‹ Histoire de l'église depuis la creation (volume 4)Chapitre 41 sur 77 · CHAP. III. — RÉACTION- TAÏENNE · texte numérisé non relu

CHAP. III. — RÉACTION- TAÏENNE

gades de la Fhénicie étaient peuplées de païens fanatiques, entièrement attachés au culte des idoles. D'un commun accord, ilo avaient creusé de distance en distance, sur le chem'x^ d'énormes fossés; ailleurs, ils avaient barricadé le passage avec des haies d'épines. Partout ils l'avaient jonché d'immondices. De place en place, ils allumaient des feux d'herbes et de racines, de manière à répandre un nuage de fumée dans la plaine. Ils espéraient ainsi nous faire tomber dans quelque embûche. Ce ne fut qu'aune heure avancée de la nuit que nous pûmes gagner la ville, après avoir échappé comme par miracle à tous les pièges qui nous étaient tendus. Le bienheureux évêque me disait, pour m'encourager : Le démon voudrait bien empêcher un juste d'entrer dans cette cité, mais il n'y réussira point. — Harassés de fatigue, nous allâmes aussitôt dans la demeure épiscopale, maison de peu d'apparence, bâtie près de l'église par Irénion, prédécesseur de Porphyre ^ » Ou le voit, cette réception n'était guère triomphale, et le diacre Marc aurait eu plus de motifs encore de craindre pour la vie de son bienheureux maître et la sienne, s'il avait su que non-seulement les i-agi qu'il venait de traverser, mais les villes intermédiaires et la cité même de Gaza étaient peuplées de païens ardents, prêts atout entreprendre pour la défense de leurs idoles et de leur culte. L'antique capitale des Philistins, devenue le chef-lieu de la Phénicie, avait conservé un attachement traditionnel et presque invincible pour l'idolâtrie. Ses luttes avec le monothéisme juif, depuis Josué jusqu'à l'ère chrétienne, avaient enraciné ce sentiment dans tous les cœurs. En dépit des lois théodosiennes, la Phénicie avait maintenu debout tous ses temples païens. Poursn part, la ville de Gaza en comptait huit, magnifiquement dotés et florissants. Les divir.ités auxquelles ils étaient consacrés eussent para barbares à Rome ou à Athènes. L'amalgame du polythéisme Egyptien avec celui de la Grèce s'était traduit en cette contrée par la création de dieux locaux qui tenaient à la fois de la tradi-

' Marcus Dinc, VUa ['crphyrii Gazens., cap. Tl, § 17, 18; Patr. grme.p fauÉ* LXV, coL 1219, 1220.

Hon mythologique d'Homère et de celle des hiérophantes. Le filus eélèbre était le tout-puissant Marnas. Les études philologiques actuellement poursuivies sur l'ancienne langue phénicienne nous diront vraisembiement bientôt ce que signifiait, dans l'idiome des habitants de Gaza, ce nom étrange de Marnas. En attendant, les commentateurs grecs s'accordent à penser que la signification réelle de ce yocable, est celle de Cretugenis (né en Crète). En sorte que la désignation phénicienne du dieu Marnas équivaudrait à la divinité homérique et fort connue de Jupiter *.

49. Quoi qu'il en soit, Marc, le disciple de saint Porphyre, continue son récit en ces termes : « IJ survint en cette année une sécheresse extraordinaire. Durant de longs mois, il ne tomba pas une seule goutte de pluie. Les habitants de Gaza attribuèrent cette calamité à l'arrivée du bienheureux évêque. Voilà, disaient-ils, la réahsation de l'oracle de Marnas. Il nous avait prédit que Porphyre serait un fléau pour notre ville ! — Cependant, la sécheresse persistait. Le premier mois, qu'ils appellent Aîo;', s'écoula sans amener

' Cretagemh, Stoe e Cretâ oriundi, Jovis îegendum. Stephnnus de Urbibus, de Gaza agens : 'EvÔsv xal xô KpvjTaîou A'.ô; 7:xp' aCiTOt; eîvat, ôv y.al xa9' ■fil'-S.i JxaXouv Màp-vriv, ép[J.7iveuô[xevov KpyiTaysvïi. (Patr. grœc, tom. LXV, col. 1239, not.) Le docte Mazocchi admet parfaitemeut que le Marnas de Gaza ^îait réellement le même dieu que la Grèce adorait sous le uom de Jupiter. Il le dédire en termas explicites • Omnes cousentiuiiL iamdein fuisse ac Jovem. D'aillaui.s, le iio-^raphe da samt Porphyre ne laisse aucun doute sur ce point. Voioi se. ^1 rôles : Marnton quod di:ebant esse Critœ generis Jovis (Marc, Vita S. Porohy- »/i,cap. IX, § 64; Pa'r. grœc, tom. LXV, col. 1239). Mais Tétyaïologie onea'cieuue du mot Marnas paraît, d'après Mazocchi, signiBer iiitéraiemea* .Dv .',(«K.» imhrium, des deux mots syriaques Mar (Dominas), et Moreh fiuiber . Eu sortô que le -ïocable Marnas représenterait le dieu de la pluie, le Jupite' pluvieaJ des Grec». 'Cf. Mazocchi , In vitam S. Porphyrit ammadversiow:*, Uota 2; hrdr. grœc, tom. L.W, col. 1253-1255.)

• Voici k liste des mois phéuiciena :

Aïo;,

Dius,

Novembre.

'47teX).aïo;,

Apellœus.

Décembre.

XuSuvaioî,

Âudynœus.

Janvier.

DîpÎTio;,

Peritius.

Février.

Aû^xpoî,

Dyitru;.

Mars.

SavOixô;,

Xanlhicus,

Avril.

CHAP. III. — RÉACTION PAÏENNE. 36Ii

de changement atmosphérique. Il en fut de même du second, nommé dans leur langue WUaïo:. La désolation était universelle. Cependant les idolâtres rassemblés dans le Marnion (temple de Marnas) multipliaient les supplications et les sacrifices à ce dieu qu'ils croyaient le maître de la pluie. Car cette divinité de Marnas est 1* même que les Grecs adorent sous le nom de Jupiter. Pendant sept jours ils con« tinucrenv .eurs hymnes. Après quoi, ils se rendirent tous hors de la cité, sur un monticule qui porte dans le pays le nom àe Montagne de la prière. Là, ils renouvelèrent leurs invocations et firent un vœu solennel. Mais toutes leurs instances ne fléchirent point le courroux de Marnas, et ils rentrèrent à Gaza sans avoir rien obtenr. Cependant les chrétiens de la ville, hommes, femmes et enfanta au nombre de deux cent quatre-vingts, supphèrent le bienhe.. peux Porphyre d'organiser une procession dans la campagne pour demander la pluie. Le fléau était devenu intolérable et la famine sévissait cruellement. Les païens d'ailleurs attribuaient cette terrible calamité à la présence de l'homme de Dieu. Il importait donc de les détromper. Le bienheureux évêque se rendit aux instances dà :,on troupeau. 11 prescrivit un jeûne solennel et donna rendez-vous à l'église pour la soirée du lendemain. Toute la nuit s'écoula dans cette veille sainte. Ps'ous y recitâmes trente litanies spéciales et fîmes un pareil nombre de génuflexions, sans compter la psalmodie et les leçons ordinaires. Quand le jour parut, la croix qui devait nous précéder fut portée par un clerc, et nous sortîmes de la vis]? en chantant les hymnes sacrées. La procession se dirigea vers une antique église bâtie à l'ouest de Gaza par le glorieux 3onfesseur Asclepas '. \À, nous réitérâmes nos prières; puis, reprenant notre marche vers

YII.

*ApT£[j.tato;,

Arteinisius.

Mai.

Aaiffio;,

Dœsius

Juin.

IIàv£[xo;,

Paneniui.

Juillet.

Aùio;,

Lous.

Août.

Tapuiato;,

Gorpiœus.

Septembre.

XH.

*r7ISpêcp£TaÏ0î,

Hyperberetœus.

Octobre.

' Saint Asclepas, évêque de Gaza, sous le règne de l'empereur Çoustance, avait é[ù pros'jrit par ce prince en même temps que saiut Athanase et sa'nt Pdi l de Conatautiaople.

roraiûire des saints martyrs Timotliée, Mûris et Thea *, nous nous prosternâmes devant leurs vénérables reliques. Quand les prières tureni iprminées, la procession revint du côté de la ville. Mais, çuand nous arrivâmes, les portes étaient fermées. Or, on n'était encore qu'à la neuvième heure du jour (trois heureb après midi). Les idolâtres avaient imaginé cette vexation pour décourager les fidèles et bannir d'un même coup le troupeau et le pasteur. Nous demeurâmes deux heures de suite, agenouillés et en prières, devant cette porte fermée sans que personne se présentât pour nous l'ouvrir. Cependant le Seigneur touché de l'humiliation, dd la patience et des larmes de son peuple, renouvela en ce moment les prodiges qu'on avait vus au temps d"Élie. 11 s'éleva du midi un vent violent. Le ciel se couvrit d'épais nuages, la foudre gronda au milieu des éc!;i''«;; enfin une pluie, dont les larges gouttes avaient le retenti-o"^* ... nt de la grêle, commença à tomber. Elle dura longtemps, mais nous ne la sentions pas, et, dans la joie que nous causait cet événement, nous nous embrassions les uns les autres. Quelques païens, à la vue du miracle que Dieu daignait faire pour nous, ouvrirent les portes de la ville, et prenant place dans nos rangs, criaient avec nous : Christvs vincii : «Le Christ a vaincu. » Il est le seul Dieu véritable! — Ce fut ainsi que nous rentrâmes dans l'églisec Les païens nous y suivirent, au nombre de cent vingt-sept hommee, trente-cinq femmes , et quatorze enfants dont cinq jeunes filles. Le bienheureux Porphyre les congédia en paix. Quant à iious, après l'action de grâce solennelle, nous retournâmes joyeux dans nos demeures. La pluie continua à tomber sans interruption toute la nuit et tout le jour suivant, en telle abondance qu'on put craindre un instant pour la soHdité des maisons dont la plupart sont en briques. Cette pluie miraculeuse, accordée par le Seigneur Jésus-Christ aux prières de son peuple, tomba depuis le huitième jusqu'aii. dixième jour du mois 'AuSivaro;, celui que les Romains appellent janvier *. »

1 Saint Timothée, diacre, et ses compagnons Mûris et Théa, sont meu* tionnés à la date du 19 décembre dans le mailyrologe romain. •MarcuB Diac, Vita Porphyrii, § 19-21, loc. cit.

cnAP. iiï. — RÉACTION paTenne. 365

oO- « Or, continue le biographe, il y a une différence de cinq jours entre les mois phéniciens et ceux de Rome, en sorte que le onzièms «îu mois, lendemain de cette pluie tant désirée >, nous devions célébrer la fête des Théopbanies ' du Seigneur (Epiphanie). La solennité s'accompîji avec une sainte allégresse. Dans le courant de l'année, outre les cent soixante idolâtres dont nous avons parié, cent dix autres s'adjoignirent au troupeau du Christ. Mais le reste des païens continuait à poursuivre le bienheureux évêque et les chrétiens avec un acharnement incroyable. Sur ces entrefaites, on envoya à Gaza un gouverneur idolâtre. Ses coreligionnaires obtinrent de lui, soit à force d'argent, soit en réveillant son zèle impie, qu'il les aiderait à accabler de vexations les adorateurs de Jésus- Christ. Le bienheureux Porphyre était accablé de chagrin. Nuit et jour il priait le Seigneur d'éclairer enfin ces aveugles, et de les convertir. Nous avions amené avec nous de Jérusalem le pieux frère Barochas. Son zèle et sa vertu étaient admirables. Les païens le persécutèrent cruellement. Un jour, il s'était rendu dans une bourgade voisine de Gaza, pour y réclamer le prix du fermage d'une terre appartenant à l'église. Or, le fermier était païen. Au lieu de payer sa dette, il ameuta les paysans de son village, et tous ensemble se ruant sur Barochas le frappèrent de leurs boyaux, jusqu'à ce qu'il tombât sans connaissance. Le croyant mort, ils le traînèrent en dehors du village et l'abandonnèrent au milieu des champs. Le lendemain matin, le diacre Cornélius, passant par là avec deux autres chrétiens, trouva Barochas vivant encore, mais ne pouvant ni faire un mouvement ni parler. Ils le chargèrent sur leurs épaules et le ramenèrent à Gaza. Les idolâtres, à cette vue, s'écrièrent que les chrétiens profanaient leur ville en y amenant un cadavre ^. Se saisissant du diacre et de ses deux com-

* Sou8 le nom de Ihéophaniesy au pluriel, ics Grecs célébraient la mémoire lies diverses manifestatioas de Noire-Seigneur aux bergers de Bethîéera, aux ois Mages, et même son premier miracle aux noces de Cana. L'Église grecque jOignit longtemps le cuite de la Nativité et celai de l'Epiphanie proprement dite «n une seule et même fête qui avait heu Je six janvier, ccmmc l'Epiphanie actuelle.

' On TO!t que les PhéniA^ug aTaieut subi en ce point l'influence de la lé«

PONTiriCAT DE SAINT INNOCENT I (401-417).

pagnons, ils les flagellèrent. Puis, attachant une corde au pied de 'Qarochas, ils le traînèrent le long des rues pour l'aller jeter hors Je la ville. Quelques frères vinrent en hâte informer le bienheureux évêque de ce qui se passait. 11 m'appela aussitôt, ainsi que trois autres cîer-cs qui se trouvaient en ce moment dans sa iemeurOc Allons, nous dit-il, voici l'heure du martyre! — Et il se rendit avec nous sur la place. A la vue du bienheureux Porphyre, les cris et la violence redoublèrent. On le chargeait d'injures et d'outrages. Mais, calme et plein de mansuétude au milieu de cette tempête, il allait de l'un à l'autre, rappelant chacun au respect de l'humanité. Quelques païens, parmi les spectateurs, furent touchés de sa douceur angélique. Ils prireni le parti du saint évêque. Leurs coreligionnaires exaspérés se jetèrent sur eux. Une véritable mêlée s'engagea. Durant le conflit, nous reprîmes îe bienheureux Barochas et l'apportâmes à l'église. Il respirait encore : on lui prodigua mille soins. Toute la soirée et la nuit suivante, on fit pour lui des prières ininterrompues, car les fidèles étaient tous venus nous rejoindre. Le saint évêque suppliait le Seigneur avec larmes de lui conserver un auxiliaire dont le zèle était si connu. Dieu se laissa fléchir par les supplications du pontife et du peuple. Barochas ouvrit d'abord les yeux, puis il articula quelques paroles et demanda à boire. J'étais à ses côtés, et dans ma joie, au lieu de lui donner ce qu'il demandait, je courus au bienheureux évêque pour lui apprendre cette bonne nouvelle. C'est ainsi qu'au temps de saint Pierre, la servante, au lieu d'ouvrir la porte du cénacle à la voix de l'apôtre, courut d'abord annoncer son retour à ceux qui étaient dans l'intérieur de la maison. Cependant Barochas reprit bientôt toute sa connaissance, et put nous raconter en détail ce qui lui était arrivé. Pendant que nous délibérions ssiT ^e qu'il y avait à faire, le jour était venu. Tout à coup, un g„'".'id bruit se fit entendre aux portes de l'église. Le tribun du peuple, acr-ompagné des Irénarques et des deux patriciens

gislalion Juive, en vertu de laquelle la présence el le contact d'un cadavre étaient considérés comme une impureté et une souillure abominables.

Page 1