvenu !
37. C'est là le point sur lequel il nous faut insister, maintenant que l'histoire et la chronologie ont fait justice de tant d'autres calomnie* biographiques, (lu'importe après tout que l'on se soit trompé en infligeant sans motif à Chrysostome l'épithète de a prêtre de province? )> Qu'importe qu'on se soit trompé en lui faisant passer dans une grotte du mont Casius quarante ans de vie, au lieu de deux ans? Qu'importe que le disciple de Libanius, du divin Mélèce et de Flavien ait vécu vingt-cinq ans sous la direction du premier, huit ans sous celle du second, douze ans sous celle du troisième? A force de témoignages, le lecteur finira par le croire. Mais il restera persuadé que Chrysostome « ressemblait trop à ces opérateurs hardis qui aiment l'art pour l'art et abusent du fer et du feu pour extirper un mal sans s'inquiéter beaucoup du malade. » Il restera convaincu que la solitude d'où sortait Chrysostome, « ne l'avait guère habitué au ménagement des hommes, et qu'enfin, d'humeur naturellement chagrine, il était de plus ombrageux, hautain, jaloux de son pouvoir, orgueilleux, opiniâtre, irascible. ?uperbe et violent. » Le lecteur le croira, parce que la <;ritique moderne s'est complue à le dire. Mais, s'il arrivait par hasard que rien de tout cela ne fût vrai et qu'on le prouvât au lecteur, que deviendrait la critique moderne?
- Le calcul est facile à contrôler, Chrysostome étant né en 3U.
PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I (40i-4l7).
38. Lorsque de nos jours on instruit à Rome une cause de béaniication ou de canonisation , il est d'usage de constituer un avocat d'office, lequel remplit très-sérieusement le rôle de l'opposition, ou suivant l'expression vulgaire , celui du diable. 11 relève aveo une vigilance et une énergie infatigables tous les défauti apparents, tous les travers de caractère qu'il peut découvrir dans la biographie du sujet. Il analyse tous les actes, scrute toutes les intentions, fait ressortir la moindre imperfection et la met en lumière. Or, ce procédé n'est pas nouveau dans l'Église de Dieu. Bien que les canonisations dites régulières, telles que le Saint-Siège les prononce aujourd'hui après des débats contradictoires, ne remontent pas au delà du x* siècle *, il est certain que la primitive Église ne décernait pas légèrement le titre de saint. Il fallait ou qu'une notoriété unanime ou universelle ou qu'une enquête préalable eussent établi la légitimité de cette qualification. Or, nous possédons encore maintenant le procès-verbal de l'enquête officielle qui fut faite à Rome, sous le pontificat de saint Innocent I, à propos de Jean Ghry- ^stome. Ce monument d'un prix inestimable est le Dîalogus de Vita iéé» Joannis Chrysoslomi, écrit par Palladius, évêque d'Hélénopolis. ^'\)isons tout d'abord que ce Palladius n'est pas le même que lauteur de VHistoria Lausiaca dont nous avons eu précédemment l'occasioii de parler en racontant les démêlés de saint Jérôme avec lluîin ^, D y a lieu de croire que les deux homonymes s'assirent successivement sur le même siège épiscopal d'Hélénopolis, petite cité de Bithynie, ainsi nommée en souvenir de la pieuse mère de Constantin. L'auteur du Dialogue sur la vie de saint Jean Chrysostome, avait été, ainsi que nous l'avons dit, le suffragant, l'admirateur et l'ami du grand archevêque de Gonstantinople. Il fut exilé comme hlB par l'impératrice Eudoxia. Mais , plus heureux que Chrysostome, il put quitter l'Orient, échapper aux mains des persécuteurs et gagner rtome où il acheva paisiblement sa vie. Son arrivée dans la ville éternelle coïncida avec la funeste nouvelle de la mort
* La première canonisation de ce genre est celle de saint Udalric (Ulrich/, évêque d'Augsbourg, prononcée en 993 par le pape Jean XV (Cf. Bollaad» Àct. Sanctor.f 4 îufii). — « Cf. chapitre ii de ce volume, page 228.
CHAP. III. — CHRYSOSTOME ET LA CRITIQUE MGSSFiKE.
de saint Jean Chrysostome, lequel venait de succombep anx tortures des bourreaux et de rendre à Dieyi son âme généreuse, dans la bourgade à demi-sauvage de Cucusa, au fond de l'Arménie, ('e tragique événement qui couronnait la renommée du grand docteur par l'auréole du martyre, et jetait une tache de sang sur la pourpre impériale d'Arcadius, préoccupait au plus haut degré l'attention des esprits en Occident. Grâces aux sourdes rivalités qui existaient entre la cour de Milan et celle de Byzance, on n'avait eu en Italie sur le conflit de Chrysostome et d'Eudoxia que des renseignements incomplets, obscurs, vagues tout au moins quand ils n'étaient pas falsifiés par la chancellerie officielle de Constantinople. Palladius se vit donc bientôt entouré d'une foule avide d'apprendre, de la bouché d'un témoin oculaire, les détails authentiques de la vie et delà mort de Chrysostome. Celui qui se montra le plus empressé à les recueillir était un diacre de l'Église romaine, nommé Théodore. « Vénérable père, dit-il à Palladius, c'est vraiment la Providence qui vous envoie parmi nous. Tous ici nous partageons l'admiration que vous professez pour Chrysostome. Mais, à voir l'affliction que vous cause sa mort, je conjecture que vous avez vécu dans l'intimité de ce grand homme. — Oui, répondit l'évoque. — Puisqu'il en est ainsi, reprit Théodose, je vous ndjure, au nom du Dieu Tout-Puissant, de nous raconter tout ce ;a vous avez su de son histoire. Si vous nous trompiez en quoi que ce fût, Jésus-Christ lui-même serait votre juge. D'ailleurs, nous avons reçu ici plus de vingt messagers venus de Constantinople lesquels nous ont parlé de Chrysostome. Nous avons recueilli leurs témoignages, et nous pourrons au besoin les confronter avec le récit que vous allez faire *. » — Pour mettre plus d'ordre dans la discussion qui allait suivre, le diacre Théodore commença par lire in extenso à Palladius toute la correspondance échangée entre le saint siège et les accusateurs ou défenseurs de Chrysostome, d'une part ; puis, de l'autre, toutes les lettres qui
* Pallad., Dtalog, de Viia S. Joan. Chrysos.. cap. I; Vatr, grcsc, tom. XL VII. col. 7, 8.
ddë PONTIFICAl ir.^. SAINT INNOCENT I (401-417).
avaient été écrites à ce sujet par les deux empereurs d'Occident et d'Orient, Honorius et Arcadius, soit entre eux, soit au saint siège *. Quand il eut terminé cette revue rétrospective, le diacre reprit : « Maintenan*^; vénérable père, en présence de Dieu qui nous écoute, '^'xplîquôz-nous comment tant de haines ont pu s'accumuler sur la tête de Jean Chrysostome. Y eut-il de sa part une opiniâtreté coupable qui révolta contre lui de si hauts personnages ? N'omettez aucun détail. Faites-nous connaître sa naissance, son enfance et sa jeunesse. Dites-nous comment il fat promu au siège de Gonstantinople ; combien de temps il le conserva ; quelles étaient ses mœurs, et comment il a fini sa vie, s'il est vrai, comme le bruit s'en répand, qu'il soit déjà mort. La renommée raconte des merveilles de la sainteté et des vertus de cet homme illustre. C'est le bruit universel. Mais j'ai pour principe de n'attribuer que peu d'importance aux récits de ce genre, tant qu'ils ne sont pas confirmés par des témoignages compétents, émanés d'hommes sérieux et dignes de foi, — Je ne puis qu'admirer votre prudence, cher et bien-aimé Théodore, répondit Palladius. Mais il me semble que mes cheveux blancs et ma dignité d'évêque devraient être à vos yeux une garantie. Cependant, voilà déjà deux fois que vous m'adjurez, au nom de Dieu, de ne dire que la vérité. Maintenant donc, vous pouvez avoir toute confiance dans la sincérité de ma parole. Moi aussi, je connais l'anathème de l'Écriture : « Le Seigneur perdra tous ceux qui profèrent le mensonge -. » — Père très-saint, dit le diacre, s'il ne s'agissait que d'un fait ordinaire, il suffirait de vous voir pour ajouter foi à votre récit. Mais l'enquête que nous allons établir sur la vie de Chrysostome a une importance bien autrement considérable. Nous rendrons compte de ce qui va se dé battre entre nous non-seulement à la face du monde et des rois ^8 la terre, mais devant le tribunal redoutable du souverain juge.
(1) Pullad., Dialog.de Vita S.JoaTi.Chrtjsos.;c:S]). À-w.Là lecture de ces documents officiels est une nouvelle preuve, entre tant d'autres que nous avons déjà signalées^ de la suprématie de juridiction de doctrine et de gouvernement exercée sans conteste par les papes du iv* et du v* siècle,
(2J Psalm., V, 7.
CHAP. m. — CllRYSOSTOME ET LA CRITIQUE MODERNE. 337
Pardonnez-moi donc mon insistance. Je vénère vos cheveux blancs. Mais, vous le savez comme moi, Acace de Bérée porte, lu' aussi, cette couronae de la vieillesse. Nous l'avons vu, quand il apporta les lettres d'ordination épiscopalede Chrysostome *. Sa barbe et sa chevelure blanches furent alors très-remarquées. Et cependant, vous dites vous-même que cet Acace de Bérée fut depuis l'un des chefs de la conspiration que vous déplorez, et l'un des plus ardents ennemis de Chrysostome. — A présent, ditPalladius, je comprends que vous êtes un bon trapezita^; que vous ne jugez pas l'intérieu? de la tente sur le poil qui la recouvre, mais sur la valeur de celuj qui l'habite. Ainsi les temples égyptiens sont magnifiques ; les marbres précieux les décorent, et cependant on y adore des singes, des ibis et des chiens. Vous avez donc raison de dédaigner les apparences, de compter pour rien l'aspect extérieur de cette prison de boue qu'on appelle le corps. C'est le mot de l'Écriture : « Dieu ne jugera point comme jugent les hommes. Ceux-ci ne voient que la face ; Dieu scrute le cœur '. » Si donc nous voulons imiter autant qu'il est en nous la sagesse éternelle, c'est le cœur que nous devons interroger. Aussi, je me livre entièrement à votre disposition pour l'enquête que vous voulez faire. Vous êtes un juge excellent, dès que vous tenez la balance droite et que vous n'inclinez préalablement ni d'un côté ni de l'autre *. »
♦ Nous avons précédemment parlé du voyage en Italie d'Acace de Bérée, chargé, conjointement avec le prêtre Isidore d'Alexandrie, par le patriarche Théophile et par saint Chrysostome lui-même, de négocier avec le pape saii-t Siricius les mesures à prendre pour l'extinction du schisme Paulinien Autioche (Cf. dans ce présent volume, chap. I, n» 61, pag. 104).
* Nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer qu'une tradition orale, conservée eu dehors de l'Évangile, attribuait à Notre-Seigneur Jésus-Chrisi cette parole : Eaiote ergo bord trapezitcB ; maxime traduite par s^vnt Paul (1 Thess., V, 21) en la forme aujourd'hui connue de tous : Omnia probate, quod honum est tenete. C'est à cette tradition que Pdlladius fait allusion ici. Le trapezita, ou changeur, contrôle la monnaie avant de la recevoir, et ne ae laisse tromper ni au son ni à l'apparouce extérieure.
' 11 P^eg., XVI, 7.
• Pallad., Dialog. de Yita S, Joan. Chrys., cap. iv; Pair, grcec, tom. XLVII, •01. 16-18.