CHAP. III. — CHRYSOSTOME ET GAÏNAS
évêques des diocèses les plus lointains, en abordant Olympias, se prosternaient comme devant l'image vivante d# la providence de Dieu. Un jour, Théophile d'Alexandrie, Acace de Bérée et Severianus de Gabala, ceux-mêmes qui devaient poursuivre si cruellement saint Chrysostome, 8'agenouiIIèrent ainsi devant l'humble femme. « Mais, dit un auteur contemporain, il ne sied point de donner le nom de femme à cette âme vraiment virile qui s'est élevée au-dessus de toutes les faiblesses de son sexe '. » Voilà ce qu'était Olympias. Par elle, Chrysostome rétablit dans l'ordre des diaconesses la régularité de vie et la sainteté primitive de l'institution. Par elle, il éleva à Conslantinople un hôpital pour les malades, un hospice pour les vieillards, un asile pour les orphelins, des maisons de refuge, de retraite et d'éducation dans le genre de celles qu'autrefois saint Basile avait établies à Césarée. La charité d'Olympias suffisait à tout, parce que, comme toute charité vraie, elle était contagieuse et qu'elle ouvrait des ressources nouvelles à mesure qu'elle épuisait les anciennes. Ce fut Olympias qui pourvut aux frais des missions envoyées par Chrysostome en Syrie, chez les Goths et chez les Scythes. Ce fut Olympias qui se préoccupa des misères causées par les tremblements de terre si fréquents alors, et qui pourvut à la subsistance lâa populations entières. On disait d'elle qu'il n'y avait pas aux extrémités du monde un captif, un proscrit, dont elle n'eût secouru la détresse. On disait encore : « L'impératrice Eudoxia reçoit les adulations de l'univers, mais la veuve Olympias entend l3s soupirs et reçoit les bénédictions de l'univers! n — « Telle fut, ajoute Pallade, cette héroïne de la foi chrétienne à Constantinople. C'est à juste titre que son nom est inscrit parmi ceux des confesse ui^ et des martyrs. Elle est morte dans les souffrances, mais elle trinmphe avec les élus dans un bonheur inaltérable *. » Le lecteur peut maintenant apprécier tous les sous-entendus qui se cachent 60US l'ironique épithète de « diaconesse préférée, » don^ la mo» derne critique a gratifié l'illustre et sainte mémoire d'OIympiaa,
1 Dialog. de Vila Chrysostomi, cap. XVIi Pavrol, grteCt i. XLYHi col. 80*
m • Pallad., Histor, Lamiaca,
37S PONTIFICAT DE SAINT INNOCENT I (40i-4ITJ.
55. Les tremblements de terre dont nous venons de parler se produisirent, vers la fin du iy* et du v* siècle, avec une continuité presque '.ninterrompue et dans des circonstances vraiment tormidables. Le r^cit de la catastrophe qui ruina de fond en comble la "Ville de :>icomédie nous épouvante encore à distance. «Au lever du loleil, dit, un auteur païen, le ciel se couvrit d'une vapeur épaisse et létide. Toute clarté disparut; on marchait à tâtons. Comme si le Dieu suprême se lût appliqué à lancer la foudre de sa propre main et à déchaînera la fois tous les vents, une effroyable tempête fit mugir les montagnes et retentir les rivages de la mer sous les coups furieux des vagues. Des trombes, des typhons accompagnaient les secousses du sol, arrachant de leurs fondements les plus solides édifices. Les maisons de Nicomcdic étagées en amphithéâtre sur les flancs d'un coteau croulaient les unes sur les autres, avec un horrible fracas. L'écho redisait les cris déchirants des époux appelant leurs femmes, des mères leurs enfants, des enfants leur pv^.re. Vers la deuxième heure du jour (huit heures du naatin), le cielTeprit sa sérénité ordinaire et l'œil put mesurer l'étendus du désastre. Lbs uns avaient été écrasés sous les décombres, d'autres étaient enseveli!» jusqu'aux épaules sous les débris amoncelés. Des cadavres étaient suspendus en l'air au bout des solives qui les avaient transpercés. Des familles entières étaient emprisonnées sous les charpentes écroulées. L'incendie survint avant qu'on eût pu organiser de secours. Durant quarante jours et qucirante nuits, la flamme dévora tout ce qui avait été Nicomédie *. » Ce déseistre survenu vers la tin du règne de Constance, avait laissé en Orient des souvenirs pleins de terreur. Or, dans les premières années du règne d'Arcadius, By- ^nce elle-même fut menacée d'un sort pareil. « Un serviteur de ïiieu avait eu, dit saint Augustin, une vision dans laquelle il lui avait été révélé que la ville était menacée, pour uu jour fixe, de pr'iir pur le feu du cieL II en prévint l'évoque (c'était alors Nectaiio). Celui-ci ordonna des prières et un jeun» public. Comme auLriifois à Ninive, tout le monde prit le deuil. On attendait dans
» Ammian. Marcellin., lib. XVII, cap. vil.
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one angoisse inexprimable le joar indiqué. Il vint. Le soir, & l'heure du crépuscule, un nuage enflammé parut à l'est, Vavançant dans la direction de la cité qu'il couvrit bientôt tout eatière. Une odeur intolérable de soufre brûlé se répandit dans i atmosphère sillonnée à chaque instant par des jets de flamme. Ca fut une terreur, une épouvante indicible. On se précipitait danslea églises pour y recevoir les sacrements; on baptisait dans les rues. Tous attendaient la mort. Cependant, après une heure qui sembla un siècle, le nuage enflammé se dissipa et tout rentra dans la calme. Mais, le samedi suivant, nouveaux symptômes sinistres. Cette fois, la population se précipita comme un torrent par toutes les portes, abandonnant la cité. L'empereur lui-même avait donné l'exemple ; tous l'imitèrent. Epars dans la campagne, les milliers de fugitifs s'agenouillèrent en priant, les yeux tournés vers Constantinople. En ce moment, une épaisse fumée semblait s'élancer du sein de la ville déserte. Un cri de désespoir se fit entendre. On croyait que des flammes souterraines, jaillissant des entrailles du sol, allaient réduire en cendres la capitale de l'Orient. Il n'en fut rien. Les phénomènes eff"rayants se dissipèrent peu à peu, le ciel reprit son calme habituel et Constantinople était saine et sauve. » Il n'en fut pas de même en Tan 400. Un tremblement de terre, annoncé par un craquement épouvantable et bientôt suivi d'éruptions ignées, renversa un tiers de la ville. La mer soulevée et bondissante inonda le faubourg dit de Chalcédoine et les quartiers bas de la cité, pendant que l'incendie dévorait les édifices bâtis sur les hauteurs. Aux horreurs de la nature en convulsion, se joignirent celles du pillage. Des misérables, comme il s'en trouve toujours au milieu des calamités publiques, profitaient de la désolation universelle pour s'enrichir de la ruine de tous. La population avait fui. Seul Chrysostome était resté à son poste. Il se présenta devant les pillards, avec la majesté de sa vertu et de son éloq'icnce. A sa voix, les ravisseurs laissèrent échapper de leurs mains les trésors qu'ils avaient volés. Le grand évêque se constitua le gardieo de ces dépouilles et les rendit avec ses consolations au peuple da Constantinople, quand il revint prendre possession de la ville.
fONTIFICAT DE SAINT VNNOCENT I (40i-417).
.^6. Que faisait cependant l'évêque des Novatiens, Sisinnius, aa milieu de ces désastres publics? Socrate, son panégyriste, ne nous en dit pus :^n mot. Il y a donc lieu de penser qu'il n'avait rien d'honorable à nousi en apprendre. Quoi qu'il en soit, la vitalité de la nouvelle Rome de l'Orient était telle qu'au bout de quelques mois les traces du tremblement de terre furent effacées. On reconstruisit tout d'abord l'hippodrome, car le premier besoin de ce peuple dégénéré était celui des jeux de l'arène et des spectacles publics. A ce point de vue, les rives du Bosphore n'avaient rien à envier à celles du Tibre. Trente jours après la catastrophe, le nouveau cirque était inauguré au milieu d'un concours immense et aux applaudissements frénétiques de la plèbe byzantine. Ce n'étaient point là les pompes qui pouvaient plaire à un évoque. Chrysostome en préparait de plus dignes de sa foi et de sa piété. Les saints martyrs Sisinnius, Alexandre et Martyrius, égorgés naguère en Italie par les païens de Tridentum (Trente), étaient tous trois originaires de Cappadoce. Chrysostome avait réclamé pour l'Asie les reliques de ces héroïques enfants de l'Asie. Saint Vigilius, évêque de Trente, dans une lettre touchante qui nous a été consen'ée, mandait au grand docteur qu'il partagerait avec lui ce trésor. On déploya pour la translation solennelle de ces reliques une magnificence incroyable A leur débarquement, elles furent déposées dans un oratoire de Saint-Thomas, au bourg de DrypiasurlaPropontide, à neuf milles de Constantinople. La nuit suivante, une procession aux flambeaux sortit de Byzance, en chantant des hymnes sacrées. A gauche de l'archevêque, l'impératrice Eudoxia sans escorte, sans diadème, marchait modestement, suivie de tout un peuple. Au point du jour, on arriva sur la plage. Chrysostome, montant sur les gradins de la rustique chapelle, prit la parole. « Que dirai-je? s'écria-t-il. Par où commencer un discours? Tout ce qui se passe en ce moment est plus haut que la parole huniaiae? Je tressaille, il me semble que j'î^i des ailes, quelque chose me soulève au-dessus de la terre et m'emporte vers les cieux. Célébrerai-je l'héroïsme des martyrs? l'ardeur de votre charité? le zèle de l'auguste impératrice? l'empressement dG"=^ magistrats de Constantinople? la défaite des dé-
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mons ? le triomphe de Jésus-Christ ? la puissance ie l'Eglise ? la vertu de la croix, les miracles du crucifié, la gloire du Père, la grâce de l'Esprit-Saint ? la joie du peuple ? ces chœurs de vierges de prêires, de solitaires? cet immense concours d'hommes de tout rang, libres et esclaves, princes et sujets, riches et pauvres, citoyens et étrangers ? Qui racontera vos merveilles, ô Seigneur, qui pourra suffire ciVOslouanges(l)?Telle est doaclavertuquis'exhale des ossements des saints ! Ils sanctifient ceux qui les approchent. Voilà pourquoi l'impératrice, amie du chrétien, nous donne en ce moment ce noble exemple de vénération pour les reliques sacrées. Heureuse nuit dont le Psalmiste pourrait dire : Et nox illuminatio mea in deliciis meis ! Quel jour fut en effet plus radieux ! Quelle splendeur égala jamais cette ilUumination de Constantinople, alors que, parmi les transports d'allégresse, cette affluence pieuse inondant ra(7ora se déroulait comme une chaîne d'or au milieu des rues de la cité ! Nos yeax se portaient tour à tour de la terre au cîel et du ciel à la terre. En haut, l'astre des nuits épanchait sa pure lumière, les étoiles scintillaient autour de leur reine. Ici la multitude des fidèles de Jésus-Christ faisait cortège à l'impératrice, reine plus brillante que celle des nuits. Qu'est-ce en effet que ce globe de la lune en comparaison d'une âme revêtue d'une si haute majesté,parée d'une foi si pure ! Que faut-il admirer le plus en elle : la flamme de la ferveur, sa foi inébranlable, ou son humilité profonde par laquelle elle se montre supérieure à la grandeur même ? Permettez-nous, illustre Fudoxia,de vous proclamer bienheureuse. Oui, et les générations futures ratifieront eut hommage 1 Bienheureuse, parce que vous exercez l'hospitalité envers les saints, parce que vous protégez les églises,parce que vous i;nitez le zèle des apôtres^ parce que vous mettez votre royauté terrestre au service de la royauté éternelle (i).» Voilà les personnalités que Chrysostome se permettait : l'éloge public d'une majesté qui s'en était montrée digne. La critique moderne a passé en silence sur tous ces faits. Il lui aurait fallu, en les racontant,se résigner à une
(1) Psalm., ev, 2.
contradiction flagrante. Chrysostome , en effet, quand il parlait ainsi, avait plutôt l'air d'un panégyriste que d'un censear implacable; en réalité, il n'était que juste. L'acte public d'Eudoxia était un soler.ne,^ exemple adressée tout un peuple. En louant l'impératrice, Cbrysostorae donnait une leçon à tout le monde et à l'impératrice elle-même. Quoi qu'il en soit, la fête fut complète. Arcadiu:? vint à son tour, avec un cortège militaire, vénérer la chassa des martyrs. Quelques jours après, une solennité du môme genre avait lieu pour la translation des reliques de saint Phocas, humble jardinier de Sinope, qui pendant soixante ans avait renouvelé les iaierveiUes de charité, de dévouement et de mortification des plds illustres solitaires. Byzance était avide de reliques. Elle grossissait chaque jour son pieux trésor, qui devait plus tard enrichir les diverses églises de l'Occident, après la conquête de Constantinople par les croisés.
57. Les joies de ces pompes chrétiennes s'évanouirent bientôt, pour faire place aux terreurs et auz anxiétés de la situation politique la plus effrayante peu!,-êtr»i qui ait jamais pesé sur le monde. En Occident, Stilicon venait d'être nommé consul. Le poète Claudien achevait de pohr les dernières strophes d'un nouveau dithyrambe en Thouneur de cette promotion. Tout à coup se répanditla sinistre nouvelle qu'xVlaric, à la tète non plus dune armée mais d'une véi'itable invasion de Gotbs, s'avançait contre l'Italie et assiégeait les remparts d'Aquilée. Stilicon, aussi ambitieux que Ptufin, aussi intrigant qu'Eutrope, valait mieux cependant que l'un et l'autre. Aune conception nette et ferme, il joignait une volonté énergique et une activité infatigable. Au lieu de confiner Konorius, son impérial gendre, dnasTintérieur d'un îialals au miheu d'une domesticité subalterne et avide, il essayait de le faire connaître den-populaticna soumises à son sceptre. 11 avait parcouru avec lui les principales cités de '.'Italie, et la cour se trouvait à Ravenae au moment oi!i la levée de boucliers d'Alaric vint jeter l'effroi en Occident. Celle coïncidence fit la fortune de Ravenne. Située sur la petit* rivière de âlonione, à huit kilomètres de son embouchure dans l'Adriatique, cette ville offrait, dans le cas d'une invasion subite de bar-