XI
39. Cette citation, un peu longue peut-être, était indispensablo jK)ur faire connaître très-exactement au lecteur le caractère réel ^a dialogue de Palladius, de Vita S. Juannis Chrysostomi. Le diacre xomarn Thôodore y joue, au pied de la lettre, l'office d' « avocat d.u diable ; » c'est-à-dire qu'il accumule l'une après l'autre toutes £es objections possibles contre la sainteté de Chrysostome. 11 lui :«;herche des torts et les exagère; il présente sous toutes les faces 3es circonstances atténuantes qui auraient, de façon ou d'autre, excusé la conduite des ennemis du grand docteur. Or, savez-voua •■:ffie qu'a fait la critique moderne, dans l'appréciation si épouvanta- 3blement chargée qu'elle vient de nous donner du caractère de saint ^eau Chrysostome? La critique moderne a tout simplement copié ■isnot à mot chacune des objections que le diacre Théodore présenfeifcà Palladius. Théodore exposait ses objections avec gravité et .respect, sous forme dubitative. La critique moderne les a transformées en affirmations solennelles, précises, acceptées et irréta- -tables. Palladius répondit à toutes les objections du diacre; il y répondit péremptoirement. La critique moderne n'a pas dit ua seul mot des réponses de Palladius. A la fin de cette rigoureuse enquête, véritable modèle d'un procès en canonisation, Théodore SQ déclara complètement édifié sur la fausseté des calomnies dont les adversaires de Chrysostome s'étaient servis pour atténuer leur crime et flétrir la mémoire de l'illustre athlète de Jésus-Christ. Toici ses paroles. « 0 mon père, dit-il à Palladius, puisse la miséricorde de Dieu vous récompenser de votre courage ! Vous avez bien fait de repousser toute communion avec les persécuteurs de Jean. Vous avez rendu à l'Église un immense service en nous apprenant la vérité tout entière. Le Seigneur Tout-Puissant m laissera pas sans gloire le sacrifice de Jean, son héroïque serviteur^ lequel a souffert la mort pour la liberté du ministère év'angélique. L'Église romaine ne communiquera plus avec les évêques d'Orient, fauteurs de tant de désordres, ni surtout avec le patriarcha d'Alexandrie Théophile, jusqu'à ce que le Seigneur nous ait permis d'assembler un concile général, où Ton prsndra des mesures 4éiiiMiâTM centra :e? DSdmbres gangrenés et pourris qui désho-
CHAP. ni. — CHRYSOSTOME ET LA CRITIQUE MODERNE. 339
norent l'Église. Le bienheureux Jean s'est endormi ea paix dans le Seigneur, mais la vérité veille sur sa mémoire. S'il m'esf donné un jourd'interptUer en face ceux qui ont commis de tels forraits au sein de l'Église, je leur dirai : Qu'avez-vous fait de l'honneur du sacerdoce? Oii est la sainteté de votre ministère, la douceur de votre vocation, le sentiment naturel à toute l'humanité? 0 trois et quatre fois misérables! Vous vous êtes acharnés sans raison, sans motif, contre l'innocence même; vous n'avez pas reculé à la pensée de l'égorger de vos mains! Voilà ce que je leur dirai, à ces artisans d'iniquité, de mensonge et dlnfamie. Quant à toi, bienheu« peux Jean, de quelles fleurs tresserai-je la couronne immarcescible de gloire que mérite ton front vainqueur? Ta as subi la tempête, et tu en triomphes aujourd'hui. Qui ain;e Jésus-Christ t'aimera éternellement et ne sera jamais confondu M » — Ainsi concluait le diacre Théodore, à la fin de son enquête officielle. La critique moderne ne le laisse même pas soupçonner.
40. De bonne foi, un procédé de ce genre est-il fait pour rehausser dans le monde la loyauté, l'hooneur des lettres françaises? INIaig peut-être que nous nous trompons. Notre admiration pour saint Chrysostome , admiration préconçue, mal raisonnée, aveugle, comme le sont d'ordinaire les préjugés, pourrait nous faire illusion et nous rendre à notre insu trop partial dans nos appréciations vis-à-vis de la critique moderne. Soit. Voici les pièces du procès. Le lecteur jugera. La critique moderne dit: «Monté sur le siéga métropolitain de l'Orient ^ par la volonté de l'empereur et de son ministre, malgré l'opposition du clergé de la ville et les cabales d'évêques considérables de province, Chrysostome avait eu de rudes débuts et malheureusement rien en lui n'était ràit pour les adoucir '. » — Le diacre Théodore faisait à Palladius une
* Pallad.^ Dialog. de Vita S. Joan. Chrys., cap. iv; Pair, grœc., tom. XLVII, col. 78, 79.
' Le lecteur sait déjà que \t premier siège d'Orieût était celui d'Alexandrie, et le second celui d'Antioche. Les décrets du concile de Kicée sont formels sur ce point. Par conséquent, le siège de Gonstantinopîe n était nullement le premier siège de la clirétienté orientale.
* Cf. le portrait de saint Chrysostome, par M. Thierry, n» 16 de ce présent chapitre, p. 235.
Ojîîijeclîon moins injurieuse dans les termes, mais équivalente dans !© fond. ^1 disait : « Comment le patriarche Théophile, un homme dont vous reconnaissez l'habileté, a-t-il .pu s'opposer à la consécration é.piscopale de Chrysostome? Gomment ne voyait-il paa qu'en sopposant à l'élection d'un tel sujet, il allait soulever l'opi-* nion contre lui ? Il faut donc admettre que Théophile n'était pas seul de son parti, et qu'il avait par devers lui des raisons considérables '. » — Ou nous nous trompons étrangement, ou ces deux objections, l'une du diacre Théodore, l'autre de la critique moderne, sont exactement les mêmes. L'une a engendré l'autre ; la seconde a reproduit la première, avec cette différence toutefois que la critique moderne s'est dispensée de faire connaître la réponse. Cependant Palladius répondait au diacide Théodore que l'unique opposition qui se fût produite au sacre de Chrysostome avait él.é celle dupatria^he Théophile d'Alexandrie; celle-là seule, pas une autre. Que si la critique moderne ne voulait pas s'en rapporter sur ce point au témoignage catégorique de Palladius, elle avait celui de Socrate, autre chroniqueur contemporain, témoin oculaire, et dont la critique moderne fait grand cas pour des raisons que nous dirons bientôt. Or, Socrate nous déclare que Chrysostome, combattu en effet par Théophile d'Alexandrie, avait été élu à l'épiscopat de Gonstantinople « par le suffrage unanime de tous, je veux dire par le clergé aussi bien que par le peuple ! » Tr)sîc7(xaTt xoivô» ô{j.oû uàvTwv, 7.)/^poy T£ 9r,[j.i xai ).ao9 2. Est-CB clair? Sozomène , autre historien et témoin également oculaire, tient absolument le même langage. Nous l'avons reproduit précédemment m extenso; nous Ig rappelons pour mémoire. Voici ses paroles textuelles : Tï;çi(7a|jivtov
Se TO'JTO Toù >.aoij, xaî tûù XAripou, xat ô pacO.eù; cyvrivsi, -/aï tû'j; â^ovra; aÙTOV %t~6\i.'pt. lyv£y.à),£i 8è xaî cyvoSov, xaî toûtw (reîxvoTÉpav Triv ^stpoTOViav oî'.xvû?.
Voilà qui est encore suffisamment explicite. Sozomène affirme, comme Socrate, comme Palladius, que tout /e clergé, tout le peupla ^e Constantinople unanimement avaient élu Chrysostome; qu'un synode de tous les évêques d'Orient avait été convo-
' Pailad., Ditlluf/. ut Vi.n C'-n/-.. i"<;. i;!:.. vui. l'J. — - 2u(-JaL., Imi. fccittf Ub. Vlj ca^. 11 j i'uli. jiu.'.., ;o.;.. L.W ;i,ctjl. (;i;l.
CHAP. m. — CURiSÛSTÛME ET LA CRITIQUE JIOOERNt.
que pour donner, plus de solennité au sacre; et qu'enfin, dana cette manifestation solennelle du sentiment public, i!' n'y eut qu'une seule discordance, une seule, pas plus, celle du patriarche d'Alexandrie Théophile, lequel fut sommé par Eutrope de se ra'ilier au sentiment unanime du clergé, toî; <?Uoi; hfi\)<r. (7U(i<î/r(?îaK<ï9cR,, ou de décline^, les motifs canoniques qui l'en empêchaient K Encore une fois, cela est clair. Tous les autres biographes de saint Jean Chrysostome, tels que Georges d'Alexandrie, Martyrius d'Antioche^ Théodore de Trimithunte, et les palimpsestes de Tusculum renES en lumière par le cardinal Maï, de regrettable mémoire, tiennent absolument le même langage. Oij donc la critique moderne a-t-elle découvert que Chrysostome a monta sur le siège métropolitain de tout l'Orient malgré l'opposition du clergé de la ville et les cabales d'évêques considérables des provinces? » La critiqua moderne n'a trouvé cela nulle part. Elle l'a conjecturé en exagérant l'objection faite par le diacre romain Théodore au saint évêque Palladius; et elle a transformé en une affirmation décisive l'objection de Théodose et ses propres conjectures, sans se préoccuper un instant du devoir d'impartialité qui incombe à tout historien sérieux.
41. a A peine, dit la moderne critique, le nouvel élu était-il installé sur son siège, que la guerre commença entre lui et ceux qu'il venait gouverner. — En lutte avec tout le monde, il ne réussit, chose triste à dire, que contre celui qui l'avait élevé. « Le diacre romain fait exactement la même objection à l'évêque Palladius. a Comment, lui demandait-il, Chrysostome a-t-il pu soulever contre sa personne la haine de tant de gens, et surtout l'animadversioa de personnages si élevés? u II est vrai que Palladius répondit péremptoirement à l'objection du diacre. Mais la critique moderne supprime complètement cette réponse. La voici. « Toute la terre a su, dit Palladius, que la conspiration ourdie contre Chrysostome eut pour chefs trois évêques seulement : Théophile d'Alexandrie Acace de Bérée et Sévérianus de Gabala; deux prêtres et cinq
« Soaomea., Hlst. eccles^ lib. Vill, cap, u; Patr. grcec,, tom. LXVit, cdi 1317-1520.
diacres du clergé de Oonstantinople tellement décriés pour leursmœurg aoe je ne sais, en vérité, s'il convient de leur donner le titre de diacres ou de prêtres; de plus, à la cour de l'empereur, en fait d'homîiies, deux ou trois officiers seulement lesquels mirent la force militaire qu'ils commandaient au service de Théophile ; en fait de femmes, trois veuves disposant d'une grande fortune acquise %. force de rapines. Elles sont assez connues par les émeutes et lesviolences qu'elles ont excitées pour que je puisse les nommer. C'étaient Marsa, femme de Promotus ; Castricia, femme de Saturninus, et Eugraphia, la plus acharnée des trois ; son emportement allait jusqu'à la fureur. Vous savez qu'au-dessus de ces femmes il y en eut une autre; mais je respecte son rang et j'aurais honte de la désigner par son nom*. » Palladius, sous cette réticence, indiquait suffisamment l'impératrice Eudoxia. Cette réponse de l'évêque d'Hélénopolis réduisant le nombre des ennemis de saint Jean Chrysostome à cinq seulement des membres les plus gangrenés du clergé de Constantinople, trois évêques étrangers, trois officiers et quatre femmes de la cour, «i tout quinze personnes, valait, il nous semble, la peine d'être remarquée. Il y a loin de cette appréciation à celle de la critique moderne, laquelle déclare, « qu'à peine installé sur son siège, le nouvel élu fut en guerre avec tout le monde et eut tout le monde contre lui. » Un évoque, même de nos jours, qui n'aurait dans son diocèse que quinze personnes hostiles à son administration, passerait à juste titre pour le plus heureux et le plus aimé des évêques, La réponse de Palladius est donc d'une importance extrême. Nous ne prétendons point que la critique moderne eût le devoir de l'accepter sans contrôle. Le diacre Théodore ne l'admit pas lui-même si facilement ; nous en aurons bientôt la preuve. Mais enfin il fallait en prendre note et la confronter avec d'autres témoignages, pour en dégager impartialement la valeur réelle. Or, les sources authentiques de la tradition relatives à la biographie de saint Jean Ghrysostome ne manquent pas^
* Palla<l., Dialog. 4* Vita S. Joan. Chrysoit., cap. iv; Pair, grœc.f tom. cit.,.
On pouvait, par exemple, lire le chapitre suivant de Sozomène : «Jean administrait admirablement l'Église de Constantinople, dit cet historien. Il convertissait des multitudes de païens et d'hérétiques. On affluait autour de lui, sans vouloir le quitter : les fidèles, pour profiter de ses instructions ; les autres, dans l'espoir de le prendre en défaut. Mais Ghrysostome les séduiscdt les uns et les autres^ par le charme de ses mœurs et de sa parole ; il les conquérait tous à la foi véritable. Le peuple était avide de ses discours et ne pouvait s'en rassasier. L'empressement était tel qu'on s'étouffait autour de la chaire épiscopale, se portant les uns sur les autres au risque de s'étoufî'er pour mieux l'entendre. Jean Ghrysostome fut obligé de renoncer à l'usage suivi jusque-là par ses prédécesseurs de parler du haut de leur trône. Il se plaçait sur l'ambon destiné aux lecteurs, et de là, dominant la foule, ses discours arrivaient plus facilement à ses milliers d'auditeurs '. La chrétienté de Constantinople était donc dans l'état le plus florissant : elle croissait chaque jour en fruits de grâce et de salut *. »
42. La critique moderne ne s'est point embarrassée dans ces recherches d'érudition. Elle continue à déverser sur Ghrysostome un véritable torrent d'accusations et d'injures. « Il était irascible, superbe et violent, dit-elle. La solitude d'où il sortait ne l'avait guère habitué au ménagement des hommes. II portait dans l'exercice dune autorité presque incontrôlée le défaut habituel des solitaires jetés par les événements, dans le mouvement du monde; il était ombrageux, hautain, jaloux de son pouvoir, impatient de toute opposition. Ses admirateurs étaient forcés de recoimaître qu'il était orgueilleux et opiniâtre, et pourtant ils le respectaient, tant il y avait de vertus sous cet orgueil. » Voilà ce que dit la critique moderne. Ce sont précisément les mêmes objections que faisait le diacre Théodore à son interlocuteur. « Mon père, disait le diacre à Palladius, expliquez-moi, de grâce, comment Ghrysostome, orné ie toutes les vertus que vous venez de nous décrire, pouvait être
» enrrsmen.. Fi'xf. écries., lib. VIII, cap. v; Patr. grœc, tom. LXVIl, Cûl- l5â8.
' ; . '.,■■!., .M,'- Ml, cul. 1."j3G.
si orgueilleux? — Comment dites-vous? s'écria Palladius. Avez-vous jamais surpris un acte d'orgueil dans la vie de Chrysostome? Ou bien répétez-vous seulement un propos tenu par d'autres? — Moa père, répondit Théodore, je vous ai déjà dit que je n'ai jamais vu Chrysostome, mais je tiens ce détail d'un corroyeur byzantin, lequel prétendait que, sauf à l'église où il se montrait accessible à tout le monde, Chrysostome ne se laissait que difficilement aborder. Or, c'est la marque d'un esprit superbe et hautain de se dérober ainsi à ceux qui vous recherchent. — En vérité, reprit Palladius, je renverrais volontiers ce corroyeur au tan et aux cuirs de sa boutique. Quoi ! c'est une marque d'orgueil de se dérober aux applaudissements d'une foule enthousiaste, et de se recueillir devant Dieu, pour revenir bientôt répandre sur le monde des fruits de salut! A ce compte-là, le précurseur Jean-Baptiste était un orgueilleux, puisqu'il se retira au désert. Il en faudra dire autant de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, car nous lisons à diverses reprises dans TÉvangile : Videns turbas Jésus ascendit in montem *. — Videns turbas^ secessit seorsum *. C'est là ce que Chrysostome a fait, imitant de toutes ses forces l'exemple de Jean-Baptiste et de Notre-Seigneur lui-même. Il se dérobait à la multitude inutilement curieuse; mais je défie qu'on cite une seule personne ayant un besoin sérieux de le voir qui ait été écartée. — C'est possible, dit Théodore. Mais vous conviendrez qu'il était ombrageux, irascible et violent. — Je le nierai formellement au contraire, dit Palladius. Jamais on ne prouvera que, depuis le jour de son baptême, Chrysostome ait proféré un blasphème, une imprécation ou une médisance; qu'il ait calomnié ou menti; qu'il ait eu un mouvement de colère (ri v.aTrjpâcaTo), ou qu'il ait articulé la moindre plaisanterie indigne d'un chrétien. — Cependant, objecta Théodore, il a outragé bien des gens. — Et comment voulez-vous, reprit Palladius, qu'il se sort permis contre qui que ce fût des actes outrageants, quand il ne se sOTait pas même pardonné une parole de ce genre? — Mais, insista Théodore, on le dit cependant. — Oh ! oui, répondit Palladius. Et
» Matth., V, 1. — » Ibid,, vm, 18.
que ne disent point les langues malveillantes et ennemies? Il ne manque pas de gens pervers qui dénigrent la vertu, uniquement parce qu'elle est la vertu. Que ne disaient pas les Juifs de Jésus- Christ Notre-Seigneur ! A les entendre, lui, ce grand Dieu, le maître des maîtres, le modèle des prophètes, n'était qu'un « imposteur qui trompait le monde *; un émissaire de Béelzébuth, chassant les démons au nom du prince des démons '; un vorace et un buveur de vin (vorax et vini potator) ^\ un Samaritain et un possédé *. » S'il en fat ainsi de notre divin Sauveur, si parmi tant d'ennemii qui le calomniaient il n'y eut que les douze apôtres pour lui rendre justice, faut-il nous étonner que Jean Chrysostome ait eu le même sort? Car enfin, Jean Chrysostome n'était qu'un mortel. Il n'arrivait pas, malgré tout son mérite, adsalivam C/u^is'Àià^Qçwnov itpôî Tôv ffteXov Toû Xpt(7To\j (xri ôvtoc) ^. Et Comment osez-vous dire que Chrysostome ait jamais fait une injure à qui que ce soit? D'abord, il était tellement réservé qu'il ne se permettait pas même , visà-vis de qui que ce fût les plaisanteries que la conversation au torise. Tant il était loin de se porler à des injures ou à des outrages! Quand il remarquait, soit parmi ses disciples habituels, soit parmi les clercs de son entourage, soit même parmi les évêques, une tendance à la vanité ou à l'orgueil, pour les amener à veiller sur eux-mêmes il affectait de louer leur modestie ; s'il voulait réprimer une abstinence excessive chez l'un, ou un sentiment d'avarice chez l'autre, il parlait d'intempérance à l'ascète, de prodigalité à l'avare. L'expérience lui avait appris que c'est le meilleur moyen de corriger doucement les défauts du prochain sans irriter son amour-propre. D'ailleurs, il ne s'en cachait pas, il préférait ua jeune homme bien discipliné à un vieillard intempérant ; il préférait un vieillard avide de sagesse et de science à un jeune homme présomptueux et ignorant ; il préférait un pauvre vertueux à un riche débauché ; un laïque de mœurs régulières à un moine p,fi-F«îsseûk et oisif. C'est peut-être là ce que les intrigants ont considéré comme
« JoanH.t ni, 12, — « Luc., XI, 15. — » Matth., xi, 19. — * Joann., viii, 48. — • C'est une allusion à ce Terset d'Isaïe : Tanqwjn stilla situlœ et ut saliva weptUabutUur {Ua*., XL, IS).
346 PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I (îOI-417).
des injures personnelles. Mais qui faut-il blâmer d'eux ou de lui?
Est-ce que la colombe timide et la gémissante tourterelle sont coupaLies, elles qui ne vivent que d'un grain frugal, parce qu'on le« aura mises dans la même cage avec des milans farouches ou des vautours carnassiers? Faites ce que vous voudrez, il n'y aura jamais d'alliance possible entre la lumière et les ténèbres, entre la vertu et le vice, entre l'innocence et le crime *. »
43. « Mais enfin, reprenait Théodore, nul mortel en cette vie terrestre n'est impeccable. On peut toujours dire que Jean GhrysosLome ne connaissait pas son temps, et qu'il eut le tort de vouloir mal à propos lutter contre les autorités ou les coutumes établies. — Vous me paraissez, mon cher Théodore, exagérer la finesse et la ruse, répondit Palladius. Tout à l'heure vous étiez rempli de commisération pour les malheurs de Jean Chrysostome: maintenant vous passez dans le camp des adversaires, et vous l'incriminez comme n'ont jamais osé le faire ses plus ardents ennemis. — Pardonnez-moi, mon père, et ne vous fâchez point de mes observations. Je cherche la vérité; je veux absolument la découvrir. Or, il me semble que Jean Chrysostome n'a pas su contîaître ni discerner son temps. L'Ecriture nous dit : «Ne vous mettez pas sur le chemin des puissants ^. » Elle nous dit encore de savoir u racheter le temps ^, » et cette dernière recommandation doit surtout s'appliquer aux circonstances et aux personnes qui se montrent réfractaires à tous les enseignements du salut. — En vérité, répondit Palladius, j'admire comment vous savez interpréter l'Éoriture. Il est très-vrai que l'Ecclésiaste a prononcé cette sentence : In lacis potentinn ne stetcris. Ce qui, dans le texte sacré, s'applique aux ambitieux et aux incapables, lesquels veulent ravir des honneurs et des cliarges dont ils ne sont pas dignes. Il est très-vrai aussi que l'Apôtre nous prescrit de « racheter le temps, parce que les jours 3ont mauvais : » liedimentes tenipus quoniam dies moli .«'in'. Mais il n'est p3s moins certain que l'Apôtre ente/id par là qu il faut non
* Pallad,, Lizlog. de VUa Chrysost., cap. xïX, XX; Pftr. grœc, iota. XLVII, «01. 67-69. — ' Proverb., xxv, 6. — * Ephes., v, 16 ; Coloss., ïv, 5.
CEAP. ni. — CnRTSOSTOME ET LA CRITIQUE JIODERKE. 347
point nous faire hypocrites, voleurs, adultères, avec ceux de nos contemporains qui sont tels, mais au contraire réagir par la vertu contre /es vices de notre siècle. C'est uniquement ainsi que nous rachetons par le mépris des voluptés périssables le temps de l'étei*" nelle récompense. Les martyrs n'ont pas fait au ire chose, eux qjii sacrifiaient cette vie mortelle pour conquérir l'incorrapLibilité. Si vous donnez un autre sens au précepte de l'Apôtre, il vous faudra dire que Moïse, Elie, Daniel, Jean-Baptiste, Isaïe, tous les prophètes, Pierre et Paul eux-mêmes, ne connaissaient pas leur temps. On les a vus tour à tour fuir au désert, subir la persécution de leurs contemporains, expirer l'un sous les dents d'une scie, l'autre dans un cachot. Celui-ci fut jeté dans la fosse aux lions, celui-h'i ne trouvait de refuse que dans une grotte isolée au flanc de lamonlngne. Vous conviendrez cependant que Jean-Baptiste fut un saint. Nui enfant né d'une femme ne l'a égalé : Major inter natos viulierum prophela Joanne Baptista n'jnio esc ^ Telle est la parole de Jésus- Ctirist lui-même. Il vous faudra donc dire que Jean-Baptiste ne connaissait pas son époque ni son temps, puisqu'il s'obstina à combattre l'adultère du roi Hérode, adultère public, connu et accepté de tous, mais flétri par Jean-Baptiste qui exposa sa vie dans la lutte et fut décapité pour n'avoir pas imité le silence de ses contemporains. Eh bien ! c'est exactement ce que Ghryosostome a fait de nos jours, ni plus, ni moins. Pierre et Paul, ces colonnes de l'Église, ne connaissaient donc pas leur temps, ces grands apôtres, lesquels même aprèb leur mort ouvrent et ferment les portes de la vérité, et tien nent dans leurs mains les clefs du ciel. Ils ne connaissaient pas leui; temps, puisque l'un s'est fait crucifier la tête en bas et l'autre décapiter, pour sauvegarder tous deux la liberté du ministère apostolique. Avant de blâmer les saints qui ont apporté une légi* time indépendance dans le ministère de la parole divine, il ic^ y réfléchir sérieusement. Un soldat ne se sert point d'un glaivô émoussé, ni un apôtre d'une parole mutilée. Vous ne pouvez séparer le parfum de son odeur, pas plus que la parole évangé*
> Luc., vil, »8.
lique de sa liberté. Eq particulier, sous le toit domestique, à des amis, à des serviteurs, il faut éviter la réprimande devant témoins. Quiconque ne i-especterait pas cette pudeur individuelle pourrait être accusé à bon droit de ne connaître ni son temps, ni son pays. Mais à l'église, dasss un lieu aussi public qu'un marché, exiger d'un prédicateur qu'il fasse l'éloge des hommes vicieux, qu'il épargne les grands criminels, c'est ne comprendre ni le droit suprême de la vérité ni le texte précis des Écritures. Que faisait donc saint Paul, quand il disait aux Cretois : Cretenses semper mendaces '? aux Galates : Jnsensali Galatœ -? aux Corinthiens : Et vos inflati estis ^? Paul désignait-il nominativement un Cretois, un Galate ou un iîorinthien? Non. Voulait-il dire qu'on ne trouvait de menteurs que parmi les Cretois, d'insensés que chez les Galates, ou d'orgueilleux que chez les Corinthiens? Non plus. Ces défauts qui appartiennent à l'humanité tout entière, ne sont le propre ni d'une nationalité ni d'une époque isolée. Paul, ou plutôt l'Esprit de Dieu qui parlait par sa bouche flétrissait ainsi le vice partout oii il se pouvait rencontrer. Or, c'est ce qu'a fait dans l'Église, avec une admirable indépendance de caractère, l'illustre Jean Chrysostome. Son but en cela était d'encourager la vertu et de décourager le vice. Il obéissait ainsi au précepte de saint Paul : Peccanies coram omnibus ai^gue, ut et cœteri timorem haheant *. Quoi ! parce que les orgueilleux etles débauchés de ce monde voudraient qu'on exaltât leurs passions et leurs vices, faudra-t-il que les serviteurs de Dieu se prêteot à leur fantaisie? Non. Non. Faire un crime à un évêque d'avoir publiquement flétri l'avarice, la luxure, et toutes les passions de ce genre, serait avouer qu'on est atteint soi-même d'une semblable infection ^ »
44. Le lecteur doit commencer à s'apercevoir, après tant de -citations autlientiques du dialogue dePalladius, que nous n'avons rien exagéré en reprochant à la critique moderne d'avoir recueilli uae à une toutes les accusations du procès et de les avoir présentées
* TH., 1, 12. — î Galal.^ m, 12. — « I Cor., v, î — » I Tim.,v, 20. — * Pallad., Dialog. de Vita S. Joan. Chrysost., cap. iviii ; Pair, grœc, tom. cit., ool. 65-67.
comme l'expression même du verdict définitif, quand au contraire, chacune des charges ^ontradictoirement discutées avait été reconnue fausse, calomnieuse, insoutenable. Et maintenant avions-nous tort de protester, avec toute l'énergie dont nous sommes capable, contre un procédé de ce genre? Quoi donc ! s'il s'agissait du plus obscur des accusés qui comparaissent chaque semaine par milliers devant nos tribunaux, on ne permettrait à qui que ce soit de relever les charges du réquisitoire articulées par le ministère public, apiès qu'un verdict d'acquittement aurait été prononcé ; on traiterait de calomniateur, l'écrivain qui agirait de la sorte. Et quand il s'agit du plus illustre des Pères de l'Église, d'un génie comme il ne s'en verra peut-être plus, d'un saint, d'un martyr, il sera loisible de livrer sa mémoire, comme une proie, à la calomnie posthume d'une critique aussi injuste que passionnée ! Nous n'insisterons pas davantage sur mille autres détails aussi peu sérieux, que M. A. Thierry a semés dans tout le cours de son étude sur Jean Ghrysostome. Il en est un pourtant que nous relèverons de préférence. C'est l'accusation portée contre le grand docteur d'avoir transformé la chaire chrétienne en une arène de personnalités. Ce grief d'ailleurs n'est pas plus nouveau que les autres. Il fut discuté entre l'évêque Palladius et le diacre Théodore. Voici comment Palladius le repoussait*. «L'Église de Constantinople, dit-il, devenait de jour en jour plus florissante sous l'influence de son illustre évêque. La cité tout entière était devenue un vaste théâtre de piété et de vertus. Les âmes s'élevaient dans la chasteté, au chant des hymnes saintes. On voyait de jeunes hommes, de jeunes femmes jusque-là passionnés pour l'hippodrome et les spectacles, se presser au bercail de Jésus-Christ, séduits comme irrésistiblement par la voix mélodieuse du bon pasteur. Ce fut alors que quelques mauvais prêtres, jaloux de tant d'œuvres de salut, essayèrent de renverser par la ruse et la calomnie un génie qu'ils n'osaient attaquer de front. Ils rapprochèrent insidieusement quelques phrases isoléei
t PaWad., Dialog. de vita Joann. Chrysost., cap. v, iv; Pair, grœc, t. XLVII, col. 21.
âûO PONTIFICAT DE SAIKT INNOCEUT I (401- 417).
des honK^.lies de Chrysostome et les présentèrent comme des ïnjures nominativement adressées à l'impératrice Eudoxia et à quelques personnages de la cour. » Ainsi parlait un témoin oculaire, Palladius. Uue si absolument la critique moderne s'obstinait à repousser son témoignage, rien n'était plus facile que d'interroger sur ce point les œuvres elles-mêmes de saint Chrysostome. Nous les possédons à peu près en entier. Or, dans les quinze volumes qui les renferment, on ne trouve pas une seule fois le nom de l'impératrice Eudoxia, ni celai d'aucun des personnages de la cour, prononcé avec la moindre parole de blâme. Mais, dira-t-on, Chrysostome faisait des allusions. Oui sans doute, il traçait le tableau du vice; quel est le moialiste qui n'essaie d'en faire autant? Le j'étiie de Chrysostome revêtait ces tableaux de couleurs vives et isaisissantes. Cela est encore vrai, et sous ce rapport le grand docteur est resté inimitable. Mais il ne particularisait jamais, ce qui est fort différent.
43. Nous ne voulons point terminer cette discussion épisodique un peu longue peut-être, mais suffisamnient justifiée par l'importance du sujet, sans dire un mot de l'écrivain Socrate, lequel dans son Hhtoria ecdesiastica, parle du grand docteur avec assez peu de ménagement. Voici comment il s'exprime sur le caractère et les mœurs de saint Chrysostome : « On dit que, dans son zèle pour la vertu, Jean était trop amer. Un de ceux qui l'ont connu dès son enfance prétend qu'il était plus naturellement enclin à la colère qu'à la retenue. Du reste, la sainteté de sa vie faisait qu'il se préoccupait peu de ce qui pouvait lui arriver. Dans la simplicité de son innocence, il ne lui venait pas à la pensée de rien dissimuler. Il usait envers tout le monde d'une indépendance excessive de langage. Dans ses instructions, il ne se souciait de rien autre chose, sinon du profit spirituel de ses auditeurs. Il pouvait ainsi passer pour arrogant aux yeux de ceux qui ne connaissaient pas rintégrité de ses mœurs. Avec ce caractère, quand il eut été promu à l'épiscopat, Jean se montra trop rigoureux à léformer les vices de son clergé. Cela lui valut la haine de plusieurs 'ecclésiastiques qui le prirent en horreur et disaient partout que l'évêque était trop
violent. Sou archidiacre Sérapion contribua beaucoup car sa dureté personnelle à lui aliéner les esprits. Un jour que le clergé était réuni autour ^^e l'évêque, l'archidiacre interpellant Cbrysostome, lui dit : Vous ce pourrez jamais, ô évêque, dominer tous ces rebelles, si vous ne les chassez à coups de verges ! — Cette parole souleva une haine ardente contre l'évêque. Ceux des clercs qui, pour divers motifs, furent déposés de leurs fonctions ecclésiastiques, conspirèrent contre Chrysostome et répandirent mille calomnies contre lui. Leurs accusations trouvèrent d'autant plus de créance que l'évêque mangeait toujours seul et n'acceptait jamais d'invitations à dîner. On n'a jamais su bien au juste le motif de cette conduite. Ses apologistes soutiennent qu'il avait l'estomac paresseux, qu'il lui fallait une nourriture particulière et que dès lors, il renonça à manger en public. Ses adversaires prétendent qu'il agi? saii ainsi par un rigorisme outré. Quoi qu'il en soit, cette particuU, rite fournit à ses accusateurs le moyen d'accréditer leurs calomnies. Cependant le peuple, malgré leurs intrigues, demeurait attaché à l'évêque, et montrait pour lui un enthousiasme et un amour invincibles. Ses homélies transportaient les âmes. Je n'essaierai pas d'en faire l'éloge, elles sont dans toutes les mains. Chacun peut en juger et se convaincre qu'elles étaient de nature à produire des fruits abondants de salut, aussi Lien celles qui ont été écrites intégralement de sa main que celles qui furent recueillies pendant leur improvisation par les tachygraphes '. »
4G. Moins chargé que celui de la critique moderne, ce tableau de Chrysostome, tracé par l'historien Socrate, n'en est pas moins un véritable acte d'accusation. Or, il est connii depuis quatorze siècles, et cependant l'Église n'a pas hésité à placer la mémoire de Chrysostome sur nos autels. C'est que tout le monde sait, depuis quatorze cents ans, que le témoignage de Socrata est celui, non pas d'un catholique, mais d'un Novatieu. Depuis 1 fondation de Constantinople, cette ville avait eu dans son seiL jusqu'à trois sièges
' Socrat., Hist. ecclesiast., lib. VI, cap. m, iv; Patrol. grtec, iom. LXVII4 ^ol. 669-672.
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épiscopaux simultanés; celui des ariens, celui des novatiens «t celui df.s catholiques. Nous avons vu comment, aveu une énergie qui ne fut pas sans danger pour le héros. Théodose le Grand supprima le siège arien, mais il laissa subsister celui des novatiens, Borte de jansénistes prématurés dont nous avons fait précédemment connaître les doctrines et les tendances. A l'époque oii Jean Chrysostome fut appelé au gouvernement des catholiques de Byzance, la secte novatienne de cette ville avait pour évêque Sisinnius. Or, Sisinnius était l'évêque de Socrate. Socrate mettait Sisinnius bien au-dessus de Chrysostome. En voici la preuve. Après avoir enregistré la mort de Chrysostome, l'historien reprend : « J'ai déjà dit que l'austérité de Jean le portait plus à la colère qu'à la retenue, et que, fort de sa sainteté personnelle dont il avait conscience, il usait d'une indépendance excessive de langage. Il y a donc lieu de s'étonner, qu'avec son zèle si ardent pour la sagesse, il ait directement prêché la doctrine la plus étrangère à la sagesse. En effet, un jour que, dans un synode d'évêques, on avait déclaré que les pécheurs ne pourraient être admis qu'une seule fois à la pénitence après le baptême, il eut l'audace de s'écrier : Eût-on péché mille fois, qu'on revienne mille fois à la pénitence! Il y en eut un certain nombre qui reprirent alors Chrysostome, mais celui qui se distingua le plus en cette occasion fut Sisinnius, évêque des novatiens. Il composa un traité complet sur la matière , et releva d'une façon triomphante (yevvaîa);) cette erreur de Chrysostome. Puisque le sujet m'y amène, je vais parler un peu plus longuement de Sisinnius. C'était, comme je l'ai déjà indiqué, un homme extrêmement érudit. Il excellait dans la science de la philosophie; il s'était spécialement consacré à l'étude de la dialectique, et il interprétait admirablement les saintes Écritures. Sa supériorité en ce genre était telle que l'hérétique Eunomius n'eut jamais le courage de se mesurer avec lui en conférence publique. Il était le contraire de Jean Chrysostome, et, malgré la sage rigueur de sa doctrine, il aimait la somptuosité et la magnificence. Sa table étull délicatement servie; il portait un costume d'une éclatante blancheur et deux fois par jour, il prenait les délices du bain dan»
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'es thermes publics. Un jour, on lui demandait pourquoi, évêque comme il était, il prenait ainsi deux bains chaque jour? — C'est, répondit-il, que je ne puis en prendre trois. — Arsace l'étant allé voir iccompagné de quelques clercs, l'un d'eux demanda à Sisinniiis pourquoi il portait un vêtement de couleur blanche, laquelle ne seyait pas à la gravité épiscopale. Montrez-moi, disait-il, un texte de /'Ecriture qui autorise un prêtre à porter des vêtements blancs. — Mais d'abord, répondit Sisinnius, montrez-moi vous-même le passage des livres saints qui ordonne à un évêque de porter des vêtements de couleur sombre. — Et comme l'interlocuteur paraissait embarrassé, Sisinnius reprit : Vous ne trouverez rien dans l'Écriture qui justifie votre préférence pour la couleur noire. Au contraire, Salomon a dit : « Que vos vêtements soient blancs : » Sinû tibi vestimenta alba *. L'Évangile nous apprend que Notre-Seigneur lui-même portait une tunique blanche -. Moïse et Élie, quand ils apparurent aux apôtres, lors de la Transfiguration, n'avaient-ils pas des vêtemonts blancs comme la neige? — Cette facilité de répartie, jointe à S():i prodigieux savoir, ravissait d'admiration tous ceux qui entendaient Sisinnius. Un jour, Léontius, évêque d'Ancyre, viutàConstantinople. Ce prélat avait enlevé aux Novatieus de son diocèse une église dont ils étaient en possession. Sisinnius l'alla trouver, le pliant de restituer l'édifice à ses légitimes propriétaires. Mais l'évêque d'Ancyre le reçut fort mal. Vous autres Novatiens, lui dit-il, vous ne devez point avoir d'église?, puisque vous niez l'efficacité de la pénitence et posez entre la miséricorde de Dieu et la faiblesse de l'homme une barrière insurmontable! — Léontius continua tant qu'il voulut à déblatérer }y.axwi; ),eYovTo; contre les Novatiens. Sisinnius le laissa dire, et quand il eut fini, se contenta de répondre : Js vous jure que nul plus que moi ne fait pénitence! — Et quelle pénitence faites-vous donc? demanda l'évêque d'Ancyre. — J'ai dû m'imposer celle de vous rendre visite, répliqua SisinniuSo -^Lorsque Jean Chrysostome eut été intronisé sur le siège catholique, il en. treprit une controverse avec Sisinnius. Il ne saurait, lui disait-il, y
' Eccles., IX, 8. — » Luc, ix, 29
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avoir deux évêques dans la méuj.' i : •. .vu.^.'ii, répondit Sisranius, n'y en a-t-il pas deux à Constantin ople. — Jean Chrysoslorae parât vivement choqué de cette parole. Vous prétendez donc, lui dit-il, être ici le seul évêque? — Non, dit Sisinnius, mais je ne comprends pas comment vous-même, seul dans cette immense cité, vous avez la prétention de me refuser le titre et le caractère épiscopal que tous les autres me reconnaissent. — Exaspéré par cette réponse, Jean s'écria : Je vous ferai interdire la prédication, parce que vous êtes hérétique. — Quel service vous me rendrez! dit Sisinnius en riant. Vous me débarrasserez d'un fardeau qui m'accable et vous pouvez compter sur toute ma reconnaissance. — Cette dernière répartie désarma la colère de Jean. S'il en est ainsi, reprit-il, etpuisque la prédication vous coûte tant., je me garderai bien de vous la faire interdire. — Tels étaient la présence d'esprit de Sisinnius et le tour ingénieux qu 'il savait donner à ses pensées. Il serait trop long de citer ici tous les traits que nous pourrions rapporter de son heureux génie. J'ai voulu seulement en donner quelques-uns, pour faire connaître la valeur de cet admirable évêque. Je me contenterai d'ajouter que sa réprutation était telle que tous les prélats catholiques qui se succédèrent sur le siège de Constantinopie se montrèrent pour lui pleins d'estime et d'affection. Leurs sympathies pour Sisinnius furent d'ailleurs partagées par les familles patriciennes de Byzance, ainsi que par les grands personnages de l'État *. » — Après cette longue citation de Socrate, nous sommes dispensé de nous étendre plus longuement sur le novatianisme avéré de cet auteur. Si pourtant la critiq i'" moderne, qui aura quelque droit de se montrer sévère à notre égard puisque nous le sommes nous-même pour elle, ne se croyait pas encore suffisamment édifiée sur le novatianisme de Socrate '
' Socrat., Hist. eccles., lib. VI, cap. xxi, xxil ; Patr. grac, iova. LXVH, coi. 723-729.
* Nous iasistoEs d'autant plus sur ce poiut, déjà si^ialé par Nicéphore, el depuis mis ".n complète évidence par le cardinal Bnroiiiuf. et le P. Lalibe, que Socrate a trouvé dans notre France un autre érudii, ^ui s'efforça de réhabiliter sa mémoire au point de vue de l'orlbodoxie. Heuri de V;iluis:, eu 4670, dvîdia k Louis XIV l'édition vraiment princeps du texte grec de îé-jcral.!, accompagnée <i*uiie versioQ latine très-correcte. C'était l'époque, 0% eeloa
Tious lui signalerons un dernier passage qui ne saurait laisser sub-» sister l'ombre d'un doute, V Histoire ecclésiastique de Socrate finit au pontificat, de saint Célestin I (422-432), époque ^m l'auteur luiniêmb termina sa vie. Or, voici comment Socrate apprécie le règne de ce p;\pe. « Célestin, dit-il, enleva s."j;s i^ovatiens les l'glisi s qu'ils possédai(3nt à Rome, et il contraignit Rusticola leur îvêque à tenir' l'assemblée des fidèles clandestinement dans des maisons particulières. Jusqu'à hii les Novatiens avaient été trèsflorissants à Home. Ils y avaient un très-grand nombre d'églises ei de fidèles. Mais la jalousie les atteignit à leur tour : 'a).a' à çOôvor •/.:/.! To-jTwv f,4;aTo. Les évêques de Rome, marchant sur les traces de ceux d'Alexandrie, ne se conLinrent plus dans les boiues de la modération sacerdotale, et ils réalisèrent le despotisme qu'ils rêvaient depuis si longtemps. T?.; 'Pcjpiaiwv ÈTT'.cxor.y;; ô;j.(iîw; Tir, 'A^.cïavôpe'wv T.i[.a. xr, .Upwo-jvr,;; Èitl SuvaCTTEÎav rfir^ ttcDoci 7;fO2>,6o0ôr,;- Yoilà pourquoi ÎCS évêque?
de Rome ne permirent plus aux Novatiens, qui avaient la même foi, la même discipline que les catholiques, de tenir leurs assemblées. Tout en convenant que les Novatiens étaient irréprochables au point de vue de la doctrine, ils les persécutèrent et les dépouillèrent d
rexpiession d'un critique du temps, « les écrivains de l'antiquité devenaient poui kurs commentateurs desefjiècGs de diviuités auxquelles on ne pouvait toucher sans profanation.» (Lettre à M™» Daciersur sou livre des Causes de la con^uption du goust, pcg. 3.) Hei:ri de Valois céda à la mode de son temps et bc crut oblij;é de prendre en malu la causede l'auteur qu'il Iraiiuisait. Cepeudaut, comme Henri de Valois tUait un vérilabJc savant, il se garda Lieu de tomber dans une exagération iusoiilei;ri!de. Il se cou tenta dédire que, sausavoif été positivement novatien, Socrate s'était seulement montré on ne peut plus favorable à ces s<"ctaires (Cf. Pair, grœc, tom. LXVIl, col- :20-£2). Pour nous qui ne sommes astreint ni an caprice d'une mode de ce genre, ni surtout aux méuageuifuts politique? que li [.uissance du grand roi iiUposait d'une manière rétrospective à tous les historiens du xv;ie siècle, nous enregis rous purement et simplement ie témoignage explicite de Nlcépliore. a Socrate, dit-il, était de la secte oes Kaâafol (purs^. On lui eu donna E.êms'ie surnom, bien qu'il ne fût riea, moins que pur ; » *0 Tr,v iroocrivopiav, oo p-^t ?ié ye %a TY,v TTfo-tçtrvï ;'.â8apo!; Iwy.fdcTriÇ. .Nicephor. Callist. , tiist, eccies, prcxsmium , Fntr. grac, tom. CXLV, col. fiOo.) Un sait que les Novatiens se donnaient J« nom de Ka8apoî, et Socrate lui-même nous en dit assez sur ce point, quand il rejiroche à Jean Chrysostome sou horreur pour li véritable sagesse (ffwçfoi-Jvr,;} dont Sisinnius avait le monopole.
tous leurs biens. Grâce à Dieu, les évêques de Coastantinop]« ae tombèrent point dans cet égarement. Ils laissèrent les Novatiens libres de tenir leurs assemblées, et, comme je l'ai souvent redit dans le cours de cette histoire, ils leur témoignaient une affection toute particulière l IVXXà [letà Toû ffTépyetv aOroùç, xai ivSov tîô).ïw; cuvàys'.v ôîa^av, ô); S?i Trpôrepov viSY) tawTa Ixavô); éy/iv K » Après un tel aveu, il nous semble qu'il est de toute impossibilité de nier le novatianisme de Socrate. Il reste donc acquis à la discussion que cet historien, contemporain de Chrysostome, tout novatien qu'il fût, s'est montré pour ce grand docteur dont il ne partageait pas la croyance plus respectueux que la critique moderne. Ce sera le dernier mot d'une dissertation rétrospective dont le lecteur ne songera pas, nous l'espérons, à regretter la longueur, car elle nous a fait pénétrer plus profondément dans l'histoire intime d'un des plus beaux génies qui aient honoré l'humanité.
§ TSS.. Réaction Païenne.
47. Le monde, au début du v" siècle, offraîL un spectacle digne de fixer l'attention de l'historien. Nous avons précédemment esquissé le tableau des agitations politiques, dea luttes avec les barbares, des guerres intestines et des dangers extérieurs. Mais audessous de ces grandes surfaces, au cœur même des populations agglomérées sous le sceptre des deux empereurs Arcadius et Honorius, bouillonnaient en sens divers des espérances, des ambitions, des convoitises qu'il nous faut faire connaître. Le paganisme, officiellement vaincu dans la sphère gouvernementale et législative, ne l'était pas encore dans les consciences. L'expansion chrétienne, affirmée sur tous les points de l'empire par tan^ je grandes institutions et d'illustres génies, exaltait les résistances idolâtiiques au lieu de les décourager. Un oracle fameux se répandit girauitanémeul en Europe, en Asie et en Afrique. Cet oracle disait : « La superstition que Pierre a fondée par les ressources
» Socrat., Hist. eccles., lib. VII, cap. ai ; Pair, grcec, toiu. LXVil, col. îiï»